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Des cahiers, des ..., et du vent…

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Des cahiers, des discours, et du vent…  (mais aussi des propositions...)                       
 
La similitude entre les "Cahiers de Doléances" de 1789, leur contenu et leurs revendications, et ceux de 2018/19 a déjà été exposée (Magistro, livraison du 17 Février). Les dérives vécues dans toutes les capitales régionales, la violence "sans mots" (C. Delsol) et la muette perplexité du plus grand nombre, évoque la phrase lapidaire de Chateaubriand, fulminant contre "les factieux qui dénaturent les idées généreuses".
Au reste, tout le monde patauge, à commencer par nos gouvernants, confrontés à une configuration sociale qu'ils n'ont jamais envisagée, ni aux vraies réponses à apporter. Ce n'est pas en ressortant les vieux modèles d'Alfred Sauvy ("le ruissellement") ou de Paul Ricoeur ("le juste et le légal"), appris à l'Ecole, que l'on trouvera des apaisements, voire des solutions. A tous ces bafouillages, on a envie d'opposer le "Dire c'est faire" de Pierre Bourdieu,  - l'excès de discours non suivis d'effet étant le fléau de la politique politicienne - et d'inciter à sortir de l'auto-adoration discursive.
Si on y regarde d'un peu près, le salmigondis émanant des Cahiers réitère les demandes éternelles, qui n'ont guère évolué en 230 ans : "Moins d'impôts et de taxes, une réforme des institutions, davantage de justice et de liberté". C'est à la fois social et économique, particulier et général, et surtout profond. C'est peut-être cela qui n'a pas été compris. Si l'on veut bien y accorder un minimum d'honnête lucidité, il existe 4 réponses simples :
 
1* Le plus dur : faire admettre à l’État qu'il doit réduire son train de vie, ne plus s'occuper de tout et n'importe quoi, se substituer sans cesse aux initiatives issues de la population, se faire industriel, marchand, guérisseur, sauveteur de toutes les situations internes ou extérieurs. Arrêter - enfin - de se penser comme un "Grand Etat" interventionniste et omniscient. L'Européanisation et la mondialisation galopante doivent inciter à la modestie : la "puissance" française est devenue relative dans un conglomérat de Nations devenues moyennes. L'ère des grands Empires européens et de l'argent qui coulait à flots est terminée. Ce ne sont pas quelques "coups médiatiques" sur l'esplanade du 14 Juillet ou dans les salons de Versailles (tout cela fort coûteux) qui infléchiront l'évolution du monde tel qu'il est.
Un examen honnête et rigoureux des "postes de dépenses vaines", de la superposition des comités, conférences, conseils et commissions, le raccourcissement des circuits de décisions, devrait pouvoir amener rapidement à une diminution d'un bon tiers du gâchis d'argent. Soyons humbles et lucides comme un gentil banquier réformateur, dont l'unique souci est le bon usage de l'argent qui lui est confié.
 
2* Cette première lessive accomplie et ayant libéré des fonds, les gouvernants pourront "exaucer" la demande populaire : diminuer taxes et impôts. Tâche ingrate, laquelle doit absolument sortir des "petits arrangements" actuels ("je retire d'un côté et ajoute de l'autre"). On se croit malin, mais le "peuple" n'est pas idiot et sait compter…
En 2001 déjà, le grand économiste et académicien Michel Albert avait décrit le système fiscal français comme "une machinerie monumentale, originale et sclérosée". Il soulignait l'urgente nécessité d'une simplification, car la complexité - rendant illisible la clarté du système – induit l'injustice. La baisse des prélèvements obligatoires devrait "s'assortir d'une baisse des dépenses publiques dans une proportion équivalente". Il soulignait "le maquis des textes", la lourdeur et la lenteur des procédures, et aussi le "caractère vexatoire" de l'impôt qui "par son excès et ses inégalités est ressenti comme une atteinte à la dignité citoyenne". Il recommandait - en 2001 - de "déverrouiller les endroits où les dommages sont les plus rapides et néfastes". Sur le long terme, il préconisait une simplification drastique en abandonnant la plupart des "niches", instaurant une taxe unique, plafonnée uniformément, et d'inventer un impôt équitable sur la circulation des biens immatériels (1). Il manque sans doute à nos dirigeants (s'abritant derrière l'Europe), le courage des hommes de 1792 : tout répudier, mettre à plat et reconstruire.
 
3* Ces deux mises en œuvre s'accompagneraient d'une vraie décentralisation et Régionalisation : mener enfin à bien ce qui a échoué en 1964-69.
L’État central français - Paris - se mêle de tout et de n'importe quoi, décide au nom de "la Nation Une et Indivisible" de questions sur lesquelles il n'est pas vraiment compétent. Il peut, certes, surveiller, par le biais de son corps préfectoral, mais son absence de confiance dans les décideurs et élus locaux transparaît à toute occasion.
Paris craint les capacités locales qu'elles soient publiques ou privées. Certes, plusieurs siècles de centralisation royale, impériale et républicaine, assaisonnée de centralisme communiste n'ont rien arrangé. Ce faisant, elle entretient le fameux "mille-feuilles administratif" à grand renfort de circulaires, décrets et arrêtés qui s'entrechoquent les uns les autres, bloquant à la fois compétences locales et initiatives associatives. Cela coûte fort cher et entrave toute action.
Sans aller jusqu'à un fédéralisme à l'allemande, on peut aller vers une formule tolérante et renforcer le lien unissant le Sénat (Chambre par excellence des représentants territoriaux) et les Régions qui doivent pouvoir exprimer leurs différences dans un contexte apaisé, et pourvoir aux besoins basiques – santé, enseignement, environnement, fiscalité locale - des sociétés qui les peuplent. Le Nord n'est pas le Sud, ni l'Est ou l'Ouest. "De l 'expression des différences nait l'unanimité" (Tocqueville).(2)
 
4° Supprimer l'E.N.A. - ou du moins - la ramener à son rôle initial pour lequel elle a été créée (Ordonnance du 9 octobre 1945) qui était de reconstituer un Corps de haute administration dévastée par 5 années de guerre : Conseil d’État, Cour des Comptes, Finances et surtout former préfets et sous-préfets, indispensables à la cohésion nationale ; et non pas en faire la fabrique d'une chefferie soudée par un destructeur esprit de promotion, une vision sociale numérique et un vocabulaire opaque. La mentalité Enarque est celle - redoutable et dévastatrice - du "circuit fermé centralisateur". Dans cette école unique en son genre, chaque année, 10 à 15 % des promus ambitionnent de passer, sans le filtre de l'expérience et de la compétence, de la pouponnière aux "affaires"... désastre programmé... au-delà de leur infantile arrogance.
Avec cette "saine" réforme, préfets et sous-préfets accompagneraient enfin, dans l'harmonie et la raison, une bienfaisante décentralisation dans un territoire national qui n'est plus que "blocages".
 
Voilà donc 4 "chantiers" qui ont de quoi occuper largement la fin d'un quinquennat qui, pour l'instant, balbutie de rassurants courants d'air… Nous pataugerions peut être quelques mois (par leur caractère innovant) mais au moins, on verrait enfin cette fameuse "fin du tunnel" évoquée il y a si longtemps par un certain Jacquot. Et la possibilité d'une vraie renaissance.
 
A cela, il faudra ajouter rapidement la véritable et efficace prise en compte des deux extrémités du corps social : les plus jeunes et les plus âgés, non plus en les considérant comme une charge, mais comme un espoir et des alliés. "la jeunesse est notre richesse, la vieillesse notre sagesse" disent les peuples qui se portent bien.
Mais ceci sera pour une ultérieure chronique.
 
(1) Séance de travail du 22 janvier 2001, Académie des Sciences Morales et Politique
(2) A. de Tocqueville "De la démocratie en Amérique" Premier Livre

Envoyé par l'auteur, 4 mars 2019
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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