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Jean Cau, le dernier "grand frère"
 
Un gêneur, un empêcheur de penser en rond, un pourfendeur de sottises et de bassesses, un imprécateur dans la veine des deux Léon (Bloy, Daudet) et de Bernanos : les épithètes se bousculent lorsqu'on évoque Jean Cau (1925-1993).
Lui-même, dans sa propre notice nécrologique rédigée pour le Dictionnaire de la littérature française, publié par Jérôme Garcin aux éditions François Bourin en 1988, se définissait comme "une sorte de caillou dans les lentilles de la littérature du XXe siècle". Il appelait souvent au téléphone son ami Louis Pauwels : "Je m'installais pour entendre le récital de Cassandre", écrivait Pauwels dans un article rendant compte de L'Orgueil des mots, le livre posthume de Cau (Editions Filipacchi, 1995).
 
Il revenait de loin, le "fils du peuple" catalan, licencié en philosophie, que l'on surnommait "le Loup" dans sa jeunesse, et dont Sartre eut le bon goût de faire son secrétaire en 1947. Il n'avait que 22 ans, il resta neuf ans dans l'ombre du pape de l'Existentialisme, qui aimait voir en lui son "fils spirituel" et dont il dira un jour : "Je ne lui dois rien mais je lui dois tout."
Cau n'avait pas été seul à avoir été ensorcelé par ce prodigieux agitateur d'idées que fut l'auteur de L'Etre et le néant avant sa pitoyable dérive maoïste. Il faut lire le portrait qu’il consacre à "ce pauvre et vieil et cher Œdipe" dans Croquis de mémoire (Julliard, 1985, réédition : la Table ronde, 2008)). Fils spirituel, puis fils indocile, fils rebelle enfin. Il n'avait pas trahi Sartre, il n'avait fait que se dégager d'un sortilège.          
 
A vrai dire, il s'était renié - le vilain mot, si pratique quand on veut aller droit au but - mais à sa façon, faite de franchise et de bravoure. Il était passé des Temps modernes, de L’Express et de France-Observateur, au Figaro età Paris-Match, sans rien perdre de son talent ni de son allure : "De morale, professait-il, je n'en vois pas d'autre que celle de l'allure, mais jusqu'au bout tenue." (Réflexions dures pour une époque molle)
Il était bien naturel que ce chantre de la corrida fût assimilé à un conquistador. Il en avait la prestance ; il en partageait les goûts - pour le combat, le panache, l'insolence. Lui-même se voyait plutôt en "caballero sombre", en "hidalgo ruiné", en "torero recousu", et c'est vrai qu'il y avait en lui du minotaure : moitié homme, moitié bête, amoureux du combat et de l'esquive, de l'action et de la réflexion, de la vie et de la mort : "Tu aimeras – et tu haïras – la littérature et le toro d’abord comme toi-même, recommandait-il, et les lecteurs, les spectateurs et ton prochain ensuite. Ou plutôt, tu leur laisseras le soin de te haïr ou de t’aimer. " (L’Enfance de l’art)
 
S'était-il vraiment renié ? Il s'en défendait avec autant de subtilité que d'élégance : "Je n'avais pas une sensibilité de gauche comparable à celle que portait, en pieuse bandoulière, l'intelligentsia. J'en avais une autre, plus secrète, et le jour où enfin je me décidai à l'affirmer, j'éprouvai dans la liberté une délivrance. Mais je l'ai échappé belle. J'ai failli tout perdre. Quoi ? Un ton, ma révolte, ma sincérité, ma voix. J'ai failli vivre truqué." (Croquis de mémoire)
A la droite, prête à l'accueillir, il aurait pu lancer le célèbre mot de Barrès, ancien anarchiste, ancien socialiste, au très conservateur René Doumic célébrant dans La Revue des Deux Mondes le retour de l'enfant prodigue : "Pas de veau gras !" Il tenait beaucoup trop à son indépendance et le Goncourt obtenu en 1961 pour La Pitié de Dieu ne le fit pas rentrer dans le rang : "J'ai quitté l'Eglise [c'est-à-dire : la gauche], mais n'ai franchi les portes d'aucune autre située sur le trottoir opposé. »
Voire...
Admirer de Gaulle, ce "Don Quichotte romantique" (au point de mourir un 18 juin…), Chirac et Delon, flirter avec la "Nouvelle Droite", ferrailler à Match, pleurer sur "une espèce en voie de disparition, l'homme blanc", flétrir sans relâche la décadence de l'Occident et finir - cornaqué par Maurice Druon, Michel Déon et Jean Dutourd - par être candidat à l’Académie française au fauteuil d’Edgar Faure, "ce Frégoli cuit et recuit, mariné et faisandé, décomposé et recomposé dans toutes les sauces de trois républiques" (2) : c'était, entre vingt autres engagements, tout de même franchir quelques portes du trottoir d'en face... On ne le chicanera pas là-dessus.
Quels griefs nourrir devant un homme capable de cet aveu : "Toute blessure me pousse au combat et, si je découvre une cave, j'aime y jeter ma torche." (Discours de la décadence) Cau l'incendiaire... Et de remettre à sa place une journaliste de gauche qui lui reprochait de ne pas avoir d'idées : "Ceux qui me le reprochent semblent sans doute signifier par-là que je n'ai pas les leurs, ce dont je me félicite." Cau le provocateur...
Il ne détestait pas les engueulades. Non pour essayer de se justifier (ce n'était pas son genre), mais pour y répliquer, avec verve : « D’habitude, être traité de relaps ou d’ex-communiste, c’est la malédiction suprême. Moi, au contraire, je me suis retrouvé frais comme une rose, et gambadant comme un lapin au milieu du serpolet. » (Croquis de mémoire).
Etait-il vrai qu'il n'aimait pas les femmes ? « Encore une légende. Ce que je n'aime pas, c'est le féminisme, qui fut une sorte de fièvre, d'incandescence, de fête à mes yeux burlesque." Etait-il vrai qu'il avait exalté la beauté du crime ? "La beauté peut se loger partout, c'est affaire de style. Il peut y avoir de beaux crimes ou des crimes abjects... " Et ainsi de suite.
 
Sa mort embarrassa ses anciens amis du Nouvel Obs : "Pour nous, écrivit Pierre Bénichou, il était celui qu'on n'aimait plus." On n'osait tout de même pas nier le talent, écrasant, exemplaire : "Je ne sais toujours pas si le journalisme est un art, concluait le même Bénichou (bien embêté mais honnête, malgré tout), mais si la réponse est oui, alors il aura été notre Goya." L’atteste, entre autres envolées, ce passage de Proust, le chat et moi (1984), récemment réédite par la Table Ronde : "J’arrive au seuil du doute, et force m’est de m’interroger quand je contemple le gisant à mes pieds : agonie avant le sommeil ou avant la vraie mort. L’odeur de décomposition est telle que le doute absolu me visite. Et si, comme le temps proustien, tout était perdu. Définitivement perdu sans espoir de retour." Cau le nihiliste…
 
Périodiquement, les magazines à gros tirages offrent au public abruti de légendes à l'eau de rose l'image du "gendre idéal" ou du "fils que vous auriez aimé avoir". Jamais, la bonne presse ne nous propose l'image d'une espèce devenue presque aussi rare que celle des dinosaures : le grand frère.
Une espèce en voie de disparition, et on ne peut que le déplorer, car c'est un être pourvu de toutes les qualités : il est athlétique, dynamique, sarcastique, caustique, cynique, un peu crapule sur les bords. Il a toujours raison, même quand il exagère. Il est souvent exaspérant à force de provocations, il n'empêche : c'est à lui qu'on s'efforce - sans se l'avouer - de ressembler. En sachant bien que, plus on s'y efforce, moins on y arrive.
Le grand frère n'est pas un mythe, encore qu'il ne s'incarne que rarement.
Dans les années 30, il avait le masque élégant de Drieu La Rochelle et, par instants, la séduisante dégaine de Montherlant. Vingt ans plus tard, Nimier prenait la relève. Encore vingt ans, et c'était au tour de Cau d'occuper l'emploi.
On l'aimait parce qu'il nous  exhortait sans relâche à nous surpasser. Il tapait d'aplomb comme un flanc-garde, avec la férocité joyeuse du voltigeur et l’acuité de l’éclaireur. Il ne voulait pas marcher dans le gros de la troupe.
C'était un homme debout, qui jamais ne donnait dans le désespoir ou la nostalgie. Son refuge ("mon ivresse", disait-il) était l'écriture, la forme la plus épurée de l'action.
Quand on lui demandait pourquoi il écrivait, il répondait, faisant mine de ne pas trouver la question idiote : "Parce que mon époque ne me ressemble pas." Quand on lui parlait de l’avenir, il endossait sans se faire prier la tunique de Cassandre :
« Depuis de nombreuses années, nous vivons dans une sorte de volupté de la décadence. Car il y a une volupté de la décadence. Forcément une ascension est toujours plus difficile : il faut avoir des muscles, il faut s'accrocher à la paroi, se plaquer contre la roche, la creuser ; l'air se raréfie parce qu'il devient de plus en plus pur ; on est de plus en plus solitaire parce qu'on se hisse au-dessus de la masse. Au contraire, il est facile de dévaler une pente, de se laisser glisser. Nous avons vécu une période, qu'on a appelée de consommation – et de consommation déchaînée –, pendant laquelle l'Occident tout entier s'est abandonné à la volupté de la décadence comme à une narcose. Nous sommes confrontés à une crise monétaire et financière aujourd'hui, économique demain, et la décadence risque fort d'être plus brutale et plus contraignante. À partir de cette constatation, tout se dévide comme une pelote de laine et tout s'explique. L'Occident n'a plus de volonté de vie et d'affrontement. Nous assistons partout à une immense démission. Démission des politiques, des intellectuels, des bergers religieux, des pères. L'Occident tout entier démissionne." (3)
Il est mort à temps, notre dernier grand frère.
 
(1) Que l'on aime ou non les courses de taureaux, il faut absolument lire ce chef d'œuvre : Sévillanes (Julliard, 1987, réédité en 2009 par Bernard Pascuito éditeur).
(2) Il a laissé de cette mésaventure un bref et savoureux récit, qui ne sera publié – avec une préface inattendue de son ami Alain Delon - qu’en 2007 : Le Candidat (éditions Xénia, à Vevey). Au moment de sa mort, Dutourd écrivit : "L’Académie n’était pas son destin sans doute, et il se pourrait que cela rendît sa gloire posthume encore plus brillante." (Paris-Match, 1er juillet 1993).
(3) Jacques Vanden Bemden, "Entretiens-souvenirs avec Jean Cau", voxnr.com, le site des résistants au nouvel ordre mondial, 27 avril 2010.
BROCHE Francois

Né le 31 août 1939
 


Journaliste, historien
 

Conseiller de la rédaction de L’Ena Hors les murs
     revue de l’association des anciens élèves de l’Ena (depuis 1999)
Membre du conseil d’administration
     de la Fondation de la France Libre
     du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle
Ancien président du comité éditorial d’Espoir
     revue de la Fondation et de l’Institut Charles de Gaulle (2005-2010)
 
Ouvrages
Le Bataillon des Guitaristes, l'épopée inconnue des FFL de Tahiti à Bir Hakeim, Fayard, 1970
     préface du général Kœnig, couronné par l'Académie Française, Prix littéraire de la Résistance 1971 -
 
•: Lemaigre-Dubreuil, Dollfuss, Alexandre de Yougoslavie et Barthou, Heydrich, Jaurès, Collection « Les Grands crimes politiques » cinq volumes aux Editions André Balland, 1977-1978.
 
Les Bombardiers de la France Libre, Groupe Lorraine, Les Presses de la Cité, 1979 - Maurice Barrès, Jean-Claude Lattès, 1987, couronné par l'Académie Française - Anna de Noailles, Robert Laffont, 1989 - Léon Daudet (1992), Prix Paul-Léautaud 1992, Prix du Nouveau Cercle de l'Union 1992 - De Gaulle secret, (1993) - Au Bon chic humanitaire, Première Ligne, 1994 - L'Expédition de Tunisie 1881, Les Presses de la Cité, 1996 - L’Épopée de la France Libre, Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - De Thiers à Casimir Perier (1870-1895), Pygmalion/Gérard Watelet, 2000 - Le Comte de Paris, l’ultime prétendant, Perrin, 2001 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 1 : La Dispersion, Presses de la Cité, 2002, Prix des Ecrivains Combattants 2002 - L’Armée française sous l’Occupation, tome 2 : La Métamorphose, Presses de la Cité, 2002, Prix Edmond-Fréville de l’Académie des Sciences morales et politiques - L’Armée française sous l’Occupation, tome 3 : Le Rassemblement, Presses de la Cité, 2003 - Bir Hakeim, album illustré, préface de Pierre Messmer, présentation du général Jean Simon, Éditions Italiques, 2003 - François Huet, chef militaire du Vercors, une vie au service de la France, Editions Italiques, préface d’Henri Amouroux, 2004 - Les Hommes de De Gaulle, leur place, leur rôle, Pygmalion, 2006 - La Franceau combat, de l’appel du 18 juin à la victoire (en collaboration avec Jean-François Muracciole), Perrin, 2007 - Une Histoire des antigaullismes, Bartillat, 2007 - Bir Hakeim, la bataille qui réveilla les Français, Perrin, 2008 - Le Dernier jour du général de Gaulle, L’Archipel, 2010 - Dictionnaire de la France Libre (en collaboration avec Jean-François Muracciole), collection "Bouquins" (2010) - A l'officier des îles (2014) - Dictionnaire de la Collaboration (2014) -
 
• Edition du Journal de ma vie extérieure de Maurice Barrès (en collaboration avec Eric Roussel), Julliard, 1994
• Édition intégrale des Cahiers inédits (1887-1936) d’Henri de Régnier, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002
•  Préface et notes au Journal de Marie Lenéru, Bartillat, 2007
• Préface et notes au Livre de ma vie d’Anna de Noailles, Bartillat, 2008
• Préface aux Déracinés de Maurice Barrès, Bartillat, 2010
• Annotation de Mes Cahiers de Maurice Barrès, nouvelle édition en cours de publication aux Editions des Equateurs, 2010-2011, et préface du tome 2 (janvier 2011)

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