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Emmanuel et manu

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Emmanuel et manu                                                    
 
Les historiens de science politique ont tout de suite eu la "puce à l'oreille". Peu importent les arguments de campagne : plus personne n'y croit. Mais, après la prise de fonction (et non de pouvoir), les 2 premiers discours les plus importants, celui de la Sorbonne et celui déroulé devant le Congrès assemblé à Versailles, ont été révélateurs.
 
Le jeune et brillant élu – plus par défaut que par enthousiasme – proposait, nourri de ses humanités et de ses riches études, un monde idéal, ou du moins une Nation française idéalisée, enfin en accord avec elle-même, guidant la planète vers un lénifiant ciel bleu. Par le style, le choix des mots, le rythme et le phrasé, l'évocation d'un monde mieux gouverné (par lui) – donc meilleur - devait beaucoup, sous l'angle des réformes internes proposées, à une certaine Critique de la raison pure (1781), et pour notre politique internationale, le chemin était tout tracé par Le projet philosophique pour une Paix perpétuelle en Europe (1795). Deux axes développés par le grand Emmanuel Kant, universellement respecté. (1)
Précieux tuteur de la pensée pour l'étudiant zélé, saines lectures pour qui prévoit de gouverner un jour, mais dont il est tout de même recommandé de se méfier… Bref, tout cela ressemblait plus ou moins à une soutenance de thèse ou à une copie d'agrégation. Quel était, de fait, le sens de ce flot de frivolités quasi mystique, berceuse bienfaisante pour plus d'un représentant de la Nation ?
 
Qu'a retenu notre nouvel élu du foisonnant Emmanuel ? Point n'est question ici de faire l'exégèse d'une œuvre considérable, mais La Critique de la raison pure donne la clef de la gouvernance selon Manu : la base du raisonnement est que "toute politique est fondée sur le droit". La Raison ("faculté de connaître") est utilisée comme un outil objectif : le mécanisme de l'art de gouverner est un volontarisme dominé par la Loi : toute réforme doit avoir pour objectif "la réforme intellectuelle et morale de la Nation". La conquête du pouvoir s'incarne dans un solide schéma établi "a priori" permettant sur le long terme et à toute la population de conquérir davantage de liberté et d'égalité citoyenne. Kant répudie complètement le despotisme éclairé qu'il juge dangereux : il recherche au contraire une "liberté concrète dans la réalité". Donc, le chef de l’État a un Plan établi dont il ne se départira jamais, afin d'obtenir le meilleur des bienfaits collectifs. On peut ajouter à cela un peu de Fichte et de Hegel pour lequel "l’État est la sphère de la conciliation".
 
Quant au Projet philosophique de Paix perpétuelle, il nous éclaire tout à fait sur la vision de Manu : ce Projet déployé pour l'Europe et sur le long terme, propose l'élimination absolue de la guerre par la suppression des armées et de l'argent de la guerre. (ce que contredit le désir d'une armée européenne, mais le contexte actuel induit cette contradiction). La clef de la réussite de la Paix réside dans le libéralisme commercial, le cosmopolitisme, assortis du respect du droit des gens et la recherche d'un équilibre relationnel excluant l'inféodation et l'immixtion dans les affaires internes des Etats.
Après toutes les guerres, Kant recommande pour l'Europe de se diriger vers une "Ligue des Nations" assurant la liberté de circulation des personnes et des biens. Et selon une très belle formule, cette démarche est destinée à "supprimer l'anxiété des peuples". (2)
 
Tel peut être un résumé (maladroit) de l'éclairage kantien de la politique menée actuellement dans notre beau pays : vision très volontariste, légaliste et universaliste, construite sur du moyen et long terme par le président et son équipe gouvernementale. Si on adopte cette posture, on comprend mieux les incompatibilités et confusions abondamment répandues dans les médias.
 
MANU est donc arrivé à la Présidence avec une "ligne" politique bien claire dans la tête, décidé à la mettre impitoyablement en œuvre, dans le but de réveiller un hexagone endormi, vivotant sur des institutions plus embrouillées qu'efficaces, des gouffres financiers, une coûteuse mentalité d'assistanat permanent, ainsi que la plus totale absence d'éducation collective et sociale. Il s'inspire, certes, du brillant Emmanuel, mais aussi des exemples nordiques, du lointain Pacifique asiatique ou anglo-saxon. Ses réflexions "la France, pays des non-choix" ou "on rémunère les feignants", fort mal reçues (on le comprend) font office d'électrochoc, complétées par le sage constat du Premier ministre "aucune réforme solide n'a pu être accomplie depuis plus de 40 ans, car le pouvoir a eu peur des citoyens".
 
Premier Round : l'élection du jeune homme surprend, enchante, bouscule tous les cadres installés, brise et casse toutes les références usées. Dans l'esprit de Kant, il recrute autour de lui ceux qu'il considère "les meilleurs" dans chaque spécialité : on table sur un "gouvernement d'excellence", armé d'une baguette magique à l'effet quasi instantané.
 
Deuxième Round : l'équipe savante, éclairée, ouvre les "vrais" dossiers, ceux auxquels les trop brefs passages au Secrétariat présidentiel et aux Finances n'ont pas donné accès. Le constat est terrifiant. Mais il faut ne rien dire. Les nouveaux recrutés n'ont aucune "épaisseur politique", restent souvent des inconnus, assez timides, maladroits dans leurs discours et leur relation avec les médias. On se cogne brutalement dans la réalité : on ne gouverne ni avec de purs techniciens, ni avec des stars, quant aux vieux briscards enthousiastes, ils manquent de fiabilité. Tout cela vire un peu à la mayonnaise qui ne prend pas.
 
Troisième Round : le désir "d'aller vite" plaît au début : mais il y en a trop à la fois, c'est trop technique et mal expliqué. Comme Lénine l'a dit en 1920 "On ne réforme pas un vieux pays comme le nôtre en un claquement de doigts". Manu rêve de Paix, Emmanuel rêvait de Paix, mais on ne raye pas 250 ans de révolte, ni 40 années de non-sens en un an et demi. Par ailleurs, la patience n'est pas la plus éclatante qualité du peuple français. Son indiscipline est notoire, il aime la castagne.
 
Quatrième round : les jeux sont faits, rien ne va plus. C'est le retour de la castagne, la défiance, le désarroi de part et d'autre. Dialogue de sourds, trop de technique, pas assez d'humanité. Pauvre Samedi 2 Décembre ! Fini le soleil d'Austerlitz et le Sacre de Napoléon. Et le malheureux dormeur inconnu ? Il échappe de peu au gâchis. Un gouvernement K.O. debout tente de gérer un immédiat brutalement réaliste, sans toutefois se résigner à de pénibles reculades. Pour l'heure, il s'agit d'éloigner la peur du lendemain, de restaurer un minimum de confiance et abandonner l'illusion du pouvoir de l'argent. L'économie n'est pas "intelligente" quand elle saccage et soulève un sentiment d'aliénation. Souvenons-nous de "Charlot, des sous !" : rien n'a changé. Si ce n'est la forme de la violence, plus large, aveuglément destructrice.
 
Cinquième round, sixième, septième et encore d'autres sans doute... mais cela finit toujours par finir… La situation de fond est celle d'une anarchie "rampante", capable de s'enflammer au moindre faux pas. Compliqué et complexe, le divorce entre le regard présidentiel et la société qu'il entend modifier est profond. Le plus dur, pour un leader confiant en un programme qu'il pensait infaillible, va être d'admettre la nécessité de tracer une route différente. Parler normalement. Passer de l'illusion technocratique à la réalité d'un peuple déboussolé est sans doute l'exercice le plus difficile. Surtout lorsqu'on était certain d'avoir raison.
 
Maintenant, on patauge et piétine. Si Manu arrive à sortir de son auto-adoration, on peut tabler sur une éclaircie vers 2020. Peu avant son éventuel départ. Là, on retournera éventuellement vers l'incohérence : il faut environ 20 ans pour savoir si une réforme financière, fiscale, sociale, scolaire, ou autre, fonctionne (voir Antoine Pinay ou Schröeder). En Chine, monsieur XI, installé à vie chef de son Parti unique, doit continuer de sourire en coin. Devant les impasses revendicatrices ou revanchardes, la réelle détresse affichée, les projets réformateurs finissent en petites égratignures ; le repli vers des recettes anciennes est illusoire : l'inusable Warren Buffett (on n'est pas riche par hasard) l'a toujours proclamé "se tourner vers les recettes du passé ne sert à rien". (3)
 
Honnêtement, Manu est le prototype du "bon élève", dans un milieu protégé de classe moyenne. Il a beaucoup lu, défriché les "codes", les a souvent utilisés avec succès. Mais là, c'est bien plus difficile : le peuple français est retors, rétif, a une inépuisable capacité à s'auto détruire. Par ailleurs, du jour au lendemain, être confronté, tenter de faire jeu égal avec un Trump, un Poutine, être reçu comme un prince sous les ors des palais royaux puis le lendemain, devoir affronter des infirmières en colère, des chômeurs, et des abonnés des Resto du coeur, demande que le cuir se durcisse, que ces réalités opposées aient leur juste appréciation. Le désir de Paix perpétuelle sur une planète sauvée par lui devient un peu ridicule, et ne doit pas occulter la population qu'il doit tirer du marasme immédiat en se fiant à la Raison.
Pour la première fois depuis bien longtemps, l'équipe gouvernementale semble sincère et honnête. Il est aussi probable que ni le président ni les membres de son gouvernement n'avaient prévu, ni n'étaient préparés à la pluie d'"inattendus"- les plus souvent dramatiques - auxquels on est constamment confronté lorsqu'on gère un pays aussi complexe que la France. Chaque jour est consacré à "l'urgence", la réalisation des grands projets passe au second rang, parfois définitivement. La pression permanente, horripilante des médias, des journalistes dits "d'investigation" qui traquent le moindre mot malheureux, le moindre geste maladroit, est épuisante. Manu a mauvaise mine… Emmanuel n'y peut rien.
 
Le pouvoir n'est ni un jeu de go, ni une théorie applicable. Comme l'écrivit Winston Churchill "Le pouvoir c'est l'incertain, l'imprévisible et le dangereux", où les billes sont reprises très vite.
Bref, peut-être les Français attendaient- ils Brumaire ? Pour l'instant, ils ont François d'Assise parlant aux oiseaux...
 
(1) Emmanuel Kant, né et mort à Königsberg (1724 - 1804)
(2) Ce texte est écrit (et non terminé) en 1795. Kant a 70 ans. La Première République de la Révolution française se fige en Directoire. Emmanuel Kant ne connaitra pas les affrontements militaires des années 1798-1815. Ses projets pacifistes et universalistes ressurgiront régulièrement au terme des conflits les plus violents, notamment au sein de la Société des Nations en 1919.
(3) Warren Buffett a toujours proclamé les 3 principes de son enrichissement : "Ne jamais acheter quand ça monte, ne jamais vendre quand ça baisse, et ne jamais se tourner vers le passé".

Envoyé par l'auteur, 3 janvier 2019
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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