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Dr Président et Mr Candidat

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C'est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. En janvier, pour lancer sa campagne au Bourget, le candidat socialiste avait exhumé des livres d’histoire : la lutte contre la finance, les banquiers, le mur d’argent, les 200 familles ; rituel qui mêle les homélies chrétiennes contre l’argent qui salit et avilit, et les dénonciations socialisantes et marxistes contre les exploiteurs du XIXe siècle. Elevé à la confluence des deux traditions, François Mitterrand y excellait. François Hollande l’imite en tout, jusqu’à la parodie.
Comme pour lui répondre, Nicolas Sarkozy a choisi, en février, de puiser dans la tradition bonapartiste de l’appel au peuple, du plébiscite cher aux deux Napoléon, ou du référendum gaullien. Le peuple contre les élites, contre les notables et les notoires, selon la célèbre allitération du général de Gaulle. Le peuple pour briser les blocages des corps intermédiaires, leurs privilèges et leurs conformismes. C’est mythe contre mythe, les traditions du XIXe siècle qui poursuivent leur affrontement par-delà les âges.
Le socialiste puise dans le répertoire fleuri de Mélenchon contre la finance pour rassembler la gauche. Sarkozy emprunte à Marine Le Pen son slogan de République référendaire, et renoue avec l’inspiration gaullienne de Pasqua et Séguin au début des années 1990 pour ramener un électorat populaire désappointé. Caricature contre caricature. Hypocrisie contre hypocrisie. Tactique contre tactique. Cynisme contre cynisme. Déjà, François Hollande a aussitôt vendu la mèche devant la presse anglo-saxonne, peignant avec des couleurs douces et tendres l’action de la gauche au pouvoir dans les années 1980. Après le grand virage de 1983, l’argent ne fut pas malheureux sous la gauche qui libéralisa, ôta les corsets réglementaires, détaxa, ouvrit les frontières.
Sarkozy peut bien se moquer à juste titre de Hollande, "Mitterrand à Paris, Thatcher à Londres". Tout son quinquennat plaide contre ses promesses de campagne. C’est Dr Président et Mr candidat. A peine élu, Nicolas Sarkozy fit ratifier par le Parlement le traité de Lisbonne, qui reprenait, quasiment inchangées, les grandes dispositions de la Constitution européenne que le peuple avait rejetée par référendum en 2005. Depuis lors, le président français s’est abstenu avec soin de consulter le peuple alors qu’il accumulait, au nom de la sauvegarde de l’euro, compromis, renoncements, apostasies, abandons de souveraineté. De même, suivant la ligne de son conseiller social Raymond Soubie – qui était déjà celui de Raymond Barre –, il a toujours respecté les rituels et les simagrées de la démocratie sociale chère aux syndicats – ouvriers et patronaux – et à tous les théoriciens des corps intermédiaires. Enfin, ami de longue date des patrons des grands médias, il a joué au chat et à la souris avec la horde journalistique, prise entre fascination et détestation, lui jetant en pâture des provocations verbales comme le débat sur l’identité nationale ou le discours de Grenoble sur les délinquants étrangers, puis se ravisant, rentrant piteusement au port du politiquement correct lorsque le vent bien-pensant – grandes consciences de gauche et syndicat des modérés de droite, Fillon, Juppé, Raffarin, etc. – soufflait un peu.

Pourtant, l’intuition sarkozyenne est pertinente à double titre. D’abord, depuis plusieurs décennies, la démocratie s’est incontestablement vidée de sa substance. Entre l’Europe, qui la vide par le haut, et la décentralisation, qui aspire ses compétences par le bas des collectivités, l’Etat nation est dépecé. Le vote démocratique s’agite dans le vide. La France, qui a inventé la formule étatique de l’Etat nation, devient une sorte d’Italie, où, selon la formule de Mussolini, "il n’est pas difficile de gouverner, mais inutile". La mondialisation a donné une puissance inouïe aux grands feudataires de la finance et du CAC 40, qui s’affranchissent des contraintes nationales – entre délocalisations d’usines dans les pays pauvres et transferts de fonds dans les paradis fiscaux – pour mieux défendre leurs intérêts mondiaux et leurs rémunérations pantagruéliques, tandis qu’ils imposent aux gouvernements européens, tremblants sous le poids d’une dette apocalyptique – le parti du spread ! –, des politiques d’austérité sociale de plus en plus rigoureuses. Enfin, les journalistes et éditorialistes jouent le rôle de chiens de garde du système, vouant au pilori d’une inquisition médiatique tous ceux qui défendent des positions iconoclastes sur l’immigration, le destin de la France, ou encore le libre-échange.

Cela peut paraître paradoxal, mais François Hollande est en effet le candidat de ce "système". Notable local, longtemps chef d’un parti socialiste qu’il a rendu au fil du temps et des victoires électorales à sa vraie nature de SFIO mollétiste, fils spirituel du grand européen Jacques Delors, Hollande s’est soumis, sans se forcer, aux injonctions des lobbies associatifs, antiracistes et communautaristes, sur le mariage homosexuel ou le droit de vote des étrangers.

Avant même que le candidat socialiste ne dénonce les projets sarkozystes, François Bayrou était vivement monté au créneau pour défendre la démocratie menacée par le pouvoir personnel, retrouvant, à l’occasion, les réflexes d’une droite centriste et modérée qu’il rêvait, un instant, de détacher du candidat gaulliste – à la manière de Giscard avec Chaban-Delmas en 1974. Pourtant, Bayrou n’hésitait pas, jusque-là, à endosser les habits gaulliens de l’appel au peuple contre les conservatismes de la gauche et de la droite. Surtout, l’hypothétique référendum sur le chômage proposé par le candidat Sarkozy n’était qu’une copie – en moins rude– du fameux plan Schröder concocté par le socialiste allemand, au début de ce millénaire, afin d’améliorer la compétitivité du site industriel germanique en réduisant salaires et allocations-chômage, pour lequel Bayrou n’avait jamais ménagé son admiration. Mais lui aussi était dans la tactique et l’évocation de grands mythes pour réveiller une campagne qui s’assoupissait.

De même, l’autre référendum, sur l’immigration, ne porterait en vérité que sur un point de détail de la procédure de renvoi des clandestins. Certes, beaucoup de magistrats de l’ordre judiciaire enveloppent de manoeuvres procédurales leur volonté politique et idéologique d’empêcher toute politique de maîtrise des flux migratoires. Mais on peut être sûr que, demain, leurs collègues de l’ordre administratif, à qui ce contentieux serait exclusivement confié, seraient grisés d’endosser la toge flatteuse d’avocat des libertés et de citoyen du monde pourfendeur de l’ordre étriqué des frontières.

Là aussi, Sarkozy a une intuition juste, mais ne se donne pas les moyens de l’efficacité, car il n’ose –par soumission peureuse à l’ordre européen – dénoncer les conventions internationales qui nous interdisent, en vérité, tout contrôle des mouvements migratoires, et la Cour européenne des droits de l’homme qui en impose le respect scrupuleux. On est loin de l’audace des votations référendaires à la Suisse, ou même des débats animés au sein du parti conservateur britannique, qui dénoncent violemment la tutelle de la Cour de Strasbourg.

En 2012, Nicolas Sarkozy a donc choisi de rejouer la pièce de 2007. Après avoir préservé son flanc libéral et européen en s’alignant sur les positions économiques d’Angela Merkel, il se retourne, en France, en reprenant les aspirations démocratiques et souverainistes de l’électorat populaire, rendant hommage à la nostalgie conservatrice du « c’était mieux avant », justement détruit par le progressisme libéral européen et mondialiste. Il lui offre des mots, des images, des solutions inspirées par la vague dite populiste qui submerge toute l’Europe – et de son représentant français, le Front national – mais, selon l’intuition de son conseiller Patrick Buisson, « avec en plus la possibilité de les mettre en oeuvre au pouvoir ». Sarkozy mise sur l’amnésie des électeurs d’une époque consumériste sans mémoire. Il parie que leur soif de reprendre leur destin en mains sera plus forte que leur ressentiment désabusé à son égard.
Paru dans Le Spectacle du Monde, mars 2012

ZEMMOUR Eric

Né le 31 août 1958
Marié – 3 enfants


Journaliste politique, écrivain


Institut d'études politiques (Paris)

Membre du jury au concours d'entrée à l'ENA (2006)
Valeurs actuelles – Chroniques (depuis 1999)
Marianne – Chroniques  (depuis 1996)
Le Figaro – service chroniqueurs (depuis 1996)
Info-Matin – éditorialiste (1995)
Quotidien de Paris - service politique (1986-1994)

Ouvrages
Balladur, immobile à grands pas (1995) - Le Livre noir de la droite (1998) - Le Coup d'Etat des juges (1998) - Le Dandy rouge (1999) - Les Rats de garde (co-écrit avec P. Poivre d'Arvor) (2000) - L'Homme qui ne s'aimait pas (2002) - L'Autre (2004) - Le Premier sexe (2006) - Petit Frère (2008) - Mélancolie française (2010) - Le Bûcher des vaniteux (2012) - Le Suicide français (2014) -


Sur la scène audio-visuelle:
Sur RTL
– Z comme Zemmour (depuis 2010)
Sur la chaîne câblée
Histoire – Le grand débat
Sur RFO (Tempo) – L'Hebdo
Sur France 2 – On n'est pas couché (2006)
Sur i>Télé – çà se dispute (depuis 2003)

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