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Vers un effondrement de la Vème République ?

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La symptomatologie
L’affrontement dont l’UMP a été le cadre et la France le témoin, cela depuis plusieurs jours, est certes un affrontement de personnalités. La politique ne met pas seulement en jeu des concepts et des chiffres mais aussi des "egos", des affects, des images de soi. Autant François Fillon que Jean- François Copé, chacun dans son genre, y cède à une échelle que l’on n’aurait pas soupçonnée. Cet affrontement irréductible d’ "egos" et d’affects s’aggrave du fait que l’objet disputé est insécable, car chacun l’aura compris, il ne s’agit pas seulement de la présidence du mouvement encore nommé UMP, mais bien au-delà, de la Présidence de la République.
Dès la défaite de Nicolas Sarkozy en mai dernier l’on a vu l’un et l’autre protagonistes se mettre sur les rangs puisque la campagne pour la présidence de ce mouvement s’est ouverte derechef, politiquement et statutairement. Deux "lignes", comme l’on dit, n’ont pas tardé à apparaître et à se différencier : une ligne dure, "collisive", bientôt qualifiée de droitière, celle de François Copé ; et une ligne plus consensuelle dont les destinataires n’étaient plus les seuls adhérents de la dite UMP mais d’ores et déjà l’électorat  potentiel et putatif de 2017, celle de François Fillon. Les équipes se sont constituées de part et d’autre en ce sens, et les ambitions se sont alluvionnées en fonction des pronostics et des "placements" anticipés pour cette année-là. Le clan Fillon a sans doute commis en ce sens une erreur stratégique : sur la foi de sondages dont on devrait examiner la fiabilité, et eux même utilisés comme argument de campagne, il a cru la partie jouée d’avance à son profit. Dans le clan Copé il en a été autrement : pour le challenger, secrétaire général du Mouvement - une situation qu’il eût été indispensable de récuser, mais en son temps - il fallait vraiment faire campagne "sur le terrain". Celle-ci a été menée avec méthode, pugnacité, infatigablement. L’on en a vu alors le résultat le soir du 18 novembre. A peine moins d’une centaine de voix séparaient les deux candidats mais cette fois au profit du challenger, renversant les espérances du clan Fillon.
On aurait pu imaginer néanmoins, selon le principe suivant lequel la majorité à une seule voix d’écart suffit pour trancher un débat, que le clan Fillon allait y consentir. Il n’en fut rien. Il n’a pas fallu attendre le lendemain pour que la victoire de François Copé fût contestée, déniée, stigmatisée au nom de la triche, de la confusion des genres, de l’immoralité. Par "éléments de langage" abondamment distribués, les réponses n’ont pas tardé non plus, visant le "mauvais perdant". L’affrontement ouvert, déclaré, obscène – au sens étymologique, c’est à dire étalé, exhibé au grand jour – ne faisait que commencer. Par suite, aucune des propositions d’arbitrage, d’où qu’elle eût émané, n’était acceptée clairement ni loyalement examinée. Médiocrité des esprit ou logique du pire, celle qui se dicte d’elle-même précisément lorsque la confrontation politique ne se réduit plus qu’à la collision de deux ambitions nues, comme les qualifiait Mauriac ? 
Des deux côtés, la conviction s’est vite installée selon laquelle le perdant serait exclu de la course à la présidentielle par le vainqueur, et politiquement mis à mort. Ce qui explique qu’aucune médiation n’ait pu opérer, ni celle d’Alain Juppé, ni même celle de Nicolas Sarkozy pour la bonne raison qu’aucun n’apparaissait vraiment sous les traits du "médiateur"-miracle", réellement désintéressé politiquement au regard des intentions inavouables qui lui étaient imputées. Ce qui devait arriver, arriva : la scission du groupe UMP à l’Assemblée nationale, ce qui semblait oraculairement préfiguré par le sigle du mouvement : un arbre au feuillage irradiant mais visiblement sans racines.  Dans les deux camps, toute proposition était entendue comme une manœuvre, acceptée de façon non moins manœuvrière, en attendant d’être vidée de son contenu puis d’être rejetée. Au moment où ces lignes sont écrites, dans le cours d’événements comparable à celui d’un cours d’eau boueux en crue, la séparation semble consommée puisque ne contrariant pas les intérêts en jeu, chaque clan accusant l’autre de "putschisme" et de "dissidence". Au-delà du spectacle – car c’en fut un aussi, comme en témoigne l’audimat de quasiment tous les médias – il faut se demander si n’est pas en cause désormais non pas le seul avenir d’un parti, de l’UMP, mais celui d’un régime, celui de la Vème république, au risque d’un effondrement encore plus grave : celui de la société française. Car pourquoi ces ambitions antagonistes ne peuvent-elles décidément s’assujettir à des considérations d’intérêt général ? Et pourquoi chaque citoyen doit-il s’en préoccuper ?

La contagion
La démocratie est devenue le régime politique princeps de la planète. Ses deux particularités sont patentes. D’abord, il est sans alternative – par quoi le remplacerait-on ? - et il repose sur une exigence incessible : l’axiome de la décision prise à la majorité, serait-elle, comme on l’a dit, d’une seule voix. Il importe cependant d’éviter de se trouver dans une telle situation. Dès lors, toute décision majeure doit être précédée par une délibération aussi large et consensuelle que possible. Autrement le parti majoritaire ne tarderait pas à se heurter aux résistances d’une immense partie de l’opinion publique contre laquelle il s’épuiserait en assauts sans issue. Par ailleurs, faute de contradicteurs "constructifs", la tentation le guette de n’écouter que ses propres discours, de céder à sa logique unilatérale, de "décrocher" enfin au regard de la réalité et de se diriger vers un échec sismique. N’est- ce pas ce dernier risque auquel s’expose grandement la présidence de François Hollande et le gouvernement de Jean- Marc Ayrault ? Est-ce faire preuve de cruauté que de rappeler les improvisations ratées, les pataquès, les revirements, les projets mal ficelés qui se sont succédés depuis le mois de mai dernier ? Leur effet cumulatif constitue au fil des semaines et des mois un véritable explosif social. La situation ne serait pas aussi alarmante si, précisément, une véritable opposition était en mesure de lui faire contrepoids. C’est le contraire qui se produit au risque d’une dislocation de l’ensemble du système politique français. D’une part, au Sénat, les communistes et les Verts n’hésitent pas à bloquer les projets du gouvernement. D’autre part, au lieu d’assumer, comme il se doit la fonction d’opposant "structurant", l’UMP se déchire en long, en large et en direct. Pendant ce temps le chômage ne cesse d’augmenter : plus de 1, 5° /°, pour ce moins de novembre, soit 45 000 chômeurs - et leurs familles -  de plus inscrits au Pôle Emploi, tandis que les Restos du Cœur ouvrent pour la 28eme année consécutive. Ce qu’ailleurs l’on a appelé "l’anxiosphère" se dilate ainsi un peu plus, paraphant le constat d’impuissance avérée d’une classe politique confondue dans le même désillusionnement collectif et guettée par d’autres formations aux propensions nécrophages. Une situation dangereuse qui permet sans doute de mieux comprendre pourquoi le jeu politique s’est réduit à ce choc d’ambitions sans idées, à ce combat de catcheurs dont l’UMP est devenu le théâtre spectral. Il n’y a guère le Parti Socialiste également en avait donné le spectacle affligeant dont il ne s’est dégagé qu’en se désignant un ennemi commun à abattre coûte que coûte. Une hypothèse doit alors être avancée que l’on pourrait formuler en ces termes.


Depuis 1973, depuis quatre décennies, du véritable "temps long" - la France s’enfonce dans une situation que l’on a peine à identifier clairement et que l’on qualifie à contre-sens de crise. Sans en refaire  l’analyse, cette situation particulièrement régressive a affecté pour commencer la sphère de l’emploi et d’une manière générale  celle de l’économie sociale et financière. Les émeutes de 2005 dans nombre de banlieues en ont signalé  l’inévitable contagion dans le domaine urbain, les millions d’euros déversés dans les quartiers sensibles ne suffisant pas pour y éteindre les malaises corrosifs et pour en déloger les trafics de "hot money" qui se sont mis à y prospérer. Qu’il ait fallu légiférer ensuite contre le port de la burka révélait l’extension de cette faille à la sphère qualifiée de communautariste. La constitution de véritables cellules ou réseaux islamistes fut encore mise au jour, un jour sanglant, par les tueries de Montauban et de Toulouse, tandis que l’exécution de Jérémie Louis-Sidney à Strasbourg révélait que ces mêmes réseaux recrutaient à qui mieux-mieux dans les prisons et parmi la jeunesse en déshérence identitaire et confessionnelle. Pour sa part, le projet de loi sur le mariage homosexuel, rebaptisé en "mariage  pour tous", beaucoup plus facile à promouvoir à n’en pas douter qu’un "emploi pour tous", ou "un toit pour tous", risque de propager de nouvelles fractures dans les représentations de la parenté civile  et dans la constitution des généalogies. Il ne s’agit pas de constituer un catalogue et encore moins un réquisitoire. Il faut se demander, sans abuser du vocabulaire de la science politique si ce que l’on désigne par le mot de crise ne se rapporte pas en réalité à la dislocation progressive de la société civile tout entière, selon tous les sous-systèmes, champs ou aires, comme on voudra les nommer, qui la forment. Sachant qu’à présent , cette dislocation se propage aussi dans la sphère des gouvernants et celle de l’Etat défié dans ses compétences régaliennes, comme l’atteste la récurrence des assassinats commis à Marseille ou en Corse malgré les allées et venues épuisantes des membres concernés d’un gouvernement qui ne peut poster un policier dans chaque cage et cache d’escalier. C’est sans doute pourquoi, cette impuissance,  cumulative et rotative, démonétisant la notion même de politique publique, conduit à ces affrontements de personnes intellectuellement acéphales, chacune radicalisant son discours pour parvenir au pouvoir, au détriment d’une véritable prise en compte de la réalité, puis en soldant ses convictions les mieux affichées une fois le pouvoir - ou son simulacre - obtenu. D’où le danger d’un effondrement du système tout entier dont plus aucune partie ne vacillerait plus. Sans abuser des références historiques ni amalgamer entre elles des périodes hétérogènes, n’est- ce pas cette sorte de situation qui prévalait en France juste avant la chute de l’Ancien  Régime ? Car, comme l’a montré Guglielmo Ferrero (1), dans ces conditions plus aucun pouvoir ne peut se prévaloir d’une légitimité réelle, celle qui fait accepter l’effort partagé et rend l’espoir dans les moments les plus difficiles parce que l’on sait qu’ils passeront. Une simple secousse, qu’elle provienne du dedans ou du dehors, suffit à provoquer l’effondrement définitif d’un système aussi nécrosé. Est-il trop tard pour en prendre conscience ?


(1) Pouvoirs. Les Génies invisibles de la cité. Livre de Poche. 1988.

DRAI Raphael

Né le 21 mai 1942
Marié - 2 enfants



Professeur agrégé de sciences politiques
Doctorat de science politique - Université Panthéon-Sorbonne

Lauréat de la faculté de droit de Montpellier
Doyen honoraire de le faculté de Droit d'Amiens
Professeur à l'Université d'Aix-Marseille III (Droit : Société et vie politique)
Professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence 
Chargé d'enseignements au Master Management interculturel et médiation religieuse
Professeur à l'Institut d'Etudes et de culture juive d'Aix-Marseille
Directeur de Recherches à l'Ecole doctorale de recherches
     en psychanalyse et psycho-pathologies - Université Diderot, Paris VII

Chroniqueur de la revue L'Arche 
Membre de l'Observatoire du religieux
Spécialiste de l'univers biblique
Conférences avec l'institut inter-universitaire d'études et de culture juive

Ouvrages
La Politique de l'inconscient (1979)
Le Pouvoir et la parole (1981)
La communication administration-administrés (en collaboration) (1983) 
La sortie d'Egypte. L'invention de la liberté (1986)
Guerre éthique et pensée stratégique à l'ère nucléaire (avec Cao Huy Thuan) (1988)
Lettre ouverte au Cardinal Lustiger (1989)
La communication prophétique (3 tomes) (1990 à 1998)
Identité juive, identité humaine (1995)
La pensée juive. Exégèse et épistémologie (1996)
Le mythe de la loi du talion (1996)
Freud et Moïse. Psychanalyse, loi juive et pouvoir (1997)
Lettre au Pape sur le "pardon au peuple juif" (1998)
La Thora. La législation de Dieu (2000)
Lettre au Président Bouteflika sur le retour des Pieds-noirs en Algérie (2000)
Grands problèmes politiques contemporains
Les nouvelles échelles de la responsabilité politique (2001)
Sous le signe de Sion (2001)
Science administrative, éthique et gouvernance (2002)
La France au crépuscule. Précis de recomposition (2003)
L' Etat Purgatoire, la tentation postdémocratique (2005)
La République brûle t-elle ? Essai sur les violences urbaines (avec J-F. MATTEI) (2006)
Abraham (2007)
Le pays d'avant (2008)
Les pays d’après (2008)
Grands problèmes politiques et sociaux contemporains (2009)
Théories juridiques et théories psychanalytiques (2010)
Philosophies d'ailleurs. Les pensées indiennes, chinoises et tibétaines - Collectif sous la direction de Roger-Pol Droit (2009)

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