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L'abus de mécénat, un nouveau délit ?

"Les mirages de l’Art contemporain" seront en librairie le 24 mai avec cinquante pages supplémentaires sur l’Art financier. Voici un avant-goût des délices de la financiarisation de l’art avec les dérives du mécénat mis en lumière par le magazine "Pièces à conviction" de France 3 (1)
Après un François Hollande lyrique qualifiant la fondation Vuitton de "morceau d’humanité", les journalistes sont revenus sur les conditions de réalisation de cette œuvre de l’architecte Frank Ghery dans le Bois de Boulogne. Le projet ne respectait pas la charte des Bois, le Plan Local d’Urbanisme n’y autorisant pas de construction de plus d’un niveau, ce qui est un peu bas de plafond pour réaliser le "grand geste architectural" rêvé par Bernard Arnault. Que croyez-vous qu’il arriva, que le mécène et son architecte ont revu leur copie pour respecter la Loi ? Non, en 2011, la Loi changea exprès et par le biais d’une pratique scandaleuse, le "cavalier législatif", qui consiste à introduire des dispositions qui n'ont rien à voir avec le sujet traité par un projet de loi (le livre numérique en l’occurrence) Ainsi, les opposants ne sont pas au courant et, " ni vu ni connu, j’t’embrouille". C’est Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, autre grand lyrique, qui va déposer cet amendement sur mesure, fort cavalier pour une démocratie. M. Arnault eut ainsi les coudées franches et le projet, arrêté en justice par les riverains, repartit.
Oui mais c’est un généreux mécène, il serait inconvenant de lui reprocher de nous léguer ce "morceau d’humanité" ! Sauf que ce morceau est défiscalisé, depuis la Loi Aillagon de 2003, à hauteur de 60 % et qu’il est difficile d’obtenir des chiffres, tant la culture de l’opacité est répandue… dans la Culture, ou ce qui en tient lieu. Ainsi les chiffres des embauches de LVMH semblent, d’après l’enquête, bien surévalués. Combien a couté la fondation Vuitton ? Officiellement, 100 millions… le prix du rêve.
Oui mais les journalistes ont découvert (après ceux de Marianne) qu’entre le montant officiel et la réalité il y a un léger décalage : coût total, 800 millions dont 480 défiscalisés, c’est-à-dire payés par le contribuable qui fait un joli cadeau au mécène. Il n’y a pas que Koons qui aime nous faire des cadeaux payants, c’est une constante en matière de mécénat qui fonctionne comme une vente forcée, imposée aux contribuables.
Là, commence le plus gratifiant du reportage : le député qui a poussé le "cavalier" n’est pas au courant des conséquences financières : "Si j’avais su, je ne l’aurais pas fait" dit-il. La suite du reportage ne montre pas ce qu’autrefois on appelait "des idiots utiles", non, mais de braves gens "qui n’ont pas les chiffres en tête" comme M. Renaud Donnedieu de Vabres, pourtant un des 5 administrateurs de la Fondation Vuitton : incompétence ? Cynisme ? Et M. Aillagon, à l’origine d’une Loi sur le mécénat qui dérape (le cout de la dépense fiscale explose depuis 2004, multipliée par 7,7) : pas au courant non plus ! Seule Aurélie Filippetti parle sans langue de bois, mais elle n’est plus ministre, cela aide : elle ose dire que la générosité de ces mécènes est piochée dans la poche d’autrui. A quand un plafond de la défiscalisation pour cause de mécénat ? Lors du débat final, une intervenante souligna que le montant de l’évasion fiscale est équivalent à celui de notre déficit. (Mais c’est le contribuable qui est sans cesse culpabilisé d’être dépensier, resquilleur etc !). Faudra-t-il créer un délit d’abus de mécénat ? Pour notre part, nous proposerions plutôt de créer un anti prix pour les mécènes abusifs : le prix Bobi. Non pour l’assonance avec bobard mais en référence à ce personnage du roman "Que ma joie demeure". Bobi est un chic type, généreux. "Oui, commentait l’auteur, Jean Giono, il est généreux mais du bien des autres". Attitude fort répandue chez nos grandes consciences…

Paru sur www.sourgins.fr, envoyé par l'auteur, 10 avril 2018
(1) "Bernard Arnault, l'art de payer moins d'impôts",
une enquête de Stenka Quillet, diffusée dans "Pièces à conviction" le 28 mars 2018. Suivre ce lien et aller à la minute 34 :

https://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-3/pieces-a-conviction/pieces-a-conviction-du-mercredi-28-mars-2018_2668210.html (
https://www.sourgins.fr/?email_id=96&user_id=370&urlpassed=aHR0cHM6Ly93d3cuZnJhbmNldHZpbmZvLmZyL3JlcGxheS1tYWdhemluZS9mcmFuY2UtMy9waWVjZXMtYS1jb252aWN0aW9uL3BpZWNlcy1hLWNvbnZpY3Rpb24tZHUtbWVyY3JlZGktMjgtbWFycy0yMDE4XzI2NjgyMTAuaHRtbA%3D%3D&controller=stats&action=analyse&wysija-page=1&wysijap=subscriptions
Publié dans Du côté des élites
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"Emmanuel Macron aux Bernardins, un discours qui engage"
 
Violation de la laïcité ? Habileté politique ? Reconnaissance sincère de l’engagement des catholiques ? Beaucoup cherchent à se faire une idée suite au discours du Président de la République aux Bernardins. En voilà un, personnel, loin d’être infaillible, qu’il faudrait continuer à discuter. Ne nous écharpons pas dessus, ce ne serait vraiment pas le fruit espéré de cette soirée ! Sans aucun doute, on peut avoir un autre avis. Le pluralisme est permis en ce domaine… même si l’on peut penser que ce discours fera date. Il engage le Président (et sa majorité) à le traduire en actes et il nous engage, nous catholiques, à continuer d’autant plus librement à servir, témoigner, nous investir dans le débat public, chacun selon nos vocations, de façon "intempestive" et décomplexée, pour que l’Eglise demeure "un de ces points fixes dont notre humanité a besoin au creux de ce monde devenu oscillant, un de ces repères qui ne cèdent pas à l’humeur des temp.
 
Il n’est décidément pas facile pour un homme politique de parler aux Français : la parole politique est tellement suspectée ou caricaturée ! Le discours du Président de la République aux catholiques de France au Collège des Bernardins ne fait pas exception. À peine était-il prononcé que les critiques pleuvaient. Les uns voyaient dans ce discours une véritable atteinte à la laïcité, les autres s’inquiétaient d’une possible opération de séduction – une sorte de piège pour catholiques naïfs – ne pouvant croire à la sincérité des mots (souvent remarquables) qui ont été prononcés.
La critique des premiers est pathétique. Elle est révélatrice d’une conception archaïque et sectaire de la laïcité. Franchement, de quoi ont-ils réellement peur ? Du dialogue ? Combien ont réellement lu le discours en entier et pas seulement deux ou trois tweets ? Ce n’est pas sérieux. Entendre ces élus ou certains commentateurs s’inquiéter pour la laïcité quand le Président appelle à "réparer le lien abîmé entre l’Église et l’État" est ridicule. Le Président n’annonce nullement une remise en cause de la loi de 1905. Le sentiment d’abandon, d’humiliation et de mépris éprouvé par beaucoup de catholiques ces dernières années appelait à la reprise d’un dialogue authentique, franc et exigeant. Voilà le "lien" à reconstruire et pas simplement entre l’État et l’Église, mais avec tant de Français qui se sentent souvent abandonnés. Créer ou recréer du lien est une priorité pour tout élu en charge du bien de ses concitoyens. Il faut beaucoup de malhonnêteté intellectuelle ou d’idéologie pour faire semblant de ne pas le comprendre.
La peur des seconds est à entendre. Elle s’explique par tant de déceptions passées ! Mais faut-il s’y enfermer ?
 
Si le soupçon prime, plus aucun travail commun n’est possible
D’abord, nous ne pouvons pas cultiver un éternel mécontentement. Quand nous sommes ignorés, nous nous plaignons. Quand on s’intéresse à nous, nous… soupçonnons ! Comme catholiques, nous voulons croire au prix de la parole et au sens des mots. Il y a une bienveillance a priori qu’il nous faut choisir d’adopter. Beaucoup y verront de la naïveté. Je préfère y voir un crédit apporté à ceux – quels qu’ils soient – qui ont reçu la charge de nous gouverner, nationalement ou localement. C’est un choix réaliste qui me fait croire à l’intérêt de rencontrer, d’échanger, de dialoguer en vérité avec les uns et les autres. L’Église n’est pas dupe. Mais elle ne veut pas non plus renoncer à la confiance. Elle veut croire à la possibilité de tout homme de discerner le bien et le mal, d’accéder à la compréhension de ce qui est bon, juste et vrai pour l’homme. Elle reconnaît la noblesse de l’engagement politique et le désir sincère de beaucoup d’élus, de toute couleur politique, de servir le bien de tous. Si le soupçon prime, plus aucun travail commun n’est possible. L’Église garde sa liberté d’interpeller vivement les consciences et de condamner ce qui va contre le bien ou la dignité de tout homme. Avant de céder la parole à M. Macron, Monseigneur Pontier n’a pas manqué d’interroger notre président sur des sujets éthiques graves. Mais l’Église veut aussi encourager ce qui va dans le bon sens. Il nous faut mettre autant d’énergie à dénoncer quand il le faut, qu’à encourager quand cela est juste.
 
Ainsi, avant d’en soupçonner les motivations, il faut reconnaître que ce discours est remarquable par beaucoup d’aspects. Il faut prendre le temps de le lire en son entier. Ces mots sont prononcés par le Président de la République, ils engagent la France. La reconnaissance exprimée à l’Église et aux catholiques, les encouragements à l’engagement lancés, les appels à s’impliquer dans le débat et la vie de la cité ne pourront plus être ignorés. Ce que le Président dit – et la façon dont il le dit – l’engage bien sûr, mais aussi ceux qui gouvernent et légifèrent autour de lui. Tous n’auraient pas été naturellement sur cette même ligne. Nous ne tirons pas de la parole présidentielle la légitimité de nos engagements. Nous n’avions pas besoin de son feu vert pour assumer notre mission de chrétiens dans le monde. Il me semble bon cependant qu’il rappelle ainsi à l’ensemble des Français et aux politiques que l’Église est bien dans son rôle quand elle défend publiquement l’enfant à naître, le réfugié, la famille ou la personne en fin de vie. Il reconnaît même que l’Église est capable de tenir ces convictions fortes, tout en accompagnant les personnes dans la complexité de leur vie. Pour tous ceux qui voulaient nous cantonner à la sphère privée ou nous caricaturer comme déconnectés de la vie réelle ou de la charité pour tous, la leçon est claire.
 

La mission de l’Eglise
Le discours est-il exempt de toute critique ? Bien sûr que non ! Plusieurs affirmations nécessiteraient d’être précisées ou discutées. Il y aurait même des objections à faire. La principale à mes yeux concerne l’affirmation selon laquelle – sur les questions éthiques – la parole de l’Église devrait être "questionnante" et non "injonctive". Bien sûr, nos prises de parole ne doivent pas empêcher le dialogue et les questions. Mais c’est aussi la mission de l’Église et des catholiques de rappeler qu’il y a des lignes rouges en éthique, des repères éthiques fondamentaux qui ne se questionnent pas, qui ne se négocient pas, sous peine de fragiliser ces "digues d’humanité". Quand le président du Conseil Consultatif National d’Éthique explique "qu’il ne sait pas ce qu’est le bien ou le mal" ou que "tout est relatif", c’est notre devoir d’affirmer et de défendre clairement ces repères qui protègent les plus fragiles ou les plus petits. On pourrait d’ailleurs faire remarquer à Emmanuel Macron que la France fait de même quand elle défend les droits de l’homme dans le monde. Il y a des droits qui ne se questionnent pas ! La parole de la France n’est alors pas "questionnante" mais bien "injonctive". C’est sa force et son devoir. Ce sera aussi celui de l’Église.
 
Tout cela suffit-il à lever le doute et le soupçon ? Ce discours est-il une habileté politique de plus, une stratégie d’un Président qui serait très fort pour dire à chacun ce qu’il a envie d’entendre ? Ou est-ce un discours fondateur qui marque une nouvelle étape dans les relations entre l’Église et l’État, dans la reconnaissance et la prise en compte de la réflexion des catholiques et de leur engagement nécessaire comme citoyens ? Cela dépend de lui et de nous. Il faut maintenant que les actes suivent : ce discours nous engage, lui et nous.
À nous, catholiques, d’être au rendez-vous de l’engagement, de façon "libre" et "intempestive" comme nous y sommes invités. À nous de ne pas rester sur le banc des remplaçants, comme le dit le Pape François, pour ne pas laisser la partie se jouer sans nous ! Il se peut que nous ayons des doutes sur l’état du terrain ou le respect des règles du jeu, mais le pire serait de rester hors de ce terrain qui nous est pourtant confié. Il nous faut y être, sans complexe, humblement mais solidement, chacun selon sa vocation, ses talents, son discernement sur les moyens à prendre et la place à tenir dans le jeu.
Au Président, à son gouvernement et à sa majorité de prouver que tout cela n’était pas qu’une façon de nous faire habilement accepter de nouvelles transgressions éthiques dans quelques mois… L’attente qui peut naître d’un tel discours est forte. La déception qui pourrait en résulter serait immense et sans doute bien difficile à réparer. Les catholiques sont bienveillants et ils veulent construire, mais ils savent aussi se souvenir. En tout cas, ils partagent la certitude avec le Président que l’Église doit rester "un de ces points fixes dont notre humanité a besoin au creux de ce monde devenu oscillant, un de ces repères qui ne cèdent pas à l’humeur des temps." Et pour cela, on pourra compter sur eux.

Tribune parue dans Le Figaro Vox du 10 avril 2018, repris sur Padreblog
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L'Islam n'est-il qu'une religion ?
 
Le Figaro daté du 20 mars 2018 a publié une tribune intitulée "Non au séparatisme islamiste". Signée par 100 intellectuels, parmi lesquels plusieurs sont de souche musulmane, ce texte s’alarme du "ségrégationnisme" qui accompagne le développement de l’islam en France. "Le nouveau séparatisme avance masqué. Il veut paraître bénin, mais il est en réalité l’arme de la conquête politique et culturelle de l’islamisme".
Ce texte pose en filigrane la question de l’identité réelle de l’islam. Est-il seulement une religion, à considérer comme les autres, ainsi que le répète le discours officiel, ou bien doit-on le définir comme une idéologie ? A l’heure où le gouvernement cherche à organiser un "islam de France", cette question doit être posée en toute clarté. C’est à une réflexion sur ce thème difficile qu’Annie Laurent vous invite aujourd’hui.

 
Après un XXème siècle marqué par l’émergence d’idéologies totalitaires prétendant imposer leurs systèmes au monde, le XXIème siècle s’est ouvert sur l’apparition d’un autre projet dominateur : celui de l’islam conquérant. Les attentats spectaculaires et très meurtriers commis le 11 septembre 2001 contre les Tours jumelles de New-York ont inauguré cette nouvelle forme de totalitarisme paré de couleurs religieuses qui, depuis lors, se répand dans tout l’univers, perturbant un monde largement touché par la sécularisation. Face à cette situation imprévue et déroutante, une interrogation revient de plus en plus souvent : l’islam est-il vraiment une religion ? N’est-il pas plutôt une idéologie ?
Il convient d’abord de situer la question dans l’ordre général, comme le fait le philosophe Rémi Brague dans son dernier ouvrage, Sur la religion (Flammarion, 2018), où il développe une pensée puissante sur ce thème, en accordant à l’islam une place importante. Observant le foisonnement de réalités que le terme "religion" recouvre (panthéon de dieux, monothéisme, religion séculière, etc.), l’auteur refuse d’y voir un concept unique qui répondrait à une seule et même définition. En fait, écrit-il, "le christianisme est la seule religion qui ne soit qu’une religion et rien d’autre". Et de remarquer : "Toutes les autres religions ajoutent au religieux une dimension supplémentaire" (p. 40). C’est pourquoi "la nature exclusivement religieuse du christianisme explique le fait que le concept de religion, appliqué à des phénomènes aussi divers que le bouddhisme, l’islam, le confucianisme, le shinto, etc. – bref, ce que nous avons pris l’habitude d’appeler “des religions” – ait été forgé dans un contexte intellectuel chrétien et s’applique mal aux autres “religions” » (p. 42).  L’auteur exprime bien la complexité de la question posée. Il ne nie pas la dimension religieuse de l’islam mais il sait que celle-ci n’est pas exclusive.
 
L'Islam comme religion
Les musulmans se placent sous le regard d’un Dieu unique (Allah) en qui ils reconnaissent leur Créateur, auquel ils rendent un culte dans des lieux appropriés (mosquées) et dont ils espèrent la miséricorde, tout comme ils aspirent à une vie après la mort. Il n’est donc pas possible de refuser à l’islam la qualité de religion. Mais de quel genre de religion s’agit-il ?
 
          Religion ou religiosité ?
En 1994, évoquant l’islam dans son livre Entrez dans l’espérance, saint Jean-Paul II parlait de "la religiosité des musulmans", sans définir le sens du mot "religiosité" (Plon-Mame, p. 153). Or, comme l’explique le philosophe Patrice Guillamaud dans un ouvrage d’une profonde intelligence, religiosité n’équivaut pas à religion. La religiosité se réfère à l’attitude de tout homme, naturellement religieux et donc disposé "à rapporter chacune de ses actions à l’absolu divin", tandis que la religion est un ensemble d’éléments de doctrine et de culte (cf. Le sens de l’Islam, éd. Kimé, 2017, p. 21-26).
En ce sens, la religiosité est d’autant plus frappante chez les musulmans pratiquants que le culte se doit d’être ostensible et sonore. En admirant "le musulman superlativement pieux", les chrétiens "confondent sa vertu de religion avec celle de foi", constate avec pertinence l‘historien Alain Besançon (Problèmes religieux contemporains, Ed. de Fallois, 2015, p. 181). Cette visibilité a frappé le bienheureux Charles de Foucauld et l’a conduit à s’interroger sur la religion de son baptême qu’il avait délaissée (cf. Pierre Sourisseau, Charles de Foucauld, Biographie, Salvator, 2016).
 
          Religion ou foi ?
Ch. de Foucauld a néanmoins compris que si la religiosité des musulmans peut s’accorder avec la vertu de religion, classée par saint Thomas d’Aquin parmi les vertus morales (la justice), elle ne ressort pas de la foi.
"Je voyais clairement qu’il[l’islam]était sans fondement divin et que là n’était pas la vérité" écrivit-il à Henry de Castries (cité par A. Laurent, La Nef, n° 287, décembre 2016). La foi est une vertu surnaturelle, infuse dans l’âme par le baptême ; elle est précisément théologale parce que relative au Dieu trinitaire (au même titre que l’espérance et la charité).
 
          Foi et croyance
La Déclaration Dominus Iesus sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ et de l’Eglise (2000), rédigée à la demande de Jean-Paul II par le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, a rappelé cet enseignement traditionnel de l’Eglise catholique. Puis, le texte précise : "On doit donc tenir fermement la distinction entre la foi théologale et la croyance dans les autres religions […]. Cette distinction n’est pas toujours présente dans la réflexion actuelle, ce qui provoque souvent l’identification entre la foi théologale, qui est l’accueil de la vérité révélée par le Dieu Un et Trine, et la croyance dans les autres religions, qui est une expérience religieuse encore à la recherche de la vérité absolue, et encore privée de l’assentiment à Dieu qui se révèle " (n° 7).
Cette distinction s’applique à l’islam, qui n’est pas accueil de la Révélation de Dieu mais, selon le Coran, religion originelle de l’humanité, voulue par Dieu parce qu’elle est appropriée à la nature de l’homme, innée en quelque sorte.

Aujourd’hui, j’ai rendu votre Religion parfaite ; j’ai parachevé ma grâce sur vous ; j’agréée l’islam comme étant votre Religion (5, 3) ;
Acquitte-toi des obligations de la Religion en vrai croyant et selon la nature qu’Allah a donnée aux hommes, en les créant. Il n’y a pas de changement dans la création d’Allah. Voici la Religion immuable ; mais la plupart des hommes ne savent rien (30, 30).

 
          Dieu, l'inconnaissable
Pour l’historien des religions Gérard Van der Leeuw, la foi est "la confiance de l’homme envers Dieu personnellement rencontré". C’est pourquoi sa première spécificité "ne consiste donc pas à croire que Dieu existe mais à croire que l’homme existe pour Dieu" (cité par le P. Bernard Sesbouë, Actes du colloque "Qu’est-ce que croire ?", Institut Catholique d’Etudes Supérieures, 15-16 avril 2013, p. 26).
Dans l’islam, Dieu est "l’Inconnaissable" (Coran 6, 50 ; 7, 188 ; 11, 31 ; 27, 65). Il ne se fait pas connaître des hommes, comme Il le fait à travers Jésus-Christ dans le christianisme ; Il ne dialogue pas avec eux dans une relation d’amour ; Il ne s’engage pas par une Alliance, comme Il le fait par Abraham dans la Bible (cf. François Jourdan, Islam et christianisme, comprendre les différences de fond, L’Artilleur, 2015, p. 254-260). La Révélation d’Allah ne concerne que sa volonté et sa loi. "Entre Créateur et créature, un abîme est béant » (R. Brague, Sur la religion, op. cit., p. 186).
L’islam serait-il donc une religion païenne ? Alain Besançon l’exclut.
"Si nous restons dans la logique de la théologie chrétienne, on ne voit pas que l’islam connaisse le Dieu que cependant il adore. […] Ne connaissant pas le vrai Dieu et l’adorant néanmoins, il en résulte des conséquences qui mettent l’islam à part des paganismes antiques contre lesquels il s’est dressé. Les païens, même quand ils adoraient le dieu unique, adoraient un dieu immanent, qui faisait partie du monde. Un Dieu “moindre” par conséquent que le Dieu d’Israël, créateur du ciel et de la terre, omnipotent, transcendant. Mais à l’égard de ce Dieu incommensurable, l’islam demeure dans une position idolâtrique" (op.cit., p. 178).
 
          Une religion d'opposition
L’islam n’est pas une religion anodine ou neutre puisqu’il se veut réaction dogmatique au christianisme. Le Coran combat le cœur de la Révélation divine. "La négation de la Trinité est le sens premier de l’islam" ; elle est "son élément primordial de fondation […], le principe même de sa genèse" (P. Guillamaud, op. cit., p. 119).
Son monothéisme – concept que l’on rencontre aussi en dehors du champ religieux (cf. le Divin Premier Moteur d’Aristote, le déisme des Lumières, signalés par R. Brague) -, et la présence de personnages "bibliques" dans le Coran ne font pas de l’islam une religion apparentée au judaïsme et au christianisme. "En son sens premier, l’islam est fondamentalement, non pas la simple continuation de la révélation biblique mais sa reprise dans la négation même de son accomplissement chrétien" (Guillamaud, ibid.).
Dans Le malentendu islamo-chrétien (Salvator, 2012), le Père Edouard-Marie Gallez explique que l’on considère généralement l’islam comme une religion "d’avant" le Christ au sens théologique, et pouvant éventuellement y conduire, alors qu’il se revendique comme post-chrétien au sens où il entend dépasser le christianisme et s’y substituer.
C’est pourquoi,
"que ce soit du côté islamique ou du côté chrétien, il apparaît évident que la notion d’Ecritures saintes ne revêt pas la même réalité. Si le Coran voit dans les révélations qui ont précédé le temps de l’islam des “portions” du “Livre-Mère” envoyées par Allah sur des prophètes eux-mêmes envoyés à des peuples, l’Eglise catholique, elle, ne voit pas dans le Coran une quelconque continuité ou récapitulation de la Révélation judéo-chrétienne"(P. Laurent de Trogoff, "Révélation et Coran", in Sous le regard de Dieu, abbaye Sainte-Anne de Kergonan, n° 2017/2, p. 12-21).
 
Cette position a été rappelée par le Concile Vatican II : "L’économie chrétienne, étant l’Alliance nouvelle et définitive, ne passera donc jamais et aucune nouvelle révélation publique n’est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ » (Dei Verbum, n° 4). L’Eglise n’a jamais considéré Mahomet comme un prophète ni le Coran comme un Livre révélé.
 
Père Samir-Khalil Samir, islamologue égyptien :
Je ne dirai pas globalement : “Oui, l’islam vient de Dieu”, et je ne dirai pas globalement : “L’islam est l’œuvre de Satan”. Je ne le pense pas non plus. L’islam est l’œuvre d’un homme qui a vécu une expérience spirituelle réelle, mais qui vivait en son temps, dans son contexte socio-culturel désertique fait de guerres et d’attaques de tribuscontre tribus » (Site Aleteia, 10 janvier 2018).
On ne peut donc porter sur l’islam un regard indifférencié avec le judaïsme et le christianisme. D’où l’inexactitude de formules telles que "les religions monothéistes", "les religions abrahamiques" et "les religions du Livre".
Leur usage banalisé fausse la compréhension des fondements anthropologiques, cultuels, sociaux, juridiques et culturels sur lesquels misent les dirigeants européens héritiers du christianisme pour organiser un "islam européen".

Paru sur Clarifier, La Petite Feuille Verte, 6 avril 2018
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Relations franco-égyptiennes : "ne soyons pas les idiots utiles des islamistes"
 
Mezri Haddad * invite à regarder la situation politique égyptienne dans sa complexité, sans tomber dans l'écueil d'une vision centrée seulement sur les droits de l'homme. Celle-ci ferait courir le risque de voir le pays retomber sous le joug de l'islamisme.
 

À l'occasion des élections présidentielles égyptiennes qui viennent de se dérouler en Égypte et dont l'annonce des résultats officiels est attendue le 2 avril, le plus important des pays arabes, démographiquement et géopolitiquement, est à nouveau sous le feu des projecteurs. Deux opinions antagoniques et a posteriori inconciliables s'affrontent.
Pour les uns, les Frères musulmans et leurs sympathisants islamo-gauchistes en France, l'Égypte vit sous une "dictature militaire" qui réprime les libertés individuelles et emprisonne les opposants. Les élections présidentielles ne seraient par conséquent qu'une "mascarade", raison pour laquelle il faudrait les boycotter. Cette litanie est relayée par les ayatollahs du droit-de-l'hommisme orthodoxe, qui ont beaucoup perdu de leur éclat depuis le sacro-saint "printemps arabe", dont on mesure aujourd'hui les effets d'agrégation tant pour les pays arabes dévastés, Tunisie, Libye, Syrie, Yémen, que pour les pays européens, eu égard à l'invasion migratoire et à la métastase de l'islamisme criminel, qui vient encore de frapper dans l'Aude.
Pour les autres, notamment les observateurs et les spécialistes qui connaissent bien la réalité sociale, politique, géopolitique, économique et sécuritaire de ce pays, ces élections - si imparfaites soient-elles - constituent une étape décisive dans un "processus démocratique" d'autant plus fragile qu'il dépend de trois grandes contraintes : une économie à redresser, une menace terroriste à juguler, et enfin une démographie galopante à contrôler car avec ses 100 millions d'habitants, l'Égypte compte 1 million d'habitants supplémentaires tous les dix mois.
En tenant compte de ces trois forces centrifuges et d'un contexte régional et géopolitique particulièrement convulsif et périlleux, notamment avec la crise au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), l'antagonisme Arabie Saoudite-Iran, la radicalisation du régime turc, le blocage des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens, quel partenariat stratégique (politique, militaire et économique) peut-on envisager entre la France et l'Égypte ?
 
Et d'abord, qui croire et que penser de l'Égypte en général et de ses nouvelles relations avec la France en particulier ? Qu'en est-il exactement des "lois liberticides", des "atteintes aux droits de l'homme" et de la "répression tous azimuts", que dénoncent certaines ONG ? Est-il exact que le "printemps" égyptien n'a duré que le temps où les Frères musulmans étaient au pouvoir avec la bénédiction de l'administration américaine ? Pour quelles raisons objectives Mohamed Morsi a-t-il été rejeté par la majorité des Égyptiens - près de 30 millions de manifestants en juin 2013 - pour porter au sommet du pouvoir un maréchal ? C'est ainsi que les comploteurs contre Nasser et les assassins de Sadate ont été chassés du pouvoir après deux années d'islamisme "modéré", qui a marqué les esprits, et pas seulement au sein de la minorité Copte !
Serait-ce parce qu'il est pragmatique et qu'il a saisi l'importance cruciale d'une nouvelle alliance stratégique franco-égyptienne que le président Emmanuel Macron, lors de la visite du chef d'État égyptien en France, fin octobre 2017, a résisté aux pressions moralisatrices de Human Rights Watch, d'Amnesty International et de la FIDH, qui affirmaient que l'Égypte connaît "la pire crise des droits humains depuis des décennies" et lui réclamaient de mettre fin à son "silence" ?
A la surprise générale et en rupture avec ses prédécesseurs immédiats à l'Élysée, Emmanuel Macron avait alors clairement répondu qu'il croit "à la souveraineté des États", que "le sujet des droits de l'homme, je l'ai considéré dans le contexte égyptien" de la lutte contre le terrorisme, et que "de la même façon que je n'accepte qu'aucun autre dirigeant me donne des leçons sur la manière de gouverner mon pays, je n'en donne pas aux autres". A-t-il ainsi fermé la longue parenthèse du "devoir" ou du "droit d'ingérence" dont on mesure aujourd'hui les conséquences, notamment en Irak, en Syrie et en Libye?
 
Il est vrai qu'en septembre 2017, soit un mois avant la visite d'Abdel Fattah Al-Sissi en France, dans la Revue des Deux Mondes, Hubert Védrine, qui a l'oreille du président, se réjouissait des premiers pas du président Macron en matière de politique étrangère et en rupture avec "l'héritage Sarkozy-Hollande-Fabius". Déjà en 2000, dans son remarquable article "Refonder la politique étrangère française", publié dans Le Monde Diplomatique, et sans jamais minimiser l'importance capitale des valeurs des droits de l'homme auxquelles il a toujours cru, Hubert Védrine se demandait si le droit d'ingérence n'était pas une panacée et relativisait par conséquent le dogme messianiste suivant lequel "tout pays non démocratique peut et doit devenir démocratique du jour au lendemain, la norme étant la démocratie occidentale d'aujourd'hui". C'est que pour l'ancien chef de la diplomatie française, "notre myopie face à l'islamisme est grave et la peur de l'islamophobie, terme inventé pour étouffer dans l'œuf la moindre critique raisonnable de l'islam, est chez nous paralysante… Là aussi, il faut que nous devenions plus lucides et que les démocrates et les musulmans normaux ou modérés s'unissent".
 
A l'heure où précisément le terrorisme islamiste constitue une menace globale et que la plupart des États dans le monde sont déterminés à l'éradiquer, le gouvernement égyptien, qui affronte au quotidien le terrorisme et pas seulement au Sinaï, a-t-il tort de chercher difficilement un juste équilibre entre sécurité et liberté ? Parviendra-t-il dans les quatre années qui viennent à relever le triple défi des droits économiques et sociaux, des libertés individuelles et du droit à la sûreté, qui est, on l'oublie souvent, le premier des droits de l'homme et le premier des devoirs de l'État à l'égard de ses citoyens ? La "violence légitime" n'est-elle pas le monopole exclusif de l'État, selon Max Weber ? En revanche, le péril islamo-terroriste légitime-t-il le retour à l'autoritarisme, à l'usage systématique de la violence et à la répression de toutes voix discordantes ?
Bien évidemment que non. Dans les élections qu'ils viennent de vivre, les Égyptiens n'avaient pas le choix, tel Gribouille, entre une "dictature militaire" et une démocratie théocratique. Ils avaient le choix, aujourd'hui comme en 2014, entre la sécurité, la paix civile, le progrès économique et sociale d'une part, et le pouvoir islamo-terroriste des Frères musulmans d'autre part. Par réflexe anti-culturaliste et allergie à l'essentialisme, certains ne savent plus faire cette différence pourtant capitale chez Tocqueville entre la démocratie comme fait social et la démocratie comme système de gouvernement, la seconde devant impérativement procéder de la première et la précéder. En d'autres termes, avant de voir naître une démocratie arabe selon les normes occidentales, il faudrait d'abord que les sociétés arabes se sécularisent, car la démocratie sans la sécularisation culturelle et sociale mène directement à la "démocratie" théocratique et totalitaire.
 
Contrairement à la propagande islamiste relayée par les idiots utiles locaux, le terrorisme islamiste n'est dons pas un épouvantail, encore moins une fiction dont se servirait le "régime" égyptien pour réinstaller une "dictature militaire" ; et la neutralisation de Mohamed Morsi, suivie par la classification des Frères musulmans comme étant une organisation terroriste, ne contribue pas à la radicalisation des jeunes mais à leur dissuasion. Faute de les exterminer physiquement, ce que fait la coalition occidentale en Irak et en Syrie, Abdel Fattah al-Sissi a le mérite de résister aux terroristes au Sinaï, aux frontières israélo-égyptiennes ainsi qu'aux frontières entre l'Égypte et une Libye devenue repli stratégique des hordes islamo-terroristes "dégagées" d'Irak et de Syrie, constituant ainsi un péril mortel pour la stabilité au Maghreb et la sécurité de l'Europe.
La doctrine des droits de l'homme n'est pas à mettre en cause ici. Bien au contraire, il s'agit d'une éthique universelle dont la Charte reste l'une des plus belles et précieuse conquêtes de l'humanité. Mais la doctrine ne doit pas se transformer en dogme, de même que le militant des droits de l'homme ne doit pas devenir le cheval de Troie d'une idéologie fondamentalement néofasciste - l'islamisme -, qui est en opposition radicale avec les valeurs des droits de l'homme. Dernier avatar de la stupidité occidentale, emprunté au nouveau lexique des Frères musulmans, l'islamisme "modéré" n'existe que dans les ratiocinations des droits-de-l'hommistes et autres idiots utiles qui ne veulent pas désespérer Molenbeek !
Non, il n'existe aucune différence de nature entre Daech, Al-Qaïda, Al-Nosra, Boko Haram, Talibans, Frères musulmans, djihadisme, takfirisme, islamisme… comme le suggère le cartésianisme français. "Un djihadiste, c'est un Frère musulman en phase terminale", comme l'avait à juste titre déclaré Abdel Fattah Al-Sissi, interrogé par Renaud Girard dans Le Figaro du 24 octobre 2017. En d'autres termes, toutes les appellations de ces organisations terroristes reviennent dans leur ensemble et dans leurs idéologies à la cellule mère de l'islamisme, à savoir les Frères musulmans, une confrérie politico-religieuse dont la naissance remonte à 1928, en Égypte précisément.
 
La propagande des Frères musulmans contre l'État égyptien n'aurait aucun effet ni le moindre écho en France si elle n'y avait pas ses relais associatifs auprès d'une myriade d'organisations islamistes - que Macron souhaite expurger -, auprès de certains islamo-gauchistes, ces permanents de la révolution permanente, et surtout auprès des apparatchiks du droit de l'hommisme, qui se sont autoproclamés gardiens des valeurs universelles et incarnation exclusive de l'humanisme mondial. Qu'ils en soient conscients ou inconscients, cyniques ou sincères, ces derniers sont les idiots utiles de l'islamo-terrorisme qui constitue une menace globale et dont l'éradication impitoyable doit fédérer aussi bien les pays d'Orient que d'Occident.
En d'autres termes, dans le contexte de la guerre mondiale contre le terrorisme global, la parenthèse de l'ingérence dite humanitaire est fermée. La Realpolitik a ses raisons que la raison ignore et que Macron connaît. Et si, avant Charlie Hebdo, le Bataclan, Nice et récemment Trèbes, la défense de l'islamisme "modéré" était une bêtise, aujourd'hui, elle est un crime… contre l'humanité !
* Ancien ambassadeur de la Tunisie auprès de l'Unesco, Mezri Haddad est philosophe et président du Centre international de géopolitique et de prospective analytique (Cigpa). Il est l'auteur d'essais sur la réforme de l'islam.

Paru sur Figarovox, 29 mars 2018
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Naissance, vie et mort de la richesse matérielle
 
La richesse est ce que l’homme trouve beau ou bon et elle est matérielle quand elle est palpable. Elle est le regard satisfait que l’homme porte sur sa production ou sur celle de la nature.
Mais comme tout ce qui est humain, la richesse naît, vit et meurt et comme pour tout ce qui est humain, nous nous intéressons plus à sa naissance dont nous nous réjouissons qu’à sa mort que nous redoutons mais que nous feignons d’ignorer. La science économique, oubliant dogmatiquement qu’elle marche sur deux pieds, néglige volontairement la mort de la richesse, ce qui rend les économistes inefficaces et inutiles, voire dangereux quand on les écoute ou quand ils déforment des étudiants.
La mort de la richesse est pourtant la plupart du temps programmée. Soit elle est immédiatement consommée comme l’alimentation ou le conseil, soit c’est son obsolescence qui est programmée, soit elle est volontairement détruite par des bombardements, par des saccages ou par des grands projets à la Haussmann. Elle peut encore être accidentellement détruite par des incendies, des tempêtes ou des séismes. Reconstruire un château sur un château, une église sur une église, une ville sur une ville, est une constante humaine car le lieu primitivement choisi l’a toujours été pour de bonnes raisons. Cela fait naître une richesse nouvelle qui constate la mort de l’ancienne. Quand une civilisation se croit vivante, elle n’a cure de la destruction car pour elle la richesse créée est plus belle que la richesse détruite et elle se croit donc plus riche. C’est lorsqu’elle a un peu honte de ce qu’elle crée, lorsqu’une civilisation est fatiguée, qu’elle regrette les richesses détruites et qu’elle ne construit plus que pour l’immédiateté tellement elle a peur du futur, c’est à ce moment qu’elle se met à admirer les vestiges de ce qui a été détruit comme le mur des lamentations, dernier vestige du deuxième temple à Jérusalem ou à en vénérer ce qui a été conservé comme ses cathédrales, ses pyramides, ses dolmens, ses stupas ou ses châteaux.
C’est au travers d’une vision peu claire de la richesse matérielle que l’on voudrait aussi durable que la richesse intellectuelle que nous devons étudier le rapport entre la richesse matérielle et l’argent. Ce rapport est à la base de toute la science économique.
 
La richesse est un regard subjectif sur l’efficacité du travail humain alors que la monnaie est un véhicule concret, objectif et chiffrable de ce même travail humain. Mais si le lien entre richesse et argent est individuellement très bien compris, il est généralement beaucoup plus mal perçu au niveau global. La richesse matérielle se fait pourtant reconnaître comme richesse parmi les productions par son échange avec de la monnaie qui est une autre fabrication humaine précédemment reconnue comme une richesse par un groupe donné.
Monnaie et richesse aborde le même concept, la monnaie l’aborde quantitativement quand la richesse l’aborde qualitativement.
La monnaie étant un véhicule de l’énergie humaine que le groupe juge avoir été bien utilisée, elle mesure quantitativement une autre expression de l’énergie humaine bien utilisée d’après le groupe, à savoir sa richesse matérielle. La richesse matérielle d’un groupe et la quantité de monnaie, recouvrent donc toutes les deux le résultat de l’énergie humaine que le groupe juge avoir été dépensée intelligemment. Elles sont par définition identiques et la quantité de monnaie en circulation dans un groupe doit donc correspondre à la quantité de richesse matérielle vivante. Elle doit augmenter quand le groupe pense s’être enrichi, elle doit diminuer quand le groupe pense s’être appauvri.
On peut imaginer qu’à l’introduction d’une monnaie dans un groupe, on a évalué en la chiffrant la richesse matérielle de chacun, on a tout additionné, on en a tiré un chiffrage de la richesse collective du groupe sans oublier de chiffrer ce qui appartenait à la collectivité. C’est alors qu’on a fait une image de cette richesse, une image du travail déjà effectué, son double avec une matière rare, pérenne, transportable et divisible. Au départ les membres du groupe ont des biens, le groupe a des biens et de la monnaie. Le groupe, appelons-le l’État, ne garde alors que la monnaie correspondant à ses biens propres et distribue à chacun la monnaie équivalente à ce qu’il possède déjà, beaucoup à celui qui a beaucoup, rien à celui qui n’a rien. L’introduction de la monnaie ne change en rien la propriété des uns et des autres et celui qui n’a que son travail à vendre, voit simplement devenir concret le fruit de son effort. A la création de nouveaux biens reconnus comme richesse, le groupe augmente la monnaie, à la mort de ces biens, le groupe diminue la monnaie.
La bonne quantité de monnaie qui doit rester en permanence le chiffrage par le groupe de sa richesse matérielle du moment, dépend donc de cinq facteurs. Trois sont évidents, sa création (augmentation de la quantité de monnaie en circulation), sa circulation (sa capacité à reconnaître plusieurs fois de la richesse) et sa destruction (diminution de la quantité de monnaie en circulation). Deux le sont moins mais ont autant d’impact, sa consommation (on consomme de la monnaie en détruisant des richesses) et sa dissimulation (l’épargne).
Une première réflexion s’impose suivant que la monnaie est déjà perçue comme une richesse en soi comme l’or ou l’argent ou qu’elle n’est qu’un symbole comme le papier-monnaie ou l’argent virtuel. Dans le premier cas l’or ou l’argent fait partie de la richesse du groupe et la monnaie est une valeur reconnue pouvant par simple fonte redevenir richesse. L’inconvénient est qu’en frappant monnaie, on stérilise une partie de la richesse du groupe pour en faire de la monnaie, mais l’avantage est que le rééquilibrage entre richesse et monnaie est très facile à faire. Pour garder l’égalité entre la monnaie et la richesse il suffit, si la richesse monte, de frapper de nouvelles pièces, et si elle descend d’en fondre. En revanche avec du papier-monnaie ou de la monnaie virtuelle, il n’y a que la confiance en ses fabricants qui garantit qu’il n’y aura pas plus de monnaie que de richesses, ce qui dévaloriserait malhonnêtement la monnaie.
 
Nous pourrons nous demander dans un prochain billet s’il n’y aurait pas un lien de ce type entre ces coïncidences constatées : la crise de la tulipe est arrivée au XVIIe siècle à la fin de la guerre ruineuse "des quatre-vingts ans" entre les sept provinces protestantes du nord des Pays-Bas et l’Espagne catholique ; le système de Law (que l’on prononçait Lasse) est arrivé au XVIIe siècle quand le Régent n’arrivait plus à payer les guerres de Louis XIV ; les assignats sont apparus quand la république française se battait contre toute l’Europe ; la catastrophe du mark de Weimar a suivi le défaite allemande de 1918 et le change flottant depuis 1971 n’a fait que constater l’échec des accords de Bretton Woods en fin de deuxième guerre mondiale sans faire le lien avec la fin catastrophique de tous ses prédécesseurs. Depuis 1971 tous les gouvernements occidentaux ont en plus inventé, pour plaire au peuple et garder le pouvoir, la notion de croissance économique qui justifierait qualitativement, mais évidemment pas quantitativement même si elle était réelle, la fabrication de monnaie. Tant que le peuple accepte de faire semblant d’y croire, il ne fait que laisser, toute honte bue, les drames de l’explosion à ses enfants. N’y aurait-il pas un lien avec le fait qu’il fait de moins en moins d’enfants et qu’il laisse la place ?
De tous côtés les petits maîtres abondent qui apportent leur solution miracle en évitant la question essentielle. Mais cette question ne pourra être sérieusement abordée que lorsque nous aurons reconnu que la richesse matérielle meurt comme elle naît et que la monnaie n’en est que l’image transportable aussi volatile qu’elle. Ce n’est pas du tout ce qui est enseigné dans nos universités.

Envoyé par l'auteur, 28 mars 2018
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Tulipes de Jeff Koons : un "cadeau" bien embarrassant
 
Les "tulipes" de Jeff Koons sèment la discorde à Paris : un hommage aux victimes du terrorisme avec une œuvre discutable ?
 
Terrorisme chic et bouquet choc
L’actualité nous y invite. Commençons par l’imminente arrivée sur le parvis du Palais de Tokyo du monument-hommage de Jeff Koons aux victimes du Bataclan. Son kitschissime "cadeau" fait débat. Sera-t-il imposé malgré impopularité, irrégularité de la procédure et "conflits d’intérêts" ?
Apparence vulgaire, contenu vague, il illustre cependant scrupuleusement les protocoles de l’Art officiel conceptuel : il questionne, met en abîme, détourne le contexte, sème le trouble en introduisant des significations clandestines et enfin déconstruit le paysage urbain parisien…  ici, le très "moderne" et élégant Palais de Tokyo dont portes, façades et statuaire rassemblent les plus grands sculpteurs du XXème siècle, dont Bourdelle et Alfred Janiot.
L’initiative de ce cadeau, fait aux Français accablés par l’attentat terroriste du Bataclan, vient de l’ex ambassadeur américain en France, Jane Dorothy Hartley, ce qui en fait un geste politique. Cependant il semble plutôt célébrer, dans ce lieu symbolique de l’art, très éloigné du Boulevard Voltaire, la victoire du global kitsch américain sur l’ "arrogante" excellence parisienne.
De plus le cadeau est accompagné d’une leçon, quintessence du discours moralisateur et philanthrope koonsien : l’art se doit de refléter "l’ego de la masse"… bel emballage pour rendre avalable une très concrète prédation du contribuable, car le "cadeau" de "l’artiste vivant le plus coté du monde" est un "don payant" de 3 millions d’euros ! Cher pour une œuvre dont l’emplacement sert la cote du "donateur" et de produit d’appel pour les produits dérivés qu’elle engendrera.
Jeff Koons tient à ce lieu absolument parce que son œuvre se doit d’échapper à toute fonction "décorative" et esthétique et remplir sa mission "critique" qui, étant visuelle, ne fait pas appel à des arguments rationnels mais utilise la dérision. Dans le cas présent, si l’on fait le rapprochement avec une iconographie ordinaire contemporaine, ce "bouquet" assemble en une seule image le fouet BDSM et le sex toy de type "fist" (1). La règle académique du conceptualisme est ainsi appliquée à la lettre : titre, iconographie, contexte et sens ne doivent pas coïncider et former un piège conceptuel.
 
Le monument de dérision à la conquête du monde
Le monumental global kitsch apparaît dans l’espace urbain international en 1976 : c’est la Pince à Linge géante de Claes Oldenburg, dressée devant l’Hôtel de Ville de Philadelphie (USA), ville historique, patrie des "pères fondateurs", défenseurs des Lumières. Vacuité apparente et gigantisme, la formule est trouvée ! Paris en 1985, suit l’exemple : les deux places de la gare Saint Lazare sont ornées d’amusantes accumulations de valises et d’horloges, signées Armand.
La même année commence le chantier des colonnes Buren au Palais Royal. C’est le premier monument qui officiellement ne célèbre rien et n’a pas de sens déclaré, mais seulement la réputation d’être un monument caché aux victimes de la terreur. Ces monuments inaugurent la nouvelle orientation de la commande publique, toujours en vigueur aujourd’hui. Les "Inspecteurs de la création" qui dirigent l’art en France depuis 1983 président aux concours et veillent à ce que les projets de monuments remplissent leur mission critique.
Ce genre devient au fil de ces décennies le vecteur de la dévalorisation systématique des cultures et de leur art. L’esthétique du kitsch a le pouvoir de caricaturer les identités en vulgarisant les styles. Il vide les formes en évacuant leur sens. L’art devient divertissement et bizutage. Son objectif se considère néanmoins "humanitaire" car tuer les identités, les rendre dérisoires, c’est en finir avec la guerre.
Tel est le discours clérical du fondamentalisme marchand qui dresse dans les villes du monde ses fétiches géants. Ils sont éphémères comme "Le vagin de la reine" à Versailles, "le plug anal" place Vendôme, "l’étron géant" à Hong Kong, ou bien permanents comme l’araignée "Maman" de Louise Bourgeois dont de multiples exemplaires sont disséminés autour de la planète. Extrêmement cotés, ces totems font le tour du monde… non sans quelques échecs !
Ainsi à Dubaï, les monuments érigés par la cheikha al Mayassa al Thany, ont été commandés aux artistes les plus cotés du Financial art. Citons parmi eux les 14 bronzes de Damian Hirst qui ornent l’entrée du Centre National de Recherche Médicale : 14 fœtus "in process", de la conception à la naissance, la statue d’Adel Abdesssemed représentant le célèbre "coup de boule" de Zidane installée sur le front de mer.
La première œuvre a été pudiquement recouverte de voiles, la deuxième rapidement déboulonnée. Pourtant le prescripteur était la famille régnante. Cela n’a pas suffi ! Dans ce pays où il n’y a pas "d’opinion publique", la désapprobation a eu recours aux nouvelles technologies, l’horrible "vox populi" est passée par le tweet. L’émeute électronique fut telle que la puissante famille a obtempéré. L’art global n’entre pas si facilement dans la chair des cultures.
 
La réémergence des monuments de célébration
Après avoir connu terreur, totalitarisme et ruine, vingt ans ont été nécessaires pour que Chine et Russie se projettent dans l’avenir, développent leurs villes, désirent pour elles beauté, sens et harmonie. On y voit apparaître des monuments de célébration. Cette volonté est d’autant plus grande que l’idéologie les avait douloureusement privées de leur art civilisationnel au profit d’un art de propagande.
Zeng Zhenwei est un sculpteur monumentaliste qui a connu la Révolution culturelle dans son enfance et adolescence. Il a consacré sa vie à restaurer la beauté de l’espace urbain, à concevoir son paysage, son mobilier, ses monuments. Il professe à l’Université le paysage urbain et enseigne l’art monumental à l’école des Beaux-Arts. Président de l’Association des sculpteurs chinois, il est très représentatif du désir actuel des artistes de participer au décor de la ville, à la célébration de son histoire, à la symbolisation de ses lieux.
Sa création est une synthèse de la modernité et des fondamentaux de l’art ancestral. Soucieux du contexte, son œuvre est à contre-courant du monumental kitsch international. Avec de nouveaux matériaux, de nouveaux formats imposés par l’architecture urbaine, il y réinsuffle le goût chinois pour le mouvement perpétuel, la fluidité métamorphique des quatre éléments. C’est un maître de l’espace. Son œuvre oscille entre des polarités fortes : abstraction très stylisée, calligraphique et figuration virtuose. On reconnaît dans ses monuments l’esprit de Canton, ville d’entrepreneurs et de commerçants, ville maritime et ouverte aux influences d’Orient et d’Occident. Sa "signature" est "l’élan vital".
La Chine est grande et diverse. Autres villes, autres monuments… à Nankin le sculpteur Wu Wei Shan, (de la même génération que Zeng Zhenwei) a créé plusieurs ensembles monumentaux. Il reçoit, dans cette ville d’histoire et de culture aux nombreux musées, une solide formation académique. Après la Révolution culturelle, il découvre l’art traditionnel puis, les frontières s’ouvrant, il découvre Auguste Rodin grâce à la première exposition occidentale venue en Chine. C’est une révélation ! Sa vocation naîtra de cette rencontre : il sculptera des monuments !
"Mon désir, ce qui m’anime, c’est la célébration… ". Représenter le corps humain est sa passion, il le revêt de manteaux où l’âme frissonne entre plis et froissements. L’homme sculpté devient paysage, terre chinoise, il mêle les différents langages de la Chine : calligraphie, peinture et poésie. Il est l’auteur de l’ensemble des sculptures du mémorial du massacre de 300 000 Chinois lors de la prise de la ville par les Japonais en 1937. Sa sculpture est profondément tragique mais par son expression et sa beauté, elle apaise les blessures de la mémoire. La renaissance de l’art chinois après sa destruction totalitaire passe par la célébration de la vie.
 
Les monuments de célébration aux victimes de la terreur surgissent un peu partout… au centre de Moscou vient d’être inauguré "Le Mur du chagrin", un grand bas-relief en bronze esquissant l’immense foule des disparus. En France, la ville d’Orange se prépare à édifier, sur la place du Théâtre, un monument dédié aux 332 victimes de la guillotine dressée en ce même lieu en 1794.
Le sculpteur Boris Lejeune évoque un détail historique de cet événement : 32 religieuses et une femme poète sont montées à l’échafaud en chantant, après avoir choisi librement de ne pas "jurer". Son œuvre ne figure ni bourreaux, ni effroi, seulement des jeunes femmes fragiles et fortes à la fois, parvenant à transcender le mal… une métaphore de l’art, dont c’est la très ancienne et mystérieuse vertu.
Les tulipes titrisées de Koons formeront-elles ou non le bouquet final de cet épisode de l’histoire de l’art qu’est le monument de dérision ? À suivre…

Envoyé par l'auteur- Paru dans Contrepoints, 2 avril 2018
 
(1) Le viatique de l’art contemporain est "la critique de la société de consommation". Les images emblématiques des produits de la consommation de masse sont la matière première de beaucoup d’œuvres, en particulier de Jeff Koons. Ici deux objets disponibles sur Amazon pour une quarantaine d’euros sont une des clefs de l’œuvre
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Gouvernement et Parlement : pour une bonne répartition des rôles
 
Le Premier ministre envisage de limiter le droit d’amendement des Parlementaires : la réforme constitutionnelle en préparation pourrait comporter une disposition dans ce sens, comportant un maximum de propositions d’amendements pour chaque groupe, en fonction de sa taille.
On comprend la préoccupation du Gouvernement : des manœuvres d’obstruction peuvent faire perdre beaucoup de temps et d’énergie. Mais, comme souvent hélas, le problème est abordé sans la hauteur de vue suffisante. Enlisés dans le train-train quotidien, nos dirigeants perçoivent mal la nécessité de procéder à des réformes véritables, qui modifieraient en profondeur les responsabilités des différentes composantes du sommet de l’Etat. Dans la logique propre à la Ve République, ils veulent renforcer le pouvoir de l’Exécutif tout en laissant le Législateur décider, théoriquement, de toutes sortes de dispositions qui, en réalité, ne relèvent pas de la loi. Cela relève de l’injonction paradoxale. Pour mieux cerner le problème, faisons un détour analytique.
 
L’analyse de F. A. Hayek
Friedrich A. Hakek a reçu le prix Nobel d’économie en 1974. Il a publié le premier volume de la trilogie Droit, législation et liberté peu avant de recevoir cette distinction, en 1973 ; les deux autres ont suivi en 1976 et 1979. Hayek, venu d’Autriche enseigner à la London school of economics en 1931, puis établi à Chicago à partir de 1950, avait donc pratiqué la recherche en économie depuis un demi-siècle lorsqu’il écrivit cette œuvre majeure, qui relève autant de la philosophie politique que de l’économie stricto sensu.
Son analyse est principalement conceptuelle, ce qui la dessert aujourd’hui où la rigueur est, à tort, considérée comme synonyme de recours à la quantification, aux statistiques et à l’économétrie. Il écrit notamment : "La liberté ne peut être sauvegardée qu’en suivant des principes et on la détruit en se servant d’expédients". Or c’est exactement ce que Matignon voudrait faire : limiter le nombre des amendements présentés par les parlementaires est un expédient envisagé parce que fait défaut l’idée même de s’interroger sur les principes.
 
Quels principes l’édiction des règles qui s’appliquent à notre vie en société devrait-elle suivre ? Hayek a été très impressionné par la Common law britannique ; celle-ci constituait un ensemble de "règles de juste conduite", un droit coutumier faisant l’objet d’un large consensus sans avoir été élaboré par un législateur spécialisé. Le concept de "règles de juste conduite" élaborées de façon collective et informelle, puis codifiées par le législateur, s’oppose aux "commandements" qu’est amené à édicter un gouvernement ; il s’apparente à celui de "droit naturel", un droit que les hommes découvrent progressivement au fur et à mesure que se développent leur conscience et leur expérience de la vie.
Mais les règles de juste conduite ne suffisent pas. La communauté a besoin, ne serait-ce que pour subsister et se développer, d’être encadrée par un ensemble de règles formelles et de commandements précis, définissant des droits et des devoirs, coordonnant les actions des membres de la société, qu’il s’agisse d’un village, d’une ville, d’un pays, d’un ensemble de pays, voire de l’humanité entière, de façon à ce que ces actions soient efficaces et bienfaisantes. La discipline et l’organisation font la force des armées, mais aussi de toute action collective.
 
Prenons un cas limite : le pays est en guerre, la liberté et le respect de l’être humain sont en jeu, il faut mobiliser toutes les énergies pour en sortir vainqueur. Bien entendu, la mobilisation des ressources par le Gouvernement va ressembler aux ordres du haut commandement militaire : le gouvernement doit être obéi ! Le Législateur n’a pas à se mêler de discuter longuement les décisions prises ; le Parlement doit simplement veiller à ce que les "pleins pouvoirs" accordés à l’Exécutif ne soient pas utilisés à d’autres fins que l’obtention de la victoire dans des conditions les moins inhumaines compatibles avec cet objectif prioritaire.
Dans des circonstances moins dramatiques, le contrôle parlementaire des décisions gouvernementales peut être plus serré, mais la séparation des pouvoirs reste indispensable. Le Gouvernement doit disposer d’une large autonomie de gestion, sachant qu’en revanche il n’a pas autorité sur le Législateur quand celui-ci codifie les règles de juste conduite, lesquelles doivent s’appliquer à l’Exécutif comme aux individus, aux associations et aux entreprises.
 
Conséquences pratiques de cette répartition des tâches
Dans une démocratie idéale, respectueuse du droit naturel, le Parlement aurait pour fonction principale l’élaboration et l’adoption des lois, textes succincts et relativement peu nombreux reflétant les règles de juste conduite issues de la sagesse des nations. Il ne devrait pas interférer avec les décisions gouvernementales, sauf s’il estime que celles-ci enfreignent la loi. En revanche, le gouvernement ne devrait pas s’immiscer dans la rédaction des lois.
Nous vivons, en contradiction avec ces principes, dans un méli-mélo complet entre l’Exécutif et le Législatif : les lois sont devenues principalement des listes de décisions qui, dans une République bien organisée, devraient être des prérogatives gouvernementales. Or, quand le Gouvernement commande en rédigeant des lois, comme c’est le cas depuis de nombreuses années, il est obligé de les faire voter avec aussi peu de modifications que possible par un Parlement frustré de jouer un rôle secondaire, et donc disposé, pour prouver qu’il existe, à discuter longuement chaque disposition, et à tenter d’en modifier certaines.
 
Un tel mode de fonctionnement est tout sauf optimal. Les ministres, leurs cabinets et les responsables des administrations centrales perdent leur temps à négocier le bout de gras avec des parlementaires et des groupes politiques anxieux de détenir une bribe de pouvoir. Et l’attribution au Parlement de ce plat de lentilles, pour reprendre la péricope du Livre de la Genèse dans laquelle Esaü troque son droit d’aînesse contre ce repas très modeste, coûte au Gouvernement sa capacité à décider vite et bien – dans le respect des lois – des mille et un commandements qui doivent être édictés pour faire fonctionner l’Etat et le pays.
Un exemple particulièrement édifiant est celui des lois de finances et des lois de financement de la sécurité sociale. Recueils de commandements adressés aux citoyens, aux administrations, aux entreprises, etc., ces textes volumineux n’ont aucune raison (à l’exception de quelques passages, ceux qui posent ou modifient des principes) d’être soumis au vote du Parlement : celui-ci s’est attribué le pouvoir fiscal sous la royauté, pour limiter les prétentions de Princes abusivement dépensiers, mais s’il est normal qu’il veille au grain en la matière il est contreproductif qu’il perde et fasse perdre une énergie et un temps précieux à discuter de détails au lieu de s’occuper de questions fondamentales comme les principes de l’impôt et ceux de la sécurité sociale.
 
Concrètement, chaque année des centaines de pages de prévisions budgétaires (souvent déguisées en injonctions) et de dispositions techniques sont votées en tant que textes de lois, alors qu’il s’agit de gestion courante. Le Législateur ne s’occupe pas de soustraire au statut de la fonction publique les millions de fonctionnaires dont les tâches ne requièrent nullement un tel statut, ou de fonder sérieusement les retraites par répartition qui fonctionnent depuis 1941 selon le principe des arnaques de Ponzi et Madoff (1), mais il doit voter la création, la modification ou la reconduction de dizaines de taxes et cotisations sociales dont bien peu obéissent à des principes rationnels. La confusion entre la loi et le commandement est quasiment totale.
 
Un exemple d’articulation possible entre la Représentation nationale et l’Exécutif
Il ne suffit pas de constater que notre organisation politique fonctionne mal ; il faut proposer des pistes pour la réformer, la rendre plus conforme au bon sens. Voyons donc pour quelles fonctions nous avons besoin d’organes composés d’élus représentant la Nation.
 
Il nous faut d’abord codifier les règles de juste conduite. Les plus importantes peuvent figurer dans la Constitution, mais celle-ci ne doit pas être trop volumineuse : il convient donc qu’un organe législatif rédige les principes auxquels doivent se conformer, en France, les citoyens et les organisations. Cet organe ne peut être composé que de "sages" capables de ne pas faire prévaloir dans leur travail la lutte pour les postes et le pouvoir sur la volonté de doter le pays d’un ensemble cohérent (un code) de règles de juste conduite. Ces "sages" n’ont pas besoin d’être très nombreux : quelques dizaines devraient suffire pour composer et tenir à jour un code dont le contenu sera aussi fondamental que ses dimensions seront modestes.
 
Il nous faut ensuite codifier nos institutions : l’Etat, la Justice, la sécurité sociale, les collectivités territoriales et les différents corps intermédiaires, depuis la famille jusqu’à la Société Anonyme. Là encore, il faut s’en tenir aux grandes lignes, à ce qui est véritablement structurel, et laisser beaucoup de liberté aux agents qui auront la responsabilité de faire fonctionner ces institutions. Une assemblée un peu plus "étoffée" que la précédente sera nécessaire, mais là encore il vaudrait mieux rester très en deçà du nombre actuel de députés, et même descendre nettement en dessous de celui des sénateurs.
 
Il nous faut enfin organiser la surveillance du fonctionnement des services qui constituent concrètement l’Exécutif. Les élus composant cette instance de surveillance du Gouvernement et des administrations ne doivent pas se substituer aux fonctionnaires d’autorité, mais examiner la façon dont ceux-ci et les ministres managent les administrations publiques, un peu comme dans une grande entreprise le Conseil d’administration examine ce que fait la Direction générale. Si la surveillance est efficace à ce niveau élevé, si des sanctions sont effectivement prononcées lorsque la gouvernance laisse par trop à désirer, la qualité du service public ne tardera pas à s’améliorer, car cette impulsion de rigueur et d’efficacité se diffusera depuis les ministres et les directeurs d’administrations centrales jusqu’aux plus modestes chefs de bureau.
 
L’instance de surveillance sera logiquement le plus nombreux des trois corps qui constituent, dans cette esquisse, la Représentation nationale. C’est elle, en effet, qui devra être en permanence "sur le pied de guerre", attentive à ce que tout se passe de façon efficace et juste. La sélection de ses membres devra certes inclure le passage devant les électeurs, mais aussi un examen des compétences requises, lesquelles compétences pourront être différentes de celles que l’on attend des fonctionnaires actuellement chargés de diriger les services ou de les contrôler, mais en aucun cas être inférieures.
La maquette très succincte qui vient d’être exposée à titre d’exemple, pour lancer la réflexion, ne saurait évidement apporter une réponse à toutes les questions, mais elle indique dans quelle direction aller pour donner à la France une tête bien faite plutôt que pléthorique.     

Envoyé par l'auteur, 14 mars 2018 - Jacques Bichot, économiste.
 
(1) Voir à ce sujet notre ouvrage La retraite en liberté, Le cherche-midi, 2017.
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"Trier la mémoire au nom de la morale ou le retour de l'obscurantisme"
 
Après la suppression de la mention de Charles Maurras des commémorations, dix membres du Haut Comité ont démissionné.
Pour la philosophe, la ministre de la Culture a eu tort de céder à une pression militante anachronique.

 
La France, pays centralisé et formaliste, s'honore de publier chaque année un "Livre des commémorations nationales" qui rappelle les événements marquants de son histoire. Elle commémore ainsi les grands acteurs ou écrivains du pays, et les anniversaires de toutes sortes, depuis ceux des grandes batailles jusqu'à ceux des grandes constructions. Sous la houlette du ministre de la Culture, un comité a été mis en place, composé de membres de l'Institut, de politiques ou d'historiens, pour dresser chaque année la liste des anniversaires. Il s'agit de mettre à la portée du public la mémoire nationale en la manifestant par des événements concrets.
Récemment Mme Nyssen, ministre de la Culture, sous la pression de plusieurs associations d'extrême gauche ou apparentés, a décidé de retirer de la liste annuelle le nom de Charles Maurras, dont c'était l'anniversaire de la naissance. Et de renoncer à la publication du Livre de cette année. Cette décision est vivement critiquée par les membres du Comité des commémorations, dont dix membres ont démissionné. Leur argument est clair : ils voient venir dans les années prochaines une grande sélection obligatoire, imposée par les hurlements de quelques extrémistes. En 2019, ce sera l'anniversaire de Colbert : mais le rédacteur du Code noir sera interdit de présence lui aussi. Dans quelques années, Maurice Barrès : nul besoin de préciser que ce chantre de la nation n'a plus droit à l'existence. La litanie de l'exclusion sera longue. Chaque établissement de la liste sera l'occasion de choisir entre les bons et les mauvais, ou plutôt de laisser quelques haineux imposer par pression leur choix entre les bons et les mauvais.
 
Cette affaire est pleine de significations et d'enseignements. Elle concerne la question des rapports entre l'histoire et la mémoire. Les sociétés anciennes connaissaient seulement la mémoire, que les puissants dressaient à leur guise. Le roi en place racontait et agrandissait ses batailles gagnées et avait tendance à oublier les autres. Hérodote inaugure l'histoire quand il annonce son intention de décrire les événements au plus près possible de la réalité - autrement dit, sans considération des gloires ou des hontes. Émergeant de la mémoire subjective, l'apparition de l'histoire est une victoire de l'intelligence, de la compréhension du monde. Et à ce titre, les groupes qui trient les événements, et la ministre qui les suit, se trouvent en plein retour vers des âges obscurs. Quoique d'une autre manière. Nous sommes aujourd'hui sous l'emprise d'un manichéisme imposé (partie prenante de ce que nous appelons le politiquement correct) qui nous enjoint de partager le passé entre ce qui nous dérange et ce qui nous agrée, au regard de la morale humanitaire officielle. Autrement dit, le Bien d'aujourd'hui juge le passé tout entier à son aune et devrait rejeter ce qui ne répond pas à ses attentes, par l'oubli. Manière idéologique, et même totalitaire - les Soviets avaient effacé Trotski et bien d'autres des photos officielles, on s'en souvient. Profondément, nous autres Occidentaux sommes victimes d'une utopie du Bien qui nous fait cliver l'histoire en deux et détester sa part d'ombre au point de vouloir la supprimer. Les Canadiens appellent leur passé (celui de la colonisation des Indiens, de la domination des prêtres, de la soumission des femmes), d'un nom significatif : la Grande Noirceur. Il faut comprendre que nous sommes entrés dans la grande blancheur, chargés de fermer à double tour la porte derrière nous. Sottise. Le temps qui passe, pour les sociétés comme pour les individus, n'est pas rigoureusement partagé entre le bien et le mal, même si on peut ici ou là pointer sans discussion des épisodes franchement ignobles. Et pourtant, même ceux-là, il convient de les commémorer, pour que les jeunes générations sachent s'en garder. L'idée exaltée et démente de la Grande Noirceur qu'il faudrait rayer de la photo renouvelle encore et encore la mentalité idéologique et utopique de l'ère nouvelle, sans tache, habitée par les anges qui ne colonisent plus et s'exemptent de toute discrimination. Après un siècle de dévastations de l'esprit, certains veulent encore nous faire croire que LEUR mémoire sélective, c'est l'histoire. On aurait voulu au moins qu'un ministre de la Culture ne tombe pas dans un piège aussi grossier.
 
L'artiste croate Sanja Ivekovic a exposé en 2012 au Mudam Luxembourg une sculpture en souvenir de la résistance antinazie, sculpture représentant une femme enceinte tenant une couronne de laurier et intitulée La Mémoire enceinte. Superbe image. Nul doute : la mémoire n'est pas composée d'objets qui traînent dans le corridor sombre du passé et qu'il faudrait balayer quand ils nous gênent. La mémoire est une matrice : non seulement elle engendre des souvenirs, mais elle inspire les actes et les pensées de l'avenir. Elle est grosse d'enseignements, de réflexions et même d'émotions bénéfiques. Le plus grand pouvoir est celui qu'on peut avoir sur le passé, et despotes et tyrans ne se privent pas de dominer le passé par le tri - ainsi faisaient les Perses de l'époque d'Hérodote, ainsi faisaient les totalitarismes du siècle dernier. Soyons modernes et soyons guéris de nos maladies fanatiques. Une commémoration n'est pas une célébration. Elle entretient la mémoire vive, c'est-à-dire la matrice de la mémoire, afin de nous laisser toujours en éveil en face de l'avenir.

Paru dans Le Figaro, 23 mars 2018
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"Les Russes ne sont pas responsables de tous nos maux !"
 
Les Occidentaux sont paranoïaques quand ils croient que la Russie est à l'origine de leurs grands maux politiques actuels, alors qu'elle se contente d'appuyer là où ça fait déjà mal.
 
L'affaire Skripal - empoisonnement par arme chimique en Angleterre d'un ancien agent double russe, ayant fait des victimes collatérales - n'a-t-elle pas provoqué, par un effet de boule de neige, une forme d'hystérie antirusse en Occident ?
On peut se poser la question à la lecture d'un éditorial du grand quotidien espagnol El Pais. Il s'inquiète de la perspective de la constitution, "sous l'égide de la Russie", d'un "Parlement européen antieuropéen", à l'issue du scrutin de mai 2019, qui pourrait "entraîner cinq ans de chaos à Bruxelles". Selon le journaliste madrilène, le "dispositif technologique d'ingérence" russe, par le passé, "a contribué à déstabiliser, entre autres, le Royaume-Uni du Brexit, l'Italie de la Ligue du Nord et l'Espagne de la crise indépendantiste catalane".
On croit rêver !
L'indépendantisme catalan et la Ligue du Nord italienne prospéraient bien avant que Vladimir Poutine n'entre au Kremlin. Ils étaient déjà très puissants en 1996, à l'époque où les Occidentaux finançaient massivement la campagne électorale de Boris Eltsine, avant de fermer les yeux sur sa frauduleuse réélection au poste de président de Russie.
Quant au Brexit, son principal chantre fut Boris Johnson. Il est difficile de trouver un secrétaire au Foreign Office aussi antirusse que lui. Si l'Union européenne ne marche pas bien aujourd'hui, la faute n'en revient pas aux "méchants" Russes ! Elle en revient aux Européens eux-mêmes.
On a aussi dit que l'accession de Donald Trump à la Maison-Blanche était imputable à la Russie de Vladimir Poutine. Mais sont-ce les Russes qui sont responsables de la frustration politique des ouvriers blancs américains ? Sont-ce eux qui ont suggéré aux États-Unis un système électoral où l'on peut devenir président avec 3 millions de suffrages de moins que son concurrent ? Il faut voir les choses telles qu'elles sont : la carrière professionnelle, la notoriété et l'ascension politique de Donald Trump sont des phénomènes essentiellement américains. Et le fait qu'il demeure populaire au sein de l'électorat républicain n'a strictement rien à voir avec Moscou.
La Russie n'est pas un agneau. Mais il est ridicule d'en faire le bouc émissaire de tous nos maux. Cherche-t-elle à développer une stratégie d'influence en Occident, à l'instar de ce qu'a toujours fait l'Occident envers l'Orient ? C'est évident. Disposant d'une économie affaiblie, moins importante en valeur relative que du temps de l'URSS, la Russie tente de maintenir sa place dans le monde avec les moyens qui lui restent : le nucléaire ; la capacité de projection de forces à l'étranger ; la cyber-influence, où les Russes ont retourné l'arme du digital contre son inventeur occidental.
À l'ère de la mondialisation et des réseaux sociaux planétaires, il est difficile d'échapper aux guerres d'influence d'une société sur une autre. Au demeurant, envoyer de la propagande politique sur un réseau social, fût-ce à l'étranger, n'a rien d'illégal. Les Russes ont-ils déployé de vastes efforts digitaux contre la campagne présidentielle de Hillary Clinton ? Oui, c'est indéniable. Cela a-t-il réussi à faire basculer contre elle trois États clés ? C'est discutable.
 
Envers la "démocrature" qu'est la Russie, sachons raison garder. Elle est loin d'être parfaite, mais ne la jetons pas dans les bras des Chinois. Aidons-la à rejoindre la "maison commune européenne" (Gorbatchev). Le Kremlin a-t-il donné l'ordre d'exécuter, de manière volontairement visible, un officier du GRU (direction du renseignement militaire) qui avait vendu pour de l'argent le nom de dizaines de ses camarades ? C'est très possible. La corruption a atteint un tel niveau en Russie que le tsar a pu avoir envie de passer un message clair : le destin le plus cruel attend les traîtres, où qu'ils se cachent.
Mais cet incident aurait dû rester au niveau des services. Il est grave qu'il se soit transformé en crise diplomatique durable. Il est dangereux que ne cessent de se durcir les perceptions croisées entre les Occidentaux et les Russes. Il est regrettable que le voile noir de la paranoïa soit venu les brouiller.
Poutine est paranoïaque quand il croit que l'Occident a exprès ourdi contre l'État russe les "révolutions de couleur" dans les anciennes Républiques soviétiques, voisines de la Russie (révolution des Roses en Géorgie en 2003, révolution orange en Ukraine en 2004, révolution des Tulipes au Kirghizistan en 2005, Maïdan de Kiev en 2014). Ces révolutions étaient spontanées, et non le résultat de quelque décision secrète entre Washington, Londres et Paris. Que des fondations politiques occidentales soient venues ensuite les encourager est une autre affaire.
Les Occidentaux sont paranoïaques quand ils croient que la Russie est à l'origine de leurs grands maux politiques actuels, alors qu'elle se contente d'appuyer là où ça fait déjà mal.
Dégonfler cette double paranoïa : voici la mission historique que pourrait réussir le président français Emmanuel Macron à la faveur de ses deux prochains grands voyages politiques, Washington en avril, Saint-Pétersbourg en mai.

Paru dans Le Figaro, 3 avril 2018
Publié dans De par le monde
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"Honneur au sacrifice d'un officier français"
 
Arnaud Beltrame, ce soldat d'exception, nous lave de nos médiocrités et nous engage à nous ressaisir, explique le professeur de philosophie*.
 
Les actions humaines ne sont pas des événements aléatoires. Un phénomène physique peut s'expliquer par ses circonstances immédiates ; mais pour comprendre le choix d'un homme, il faut le relier à une histoire, dont aucun geste n'est détachable. Ce n'est pas sur le champ de bataille, dit Aristote, que l'on devient courageux : nos actes sont toujours le résultat d'une disposition cultivée peu à peu. Dans la décision la plus spontanée, s'exprime en fait une intention - à travers elle un projet, une certaine idée de la vie, et la conception du monde dans laquelle elle a pu mûrir ; et par là, toute une culture, au sein de laquelle s'est formée peu à peu la vie intérieure dont notre action n'est finalement que l'émanation visible.
 
Ce vendredi matin, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame est parti prendre son poste, comme il le faisait chaque jour depuis sa première mission, vingt ans plus tôt. Il ne pouvait se douter qu'il partait pour la dernière fois. Mais le don de soi ne s'improvise pas ; et c'est la somme de générosité cultivée dans les jours ordinaires qui s'est soudain condensée, face au danger, dans cette initiative inouïe. Sans même connaître le détail des faits, il est certain que l'officier n'a pas dû réfléchir longtemps : un tel choix, dans le feu de l'action, ne peut être que simple, aussi simple qu'il semble humainement impossible ; comme le geste virtuose d'un grand sportif, d'un grand artiste, paraissent simples, parce qu'ils sont en fait l'expression d'une habitude longtemps travaillée. Arnaud Beltrame, lui, avait choisi pour métier de servir : il s'était formé, entraîné et exercé pour cela. Sans avoir eu la chance de le connaître, il suffit de lire les quelques lignes qui racontent son geste pour comprendre que cet homme, en dépassant son devoir d'officier, a simplement été au bout de ce choix qu'il avait fait - et qui l'avait fait. Un tel acte ne naît pas par hasard, il ne s'invente pas sur le coup. Et il ne serait jamais arrivé, s'il n'avait pas été préparé par l'effort de toute une vie ; par l'esprit de tout un corps, celui de la Gendarmerie nationale, de la communauté militaire ; et finalement, par l'âme de tout un peuple.
C'est sans doute pour cette raison qu'instinctivement, toute la France se sent touchée à travers lui. Un esprit froid pourrait trouver cela étrange. Il y a eu d'autres victimes, à Carcassonne et à Trèbes, qui ne méritent pas moins notre deuil. Et puis, pour un siècle marqué par l'impératif de la rentabilité et par l'obsession numérique, l'acte de cet officier n'enlève rien à la défaite, puisque le terroriste a tué : Arnaud Beltrame a donné sa vie pour une autre. C'est une vie pour une vie. À la fin, le compte est le même : en termes de big data, l'événement est invisible. Pour l'éthique utilitariste qui prévaut si souvent aujourd'hui, son geste n'a servi à rien ; et j'ai même pu lire que certains finissaient par le critiquer : après tout, il y aura d'autres terroristes demain, et un gendarme bien formé serait plus utile vivant.
 
Mais voilà, nous avons le sentiment inexprimable que cet homme nous a sauvés. Tous. Pas seulement cette femme innocente arrachée à la violence, mais nous tous, à travers elle. Et je crois qu'en effet malgré les apparences, Arnaud Beltrame a, par le don de sa vie, remporté une victoire absolue contre la haine islamiste - et contre ce qui, dans nos affaissements intérieurs, avait permis à cette haine de se tracer un passage.
Victoire contre le terroriste : son but était d'arracher des vies pour créer la peur, et la soumission qu'elle prépare. Mais on ne prend rien à celui qui donne tout… Collectivement, à travers cet officier, notre peuple tout entier n'est plus une victime passive ; il nous rend l'initiative. Mourir n'est pas subir, dès lors qu'on sait pour quoi on meurt. Après tout, les djihadistes n'admirent rien tant que les martyrs.
Mais nos martyrs, eux, servent la vie. Et en nous le rappelant, Arnaud Beltrame, comme ses frères d'armes qui se sont risqués avec lui, nous sauve aussi de nous-mêmes, et de nos propres oublis… Nous avions fini par construire un monde où ce don était impensable : une société atomisée, faite de particules élémentaires entrant en contact ou en concurrence au gré de leurs calculs ; une société de consommateurs préoccupés de leur seul bien-être, composée de castes et de communautés d'intérêts plus que de citoyens conscients du commun essentiel qui les lie ; une société où la politique même pouvait se dissoudre dans le projet terminal de "l'émancipation de l'individu".
Mais dans cette société obsédée par la revendication des droits, le sacrifice d'Arnaud Beltrame deviendrait bientôt impossible ; car pour qu'un tel abandon advienne, il nous faut d'abord savoir que le sens de la vie humaine se trouve dans le don que chacun fait de lui-même. Non dans le contrat et l'échange bien calculés, qui enferment chaque homme dans sa solitude, mais dans ce que nous apportons à des œuvres qui nous dépassent. Non dans l'émancipation de tout lien, mais dans la force des engagements qui nous relient, et qui entraînent tout de nos vies.
 
La maison est plus que les matériaux qui la composent, écrit Saint-Exupéry dans la Lettre au général X. Un peuple est plus qu'une juxtaposition d'individus qui "vivent ensemble". Cela, nous l'avons appris, comme d'autres, par ce que notre civilisation a cultivé de singulier ; pour faire un Arnaud Beltrame, il a fallu des siècles de civilité, de littérature, de philosophie, de science et de foi… En désertant cet héritage, nous traversons ensemble, au beau milieu de notre prospérité matérielle, un véritable "désert de l'homme". Et la soif qu'il a fait naître, notamment chez les plus jeunes auxquels nous n'avons pas su transmettre, laisse proliférer la source empoisonnée de l'islamisme - ce succédané morbide de transcendance, dont le délire va jusqu'à faire d'un meurtrier un martyr. Face à son bourreau, un gendarme désarmé nous sauve tous, en nous rappelant qui nous sommes : de ceux qui sont prêts à mourir, non pour tuer, mais pour sauver.
Bien sûr, il nous reste encore beaucoup de chemin à faire avant que soient vaincus tous les avatars de cette haine qui veut nous détruire. Beaucoup, même, avant que nous soyons enfin tous capables de dénoncer notre adversaire, l'islamisme, dans sa violence terroriste comme dans ses tentatives politiques. Il nous faudra bien plus d'exigence, de vigilance, de lucidité, que la somme des lâchetés publiques qui ont permis ces méfaits. Mais, mon Colonel, avec ceux qui vous épaulaient et qui prennent votre relève, vous nous avez déjà montré comment atteindre la victoire que nous vous devons maintenant, parce qu'à travers votre engagement, nous reconnaissons simplement ce qu'il nous faut redevenir ; et de cela, simplement, nous vous serons, pour toujours, infiniment reconnaissants.
Paru dans Le Figaro, 26 mars 2018
* Ancien élève de l'École normale supérieure. Agrégé de philosophie
Publié dans A tout un chacun
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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