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De la permanence aristocratique

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De la permanence aristocratique
 
Pourquoi l’historien spécialiste des élites que vous êtes s’intéresse-t-il autant à la noblesse française ?
L’étude de la transmission de la mémoire longue est au cœur de ma réflexion. La noblesse en est le meilleur observatoire. Elle descend de la fraction la plus anciennement installée au sommet de la hiérarchie sociale ; elle a donc le privilège de l’antériorité dans la notoriété. Elle n’a plus d’existence juridique depuis 1848, mais elle perdure, se structurant de génération en génération autour de pratiques partagées et de valeurs communes : les idées d’honneur, de dignité et de rang, le goût de la performance physique et morale, le sens du service d’autrui, l’appétence pour la transcendance spirituelle. Hériter, transmettre, s’adapter… Telle pourrait être la devise de ces familles que j’observe en historien mais aussi en ethnologue. J’explicite cette subtile présence du passé que je ressens dans leurs châteaux, leurs usages et leurs propos.
 
Numériquement, que représente la noblesse aujourd’hui ?
Il y a une confusion constante entre particule et noblesse. Quand on entend un nom à particule (plus de 10 000 en France), on a plus de deux chances sur trois d’être en présence d’un faux noble. La vraie noblesse ne compte que 3 000 familles, 100 000 personnes soit 0,2 % de la population française. On est dans l’infime marginalité ! Par ailleurs la noblesse forme un ensemble composite. L’ancienneté est le paramètre de classification. La noblesse immémoriale (les familles qui ont une filiation suivie depuis au moins 1550 et dont l’état noble est attesté sans que l’on puisse établir les circonstances de leur élévation) est divisée en trois sous-ensembles : la noblesse féodale, dont la filiation remonte au XIème siècle (une dizaine de familles tels les Rochechouart de Mortemart, La Rochefoucauld ou Harcourt), la noblesse chevaleresque dont la filiation prouvée est antérieure à 1400 (315 familles) et la noblesse d’extraction, antérieure à 1550. S’y ajoutent les familles ayant reçu des lettres d’anoblissement que les souverains ont accordées jusqu’à la Révolution, puis à nouveau de 1814 à 1848. Enfin, l’autre moyen d’entrer dans la noblesse était l’achat d’une charge anoblissante. La noblesse française a pour spécificité d’avoir des contours juridiques extrêmement clairs, interdisant la confusion entre noblesse et apparence noble. Louis XIV et Colbert ont imposé des contrôles, dont le but était fiscal. Ils ont été constants jusqu’à la chute de la monarchie : tout individu noble devait apporter la preuve de trois générations d’ascendants nobles avant lui. Ces contrôles ont entraîné la diminution de 50 % des effectifs de la noblesse entre le milieu du 17e siècle et la Révolution. Ils ont laissé aussi un abondant matériau archivistique qui, aujourd’hui, sert de preuve pour franchir le seuil de l’association de la noblesse française (ANF).
 
Les nobles ont-ils encore du pouvoir dans la société ?
Ils sont à l’évidence surreprésentés et multipositionnés dans les cercles du pouvoir. Ils occupent des postes clés dans la banque, l’armée, la haute administration ou le monde des affaires… Les jeunes sont beaucoup plus déterminés que leurs parents ou leurs grands-parents dans la recherche volontariste de la réussite. Ils sont passés par les grandes écoles, travaillent avec acharnement et exercent des professions parfois très rémunératrices. Ils gèrent leurs biens beaucoup mieux que leurs aînés. D’un point de vue patrimonial, ils redressent sérieusement la barre ! Ils savent réagir, s’adapter, s’engager avec dynamisme dans les filières éducatives et professionnelles d’avenir, tout en pérennisant les principes, les traditions et les comportements qui ont construit l’identité de leurs familles au cours des temps. Ils parviennent ainsi à maintenir leur stabilité sociale. Le refrain associant noblesse et complainte de la perte n’est donc pas d’actualité.
 
La particule est-elle un atout pour réussir ?
Disons qu’elle peut donner l’envie de réussir. La noblesse est originellement une aristocratie : le rassemblement des meilleurs. L’adage "noblesse oblige" rappelle qu’elle est inséparable des notions de performance et d’excellence, fondées à l’origine sur les vertus guerrières, en particulier la bravoure physique. L’éducation aristocratique impose, à celui ayant reçu à la naissance une position sociale privilégiée en même temps qu’un patrimoine de renommée, le devoir de s’en montrer digne par son comportement, sa fidélité à un code de valeurs, l’obligation d’être "à la hauteur", c’est-à-dire prolonger les performances des aïeux dans l’objectif d’éviter le déclin, éternelle hantise de la noblesse. Le souvenir des ancêtres induit donc un réflexe d’addition de gloire qui est au cœur de l’éthique aristocratique. C’est une valeur positive qui incite au dépassement de soi. Aujourd’hui le lieu du combat est l’entreprise. Les nobles n’ont aucune raison de s’y sentir mal à l’aise : ils peuvent y exercer leur goût du risque, leur sens du sacrifice et leur volonté de conquête. Leur éducation les aide car elle développe le respect et l’intuition dans le rapport à l’autre, la maîtrise de soi, l’aisance naturelle...
 
Ce sont des qualités rares dans l’époque actuelle…
Il n’y a jamais eu autant de riches à travers le monde. C’est plus banal à trouver qu’une très bonne éducation. En revanche, les gens bien élevés sont rares. L’argent, en effet, ne donne pas accès à tout. L’apprentissage de l’élégance requiert du temps. "Le roi peut faire un noble, pas un gentilhomme" disait-on déjà sous l’Ancien Régime. Certes on assiste, aujourd’hui, à un affaiblissement des codes, y compris dans la noblesse. Demeurent toutefois, chez elle, une esthétique, un art de vivre, une certaine forme de raffinement, un goût de l’harmonie et un sens de l’altruisme qui constituent son véritable trésor. En France, être très bien élevé compte encore !
 
Comment expliquez-vous ce que vous appelez, dans votre livre, "la permanence aristocratique" ? 
A la brièveté décevante d’une vie d’homme, ces familles opposent, tels les Guermantes de Proust, une permanence qui défie le temps. Mais cette continuité ne relève en rien du hasard. Elle résulte d’une perception dynastique du temps. Elle impose un double effort de connaissance de la tradition et d’ajustement aux mutations sociétales, requérant l’audace que réclame toute adaptation, mais interdisant de céder sans résistance aux changements éphémères. La noblesse réussit à perdurer quand elle s’obstine à transmettre son héritage tout en restant au diapason des nouvelles élites. Sous l’Ancien Régime, la noblesse d’épée regarde de haut la noblesse de robe mais, dès le 17ème siècle, elle s’allie à elle car elle est fascinée par sa capacité à monter, à s’enrichir, à promouvoir les arts. Au 19ème siècle, les familles au nom les plus sonores redorent leur blason en épousant des filles de grands industriels. Et cela continue aujourd’hui : la fille de Lindsay Owen-Jones, l’une des plus grosses fortunes du monde, n’a-t-elle pas récemment épousé un La Rochefoucauld ? Et le second fils du duc d’Estissac la petite-fille du fondateur de l’affichage publicitaire Jacques Dauphin ?
 
La perte de son identité n’est-elle pas le risque principal couru par la noblesse ?
Les nobles ont une identité familiale qui s’inscrit dans un cadre national et reste fondée sur l’ancrage terrien. Les Rohan, à Josselin, ont la même adresse depuis mille ans ! Le château, lieu du regard rétrospectif, permet à la famille de vivre son unité à intervalles réguliers ; il est aussi le conservatoire de tout ce qui garde la mémoire de l’enchaînement généalogique, archives, portraits, souvenirs historiques. La vie contemporaine éloigne les jeunes nobles de leurs racines fondatrices. L’exigence d’adaptation leur ordonne la mobilité internationale. Ils partent étudier à l’étranger, y poursuivent volontiers leur carrière professionnelle et parfois s’y marient. Même s’ils ne sont pas insensibles à la notion de continuité familiale, la logique de réussite et le rêve d’une carrière internationale l’emportent sur la nécessité de sauvegarder le château ancestral, avant tout perçu comme synonyme de soucis et de dépenses. Dès lors une question se pose, inédite dans l’histoire de la noblesse : comment parviendra-t-elle à conserver son atout principal, le capital héréditaire de temps, si elle est désormais hors-sol, dépourvue d’une assise territoriale qui soutient la mémoire lignagère, favorise le maintien d’usages hérités du passé, aide à la maîtrise des réseaux de parenté et d’alliances ? La noblesse sera définitivement morte le jour où elle refusera d’assumer le fait qu’elle est héritière de quelque chose qui vient de très loin, d’un héritage qui peut paraître déconnecté du réel mais qui fait sa force. Aujourd’hui elle court le risque de perdre peu à peu le sentiment de sa spécificité. Se diluer dans l’anonymat des classes supérieures lui serait fatal.
Paru dans Le Figaro Magazine, 1er mars 2019, envoyé par l'auteur, 6 mars 2019
MENSION RIGAU Eric

Né en 1962



Professeur d’histoire contemporaine à la  Sorbonne (université Paris IV)
     Titulaire de la chaire d’histoire sociale et culturelle.

 


École normale supérieure (Ulm)
Agrégé de lettres
Docteur en histoire de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
     habilité à diriger des recherches à l’université Paris IV

L'élément fédérateur de ses travaux de recherche est l'étude de la transmission de la culture et de l'identité nobiliaires dans la société française post-révolutionnaire.
L’une des originalités de ses ouvrages réside dans le choix d'une méthode qui concilie la démarche historique et la réflexion sociologique.
 
Ouvrages          
Aristocrates et Grands bourgeois (1994, réédition Tempus 2007)
     Prix de l’Association de la Noblesse française en 1994
A partir d’une vaste enquête par questionnaire, les faits et les mécanismes qui permettent de comprendre comment perdurent dans notre pays une conscience et une identité nobiliaires.
La Vie des châteaux. Mise en valeur et exploitation des châteaux privés dans la France contemporaine, stratégies d’adaptation et de reconversion (1999)
     Aspects de la vie contemporaine des châtelains
Le Donjon et le Clocher. Nobles et curés de campagne de 1850 à nos jours (2003)
Etude de l’alliance du château et du presbytère et évolution, depuis le milieu du XIXe siècle, des relations entre les élites nobiliaires et le clergé rural.
Châteaux de famille, une élégance française (2007).
Boni de Castellane (2008)
L’Ami du Prince. Journal inédit d’Alfred de Gramont 1892-1915 (2011).
Singulière Noblesse. L’héritage nobiliaire dans la France contemporaine (Fayard, 2015)
Une synthèse des recherches menées depuis vingt-cinq ans sur les descendants des grandes familles aristocratiques.

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