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La victoire de Trump

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La victoire de Trump, reflet de la maladie de la représentation démocratique
 
Pour la philosophe, l’élection du président républicain signe la revanche des peuples face au mépris des élites, qui se veulent pourtant démocrates.

 
L'élection inattendue de Donald Trump est ainsi résumée par un commentateur de radio, au matin français du 9 novembre : "Nous avons la nausée." Mot bien répandu pour traiter l’autre moitié de la société, celle populaire.
La démocratie est un régime d’incertitude et de débats, et c’est ainsi que nous l’aimons. La droite ou la gauche gagne, cela provoque des déceptions et des plaintes, enfin c’est la loi du genre. Mais ce qui se passe aujourd’hui est bien différent : nous nous trouvons avec Trump devant un candidat bien-que-légal-inacceptable. Nous avons aujourd’hui le cas de partis, ou de candidats, qui sont criminalisés et cependant ne sont pas interdits. Quel genre de criminels est-ce donc ? Nous risquons de perdre la démocratie si nous ne parvenons pas à répondre à cette question. C’est un écueil contre lequel achoppent toutes les démocraties occidentales. Le jugement vaut pour Orban, Le Pen, Kachinsky, et autres. L’événement présent déborde la prochaine politique de Trump, et déborde même les prochains changements dans la politique internationale. L’événement pose la question : voulons-nous continuer à être démocrates, avec ce que cela suppose de tolérance et de débat loyal avec tous les courants de pensée ?
 
Trump est jugé inacceptable parce que si extrémiste, si vulgaire, si excessif en tout, si machiste, et j’en passe. Le même reproche vaut pour les autres précédemment cités. Les Républicains américains proposaient d’autres candidats, tout aussi motivés. Mais les électeurs ont préféré le plus caricatural, qu’ils ont brandi au nez et à la barbe de leurs élites sophistiquées et évoluées. Signe d’exaspération, voire de provocation, face à une élite qui, tout en se prétendant démocrate, diffame ses adversaires et les exclut (200 grands journaux américains ont pris le parti de Clinton, et six, celui de Trump).
 
L’inexorable montée au pouvoir de tous les Trump occidentaux raconte un grave dysfonctionnement de la représentation démocratique, l’expression terrible d’une guerre larvée que se livrent les élites et les peuples dans la plupart des pays d’Occident, et finalement la revanche des peuples face au mépris que leur prodiguent de soi-disant démocrates. Les élites intellectuelles, médiatiques et gouvernantes ignorent complètement qui est ce peuple avec lequel elles votent. Et dès qu’elles le regardent elles reculent d’horreur : elles voudraient, comme le dictateur bien connu, "changer de peuple". Pour ces élites, celui qui n’est pas mondialisé, nomade, émancipé, féministe… est criminel. Ainsi, partout, la moitié de la population est criminalisée.
 
Faut-il considérer comme normale l’équation de la prochaine élection présidentielle française, où seul le premier tour compte, puisqu’il est établi à la fois que le but commun est d’éviter le FN, et que le FN arrive au second tour ? N’est-ce pas là un signe de maladie de la démocratie ? Il ne s’agit plus d’un débat entre des visions du monde mais d’une guerre contre un ennemi officiel - contradiction dans les termes ! Partout en Occident, un courant de pensée, qui n’est pas un parti mais un courant élitaire transcourants, droite et gauche confondues, défend une pensée mondialisée et hors sol, une société nomade et indifférenciée, le refus de tout enracinement, l’émancipation absolue et sans limite. Persuadé d’avoir raison sans alternative possible, et de représenter à lui seul l’avenir du monde, ce courant transcourants s’autorise à s’imposer au-delà de la démocratie, ostracise ses adversaires par l’injure et juge légitime d’annuler les élections qui ne lui conviennent pas, comme on le voit dans les votes européens ou dans l’incroyable pétition des Londoniens pour annuler le référendum du Brexit.
 
Ledit populisme qui nous submerge est le résultat d’un processus qu’il est urgent de regarder en face : les démocraties occidentales sont devenues des oligarchies. Le fait même que les partis dits populistes ne sont susceptibles nulle part d’interdiction légale montre bien qu’ils ne présentent pas des caractéristiques de réelle dangerosité pour le salut social - mais bien que leur seule dangerosité est de proposer une alternative à l’idéologie portée par l’élite. Un fer de lance, élite idéologique selon la terminologie léniniste, a confisqué la démocratie à son profit, criminalisant ses opposants et instituant une oligarchie de fait.
 
Mais les peuples refusent violemment de reconnaître une légitimité monopolistique et une supériorité morale à la classe politique qui, de droite comme de gauche, n’accepte qu’un seul modèle mondialisé cosmopolite, niant ainsi la démocratie qu’elle promeut. C’est probablement ce qui a suscité aux États-Unis la consécration, chez les Républicains, du candidat le plus extrême : les classes populaires finissent par se méfier de la modération même. Vivant dans un sentiment de permanente tromperie, elles se désaffilient politiquement et votent pour le parti le plus marginal, ou bien ne votent pas. Christophe Guilluy parle à juste titre de marronnage des classes populaires : cette fuite en forme de pied de nez est un refus du modèle qu’on veut leur imposer à toute force, modèle mondialisé-cosmopolite, indifférenciation des cultures et des modes de vie. Finalement, les fugueurs érigent un contre-modèle : c’est le Brexit, c’est Trump. Alors, les élites dépossédées de leur monopole de pensée discréditent et diffament : elles ne décrivent pas en face d’elles un adversaire démocratique, mais un ennemi nuisible. On perçoit ici combien la démocratie est en danger : une moitié de la population est considérée par l’autre moitié comme inapte au vote. C’est l’oligarchie.
 
Le débat des idées a fait place à une guerre de classes. Douloureuse situation. Cicéron à l’aide d’une image décrivait cet horrible destin : dans son rêve, Scipion a vu deux soleils dans le même ciel, de même il y a désormais deux peuples dans la même république.

Paru dans Le Figaro, 10 novembre 2016
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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