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Mahomet ou Mohamed ?

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Mahomet ou Mohamed ?
 
Depuis quelques décennies, un nombre croissant d’auteurs francophones renoncent à écrire Mahomet selon l’orthographe traditionnelle, qu’ils remplacent par "Mohammed" ou "Muhammad". D’autres maintiennent cependant Mahomet.
Les adeptes du changement affirment ainsi répondre à la demande de musulmans qui, invoquant l’importance de ce personnage dans leur religion, considèrent la graphie "Mahomet" comme irrespectueuse.
Concernant ce nom, il n’y a donc plus d’unité linguistique en français. Ces divergences suscitent parfois des controverses, voire des polémiques. Or, les désaccords ainsi manifestés ne sont pas anodins. C’est pourquoi nous avons pensé utile de faire le point à leur sujet. Tel est le but de cette Lettre que nous proposons à votre réflexion.
 
Question de langage
En arabe, le nom du prophète de l’islam se dit "Mohamed" ou "Muhammad", qui signifie "objet de louanges".
A partir du Moyen Age, en France, ce nom a été intégré à la langue latine. Ainsi, la traduction du Coran effectuée au XIIè siècle – la première dans un idiome occidental – à la demande de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, est intitulée Lex Mahumet pseudoprophete ("Loi du pseudo-prophète Mahomet"). Pour sa part, au XIIIè siècle, saint Thomas d’Aquin écrivait Mhumeto. De là découle la traduction française, Mahomet, qui connut des variantes, notamment dans la littérature (Mahomete, Machomete, Mahom). A partir du XVIIIè siècle, l’orthographe "Mahomet" fut définitivement fixée. Elle a en outre donné lieu aux mots "mahométan" pour désigner un fidèle de l’islam et "mahométanisme" comme équivalant à "islam".
 
Ces vocables ont été utilisés pendant des siècles sans rencontrer d’objection du côté islamique. Or, depuis plusieurs décennies, certains musulmans contestent cette graphie car ils la considèrent comme une déformation délibérée, sous-entendant un jugement dépréciatif, et donc un manque de considération envers le personnage qui est le plus important pour eux après Dieu.
Dans son livre Le vrai visage du prophète Mohammed, Noureddine Aoussat, développe une longue argumentation dans ce sens, qu’il fonde sur la prononciation arabe. Cet auteur approuve alors l’usage de Mohammed en allemand et de Muhammad en anglais. Mais il critique les traductions en langues romanes (Maometto en italien, Mahoma en espagnol, Maomé en portugais) tout en reconnaissant sans émettre de réserves les adaptations de "Mahomet" dans d’autres idiomes, y compris certains d’entre eux qui sont en vigueur en contexte musulman. Ainsi, en turc, Mohamed se dit Mehmet ou Muhammet et en kabyle Mohand. Le même nom devient Mahmoud dans certaines régions du Maghreb et Mamadou dans les pays d’Afrique subsaharienne. Il n’est pas sûr cependant que ces traductions s’appliquent au "prophète de l’islam".
Avec certains de ses coreligionnaires, N. Aoussat demande donc aux francophones de renoncer à "Mahomet" et d’écrire Mohamed ou Muhammad
(www.leprophetemohammed.com).
 
Pourtant, Tareq Oubrou, l’imam de la grande-mosquée de Bordeaux et l’un des responsables musulmans français les plus en vue, d’origine marocaine et adepte d’un islam traditionnel (il milita au sein de l’Union des Organisation islamiques de France, branche hexagonale des Frères musulmans), défend clairement la francisation de "Mahomet".
Il est étonnant de constater la réaction scandalisée de nombreux musulmans, et pas forcément les plus pratiquants, dès qu’ils entendent prononcer le nom “Mahomet”. Ils estiment que ce vocable est le résultat d’une laïcisation profanatrice de la personne du Prophète. Ils se lancent dans des élucubrations linguistiques très poussées, expliquant que “Mahomet” viendrait de ma houmid, qui veut dire “celui qui n’est pas loué” – précisément le contraire de “Mohamed”, qui signifie “celui qui est loué”. Comme si les Français qui prononçaient ce nom le faisaient en ayant en tête son sens étymologique dépréciateur" (Ce que vous ne savez pas sur l’islam, Fayard, 2016, p. 41).
 
S’il est exact qu’un nombre croissant d’écrivains musulmans contemporains optent pour Mohamed ou Muhammad, d’autres persistent à écrire "Mahomet" lorsqu’ils s’expriment dans la langue de Molière. Parmi ces derniers, tous ne sont pas Français, certains étant ressortissants de pays arabes (voir quelques exemples en note 1).
Chaque langue a son génie propre. En conservant l’emploi de "Mahomet", on respecte simplement la graphie française traditionnelle. Celle-ci n’induit pas un quelconque jugement sur celui qui est désigné par ce nom. C’est une question de cohérence et cette règle s’applique à tous les noms de personnes traduits de l’arabe (2).
 
Mahomet prophète ?
Par ailleurs, pour parler de Mahomet, la tendance actuelle est d’écrire "le Prophète" ou "le prophète Mohamed". Pour un musulman, ces formulations sont évidemment conformes à sa doctrine (nonobstant la remarque ci-dessus pour la langue). Plusieurs fois par jour, il récite sa profession de foi (chahâda), dans laquelle figure le nom de Mahomet :
"Il n’y a pas d’autre divinité que Dieu et Mahomet est son Prophète".
Mais lorsqu’ils sont employés par des non-musulmans, surtout par des chrétiens, ces usages sont impropres. Or, des journaux, y compris catholiques comme La Croix, ainsi que des auteurs chrétiens, parmi lesquels des ecclésiastiques, s’expriment de cette manière. Ce faisant, ils émettent une croyance qui n’a jamais été avalisée par l’Église parce qu’elle ne peut pas correspondre à la foi chrétienne pour laquelle Jean-Baptiste, "le plusgrand des enfants des femmes" (Mat. 11, 11), est le dernier de tous les prophètes, donné par Dieu comme précurseur à la venue du Messie.
N’est-ce pas là, en outre, une manière d’accréditer, ne serait-ce qu’implicitement, l’enseignement du Coran selon lequel Mahomet est le "sceau des prophètes" (33, 40), en attribuant de surcroît cette affirmation à Jésus ?
"
Jésus, fils de Marie, dit : “Ô fils d’Israël ! Je suis, en vérité, le Prophète de Dieu envoyé vers vous pour confirmer ce qui, de la Torah, existait avant moi ; pour vous annoncer la bonne nouvelle d’un Prophète qui viendra après moi et dont le nom sera : Ahmed” (61, 6). Il s’agit de Mahomet, désigné ici par Ahmed qui veut dire "le loué ".
En fait, pour pouvoir faire dire au Christ qu’il annonçait Mahomet, le Coran a falsifié les citations contenues dans l’Évangile de saint Jean dans lesquelles le Fils de Dieu promet d’envoyer aux hommes le "Paraclet", autrement dit l’Esprit-Saint (cf. Jn 14, 16-17 ; 15, 26-27 ; 16, 7-11).
Dans un souci de clarté, il est donc préférable d’écrire soit "Mahomet", soit "le prophète de l’islam".
Certains musulmans récusent enfin la formule "religion de Mahomet " car, pour eux, l’islam est la religion de Dieu et non celle d’un prophète. Là encore, un non-musulman doit pouvoir rester libre par rapport à la croyance des musulmans, sans se sentir obligé de se soumettre à des exigences qui s’apparentent à des pressions.

Paru dans La Petite Feuille Verte de l'Association Clarifier, janvier 2017
 
(1) Salah STÉTIÉ (poète et diplomate libanais), Mahomet, Pygmalion, 2000.
Ahmed YOUSSEF (universitaire et journaliste égyptien), Bonaparte et Mahomet, Éditions du Rocher, 2003 ; Le moine de Mahomet, Éd. du Rocher, 2008.
Abdelwahab BOUHDIBA (Tunisien, titulaire émérite de la chaire de sociologie à l’Université de Tunis), La sexualité en Islam, Presses Universitaires de France, 1986.
Ghaleb BENCHEIKH (Français d’origine algérienne, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix), Alors, c’est quoi l’islam ?, Presses de la Renaissance, 2001.
Slimane ZEGHIDOUR (Français d’origine algérienne, journaliste et essayiste), La vie quotidienne à La Mecque, de Mahomet à nos jours, Hachette, 1989 ; Le voile et la bannière, Hachette, 1990.
(2) Noms arabes et francisés : Youssef = Joseph, Boutros = Pierre, Boulos = Paul, Antoun = Antoine, Elias = Elie, Sarkis = Serge ; Mariam = Marie, Rafqa = Rébecca, Majdaliyah = Madeleine, Marta = Marthe, Barbara = Barbe, etc.
LAURENT Annie







Journaliste, essayiste, conférencière,
spécialiste du Proche-Orient, de l'Islam et des chrétiens d'Orient.
 


Docteur d'Etat en sciences politiques
     Thèse sur "Le Liban et son voisinage" (Université Paris II).
 
A participé comme experte au Synode spécial des Evêques pour le Moyen-Orient, convoqué par Benoît XVI en 2010.
 
Ouvrages
Guerres secrètes au Liban (1987) - Vivre avec l'Islam ? - Saint-Paul (1996) - L'Europe malade de la Turquie (2005) - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? (2005) - L'islam peut-il rendre l'homme heureux ? (2012) -

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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