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La Guadeloupe

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La crise en Guadeloupe a réveillé, c'est inévitable, des questions anciennes et permanentes sur une éventuelle légitimité d'indépendance pour ces confettis d'empire dont on se demande toujours jusqu'à quel point ils se sentent français. Quand un océan vous sépare de la métropole, des reproches si violemment exprimés à l'égard de l'Etat, laissent penser qu'il pourrait y avoir là plus que du mécontentement vis à vis du gouvernement : une remise en cause du statut politique.

A l'occasion de ce débat, quelle différence d'arguments ici et là par rapport à une époque encore récente ! Sur ce sujet, visible et brûlant, on voit changer les mentalités à l'oeil nu.
A l'époque de la guerre d'Algérie, la volonté d'indépendance exprimée par les algériens, et la volonté de conserver l'Algérie, exprimée par la métropole, avaient engendré une guerre longue dont on ne se souvient aujourd'hui qu'en baissant la tête, pour toutes sortes de raisons. Naturellement il se trouvait des habitants d'Algérie pour souhaiter demeurer français, et il se trouvait en métropole une partie non négligeable de la population qui souhaitait donner à l'Algérie son indépendance, pour des raisons idéologiques : à cette époque la gauche, qui au XIX° siècle avait colonisé vaillamment au nom des Lumières, considérait la colonisation comme un avatar de la domination illégitime. Mais pour l'essentiel, la question était que l'Algérie avait envie de quitter la France qui ne voulait pas la lâcher.
Aujourd'hui les arguments des deux parties se sont inversés : quand la question est posée, ce sont les Français métropolitains qui défendent majoritairement l'indépendance du territoire d'outre-mer, et c'est la population de ce territoire qui réclame majoritairement de demeurer française. Dans nos amphithéâtres universitaires, par exemple, il est devenu presque impossible de rencontrer des étudiants d'outre-mer tenant des discours d'indépendance : presque tous ont à coeur d'exprimer leur francitude, de la démontrer par l'histoire, par les sentiments, par toutes sortes de liens. Tandis que les Français métropolitains se ficheraient complètement, en majorité, que la Guadeloupe ou même la Corse mettent les voiles.
Ce retournement est éloquent. Il exprime avec netteté le glissement vers un extrême matérialisme. Les peuples occidentaux sont fatigués de se battre pour des idéologies, c'est bien connu, mais ils sont aussi fatigués de se battre pour des idéaux : ici, la patrie, la liberté, la responsabilité. Ainsi, les Français métropolitains préfèrent conserver pour eux-mêmes leur gâteau économique plutôt que s'enorgueillir, comme autrefois, d'être associés avec des territoires lointains qui agrandissent la patrie en la valorisant. Tandis que les Français d'outre-mer préfèrent profiter de l'aide financière de la métropole plutôt que de gagner une indépendance qui serait bientôt chèrement payée en austérité : en Corse, quelques trublions autonomistes ne parviennent pas à convaincre l'ensemble de la population, bien pourvue des allocations françaises auxquelles elle a droit. Pourquoi la population de Cayenne préfèrerait-elle une indépendance garantissant la pauvreté sous un gouvernement qu'on imagine vite corrompu et despotique, à la facilité qu'apporte la France en termes de soins médicaux et de RMI ? Ainsi l'argent, des deux côtés, l'emporte-t-il là sur la responsabilité/solidarité, et ici sur la liberté. Observez n'importe quelle partie de notre continent : il est bien loin (quoique si proche en nombre d'années) le temps où le philosophe tchèque Patocka écrivait qu'un pays est grand à la mesure des grandes responsabilités qu'il accepte d'assumer … comme les Tchèques ont été soulagés de voir sortir de leur orbite la Slovaquie plus pauvre ! Le séparatisme des provinces s'explique aujourd'hui en Europe beaucoup moins par le désir de liberté que par l'espoir de ne plus devoir partager le gâteau économique : ce sont les provinces les plus riches qui revendiquent les séparations. Comme les Flamands apprécieraient de se débarrasser des Wallons ! Les Catalans, de l'Estremadure ! Les Italiens du nord, de ceux du sud !
Le plus intéressant est dans la rencontre, et même le télescopage, de ces deux mentalités opposées : la préférence pour la liberté et la grandeur, remplacée en si peu de temps par une préférence inconditionnelle pour le confort matériel. On se souvient que le général de Gaulle avait du mentir aux Français (le fameux "Je vous ai compris") pour donner presque par ruse son indépendance à l'Algérie. On se souvient comment il décolonisa les pays d'Afrique noire parfois contre leur gré. On pourrait en conclure que de Gaulle pressentait, avec une lucidité prophétique, que les temps nouveaux n'accorderaient plus aucune légitimité à la colonisation. Mais on peut croire aussi que de Gaulle, formé à l'ancienne école, et valorisant la grandeur de la patrie, préférait financer la puissance plutôt que des plans d'irrigation en Afrique. Paraissant avant-gardiste, en réalité il tenait compte des nécessités de l'heure pour maintenir la défense d'un idéal - la patrie - à un moment où celui-ci basculait dans l'indifférence, et choisissait en quelque sorte de réduire la France pour en maintenir la force. Quand eut lieu dans les années soixante-dix un débat sur le statut des Comores, et que Mayotte en 1974 décida de rester française, on apercevait clairement le télescopage entre l'idéal patriotique et le souci exclusif du bien-être.
Cette relation nouvelle entre la métropole et ses territoires lointains, ne représente que l'une des nombreuses expressions de la faillite des idéaux. Et l'un des aspects innombrables de la mentalité contemporaine : chacun préfère demeurer chez soi en famille, couvert par la sécurité sociale et garanti d'ASSEDIC, plutôt que de dépenser son énergie pour de coûteuses et aléatoires conquêtes, dont le sens s'est perdu au long des Trente Glorieuses. Le nom même de la gloire ne provoque plus que des ricanements. On ne sait plus très bien ce que la liberté veut dire. La responsabilité envers les pays moins chanceux que nous, identifiée immédiatement à une colonisation sournoise, n'a plus de raison d'être ; et même portée par des instances internationales et anonymes, il faudrait encore qu'elle ne nous coûte pas trop cher en impôts.
Observons encore que l'argument du bien-être ne s'avoue pas en tant que tel, mais des deux côtés se dissimule sous des paravents plus vertueux : les départements lointains qui veulent demeurer français affichent, non pas l'amour des allocations, mais l'amour du drapeau tricolore ; et les métropolitains qui suggèrent de conférer l'indépendance aux départements lointains, affichent, non pas le refus de partager l'argent, mais le refus d'une forme de colonisation. Ainsi, partout on retrouve le prétexte et l'alibi des idéaux, comme si la passion pour le confort demeurait sans aveu.

Enfin, il s'agit de l'Occident. L'idéal de grandeur patriotique ne s'est effacé par exemple ni en Chine ni en Russie, où il se déploie comme tel dans les actes et les discours. Voilà pourquoi, sans doute, nous les traitons, ouvertement ou en secret, de sauvages.
Paru dans Le Figaro, 5 mars 2009

DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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