Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

L'État d'Israël, 60 ans

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
Évaluer cet élément
(0 Votes)

L'État d'Israël a soixante ans : du sionisme à l'indépendance

Il naît avec la publication en 1862 par un philosophe socialiste allemand, Moses Hess (1812-1875), de l'ouvrage Rome et Jérusalem qui, se fondant sur les mouvements nationaux en Allemagne et Italie, suggère de construire un État socialiste pour le peuple juif, mais sans préciser sa localisation. Un peu plus tard, un médecin juif de la Pologne russe suggère la création d'un État juif autonome à l'intérieur de l'Empire des Tzars, thème que reprendront avant 1914 les Juifs sociaux-démocrates du Bund. L'affaire Dreyfus conduit le journaliste autrichien Theodor Herzl (1860-1904) à proposer un État juif, avec son livre L'État des Juifs, recherche d'une solution moderne de la question juive (1896). Mais le livre ne propose pas la région où pourrait se construire un État juif. Il va être question de la Patagonie, de l'Ouganda ou même de Madagascar, solution qu'envisagera le IIIe Reich entre 1936 et 1941.
C'est au Congrès sioniste constitué à Bâle en août 1897, qu'apparaît l'idée d'une installation en Eretz Israël ; mais jusqu'en 1917 plusieurs thèses s'opposent ; certains préconisent un Foyer national en un lieu quelconque, d'autres défendent l'implantation en Palestine. Au début du XXe siècle, il n'y a guère qu'une cinquantaine de milliers de Juifs en Palestine, dont 25 000 environ sont des émigrés venus de l'Empire russe.
Avec le lancement du mouvement sioniste, on aurait pu s'attendre à un flot de Juifs persécutés : en Russie, les pogroms demeurent dramatiquement nombreux jusqu'au-delà de 1905. Or, de 1900 à 1964, à peine 40 000 Juifs émigrent vers la Terre promise, tandis qu'un million et demi émigre vers les États-Unis. La Palestine, pauvre et sans avenir visible, n'attire guère. Le sionisme apparaît alors comme un échec, d'autant que les communautés israélites d'Allemagne, de France ou du Royaume-Uni attachées à l'assimilation, sont plus que réticentes devant l'affirmation de l'existence d'un "peuple juif". Pour elles, on est Allemand, Britannique ou Français de religion israélite.

La Grande Guerre va permettre au sionisme de renaître. Convaincus que l'aide américaine est indispensable, Français et Britanniques conçoivent, pour complaire, croient-ils, aux Juifs américains, l'idée d'un Foyer national juif : ce sera la déclaration de Lord Balfour, Secrétaire aux Affaires étrangères, le 2 novembre 1917. Il faut s'attirer les faveurs des Juifs américains plutôt germanophiles d'autant que la majorité des israélites des États-Unis viennent de Russie, État allié de l'Entente, particulièrement antisémite. Les Britanniques pensent aussi que leur soutien au sionisme serait accueilli favorablement par les chefs bolcheviks dont beaucoup étaient Juifs et que cela les conduirait à rester en guerre ! Balfour n'avait pas compris que les bolcheviks d'origine juive se désintéressaient totalement de la création ou non d'un Foyer juif. Ajoutons que, pour le Cabinet britannique, créer un Foyer juif en Palestine permettrait de limiter au maximum les ambitions françaises sur la Terre Sainte.
Foyer national juif ou pas, il n'attire guère les Juifs d'Europe centrale. De 1919 à 1932, vont arriver en Palestine 117 000 Juifs. Pendant cette période, si les États-Unis ont fermé leurs frontières, venant de l'antisémite Pologne, 200 000 israélites s'installent en France, 150 000 en Belgique et aux Pays-Bas, et plus de 100 000 dans le Reich : partout, cela entraîne une renaissance de l'antisémitisme. Durant cette période, la première vague qui arrive aussitôt après la guerre est profondément sioniste, décidée à favoriser le développement du Yishouv (la Palestine juive). Elle est plus ou moins influencée par le marxisme et va prôner la constitution d'un parti social-démocrate, le Mapam. Mais les Alya (vague d'migration) entre 1929 et 1932 entraînent plus de difficultés que de progrès en raison de la crise économique internationale, car ce sont les plus pauvres des Juifs orientaux qui vont en Palestine.

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, c'est le IIIe Reich qui va contribuer à l'essor du Yishouv. En effet, le 27 août 1933, le Reich signe avec les organisations d'Allemagne et de Palestine un accord dit Haavarah ("transfert", en hébreu) qui permet aux émigrants juifs choisissant la Palestine de transférer une partie de leurs biens. Selon Saül Friedländer, plus de 100 millions de marks vont arriver en Palestine, facilitant l'installation et l'intégration des 60 000 Juifs allemands. Nombre d'entre eux sont des ingénieurs, des cadres, des scientifiques qui vont rapidement tenir une place éminente en Palestine et préparer la construction d'un État moderne et développé. Ils développent aussi un certain caractère de germanité qui marque encore aujourd'hui la société et la culture israéliennes. Dans ce même temps arrivent plus de 150 000 Juifs polonais qui parlent yiddish (dialecte germanique écrit en caractères hébreux). Tout cela contribue aussi étonnant que cela soit à donner au Yishouv un caractère d'inspiration germanique et à favoriser les communautés ashkénazes (Ashkenaz, rite d'Europe centrale).
Bien évidemment, l'antisémite Hitler n'aide pas les sionistes pour leur faire plaisir ! Il a compris qu'une arrivée importante de Juifs dans une région peuplée d'Arabes allait entraîner de nombreux incidents qui déstabiliseraient les Britanniques qui administrent alors la Palestine. Il y a eu des émeutes antisionistes dès 1920, et en 1929, l'émeute sera accompagnée de pogroms. De 1936 à 1939, on assiste à une véritable guerre entre Juifs et Arabes, ce qui amène les Britanniques à envisager un partage de la Palestine (plan de Lord Peel en 1937), projet accepté par les Juifs socialisants et rejeté par les Arabes. Un nouveau projet est élaboré en 1938, il est à nouveau approuvé par les Juifs et rejeté par les Arabes. Dès lors, en 1939, Londres décide de limiter les achats de terre par les Juifs et freine fortement l'immigration. La guerre, dès 1939, met fin à la guerre civile judéo arabe, mais les Britanniques, devenus antisionistes, n'accepteront la mise sur pied d'une force juive qu'en 1944.


Un conflit de fait apparaît entre Juifs et Britanniques et on assistera à de nombreux attentats terroristes : dès 1942, l'exécutif sioniste demande la constitution d'un État juif indépendant, ce que refuse Londres. En 1945, les Britanniques interdisent l'accès de la Palestine aux survivants de la Shoah et maintiennent ce veto jusqu'à l'affaire de l'"Exodus". C'est alors que les Nations-Unies adoptent un plan de partage de la Palestine avec trois ensembles bien distincts : un État arabe indépendant, un État juif indépendant et Jérusalem séparé des deux États. Les Arabes refusent, et s'engage une véritable guerre. Elle sera accompagnée de massacres des deux côtés, à Deir Azine par les sionistes et à Goush Etzion par les Arabes. Au printemps, les trois quarts de la population arabe de la zone juive, soit 300 000 à 400 000 personnes, fuient vers le Liban, la Jordanie, la Syrie, l'Égypte, l'Irak et les Émirats arabes du Golfe persique. C'est alors qu'apparaissent de nombreux camps de réfugiés qui seront très mal gérés par les Nations-Unies. Le 14 mai 1948, l'indépendance de l'État d'Israël est reconnue aussitôt par les États-Unis et l'URSS. La France, qui a approuvé le plan de partage, ne reconnaîtra Israël qu'en 1949.

Le projet des Nations-Unies découpait la Palestine en sept zones, trois arabes, trois juives, et Jérusalem. Il était plus favorable aux Arabes qu'aux Juifs, mais les États arabes le rejettent et le conflit qui a débuté en décembre 1947 s'aggrave. En octobre 1948, l'armée israélienne (Tsahal) est victorieuse sur tous les fronts. 1,3 million de Juifs l'emportent sur 25 millions d'Arabes soutenus par la Grande-Bretagne, l'armée jordanienne, la Légion arabe, sous les ordres d'un général britannique, Glubb Pacha. Durant l'hiver 1949, des armistices sont conclus avec les États arabes. Le 11 mai 1949, Israël est admis aux Nations-Unies, la Palestine arabe est absorbée par la Jordanie. Par rapport au plan de 1947, Israël a obtenu une situation plus confortable : l'État est d'un seul tenant du Liban à Eilat, la Palestine arabe qui, dans le plan Peel de 1937, laissait les 3/4 de la Palestine aux Arabes, dans le projet de 1947, leur laissait la moitié de la Palestine, est réduite à peau de chagrin, la Cisjordanie. L'intransigeance arabe les conduit à leur perte.

Depuis 1948, le conflit est latent entre Israël et ses voisins arabes. En 1956, au cours d'une guerre voulue par les franco-britanniques contre l'Égypte, Tsahal atteint le canal de Suez, mais la capitulation de fait des Occidentaux (États-Unis, France, Grande-Bretagne) fait de cette victoire une défaite diplomatique gravissime. En 1967, en six jours, Israël occupe le Golan pris à la Syrie, la Cisjordanie qu'elle occupe toujours et le Sinaï qui sera restitué à l'Égypte après la visite du Président Sadate à Jérusalem en 1977. La guerre des Six Jours marque la rupture entre Israël et la France. Dès lors, le poids des États-Unis est essentiel d'autant que les Juifs américains et les protestants évangéliques sont pro-sionistes.
Pour réhabiliter leurs armées, les États arabes attaquent Israël le jour du grand jeûne de Kippour le 6 octobre 1973. En quinze jours, les Syro-Égyptiens sont défaits mais cela ne règle rien. La Cisjordanie demeure occupée ainsi que le Golan. Soutenus par les Américains qui tolèrent l'agressivité dont Israël fait souvent preuve, les Israéliens ne remplissent pas toujours les engagements pris lors des tentatives de médiation (Camp David, Oslo) et conduisent de nombreuses actions qui entraînent des réactions à caractère terroriste : le problème palestinien devient de surcroît de plus en plus difficile à régler en raison d'implantation de colonies de plus en plus nombreuses en Palestine.


Outre les problèmes territoriaux déjà délicats, on ne peut comprendre la situation en Palestine si l'on oublie les humiliations subies par le monde arabe : humiliation militaire, les victoires d'Israël entraînent l'appel à la vengeance d'autant que les voisins arabes de l'État juif sont presque 20 fois plus nombreux (99 millions d'habitants contre 5,5 en Israël aujourd'hui). De surcroît, l'État d'Israël dont, en 1950, le niveau de vie était analogue à celui de la Syrie, connaît aujourd'hui une prospérité économique et technologique qu'ignorent ses voisins (le PIB par habitant syrien est sept fois inférieur à celui d'Israël).
Créer un État palestinien pose d'autre part des problèmes que l'on n'aborde guère : on pense parfois aux colonies israéliennes, elles sont multiples. Doit-on les maintenir ou rapatrier les colons vers Israël ? On parle aussi des réfugiés ; ils sont aujourd'hui près de 4 millions, soit 1,5 million de familles. Il est inconcevable qu'ils reviennent en Israël. Que faire sinon leur donner les moyens de s'installer dans des régions adéquates en leur attribuant un pécule leur permettant de refaire leur existence ? Cela demande 15 à 20 milliards d'euros. Qui paiera ? Se pose encore une question généralement laissée de côté. Israël, pays développé, consomme cinq fois plus d'eau par habitant que les États arabes ; pour l'essentiel, l'eau consommée en Israël vient actuellement des nappes phréatiques de Cisjordanie. Qu'en sera-t-il dans une Palestine indépendante, au moins tant que le canal de la Mer Rouge à la Mer morte ne fonctionnera pas ? Sa mise en service est envisagée entre 2020 et 2025 ...

Reste un problème, sans doute crucial, celui de la démographie : il y a aujourd'hui près de 20 % d'rabes musulmans dans l'État d'Israël. Leur taux de fécondité est de 4,5 %, presque le double de celui des Juifs (2,5 %). En 2025, il y aura un tiers de musulmans dans la population israélienne, ce qui risque de poser quelques questions. N'oublions pas que l'État d'Israël connaît déjà aujourd’hui des difficultés ethniques que les romans venus pour la foire du livre de Paris ont permis de découvrir : il y a conflits entre Juifs orthodoxes (15 % de la population israélite), réformés (40 % de la population) et laïcs (45 % de la population), mais il y a conflit aussi entre les Israéliens d'origine ashkénaze (divisés d'ailleurs entre les émigrés venus d'URSS et les vieux immigrés venus d'Allemagne et de Pologne) qui tiennent le haut du pavé, et les sépharades venus des États arabes (Maroc-Tunisie-Irak-Yemen) sans oublier les Falachas venus d'Éthiopie, et de couleur !
Tout cela d'ailleurs confirme que, ethniquement, les notions de peuple juif ou de race juive sont un mythe comme le soulignait en 1884 l'historien Theodor Reinach dans son Histoire des Israélites. Il n'y a ethniquement rien de commun entre un descendant d'universitaire ou de commerçant allemand et le descendant d'un commerçant yéménite ou un paysan falacha.
Admettons que, devenus sages, les Israéliens fassent leur la formule de Pierre Mendès-France : "Les Israéliens doivent comprendre que les Palestiniens ont le droit de réclamer pour leur peuple ce qu'ils ont obtenu pour eux : un État ". Mais ces deux États devront renoncer à Jérusalem comme capitale. La Ville Sainte devrait être une ville libre qui pourrait abriter le siège mondial des Nations-Unies ! C'était le voeu du Saint-Siège. Il demeure valable aujourd'hui.

Paru dans
La Nef
- Mai 2008

DREYFUS   Francois-Georges

Né le 13 septembre 1928
Marié - 3 enfants

Professeur d'université

Universitaire
Agrégé d'histoire
Docteur ès lettres
Professeur à l'Université de Paris-Sorbonne (depuis 1991).
Chaire d'Histoire et de géopolitique des mondes européens au XX°s.
Membre du Synode régional de l'Eglise luthérienne de Paris.

Lauréat de l’Académie française (1967) (1975)

Ouvrages
Les Forces religieuses dans la société française (1966)
Le Syndicalisme allemand contemporain (1968)
Le Temps des révolutions (1969)
Histoire des Allemagnes (1970)
Histoire es Gauches en France (1975)
Histoire générale de l’Europe (1980)
De Gaulle et le Gaullisme (1982)
Des évêques contre le pape (1985)
Les Allemands entre l’Est et l’Ouest (1987)
Histoire de la démocratie chrétienne en France (1988)
L’Allemagne contemporaine (1991)
L’Unité allemande (1993)
Histoire de la Résistance (1996)
Le IIIè Reich (1998)
1919 – 1939 : l'Engrenage (2000)
Histoire de Vichy (2002)
Une Histoire de la Russie (2005)

Distinctions
Officier de la Légion d'honneur
Chevalier de l’Ordre national du Mérite
Commandeur des Palmes académiques
Commandeur du Mérite de l'Ordre du Saint-Sépulcre
Officier de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne
Officier de l’Ordre de la couronne de Belgique

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version