Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

"Trier la mémoire...

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
"Trier la mémoire au nom de la morale ou le retour de l'obscurantisme"
 
Après la suppression de la mention de Charles Maurras des commémorations, dix membres du Haut Comité ont démissionné.
Pour la philosophe, la ministre de la Culture a eu tort de céder à une pression militante anachronique.

 
La France, pays centralisé et formaliste, s'honore de publier chaque année un "Livre des commémorations nationales" qui rappelle les événements marquants de son histoire. Elle commémore ainsi les grands acteurs ou écrivains du pays, et les anniversaires de toutes sortes, depuis ceux des grandes batailles jusqu'à ceux des grandes constructions. Sous la houlette du ministre de la Culture, un comité a été mis en place, composé de membres de l'Institut, de politiques ou d'historiens, pour dresser chaque année la liste des anniversaires. Il s'agit de mettre à la portée du public la mémoire nationale en la manifestant par des événements concrets.
Récemment Mme Nyssen, ministre de la Culture, sous la pression de plusieurs associations d'extrême gauche ou apparentés, a décidé de retirer de la liste annuelle le nom de Charles Maurras, dont c'était l'anniversaire de la naissance. Et de renoncer à la publication du Livre de cette année. Cette décision est vivement critiquée par les membres du Comité des commémorations, dont dix membres ont démissionné. Leur argument est clair : ils voient venir dans les années prochaines une grande sélection obligatoire, imposée par les hurlements de quelques extrémistes. En 2019, ce sera l'anniversaire de Colbert : mais le rédacteur du Code noir sera interdit de présence lui aussi. Dans quelques années, Maurice Barrès : nul besoin de préciser que ce chantre de la nation n'a plus droit à l'existence. La litanie de l'exclusion sera longue. Chaque établissement de la liste sera l'occasion de choisir entre les bons et les mauvais, ou plutôt de laisser quelques haineux imposer par pression leur choix entre les bons et les mauvais.
 
Cette affaire est pleine de significations et d'enseignements. Elle concerne la question des rapports entre l'histoire et la mémoire. Les sociétés anciennes connaissaient seulement la mémoire, que les puissants dressaient à leur guise. Le roi en place racontait et agrandissait ses batailles gagnées et avait tendance à oublier les autres. Hérodote inaugure l'histoire quand il annonce son intention de décrire les événements au plus près possible de la réalité - autrement dit, sans considération des gloires ou des hontes. Émergeant de la mémoire subjective, l'apparition de l'histoire est une victoire de l'intelligence, de la compréhension du monde. Et à ce titre, les groupes qui trient les événements, et la ministre qui les suit, se trouvent en plein retour vers des âges obscurs. Quoique d'une autre manière. Nous sommes aujourd'hui sous l'emprise d'un manichéisme imposé (partie prenante de ce que nous appelons le politiquement correct) qui nous enjoint de partager le passé entre ce qui nous dérange et ce qui nous agrée, au regard de la morale humanitaire officielle. Autrement dit, le Bien d'aujourd'hui juge le passé tout entier à son aune et devrait rejeter ce qui ne répond pas à ses attentes, par l'oubli. Manière idéologique, et même totalitaire - les Soviets avaient effacé Trotski et bien d'autres des photos officielles, on s'en souvient. Profondément, nous autres Occidentaux sommes victimes d'une utopie du Bien qui nous fait cliver l'histoire en deux et détester sa part d'ombre au point de vouloir la supprimer. Les Canadiens appellent leur passé (celui de la colonisation des Indiens, de la domination des prêtres, de la soumission des femmes), d'un nom significatif : la Grande Noirceur. Il faut comprendre que nous sommes entrés dans la grande blancheur, chargés de fermer à double tour la porte derrière nous. Sottise. Le temps qui passe, pour les sociétés comme pour les individus, n'est pas rigoureusement partagé entre le bien et le mal, même si on peut ici ou là pointer sans discussion des épisodes franchement ignobles. Et pourtant, même ceux-là, il convient de les commémorer, pour que les jeunes générations sachent s'en garder. L'idée exaltée et démente de la Grande Noirceur qu'il faudrait rayer de la photo renouvelle encore et encore la mentalité idéologique et utopique de l'ère nouvelle, sans tache, habitée par les anges qui ne colonisent plus et s'exemptent de toute discrimination. Après un siècle de dévastations de l'esprit, certains veulent encore nous faire croire que LEUR mémoire sélective, c'est l'histoire. On aurait voulu au moins qu'un ministre de la Culture ne tombe pas dans un piège aussi grossier.
 
L'artiste croate Sanja Ivekovic a exposé en 2012 au Mudam Luxembourg une sculpture en souvenir de la résistance antinazie, sculpture représentant une femme enceinte tenant une couronne de laurier et intitulée La Mémoire enceinte. Superbe image. Nul doute : la mémoire n'est pas composée d'objets qui traînent dans le corridor sombre du passé et qu'il faudrait balayer quand ils nous gênent. La mémoire est une matrice : non seulement elle engendre des souvenirs, mais elle inspire les actes et les pensées de l'avenir. Elle est grosse d'enseignements, de réflexions et même d'émotions bénéfiques. Le plus grand pouvoir est celui qu'on peut avoir sur le passé, et despotes et tyrans ne se privent pas de dominer le passé par le tri - ainsi faisaient les Perses de l'époque d'Hérodote, ainsi faisaient les totalitarismes du siècle dernier. Soyons modernes et soyons guéris de nos maladies fanatiques. Une commémoration n'est pas une célébration. Elle entretient la mémoire vive, c'est-à-dire la matrice de la mémoire, afin de nous laisser toujours en éveil en face de l'avenir.

Paru dans Le Figaro, 23 mars 2018
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version