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Des traces

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Des traces
 
Les Français pataugent dans la frénésie électorale depuis plus de 6 mois, et peut être depuis 5 ans, depuis qu'ils se sont rendu compte que ce chef, choisi par défaut, gardait sa mentalité de secrétaire général, incertain manœuvrier entre copinage et détestation, sans se hisser vraiment au niveau d'un représentant significatif du pouvoir constitutionnel, ni d'une stature internationale véritable. Les éclairs de lucidité ont été rares et souvent tardifs. En fait il lui a fallu "apprendre le métier" auquel il n'était pas du tout préparé, sur le tas et dans un contexte vraiment difficile. Qu'il lui soit beaucoup pardonné même s'il a contribué à enliser un peu plus la Nation dans ses contradictions.
 
Cette édition 2017 de l'élection présidentielle française, caricature d'une démarche vraiment démocratique, présente quelques caractères très particuliers dans le droit fil d'une grande fatigue des institutions, des acteurs politiques et des citoyens.
Certains la disent décevante, d'autres la voient plutôt comme un jeu de rôles, les plus résignés la taxent de "coup pour rien". La seule certitude est qu'elle laissera des traces durables dans la  politique française pour les années à venir.
 
On y voit :
* La manipulation permanente et très profonde des médias de tous ordres, des journalistes politiques (elle est leur gagne-pain) dont certains se posent en procureurs avec une grande auto satisfaction, des chaînes télévisuelles et radiophoniques qui chantent toutes à peu près les mêmes rengaines, des sondeurs et de leurs sondages (vrais ou faux), des écrivaillons, commentateurs de presse écrite (souvent les mêmes que sur les écrans).
* Les méfaits et le trouble de l'information instantanée, des réseaux sociaux et autres sites de "tchach and gossip", souvent assez pervers, troublant de manière continue et incisive le véritable débat de politique, au grand mépris des règles constitutionnelles, légales et des pratiques parlementaires traditionnelles.
 
Tout cela pour dire que les habitudes de vote dit démocratique que nous pratiquons grosso modo depuis 1848 – année de l'introduction du suffrage universel masculin -  ou 1946 - année de l'accès des femmes au suffrage – sont complètement submergées par de nouvelles pratiques instantanées, qui se situent hors les règles du droit électoral ; elles donnent au vote des citoyens – qui est l'objectif final - une toute autre configuration car elles le situent hors la politique plus proche du quotidien vécu, de la pure revendication personnelle ou de groupe social, beaucoup moins "politicienne", échappant aux élus des Assemblées supérieures et à l'élite habituelle des milieux tant gouvernementaux que d'opposition.
 
Aucun des impétrants à la fonction présidentielle n'a abordé cet aspect de la démocratie à la française, laquelle, pourtant devra sérieusement évoluer, si l'on veut éviter soit le chaos, soit la démagogie autoritaire, les 2 avatars les plus courants de l'inadéquation des pratiques politiques aux aspirations du peuple qu'elles doivent gouverner. L'adage est bien connu "Le peuple est ignorant, mais il sait tout". Il sait surtout ce qui pourrait lui convenir, mais dont l'image précise reste dans le flou à travers les moyens à sa disposition : la révolte ou le bulletin de vote.
Les traces imprimées par nos présentes péripéties seront profondes et durables : que représentent ces gens acclamés comme des rock stars dans des rassemblements de plus en plus monstrueux, dont les discours restent fumeux, approximatifs, très éloignés des réalités, de ce qui est faisable et bénéfique, ignorant les véritables mécanismes d'une Europe systématiquement diabolisée et de l'environnement international dans lequel nous sommes ficelés. Sont-ils, en fin de compte, tout simplement compétents ? Car c'est cela dont on a besoin : la compétence... La stupide haine des finances s'y ajoute : pauvre, une Nation n'est plus rien, il suffit de regarder autour de nous pour en avoir la preuve. Ce pari de compétence impose aussi aux candidats une universalité du savoir gouverner que nul ne peut réellement avoir.
 
Les fractures se situent à 2 niveaux : Chez les acteurs politiques, (majoritairement issus de l'ENA) qui se livrent à d'insupportables batailles internes ; les fameuses primaires ont aggravé les détestations, stigmatisé les fractures, les batailles d'ego. Des haines tenaces sont installées. Les 2 "grands partis" primaristes sont en miettes.
Dans la population, ce bain politique permanent, spectacle de tricheries et de discordes, a amplifié les affrontements, l'incompatibilité des désirs, mis en relief le désenchantement, l'ignorance des plus jeunes, l'ultra conservatisme des seniors, lesquels constituent une part importante du potentiel électoral, la lassitude, la révolte ou l'indignation conduisant à l'abstention. Le résultat est un fractionnement des opinions, qui empêchera la cohérence parlementaire.
 
L'inquiétude gagne au regard des programmes :ils ne sont pas présidentiels, ils sont ministériels ; en effet, selon l'article 5, le Président de la République " ...veille au respect de la Constitution, assure par son arbitrage le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l’État. Il est le garant de l'indépendance nationale, de l'intégrité du territoire du respect des traités" (tiens ? Intéressant…).
C'est en vertu des article 20 et 21 de la Constitution que le Premier Ministre, choisi par le Président,dans le sein de la majorité parlementaire fait fonctionner la boutique : "Art. 20 : le gouvernement détermine et conduit la politique de la Nation ; Art. 21 : le Premier Ministre dirige l'action du gouvernement, assure l'exécution des lois, est responsable de la Défense nationale... "
Certes le Président-chef de l’État - a quelques pouvoirs personnels, notamment celui de dissoudre l'Assemblée, mais en aucun cas il "n'administre" directement le pays. Il n'est pas fait pour cela. Par ailleurs, et surtout, il est illusoire de croire qu'à peine élu(e), le (ou la) Président(e) mette immédiatement en œuvre ses promesses : il faudra attendre le vote législatif de Juin, afin d'avoir une (éventuelle) majorité et d'en extraire un Premier ministre ; à ce moment seulement la machine pourra fonctionner. Et cette débauche de promesses de référendum ou de radical changement laisse sinon pantois, du moins sceptique.
 
Voilà toute l'ambiguïté de cette Constitution : ce jeu à 2 têtes, qui fut fort utile dès 1958 à mais qui, au fil des changements sociaux, économiques et politiques, s'avère plutôt encombrante, notamment après les années de la désastreuse cohabitation, où chacune des 2 campait sur ses convictions. Ne rappelons pas trop les heurts entre hommes du même bord (Giscard/Chirac. Mitterrand/Rocard, Sarko/Villepin). Le pays est resté immobile. Une grande partie de nos malheurs actuels réside là.
Donc, en fait – la partie la plus importante est loin d'être jouée : elle s'accomplira non le 7 Mai, mais seulement en Juin avec les Législatives. De toute façon, quel que soit le beau parleur choisi, ce sera le fatras, car l'élection présidentielle se jouera sur une courte tête et la moitié frustrée ira protester dans la rue. Si, en plus, aucune majorité parlementaire ne sort des urnes, ce sera l'instabilité assurée, le retour à une sorte de IVème déguisée... Mais on peut toujours être optimiste... Les autruches ont la réputation de l'être. Le score de ce premier tour présidentiel est faible : moins du quart des opinions exprimées : sans compter le quart abstentionniste ; on ne gouverne pas avec plus de la moitié de la Nation contre soi, ou alors, très brièvement.
 
Par ailleurs, ce qui fascine dans toutes ces gesticulations, est l'absence à peu près totale d'ouverture à la situation internationale et les changements profonds qui sont en train de s'y propager. Londres va procéder à des législatives le 8 Juin pour solidifier les conservateurs face au Brexit, l'Italie et peut être l'Espagne vont bouger, l'Allemagne votera en octobre, et surtout l'Union Européenne va sortir ses griffes face aux critiques et aux demandes de révision. L'Amérique du Nord change l'échiquier, le FMI et la Banque Mondiale s'interrogent, l'Asie change de cap, l'Afrique est à l'agonie, le Moyen Orient vacille. Quelle sera la place de la France dans ce monde en mutation ? Nul ne le sait. Nous voilà partis – les yeux rivés sur nos minuscules discordes - pour du sport et des dettes amplifiées... mais ce n'est pas grave... il y a le foot, le tennis, le rugby, le Tour de France, Le Mans, Cannes, et ... les vacances... pour continuer à s'amuser sur le volcan.
 
Il faudrait revenir à Pierre Bourdieu et son "Dire, c'est faire " (1) : la lutte politique est une joute verbale : on dit, on promet, on annonce, on entraine autrui dans un rêve de réussite et de monde meilleur... et en le disant on s'imagine qu'on le fait, que c'est déjà acquis, que c'est fait ou sera fait... En même temps on entame l'adversaire par des mots. Le verbe politique est illusion et promesse, tour de piste et corrida. La mise à mort, c'est le bulletin dans l'urne.
La majorité des propositions sont à courte vue, des arguments électoraux qui seront vite perdus dans le magma des urgences et des obligations. Les banquiers, les syndicats, les opposants plieront-ils ou suivront-ils ? La situation internationale permettra-t-elle le redressement ? La compétence surmontera-t-elle la médiocrité, l'énergie l'immobilité ? Il y a très longtemps, Jean Rostand (le savant aux grenouilles) avait déclaré "Nous sommes gouvernés par des médiocres supérieurs". Peut-être pas si démodé.
(1) Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, l'économie des échanges linguistiques, Fayard éd.
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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