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Il faut une stratégie industrielle

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Il faut une stratégie industrielle française
 
CHRONIQUE - La France n’a eu que de modestes "politiques industrielles", qui n’ont jamais servi qu’à placer des sparadraps dans des secteurs structurellement condamnés, afin d’afficher le sauvetage (toujours provisoire) de quelques emplois.
 
Il y a vingt ans, les Chinois admiraient encore l’industrie française. Ils nous enviaient nos "quatre A" : Alstom, Alcatel, Airbus, Areva. Aujourd’hui, ils ne nous en envient plus qu’un seul A. C’est Airbus, dont ils essaient de soutirer les secrets technologiques par tous les moyens.
Il y a seulement une génération, Alcatel caracolait dans le monde comme la plus brillante entreprise de télécommunications. Elle a fondu, à coups de dépeçages, de plans sociaux, de fusion, d’absorption. Aujourd’hui avalée par Nokia, elle n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut. Parallèlement, Huawei, qui n’était à l’époque qu’un distributeur provincial chinois, est devenu un géant technologique mondial, en avance sur tous ses concurrents en matière de 5G.
Quelle explication à ce désastre pour l’économie et l’emploi français ? Les Chinois ont une stratégie industrielle, alors que la France n’en a pas. Elle n’a eu que de modestes "politiques industrielles", qui n’ont jamais servi qu’à placer des sparadraps dans des secteurs structurellement condamnés, afin d’afficher le sauvetage (toujours provisoire) de quelques emplois. La France aurait pu faire d’Alcatel (l’ancienne Compagnie générale d’électricité) un champion industriel mondial de la taille de Huawei dans les télécommunications. Par manque de stratégie, par peur d’investir, par naïveté quant à la férocité de la concurrence mondiale, la France a laissé passer sa chance. C’était l’époque où le patron d’Alcatel rêvait d’une "entreprise sans usines" et où, à Matignon, l’on imaginait une économie française reposant sur les services. Longtemps la France officielle fit la politique de l’autruche. Elle refusa de constater, puis d’analyser, son décrochage dramatique par rapport à son voisin allemand, en termes de production industrielle, de comptes publics, de balance commerciale. Elle nia l’évidence : c’est l’innovation et l’industrie qui sont facteurs de croissance ; les services ne font que suivre.
 
Les Chinois ne sont pas les seuls à disposer d’une stratégie industrielle - qui chez eux s’appelle "made in China 2025", et qui vise à moins dépendre de la technologie occidentale. L’Allemagne, également, dispose d’une stratégie industrielle. Elle s’appelle "industrie 4.0" et est mise en œuvre par le ministère fédéral de l’Économie à Berlin. Il s’agit de digitaliser toutes les lignes de production, de créer une communication constante entre la production et les clients, au point de pouvoir fabriquer à la carte, sans augmentation de prix significative par rapport aux productions de masse standardisées. Incitée par le gouvernement fédéral à Berlin, l’industrie allemande investira 40 milliards par an dans la digitalisation des lignes de production, à partir de 2020.
Est-ce à dire que la France devrait élaborer une stratégie industrielle pour elle seule, sans considération pour son appartenance à l’Union européenne ? Bien sûr que non. On ne peut pas affronter les géants américains et chinois sans une taille minimum. Mais faisons confiance aux industriels et ne demandons pas aux fonctionnaires de l’UE ce qu’ils ne peuvent pas faire : concevoir des projets concrets, pour les exécuter ensuite dans les moindres détails. Les structures communautaires ont démontré, à une exception près (le programme de GPS européen Galileo où les Européens devraient au moins égaler les performances du GPS américain), qu’elles sont impropres à susciter de véritables percées technologiques.
Depuis 1958, la Commission européenne a dépensé pour l’innovation bien davantage que l’Arpa américaine (devenue ultérieurement Darpa). Créée par Eisenhower comme une agence d’innovation de rupture - en réaction au choc que fut le succès soviétique du Spoutnik -, la Defense Advanced Research Project Agency du Pentagone a consacré, au cours de son histoire, quelque 58 milliards de dollars actualisés à différents projets. Mais quel succès ! Elle est à l’origine des microprocesseurs, d’Internet - dont le nom initial était Arpanet -, des premiers prototypes d’avions furtifs, de percées majeures dans l’intelligence artificielle. Les clés du succès de la Darpa depuis 61 ans ? Des responsables non fonctionnaires choisis pour leur expertise scientifique ou industrielle, dont les mandats sont limités dans le temps. Un circuit de décision court et la capacité d’arrêter rapidement les programmes voués à l’échec.
Faisons preuve désormais d’imagination et de créativité, en raccourcissant les circuits bureaucratiques. Le nucléaire et l’espace doivent être préservés mais reformatés. Le défi de la 5G doit être relevé. Pas seulement par la protection mais aussi par l’industrie européenne. Seul l’État peut l’initier. Souvenons-nous du projet franco-allemand Airbus, dont le principe a été approuvé par l’un des derniers conseils restreints présidés par le général de Gaulle en 1969…

Paru dans Le Figaro, 9 juillet 2019
GIRARD Renaud

Né le  
 
 




Journaliste, reporter de guerre et géopoliticien français
 
 
Ecole normale supérieure (Ulm)
Ecole nationale d'administration (ENA)
Officier de réserve (après une formation à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr)

 
Grand reporter international et reporter de guerre au journal Le Figaro depuis 1984

 
A couvert la quasi-totalité des grandes crises politiques et des conflits armés depuis trente ans.
Notamment reconnu pour sa couverture des guerres
     à Chypre, en Asie centrale, en ex-Indochine, au Maghreb et au Sahel, dans les Balkans, au Proche et au Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, dans le Caucase et en Libye.
Se rend en Afghanistan pour y couvrir la lutte contre les Soviétiques et y rencontre le commandant Ahmed Chah Massoud (années 1980).
En Somalie au moment de l'intervention militaire des États-Unis (1993).
Au Rwanda dès le début du génocide de 1994.
Coincé en Tchétchénie, traverse à pied dans la neige (avec le photographe Olivier Jobard) la chaîne du Caucase vers la Géorgie afin d'échapper à l'Armée russe (hiver 1999-2000)
Au Venezuela pour y couvrir le référendum sur la modification de la Constitution et passe plusieurs jours au contact d'Hugo Chavez, le chef d’État vénézuélien (2007)
A nouveau en Somalie puis en Égypte au Caire au moment du renversement du Président Mohamed Morsi, évènement qu'il a couvert pour Le Figaro (2013)
Se rend dans la bande de Gaza pour y couvrir le conflit entre Israël et le Hamas (2014)
En Libye, (2011, 2013 et 2015)
En République Démocratique du Congo où il rencontre Moïse Katumbi, alors gouverneur de la province du Katanga (2015)
 

Conférencier et médiateur international
Professeur de stratégie, de géostratégie et de relations internationales à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po)
Membre du Comité de rédaction de la Revue des deux Mondes, éditorialiste à Questions Internationales
Auteur de livres sur le Moyen-Orient, le Pakistan et l'Afghanistan et d'essais sur les relations internationales, a également développé sa propre théorie géopolitique
 
 
Ouvrages
Pourquoi ils se battent ? : Voyage dans les guerres du Moyen-Orient (2005) Prix Montyon de l'Académie française
La guerre ratée d'Israël contre le Hezbollah (2006)
Retour à Peshawar  (2010)
Le Monde en marche (2014)
Que reste-t-il de l'Occident ?, avec Régis Debray (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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