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Surnoter les boursiers aux concours met en cause un principe de la société moderne
 
CHRONIQUE - Les directeurs des ENS proposent d’accorder des points supplémentaires aux élèves boursiers aux écrits des concours. Le professeur de philosophie politique y voit une trahison de l’idée de mérite.
 
Les directeurs des écoles normales supérieures proposent, dans un rapport remis au ministre de l’Enseignement supérieur, d’accorder un bonus sur critères sociaux aux étudiants de classes préparatoires dans les épreuves écrites du concours d’entrée. L’École polytechnique accorderait, elle, un avantage aux étudiants boursiers lors de la deuxième tentative de passage du concours. Aussitôt une partie du corps enseignant a objecté vivement qu’il s’agissait là d’un détournement du concours. Et en effet.
La discrimination positive peut avancer des raisons légitimes. On se souvient à quel point, aux États-Unis, les quotas ethniques dans les productions cinématographiques ont concouru largement à permettre l’intégration de la population noire fraîchement sortie de l’apartheid. Cela revient à mettre de l’eau dans les godets pour permettre à la roue du moulin d’avancer bientôt toute seule. On ne voit pas pourquoi un gouvernement ne serait pas légitime dans ce genre d’entreprise propre à inciter vers ce qui a été défini ensemble comme un bien commun.
Mais les choses changent quand la discrimination positive devient un système et un véritable remplacement des finalités. La différence entre les sociétés libres et les sociétés socialistes repose dans l’alternative que décrivait l’économiste Léon Walras entre l’égalité des conditions et l’égalité des positions.
Une société libre normalement constituée, autrement dit dotée d’une éthique et ne se comportant pas comme une jungle, s’occupe de promouvoir une égalité des conditions. Il s’agit de faire en sorte que les chances au départ soient les plus égales possible, afin que le défi de la liberté soit juste. Les bourses universitaires, destinées aux familles les plus démunies, visent précisément cela.
L’égalité des positions est autre chose : il s’agit de distribuer les diplômes, les fonctions ou les postes, d’en haut, aux catégories que le pouvoir estime supérieures ou plus méritantes en tant que telles. De ce fait la liberté individuelle se trouve niée. Et surtout la notion même de mérite : ce n’est plus alors le mérite qui permet d’obtenir un grade, mais l’appartenance à un groupe.
 
Les sociétés anciennes distribuaient (ou vendaient) les fonctions et les places exclusivement aux catégories privilégiées : c’est justement pour mettre fin à cette injustice que les sociétés occidentales ont inventé l’accession au mérite. Défendre l’égalité des positions (la distribution des places au quota), c’est revenir aux sociétés anciennes, à cela près que les catégories privilégiées ont changé.
Bien sûr, si on privilégie c’est, désormais, pour contrebalancer une inégalité, démontrée ou supposée. Mais le principe est le même. Les critères des groupes à privilégier varient selon les époques et les croyances. Dans les sociétés communistes, les enfants des bourgeois étaient interdits d’université, celle-ci étant réservée aux prolétaires. Quand dans les universités on distribue les postes en fonction non plus du mérite, mais de l’appartenance ethnique ou du genre, on met en cause infailliblement la société moderne pour laquelle le critère n’est pas la classe, la caste ou le groupe privilégié, mais le mérite individuel, avec tout ce qu’il suppose d’efforts et de talents.

Cette mesure traduit-elle un geste de désolation devant l’impossibilité avérée d’instaurer une égalité des conditions digne de ce nom ? Sans doute. Mais cette impossibilité n’est que conjoncturelle : elle tient à la médiocrité de notre enseignement public. Aussi, plutôt que de prendre les moyens faciles et pervers qui consistent à passer au système d’égalité des positions, qui nie les talents et les mérites, mieux vaudrait s’atteler à la tâche difficile et salutaire qui consisterait à relever l’école publique.
L’école publique périt moins d’incompétence, car nos enseignants sont compétents, que de renoncement. Égaliser les conditions, c’est d’abord assumer une attitude exigeante, afin que les talents et les mérites se développent pour concourir à égalité de chances. Le fils d’un petit commerçant de province pouvait il y a quarante ans intégrer Polytechnique parce que dans son lycée on avait été exigeant envers lui, tout en lui donnant une bourse.
Ses professeurs n’étaient pas constamment à le plaindre de n’avoir pas de livre à la maison : on lui donnait l’accès à une bibliothèque, on exigeait qu’il rattrape à l’école ce qu’il n’avait pas appris à la maison, et on le congratulait d’être spécialement méritant. Il fallait pour cela des lycées où la discipline et le respect des maîtres n’étaient pas de vains mots, pas seulement la fleur du discours des ministres, mais une réalité de terrain.

Tout cela a été remplacé par le grand discours de la victimisation, par la lâcheté des autorités scolaires qui tremblent devant des gamins injurieux ou violents. Parce qu’on n’ose plus contraindre ni ordonner, parce qu’on sait surtout plaindre et s’apitoyer, parce qu’on n’ose plus refuser le baccalauréat, on obtient des générations incultes. Le résultat principal est une grande inégalité : les enfants de familles de l’élite, exigeantes et disciplinées, réussissent les concours et obtiennent les places. Le pourcentage des enfants des classes défavorisées réussissant les concours, a chuté dramatiquement.
Alors, affolées par l’inégalité que leur abdication a provoquée, les autorités scolaires tentent de rétablir les choses par le haut, en cassant les outils et en distribuant les places elles-mêmes. Elles suppriment, à Sciences Po, l’épreuve de culture générale - comme ça au moins il n’y aura plus de problème d’inculture. Elles accordent des points supplémentaires aux catégories malchanceuses, afin de ne plus voir les résultats de leur lâcheté. Oubliant que dans les sociétés libres, ce sont les efforts et les mérites qui font la dignité d’une personne, et non les gratifications distribuées d’en haut par une instance.
 
"La Démocratie dans l’adversité et les démocraties illibérales", enquête internationale codirigée par Chantal Delsol et Giulio De Ligio, vient de paraître aux Éditions du Cerf.

Paru dans Le Figaro, 23 octobre 2019
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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