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La terre a tremblé

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La terre a tremblé                                        
 
Les Français ont eu à entendre le lundi 3 Juillet le discours présidentiel devant le Congrès des 2 Chambres parlementaires. Certains l'ont trouvé trop long, sans réaliser tout à fait qu'il était, en cette circonstance, nécessaire de "préciser" les orientations souhaitées ou fantasmées des 5 années à venir…
En fait, ce discours, très construit, très travaillé, sans doute réfléchi et préparé de longue date (peut-être depuis le lycée ?) s'avère être une soutenance de thèse au sens le plus académique possible ; les briscards émérites en sciences politiques et économiques, ne s'y sont pas trompés : la construction progressive, au terme d'une introduction d'exposition, les développements classifiés, émaillés de citations bienvenues, de référents intellectuels largués aux bons endroits, l'explication généraliste, le résumé terminant chaque proposition, afin de réveiller l'auditoire, la progression académique, de la politique interne à l'européenne puis l'internationale, tout cela dans une langue très littéraire, conduisait au satisfecit convoité, avec mention très bien et les félicitations du jury.
Cette Charte proposant un avenir meilleur, une France régénérée et des Français remis sur les bonnes rails de la concertation, de la confiance et de la démocratie mutualiste, s'inspirait (cela a été dit à plusieurs reprises) de l'esprit des Lumières, des philosophies libérales récentes sans droite ni gauche pour ce qui est de la réforme sociale, et, au plan économique, directement, de Schumpeter et de sa fameuse destruction créatrice, consistant, dans la patience et la durée à émonder l'arbre économique de ses mauvaises branches, celles pourries et pesantes, pour greffer les embryons d'une renaissance collective.
 
Le lendemain mardi 4 Juillet, le Premier Ministre, en élève studieux et discipliné, observant rigoureusement les articles 20 et 21 de notre Constitution proposait "la mise en œuvre gouvernementale et administrative" des orientations présidentielles. Là aussi, une belle prose, travaillée, littéraire, produite par un homme honnête, convaincu et cultivé (voir les hommes qui lisent), dans le droit fil des campagnes électorales.
Suivirent plusieurs semaines de gesticulations, commémorations, discours presque tous semblables, revenant sur la nécessité d'être rassemblés et constructifs d'un lendemain qui, forcément chantera. Exercice de communication destiné à rassurer et bétonner l'acquis sorti des urnes.
Les Français ont cru en un nouveau Brumaire, en un jeune Bonaparte providentiellement vainqueur de nos vieux démons aveugles et empêtrés, avec sa garde rapprochée, un nouveau Code du travail sous le bras, allégé d'au moins 200 articles, d'un projet économique cohérent et d'une vision sociale adulte, diminuant l'assistanat au profit de la responsabilité citoyenne.
 
Tout cela était bel et bon, mon Ami, aurait dit Hercule Poirot
Las !…
Il s'agit d'une magnifique vision théorique, concoctée par quelques copains très cultivés, formés aux mêmes sources de savoirs, ayant répertorié par la pratique ministérielle, locale, territoriale, entreprenariale tous les défauts et blocages français, riches au surplus de regards comparatifs soulignant que d'autres sociétés aussi empêtrées que nous, usant de rigueur, discipline et volonté, prospéraient désormais, après un effort collectif réussi.
Mais le passage de la fiction progressiste à la médiocre réalité s'avère douloureux et sans doute décevant ; le couperet de la France vraie est impitoyable, et ces premiers de la classe se cognent aux murs du quotidien vécu :
 
1° le désastre financier, le vrai : même très bien informés, ces hommes et femmes de très bonne volonté, n'avaient pas eu accès à tous les dossiers, n'avaient pas compris l'ampleur du gouffre d'inconscience, de mensonge et d'incompétence des décennies précédentes. L'argent a filé, en quantité ahurissante, de toutes parts comme d'un tonneau démantelé, pire que celui des Danaïdes... sorties incontrôlées... rentrées cahotiques et mal employées... En voulant être partout, l’État s'est transformé en girouette financière et fiscale, assoiffé de mini réformes destinées comme des sparadraps, à cacher les trous les plus béants.
 
2° le désastre administratif et gestionnaire : la question des fonctionnaires n'est que la face la plus visible de ce problème de fond : des dispositifs surannés, empilés les uns sur les autres au gré des lubies politiques, soit pléthoriques, soit insuffisants, communiquant mal... La croissance exponentielle du pouvoir préfectoral avec des moyens désuets, des découpages de circonscriptions et domaines de compétence mal définis, et là aussi souvent un gâchis d'énergies et d'argent assez stupéfiant. Le manque d'arbitrages et de concertations, et très souvent de malheureux acteurs qui ne savent pas vraiment ce qu'ils font ou devraient faire... Le fatras, quoi…
 
3° L'acharnement médiatique, absolument terrifiant, presque uniquement critique, le regard permanent sur les "détails", l'intrusion dans les projets, le travail réel. Les élus nationaux passent environ, toutes charges confondues, environ un tiers de leur temps à "communiquer", se montrer, répondre aux journalistes. Pendant ce temps, on ne travaille pas vraiment, finis les projets mirobolants en petits cercles d'étude, les idées lumineuses autour d'un verre et d'un clavier d'ordinateur... On passe à la moulinette des Cassandre et de procureurs professionnalisés à tout instant. C'est épuisant…
 
4° le scepticisme économique et social : les Français ne croient plus aux réformes, et surtout, ne se croient pas réformables ; ils ont leurs vieilles bonnes habitudes de luttes stériles, de bagarres idéologiques datant des 150 dernières années, d'affrontements pour ne rien bouger. La grande tradition française aime quoi ? Défiler dans les rues avec des banderoles, bloquer les entreprises et partir en vacances. Point. 
La mondialisation est très loin d'elle, elle l'imagine peu, l'Europe n'est qu'un tissu d'injustices et de combines. La part vieillissante de la population n'a aucune ambition ni désir de changement, tout en se plaignant beaucoup (c'était mieux avant). Les millions de chômeurs vivotent mal, voire très mal, mais survivent environnés d'un assistanat aussi incohérent qu'inefficace. Une grande partie des étudiants ne sait pas du tout où elle est sensée aller, trop souvent munie de diplômes vides de sens.
L'agriculteur ordinaire crève de faim, alors que fournir la nourriture est le travail fondamental à toute population. Les éboueurs et les videurs de poubelles sont toujours aussi mal considérés, les balayeurs n'existent plus. Sauf dans les parcs d'attraction.
 
5° l'obstacle de la lenteur : les 4 aspects précédents, outre l'extrême complexité de nos procédures, installent l'obligation d'être lent. Nous sommes dans un projet idéal qui s'est donné 5 années pour obtenir des résultats, sinon réussir. Mais c'était sans compter avec l'incohérence en place, le manque d'argent et de moyens, les distorsions imprévues. Et puis, il y a le quotidien dévorant : une fois au pouvoir, il faut affronter tous les inattendus, les accidents, les agitations, les ratages, les trublions et troubles en tous genres. Ce faisant, on est obligé de ralentir le pas, alors que l'on rêvait d'un Brumaire immédiatement applicable…
C'est une bonne idée – sur le papier – d'avoir voulu changer le personnel politique national, d'essayer d'inventer de nouvelles règles, de nouveaux profils : mais il y a les cafouillages des débutants : être un représentant national est un vrai métier qu'il faut apprendre et maitriser. Cela ne se résume pas à "un weekend end de briefing accéléré" Sauf ceux et celles qui étaient déjà "dans les circuit", les nouveaux venus déchantent, se révèlent souvent fades, gaffeurs, et sont parfois terrifiés par leur propre imprudence ; il y aura forcément des défections et des cartons rouges. Il y a aussi l'écueil des fausses bonnes idées : en théorie, c'est bien mais sur le terrain le projet n'est que partiellement praticable ou même pas du tout ; parfois il apparaît trop élitiste, utopique, l'intention est mal perçue, déformée, mal interprétée et risque de faire trop de vagues. La soutenance d'une thèse brillante n'implique pas forcément sa réussite.
 
Bref, en ce moment ça patine. C'est normal. Tout le monde est très fatigué : la terre a tremblé, mais à l'analyse, ce n'est pas un séisme ni l'éruption du Krakatoa : juste des fissures dans l'édifice monstrueux. Il faut attendre : la vie est une longue patience (Lao Tseu) et celle politique, avec son art inlassable de tricoter et défaire, l'est encore plus. Les fustigeurs professionnels devraient sucer quelques bonbons au miel et les acteurs garder espoir, en ayant à l'esprit que "Diriger, c'est gouverner ses alliés".

Envoyé par l'auteur, 9 août 2017
THIBAUT Francoise

Née à Paris

 
Essayiste, historienne
  

Professeur des Universités 
     (Paris II et XI, Besançon, Poitiers, Montréal, Varsovie, Beyrouth, NUS Singapour, Adélaïde, South Australia) (continument depuis 1990 pour des missions)
     (Droit international, procédures européennes et internationales, droit public français, science et sociologie politiques …
Professeur
     à l’Ecole Militaire Spéciale de Saint Cyr-Coëtquidan (1993-1997)
     à L’Ecole Supérieure de la Gendarmerie nationale (Melun) (pendant 14 ans)
 
Membre correspondant de l’Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques)
Membre de l’Association française de droit constitutionnel(AFDC)
Ex Chargée de mission auprès  du Secrétariat d’Etat à l’enseignement supérieur
 
Chroniqueuse pour Canal Académie : plus de 100 émissions 
     Principalement consacrées à
     La Zone Pacifique, Asie du Sud Est, Japon, Singapour, Australie et Nouvelle Zélande
     L'histoire des découvertes, navigateurs et naturalistes (devenus académiciens)
     L'économie et socio-politique contemporaines
     Le 1er Empire français (avec Jean Tulard)
 
Ouvrages
Le virtuel et l’archaïque (1990)
Voies de passage et communications internationales (Ellipse) (1991)
Le cinéma de Louis Malle, une permanente transgression (Presses Univ. d’Aix–M.) (1994)
Métier militaire et enrôlement citoyen (PUF) (1998)
Le Japonais chante tous les matins (Publibook) (2005)
La Finlande, politique intérieure et neutralité active (LGDJ) (épuisé- non réédité)
 
Distinctions
Chevalier de la Légion d’honneur
Chevalier des Palmes académiques

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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