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Le roi de cœur

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Le roi de cœur
 
Jeudi 26 septembre, milieu de journée, gare Saint-Lazare, je suis assis dans le grand hall du 2ème étage où j’attends un train… un SDF s’avance vers moi et, le regard perdu dans le lointain, m’annonce dans un murmure : "France-Info vient de le dire… Jacques Chirac est mort… France-Info l’a dit". C’est ainsi que j’apprends brutalement la disparition de notre ancien Président. Que cette mort soit annoncée par un tel messager demeurera pour moi une sorte d’écho à cette proximité naturelle que Jacques Chirac affectionnait pour les plus humbles. Je pense aussitôt à Anne-Dao, rescapée des boat-people cambodgiens, dont il croise le regard mouillé de larmes à l’aéroport où il est venu accueillir un groupe de réfugiés, et qu’il décide en un instant, avec son épouse, d’adopter.
 
J’entre au cabinet de Jacques Chirac en 1977 alors qu’il vient d’être élu maire de Paris. Il a 45 ans, j’en ai 31. A notre première rencontre, j’ai tout de suite l’impression d’être avec un grand frère. Pendant la dizaine d’années où je resterai auprès de lui, entre autres fonctions comme directeur-adjoint de son cabinet, ce sentiment ne se démentira jamais.
Je me souviens encore de ma première sortie avec lui, un dimanche d’un été torride, Porte Maillot, pour un congrès qui réunissait 3000 chefs d’entreprise. En remontant les Champs-Elysées en voiture, il me lance : "Et si on allait prendre un verre à une terrasse au lieu de s’enfermer au Palais des Congrès ?". Le prenant au sérieux, je lui réponds bien sûr que ce n’est pas pensable et, lui, ravi que j’ai pu le croire, se moque gentiment de ma crédulité. Quelques mois plus tard, en charge du marathon de Paris, j’ai l’idée de faire passer la course dans chacun des 20 arrondissements, ce qui provoquera le plus gros embouteillage de l’histoire de la capitale ! Loin de me le reprocher, il s’en amuse en me suggérant simplement de ne pas persévérer forcément dans ce genre d’originalité…
 
Un grand frère à l’humour décapant  qui, dans les réunions de travail, était sans doute le plus chahuteur d’entre nous, mais qui nuançait toujours ses traits qui pouvaient être féroces d’une vraie tendresse : à un de ses adjoints, maire d’un des arrondissements les plus bourgeois de Paris, qui lui reprochait un jour de ne pas assez reconnaître ses mérites, je l’entendis répondre avec un grand sourire : "Ecoute, je me ferai tuer pour toi, mais si j’avais donné l’investiture à un cheval dans ton quartier, il aurait été élu, tu le sais bien !". Et tous les deux de partir d’un immense éclat de rire, tellement la formule était juste.
Cette bonne humeur presque permanente se doublait aussi d’une très grande indulgence pour ses collaborateurs, notamment les plus jeunes dont j’étais, qualité plus que rare dans le monde politique. Je me souviens ainsi d’un voyage à Brive où, ayant confondu à la descente du train un groupe d’élus départementaux avec les chauffeurs en charge de nous conduire, il me conseilla simplement de fréquenter plus souvent les terres corréziennes !
 
Quant à sa fidélité, elle n’est plus à prouver : ayant eu l’honneur d’être, sur sa décision, pendant 20 ans, le secrétaire général de la Fondation Claude Pompidou -dont il fut trésorier puis vice-président -  je peux témoigner de son constant soutien à Claude Pompidou et à sa famille. Présent à toutes les grandes manifestations de cette magnifique fondation, assidu à ses conseils d’administration aux côtés de cette dame exceptionnelle qu’était Claude Pompidou, prenant sans cesse avec son épouse de ses nouvelles, toujours présent en cas de difficulté, il exprima, jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent, une amitié sans faille à tout ce que Georges Pompidou lui avait confié.
Mais c’est son attention et sa gentillesse, qui tenaient si peu compte du rang des uns et des autres, qui me marquèrent le plus :  chaque fois qu’il le pouvait, il s’inquiétait de notre vie personnelle. Un samedi matin, alors qu’il était à l’Elysée et que je revenais à Paris à sa demande, après quelques années d’absence, il me demanda de passer le voir.  L’huissier me fit entrer dans son bureau alors qu’un haut personnage l’attendait dans le salon voisin. Pendant plusieurs minutes, le Président prit avec luxe de détails des nouvelles de chacun de nos enfants, s’enquit de notre logement à Paris, de nos besoins éventuels, au point que, très gêné, je finis par l’interrompre en lui demandant s’il n’avait pas oublié son illustre visiteur.  Il me regarda d’un air étonné et, mettant sa main sur la mienne, me dit : "Ecoutez, après toutes ces années en province,  vous avez oublié que c’est un fichu em…".
 
Au-delà de ces anecdotes, qui ne visent qu’à s’attacher à la vérité et à la simplicité de l’homme, je n’oublie pas les deux critiques principales qui lui ont été adressées : la première en raison de son âpreté dans le combat politique, la seconde au motif de ses évolutions politiques successives.  Sur le premier point, je l’ai toujours entendu dire que la démocratie, faute d’un moins mauvais régime, reposait sur la loi de la majorité et que la conquête de celle-ci ne pouvait être que le fruit d’une lutte, sans illusion sur la possibilité d’une politique paisible et sans conflits. Sinon, comme le pensait Ionesco, il faut revenir au pouvoir monarchique où la succession par ordre de primogéniture mâle est censée régler la question…Encore que sa lucidité était grande au point qu’il me fit prendre un jour l’engagement - engagement tenu - de ne jamais adhérer… à un parti politique. Sur le second point, qui est incontestable, il faut bien comprendre que Jacques Chirac se méfiait de toutes les idéologies et ne voulait jamais s’enfermer dans un système théorique quelconque. Il était rétif même aux programmes, ce qui, d’ailleurs, a donné lieu à un contre-sens sur sa formule "les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent". Il souhaitait être libre et considérait le pragmatisme comme la meilleure manière de s’adapter aux attentes variables du suffrage universel, ce qui explique aussi sa réticence au réformisme "chamboule-tout". Peut-être plus à l’aise dans la conquête du pouvoir que dans son exercice – mais n’est-ce-pas là une des limites les plus manifestes du régime démocratique- il n’en reste pas moins celui qui, à Paris, a su démontrer, contre toutes les prédictions, que la création d’une mairie allait se révéler un immense succès. Et ce premier maire de la capitale en fut sans conteste le plus grand. Comme il reste, par son attention si particulière aux "vrais gens" ce roi de cœur si proche du cœur du peuple de France.

Envoyé par l'auteur, 28 septembre 2019
BOLUFER Jean-Paul

Né en 1946
Marié - 5 enfants
 




Préfet honoraire


Institut d’études politiques de Paris
Ecole nationale d’administration
Institut des hautes études de défense nationale.
 


Maire-adjoint de Colombes (Hauts-de-Seine)
Conseiller métropolitain du Grand Paris
Conseiller territorial de la Boucle Seine-Nord
 
Chargé de mission au Secrétariat général de la défense nationale (1974-77)
Chef-adjoint puis directeur-adjoint du cabinet de Jacques Chirac à la Mairie de Paris (1979-86)
Directeur de cabinet
     de la secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre chargée de la francophonie,  Lucette Michaux-Chevry (1986-88)
Directeur général des services et directeur de cabinet
     du président du conseil régional de Midi-Pyrénées, Marc Censi (1989-96)
Préfet, directeur de cabinet du préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris (1996-97)
Préfet, directeur des Journaux officiels de la République française (1997-2007)
Directeur de cabinet du ministre du logement et de la Ville, Christine Boutin (2007)
Contrôleur général économique et financier [Ministère de l'Economie et des finances] (2008-2012)
 
Ancien maître de conférences
     à l’Institut d’études politiques de Paris,
     à l’Ecole nationale d’administration,
Ancien chargé de cours à l’université Paris-2 et à la faculté de droit de Nice,
Professeur, responsable de la filière droit-sciences politiques, depuis 2008
     à la faculté  libre de droit, d’économie et de gestion de Paris (FACO)
Secrétaire général de la fondation Claude Pompidou (1980- 1989 puis 1996-2007)
 
Fondateur du Cercle de la Cité, président du club Dialogue et humanisme et du club Témoin
Officier de réserve
 
Ouvrages
Co-auteur de "Projet pour la France", édition Livre-Essor (Prix renaissance 1984)
 
Distinctions
Chevalier de la légion d’honneur
Officier de l’ordre national du mérite

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