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Revivifier la démocratie locale

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Conjuguer démographie politique et intelligence territoriale pour revivifier la démocratie locale
 
Vous prônez et promouvez une "démographie politique". Pouvez-vous nous en dire plus sur cette approche ? Serait-il correct de dire que la démographie politique est une géopolitique des populations et des processus démographiques ? En quoi peut-elle concerner les territoires et les entreprises ?
Vous avez raison. La démographie poli­tique est une géopolitique des popula­tions, même si elle n'est pas que cela. Elle concerne effectivement les territoires et les entreprises, puisqu'elle consiste à étu­dier les interactions entre les dynamiques politiques et les dynamiques démogra­phiques. Des politiques internes vont ainsi influer sur le nombre de consommateurs ou d'actifs qui résident sur un territoire, deux données-clés qui concernent direc­tement les entreprises. Comme l'a révélé une étude récente portant sur la ferme­ture d'écoles à Paris, la manière dont ont été orientées les politiques publiques en France ces dernières années ont eu pour conséquence une diminution de la nata­lité. Qui dit réduction du nombre de jeunes consommateurs dit marchés plus étroits.
 
Autre aspect à prendre en compte, toute politique migratoire est une politique pu­blique, avec des effets démographiques. Quand on constate qu'un certain nombre de "nationaux" ont une faible appétence pour différents métiers, le recours à l'im­migration apparaît alors comme néces­saire pour diverses entreprises si celles-ci veulent assurer la poursuite de leur activité. D'où ce paradoxe, assez net en France, où l'on a simultanément un taux de chômage élevé et une pénurie de main-d'œuvre dans certains secteurs.
 
Prenons un autre angle d'attaque sur cette question : quelles conséquences a eu en France la décision de supprimer neuf régions ? Cela a tout d'abord engendré une augmentation de l'économie pré­sentielle dans les nouvelles capitales au détriment de villes qui ne sont plus capi­tales. Une telle décision politique a donc très directement des conséquences sur la démographie et sur les besoins du terri­toire concerné. D'autant qu'il faut toujours rappeler que nous évoluons dans le cadre d'un pro­cessus de "glocalisation", qui implique de penser global et d'agir local. Toute entreprise se pose la question de savoir où dans le monde, elle va trouver ses meilleurs fournisseurs et ses meilleurs clients, et simultanément, de quelle manière elle va pouvoir satisfaire au mieux les aspirations des consommateurs en répondant à une demande locale conditionnée par des paramètres d'ordre culturel, social, bioclimatique, etc. Local et glo­bal sont donc étroitement imbriqués et exigent de penser leur articulation avec lucidité et agilité
 
Pour vous qui êtes l'initiateur et le porte-voix de cette discipline qu'est la démographie politique, quels sont les éléments saillants de la recherche en ce domaine ?
Dans le livre que je viens de publier en septembre, Géographie des populations – Concepts, dyna­miques, prospectives (Armand Colin), je mets en avant un paradoxe : nous avons trop souvent l'impression (fallacieuse) que le monde entier connaît les mêmes processus démographiques, avec une urbanisation croissante, des flux mi­gratoires à l'échelle planétaire, un vieillissement de la population... Ces processus existent, certes, mais compte tenu des différences de calendrier et d'intensité selon les territoires, ainsi que de la multi­plicité des facteurs qui les dynamisent dans un sens ou un autre, nous sommes en réalité confrontés à un monde de plus en plus fragmenté.
D'où, plus que jamais, la nécessité du recours à la géographie pour comprendre la nature profonde des territoires et prendre en compte leur diversité, démarche de bon sens, qui va cependant à l'encontre de la logique développée par la loi NOTRe de 2015 concernant l'organisation territoriale française.
 
En effet, cette loi NOTRe vise à unifier et à organiser de la même façon tous les territoires dans la réparti­tion de leurs compétences. A rebours de cette pos­ture rigide, il conviendrait au contraire d'introduire de la souplesse dans les rouages administratifs et politiques. Certes, il existe des intercommunalités anciennes, habituées à œuvrer ensemble, qui sont donc à même d'assumer des compétences com­plémentaires parce qu'elles sont concrètement rompues aux méthodes de travail en commun. Mais il faut prendre en compte les héritages géographiques, historiques, culturels… qui ont fait qu'au fil du temps, les collectivités territo­riales ont su tisser entre elles des liens particu­liers qui font qu'elles sont – ou pas – à même de travailler ensemble. Décider unilatéralement que telles et telles communes vont devoir du jour au lendemain travailler ensemble n'est pas – c'est le moins que l'on puisse dire – l'assurance d'une fusion réussie et efficace… Globalement, il me semble que si l'on veut favoriser des synergies territoriales et faire évoluer de manière sub­tile et efficace les périmètres envisagés, il convient d'envisager un sérieux assouplissement des lois 2014-2017, lesquelles privilégient par trop un rai­sonnement "spatialiste", selon un modèle centre-périphérie qui n'a - à mon sens - plus lieu d'être, et rigidifient l'action publique territoriale, alors que l'évolution du monde nécessite une grande faculté d'adaptation, notamment face à des dynamiques démographiques sans cesse mouvantes et à des configurations politiques, économiques et sociales en perpétuelle évolution.
 
Certains observateurs estiment que le processus par lequel se concrétise la globalisation passe par la montée en puissance de la métropolisation, avec tout ce que ça implique en termes de coûts économique, écologique, social et humain, avec à la clé des espaces très artificialisés et de plus en plus denses. Qu'en pensez-vous ?
Nous nous trouvons effectivement plongés là dans ce que j'appelle "l'idéologie de la métropolisation", c'est-à-dire l'idée que seuls les territoires extrême­ment peuplés seraient de nature à être compétitifs à l'échelle planétaire. D'où le vote de pas moins de trois lois qui favorisent à tout prix les métropoles. Ainsi, en France, l'Etat donne des dotations par ha­bitant qui sont deux fois plus fortes à Paris que pour une petite commune rurale. Il en va de même des métropoles, sous le prétexte qu'elles seraient plus compétitives. Est-ce logique ? Permettez-moi d'en douter. On se situe là dans une démarche fonda­mentalement idéologique, déconnectée de la réalité. Car, force est de constater qu'il existe des territoires peu peuplés, sans métropole sur leur territoire, qui pourtant se révèlent être très dynamiques économi­quement.
 
Prenons le cas d'entreprises dont la direction géné­rale n'est pas dans une métropole et qui s'en tirent très bien, comme Mauviel en Normandie à Ville­dieu-les-poêles, Beneteau en Vendée à Saint-Gilles-Croix-de-Vie ou toujours en Vendée, Fleury Michon à la Roche-sur-Yon, sans bien sûr oublier Michelin qui reste ancré au cœur de l'Auvergne à Clermont-Ferrand. Ce sont là des exemples emblématiques et je crois significatifs. Quand on parle de métropoli­sation, il faut aussi examiner les causes. Il est vrai que certaines villes connaissent des taux de crois­sance démographique importants. Mais il faut aussi prendre en compte des facteurs d'ordre politique, comme en Chine où la stratégie de développement était anti-urbaine jusqu'en 1979 (le taux d'urbanisa­tion ne bougeait pas) avant de devenir totalement pro-urbaine ! Ce qui a généré l'apparition d'un sous-prolétariat précaire de plusieurs centaines de millions de personnes. Facteurs politiques encore, liés à des guerres ou conflits civils, à l'exemple de la Colombie où les populations – plusieurs millions de personnes – se sont repliées sur les grands ensembles urbains pour échapper au conflit avec les FARC.
Aussi, contrairement à ce que d'aucuns prônent, l'urbanisation n'est pas la condition absolument né­cessaire – loin s'en faut ! – d'un développement local correct et équilibré, d'une capacité réelle de compé­titivité ou d'un niveau de vie de bonne qualité. Voyez ce qui s'est passé à Espelette, au Pays Basque, exemple parfait de combinaison d'innovation, de développement économique et de maintien d'un cadre de vie à taille humaine. Il existe donc bien des solutions viables et équilibrées pour des territoires où la densité de peuplement reste modeste et qui, cependant, sont présents dans la course mondiale. C'est là où, me semble-t-il, il est opportun d'exploi­ter avec finesse les ressources qu'offre l'intelligence économique appliquée aux territoires.
 
Justement, pourquoi selon vous nos décideurs n'ont-ils pas davantage recours aux ressources qu'offre l’intelligence économique territoriale ?
C'est là aussi que le bât blesse. Les lois territo­riales françaises qui sont sorties depuis une dizaine d'années donnent plutôt l'impression que l'Etat ne croit pas qu'il puisse exister une réelle intelligence territoriale. Pour l'Etat, les collectivités comme les décideurs territoriaux sont vus – pour employer un langage entrepreneurial – comme des centres de coûts. D'où cette tendance irrépressible à la centra­lisation que l'on observe nettement depuis une ving­taine d'années. Il y a là un problème de fond quant à la manière dont sont conduites en France les poli­tiques publiques, Paris considérant toujours qu'il est le mieux placé pour décider de ce que doivent faire les décideurs territoriaux. Ces derniers doivent donc, s'ils veulent affirmer leur fonction, mener un travail de fond pour convaincre l'échelon national qu'ils sont légitimes dans la conduite efficiente des politiques publiques. Si l'on garde à l'esprit que l'un des axes majeurs dévolus à l'intelligence territoriale consiste à fournir une information économique perti­nente aux acteurs de terrain et à bâtir des synergies au plan local en les mettant en réseau, on s'aperçoit que l'on est malheureusement loin du compte.
De fait, si l'intelligence territoriale n'a pu suffisamment jouer le rôle de levier qui aurait dû être le sien depuis deux décennies, c'est indéniablement par parti-pris idéologique. "Paris", sûr de lui, décide et impose ses décisions en faisant fi de la réalité du terrain, ses certitudes l'empêchant d'avoir une perception fine et une compréhension réelle des territoires.
 
N'observe-t-on pas des résistances à cette course folle à la métropolisation à outrance ? Comment faire pour penser autrement le développement harmonieux des territoires ?
Si, bien sûr, et c'est très clair. D'abord parce qu'une grande partie de la population la refuse. Il suffit de constater que le solde migratoire de l'Ile-de-France est négatif de 50.000 personnes par an. La dispa­rition des neuf régions va malheureusement, d'un point de vue strictement quantitatif, donner l'impres­sion de renforcer encore ce phénomène de métro­polisation, avec pour résultat final d'aggraver encore les inégalités territoriales au seul profit des 13 mé­tropoles administratives ainsi créées ou renforcées. Les modèles alternatifs ne sont pas sérieusement envisagés, quand ils ne sont pas simplement raillés.
 
Aussi, comme je l'ai écrit l'an passé dans un article montrant que le modèle "centre-périphérie" était désormais désuet (1), plutôt que de vouloir systéma­tiquement appliquer sur le terrain, comme la France le fait depuis les années 1990, un meccano insti­tutionnel imposé de Paris et obsolète avant même sa conception réglementaire, nous devons nous efforcer de penser et d'agir sur un autre mode. Ce qui impliquerait bien plu­tôt de laisser les territoires libres de choisir leurs liens réticulaires dans l’intérêt du bien commun des populations. Que nous le vou­lions ou non, nous évoluons de plus en plus dans un monde réticulaire qu'il nous appar­tient de nous approprier, ce qui implique de rompre avec l’idée jacobine d'agir, en matière d’aménagement du territoire, de façon systématiquement centralisée. C’est en effet une gageure que de vouloir fonder l’intercommunalité sur des compétences systématiquement transférées à un centre : le risque est finalement de niveler et de paralyser tous les territoires, sans prendre en compte leurs différences, les aspirations de leurs populations et en réduisant à néant les logiques de subsidiarité, lesquelles veulent que ne soit assumé à l’échelon supérieur que ce qui ne peut être mieux satisfait à un échelon inférieur.
 
Le mot de la fin...
Au bout du compte, ce qui m'inquiète le plus à travers ces lois récentes visant à imposer ce que j'appelle "l'idéologie de la métropolisation", c'est le risque de mort programmée de la démocratie locale… N'oublions pas que celle-ci reste la clé de voûte de notre système démocratique et le cadre de son expérience concrète. Si nous voulons éviter ce naufrage, il y a donc avant tout un travail péda­gogique à mener, de façon à susciter une prise de conscience. Plus que jamais, il est urgent de revenir à la défense de l'intérêt réel des populations.
 
1/ Territoires : le modèle "centre-périphérie" désuet, Outre-Terre, 2017/2 (n°51), p.64-79, disponible sur https://www.cairn.info/revue-outre-terre-2017-2-p-64.html
Le professeur Gérard-François Dumont dirige la revue Population & Avenir que l'on peut se procurer sur
https://www.cairn.info/revue-popula­tion-et-avenir.htm
Envoyé par l'auteur, janvier 2019, paru dans La lettre d'Intelligence Économique et Territoriale de l'EM Normandie, septembre 2018, Comprendre & Entreprendre
DUMONT  Gerard-Francois

Né le 20 mai 1948
Marié – 4 enfants
 

Géographe,
Professeur d'université à la Sorbonne


Docteur d’Etat ès sciences économiques
Institut d’études politiques de Paris
Institut d’administration des entreprises

Directeur de banque (1973-1987)
Professeur à l'Université de Paris IV - Sorbonne (1988-1996)
Recteur d’Académie, Chancelier des Universités (1996-1998)
Professeur à l'Université de Paris IV – Sorbonne - Institut de Géographie (depuis 1999)
 
Président de l’Institut de démographie politique (depuis 1980)
Directeur du séminaire d’Alfred SAUVY au Collège de France (1980-1989)
Fondateur de l’Institut de recherches et d’études familiales (1983)
Administrateur de la Fédération des familles de France (1986-1996)
Président de l’Institut de recherche immigration et société (depuis 1987)
Administrateur de la Société de Géographie (depuis 2000)
Président de l’association reconnue d’utilité publique Population & Avenir (depuis 2000)
Membre du conseil national de l’information statistique (2002)
Directeur de séminaire au Collège interarmées de défense (CID) (2003)
Vice-président de l’Association pour la promotion de la langue française
Membre du Comité des experts de l’Observatoire des retraites
Expert après du Comité économique et social européen
 
Ouvrages
La Franceridée (1979) – Prix Renaissance
L’Enjeu démographique (1981)
Démographie politique (1982)
La Tragédiede la France (1983)
La Montéedes déséquilibres démographiques (1984)
Malthus, hier et aujourd’hui (1984)
Pour la liberté familiale (1986) – Prix de l’Académie d’éducation et d’études sociales
Le Festin de Kronos (1991)
Démographie. analyse des populations et démographie économique (1992)
Economie urbaine (1993) – Prix de la Société de géographie
La Retraitedes cadres et l’avenir du système par répartition (1994)
L’aménagement du territoire (1994)
Le monde et les hommes (1995)
Les migrations internationales (1995)
Les spécificités démographiques des régions et l’aménagement du territoire (1996)
L’identité de l’Europe (1997)
L’Arc alpin, Histoire et géopolitique d’un espace européen (1999)
Les racines de l’identité européenne (Préface de José Maria Gil-Robles, Président du Parlement européen) (1999)
Francia y los franceses, Madrid, Acento Editorial (2000)
La population de la France, des régions et des DOM-TOM, (2000)
Géographie de la France (2002)
Les régions et la régionalisation en France (2004)
Les populations du monde (2004)
Les territoires face au vieillissement en France et en Europe (2006)
Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations (2007)

Nombreuses collaborations
     plus de 420 publications dans une quinzaine de langues

Principales responsabilités éditoriales
Directeur de la revue Population et Avenir
Membre du Conseil scientifique de la revue Géostratégique.
Membre du conseil scientifique de la Revue française de géopolitique.
Président du Conseil scientifique de la revue Agir.
Membre de l’Advisory council de la revue Bulletin of geography de l’Université Nicolas Copernic de Torun (Pologne)
Membre du Comité académico de la RevueEstudiossociales contemporáneos (Université Nacional de Cuyo, Argentine)
Membre du Comité de Rédaction de Geopolitical Affairs (Londres)

Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Officier dans l'Ordre national du Mérite
Médaille du Mérite Européen.
Grande médaille de vermeil de la ville de Paris.

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