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Jacques Chirac, l’homme qui incarna tant de visages de la France
 
Le 5 avril 1967, l’annonce de la composition du gouvernement de Georges Pompidou s’achève par la nomination d’un secrétaire d’État à l’Emploi âgé de 34 ans. Jacques Chirac entre dans la vie publique et dans celle des Français. Il y restera plus d’un demi-siècle, un cas unique dans l’histoire politique française, tout juste égalé, en durée, par François Mitterrand. Du "bulldozer" - ainsi le surnommait Pompidou - impatient et conquérant, au vieil homme souffrant, il a offert tant de visages aux Français, il fut tant de visages de la France.
Si tous, puissants et anonymes, peuvent dire aujourd’hui avoir en eux "quelque chose de Jacques Chirac", c’est parce qu’il a tout été. Parfois successivement, parfois simultanément. Il a été l’homme de l’enracinement local et celui de la projection mondiale. Qui a eu plus l’amour du terrain que celui qui arpentait chaque centimètre carré de "sa" terre de Corrèze ? Et qui a le mieux interpellé la planète que celui qui s’opposa à la folle deuxième guerre américaine en Irak et s’inquiéta pour notre "maison qui brûle". En un temps où le cumul n’était pas mis au ban, il fut à la fois maire de Paris et député d’Ussel. Il fut en même temps chef de parti et chef du gouvernement. Énarque, il fut le moins techno de tous.
 
En un mot, Jacques Chirac fut le plus gourmand des politiques. Il a tout voulu, il a tout eu, jusqu’à ce Graal élyséen décroché deux fois. Il a tout été aussi et le "pragmatisme" de ses convictions a souvent été moqué ou dénoncé. Le "facho" Chirac est devenu "l’humaniste" apôtre de la tolérance. Le signataire critiqué de l’appel de Cochin est devenu le chantre incompris d’une Constitution européenne. Le premier ministre important le modèle libéral de Reagan et de Thatcher fut le président défenseur du "modèle social" français, jusque dans ses rigidités. Le "fana mili" pro-Algérie française justifia toutes les "repentances". Celui qui cautionna l’alliance municipale avec le Front national à Dreux restera comme le rempart le plus déterminé contre le lepénisme. Le plus volontariste des dirigeants fut aussi le plus prudent face aux réformes.
 
Quel fut le "vrai" Chirac dont on a annoncé si fréquemment l’arrivée d’un "nouveau", comme on le fait d’un millésime de beaujolais ? Tous évidemment. Et d’autres encore, tant cet homme d’apparence si proche et si lisible a gardé ses secrets, sur ce qu’il était, sur ce qu’il pensait, sur ce qu’il faisait ; secrets que des Mémoires hélas superficiels n’ont pas dévoilés. Et c’est parce que Chirac s’écrit au pluriel qu’il fut alternativement, et parfois simultanément, le plus aimé et le plus rejeté des Français. Le candidat qui a plafonné à 20 % à ses quatre premiers tours d’une présidentielle est celui qui a battu le record sans doute inégalable de 25,54 millions de voix recueillies sur son nom en 2002. S’il acheva son long mandat présidentiel dans l’impopularité, ne comprenant plus les Français et ceux-ci ne le comprenant plus, il retrouva leur affection en s’éloignant d’eux et, plus tristement, en s’éloignant de lui-même.
 
Cette relation complexe fait partie du roman français. Ces successions d’affection et de désaffection l’ont construit ; comme l’ont façonné cette alternance de succès (l’entrée à Matignon, la création du RPR, la conquête de l’Hôtel de ville, la consécration élyséenne) et d’échecs, de trahisons, de déceptions. Homme toujours au grand cœur et parfois sans scrupules, gâté par l’existence et souvent cabossé par la vie, il laisse aux historiens le soin de dire si sa présidence a épargné la France ou si elle a laissé passer des occasions de s’adapter au monde ; et aux politologues de dire si, fondateur du RPR et initiateur de l’UMP, il aura construit ou délaissé la droite. L’homme qui fit de la "fracture sociale" un slogan de campagne aura au fond incarné bien des contradictions françaises. C’est aussi ce qui l’identifie à ce pays qu’il a servi et qui le pleure.

Paru dans Le Figaro, 27 septembre 2019
TABARD Guillaume

Guillaume TABARD






Journaliste politique

Maîtrise d’histoire (Paris I Sorbonne).



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