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Le luxe pris la main dans le 'Tag' …

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Le tag est une pratique qui suscite des réactions contrastées. Art d’aujourd’hui pour les uns ; exemple de la confusion des genres pour les autres, quand sous la houlette de Jack Lang, cette activité, née dans la rue pour la rue, fut détournée vers le musée et la marchandisation.

Ce phénomène est loin d’être un simple jeu, parfumé d‘interdit. Il y a le 'tag' et le 'graff', ce dernier demande plus de recherches graphiques, jusqu’à la 3D ; il peut être lié à des groupes en compétition dans la rue et … sur internet où la guerre de territoires fait rage. Le 'tag' est plus individuel, c’est une signature, le jeune l’appose le plus en vue possible, le plus souvent possible : autoroute, train, métro, et son nom voyage fantasmatiquement d’un bout à l’autre du continent. Enflure de l’ego, assurément.
Ecoutez un jeune sorti de "l’enfer du tag" comme d’autres de la boisson, et vous mesurerez à quel point cette pratique est une addiction : du matin au soir, c’est une obsession, chaque intervention est préparée comme un défi à relever, dans une sorte de "toujours plus" qui peut finir par de gros ennuis avec la police et la justice … Décrocher est  difficile, tant le mental s’accoutume et réclame sa dose d’adrénaline, suivie du contentement d’avoir épaté, non la galerie, mais la rue, la rame, la ligne, et pourquoi pas la planète entière. S’y ajoute une soumission sans vergogne à une américanisation caricaturale : un bon 'graff' se doit de causer "globish". Mes sympathiques interlocuteurs revendiquaient une identité française … un slogan yankee à la main. De quoi laisser songeur : cette activité réputée transgressive porte à incandescence, bien au contraire, les valeurs d’une société férocement marchande : esprit de compétition, médiatisation forcenée, conduite addictive, appropriation de l’espace privé comme publique sur le mode "du plus fort ou du plus malin qui a toujours raison".  Pas de quoi empêcher de dormir les multinationales qui veulent breveter le vivant par exemple. 

Du coup, on s’étonne moins de la récupération de cette "révolte" par le système. Encore moins si on considère qu’une partie de ceux qui la pratiquent venaient de "bonnes familles", à commencer par Basquiat d’ailleurs. Basquiat ne 'taggait' pas n’importe où, mais de préférence dans la rue du grand galiériste Castelli … comme quoi la spontanéité peut voisiner avec le calcul. Après les politiques qui se servent du graffiti comme faire valoir auprès des jeunes, les marchands qui le monétisent, la pub et les grandes marques y ont vu un juteux bisness. Depuis 2 ou 3 ans les grandes griffes multiplient les "collaborations" avec des 'taggers' : l’un réalise une ligne de carrés de soie pour Hermès (Kongo), Chanel et Colette ont ouvert une boutique éphémère avec atelier de customisation de sacs à main, (une urgence en temps de crise) animé par Fafi ;  André signe des gants pour le gantier de Chanel et Vuitton, le tout estampillé de Mr A , son avatar graphique à tête ronde. Mais c’était sans compter sur les purs et durs, les incorruptibles du Tag en quelque sorte. Il existe un terme important dans la culture hip-hop : "être ou ne pas être un sellout", un "vendu"*. Alors les « sauvages » du graffiti s‘énervent et vandalisent  les vitrines des corrupteurs !
Agnès b. a donc subi les foudres de Kidult qui a stigmatisé sa boutique d’un tag vert, giclant sur fond noir. Avec malice, Agnès b. a répondu au graffeur sur Twitter pour s’excuser du nettoyage du tag : "Hey ! Kid, j’adorais votre graff, désolée". Pas si désolée que ça, sinon qu’est-ce qui l’empêchait de garder ce tag, spontané, gratuit, en situation en somme ? Ou elle n’aime pas tant que cela, ou la clientèle pourrait s’offusquer qu’une boutique chic soit taggée comme un RER de banlieue… Bref le tag est bienvenu dans le luxe à condition de rester aux ordres.

Les marques peuvent sévir, mais plutôt à l’étranger, loin d’une opinion occidentale prête à tout pardonner au nom de la liberté d’expression. En 2009, à Hong-Kong, Armani porte plainte : Zevs lui a taggué un immense logo Chanel sur sa façade ; facteur aggravant, la boutique Chanel est juste en face ! Au moment où Zevs était jugé en Chine, l’enseigne italienne faisait refaire ses vitrines londoniennes par des graffeurs. Comme quoi, la solidarité n’étouffe pas le milieu des "rebelles" dont certains ont même les moyens de traverser la planète, en avion, pour aller régler leurs comptes, on n’ose imaginer l’hypothèse d’une sponsorisation de Chanel contre… Armani ! Voilà qui serait amusant, après tout entre Mr A qui, dans un reportage en 1990, se vantait de faire 50 tags par nuit "frénétiquement, compulsivement. J’ai du en dessiner 300 000" et les marques qui nous matraquent avec leur logo, la stratégie est la même. Zevs, en Chine, a échappé à 2 ans de prison ferme : les chinois, pourtant amateurs de calligraphie, ne plaisantent pas avec cet avatar du graphisme occidental. 

Le graffiti est apparu dans les cahiers de tendance dès la fin des années 90, Vuitton s’en saisit pour casser une image "tradi" et viser un public nouveau. En 2001 Marc Jacobs faisait donc taguer des sacs à main par Stephen Sprouse, mais il se murmure dans le milieu des graffeurs que le dit Stephen … était inconnu au bataillon des graffeurs …
Quoi, un quasi faussaire en somme ? Le luxe pris la main dans le tag …

SOURGINS Christine



Historienne de l'art
Essayiste


Etudes d'Histoire de l’Art en Sorbonne
Ecole du Louvre (Diplômée en muséologie )
Maîtrise d’Histoire.

Christine Sourgins connaît bien les musées pour y avoir travaillé, les artistes et le grand public par son engagement
     dans les structures associatives.
Son parcours lui a procuré un poste d’observation des réalités de la vie artistique en France,
     ainsi qu’une indépendance de pensée et d’expression.

Ouvrages
Les mirages de l’Art contemporain, La Table Ronde, (2005)
      Prix Humanisme Chrétien de l'Académie d’Education et d’Etudes sociales (AES) (2007)
Contribution à l’ouvrage collectif  Lettres à mon libraire, éditions du Rouergue, (2009)
 
Nombreuses publications
Conflits actuels, Liberté politique, Artension, Catholica, Képhas, La Nef, Commentaire,
Appartient au comité de rédaction de Commentaire et de Ecritique
 
Sur le net
sourgins.fr

Chroniques radiophoniques
Dans le cadre du "Libre journal de Aude de Kerros" (Radio Courtoisie)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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