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La démocratie immature

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La démocratie française immature
 
Pour la philosophe*, la démocratie suppose l’affrontement entre adversaires. Or le FN est considéré comme un ennemi intérieur.
 
Le vrai perdant de cette élection, c’est la démocratie.
Un candidat est élu ici non pas parce que ses convictions et son projet agréent à une majorité de Français, mais parce qu’il faut absolument éviter l’autre courant, considéré comme un grand danger pour le pays. Comme il est normal quand il y a péril, tout le monde se porte sur lui, même sans enthousiasme. Ce n’est pas la première fois. Il y a quinze ans, beaucoup d’électeurs de gauche disaient avoir voté Chirac "en se bouchant le nez".
 
La démocratie est un régime politique qui repose sur le débat/combat à la loyale entre courants de pensée en désaccord sur la question du bien commun.
Ce que nous avons sous les yeux en revanche, c’est une prétendue démocratie qui consiste en la mise à l’écart d’un ennemi intérieur par les armes de la démocratie - autrement dit, par des armes inappropriées.
Que le FN soit considéré comme un ennemi et non comme un adversaire, cela est patent dans les discours des politiques et des médias. Il est décrit comme antirépublicain, antidémocratique et fasciste. Le devoir de se débarrasser de lui est une tâche morale et politique à la fois. On le considère davantage comme un insecte nuisible que comme un concurrent respectable dans un jeu. Et même si la démocratie est un jeu sérieux (puisqu’il s’agit de l’avenir d’une société), elle ne peut fonctionner valablement que si l’on considère les autres partis comme des concurrents aussi respectables que nous, nantis de programme aussi viables que les nôtres, même si nous les combattons.
 
Un certain nombre de faits ont émaillé cette campagne, qui démontrent que la démocratie ne s’est pas comportée comme telle.
Par exemple, plusieurs présidents d’organismes de recherche publics, et l’Académie des sciences en son entier, ont appelé à voter Macron, injuriant ainsi la neutralité de leurs institutions qui seule en garantit la liberté. Des institutionnels responsables de la jeunesse (des présidents d’université) ont rompu leur devoir de réserve en prenant parti et en sommant les jeunes placés sous leur responsabilité à aller dans leur sens. Ce qui constitue un véritable délit en termes de démocratie (on imagine d’ailleurs quel tollé aurait provoqué la même faute en faveur d’un autre parti). C’est que, comme il en a été en 2002 où des enseignants emmenaient leurs élèves défiler contre Le Pen, les Français se considèrent en situation de guerre civile, puisqu’ils luttent contre un ennemi intérieur. L’existence d’une situation exceptionnelle (au sens de Weber et de Carl Schmitt) justifie de briser toutes les convenances.

Mais le score démesuré du vainqueur signe en lui-même une situation anormale, j’entends d’un point de vue démocratique - et c’était encore plus net en 2002, quand Jacques Chirac avait été élu avec 80 % des voix. Il y a dans cette prouesse quelque chose de faux, et la victoire elle-même en retire un goût inquiet et amer. Pendant la campagne, dans les médias bien sûr mais aussi dans les lieux de vie de toutes sortes, jusque dans les familles, tous les moyens de pression ont été utilisés pour que chacun "fasse barrage" à l’ennemi intérieur (allant ainsi à l’encontre de toute la pensée démocratique qui chérit la liberté intime de l’électeur et sanctuarise sa conscience personnelle). Ceux qui dans l’entre-deux-tours refusaient de se prononcer nommément pour Macron, ont été tenus pour des traîtres à la république. Ainsi les traîtres à la république nourrissaient la presse de droite même la plus modérée, se répandaient dans les partis de gauche même les plus extrêmes, envahissaient les bancs de l’université et chantaient dans les chœurs des églises. On les a pourchassés avec un courage de croisés et on en a eu raison encore pour cette fois. On espère que Macron nous débarrassera de l’extrême droite, comme on espère se débarrasser grâce à lui d’une colonie de poux. On peut raisonner ainsi quand on est en guerre, mais ce n’est pas du tout ainsi que fonctionne une démocratie. Et ce que nous avons envie de transmettre aux enfants, ce n’est sûrement pas cette image ahurissante de la démocratie : le devoir ardent et sacré d’anéantir par le vote l’ennemi intérieur.
 
Peut-être est-ce là une image française, au sens où la France, pays d’idéologues et pays violent, n’a jamais vraiment su ce qu’était un débat courtois entre adversaires tout à fait opposés mais respectueux. Peut-être est-ce malheureusement une manière de voir de plus en plus fréquente au moment de l’émergence des populismes. On a pu voir, après la victoire de Trump et après celle du Brexit, des masses d’électeurs battus qui tentaient de contredire par la rue ou par la pétition une élection perdue dans les urnes : manière bien antidémocratique. Où l’on peut croire que l’émergence de ce qu’on appelle le populisme serait en train de mettre à mal les institutions démocratiques, non par ses agissements mais par la détestation qu’il déclenche.
 
La démocratie n’est pourtant pas complètement impuissante devant des groupes qu’elle considère comme des ennemis de l’intérieur. L’Allemagne avait su interdire les partis postnazis après la Seconde Guerre, et les États-Unis avaient pratiquement interdit le développement d’un parti communiste. Une démocratie a le droit de se défendre contre ses ennemis. Mais quand elle fonctionne, elle n’a que des adversaires ou alors elle s’enrhume et se noie. La France aurait bien dû interdire le Parti communiste au moment où celui-ci faisait la promotion des goulags et elle aurait pu interdire le FN pour des raisons proches. Mais voilà : il est tellement plus commode d’instrumentaliser un ennemi de l’intérieur qui permette, en face de lui, des élections de maréchal. Et il est tellement plus facile, plus amusant, d’invectiver que de raisonner.
* Dernier ouvrage paru : Un personnage d’aventure. Petite philosophie de l’enfance, Éditions du Cerf.

Paru dans Le Figaro, 11 mai 2017
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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