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Mais qu’est-ce qu’un stratège ?

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Mais qu’est-ce donc qu’être un stratège ?
 
Nous sommes, toujours davantage, dévorés par l’immédiat. Les décideurs – entrepreneurs, politiques, militaires - sont accaparés par le court terme. Frappés de myopie décisionnelle, happés par la tactique, Ils éprouvent des difficultés croissantes à prendre du recul. Ils ont perdu l’habitude et le goût de la stratégie qu’ils pratiquent de moins en moins, alors qu’elle seule apporte la réponse à la complexité du monde et à l’accélération du temps. Il faut donc entrer en stratégie, l’utiliser pour modeler le présent et bâtir l’avenir. Mais qu’est-ce donc qu’être stratège ?
 
C’est d’abord concevoir et vouloir un futur. La question première de la stratégie, c’est la question de l’avenir, celui vers lequel on entend aller sans se laisser engluer par les difficultés du présent. Le stratège agit en architecte et non en maçon : il reconstruit le présent à partir de l’ambition qu’il se donne. Pas de stratège sans vision, pas de stratège sans ferme volonté car les obstacles seront nombreux du présent à remodeler au futur à construire. Emmanuel Macron a bien cette vision, cette France de demain qu’il veut bâtir : son projet présidentiel est clair, tel qu’exprimé lors de sa campagne et dans son ouvrage Révolution. Reste à le décliner…
 
C’est l’instant où les difficultés commencent, puisque le propre du stratège est de se heurter d’emblée aux autres acteurs de son espace stratégique, dialectique par nature, empli d’autres volontés libres qui n’ont aucune raison de se plier naturellement à la sienne. Il ne peut donc progresser dans son espace stratégique comme un gestionnaire qui déploierait un plan dans un environnement inerte et passif. La stratégie, c’est la dialectique des volontés, celle des intelligences. Elle relève de l’interaction, non de l’action ; l’art y est beaucoup moins celui de la décision que celui de son adaptation permanente à l’environnement toujours changeant qu’elle rencontre et aux réactions qu’elle engendre. Aucun espoir, n’en déplaise à Jupiter, de dérouler dans cet environnement interactif un plan préconçu et figé. Aucun espoir de réussir sans conjuguer l’intérêt de l’Etat et ceux des citoyens : force est d’admettre leur naturelle divergence, et de tenter de les conjuguer en vertu d’une logique de niveau supérieur.
 
Donc, aucun espoir de succès si le stratège peine à communiquer autour d’une vision simple, accessible à tous, sans subtilité inutile, susceptible d’entraîner le maximum de volonté libres. Aucun espoir de succès non plus sans l’élaboration d’un système d’alliances à faire évoluer dans le temps. Le stratège a besoin de points d’appui pour faire levier. Il est impossible de réformer simultanément le centre et la périphérie, de s’attaquer en même temps à l’Etat et aux collectivités territoriales ; il n’est pas possible de prendre aux uns – même de manière symbolique – sans donner aux autres un avantage suffisamment frappant pour en faire de nouveaux alliés : la baisse des cotisations maladie et chômage en deux temps, en mars et en octobre, a rendu le cadeau deux fois minuscule donc illisible, tandis que la hausse de la CSG en une fois frappait les esprits.
 
Le stratège doit ainsi veiller à faire converger continument le maximum de volontés libres vers sa vision, pôle magnétique de sa stratégie ; et cela suppose un discours clair et intelligible, faisant vivre à tous cette aventure collective que doit être une démarche stratégique. Le stratège doit s’opposer ou contourner les irréductibles, mais il doit surtout veiller en permanence à consolider son système d’alliances, son bien le plus précieux, tout en le modelant de succès en succès. Qu’en ce domaine, le stratège se réfère au maître, Machiavel, qui s’y connaissait bien dans ce jeu d’alliances successives !
Autre contrainte, le propre du stratège est de disposer de moyens limités. Dans le cas contraire, il n’y aurait nul besoin de stratégie. Mais non, il faut choisir et dérouler les actions dans le bon ordre en concentrant les efforts là où leur rendement est le meilleur. Il faut aller à l’essentiel, savoir choisir mais plus encore savoir renoncer, au moins pour un temps. Le stratège ne peut gagner toutes les batailles. Il doit donc déterminer celles qui constituent un système de victoires suffisant en lui-même pour gagner la guerre, c’est-à-dire parvenir à l’ambition fixée. Le stratège doit créer de la pente sous ses pas, parvenir en quelques combats à ce sommet qui l’entraînera au succès par simple gravité. Il doit viser la cohérence : par exemple, s’il concentre les services régaliens dans les grands centres urbains il doit, en même temps, rendre moins couteux et moins ardu le déplacement des territoires vers les villes. L’inverse est perdu d’avance. Aller à l’essentiel, rester cohérent : voilà ce que doit être l’obsession du stratège.
 
Pas de temps à perdre en d’inutiles batailles. Ce dont manque toujours le chef politique, c’est de temps et de capital politique : la plus grave erreur consisterait à les dilapider dans d’inutiles combats, en obscurcissant le projet au point que personne ne le comprend plus et que les barrières se lèvent les unes après les autres. La bataille des cinq euros d’APL est contre-productive, comme l’est celle des quatre-vingt kilomètres à l’heure : de l’énergie, du capital perdu, de nouvelles difficultés qu’il était si facile d’éviter. Qu’il est désespérant de voir un boulevard ouvert au rythme entrainant de l’Hymne à la Joie devenir au fil des jours un champ d’obstacles nouvellement dressés !
 
S’il est encore une qualité indispensable au stratège, c’est la modestie. Il doit savoir qu’il décide en fonction d’une connaissance partielle et imparfaite de la réalité… à laquelle il n’a pas davantage accès que les occupants de la grotte de Platon. Ses décisions reposent sur des hypothèses tant sur les conditions initiales que sur un supposé rapport de causalité entre une décision et ses conséquences. Elles demeurent des paris établis sur une perception de la carte passive mais qui se déploient sur le territoire empli, lui, de volontés adverses dont le seul projet est de le faire chuter. L’espace stratégique est toujours nouveau, hostile par nature. Le stratège devra donc allier la volonté et la persévérance pour faire avancer son projet malgré les obstacles, mais également faire preuve d’adaptation parce que ses décisions vont produire un peu de ce qu’il a voulu mais aussi beaucoup de ce qu’il n’a pas voulu : il faudra bien conjuguer les deux. Toute stratégie qui n’est pas étroitement couplée à la réalité court à sa perte. Savoir conjuguer en permanence, chemin faisant, le délibéré et l’émergent, le projet et les gilets jaunes !
 
La stratégie est un mode de pensée, comme la philosophie. Mais si personne ne sait ce qu’est un bon philosophe, le sens commun distingue sans erreur le bon du mauvais stratège : le second ne "délivre" pas ! Force est de constater qu’en dix-huit mois d’exercice du pouvoir, le socle politique d’Emmanuel Macron, nécessaire à la conduite des réformes majeures, ne s’est pas renforcé : pire, il s’est érodé. C’est un drame tant pour la France que pour les indignés des ronds-points.
La stratégie ne peut être un exercice purement intellectuel : elle part du réel et y revient pour y produire de l’efficacité. Elle est sûrement l’art de la définition d’une ambition puis des voies et moyens pour y parvenir, mais elle est, tout autant, l’art de conduire le projet en étroite interaction avec le réel. La grande erreur du stratège est de penser la stratégie en termes de pure rationalité alors qu’elle est d’abord une histoire d’hommes, donc de passions et d’émotions.

Envoyé par l'auteur, 13 janvier 2019, paru dans Valeurs actuelles
DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants



Officier, général de division (2S)
Ancien directeur de l'Ecole de guerre
Professeur de stratégie à Sciences-Po et à HEC.


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

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