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La "clause Molière"

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La "clause Molière", ou l’esprit des lieux
 
Un élu d’Angoulême, Vincent You, instaure une dite "clause Molière" qui consiste à imposer l’usage de la langue française sur les chantiers. Il y a là en premier lieu une volonté d’assurer la sécurité sur des lieux dangereux. Un grand nombre de collectivités, régions, départements ou villes, votent cette clause. D’où l’indignation d’un certain nombre d’élus qui voient là une volonté dissimulée de favoriser l’emploi local, ou si l’on dit les choses de façon plus désagréable, de promouvoir la "préférence nationale" Comme on exige alors que les entrepreneurs dont les salariés ne parleraient pas français, financent un interprète, on imagine bien que cela décourage d’embaucher des étrangers. A moins que cela n’incite les travailleurs à apprendre le français… Au-delà de la question de sécurité qui est bien réelle et certainement pas à négliger, il y a derrière cela deux idées : l’unité des personnes et la société durable.
 
L’être humain n’est pas une machine dotée de bras qu’on trimballe de pays en pays comme on se passerait une clé à molette. Il est pourvu d’une culture et d’une langue, d’un art de vivre et de sentiments et d’émotions qui, pour être universellement humains, n’en sont pas moins aussi culturels.
La mondialisation ne sera heureuse que si l’on en tient compte. L’Europe est un espace de libre échange, mais cela ne suppose pas qu’elle échange des travailleurs d’un pays à l’autre comme on se passe des bordereaux. Elle échange aussi des cultures. Celui qui s’installe ailleurs que chez lui doit s’adapter à une culture.
S’il ne s’efforce pas d’apprendre la langue, c’est qu’il considère le pays-hôte comme une auberge de passage, et ce sera autant désastreux pour l’auberge, qui deviendra un corridor ouvert à tous les vents, que pour lui, qui deviendra une sorte de zombi réduit à ses gestes techniques. Il serait naturel, aussi, que l’on impose l’apprentissage du français à tous les étrangers qui s’installent chez nous, comme cela se fait dans l’ensemble des pays, et on tremble quand on voit dans nos écoles des parents se faire porter pâles aux rendez-vous organisés par les enseignants parce qu’incapables de parler de l’avenir de leur enfant dans la langue de Molière. L’adaptation langagière des hôtes, et pas seulement des hôtes travailleurs du bâtiment, est à la fois une politesse, une nécessité pour le pays qui reçoit, et un gage d’unité pour la personne reçue. Laquelle doit bien adopter les coutumes essentielles du pays où elle a décidé de vivre, si elle veut vivre convenablement, même si elle a laissé là-bas une partie de son cœur. La langue est l’architecture de la culture et pour ainsi dire, l’esprit des lieux.
 
Il faut être un idéologue frénétique pour parler encore de discrimination dans ce cas. Ce n’est pas une "clause Molière", c’est une clause Tartuffe, car elle est "ouvertement discriminatoire", a déclaré Bernard Cazeneuve. La discrimination signifie en vocabulaire d’aujourd’hui une différenciation criminelle. Pourtant, refuser la France à quelqu’un qui ne veut pas accepter notre art de vivre, ce n’est pas le discriminer, c’est tirer les conclusions de son non-choix. On interdit bien le travail du chantier à quelqu’un qui ne sait pas conduire les engins, sans parler pour autant de discrimination.
Les travailleurs ne sont pas des robots, leur culture compte autant que leur force de travail, et c’est bien là le gage d’une société durable. Il est insensé de vouloir laisser courir des travailleurs d’un pays à l’autre, là où les embauches existent, sans apprendre langue et coutumes et sans s’accrocher nulle part, pour le plus grand bien sans doute de l’économie pure. Vincent You, l’inventeur de la clause Molière, précise que sa clause "ne choque qu’une élite déconnectée". Il s’agit en effet d’une élite cosmopolite qui, ayant l’habitude de passer d’un pays à l’autre et parlant plusieurs langues, croit qu’il faut transformer chaque pays en passoire : c’est bien mal connaître les exigences humaines ! L’élite cosmopolite des gens d’affaires, des politiques ou des universitaires, est utile et nécessaire à un pays dont elle représente une toute petite frange de passeurs d’idées, garants de l’ouverture sur le monde.
 
Mais l’essentiel pour n’importe quelle société est l’inscription dans la durée. Les capitaux vagabonds, qui augmentent par le seul butinage d’une entreprise à l’autre, devraient bénéficier d’un avantage fiscal s’ils s’implantaient dans une entreprise dont ils accepteraient d’accompagner le destin. Mais la chose est pire encore pour les travailleurs vagabonds, car il s’agit là d’êtres humains, qui ont nécessairement besoin d’ancrages dont la langue est l’essentiel. Il est curieux que l’on comprenne l’importance de la durabilité si facilement pour la nature et si difficilement pour les humains ! Il est curieux que les valeurs fondamentales de l’Europe soient comprises, en tout cas par ceux qui ont la parole, comme une circulation permanente, sans frein ni lois et à toute vitesse, des capitaux et des humains, sans respect pour autre chose que le changement frénétique et la rentabilité. Alors que la seule chose essentielle à échanger ce n’est pas l’argent, simple moyen : c’est la culture, l’esprit des lieux.

Paru dans Le Figaro, 17 mars 2017
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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