Logo
Imprimer cette page

"Parent 1" et "parent 2" : ...

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
"Parent 1" et "parent 2": jusqu'où ira le déni du sens commun ?
 
L'amendement visant à remplacer "mère" et "père" par "parent 1" et "parent 2" sur les documents scolaires atteste que deux visions incompatibles de la société s'affrontent aujourd'hui, argumente le professeur de philosophie politique.
 
Un amendement au projet de loi "sur l'école de la confiance" a mis le feu aux poudres. Cet amendement voté en première lecture (contre l'avis du gouvernement) par les députés de la majorité, propose d'utiliser les termes "parent 1" et "parent 2" dans les formulaires administratifs de l'Education nationale, en place de "père" et "mère". L'amendement, qui n'est pas définitivement adopté, ne risque guère de l'être : très probablement le Sénat ne le votera pas. Et devant les indignations qu'il a suscitées, ses instigateurs ont compris qu'ils n'avaient aucune chance. Ils ont déjà proposé un amendement différent, qui constitue un recul.
 
L'intérêt évident de cette affaire, c'est ce qu'elle signifie en termes de débat d'idées. On aura constaté que dans les débats, chaque courant accusait l'autre de tenir des propos "idéologiques". Cela ne devrait pas être une accusation, ni d'un côté ni de l'autre, à moins qu'on prenne le terme au sens du fanatisme le plus bas. Il est bien évident, en effet, que nous trouvons là deux "idéologies" face à face, au sens large de visions du monde et de visions sociales. Il n'y a pas de honte à cela. Nous avons cru au tournant du siècle que l'époque des idéologies était passée : c'est faux.
Le courant conservateur, resté chrétien ou non, s'oppose désormais violemment, dans l'Occident tout entier, au courant post-moderne dans son évolution présente. C'est un combat si récent qu'il n'a pas encore de nom (Emmanuel Macron parle de "progressistes" et de "populistes", mais ce dernier mot est une injure, il vaudrait mieux éviter les injures si l'on veut pouvoir se parler). Pourtant on ne peut nier qu'il s'agisse de deux visions du monde inconciliables.
 
L'amendement dont il est question ici proposait de remplacer les mentions "père" et "mère" par "parent 1" et "parent 2" dans les circulaires scolaires "afin d'envoyer un signal de respect aux familles homoparentales". Autrement dit, en principe pour éviter la discrimination dont seraient victimes les couples homosexuels, obligés jusqu'à présent de dénaturer leur identité pour "entrer dans les cases". L'objectif était donc, pour éviter la discrimination des couples homosexuels, d'instituer la discrimination des couples hétérosexuels, qui dès lors, à leur tour, auraient été forcés de renoncer à leur identité pour "entrer dans les cases". Or les couples hétérosexuels représentent la presque totalité des parents, et les couples homosexuels avec enfants, une infime partie.
On nous rétorque aussitôt que les couples hétérosexuels ne devraient pas se sentir discriminés parce qu'ils seraient invités à s'appeler "parent 1" ou "parent 2" : car ce n'est pas là un renseignement faux (comme ça l'est dans le cas inverse) mais un renseignement plus général. C'est là que l'amendement en question prend toute sa signification. Sous prétexte d'envoyer un signe de respect aux couples homosexuels, il avance encore d'un cran dans la vaste entreprise d'indifférenciation qui caractérise le moment présent. Ce type de mesure avait d'ailleurs été présagée, lors des débats sur la loi Taubira, en 2013, par les conservateurs, ce qui n'avait pas manqué de susciter des accusations de fantasmes. Il n'y a pourtant rien de fantasmatique à avoir compris que des militants associatifs qui ne représentent qu'une toute petite minorité de nos concitoyens (et nullement tous les homosexuels) souhaite supprimer dès que possible les identités, spécificités, rôles et appartenances, en utilisant tous les moyens symboliques à disposition. La question n'est que de savoir si, et jusqu'où, elle y parviendra. Dans le cas qui nous occupe, c'est un échec.
 
On s'est d'ailleurs aussi avisé que "parent 1" et "parent 2" était discriminant pour le "parent 2" ! Si je dois m'appeler "parent 2", cela ne signifie-t-il pas que je suis subalterne, moins important, et finalement un domestique ? Qui va prendre la place du "parent 1", place convoitée bien sûr ? Cela ne donnera-t-il pas lieu à des querelles et à du ressentiment ? C'est devant ce nouveau et crucial problème que la rapporteure LREM Anne-Christine Lang a prévu de déposer un autre amendement, imposant de faire figurer sur les circulaires aussi bien les mentions "père et mère" que "parent 1 et parent 2". Manière de sauver l'honneur.
 
Il n'y a pas de complot pour instaurer en France la théorie du gender, ni d'ailleurs pour sauver les identités du père et de la mère. Il y a simplement des associations militantes très actives qui manifestent une aversion pour toutes les différenciations, les frontières, les identités, et s'efforcent en général de brouiller tous leurs traits. Et il existe aussi un vaste peuple assez placide (mais capable de se mettre en colère) qui ne réclame que du bon sens - car on est bien obligé, pour garder les yeux en face des trous, d'appeler le père un père et la mère, une mère.
Ces dénis du sens commun seraient capables de nous faire vivre dans des sociétés fantastiques, où tous les critères de réalité auraient été supprimés. Faut-il rappeler - mais oui, il le faut - que la presque totalité des couples se composent d'un homme et d'une femme, devenus père et mère par la conception d'un enfant qui leur est commun ? Orwell avait raison : nous devrons nous battre pour faire admettre que deux et deux font quatre.

Paru dans Le Figaro, 19 février 2019
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

Dernier de DELSOL Chantal

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.