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Chirac et la droite : ...

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Chirac et la droite : je t’aime, moi non plus

ANALYSE - Les "barons" lui ont toujours reproché d’être plus chiraquien que gaulliste et son tempérament de «hussard» lui a longtemps fait rechercher la confrontation plus que le consensus.
 
Dans ses dernières confidences à son ultime biographe, Jean-Luc Barré, l’aveu est lâché comme un cri du cœur : "Je n’ai jamais été de droite !" (nos éditions d’hier). Cette prise de distance peut surprendre de la part de celui qui a été de tous ses combats durant plus de quatre décennies. C’est un des nombreux paradoxes chiraquiens, qui renvoie aussi à la conception que l’on se fait et qu’il se faisait de l’identité de la droite.
Sur le strict plan de la géographie politique, son appartenance à ce camp-là est difficilement contestable. Au-delà de l’anecdote de la vente de L’Humanité à la criée, à 17 ans, toute sa carrière électorale et gouvernementale s’est déroulée à droite. Et jusqu’à la présidentielle de 1988, c’est-à-dire durant plus de vingt ans, dans une droite hostile à toutes les tentatives d’ouverture. En disciple de Pompidou, il a combattu la "nouvelle société" de Jacques Chaban-Delmas ; en rival de Valéry Giscard d’Estaing il a ferraillé contre le "libéralisme avancé" de celui dont il fut premier ministre.

En créant le RPR, il a bâti une machine militante qui a le plus souvent été située plus clairement à droite que l’UDF giscardienne, laquelle se voulait de centre droit. Certes, le RPR s’inscrivant dans la lignée du gaullisme et revendiquant à son exemple la mystique du "rassemblement", par-delà le clivage gauche-droite, la réalité est plus nuancée. Mais le rapport de Chirac au gaullisme fut lui aussi complexe. Les "barons" lui ont toujours reproché d’être plus chiraquien que gaulliste et son tempérament de "hussard" lui a longtemps fait rechercher la confrontation plus que le consensus. À la tête du gouvernement en 1986, il a voulu mener une politique clairement libérale (les privatisations, la suppression de l’ISF) et droitière sur le plan régalien.

Sa défaite face à Mitterrand en 1988 marque un tournant incontestable. Il rompt avec le libéralisme, et plus globalement avec le réformisme. Sa campagne de 1995 sur la "fracture sociale" signe cette évolution, même si son premier souci fut tactique: Édouard Balladur occupant pleinement l’espace traditionnel de la droite, il a décidé de le contourner par la gauche. Avec le succès que l’on sait. Sa présidence fut ensuite dominée par son refus, jusqu’à l’obsession, d’être trop marqué de ce côté-là. Même si, y compris avec sa victoire contre Jean-Marie Le Pen en 2002, il n’a en rien cherché à élargir sa majorité à gauche.

La création de l’UMP fut au contraire le moyen de garantir la domination de la droite. Contrairement à la légende, l’UMP ne fut pas une réponse au choc du 21 avril 2002, mais l’aboutissement d’un processus de plusieurs années censé prendre acte de l’unification idéologique de toutes les sensibilités de la droite et du centre ; et accessoirement d’étouffer François Bayrou. Chirac fut l’artisan de ce parti unique. Avec cette contradiction : l’élargissement politique a correspondu à un rétrécissement idéologique. Tant qu’il ferraillait contre l’UDF, le président du RPR a entretenu la spécificité du parti issu du gaullisme : un discours centré sur la nation, une assise plus populaire, un primat de l’État sur les baronnies locales, un refus de l’atlantisme. L’unification de ces partis fut à la fois le fruit et l’accélérateur de l’uniformisation de la droite. Le souverainisme, notamment, n’eut plus sa place en son sein ; et Chirac l’a payé lors du référendum européen de 2005.
Cette évolution structurelle de la droite, qui a correspondu à l’évolution personnelle de l’ancien chef de l’État, a sa part de responsabilité dans cet autre paradoxe chiraquien : il s’est érigé en rempart absolu contre le Front national, mais a échoué à endiguer sa progression. Si Le Pen a approché puis franchi la barre des 15 % en 1988, 1995 et 2002, c’est parce que Mitterrand et la gauche ont su jouer de ce piège diabolique, mais aussi parce que Chirac et la droite n’ont pas su retenir une large partie de leurs électeurs.
Entre ceux qui lui reprochent de n’avoir pas voulu élargir la droite et ceux qui l’accusent de l’avoir vidée de sa substance, Jacques Chirac n’a au fond jamais cherché à définir la sienne. Devenant au fil des ans de plus en plus attiré par un grand large culturel l’éloignant des rivages traditionnels de la droite. Jusqu’à s’en méfier, presque à la rejeter, elle qui l’avait amené au pouvoir.

Paru dans Le Figaro, 28 septembre 2019
TABARD Guillaume

Guillaume TABARD






Journaliste politique

Maîtrise d’histoire (Paris I Sorbonne).



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