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L'Église renonce au secret ...

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L'Église renonce au secret dans les affaires de pédophilie : un tournant crucial
 
Nous ignorons presque tout au sujet de ces affaires de pédophilie dans l'Église : et surtout, quelle réelle ampleur elles ont prises, si ces pratiques étaient de toujours ou bien augmentées récemment par des facteurs inconnus, bref nous sommes pratiquement dans le noir et le serons toujours. Nous en tirons la conclusion, déjà bien connue, que l'Église est composée d'humains faillibles, qu'il vaut mieux distinguer entre la personne de l'Église et son personnel, comme disait Jacques Maritain, et, avec crainte et tremblement, que l'Église des Borgia n'est jamais loin - n'empêchant pas cette institution de demeurer la plus durable connue dans l'histoire.
 
Mais ces révélations dramatiques et honteuses nous en apprennent sur l'évolution de l'Église et nous enjoignent peut-être de participer plus avant à cette évolution.
Dans une société holiste, c'est-à-dire communautaire, comme l'étaient auparavant les sociétés occidentales et comme le sont encore beaucoup de sociétés du monde, l'individu n'existe qu'à travers ses communautés d'appartenance. Et il se voit facilement sacrifié à ses communautés, parce qu'elles sont censées être le seul support dont aucun individu ne saurait se passer. D'où la passion pour le secret : les sévices causés aux faibles par le fort, investi d'autorité, sont soigneusement camouflés, et le faible est tenu de se taire - dans la famille pour les cas d'inceste, et dans toutes les institutions, dont l'Église, pour les cas de préjudices ou crimes quels qu'ils soient. Car préserver l'institution, c'est sauver un ordre social sans lequel l'individu lui-même ne serait rien. Les choses changent lentement avec le déploiement des sociétés individualistes en Occident : l'individu se voit investi d'une valeur supérieure à celle de ses communautés - et au bout du compte, on se trouve prêt, s'il le faut, à sacrifier l'honneur et la réputation d'une institution pour rendre justice à l'individu. Depuis un demi-siècle à peine, l'enfant avili et souillé par un hiérarque familial tout-puissant est compris et encouragé s'il lève le secret, et porte plainte, au lieu de cacher ses sanglots pour sauver l'honneur familial.
 
L'Église pendant longtemps a résisté à cette évolution, et d'ailleurs elle y résiste encore en grande partie. Elle se sent, encore, d'obédience communautaire, une institution qui toujours se sauve en jetant sur ses méfaits les voiles des lourds secrets. Mais ce qui vient de se passer - un pape réclamant la vérité à propos des affaires de pédophilie - montre que l'Église renonce désormais à repousser l'évolution individualiste. Elle se voit obligée, sous peine de reproches intolérables, de se porter à la défense des individus contre l'institution. Cela est nouveau, inédit. C'est un pas important franchi dans la défense de l'individualisme. L'abandon du secret revient à rejoindre la société moderne, dans laquelle l'individu vaut davantage que la communauté.
Il est clair que l'Église n'accomplit pas ce passage de gaieté de cœur, mais au contraire, sous la menace. Il suffit de voir à quel point elle a peiné à se rendre aux injonctions extérieures. Elle aurait sûrement préféré demeurer drapée dans son obscurité propice à la dissimulation. Mais il s'est produit un bouleversement majeur : les fidèles eux-mêmes ont demandé la levée des secrets. Y compris depuis peu les plus traditionalistes, lesquels ne se rendent pas compte que de ce fait ils défendent l'individualisme qu'ils récusent par ailleurs.
 
Le secret représente la pierre angulaire d'une société communautaire. On connaît l'importance des secrets de famille. L'obligation du silence conforte les sévices du porteur d'autorité, et par là même, permet leur développement. Les défenseurs de l'institution font mine de ne pas savoir et récusent énergiquement les faits les plus graves, tantôt en niant leur existence ("ce n'est pas vrai"), tantôt en niant leur importance ("ce n'est pas grave"). C'est pourquoi l'Église vient de franchir une étape essentielle, ou de consentir une concession majeure comme on voudra, en rendant publics les gestes de pédophilie. Ce qui ne veut pas dire qu'elle met en cause, au moins pour l'instant, la tradition du secret qui demeure chez elle profonde et établie. Les institutions catholiques, quand elles sont tenues par des clercs, ont coutume de se gouverner dans l'obscurité et le trouble. Elles ignorent généralement ce qu'est une gouvernance nette et transparente, et sous un affichage rassurant, les décisions s'y prennent derrière les tentures, permettant toutes sortes de coups bas. C'est sans doute le problème que rencontrent les papes successifs avec la Curie, irréformable parce qu'échappant à la clarté du jour. À tous les échelons et jusqu'à la moindre association ecclésiale, la difficulté est la même : cette passion pour l'opacité, issue de la tradition communautaire - une institution quelle qu'elle soit ne se sauvegarde que par le secret.
 
Le secret représente la perversion intime des sociétés holistes, dont aujourd'hui la seule restante en Occident est l'Église. Les sociétés individualistes connaissent bien sûr d'autres turpitudes : elles ne sont pas capables d'assurer la solidarité et la protection des faibles qui ont toujours fait le succès et la pérennité des sociétés holistes. Mais l'évolution de nos sociétés rendra de plus en plus difficile la légitimation des obscurités institutionnelles. Il ne s'agit pas de prétendre que l'Église devrait être une démocratie, car elle n'est pas une société civile, où les membres choisissent les finalités. Mais elle jouerait contre elle-même en refusant de prendre en compte cette exigence nouvelle : dans les sociétés occidentales en tout cas, où la personne individuelle vaut désormais davantage que l'institution, il est devenu impossible de cacher et de taire les agissements des autorités institutionnelles, qu'il s'agisse de comportements graves ou de petites filouteries de pouvoir.
La récente levée du voile sur les affaires de pédophilie ne représente que la prémisse d'une exigence de transparence et de rigueur qui concerne toute la gouvernance ecclésiale.

Paru dans Le Figaro, 28 mars 2019
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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