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Brexit
 
"Il ne faut pas que vous sous-estimiez l’Angleterre. C’est un curieux pays, dont peu d’étrangers parviennent à comprendre la mentalité. Ne la jugez pas d’après l’attitude de son gouvernement actuel. S’ils sont confrontés à un grand défi, vous verrez de combien d’actions inattendues sont capables ce même gouvernement et la nation anglaise." Ces paroles ont été prononcées par Churchill. Elles étaient adressées à Ribbentrop, ambassadeur d’Allemagne à Londres, en 1937, alors que le gouvernement Chamberlain semblait incapable de définir une politique cohérente face aux ambitions continentales du Reich. Elles me reviennent à l’esprit en observant l’incapacité de Theresa May à faire un choix clair dans ses négociations avec ce même continent rassemblé dans l’Union européenne. Nous sommes tentés de tourner en dérision l’indécision des dirigeants anglais, leurs divisions et leur irréalisme. Ne sous-estimons pas l’Angleterre ! Le "Brexit" est considéré aujourd’hui comme une lubie du peuple britannique, alléché par les promesses fallacieuses de démagogues irresponsables, et dont les conséquences seront catastrophiques  pour lui mais légères pour les continentaux.  Il se pourrait que, dans quelques années, les évènements conduisent à l’inverse.
 
Je ne cherche pas à faire un parallèle entre Adolf Hitler et Jean-Claude Juncker, ni entre Ribbentrop et Barnier. Je ne songe pas davantage à rapprocher la domination brutale du IIIe Reich et l’expansion pacifique de l’Union européenne sur les mêmes terres continentales.  Mais, dans un cas comme dans l’autre, l’Angleterre se trouve seule face à un grand défi. Je parie qu’aujourd’hui comme il y a quatre-vingt ans, ses divisions et ses hésitations ne dureront pas. Son peuple retrouvera son unité et son gouvernement sa détermination. Alors l’Union européenne, aujourd’hui si sûre d’elle-même, verra de quelles actions inattendues la nation anglaise est capable. Elle pourrait, à son tour, avoir à faire face à des défis qui mettront sa solidité à rude épreuve.
 
Allons au-delà des apparences et des idées reçues.  Qu’est-ce que "l’espérance européenne" dont Monnet puis Delors et aujourd’hui Juncker ont été les artisans ? Une organisation collective dans laquelle nos nations abandonnent des morceaux de leurs souverainetés à un collège de technocrates supposés agir en vue de l’intérêt supérieur de l’Europe. Son but proclamé est la paix perpétuelle entre nos peuples et une prospérité partagée équitablement entre tous. Les évènements récents ont montré qu’il y avait une forte dose d’illusion dans l’ambition des technocrates. Mais leur erreur fondamentale a été, dès le début, d’avoir cru possible d’arracher des pans de souverainetés nationales sans de virulents chocs en retour.
 
Qu’est-ce qu’une nation ? Un mystère. La rationalité des experts de Bruxelles n’y a pas accès. Elle n’en saisit que les aspects extérieurs comme le produit national brut ou la balance des paiements. Nos nations d’Europe sont toutes nées dans l’obscurité d’évènements historiques très anciens. Leur raison d’être s’enveloppe de brouillard. A l’encontre des prévisions objectives, elles ont survécu aux pires épreuves que les siècles leur ont infligées. Leur finalité nous est inconnue. Elles sont sensibles à tout ce qui touche leur souveraineté même quand celle-ci semble inefficace. En proclamant qu’ils ont percé ce mystère et qu’ils conduisent les souverainetés nationales à se fondre dans une souveraineté unique et définitive qui est celle de l’Union européenne, les technocrates de Bruxelles s’abusent. Il n’est pas en leur pouvoir de soumettre l’irrationnel à leur autorité.
La nation anglaise vient de le prouver. Sa souveraineté était l’une des plus anciennes d’Europe et la mieux établie. Elle a toujours lutté avec obstination contre les dangers intérieurs et extérieurs qui menaçaient de la réduire. Elle n’a adhéré au système de Bruxelles qu’après de longues hésitations. Elle n’a cessé de renâcler contre les tentatives insistantes des technocrates pour étendre leur pouvoir au détriment du Parlement de Westminster. Mais sa sourde résistance n’a pas été comprise. On a préféré, dans les milieux continentaux, y voir une excentricité insulaire sans conséquence. Excédée de sentir sa souveraineté de plus en plus étouffée, l’Angleterre a décidé, il y a presque trois ans, de reprendre son destin entre ses mains. Elle savait que le prix en serait lourd. Mais tant pis pour les avantages financiers et commerciaux que l’Union européenne apporte ! Elle a choisi de sacrifier une part de son bien-être à la reconquête de sa liberté.
Telle est le sens profond du vote populaire de juin 2016. Il mérite le respect. Imaginer que la nation anglaise reviendra en arrière pour préserver des subventions agricoles ou des exportations de véhicules, c’est ignorer la force de son aspiration à redevenir pleinement elle-même.
 
Aveuglés par l’idéologie de Bruxelles, la plupart des dirigeants continentaux n’arrivent pas à saisir la vraie raison du "Brexit". Au lieu de le voir pour ce qu’il est, c'est-à-dire un acte hautement politique, qui appelle une négociation elle aussi politique, ils ont laissé la Commission européenne et le Parlement européen s’emparer du dossier et rabaisser l’enjeu à leur niveau de compréhension, qui se limite à des marchandages techniques. La méthode suivie par Barnier a consisté à fixer d’abord les modalités financières de la rupture du marché unique. Une fois cette affaire réglée, il prévoyait de se tourner vers l’avenir et de mettre au point un nouvel accord commercial entre l’Union européenne et l’Angleterre. Il n’a pas pu aller loin. Dès la première étape, sa manière de faire s’est brisée sur des écueils politiques dont l’existence lui était passée inaperçue. Mais faut-il s’étonner que des technocrates buttent sur ce qu’ils sont incapables de comprendre ?
Au jour où ces lignes sont écrites, nous ignorons si le traité qui doit sceller la fin de la première étape, sera approuvé par le Parlement britannique. Mais cela n’a guère d’importance. Ce qui est grave pour l’Angleterre comme pour les nations du Continent, c’est l’absence de toute perspective politique dans les relations entre le Royaume Uni et l’Union européenne. Aucun accord technique, si soigneusement négocié qu’il soit, ne peut combler un tel vide. S’il persiste, alors il sera à craindre que la nation anglaise, se sentant isolée et vulnérable, soit obligée de défendre sa souveraineté contre un continent qui la repousse. Elle l’a fait jadis et l’a toujours emporté. Qu’en sera-t-il cette fois ? Elle ne manquera pas d’alliés chez les peuples d’Europe dont les technocrates de Bruxelles brident les souverainetés et contrarient les aspirations. L’Union européenne ira vers un avenir d’autant plus hasardeux que la cohésion et la détermination auront changé de camp.   

Envoyé par l'auteur, 21 mars 2019
Publié dans Avec l'Europe
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Intelligence artificielle : un très ancien débat
 
Quelque peu agacé par l’engouement actuel pour l’intelligence artificielle, présentée comme une grande nouveauté, je suis retourné voir ce qu’en disait il y a une quarantaine d’années l’un de ses grands promoteurs et annonciateurs, le prix Nobel d’économie 1978, Herbert Simon.
Simon a vécu à Pittsburg, à l’époque ville très centrée sur la métallurgie, et ses travaux en tant que professeur à l’université Carnegie Mellon ne se limitèrent pas à l’économie : il reçut aussi le prix Turing en informatique, et le prix de l’association américaine de psychologie. Son véritable champ de recherche était la prise de décision : comment décidons-nous de faire ceci plutôt que cela ?
 
La rationalité procédurale
Les économistes ont d’abord raisonné sur un être humain qu’on ne rencontre guère dans la rue, homo economicus, censé posséder toutes les informations requises pour faire rationnellement le meilleur choix possible de son point de vue, à savoir celui qui maximise son "utilité". Bien sûr, trois questions se posaient : Madame Michu a-t-elle effectivement toutes les informations nécessaires ? est-elle capable de les traiter ? et sait-elle vraiment ce qui est bon pour elle ?
Les économistes n’étant pas tous ignorants des réalités, ils ont pour la plupart assez vite admis que nous sommes rarement en situation d’information parfaite, que nous commettons des erreurs de traitement de l’information, et que nous n’avons pas forcément une idée très claire de ce que nous attendons de la vie. Beaucoup de travaux ont donc été effectués pour rapprocher de la réalité le modèle homo economicus. La théorie des asymétries d’information tient compte par exemple du fait que, quand deux personnes signent un contrat, elles ne détiennent pas les mêmes informations : souvent l’employeur est un peu "short" sur les capacités réelles du candidat à tel poste, et le postulant sur ce qu’il aura exactement à faire. Mais il arrive aussi qu’un recruteur perspicace voit chez la personne en face de lui des potentialités dont celle-ci n’avait pas conscience.
 
Simon est devenu célèbre par son idée de rationalité procédurale, très simple dans son principe : nous adoptons un comportement qui, le plus souvent, selon notre expérience, conduit à un résultat acceptable. En somme, "le mieux est l’ennemi du bien", contentons-nous du bien. Et cette idée de rationalité procédurale conduit au recours à l’intelligence artificielle : dans certains domaines, la machine nous est supérieure ; elle peut constituer une aide à la décision, intéressante par sa capacité à effectuer rapidement des calculs et des recherches d’informations dans d’énormes bases de données. Ce n’est pas pour rien que les trois composants essentiels d’un système informatique sont le processeur, qui exécute les programmes ; la mémoire, qui est une première base de données ; et la connexion à internet, qui ouvre l’accès à de nombreuses autres sources d’information.
 
Intelligence artificielle et intelligence "tout court"
La capacité d’apprentissage des systèmes d’intelligence artificielle, dont on nous rebat aujourd’hui les oreilles, avait été parfaitement détectée par Herbert Simon, il y a déjà quatre décennies. En revanche, il était trop intelligent pour ne pas reconnaître en parallèle les rôles de l’intuition et de l’adaptation des préférences ou des objectifs.
Il avait fort bien vu que le problème numéro un, déjà à son époque, était l’extraordinaire abondance de l’information, l’incertitude et l’ambiguïté qui l’accompagnent souvent, et la difficulté inhérente au choix des informations pertinentes. Traiter beaucoup d’information peut être résolu par l’accroissement de la capacité de calcul des ordinateurs ; en revanche, il est très difficile de démêler dans le flot des informations celles qui sont à la fois fiables et pertinentes pour le problème que l’on veut résoudre. Il suffit de faire des recherches sur internet pour voir à quel point cela est vrai. Trouver les restaurants ouverts dans tel quartier n’est pas un problème ; en revanche, si vous vous intéressez aux comptes de l’Etat ou des organismes de sécurité sociale, l’avalanche de chiffres sous laquelle vous êtes immédiatement enseveli n’a d’égal que le manque de pertinence des données disponibles, souvent récoltées en utilisant des concepts inappropriés.
 
Une interview d’Herbert Simon par Alain Vernay publié dans Le Figaro du 21 mars 1981 (donc il y a 38 ans jour pour jour) témoigne cependant de l’enthousiasme naïf qui habitait ce grand économiste à propos de l’intelligence artificielle, comme elle habite aujourd’hui tant de nos contemporains. Le journaliste lui avait raconté l’histoire d’habitants de la Nouvelle-Guinée qui, durant la seconde guerre mondiale, voyant atterrir chez eux d’énormes avions ravitailleurs de l’armée américaine, s’étaient mis à rendre un culte à ces êtres fantastiques ; dans la foulée, il lui avait demandé "si la programmation des ordinateurs dans le but de leur faire faire des activités humaines à leur façon" n’allait pas produire des effets du même genre. La réponse de Simon avait été, selon Vernay : "L’homme s’est habitué à Copernic. Il s’est habitué à Darwin. Il lui faudra bien s’habituer à ce que l’ordinateur comprenne sa pensée et raisonne en termes de fins et de moyens à propos de n’importe quel problème exposé sous forme générale."
 
Ne soyons pas adorateurs d’un veau d’or !
J’ai un immense respect pour Simon, et je pense qu’il avait entièrement raison de nous remettre les pieds sur terre en nous rappelant que "l’homme réel se borne à chercher des solutions satisfaisantes". Mais je crois comme Alain Vernay que sa foi en l’intelligence artificielle est semblable à celle des Papous rendant un culte aux gros porteurs de l’US Army. Le fait que nombreux sont nos contemporains à partager cette adoration me parait regrettable, et même inquiétant. Le succès des ouvrages d’Hariri, Sapiens puis Homo Deus, est doublement instructif : primo, il montre que la conception de l’homme comme système de gestion de l’information capable d’évoluer et de se perfectionner en utilisant toutes sortes d’outils et de prothèses rencontre une large audience ; secundo, il nous montre combien nous sommes disposés à accepter cette conception dès lors que l’on nous fait miroiter la perspective d’un "homme augmenté".
 
Nous devons nous servir des instruments numériques les plus sophistiqués, mais pas les adorer. Ce ne sont que des créatures. L’intelligence humaine, elle, est créatrice. S’agissant du jeu d’échec, la puissance de calcul des ordinateurs a pu les faire gagner face à l’intelligence des champions, mais cela prouve seulement ce que l’on peut apprendre de n’importe quel silex taillé par nos lointains ancêtres : l’homme est capable de renforcer ses capacités en créant des outils. L’homme augmenté existe depuis des millénaires. Et il est tenté d’adorer ce qui l’augmente. C’est une erreur. L’intelligence artificielle est notre créature, elle ne doit pas devenir notre veau d’or.

Envoyé par l'auteur, 24 mars 2019
Publié dans A tout un chacun
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Paris n'est vraiment plus Paris
 
C'est pour une fois un titre mondial dont on se serait passé. Paris est - avec Singapour et Hongkong - la ville la plus chère du monde. Dans les palmarès précédents, qui ne prenaient en compte que l'immobilier, Paris était la plupart du temps devancée par Londres ou New York, mais cette fois, les auteurs de l'étude de l'Economist Intelligence Unit (EIU) ont aussi tenu compte du prix d'autres produits et services, tels la nourriture, les voitures, ou les loyers. Cette étude sort quelques jours après le saccage de l'avenue des Champs-Elysées par des bandes de militants gauchistes militarisés, sous l'œil passif, et parfois même approbateur, de "gilets jaunes" qui investissent samedi après samedi "la plus belle avenue du monde". Cette conjonction d'événements n'est sans doute pas fortuite. Paris faisait jadis les révolutions ; aujourd'hui, elle les subit. Le Paris populaire des faubourgs se révoltait et menaçait le pouvoir ; aujourd'hui, la France populaire des périphéries vient dans Paris menacer le pouvoir.
 
Pendant des siècles, les classes sociales se mélangeaient dans les quartiers, les rues et les immeubles. Les distinctions sociales s'exprimaient dans ce monde sans ascenseur par la hauteur des étages où les pauvres devaient se hisser. L'historien Philippe Ariès nous a appris qu'à partir du XIXe siècle, la bourgeoisie, refusant la promiscuité avec les "classes laborieuses, classes dangereuses", avait pris ses quartiers dans les nouveaux immeubles de l'ouest de la ville. Nous vivons la fin de cette histoire : les classes populaires ont été chassées de toute la cité, y compris de l'est de Paris, remplacées par les "bobos" et les immigrés, les "très aisés" et les "très aidés".
La volonté des "gilets jaunes" de défiler sur les Champs-Elysées est le symbole d'une réappropriation des cœurs des grandes villes d'où la mondialisation les a chassés : la mondialisation du haut par le coût de la vie ; la mondialisation du bas par l'immigration venue du sud de la planète.
 
Toutes les métropoles du monde connaissent le même sort. C'est là qu'arrivent les flux de richesses et c'est là que se noue l'alliance entre les "vainqueurs de la mondialisation" et leurs "domestiques", immigrés venus servir les nouveaux maîtres du monde, garder leurs enfants, leur apporter des pizzas, ou travailler dans les cuisines de leurs restaurants, au détriment des peuples occidentaux.
Paris y ajoute une particularité : elle fut la capitale de l'Etat-nation le plus centralisé du monde. Les élites de tout le pays se concentraient dans quelques rues. Désormais, Paris est une ville-monde, plus vraiment une ville française. La maire de Paris, la socialiste Anne Hidalgo, est l'incarnation de ce nouvel état d'esprit cosmopolite, qui se sent plus proche de ses collègues de Londres, de New York, que de Tarbes ou Montauban. Elle est citoyenne du monde et s'empresse de multiplier les camps de migrants. Paris a fait la France pendant mille ans. Elle la défait désormais sans état d'âme.

Paru dans Le Figaro Magazine, 22 mars 2019
Publié dans Du côté des élites
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Ces prénoms qui disent l'avenir de la France
 
"Le prénom est un marqueur culturel. Il est partie intégrante d'un complexe sociologique, qui renvoie à des sensibilités régionales (ou nationales), à des logiques familiales, à des modèles de conduite, à des genres de vie. Par voie de conséquence, les transformations de la prénomination se présentent à nous comme un élément notable et un indicateur précis des changements vécus par une société."
Cette phrase est de l'historien britannique John Dickinson. Elle trône en dernière page de l'introduction du nouveau livre de Jérôme Fourquet. Le directeur du département Opinion de l'Ifop s'en sert à la fois comme caution intellectuelle et bouclier médiatique. Sa découpe sociologique de la France par l'analyse des prénoms va révéler ce que dissimulent obstinément nos élites universitaires, politiques, médiatiques à un peuple de moins en moins aveugle.
 
Fourquet s'apprête à mettre des chiffres là où d'autres avant lui ont mis des mots. Là où ceux-ci auraient dit : "La France n'est plus la France", Fourquet, ou son éditeur, le fort bien-pensant Seuil, écrit en sous-titre : "Naissance d'une nation multiple et divisée". Mais la France a toujours été une nation multiple et divisée. Elle ne cessa d'être le pays des guerres civiles et des guerres de Religion ; et Emmanuel Todd, que Fourquet apprécie à juste titre, nous a appris, en reprenant les travaux de Frédéric Le Play, que la France était le seul pays d'Europe, voire du monde, où se côtoyaient autant de modèles familiaux différents et concurrents. Alors, quoi de neuf sous le soleil ? Les prénoms, vous dis-je !
Même lorsque les Français se trucidaient au nom de Dieu ou du Roi, ou de la Liberté, ou de l'Égalité, même lorsqu'ils se partageaient entre catholiques ou protestants, blancs ou bleus, bleus ou rouges, catholiques ou laïques, gaullistes ou communistes, ils donnaient à leurs enfants les mêmes prénoms, tirés du calendrier des saints. Une loi édictée par Bonaparte, le 11 novembre an XI, les y obligeait et personne n'avait l'idée d'y contrevenir. Car le peuple français était resté, malgré toutes ces divisions, ce "peuple de race blanche, de religion chrétienne et de culture gréco-romaine" dont parle de Gaulle à Peyreffite, au début des années 1960.
 
C'est ce monde-là, cette France-là qui ont été détruits en quarante ans. Et c'est cette destruction - ou plutôt cette dislocation - que révèle l'analyse des prénoms. On comprend mieux les précautions matoises de Fourquet et de son éditeur !
Le basculement s'est fait en deux temps : d'abord, dans les années 1970, on abandonne le ciment catholique (la fameuse "morale de nos pères" dont parlait le pourtant anticlérical Ferry) avec les lois sur l'IVG, le divorce par consentement mutuel, puis, en 1982, la dépénalisation des relations homosexuelles entre un adulte et un mineur de 15 à 18 ans ; à la même époque, on autorise le regroupement familial des immigrés.
 
Le second temps a lieu dans les années 1990 : les socialistes suppriment la loi de Bonaparte sur les prénoms en 1993 ; les militants salafistes débarquent en France en même temps que la chaîne al-Jazeera ; les télés privatisées ouvrent en grand le robinet des séries américaines. Les classes populaires appellent leurs enfants Kevin et Cindy ; les immigrés musulmans continuent d'appeler les leurs Mohamed ; la bourgeoisie catholique est la dernière à respecter (paradoxe historique !) la loi de "l'usurpateur" Bonaparte ; la bourgeoisie mondialisée des métropoles envoie ses enfants dans les universités européennes ou américaines.
 
En 2016, Marie représente 0,3 % des prénoms des enfants nés cette année-là ; les prénoms musulmans constituent 18,6 % de ces mêmes prénoms en 2016. Et ces 18,6 % font en vérité 50 % et plus dans d'innombrables quartiers, banlieues de métropoles mais aussi villes moyennes, jusque dans des départements entiers comme la Seine-Saint-Denis, qui deviennent ce que l'écrivain algérien Boualem Sansal appelle "des républiques islamiques en herbe". L'avenir est écrit dans ces chiffres. Chaque diaspora a sa stratégie d'"intégration" : 95 % des personnes ayant un nom arabo-musulman ont aussi un prénom arabo-musulman ; 75 % des Asiatiques nés en France ont un prénom français.
 
Autour de cette découpe par les prénoms, on retrouve toutes les divisions françaises qui sont autant de béances, économiques, sociales, sécuritaires, culturelles, scolaires, politiques. Tout l'intérêt du livre de Fourquet est de mettre ces bouleversements culturels en face des transformations économiques, sociologiques et surtout politiques qu'a connues le pays. La France des Kevin se tient chaud au Front national (comme une révolte patriotique contre leurs parents américanisés ?). La France des Mohamed a rejoint chez Mélenchon les jeunes diplômés précarisés et les ouvriers cégétistes ; elle va inexorablement lui imposer sa loi démographique. La France des "Erasmus" a fait la gloire de Macron, tandis que la France des retraités, la dernière génération à avoir connu la France d'avant, a sauvé Fillon de l'humiliation.
 
Bien sûr, tout cela doit être nuancé et Jérôme Fourquet le fait avec sérieux et professionnalisme ; mais les grandes tendances sont bien là. Elles se retrouvent dans toutes les démocraties occidentales et expliquent l'affrontement entre "populistes" et "progressistes". Entre "somewhere" et "anywhere". Le clivage droite-gauche est bien mort, et les partis politiques qui l'incarnaient aussi, car la sociologie française d'avant qui les sous-tendait a été engloutie. Macron, à la tête de son bloc libéral-élitaire, va rassembler tous ceux qui ont intérêt à ce que se poursuive ce que Fourquet appelle l'"archipélisation" de la France. Au nom d'un prétendu "rassemblement", il aggravera la dislocation du pays. Son destin politique est écrit dans les prénoms. Au nom du "vivre-ensemble", il bénira la séparation.
 
Notre auteur s'oblige à un optimisme de bon aloi : "Les géographes définissent un archipel comme un ensemble d'îles relativement proches les unes des autres, la proximité se doublant le plus souvent d'une origine géologique commune. […] À l'image des îles d'un archipel, ces populations vivent à l'écart les unes des autres, tout en entretenant bien sûr des rapports entre elles. […] Elles partagent un certain nombre de références communes, ce qui ne serait plus le cas dans une société communautarisée." D'avance, le pourtant socialiste François Hollande lui a répondu, en se confiant, quand il résidait à l'Élysée, à des journalistes : "Tout cela finira par une partition."

Paru dans Le Figaro, 7 mars 2019
Publié dans En France
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De la Chine (3)   
Visible et Invisible
 
Les Livres Blancs de Monsieur Xi – en 2017 – et leurs projets de long terme, l'exposé de l'inaltérable progression de l'OBOR, les lénifiantes affirmations de "main tendue" furent un enchantement, dignes des plus beaux opéras traditionnels. Ensuite, 2018 nous offrit quelques sujets de fierté (les villes nouvelles, telles Rongcheng), un bienveillant tutorat auprès de la Corée du Nord dans ses tumultueuses relations avec la présidence nord-américaine et quelques perplexités relatives aux droits humains, à la sauvegarde de l'environnement et à l'emprise sur la Mer de Chine.
Soudain 2019 s'ouvre sur 2 coups de tonnerre : la "petite phrase" du Président XI, à l'adresse de Taïwan et de la communauté internationale toute entière lors de son discours solennel du 2 Janvier "...la Chine doit être réunifiée ... " ; le lendemain 3 janvier, la divulgation de l'arrivée sur la face cachée de la Lune d'une sonde chinoise ultra sophistiquée, confirme les sidérants progrès des technologies chinoises.
 
De fait, les recettes appliquées par le Parti et son emblématique président ne sont pas tellement innovantes et ne font que continuer celles préconisées par Den Xiaoping à la fin des années 70 (après les échecs successifs du Grand Bond en Avant et les plus grosses sottises de la Révolution Culturelle) : l'ouverture au monde et à la modernité, le développement des villes et l'éducation des campagnes… Mais cela a pris un tour nouveau, lié à la formidable évolution des moyens matériels et la maitrise -  désormais acquise – de super technologies nouvelles.
Après avoir été "l'usine du monde", la Chine s'applique à être désormais "sa propre usine", destinée à alimenter en tous domaines un marché intérieur gigantesque (potentiellement 4 fois le marché européen), tout en continuant à inonder le reste du monde de ses productions, non plus "ordonnées" de l'extérieur, mais ciblées. Bien sûr, les bénéfices colossaux du marché international doivent continuer : il faut gérer ensemble ces 2 facettes, car elles dépendent l'une de l'autre. S'il y a eu un léger "tassement" des exportations en 2017/18, dû à la relative mauvaise santé des Occidentaux et à la calamiteuse "America first", les différents marchés restent florissants, de même que le relais bancaire chinois reste très apprécié des politiques mondiales. L'entrée – tardive mais fracassante – de la Chine dans l'OMC implique l'évolution inéluctable de la vénérable institution, dépassée à la fois par ses nouveaux intervenants et les techniques de relations à "grande rapidité". Rester assis sur un tas de devises n'a plus grand sens.
 
Bien sûr, le formidable cheminement des communications vers l'Ouest déploie ses ambitions commerciales, technologiques et humaines : la Belt jusqu'à Duisbourg et ses annexes, les trains hebdomadaires Anvers - Beijin chargés de biens industriels, l'accord surprise avec le gouvernement italien (sans l'aval de Bruxelles), les gigantesques champs de panneaux solaires et d'éoliennes dans les interminables plaines de l'Asie centrale jusqu'à ce jour pratiquement inexplorée, les ouvertures dans les assurances, l'automobile, l'aéronautique (COMAC), les services, le design, les télécom, l'informatique, la robotique, le spatial, tout cela satisfait la vanité des leaders, interpelle le monde entier, insufflant une certaine crainte chez les décideurs... mais la véritable et première préoccupation des chef du Parti, le matin dès qu'ils se réveillent est l'obsession alimentaire : trouver une autre voie que celle – nécessaire mais odieuse – qui a consisté à affamer les campagnes pour que les villes-clefs de la croissance – puissent se développer...Comment nourrir et faire prospérer 2 milliards d'individus ?
L'étonnante et parfois paradoxale stratégie "tous azimuts" de la République Populaire Chinoise réside en entier dans cette préoccupation majeure : ne plus jamais revoir la famine. Sans s'encombrer d'embarrassantes annexes, on en peut distinguer les axes principaux : tout d'abord, améliorer, réhabiliter et développer les activités agricoles, non plus pour nourrir exclusivement les mégapoles, mais pour elles-mêmes et les provinces qui les animent. Ainsi, comme le Sechuan et d'autres contrées délaissées par le progrès, bénéficient désormais de la considération des autorités et voient leur niveau de vie s'améliorer de manière substantielle ; par ailleurs d'immenses zones intérieures, jusque-là ignorées font l'objet d'expérimentations agricoles prometteuses.
 
En second lieu, l'achat et (ou) l'exploitation de terres agricoles dans le monde entier complète déjà – ou complétera dans les décennies à venir – les ressources intérieures. Cela a commencé il y a déjà longtemps, (30 ans), d'abord dans la grande Afrique, délaissée par les stupides Occidentaux, et puis un peu partout, afin de diversifier les possibilités, (et parer aux éventuels troubles politiques). L'Europe, excellente contrée agricole, est fortement engagée dans ce processus (la Beauce) ; d'abord lieu de production, des établissements de transformation ont vu le jour, permettant d'envoyer vers la Chine farines, végétaux, laitages, gibiers et viandes, déjà prêts à l'emploi. Au-delà de leurs apparentes querelles, les Etats Unis vendent leurs surplus de blé, de maïs et même de riz au Parti Populaire de Chine avec une réelle satisfaction, réduisant ainsi leur déficit commercial. Les prises de participations dans les entreprises alimentaires sont nombreuses (le puissant groupe H/H dans Isigny ou l'achat de crus classés de Bordeaux et Bourgogne). Sous un angle tout aussi réaliste, début 2019, il s'avère que 28 % de la production mondiale de viande bovine est mâchée et digérée par les Chinois (peut-être agrémentée de ketchup ou de béarnaise) ce qui compense très avantageusement la baisse de consommation des Européens. L'ambition du Président Xi, pas du tout adepte du vegan, est que – sous peu – chaque Chinois "mange de la viande au moins une fois par semaine".
 
Enfin, se rendant compte de la croissance désormais absurde et contre-productive des mégapoles virant à l'extravagance (Shanghaï en est la parfaite illustration), le Parti a décidé de la création de multiples "villes moyennes satellites" dans des rayons de 150 à 300 kilomètres autour des grands pôles industriels et commerciaux. Entre les deux, des terres agricoles seront susceptibles de prospérer et nourrir les populations qui ne produisent que des algorithmes, du bitume et du papier. Cette attitude mentalement raisonnable ne fait que débuter : elle est quelque peu plombée par l'habitude de la corruption, la montée extravagante des prix des terres ou des loyers et l'expropriation brutale des anciens habitants (agriculteurs, petits commerçants, artisans) des régions ciblées. Ces villes nouvelles dont les buildings s'élèvent à grande vitesse, telles des cigarettes plantées dans la campagne, s'accompagnent aussi de vastes dévastations autoroutières, ferroviaires, de la création d'interminables hangars, déchetteries et autres nuisances peu favorables à un épanouissement heureux des esprits, des populations et de la nature.
Tout cela fait un peu désordre pour l'instant... Il faut avoir la patience d'attendre, comme le conseille Confucius.
 
L'autre aspect palpitant de l'ultra moderne aventure chinoise est son nouveau slogan "d'invincibilité" : son unité, sa croissance, son emprise sur le monde entier seraient invincibles, irrésistibles, irrépressibles... L'ascension est en effet fulgurante, l'adaptabilité à imiter, copier, puis inventer à partir des modèles proposés par les commandes des pays développés permet de mesurer le chemin parcouru en moins de 4 décennies. Les Etats-Unis en sont les premiers responsables (après avoir abandonné l'usine Japon, ils se sont massivement tournés vers l'usine Chine) et leur clientélisme leur revient maintenant dans la figure comme un boomerang mal orienté. C'est ce que symbolisent des groupes tels Huawei ou l'Agence Spatiale CNSA. On a parfois l'impression qu'une sorte de nouvelle Guerre Froide, cette fois entre les USA et la Chine est en train de recommencer, avec ses mortels excès, non plus vraiment nucléaires, mais avec la puissance spatiale. La même vanité... infantile et irresponsable …
Les progrès en tous domaines technologiques sont en effet considérables, dus à un énorme investissement dans l'éducation, la recherche des "têtes bien faites", l'abondance de la main d'œuvre, une propagande ciblée et des moyens financiers à l'aune de la réussite commerciale. Toutefois, les bémols sont nombreux, à commencer par cette fausse notion d'une Chine, que le monde entier gobe en pliant l'échine par avance. En fait il y a "les Chine" tellement différentes et multiples : ne jamais oublier les 12, puis 7, puis 3 Royaumes qui se battirent pendant des siècles, jusqu'à s'exterminer, ces peuples du Nord au Sud qui ne se comprennent pas, s'ignorent, et souvent se méprisent les uns les autres., les flux permanents de personnes déplacées, errantes, non identifiées... Le seul vrai lien est l'écriture... et le Parti, lequel fait (selon la formule de Max Weber) "tout tenir ensemble", avec sa tête de pont dirigeante aux allures de patriarche bienveillant. La corruption à tous les étages ne sera jamais éradiquée ; elle fait partie du système, de l'ADN des populations, inscrite dans les cerveaux d'une encre ancestrale. Quant au mythe occidental des Droits fondamentaux, il est illusoire, face - là aussi – aux traditions de violences exercées sur les récalcitrant et cette merveilleuse pratique de "l'effacement" des plus gênants (on l'a vu de près avec le sort réservé à ce malheureux consul à Lyon).
Allons... Il faut regarder la Chine avec bienveillance – puisque, dit-elle - elle veut notre bien, et aussi avec une certaine méfiance puisqu'elle veut peut-être aussi faire rendre gorge aux humiliations du système des Concessions... Le Dragon vaut peut-être mieux que les Dalton, et l'Europe n'est jamais qu'"une péninsule avancée de l'Asie" (Paul Valéry).

Envoyé par l'auteur, 21 mars 2019
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La retraite des fonctionnaires "actifs", un scandale comptable
 
Le haut-commissariat à la réforme des retraites vient d’examiner les conditions de départ anticipé accordées aux fonctionnaires dits "actifs". Ne nous appesantissons pas sur l’adjectif "actif" utilisé pour désigner des emplois physiquement ou psychologiquement pénibles, comme celui des CRS chargés de canaliser des manifestants excités ou celui des infirmières amenées à soulever et réconforter des malades grabataires : dans le jargon administratif, il désigne des fonctions caractérisées par ce que, dans le privé, on nomme "pénibilité". Le problème à étudier est celui du droit au départ anticipé accordé à ces fonctionnaires classés "actifs".
 
Le compte professionnel de prévention
Pour les salariés du secteur privé, la pénibilité du travail donne lieu à une compensation mesurée par des "points" inscrits sur un "compte professionnel de prévention" (C2P pour les intimes). Ce C2P est le résultat de la transformation de ce qui s’appelait jusqu’à l’automne 2017 "compte de pénibilité", transformation réalisée par ordonnance du 22 septembre 2017 signée Emmanuel Macron. Les périodes d’exposition à des conditions de travail pénibles donnent droit à l’attribution de points, dûment inscrits sur ce compte. Lesdits points peuvent servir, soit à bénéficier d’une formation, soit à être exonéré de décote lors d’un départ à la retraite anticipé.
Curieusement, cette formule n’a pas été appliquée aux fonctionnaires : il ne semble pas qu’ils aient droit à la "prévention", mot flatteur mais pas tout-à-fait exact pour désigner une formation rendant possible un changement d’activité professionnelle (1). Les 765 000 fonctionnaires "actifs" relèvent pour 59 % d’entre eux de la fonction publique hospitalière, 23 % servent l’Etat, et 18 % les collectivités territoriales ; beaucoup seraient probablement intéressés par des formations leur permettant une évolution vers des emplois moins pénibles, pourquoi ne leur donner comme compensation que le droit à une retraite anticipée ?
 
La dissimulation du coût de la pénibilité dans la fonction publique
Percevoir une pension nettement avant 62 ans, cela est un avantage pour le fonctionnaire concerné, mais c’est un coût pour les finances publiques. Toutefois, ce coût est différé : le travail pénible effectué à 30 ans est rémunéré pour une partie notable sous forme d’une promesse de quelques années de pension supplémentaires, prestations qui ne seront versées que nettement plus tard, par exemple un quart de siècle. Autrement dit, ce sont les ministres du budget ou des finances des années 2030 à 2050 qui auront à trouver les recettes nécessaires à la compensation de la pénibilité d’un travail effectué en 2019.
 
Une telle situation est très malsaine, et de plus elle constitue une entorse au principe posé par l’article 47-2 de la Constitution, qui dispose : "Les comptes des administrations publiques sont réguliers et sincères. Ils donnent une image fidèle du résultat de leur gestion, de leur patrimoine et de leur situation financière." La pension servie au cours des premières années de retraite, disons par exemple 2040 à 2044, lorsqu’elle constitue la contrepartie de la pénibilité du travail effectué dans les années 2010 à 2039, devrait clairement donner lieu à constitution de provisions durant toutes ces années.
Plus précisément, les administrations concernées devraient abonder une sorte de fonds de pension donnant aux fonctionnaires "actifs" la possibilité de percevoir une pension durant quelques années précédant l’âge "normal" de départ en retraite (l’âge dit "pivot", dans un régime moderne). Dès lors, les dépenses engagées en 2019 seraient dûment payées, sous forme de cotisations à un fonds de pension, sur les budgets 2019. Demander à nos enfants ou petit-enfants de payer à notre place, dans un certain nombre d’années, une partie du travail effectué aujourd’hui par les fonctionnaires "actifs", c’est anormal, et même inadmissible.
(1) Une véritable prévention consisterait à diminuer la pénibilité et la dangerosité des activités professionnelles dont il s’agit. Songeons à la silicose, qui a touché tant de mineurs : prévenir cette terrible maladie professionnelle, ç’aurait été mécaniser l’extraction de la houille. Donner à ces mineurs la possibilité de prendre leur retraite quand ils étaient encore assez jeunes, c’était de la compensation, pas de la prévention.

Envoyé par l'auteur, 16 mars 2019
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L’affligeant Grand débat étatico-culturel à l’École des Beaux-Arts
 
Le Grand débat a eu lieu ce 6 mars 2019 sous la Grande Verrière de l’École des Beaux-Arts, dans son monumental décor polychrome de style "éclectique". Ce lieu a connu de célèbres précédents : s’y donnèrent, en des temps plus anciens, les Assemblées Générales de Mai 68 et la confrontation houleuse de 1997. Vingt ans après, notre Révolution perpétuelle et institutionnelle des Arts a pris d’autres formes.
Sur le seuil du Palais des Études, l’Inspecteur en chef de la création, Jean de Loisy, nouveau directeur de l’École des Beaux-Arts, congratule les personnalités de la rue de Valois, massivement venues en voisins. Le débat, quoique commandé par le ministère de la Culture, est organisé ce soir par Beaux-Arts Magazine et la Fondation du patrimoine.
À la tribune on aperçoit Marie-Hélène Arbus, critique d’art et Directrice Générale de la revue Beaux-Arts, partenaire du ministère, Guillaume Poitrinal directeur de la Fondation du patrimoine. On repère aussi deux personnalités respectées, le libre et courageux défenseur du patrimoine Didier Rykner, le savant directeur de l’Observatoire des Politiques Culturelles, Jean-Pierre Saez. Fabrice Bousteau, Directeur de la rédaction de Beaux-Arts Magazine, chapeau sur la tête, à charge d’animer le débat.
 
En rang d’oignons : les subventionnés de la culture
Les inspecteurs de la création, leurs amis, obligés et subventionnés, prennent place cérémonieusement aux premiers rangs. Derrière, une foule remplit la salle, des inconnus, pour les officiels… venus les observer en curieux. Trois sujets exclusivement sont prévus : la culture pour tous, la protection du patrimoine, la direction de la création par le ministère.
Les discours coulent de la tribune, lisses et fluides sur les deux premiers sujets éminemment consensuels. Qui n’est pas pour la culture pour tous et pour le patrimoine ? Vite on s’assoupit. Mais la gêne s’installe chez ceux qui résistent au sommeil ! Vite, on ressent que les mots ne veulent pas dire la même chose pour les institutionnels des premiers rangs et pour les inconnus qui les entourent.
Le hold-up sémantique qui a assuré les pleins pouvoirs aux institutions apparaît avec évidence. Le terme Art contemporain ne désigne que l’Art officiel conceptuel. Quand le mot diversité surgit dans les déclarations, celle-ci ne peut être que sexuelle, communautaire et multiculturelle, jamais de l’ordre de l’expression artistique.  
 
Une seule définition de la culture : celle du ministère
Les responsables du système ne sont pas à la tribune… alors qui interpeller ? Que dire avec des mots à double sens ?
Rien ne se passe décidément comme en 1997. Le Monde et le ministère de la Culture avaient alors décidé de convier à un grand débat aux Beaux-Arts. L’initiative devait clore, une fois pour toutes, six mois d’insurrection intellectuelle et artistique survenue dans toute la presse, causée par un article de Jean Baudrillard publié dans Libé, titré "L’Art contemporain est-il nul ?". Oh, scandale ! Comment une telle opinion avait-t-elle pu paraître ? Que faisait la milice de la pensée ?
En 2019, le Journal Le Monde ne parraine pas l’évènement. Le débat de 1997 a laissé un goût amer, car l’histoire des idées en garde un souvenir peu honorable. Tout avait tourné au procès stalinien des intellectuels dissidents Jean Clair et Jean Philippe Domecq. Publiquement interrogés, ils ont été jugés fascistes ! La salle a ri, couvert de quolibets et hué les apparatchiks de l’estrade, qui ne s’en sont pas encore remis. Le Monde a cependant couvert le nouveau débat du 6 mars 2019 et commis un article titré avec justesse : Aux Beaux-Arts, le grand débat manque de sel. En effet, cette fois-ci, les injures du genre nazi n’ont pas résonné dans la salle, ni même le mot populiste qui l’a remplacé. La consigne : "Pas de vagues !" a été observée.
 
L’État promeut l’art dont personne ne veut
L’animateur chapeauté et la directrice de Beaux-Arts magazine s’employèrent avec modération à la déploration de cette France périphérique, qui se tient si loin des infrastructures créées par l’État pour mettre l’Art contemporain à la portée du peuple… la France n’est-elle est pas le pays en Europe où il y a le plus de centres d’AC (1), de théâtres subventionnés par l’État, au km2 par habitant… et ils sont vides. Aux premiers rangs, on acquiesce et déplore que l’État n’investisse pas davantage d’argent pour multiplier les médiateurs afin d’expliquer aux péquenauds des ronds-points le génie de l’AC. Il faut combattre l’inculture jusque dans les campagnes !
Pourtant, un examen attentif de nombre d’interventions non programmées de la salle laisse apparaître une revendication simple : nous avons soif d’art et de culture, mais nous voudrions être les acteurs libres et entreprenants de cette vie des arts et non les consommateurs au bout d’une chaîne de production dirigée par l’État et consacrée, non par le public mais par les médias.  
Ils sont parfois venus de loin pour exposer leurs actions locales et libres faites avec les moyens du bord, sans visibilité ni financements. Les initiatives ont du succès, suscitent l’adhésion quoique non estampillées du fameux logo du ministère qui entraîne à sa suite les logos des mécènes privés. C’est par exemple le bistro qui devient la salle de concert, de lecture, d’exposition, de débat de proximité, ici défendu par le cafetier de C’est déjà ça (2), venu de loin pour en parler. C’est un Café culturel associatif qui a fait des émules dans toute la France. D’autres intervenants évoquent des initiatives privées pour l’initiation musicale, théâtrale, artistique, etc. La concurrence des lieux subventionnés gratuits rend leur survie économique presque impossible. L’Art Contemporain défendu exclusivement par le ministère pompe tout l’argent public, l’argent des mécènes et la visibilité médiatique. Il n’y a aucune agressivité chez les intervenants. La question n’est même pas formulée, bien que présente : pourquoi l’art qui donne du sens à la vie n’a pas de visibilité ? Pourquoi seule la grande déconstruction de l’art et de la culture, mission de l’AC, est seule visible et subventionnée ?
Fabrice Bousteau qui donne et reprend la parole, félicite et congratule chaque intervenant et lui demande d’inscrire ses naïves idées populistes sur la plateforme prévue à cet effet par le ministère : granddebatculture.fr.
Ainsi quand l’enseignement de l’Histoire de l’Art à l’école est évoqué à la tribune par Marie-Hélène Arbus, la question est : pourquoi depuis si longtemps tout le monde est d’accord sur l’enseignement de l’Histoire de l’art à l’École mais cela n’aboutit pas vraiment ?
On remarque un grand silence derrière, dans la salle. Mais aux premiers rangs, on déplore, on discute… l’ex ministre Jacques Aillagon conclut qu’il faut tout simplement davantage d’argent ! En réalité, la force d’inertie vient de ce que personne ne veut de l’enseignement tel qu’il est conçu par les ministères concernés où il s’agit d’initier les scolaires à une réception conceptuelle, critique et dé-constructive de cet art traditionnel considéré comme trop élitiste. Il ne peut être question de l’enseigner sans l’accompagner de l’initiation à la pratique déconstructiviste de "l’Art contemporain", menée par des artistes agrées par le Ministère de la Culture. Le but étant d’éviter l’enseignement de cette connaissance par des historiens d’art. 
 
Un Grand débat confisqué
Décidément les fonctionnaires participants actifs de la salle ne comprennent pas qu’une culture, un art, cela ne s’impose pas de force. Deux grands échecs en ce siècle, en URSS, en Chine, le confirment : la terreur a été impuissante. L’argent risque de l’être aussi. Adhérer à une expression artistique est chose simple : si le créateur éveille l’attention, la sensibilité, l’affinité d’âme, le public se l’approprie. L’histoire de l’art ne semble pas confirmer les analyses de Karl Marx ou du sociologue Pierre Bourdieu. Nous venons de connaître quarante-deux ans de dirigisme d’État dans ce domaine, le public ne suit toujours pas. Autre est son désir !
La ligne de fracture est ce soir-là palpable dans la salle. Les institutionnels ont d’autres soucis, ils ont quitté la réalité, croient qu’elle est comme ils la déclarent. Pourtant ils ne sont plus la référence, le haut marché les tient.
Peu à peu le public las, quitta la salle… vint alors le bon moment pour aborder le sujet dangereux, gardé pour la fin : l’art dirigé par le ministère.
Un artiste et professeur à l’École des Beaux-Arts signale la cause du non-débat auquel on assiste. La vision de ceux qui dirigent l’Art comprend beaucoup d’angles morts… l’art moderne-classique, les artistes singuliers, les artistes amateurs. Ils nient cette diversité-là.
 
Quelques artistes posent des questions :
Pourquoi les artistes français sont-ils absents de toute visibilité internationale ?
Pourquoi seulement 10 % des artistes français vivent décemment et 90 % dans la précarité (question du président de la Maison des Artistes, F. de Verdière ) ?
Pourquoi l’Art doit-il être dirigé par des Inspecteurs de la Création ? 
Pourquoi l’Art non agréé par le ministère est-il invisible ?
Pas d’interlocuteurs responsables à la tribune pour répondre et silence de mort dans les premiers rangs ! Le ministre est assis dans la salle, venu en coup de vent, pour un quart d’heure. Aillagon ex-ministre, homme de main de François Pinault, fait un commentaire : "l’appellation Inspecteurs de la Création est malheureuse ! Il faut corriger cette maladresse sémantique"… on pense à Orwell !
Après ce bon mot historique, l’élite culturelle et ses inspecteurs s’acheminèrent vers la sortie en se congratulant.
Peut-il y avoir débat sans connaissance de l’adversaire ? La foule silencieuse de ce soir-là n’était anonyme que pour les fonctionnaires et inspecteurs de la création. S’y trouvait nombre de plumes citées dans l’imposante bibliographie de Laurent Danchin que l’on peut consulter sur Internet. Elle rassemble tous les livres et écrits sur l’Art depuis 40 ans et constituant souterrainement le débat réel, non admis par l’administration et les médias.

Malgré tout, en quittant les lieux, il m’a semblé que l’on avait aperçu concrètement, lors des interventions du public, ce que Jean-Pierre Saez avait signalé lors de son introduction documentée au débat : ses multiples études pour l’Observatoire des Politiques Culturelles, sur le terrain constatent qu’il y a un désir, une soif du public, des artistes, des entrepreneurs d’art, d’être eux-mêmes les initiateurs et les acteurs de la vie artistique et culturelle en France. Ils ne veulent pas d’une culture administrée, imposée. Quoi de plus normal ?
(1) Acronyme d’Art contemporain, qui a l’avantage de souligner le fait qu’il ne reflète pas tout l’Art d’aujourd’hui mais uniquement le courant conceptuel.
(2)
Cestdejaca.fr : site du réseau associatif de cafés culturels culturels associatifs
Envoyé par l'auteur, paru sur Contrepoints, 11 mars 2019
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Retraites : vivement le régime unique !
 
Ça traîne ! ça lambine ! ça tergiverse ! La nomination du haut-commissaire à la réforme des retraites a été prise par décret en date du 11 septembre 2017. Emmanuel Macron ayant été élu le 7 mai, cela faisait déjà 4 mois pour décider qui conduirait la réforme la plus importante et la plus délicate du quinquennat, alors que 5 années constituent un délai très court pour réaliser une telle opération. Et depuis lors, tout avance à la vitesse de l’escargot.
A commencer par la prise de conscience des députés du parti présidentiel : leur tête de file n’a rien trouvé de mieux que demander, il y a quelques jours, une indexation des pensions modestes (et d’elles seules) sur l’indice des prix à la consommation, comme si une telle opération était facile à réaliser ! Dans un système à 40 régimes, où chaque retraité perçoit en moyenne près de 3 pensions, et où les décisions sont prises par de multiples instances, c’est un véritable casse-tête, comme l’ont expliqué Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’épargne, votre serviteur, et quelques autres économistes au courant du fonctionnement de notre système de retraites. Les parlementaires feraient mieux d’apprendre comment fonctionnent nos retraites, et ce qu’il faut faire pour passer au régime unique, que de lancer des idées irréalistes.
 
La réforme des régimes spéciaux
Or, précisément, arrive sur le tapis – tardivement, certes, mais mieux vaut maintenant que dans un an – la question des régimes spéciaux (fonctionnaires, SNCF, RATP et quelques mini-régimes), et celle des régimes des professions libérales. Et le Haut-commissaire, enclin à ménager la chèvre et le chou, dit à la fois qu’il faut un système universel, mais pas un régime unique, certains régimes pouvant selon lui, faire l’objet de dérogations. Les Chrétiens ont un seul Dieu en trois personnes ; le Haut-commissariat a semble-t-il en tête un seul système en N régimes – le nombre N restant à préciser. Le temps et le nombre de conciles qui ont été nécessaires pour arriver au dogme trinitaire (5 conciles, depuis le premier concile de Nicée en 325, jusqu’au second concile de Constantinople, en 553) augurent mal de celui qu’il faudra à notre Pape des retraites et à ses successeurs pour déboucher sur un concept opérationnel acceptable par les remuants dignitaires que nos conciles républicains cherchent à mettre d’accord.
Mieux vaudrait adopter un style à la Maurice Clavel, qui titrait en 1977 : Dieu est Dieu, nom de Dieu ! Soyons réalistes : un régime unique est un régime unique, nom d’une pension ! Ce qu’il nous faut construire, ce n’est pas une nouvelle mosaïque de régimes à laquelle on aura donné le nom de système unique, mais vraiment un seul ensemble de règles applicables sans exception à tous les assurés sociaux.
Quid alors des spécificités professionnelles, de la dangerosité de certains métiers, de la fatigue particulière engendrée par certains autres ? Eh bien ! la solution est là, sous notre nez, elle nous crève les yeux : c’est la capitalisation ! La retraite par répartition est par nature une institution nationale faite pour attribuer à chaque assuré social des droits acquis selon des règles identiques. En revanche, la capitalisation permet de tenir compte de tous les cas particuliers, et notamment de la dangerosité et de la pénibilité du travail.
 
Les fonds de pension peuvent fournir des solutions sur mesure
Un militaire sert sur un théâtre d’opération ; il y risque sa vie : l’armée doit rémunérer ce "risque du métier", et il serait normal que sa rémunération comporte la prise en charge par le Trésor public de 3 formules complémentaires : une assurance-vie (pensons au conjoint survivant et aux enfants) ; un fond de pension (qui lui procurera une rémunération différée) ; et des primes (un supplément par rapport à la solde ordinaire).
Un ouvrier ou technicien travaille sur des chantiers où l’on ne s’arrête ni s’il pleut, ni s’il vente, si s’il fait une chaleur d’enfer : il a évidemment droit à recevoir davantage, à qualification égale, qu’un autre dont l’activité se déroule dans un cadre nettement plus cool. Il serait bon que le supplément de rémunération auquel il a droit prenne, pour une part importante, la forme d’un abondement à un fonds de pension assez souple pour, par exemple, lui rendre possible de prendre une retraite précoce en recevant pendant quelques années une rente qui lui permettra de bien vivre en attendant sa pension du régime unique par répartition.
 
De telles solutions ne sont pas seulement très adaptables aux cas particuliers, capables de fournir du "sur mesure" ; elles ont aussi le gros avantage de faire payer tout de suite l’employeur. Cela serait extrêmement sain pour nos finances publiques, qui fonctionnent pour une part notable en contradiction avec le principe constitutionnel plein de bon sens selon lequel toute dépense doit être inscrite au budget de l’année durant laquelle la dette correspondante prend naissance.
Pour le comprendre, reprenons le cas de notre militaire qui crapahute au Mali ou en Syrie. Lui donner chaque année deux annuités de retraite par répartition revient à différer jusqu’à son départ à la retraite le paiement par le Trésor d’une partie notable du coût de l’opération militaire. Le budget OPEX (opérations extérieures) sous-estime ainsi systématiquement le coût des dites opérations. C’est à la fois malsain et contraire à la Constitution. Si le Trésor cotisait à un fonds de pension, au lieu que soit attribuée une année d’ancienneté fictive pour le calcul de la pension, nous aurions enfin des comptes de l’Etat moins mensongers !
Pour les agents d’EDF ou de la SNCF soumis à des conditions de travail particulièrement difficiles, ce qui n’est pas le cas de tous, la capitalisation est capable de fournir des solutions sur mesures, comme pour les militaires dont nous venons de parler.
 
Seul un recours aux fonds de pension permettra de mener à bien rapidement l’unification des retraites par répartition
Si le Haut-commissariat se met à chercher comment adapter le "système unique" à plusieurs dizaines de régimes possédant chacun des spécificités, il nous fera évidemment, selon la formule consacrée, "du nouveau, mais du nouveau strictement semblable à l’ancien". Et ce sera un quinquennat perdu pour une réforme indispensable, une réforme capable d’apporter un avantage compétitif notable à l’entreprise France, et une amélioration importante au bien-être des Français. Il est donc vital de ne pas se laisser berner par la formule "système unique", destinée à faire passer une réformette sans grand intérêt, et de tenir fermement le cap du régime unique.
C’est vital, et, fort heureusement, c’est possible. Car la souplesse de la retraite par répartition peut être formidablement augmentée, surtout si Jean-Paul Delevoye a l’intelligence et le courage de tirer toutes les conséquences d’un constat qu’il a fait lors d’une de ses rencontres avec des assurés sociaux : à savoir que les cotisations, en répartition, ne préparent nullement les futures pensions, puisqu’elles sont immédiatement reversées aux retraités.
 
Dès lors que l’on comprend le fonctionnement économique de la répartition, par rapport auquel son fonctionnement juridique est en porte-à-faux, beaucoup de choses deviennent possibles. Pour être bref, disons que la répartition est une forme particulière de capitalisation, celle qui mise sur le capital humain – la capacité productive de la personne humaine. Je ne répéterai pas dans ce bref article ce que j’ai écrit dans beaucoup d’autres, et dans La retraite en Liberté (Le Cherche-midi, 2017) : disons seulement que l’investissement dans la jeunesse (et subsidiairement dans la formation continue) devrait être la source des droits à pension dans le régime unique. Dès lors, il serait possible d’autoriser chaque assuré social à contribuer, pour une part, volontairement, et donc de se préparer ainsi une meilleure retraite, ou un départ plus précoce. De même pourrait-on résoudre élégamment le délicat problème des pensions de réversion, en les remplaçant par des techniques de rentes sur deux ou plusieurs têtes, techniques bien connues des actuaires, et tout-à-fait au point.
 
Boileau écrivait : "ce qui l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dirent arrivent aisément". Si l’on conçoit bien le fonctionnement réel des retraites par répartition, l’énoncé des problèmes à résoudre pour construire un régime unique en fusionnant les quelque 40 régimes actuels est assez simple, et les principes à mettre en œuvre ne sont pas compliqués. Tout le problème est de raisonner juste, et il n’est hélas pas évident que ce soit le cas des acteurs qui sont partie prenante à cette réforme majeure.

Envoyé par l'auteur, 14 mars 2019
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L’individualisme, une valeur politique a préserver
 
L’individu a aujourd’hui mauvaise presse, au moins dans une certaine droite en quête de refondation.
Dans un paysage politique et idéologique qui ressemble à un champ de ruines, beaucoup de gens de droite et parfois de gauche, en réaction aux idéologies dominantes de type libéral-libertaire, sont en effet à la recherche d’un nouveau socle théorique à partir duquel reconstruire une pensée politique forte.   
Force est de considérer cependant que cette recherche, pour estimable qu’elle soit, se traduit le plus souvent par un retour à de vieilles lunes : le conservatisme par exemple. Conserver, c’est très bien. Mais que fallait -il conserver dans la Russie de 1990 après 73 ans de communisme ? Que faut-il même conserver dans le France d’aujourd’hui après quarante ans de réformes idéologiques plus destructrices les unes que les autres : méthodes pédagogiques, regroupement autoritaire des communes, affaiblissement de la famille, privatisation systématique des grands services publics. Nos nouveaux conservateurs vont-ils d’ailleurs jusqu’au bout de leur logique en proposant de conserver le statut de la fonction publique ou le libre accès des bacheliers à l’université ? 
D’autres reviennent à la vieille rengaine des salons balzaciens, répandue sous des formes différentes aussi bien par la gauche républicaine que par la droite légitimiste :  tout part de 1789. Pour les uns, comme Jean-Luc Mélenchon, c’est là le commencement de l’histoire, la sortie de siècles d’obscurantisme, pour les autres le péché originel qui nous a fait quitter ce jardin d’Eden qu’aurait été un ancien régime idéalisé. Du monarchisme de tradition, on passe au monarchisme de système et donc à Maurras, promu, faute d’autre, référence politique incontournable par une certaine droite.  Revenir au légitimisme ou au maurrassisme, deux grands vaincus de l’histoire (1), n’est pas de bon augure pour qui veut conquérir le pouvoir dans une France beaucoup plus déchristianisée que celle du XIXe siècle et qui plonge, l’affaiblissement de l’enseignement de l’histoire aidant, dans l’amnésie.  
 
En réaction à la Révolution française
C’est dans la réaction à la Révolution de 1789 que se situe l’origine de la condamnation de l’individualisme. A une Révolution qui avait prétendu promouvoir la liberté individuelle et supprimé les corps de l’Ancien régime : noblesse, Eglise, corporations, Bonald, de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet et quelques autres ont opposé une société où cette liberté serait évacuée, une société organique où chacun aurait sa place, où il n’y aurait pas d’électron libre. Pour cela, tout homme serait membre d’un organisme, la société globale étant l’addition de ces organismes eux-mêmes étroitement articulés. "Les individus n’existent que dans et pour la société" (Louis de Bonald).
Dès lors, quel modèle suivre ? Il y en a un, issu de la nature : la famille. Le chef de famille n’est pas élu, ses membres n’y adhèrent pas par contrat, ils sont hiérarchisés.  La nation n’est autre qu’une grande famille dont le roi, non élu, serait le père. C’est sur cette base que les contre-révolutionnaires se proposaient de reconstruire la société. Ajoutons la notion d’un nécessaire enracinement, préféré à toutes les formes de fluidité.
Ce modèle de société que nous appelons organique, ennemie de l’individu, a connu sa plus grande faveur au XIXe et dans la première moitié du XXe siècles. Charles Maurras, Gustave Thibon, chacun dans son registre, s’en prévalurent.
On en trouve la forme extrême chez les philosophes du fascisme comme Giovanni Gentile : "l'État est le seul détenteur de l'autorité, et l'individu doit lui être parfaitement soumis, dans la mesure où l'individualité n'a pas de sens pris en dehors de l'État. Le régime fasciste italien (2) s’en inspira. A la différence des fascistes, les traditionnalistes dont on peut rapprocher le régime de Vichy, refusent que l’Etat soit la seule entité  organique pertinente mais ils récusent la valeur de l’individu en tant que tel.
 
L’Eglise contaminée par l’organicisme
Cette évolution a son volet religieux. En symbiose avec les milieux légitimistes où elle évoluait, l’Eglise catholique postrévolutionnaire s’intéressa aussi à la famille. La doctrine ne connaissait jusque-là que le seul sacrement du mariage. Le pape Léon XIII instituait en 1893 la fête de la Sainte Famille. Deux ans auparavant, il avait publié l’encyclique Rerum novarum, un exposé de la doctrine sociale chrétienne où certains ont vu l’esquisse d’une société organique, célébrant elle aussi la famille et les vieilles corporations. Le dictateur portugais Salazar qui prétendait s’en inspirer, instaura à partir de 1932, en réaction à la révolution portugaise de 1910, un régime qui n’était pas si différent du fascisme.
Cette évolution organiciste du catholicisme eut sa version de gauche, encore plus vivace ; c’est au sein de la démocratie chrétienne et du catholicisme social qu’émergea au XXe siècle, autour de la revue Esprit, la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier, dont le fondement était l’opposition, déjà esquissée par Bonald et Péguy, entre l’individu et la personne. De fait, la personne est pour les personnalistes tout ce qui est bon et l’individu tout ce qui est mauvais dans l’homme : "Est-il besoin de répéter […] que la personne n'a rien de commun avec l'être schématique mû par des passions élémentaires et sordides, qu'est l'individu. (...) La personne, c'est l'être tout entier, chair et âme, l'une de l'autre responsable, et tendant au total accomplissement" (Daniel-Rops).  Mais la distinction ne s’arrête pas là : pour Mounier, la personne est    "communautaire", l’individu est coupé du groupe. Dans le personnalisme se conjuguent le vieux fond antirévolutionnaire du catholicisme français et la volonté de trouver un terrain de dialogue avec le socialisme, alors à son apogée, lequel prônait lui aussi, à sa manière, la supériorité de la société sur l’individu.
Cette condamnation, à la fois civile et religieuse, de l’individualisme a prospéré : on la trouve désormais dans beaucoup de textes officiels comme les déclarations de conférences épiscopales ou le document du pape François, par ailleurs si controversé, Amoris laetitia. La condamnation de l’individualisme dépasse les milieux cléricaux : dans un dictionnaire moderne des idées reçues, Flaubert aurait écrit "Individualisme : tonner contre".
 
De nombreux malentendus
Pourtant cette condamnation où certains voient un des moyens de refonder la pensée de droite, repose sur de nombreux malentendus et simplifications, sachant que la simplification est au départ de toute démarche idéologique.
 
Malentendu sur la réalité de l’Ancien régime. On dit "ce n’était pas une société de droits, mais une société de devoirs". Ceux qui disent pareille sottise devraient relire les Plaideurs de Racine ou se plonger dans les archives des Parlements : depuis le plus profond du Moyen-Age, l’Ancien régime, à tous les niveaux de la société, est procédurier : chacun revendique devant de multiples cours de justice la reconnaissance de ses droits ; et on va chez le notaire pour garantir trois francs six sous. Comme l’exécution des jugements laisse presque toujours à désirer, aussi longtemps que l’autorité monarchique en ce qu’elle a de moderne ne s’est pas encore affirmée, ceux qui le peuvent ont recours à la force pour faire appliquer les décisions de justice.
Maurras a répandu l’idée qu’à cette époque, étaient reconnues des libertés et non pas la liberté. Etonnant hommage d’un penseur qui passe pour réactionnaire au positivisme juridique, arme de guerre des modernes contre le droit naturel et chrétien. Il est vrai que Maurras était positiviste en philosophie. Au demeurant l’idée est inexacte : les grands juristes espagnols du XVIe siècle : Vitoria, Suarez, d’inspiration thomiste, ont esquissé l’idée de droit universels. Quand Francisco de Vitoria donne à Salamanque ses célèbres leçons sur les droits des Indiens, il ne se réfère nullement aux droits que leur reconnait la Couronne d’Espagne mais à leurs droits naturels, antérieurs à toute  conquête.
 
"La liberté est chrétienne"
Malentendus sur la tradition chrétienne.
Des mots comme individualisme et même famille sont absents du Dictionnaire de théologie catholique, la plus grande somme doctrinale jamais réalisée, entreprise à la fin du XIXe siècle. L’opposition entre individu et personne n’a aucun précédent dans la tradition catholique. L’Eglise ne parle pratiquement pas de la famille durant dix-neuf siècles : elle s’est bien rattrapée depuis.
Le Syllabus  de Pie IX où certains croient voir une condamnation du libéralisme ne condamne en fait  aucune doctrine, aucun isme, seulement des propositions, selon la méthode pragmatique propre à l’esprit latin. Le même Pie IX, recevant l’ancien premier ministre Emile Ollivier (3) l’assure que l’Eglise n’a jamais condamné tout dans la Révolution française ; elle ne condamne pas par exemple, dit-il, le principe de l’égalité d’accès aux emplois publics. Cela n’a l’air de rien, mais ce principe inspire toute la "méritocratie" républicaine, fondée sur le talent et l’"utilité commune", non sur la naissance, il signifie le refus d’une société d’ordre ou chacun resterait enfermé dans sa case. 
Mais il faut remonter plus loin pour saisir en quoi il y a malentendu sur la tradition chrétienne. Nous avons dit que pendant dix-neuf siècles, elle n’avait connu que le sacrement de mariage, fondé sur l’union de deux personnes sans lien de parenté antérieur et librement consentantes. Le premier commandement qui l’institue, qui se trouve dans la Genèse, est un commandement d’émancipation individuelle : "l’homme quitte son père et sa mère (et s’attache à sa femme)" (Gn 2, 24, repris en Mt 19,5 et Ep 5, 31)) et pour la femme, "oublie ton peuple et la maison de ton père" (Ps 45, 11).   Dans ce qu’elle a de fondamental, la tradition chrétienne n’a jamais renié cette dimension de rupture, faisant   tout au long de son histoire la guerre aux conceptions claniques et organicistes de la famille pour en dégager le couple fondé (au moins en théorie) sur le consentement de deux personnes (ou individus). C’est en désobéissant au pater familias que les futures vierges et martyres se convertissaient au christianisme, lequel ne lui reconnait plus le droit de faire divorcer ses enfants. Plus tard, les rois barbares doivent, à coup d’interdits, renoncer à l’endogamie qui enferme l’individu dans le clan. L’Eglise catholique s’adjuge au XVIe siècle, contre Luther, Calvin, Rabelais et le Parlement de Paris le droit de marier de jeunes gens majeurs qui le désirent, sans le consentement de leurs parents. Au cours des guerres de religion, La Ligue catholique trouve son épicentre dans la Paris populaire et déjà individualiste, contre les huguenots, ombrageux chefs de clans descendus de leur montagne. Fénelon fulminait contre les mariages arrangés. Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’Eglise, effarée par le Révolution française, se replia, au rebours de son histoire, sur les terres de famille clanique qui avaient été celles du protestantisme : Basse-Bretagne, Aveyron, Pays basque. Entre temps, il est vrai, les Ligueurs étaient devenus jacobins. 
 
Chateaubriand a bien vu la faiblesse des penseurs contre-révolutionnaires sur ce chapitre, pointant la continuité entre la grande civilisation chrétienne et européenne et l’exaltation révolutionnaire de la liberté : "La liberté est sur la croix du Christ et elle en descend avec lui" (4), "La liberté émane de Dieu qui livra l’homme à son franc-arbitre" (5), "La liberté ne doit point être accusée des forfaits que l’on commit en son nom".  Chateaubriand se gaussait du holisme des théoriciens contre-révolutionnaires dont le modèle achevé était, disait-il, l’Empire ottoman que bien évidemment il rejetait. Chateaubriand s’inscrit dans la lignée de Burke, celle des conservateurs libéraux pour lesquels la liberté implique des traditions qui peuvent seules garantir l’indépendance du jugement et la capacité de résistance aux pouvoirs. Pour lui, "la religion est source de la liberté" (6). Et comment ne pas citer ce passage prémonitoire : "Si la religion chrétienne s’éteignait, on arriverait par la liberté à la pétrification sociale où la Chine est arrivée par l’esclavage" (7). On n’en sera pas étonné : Maurras détestait Chateaubriand.
 
Emmanuel Todd a montré comment la société européenne, à la différence de toutes les autres, laisse, en raison des interdits de consanguinité, une vraie liberté (au moins en principe) aux jeunes gens pour choisir leurs conjoints. Ce caractère anthropologique, issu du christianisme, constitue une des données fondamentales de cet esprit de liberté qui a permis à notre civilisation d’émerger et de prendre au cours des siècles une nette avance sur les autres. Sur l’échelle des modèles familiaux, l’islam, communautaire et endogame se trouve au pôle opposé.
 
L’individualisme chrétien plonge ses racines dans la Bible : le livre des Psaumes, livre de prières fondamental tant des juifs que des chrétiens ne connait la plupart du temps que l’orant (le roi David ?) face à Dieu, le reste de la société se trouvant presque toujours réduit à une coalition d’ennemis. Il en est de même de cet autre livre fondamental, l’Imitation de Jésus-Christ. Pour la tradition monastique, le chrétien parfait, c’est le monos, le moine, ainsi appelé parce qu’il vit seul en face de Dieu. Comment d’ailleurs    échapper à la force du groupe pour affirmer son projet individuel si on ne s’appuie sur plus puissant que le groupe, sur Dieu ? C’est ce qu’ont compris tous les résistants à toutes les époques, à commencer par les martyrs. La figure du résistant individuel existe-t-elle hors de la société chrétienne (8) ? 
Le Concile Vatican II a insisté, peut-être sous l’influence du personnalisme, sur la dimension communautaire du catholicisme : là où beaucoup ont vu un progrès, n’était-ce pas plutôt une régression ? N’est-ce pas parce qu’elle a perdu de vue son libéralisme séculaire que l’Eglise catholique se trouve si complaisante avec l’islam, ne sachant quoi lui opposer ? Dans la même veine, elle met l’accent sur la collégialité où prospèrent si bien les médiocres.
 
Ne pas caricaturer la Révolution française
Malentendus ensuite sur la Révolution française.
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 ne proclame pas le droit de faire n’importe quoi : "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui." (Article 4). Ne pas nuire à autrui : vaste programme que bien peu peuvent se targuer de réaliser. Ce serait déjà beaucoup même si l’Eglise dit que l’homme a aussi des devoirs envers Dieu et envers lui-même. Où commence et où finit-on de "nuire à autrui" ? C’est ce que le législateur doit préciser. D’autant que cette formule pose des problèmes de périmètre : qui est autrui ? Les enfants non nés en sont-ils ? Et les esclaves ? Les étrangers ont-ils les mêmes droits que les nationaux ? Il semble que non, puisque sont distingués les droits de l’homme et ceux du citoyen. Il est clair que sur certains aspects la législation actuelle, ajoutant toujours de nouveaux droits et en limitant d’autant d’autres, est devenue folle. Mais, dans son principe, rien dans la Déclaration n’autorise l’individualisme débridé.
Il a été dit aussi que la Révolution parlait des droits mais pas des devoirs. Cela aussi est inexact. Les Constituants avaient prévu d’adjoindre à la Déclaration des droits une déclaration des devoirs mais ils n’en eurent pas le temps. Cette Déclaration des devoirs de l’homme et du citoyen fut finalement promulguée par la Convention thermidorienne le 5 fructidor an III et fut longtemps affichée dans les écoles de la République. Elle dit par exemple que "nul n'est bon citoyen s'il n'est bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux" (article 4).
Parmi les textes fondateurs de l’individualisme moderne, les lois Le Chapelier et d’Allarde ont abrogé les corporations professionnelles d’origine médiévale. Mais tout n’était pas mauvais dans cette suppression : était-il juste qu’un nouvel artisan menuisier doive obtenir l’autorisation de ses collègues déjà en place, qu’il est susceptible de concurrencer pour s’installer ? Au demeurant, ces corps constitués abrogés en 1791, Napoléon s’est empressé de les reconstituer, instaurant notamment les Chambres d’agriculture, de commerce, des métiers, les tribunaux de commerce, l’Université, le Consistoire israélite, installant l’Eglise concordataire et ce n’était qu’un début.
 
 
S’imaginer que nous sommes encore sur ce chapitre sous le régime des lois révolutionnaires serait méconnaitre l’évolution de la société française depuis deux siècles. En France, plus peut-être que partout ailleurs, les organisations intermédiaires ont proliféré au fil des ans, au point d’être sans doute plus étouffantes encore qu’avant 1789 : collectivités locales, ordres professionnels, Universités, établissements publics autonomes de toutes sortes, 800 000 associations de la loi de 1901, banques coopératives qui dominent le paysage bancaire, coopératives agricoles, syndicats, mutuelles, Assedic, caisses de sécurité sociales, … etc. L’économie sociale, qu’on pourrait appeler aussi corporative représente près de 50 % du PIB, soit bien plus que l’Etat. On dira que tous ces organismes sont soumis au pouvoir, mais ne l’étaient pas déjà sous l’Ancien régime ? Un commentateur du mouvement des gilets jaunes (9) déplorait récemment que depuis la loi Le Chapelier, la France manque de corps intermédiaires : il faudrait qu’il se mette à jour. Les légitimistes fervents d’esprit corporatif apprécieront que dans ce maquis, plus qu’ailleurs, prospèrent les loges maçonniques, lesquelles revendiquent elles-mêmes un héritage corporatiste. Si l’on en croit Augustin Cochin (10), ce n’était pas si différent à la veille de la Révolution.
Le général de Gaulle, qui n’était lui-même pas à l’abri de la tentation corporatiste, sous l’influence de la doctrine sociale de l‘Eglise, est tombé en 1969 sur un référendum instaurant la participation, projet de même inspiration. Faut-il vraiment regretter que les apparatchiks syndicaux, patronaux et ouvriers, qui peuplent le Conseil économique, social et environnemental et tant de conseils d’administrations à caractère social n’aient pas de rôle législatif ? 
 
La philosophie libertaire contre l’individu
Malentendu enfin sur le prétendu individualisme libertaire.
Dans le strict respect  de la tradition chrétienne, il ne faut pas opposer la morale à l’individu, comme on le fait le plus souvent, mais bien plutôt le contraire :
la[H1] morale bien comprise vise à l’individuation. L’individuation, c’est dit Lacan, l’acceptation de sa condition d’être "castré", c’est à dire arraché, généralement au moyen d’une opération douloureuse, de la matrice originelle, du sein maternel, où chacun aurait voulu s’éterniser. Cette castration primordiale, c’est aussi l’accès au principe de réalité, l’accès à un réel autre que ce que je voudrais qu’il soit. Or c’est cette tragédie intime qui permet l’épanouissement de l’individu, notamment en lui ouvrant l’accès à l’autre sexe, symbole d’une altérité sans laquelle il n’est pas d’homme – ou de femme – accomplis. Tout déficit dans cet arrachement primordial, dit l’illustre professeur, expose le sujet à la psychose.
Les jouissances que célèbre la philosophie libertaire, loin d’être libératrices, se placent presque toutes sous le signe de l’addiction et donc du contraire de la liberté : drogues, pornographie, informatique ; elles expriment, chacune à sa manière, un engluement dans la matrice originelle.
Y a-t-il d’ailleurs encore, dans l’espace libertaire, un individu au sens propre du terme ou au contraire un être divisé entre ses moments successifs ? Le véritable individu s’accomplit par des choix irrévocables qui appellent la fidélité. A l’image de l’ange, il est capable d’actes de liberté qui transcendent le temps. 
Est-il permis de dire que l’homosexualité, qui se trouve à la pointe de la révolution libertaire, a quelque chose à voir avec un attachement viscéral à la mère et donc avec le narcissisme ? C’est en tous les cas ainsi que le voit Freud, pour qui elle marque une individuation inachevée (11). Est-ce la raison pour laquelle elle semble fleurir dans les milieux où l’on cultive une vision organiciste de la famille ? Qui dira en tous cas que le mariage homosexuel est le triomphe de l’individualisme ?
 
Il est vrai que le vent libéral-libertaire qui souffle sur le monde a entrepris une offensive sans précèdent contre tout ce qui peut rester de structuré dans les sociétés contemporaines : contre la famille, contre les identités sexuelles, contre les nations, contre le Etats, contre les syndicats, contre l’école, contre les Eglises, en France contre  la commune et même contre le département issu de la Révolution française mais qui  a acquis depuis deux siècles une identité forte. L’entreprise seule échappe à cette remise en cause, elle tend même à devenir l’ultima ratio de la société contemporaine ; contrairement au schéma que l’on prête à Pétain, le travail (et tout ce qui procède de la logique de l’entreprise) est devenu l’ennemi de la famille et de la patrie.
Cette destruction est-elle en continuité avec celle qu’a tenté la révolution de 1789 ?  Rappelons qu’elle concerne tous les pays occidentaux, y compris les monarchies, y compris donc ceux qui n’ont jamais connu la Révolution française. Les monarchies nordiques ont même été "en avance" dans les évolutions sociétales. Rappelons aussi que la Révolution française avait pour l’essentiel préservé la famille, consolidé la paroisse, devenue commune, comme entité civile et exalté, peut-être exagérément, la nation. Pendant presque un siècle (1878-1968), la France a vécu sous le régime de la morale laïque, laquelle n’était pour l’essentiel, ainsi que le dit Jean-Paul Sartre, que la morale chrétienne dégriffée.
La destruction – ou déconstruction – qui s’est produite depuis les années soixante a-t-elle vraiment pour but de libérer les individus ? Ne serait-ce pas plutôt d’instaurer un nouveau totalitarisme sur fond de masses atomisées, devenues des particules élémentaires sans culture et sans repères et donc grégaires et manipulables à souhait par un pouvoir despotique ? Si c’est l’esprit libertaire que l’on récuse, il faut rappeler sans cesse qu’il n’est pas le véritable individualisme et qu’il a pour finalité et non point seulement pour  effet collatéral l’oppression et la destruction de l’ individu dans ce qu’il a de singulier et de créatif.
 
Le génie individuel au fondement des activités humaines
Non seulement la condamnation de l’individualisme se fonde sur beaucoup de malentendus, mais encore elle ignore la place essentielle de l’individu dans la réalité humaine.
Nous avons rappelé comment le mariage biblique se fondait sur une rupture, qui n’est autre que la rupture œdipienne , mais la Bible et la tradition judéo-chrétienne ont aussi développé cette notion profondément individualiste de la vocation personnelle, religieuse ou professionnelle.
La réalisation d’une vocation, qui est la réponse à l’appel de Dieu mais qui a aussi sa version séculière, suppose très souvent une rupture avec la famille. Les vies de saints sont remplies de récits de vocations religieuses que la famille tente de contrarier : un saint mérovingien dut enjamber le corps de sa mère qui, barrant le seuil, voulait l’empêcher d’aller au monastère. Saint François d’Assise se dépouille contre sa famille, Saint Thomas d’Aquin est enfermé par les siens pour qu’il ne se fasse pas prêtre etc.  Presque toujours la vocation individuelle s’affirme contre le groupe.
Il y a aussi les vocations artistiques. Si on avait suivi les réactionnaires organicistes pour lesquels le fils de paysan doit rester paysan, le fils d’artisan artisan, le fils de soldat soldat, Hector Berlioz aurait dû obéir à son père médecin qui voulait qu’il soit médecin. C’est par un choix personnel (autrement dit individuel) qu’il délaissa la médecine pour la musique. Qui s’en plaindra ? Cette rupture n’était-elle pas même son véritable devoir ?
Le rôle de l’individu dans le monde de la recherche scientifique et technique est également fondamental. Même aujourd’hui où la recherche se fait dans des structures organisées, publiques ou privées, combien d’inventions proviennent d’intuitions individuelles ? Combien apparaissent d’abord saugrenues au sein des laboratoires ou des académies ? Le progrès scientifique et technique de l’Occident chrétien au cours des derniers siècles, si supérieur à celui des autres civilisations, ne procède-t-il pas, pour l’essentiel, de la créativité individuelle ? Si nous examinons tout ce qui conditionne notre vie quotidienne : automobile, téléphone, télévision, ordinateur, médecine, que ne devons-nous pas à une série de coups de génie qui furent et qui ne pouvaient être que ceux d’individus, souvent en rupture avec les idées reçues de leur temps ou les structures dans lesquelles ils évoluaient ? 
Combien artificielle et décalée serait une philosophie politique qui mettrait l’individu au rancart dans un monde comme le nôtre ? Combien ceux qui récusent l’individu ou la liberté, outre qu’ils se fondent sur une simplification idéologique, se mettent hors de l’histoire et ne sauraient par là prétendre jamais accéder à une influence véritable ?
Cela ne veut pas dire que l’individu prime les structures, qu’elles soient naturelles ou artificielles. Ils sont l’un avec l’autre, dans une relation que nous qualifierons de dialectique. Des structures existantes s’échappent, parfois par une rupture violente, des individus, parmi lesquels les plus doués fonderont de nouvelles structures : Etats, religions, entreprises, des structures desquelles d’autres, plus tard, s’échapperont et ainsi de suite.
Tout cela n’est rien d’autre que la marche de la vie elle-même : une ruche se développe, se divise, essaime, se développe à nouveau ; d’une famille donnée nait un individu  qui à son tour se détache pour fonder une nouvelle famille etc.
Dans un monde envahi par le grisaille, le conformisme et la grégarité, s’il est quelque chose que le vrais conservateurs doivent défendre, c’est bien l’individu.
 
(1) L’Action française a cependant, malgré la "divine surprise" vichyste de Maurras, fourni un nombre important de cadres à la Résistance et cela dès la première heure.
(2) Nous n’évoquons pas le socialisme national (dit nazisme), cas plus complexe, où l’Etat, loin d’être une fin en soi, est au service de la race, et où le rôle dévolu au "surhomme" a pu avoir un effet désintégrateur.
(3) Emile Ollivier, Le Concile du Vatican , 1871.
(4) Notes et pensées
(5) Génie du christianisme, 4e partie, VI, 11.
(6) Mémoires d'Outre-tombe, 3e partie, 2e époque, Livre I, 8.
(7) Mémoires d’Outre-tombe, appendice XXV.
(8) Elle se trouve dans l’islam Chiite mais c’est à peu près tout.
(9) Jean-Yves Naudet, Vérités et ambigüités d’un mouvement populaire, Aleteia. 
(10) Augustin Cochin, La machine révolutionnaire, œuvres, préface de Patrice Gueniffey, Tallandier, 2018. On ne saurait trop recommander cet auteur qui, dès avant 1914, appuie sa critique des idées révolutionnaires sur les sciences humaines et qui, sans utiliser le mot, critique le phénomène idéologique avec un demi-siècle d’avance sur Hannah Arendt.
(11) Sigmund Freud,Trois essais sur la sexualité, Gallimard-Idées, I.

Envoyé par l'auteur, 13 mars 2019
Publié dans A tout un chacun
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Arrêtons la transition énergétique
 
Les gilets jaunes demandent deux choses, une revalorisation des salaires et des retraites et le maintien des services publics. Ce qui a déclenché leur révolte c’est l’augmentation du prix de l’essence due à la taxe carbone, ce cheval de bataille des écologistes.
Personne ne s’est préoccupé de "sauver la planète" et du "réchauffement climatique".
La France est un des pays les plus vertueux pour ce qui est des émissions de CO2 et pourtant elle s’impose des contraintes qui pénalisent son industrie et augmentent notre déficit commercial. Pendant que les grands pays industriels, les Etats Unis, la Russie et la Chine continuent à polluer en brulant du charbon voire du lignite dans leurs centrales, nous nous imposons des contraintes qui deviennent insupportables tant aux Français qu’à nos industriels.
 
Pour des raisons obscures nous avons décidé de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 à 50 % ce qui nécessitera l’arrêt de centrales amorties pouvant fonctionner encore pendant de nombreuses années. La France est le seul pays capable de maitriser la filière nucléaire de la fabrication du combustible, jusqu’au retraitement des combustibles usés, elle avait une expertise reconnue dans la fabrication des réacteurs, nous allons perdre tout ce savoir-faire et des milliers d’emplois pour mettre en service des dizaines de milliers d’éoliennes allemandes et de panneaux solaires Chinois. Un récent calme plat sur l’Europe a fait la preuve que seule l’énergie nucléaire pouvait produire de l’électricité à bas coût et d’une façon continue. Les pays voisins qui abandonnent l’énergie nucléaire pour des "énergies renouvelables" ont été bien contents qu’on les dépanne.
 
Pendant que les Etats Unis sont devenus premier producteur mondial de produits pétroliers en exploitant gaz et pétrole de schiste, monsieur Hulot a arrêté toute recherche et exploitation de nouveaux gisements alors que nous importons pour 40 milliards de produits pétroliers, soit les deux tiers de notre déficit commercial. Pendant ce temps la Grande Bretagne a découvert un énorme gisement de gaz de schiste qu’elle va certainement exploiter.
 
Nous nous imposons des normes antipollution pour la construction des voitures que le président de PSA, Carlos Tavares, considère inatteignables. Le but est à l’évidence la mort du Diesel, spécialité française, qui a fait d’énormes progrès et la généralisation des voitures électriques qui nécessitent des batteries que nous ne savons pas faire et qui seront importées notamment de Chine. Le "bilan carbone" de la voiture électrique de sa fabrication jusqu’au démantèlement et au recyclage des batteries est probablement moins favorable que celui des voitures diésel modernes. Cette transformation, en plus de l’augmentation du coût des voitures et la nécessité de la mise en place d’une infrastructure fort couteuse va entrainer la perte de milliers d’emplois.
A part le lobby écolo, qui demande ça en France ? La France produit 0,9 % des "gaz à effet de serre" autrement dit tout ce que nous ferons n’aura aucune importance au niveau de la planète mais aura des répercussions sur notre industrie et sur l’emploi.
Il est urgent de ne rien faire de nous affranchir de contraintes que personne ne respecte et en particulier de relancer l’énergie nucléaire en prévoyant le remplacement des centrales en fin de vie.

Envoyé par l'auteur, 8 mars 2019
Publié dans En France
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