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Repenser le nucléaire

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La guerre ne se dessaisit jamais d’un domaine qu’elle investit. Elle s’est successivement emparée des espaces terrestres, maritime, aérien, spatial, électronique : elle ne les quittera plus. En août 1945, la guerre est entrée en apocalypse dans l’espace nucléaire. Elle y restera.
Dès lors, la prolifération s’inscrit dans l’ordre naturel de la guerre comme, en retour, les efforts de contre prolifération des Etats dotés. En aval, tant que la menace atomique existe – et elle est réelle – il est raisonnable pour les pays concernés de conserver une certaine capacité de dissuasion nucléaire. C’est le cas de la France. La "garantie nucléaire" est nécessaire : l’imprévisibilité de l’avenir impose la prudence. Cependant, si la pertinence de notre principe de dissuasion nucléaire est indiscutable, ceci ne signifie pas que la constitution de son arsenal ne doit pas être réévaluée au regard de l’évolution du monde et de nos capacités budgétaires.

La dissuasion ne doit pas être envisagée comme un outil isolé, mais comme l’un des piliers d’une défense globale dont seule la cohérence d’ensemble assure l’efficacité technique et politique. En particulier, les composantes conventionnelles de notre défense sont indispensables en elles-mêmes, et elles le sont, en outre, à la pertinence même de notre arsenal nucléaire. Dans notre contexte budgétaire très contraint, si l’importance relative des budgets consacrés au nucléaire en venait – par effet d’écrasement et d‘éviction – à menacer gravement nos capacités conventionnelles, c’est toute la cohérence de la défense française qui en serait altérée. La question de l’utilité de la dépense nucléaire se pose ainsi clairement au regard des autres investissements qu’elle interdit.
Dans ce domaine, la France ne peut se contenter d’affirmations péremptoires mais non démontrées. Il est temps d’ouvrir cet indispensable débat et, très probablement, de diminuer la part budgétaire du nucléaire pour la ramener à la "juste suffisance" revendiquée à raison.

Revisiter la "raison d’être"
Les discours officiels sur le nucléaire sont rares et ne sont le plus souvent qu’une répétition ad nauseam de l’intangible "dogme" dans lequel l’idée de "l’assurance vie" joue le rôle de valeur structurante et d’argument global péremptoire. Après en avoir été le fleuron, la pensée nucléaire est devenue, par tabou, le parent pauvre de la réflexion stratégique. D’excellents spécialistes et de belles organisations traitent du sujet, mais ne le font hélas que sous l’angle des moyens, l’approche technique, ou celui de la prolifération. Les réflexions portent sur le Quoi ? et le Comment ?, jamais vraiment sur le Pourquoi ? et le Contre Qui ?. Au fond, depuis "les quatre généraux de l’Apocalypse : Ailleret, Beaufre, Gallois et Poirier" (2), le corpus conceptuel établi dans le contexte de la Guerre Froide n’a jamais été vraiment redéfini en fonction de l’évolution du monde, pourtant profonde.

Hélas, le livre blanc sur la défense et la sécurité nationale remis au président François Hollande le 29 avril 2013 ne fait pas exception : dans un contexte budgétaire extrêmement contraint, il reconduit sans les justifier notre posture et notre arsenal (entre 3,5 et 4,5 milliards d'euros par an, 10 % à 20% du budget militaire selon le périmètre et les calculs). La sanctuarisation préalable de la dissuasion excluait d’entrée toute réflexion sérieuse sur ce sujet pourtant fondamental. De même le choix de faire de la dissuasion une fonction stratégique isolée (comme pour l’exercice 2008) constituait une sanctuarisation intellectuelle doublement fautive, puisque chacune des autres fonctions concourt à la dissuasion et que celle-ci est elle-même une part de chacune des autres !

La dissuasion nucléaire n’assure pas la paix et elle ne dissuade pas de tout. Pour reprendre l’expression commune de deux Premiers Ministres et d’un ministre de la défense, "la pertinence stratégique de la dissuasion connaît des ‘angles morts’ de plus en plus larges." Absence de menaces directes contre la France, incapacité des seuls arsenaux nucléaires à dissuader certains acteurs de s’en prendre à nos intérêts par des attaques en dessous du seuil nucléaire, inadaptation de ces armes à la menace omniprésente du terrorisme, impossibilité morale (dans le monde d’aujourd’hui) d’utiliser leur puissance destructrice non discriminante dans de nombreux cas : les outils de la dissuasion nucléaire présentent le double défaut de n’être ni nécessaires de manière évidente, ni suffisants, loin s’en faut. En outre, la légitimité de la France comme membre permanent du Conseil de sécurité provient autant – c’est incontestable - de nos capacités d’intervention que de notre arsenal nucléaire. Le modèle de défense "la bombe et les gendarmes" (auquel la tendance nous pousse inexorablement si nous ne remettons pas en cause nos fausses certitudes) est ainsi parfaitement incapable de répondre aux ambitions et aux besoins sécuritaires de la France. Ceux-ci imposent de préserver de très sérieuses capacités conventionnelles, donc de faire des choix, des choix raisonnables et équilibrés en termes de réduction de l’arsenal nucléaire et de préservation de nos autres capacités de défense.

Assurer la crédibilité
La Commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale a dû redéfinir à la baisse la défense de la France en excluant d’entrée de la réflexion l’une de ses composantes majeures. Elle a n’a donc pu le faire qu’au mépris de la cohérence stratégique d’ensemble. Cette réflexion volontairement tronquée va immanquablement entraîner un affaiblissement de l’outil qu’elle entend protéger.
En effet, la volonté de conserver en l’état actuel notre arsenal nucléaire revient à le condamner : à budget global de la défense diminué, il devient impossible de préserver les forces conventionnelles indispensables à sa crédibilité. Il faut donc le redimensionner afin de préserver les capacités d’action conventionnelles nécessaires à la logique globale de dissuasion. La présidente de la Commission de la défense de l’Assemblée Nationale, Patricia Adam, ne reconnaissait-elle pas très récemment le caractère global de la défense en évoquant "une dissuasion crédible car fondée sur un éventail de forces qui inclut les capacités conventionnelles" (3) ? Les raisons en sont claires.
En dissuasion, la dimension psychologique est prépondérante. Comme l’ont longuement démontré les grands penseurs du nucléaire, le lien stratégique est très fort entre ce dernier et les capacités d’action conventionnelle. Les deux sont indissociables et, à laisser se dégrader l’un pour préserver l’autre, on risque fort de se priver des deux.
La logique est simple : elle repose sur a/ la progressivité de l’action, b/ la vraisemblance et c/ l’autonomie de la décision, d/ l’aptitude à la prévention des contournements.

a/ - Pour caricaturale qu’elle soit, la première nécessité est évidente : le dilemme du "tout ou rien" n’est pas crédible. On ne passe pas brutalement de l’inaction à l’apocalypse : les principes établis de l’action graduée demeurent. Cette évidence a conduit non seulement les Etats-Unis à conserver un arsenal classique très important pendant toute la Guerre Froide, mais la France également : elle savait qu’un affrontement conventionnel préalable significatif était nécessaire à la justification morale et stratégique du déclenchement du feu nucléaire. Rien n’a changé. Pas de frappe en premier justifiable devant l’Histoire si elle n’est précédée d’actions classiques solides montrant au monde et à l’adversaire notre claire volonté d’aller jusqu’au bout, et le plaçant face à ses responsabilités.

b/- La démonstration de la volonté politique n’est pas moins importante. L’adversaire doit penser que l’on sera capable de déclencher le feu nucléaire. Il faut faire croire à la volonté d’aller, au besoin, jusqu’au cataclysme majeur. Cette vraisemblance doit avoir été établie par des démonstrations de force affichant la fermeté de l’Etat et sa résolution à utiliser autant que nécessaire la puissance militaire pour le règlement des crises. On se rappelle que tant les Etats-Unis que l’URSS ont multiplié ces démonstrations classiques pendant la Guerre Froide parce qu’elles étaient indispensables à la crédibilité de leur posture dissuasive globale. L’architecture de dissuasion doit ainsi comporter des forces conventionnelles robustes, utilisables et utilisées, afin d’assurer une crédibilité suffisante à la mise en œuvre des armes nucléaires.

c/- L’autonomie de la dissuasion, troisième fondement de sa crédibilité, suppose l’autonomie de la décision et de la mise en œuvre, c'est-à-dire la capacité à savoir (renseignement autonome et fiable) et à conduire (commandement et logistique), toutes capacités dont  les opérations Harmattan  en Libye et Serval  au Mali ont déjà démontré les limites françaises. Si des manques capacitaires importants et les concepts à la mode de mutualisation et partage peuvent être admis par des Etats européens ayant déjà renoncé à une défense souveraine, ils ne sont pas acceptables pour une puissance qui entend fonder sa survie sur sa souveraineté de décision et d’action nucléaire.

d/- Il faut enfin parer au possible contournement de la dissuasion - en particulier aux agressions limitées visant à créer très rapidement des "faits accomplis" - en disposant d’un système de forces propre à faire échec aux opérations que l’adversaire pourrait conduire jusqu’à la limite du seuil nucléaire. Le schéma de montée aux extrêmes doit être organisé. Dans ce cadre, les armes conventionnelles jouent un rôle d’autant plus fondamental que la dissuasion ne peut à elle seule prévenir les conflits armés.

Ainsi, la stratégie atomique suppose une approche intégrale dont les forces conventionnelles ne peuvent être exclues. Elle ne peut avoir un caractère purement défensif, car le caractère décisif de la dissuasion, c’est la crédibilité de la volonté politique. Cela suppose l’autonomie de décision et des démonstrations qu’il faut pouvoir exécuter avec des forces conventionnelles solides comportant l’ensemble des capacités nécessaires, ce qui n’est plus le cas des armées françaises  à la cohérence opérationnelle déjà largement entamée.
 
Retrouver des marges de manœuvre budgétaires
On l’aura compris, la thèse défendue ici est celle de l’efficacité globale de notre système de défense qui exige à la fois la dissuasion nucléaire et de robustes capacités conventionnelles. Pour préserver ces dernières, il faut rééquilibrer le budget de défense en leur faveur (4). C’est tout à fait possible, à condition d’avoir le courage de revenir à la question du "sens" avant de se poser celle des "moyens".
La problématique des économies possibles – il y en a, et d’importantes – mérite ainsi d’être sérieusement étudiée, en espérant qu’y seront apportées d’autres réponses que les affirmations répétées mais non démontrées du "dogme".
Quelques pistes de réflexion sont ici proposées.

1/ - La nécessité de la composante aéroportée doit être abordée. A la réponse attendue de la "capacité de gesticulation et de souplesse" qu’elle apporte, on opposera son caractère gentiment irréaliste face au type d’adversaires qu’elle entend dissuader. On pourra également s’interroger sur les capacités réelles de pénétration et de tir dans les conditions tactiques envisagées. Certes les plates-formes et les armes existent déjà, mais chacun sait que les coûts d’entretien et de modernisation d’un tel système nécessitent d’y consacrer sur quelques années des budgets équivalents aux budgets d’acquisition. Notons au passage que les Britanniques ont renoncé à cette composante depuis bien longtemps.

2/ - La question taboue de la "permanence à la mer" ne peut être évitée. Parfaite en période d’euphorie budgétaire, elle a un coût très important (au moins 1 sous-marin lanceur d’engins (SNLE) à entretenir puis moderniser et remplacer, avec ses équipages et ses armes) pour une utilité fort discutable, en particulier parce que les durées des plongées sont largement modulables en fonction de l’évolution des tensions internationales. Il y a naturellement une spécificité française, mais nous remarquons que les Britanniques vont vraisemblablement abandonner ce principe. Remarquons d’ailleurs que l’on ne voit pas de crise internationale majeure pouvant entraîner l’engagement de la dissuasion nucléaire dans laquelle les intérêts britanniques et français ne seraient pas très fortement imbriqués, ce qui ouvre la voie à des accords en termes de permanence dissuasive.

3/ - En raison des masses budgétaires considérables concernées, la question du remplacement des plates-formes et du perfectionnement des armes ne doit pas être éludée. Pourquoi, en une quinzaine d’années, changer 4 fois de têtes pour passer de 1997 à 2020, du M45 au M51.1, puis au M51.2, puis au M51.3 ? Etre capable de raser Pékin est-il d’un intérêt véritablement stratégique pour nous ? Le stock minimal de nos têtes ne serait-il pas encore "suffisant "s’il descendait au-dessous du niveau de 300 (5) auquel nous le maintenons ?

4/ - Le concept de fiabilité mérite aussi d’être observé. Sur l’autoroute, l’automobiliste ralentit autant devant un radar fiable à 75% que devant un radar qui le serait à 100%. Pour nos armes, 75% de fiabilité seraient parfaitement dissuasifs et les 25% de fiabilité complémentaires – qui n’apportent rien en termes de dissuasion – constituent une part majoritaire du coût des armes. Ici encore, le "plus-que-parfait" ponctuel s’oppose à l’efficacité globale.

Ainsi, les "angles morts" de la dissuasion se multiplient alors même que la croissance relative de la part budgétaire prise par notre arsenal nucléaire réduit progressivement sa pertinence tout en conduisant à des impasses sécuritaires. Chacun sait que la seule "assurance vie" est très insuffisante pour se protéger des aléas quotidiens alors même que les importantes économies qu’il est possible de réaliser sur notre arsenal nucléaire ne remettraient pas en cause les fondements de la dissuasion.(6)
Il faut donc que le débat stratégique soit ouvert. Le consensus sur le maintien en l’état de notre arsenal est déjà bien écorné et l’absence même de débat participe désormais à son effritement. Pour préserver ce qui doit impérativement l’être, une réflexion ouverte et honnête, dépassant le poids très lourd des lobbies, doit permettre de redéfinir un concept réaliste et de redimensionner un outil dont l’inadaptation à la réalité du monde altère aujourd’hui la crédibilité.
En stratégie de défense, en dissuasion, ce qui compte, c’est l’équilibre d’ensemble plus que la puissance de chacune des composantes. Dans le contexte budgétaire actuel, vouloir à tout prix préserver en l’état notre arsenal nucléaire, c’est altérer sa pertinence et mettre la France en danger.
Paru dans Défense et Sécurité internationale, fin 2013
 
(1) Selon l’expression de François Géré.
(2) Alain Juppé, Bernard Norlain, Alain Richard, Michel Rocard, Le Monde, 14 octobre 2009.
(3) Communication & Influence, no 42, mars 2013, p.2.
(4) Le débat des coûts est, hélas, difficile à conduire. Les sources sont quasi uniquement étatiques, de nombreuses données demeurent confidentielles, d’autres sont volontairement tronquées et faussées et, selon les périmètres retenus (forces conventionnelles d’accompagnement et d’appui en particulier), les sommes peuvent être extrêmement différentes.
(5) La Chine en possède seulement 240 et le Royaume-Uni 225, avec l’objectif de descendre à 180 en 2020.
(6) On lira avec le plus grand intérêt sur ce thème la contribution d’Yves Quéau, "Angles morts et typologie argumentaire de la dissuasion nucléaire: le vrai faux débat sur les coûts", Les Champs de Mars, no25, La Documentation française, Paris, hiver 2013, p.91 à 116.

DESPORTES Vincent

Né  le 24 février 1953
Marié -   enfants



Officier, général de division (2S)
Ancien directeur de l'Ecole de guerre
Professeur de stratégie à Sciences-Po et à HEC.


Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan
Ecole supérieure de guerre (ESG)
Docteur en histoire
Diplômé d’études supérieures en administration d’entreprise et d’études approfondies en sociologie,

Après une carrière opérationnelle qui l’a conduit à exercer des commandements multiples et à se rendre régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures, s’est orienté vers la formation supérieure, la réflexion stratégique et l’international.
   
     Dans ce cadre, aux Etats-Unis entre 1998 et 2003.
Après deux années au sein même de l’US Army dont le diplôme de l’Ecole de Guerre,
Attaché à l’ambassade de France à Washington
     (négociation avec le département d’Etat, le Pentagone et le Conseil national de sécurité.
    
     De retour en France,
Nommé Conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN)
Directeur du Centre de doctrine d’emploi des forces
Général commandant du Collège interarmées de défense (aujourd’hui Ecole de guerre) (2008)
 

Directeur de la collection Stratégies et doctrines chez Economica (depuis 1999)
Membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique
Professeur associé à Sciences Po et enseignant en stratégie à HEC


Nombreuses contributions à des revues françaises et étrangères.
Ouvrages
Cavalerie de décision 1998)
Comprendre la guerre (1999 & 2001) 
L’Amérique en Armes (2002)                     
Décider dans l’incertitude (2004 & 2008)
Deciding in the Dark (2008)
Introduction à la stratégie (2007)
La guerre probable (2007 & 2008)
Tomorrow’s War (2009) 
Le piège américain (2011)            

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