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Y a-t-il des guerres justes ? (2)

En théorie, la guerre naît de l’affrontement de deux volontés politiques en désaccord, pour des intérêts culturels, économiques ou politiques jugés vitaux, mais dans la pratique bien souvent pour d’autres raisons moins rationnelles.
 
La guerre naît de l’affrontement de deux volontés en contradiction
La guerre est un affrontement entre volontés politiques, chacune cherchant une solution de force, c’est-à-dire employant la force armée pour contraindre l’autre à décider comme nous voulons et non comme il veut. 
Face à un désaccord, la guerre survient si le désaccord doit absolument être résolu, et ne peut l’être par la discussion et la négociation. Parfois le désaccord vient d’une situation tragique, à laquelle on ne voit pas d’issue raisonnable, et parfois de l’injustice et mauvaise volonté des parties. Elle touche toujours une question de principe, d’honneur, d’intérêt, tenue pour si importante que "c’est non !". Il y a alors trois solutions : soit la séparation, chacun de son côté (ce qui, parfois, est possible, comme dans la partition pacifique de la Tchécoslovaquie en 1993) ; soit on laisse vieillir le problème, sans solution (mais alors, en général, il empire) ; soit on estime qu’il faut le résoudre, en sortir, et puisqu’il n’y a pas de solution de raison, on va rechercher une solution de force.
 
Dans la guerre, l’un impose sa volonté à l’autre par une force armée qui détruit des biens et tue des personnes
La guerre est une sorte de mise aux enchères sanglante : "Si tu ne te soumets pas, tu vas payer cher." Et l’autre répond : "Fais ce que tu veux, tu souffriras plus que moi". Dans ces enchères négatives, à un moment donné, il y en a un qui renonce à surenchérir, qui craque.
Si on est obstiné jusqu’à la folie, on ne craque pas avant d’être enseveli sous les ruines de sa capitale. Mais si on est plus raisonnable, on arrête les frais et on négocie, chacun dans son rôle : vainqueur ou vaincu. Celui que l’épreuve de force a désigné comme le vaincu doit prendre sa perte, et la vie reprend, ordinaire. 
 
En théorie, les hommes ne se battent que pour des intérêts culturels, économiques ou politiques
On liste les intérêts culturels qui relèvent de l’idéologie, de la religion, parfois des deux, les intérêts économiques (matières premières, énergie, débouchés, voies de communication, etc.) et enfin les intérêts politico-stratégiques, qui concernent l’indépendance, la liberté, la domination, la sécurité, le rang, l’hégémonie, etc. Souvent les buts des guerres associent les trois, mais pas toujours. La guerre des Malouines était toute politique. Ce qui se passe en Syrie combine les trois types d’enjeux.
Mais, si les hommes ne se battaient que pour ces trois raisons, nous pourrions toujours trouver des solutions, car le prix des guerres est tel que souvent cela n’a pas de sens. En 1918, 1,5 million de Lorrains et Alsaciens sont redevenus français, mais au prix de 1,5 million de Français tués. On pouvait évidemment trouver une formule politique plus rationnelle que la Grande Guerre. Mais le calcul rationnel n’est pas seul ici. 
 
L’homme se bat aussi parce qu’il en a envie
On dit que les guerres sont imposées aux peuples par des marchands de canons, des hommes d’affaires sans scrupules et des politiciens à leur solde. De grands chefs politiques l’ont eux-mêmes déclaré sans ambages ("Farewell Address" du Président (et général) Dwight Eisenhower, 17 janvier 1961.) Mais une telle situation ne se rencontre pas toujours et partout, et peut n’être que partiellement vraie. L’expérience montre aussi des peuples entrant en guerre dans l’enthousiasme unanime. La Monarchie de Juillet s’est détruite (entre 1830 et 1848) en faisant une politique de paix, contre la volonté de l’aile marchante de la nation.
La triste vérité, c’est que l’homme fait souvent la guerre pour faire guerre, comme il fait l’amour pour faire l’amour : comme si c’était une fin en soi. Certain n’ont pas hésité à parler de plaisir, de sport. Les Grecs pensaient que la chasse, d’ailleurs fortement associée par l’iconographie à l’érotique homosexuelle, était une école de la guerre (Xénophon, L’Art de la chasse.) Ils disaient que la guerre était la forme de chasse la plus intéressante, car l’homme est le gibier le plus intelligent.
De manière plus profonde, on a pu noter que la guerre permet aussi à l’homme un dépassement de soi. Hegel a dit qu’elle "préserve la santé morale des peuples" (Principes de la philosophie du droit, § 324). Son idée semble être celle-ci : l’homme sent qu’il est fait pour plus que les intérêts empiriques. Le gain, la santé, la jouissance, la vie privée dans la société civile ne comblent pas l’âme humaine. À un certain moment, elle s’en dégoûte. L’homme alors trouve dans la guerre le moyen de reconquérir une dignité morale et une existence publique dans l’Histoire. Il se dépasse, et en risquant sa vie, qui est l’intérêt empirique premier, il redécouvre sa transcendance. Il cherche dans la guerre une grandeur perdue, un sentiment d’exaltation, une impression de purification. Le philosophe Ludwig Wittgenstein écrit (Carnets. 1914-16, 15 septembre et 9 mai 1916) : "Maintenant, la possibilité me serait donnée d’être un homme décent, car je suis face à face avec la mort" ; "seule la mort donne à la vie sa signification".
 
La guerre naît aussi de la rivalité entre les hommes et de leur volonté de domination et de liberté
Il y a un désir d’être reconnu par l’autre comme égal, puis comme supérieur et dominant ; un désir de ne pas être identifié comme inégal et dominé. Ce désir est un ressort très puissant, qui touche à la définition de la liberté et qui pollue la définition de la dignité. Les guerres sont d’autant plus totales que le concept de liberté est touché, car c’est alors "la liberté ou la mort". Les guerres deviennent totales et destructrices dans la période moderne, quand la subjectivité s’affirme comme liberté collective. Également, la guerre se démocratise : ce sont les levées en masse ; tout le monde est mobilisé. En même temps, l’objectivation scientifique permet un terrible perfectionnement des armes.
 
Citation du Président Eisenhower mettant en garde le peuple américain contre le lobby militaro-industriel,
disponible sur Youtube : "Now this conjunction of an immense military establishment and a large arms industry is new in the American experience. The total influence – economic, political, even spiritual – is felt in every city, every Statehouse, every office of the Federal government. We recognize the imperative need for this development. Yet, we must not fail to comprehend its grave implications. […] In the councils of government, we must guard against the acquisition of unwarranted influence, whether sought or unsought, by the military-industrial complex. The potential for the disastrous rise of misplaced power exists and will persist. We must never let the weight of this combination endanger our liberties or democratic processes. We should take nothing for granted."  
Paru sur www.henrihude.fr, 20 janvier 2019
Publié dans A tout un chacun
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Arrêtez de parler normalement !
 
"Caissière", "chômeur", "race"… Certains mots choquent en public et sont remplacés par un charabia positif qui nous embobine et nous fait voir la vie en rose. 
Le "normal" est scandaleux, car par définition il sous-entend qu’il y a des choses ou des comportements anormaux, donc c’est de la discrimination. Tout de nos jours est potentiellement blessant, en particulier dans les mots et il convient de faire stopper cette maltraitance sémantique.
 
Ils nous disent des mots d’amour…
Pour l’instant, nous tentons de gommer nos maux par des mots, et par des expressions qui éloignent le danger. Ainsi, notre vie devient un chemin de roses. Nous ne vieillissons plus : nous avançons en âge, les crèmes antirides s’acheminent vers des crèmes anti avancement en âge ; d’autant qu’il n’y a plus de vieux, au mieux des seniors qui font la "silver économie" (rapport aux temps argentés !), comme pour les bouillies on a le premier âge… puis le troisième âge, le quatrième âge, et on attend le cinquième. De toute façon, on ne meurt plus, on décède (plus cool) et nos chers disparus ne sont pas morts, ils nous ont juste quittés… Des suites d’une longue maladie et certainement pas d’un cancer.
Socialement, de quoi se plaint-on ? Les postes ont remarquablement bien évolué et les caissières sont devenues des hôtesses de caisse, c’est quand même autre chose ! L’instituteur est le professeur des écoles (c’est beau), il faut dire que le programme suit. Ainsi, vous connaissiez les rédactions, les dissertations, les explications de texte… mais certainement pas "l’écriture d’invention" ? Dont la dénomination est un barbarisme en soi ! L’Education nationale est une source d’inspiration inépuisable pour réinventer les précieuses ridicules en "live", pardon : les "précieux ridicules" (pas de sexisme) souvenez-vous aussi du référentiel bondissant (un ballon) et allez vite dire à votre fils de faire sa "lecture cursive" ?
 
Salauds de "démunis" !
Les pauvres ne le sont plus vraiment dans les mots, ils sont défavorisés, ou encore "à faible revenu", voire "parmi les plus démunis", RMIstes… De toute façon, ils ne sont plus chômeurs car ils sont demandeurs d’emplois… sauf quand ils ne demandent rien. Et c’est de notre faute parce que c’est trop compliqué pour qu’ils sachent quoi demander (pas faux). Christophe Castaner a franchi une nouvelle étape dans le positif. Selon lui, ils sont "en situation de non emploi" ; d’ailleurs côté patron on ne licencie plus, on réduit les effectifs. Nos paysans devenus agriculteurs sont maintenant des "exploitants agricoles" bien qu’il ne faille pas bon exploiter quoique ce soit, ni la terre ni les hommes… pour un peu qu’ils exploitent un ouvrier agricole ça risque de mal tourner ; on pourrait les appeler par exemple "entrepreneurs cultivateurs terriens" ?
Le "migrant" définit par un terme générique tous ceux qui transitent de quelque façon que ce soit, droit ou pas droit, papiers ou pas, réfugiés politique ou suspects, le tout étant de ne surtout pas faire de différence et, horreur parmi les horreurs, de les "stigmatiser". On ne les expulse certainement pas, au mieux "on les éloigne" (Gérard Colomb).
 
Bruno Le Maire supprime les "impôts"
Il faut avoir de l’imagination et de l’esprit de répartie pour innover comme Cédric Villani. Quand on lui demande pourquoi son rapport est en retard de deux mois, la réponse vient du tac au tac : "Pas du tout : il s’inscrit dans un nouveau calendrier " !
Fini les voyous des films de Belmondo, restent des jeunes défavorisés qui se livrent à des incivilités, pas des délinquants, non ! De la même façon, les gens du voyage sont en principe plus sympathiques que des gitans, en plus la Gitane peut évoquer une cigarette et cela pourrait être pris pour de la publicité subliminale pour le tabac…
Le camping lui-même a disparu : le campeur fréquente maintenant "l’hôtellerie de plein air" avec ses étoiles, c’est du haut de gamme.
Plus d’impôts : selon les ministres (Bruno Le Maire ou Elizabeth Borne) ce sont des "prélèvements" ou encore, voilà qui nous réjouit l’âme : "De nouvelles ressources". Est-ce que cela calmera les contribuables ?
 
Fini les "fautes" d’orthographe !
Plus question de culpabiliser qui que ce soit, sauf les riches (à volonté). Ainsi, une linguiste professeur de sociologie s’indignait-elle récemment que l’on parle de "fautes d’orthographe". Non pas que l’on en fasse, mais qu’on les baptise ainsi, car l’aspect moral de la faute serait insupportable pour le contrevenant, il convient donc, selon cette dernière, de parler "d’erreur d’orthographe", vos enfants vont adorer les dictées sans fautes.
La bienveillance est partout : plongez-vous dans les récits de conte de fées des magazines féminins sur les "familles recomposées" avec des descriptions idylliques qui vont vous remonter le moral si vous vous sentez une âme de marâtre. Il faut "faire famille" dans le sens où il faut faire groupe, bienvenue aux ex.
 
La météo des bons sentiments
Et puis il y a les vrais interdits, les mots définitivement bannis comme "race" (je n’ose même plus l’écrire, même pour mon beagle). La météo s’y met, il ne pleut plus : on a une dépression sur nos têtes et ça personne ne le conteste ! C’est probablement pour cela que nous sommes les premiers consommateurs d’antidépresseurs. Il ne fait d’ailleurs plus jamais beau et lorsque c’est le cas, c’est seulement l’anticyclone des Açores qui est bloqué au-dessus de l’Hexagone.

Envoyé par l'auteur, paru dans Causeur, 7 février 2019
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Pourquoi la démocratie française s'abîme
 
Quel est ce pays où la justice décide de perquisitionner un journal et où la liberté d'expression est mise sous la surveillance d'une loi anti- "fake news" ? Quel est ce pays dont les parlementaires veulent réduire le droit de manifester tandis que des protestataires se font éborgner ou arracher des mains par des
armes dangereuses utilisées par les forces de l'ordre ? Quel est ce pays dont le président s'invite régulièrement sur des télévisions durant d'interminables heures, tout en dénonçant l'influence d'un pays étranger sur le peuple révolté ? Bref, quel est ce pays où le pouvoir peut recourir à l'intrusion, à la suspicion, à la répression, au complotisme, à la propagande pour tenter de se protéger de citoyens excédés ? Cette régression démocratique ne s'observe ni dans la Hongrie d'Orban, ni dans l'Italie de Salvini, ni dans aucune des nations "populistes" dénoncées par Emmanuel Macron. En revanche, oui, la France donneuse de leçons a pris ce visage abîmé, dans l'indifférence des faux gentils : ceux-ci ne voient de menaces que chez les "gilets jaunes".

Le chef d'État raille ceux qui veulent se "claquemurer". "Je ne crois pas à ceux qui font des murs, ça ne marche pas", a-t-il répété lundi devant des élus de Seine-Saint-Denis. Pour ce cinquième débat, Macron a réitéré sa performance en restant plus de six heures en scène, dans une prestation retransmise par toutes les chaînes d'info en continu. Mais c'est lui-même qui s'enferme dans sa Cité interdite. En effet, son obsession à vouloir maîtriser l'information trahit sa crainte des réalités "monstrées". Selon Le Point, son goût pour les faits aseptisés l'a même conduit à proposer que l'État subventionne des journalistes "garants", comme aux belles heures des censeurs des régimes totalitaires. Non content d'avoir fait voter une loi contre les fausses nouvelles, qui laissera au juge le soin de dire le vrai, le président entend renforcer les pouvoirs de contrôle du Conseil supérieur de l'audiovisuel. Il envisage aussi une "instance de déontologie" pour la presse, qui ne demande rien. Or les "fake news" sont aussi dans les désinformations officielles sur les "gilets jaunes" et l'état du pays.
 
Le diagnostic présidentiel d'une France "empêchée" serait convaincant s'il ne s'accompagnait d'une politique tendant à verrouiller des paroles dérangeantes et à étouffer des contestations. La perquisition ordonnée par le parquet de Paris dans les locaux de Mediapart, lundi, est un acte dangereux : il vient contredire la liberté de la presse et le secret des sources des journalistes. D'autant que cette célérité, à laquelle le site d'information a pu s'opposer, s'inscrit dans le feuilleton sulfureux de l'affaire Benalla, du nom de cet ancien "Tonton Macroute" de la présidence. La "tempête dans un verre d'eau" dénoncée initialement par Macron cacherait-elle des pratiques justifiant cet affolement du parquet, hiérarchiquement lié à l'exécutif ? Le prétexte de l'"atteinte à l'intimité de la vie privée", constituée par la divulgation d'une conversation compromettante entre Alexandre Benalla et son collègue Vincent Crase, n'autorise pas la fouille d'un média, aussi peu regardant soit-il dans ses méthodes.
En fait, l'immaturité gagne le pouvoir quand il alimente le complotisme qu'il dénonce chez les esprits faibles. L'autre jeudi, le chef de l'État a laissé comprendre qu'il voyait, derrière les plus radicaux des révoltés, une manipulation de la Russie et de ses chaînes diffusant en France. Il y a un mois, Marlène Schiappa s'était interrogée sur le financement des casseurs, en désignant de possibles "puissances étrangères". "La question n'est pas incongrue, eu égard aux positions de responsables italiens", avait argumenté la secrétaire d'État en désignant implicitement Matteo Salvini. Ces procédés puérils se rajoutent à la vieille technique stalinienne de la diabolisation, déployée pour avilir le peuple réfractaire. Le 31 décembre, Macron avait dénoncé "une foule haineuse", accusée de s'en prendre notamment "aux Juifs, aux étrangers, aux homosexuels". Après avoir épluché le réseau Facebook des "gilets jaunes", Le Monde de mercredi a pu constater l'absence de pensée raciste, antisémite ou xénophobe. Oui, l'Élysée aussi colporte des mensonges grossiers.

Paru dans Le Figaro, 8 février 2019
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Les Urgences débordées : le déni de l'immigration
 
Dans le grand débat national, l’immigration est un sujet enfoui. Alors que ce problème revient régulièrement dans les sondages, il affleure à peine dans les prises de paroles organisées par le gouvernement. Et cette même réticence à aborder une question centrale se retrouve ce mercredi dans le rapport de la Cour des comptes. Abordant la situation d’asphyxie des urgences hospitalières, la Cour jette un voile pudique sur l’usage souvent abusif qui en est fait par des immigrés. Certes, elle constate que le problème de saturation ne cesse de s’amplifier : elle a comptabilisé 21,2 millions de passages aux Urgences en 2016, contre 18,4 millions en 2012, soit une augmentation de près de 15 % en 4 ans (Le Figaro de ce mercredi). En région Ile-de-France, le temps de passage médian est de 2h40. Il est entre 4 h et 8 h pour 25 % des patients. Il est de plus de 8 h pour 10 % d’entre eux. Pour remédier à cet état dramatique, la Cour fait une série de propositions. Toutefois, elle s’épargne de s’interroger sur cette constatation que chacun peut faire quand il se rend aux Urgences : celle de découvrir un monde en voie de tiers-mondisation, laissé en libre accès gratuit pour tous. Cette générosité honore évidemment la médecine française. Cependant, il ne me semble pas obscène de se demander s’il revient à la collectivité, déjà suffisamment essorée par les impôts et les taxes, de prendre en charge toute la misère du monde. La Cour des comptes, prudemment, se garde de poser le problème en ces termes. Elle risque donc, accablée, de faire régulièrement le même rapport.
 
Il se trouve que j’ai reçu très récemment le témoignage d’un professeur de médecine, qui a le mérite de parler clair. Il m’a donné son nom et ses coordonnées, mais m’a demandé de préserver son anonymat. Il écrit notamment : "A travers ma petite lorgnette, je constate que le CHU, l’Université et la région dépensent de façon excessive. Il y a beaucoup trop de personnel non médical dans les CHU, d’administratifs (…). Le personnel médical est souvent insuffisant et épuisé par la surcharge administrative qui lui est imposée (…) Chez nous, tous les soins et la chirurgie sont remboursés à 100%. L’AME, l’aide médicale d’Etat, fait que nos hôpitaux sont littéralement envahis par des étrangers. (…) Les Français de souche ont fui nos services car c’est intenable. Ils ne veulent plus être confrontés à ces étrangers, très arrogants pour certains, qui considèrent que la santé est un dû. La tension sociale y est très forte (…) Le personnel hospitalo-universitaire est vraiment très lassé (…) à tel point que notre recrutement s’en ressent. J’ai actuellement beaucoup de mal à trouver un professeur d’université-praticien hospitalier qui me succède (…) J’ai assisté depuis 30 ans à une dégradation totale de nos services publics car les choix faits par nos hommes politiques ont été catastrophiques". La Cour des comptes est-elle prête à entendre ce genre de témoignages ?

Paru sur blog.lefigaro.fr/rioufol, le 6 février 2019
Publié dans En France
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Violente poussée de l’idiotie d’en haut
 
"34% d’opinion favorable : Macron est très fort, il est en train de gagner le bras de fer avec les Gilets jaunes." 
Cette déclaration publique est de l’un des commentateurs politiques les plus médiatisés à la radio et à la télévision. Il a même cette étonnante spécificité d’être réputé "de droite". Si je l’ai relevée, c’est qu’elle exprime à elle seule toute la débâcle intellectuelle de la catégorie des faiseurs d’opinion. Cette star médiatique faisait référence à la remontée de l’occupant de l’Elysée dans les sondages d’opinion depuis janvier (+11%).
 
Or, un minimum de lucidité devrait conduire tout observateur à constater que non seulement le pouvoir a totalement cédé aux Gilets jaunes sur leur revendication initiale, la taxe carbone, après avoir longtemps exclu toute concession, mais qu’en outre il a lâché plusieurs milliards d’euros pour tenter d’éteindre l’incendie, renonçant au principe de rigueur budgétaire, un des fondements de sa politique. Gagné, le bras de fer contre les Gilets jaunes ? Vraiment ? La question méritait d’être posée…
Et puis, au moins s’interroger sur la nature de cette remontée dans les sondages : est-elle le fruit d’une hausse en profondeur de la confiance des Français, qui serait liée à une amélioration de la situation du chômage, de la dette publique, de la sécurité, de la maîtrise des frontières, du niveau scolaire, du pouvoir d’achat, de la pression fiscale, de l’image de la France dans le monde ? Ou bien est-elle un simple effet mécanique d’un envahissement de l’espace médiatique ("grand débat") qui ne semble guère avoir d’équivalent dans l’histoire des démocraties – et alors beaucoup plus fragile, sinon éphémère ? Là aussi, au moins se poser la question…
Enfin, last but not least, est-il vraiment de bon goût de jubiler ainsi, à l’image de la frange lèche-botte (restons polis) du pouvoir médiatique, d’une situation où le président de la République – dont la mission essentielle est d’incarner la Nation – suscite l’avis négatif des deux tiers de cette dernière (34-100= – 66%) ?
 
Idiotie toujours, effarante : l’arrivée des sondages pour les présidentielles, 2022 plus de trois ans à l’avance. Voilà qui est également sans précédent et témoigne d’un phénomène d’abrutissement consistant à noyer les vrais problèmes du pays, surtout l’impuissance à les résoudre, dans l’ivresse de la politique spectacle et du sensationnel.
Un point de rassurant quand même dans ces pronostics débiles : au regard de tous les précédents historiques (Chaban, Giscard (1981), Barre, Rocard, Balladur, Jospin, Ségolène, DSK, Juppé), jamais, jamais un second tour de présidentielle n’a ressemblé à ce qui était prévu et jamais un favori pour le "trône élyséen", deux ans à l’avance, n’a accompli la destinée promise par les sondeurs. Tel est l’un des fondements de la vie politique française. Alors, que dire de trois ans et plus… Comptons sur la force suprême de l’histoire et son caractère imprévisible pour nous concocter un scénario, où l’un comme l’autre des deux favoris actuels, se retrouveront dans les choux !

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 7 février 2019
Publié dans Du côté des élites
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Ces deux France qui s'ignorent
 
FIGAROVOX/CHRONIQUE - La banlieue ne s'est nullement sentie concernée par les "gilets jaune" tandis que les "gilets jaunes" n'ont pas parlé des banlieues, ni d'immigration ni d'islam.
 
Mais qu'allait-il faire dans cette galère ? C'est la question qu'on pouvait se poser en voyant Emmanuel Macron débarquer en début de semaine dans une commune de la banlieue parisienne pour un nouveau round du "grand débat national". La banlieue, la terre où il n'y a pas de rond-point et, quand il y en a, ils sont vides. La banlieue, d'où les seuls "gilets jaunes" estampillés furent les pillards des premiers samedis de novembre, en particulier ceux qui ont saccagé l'Arc de triomphe. La banlieue qui, en dépit des efforts des professionnels gauchistes de la "convergence des luttes", a ignoré avec un rare dédain, teinté de sarcasmes sur les réseaux sociaux pour les "Gaulois", les revendications de la "France périphérique" en jaune. La banlieue, qu'il est de bon ton désormais dans la terminologie officielle de qualifier de "quartiers populaires" pour faire oublier qu'ils sont de plus en plus des quartiers islamisés. Cette banlieue ne s'est nullement sentie concernée par les "gilets jaunes" tandis que les "gilets jaunes" n'ont pas parlé des banlieues, ni d'immigration ni d'islam. Comme si ces derniers avaient intériorisé le tabou médiatique et idéologique. Comme si les deux "classes populaires" formaient deux peuples séparés, deux France qui s'ignorent.
 
Emmanuel Macron a pris le risque calculé de se voir reprocher le mépris qu'il avait manifesté pour le plan Borloo il y a quelques mois. Un mépris qui était pourtant une simple marque de bon sens : le premier plan Borloo nous avait coûté 40 milliards d'euros. Pour quels résultats ? Des immeubles rénovés, des quartiers pimpants pour toujours plus de trafic de drogue, toujours plus de salafisme, toujours plus de halal, toujours plus de femmes voilées. Toujours plus de séparatisme. En vérité, les banlieues n'ont pas la même réalité économique et sociale que la France périphérique : la plupart des habitants y sont certes pauvres (mis à part des îlots bourgeois) mais bénéficiaires de la mondialisation par leur proximité géographique avec les métropoles, seuls lieux où se créent les richesses. Ils ont les transports en commun pour s'y rendre : la plupart vont y travailler, se mettant au service des privilégiés des centres-villes ; une minorité vit confortablement de trafics ; sans oublier l'irrigation permanente de ces quartiers par l'aide sociale et les subventions aux associations qui coulent à gros bouillons. Dans ces quartiers, 40 % des jeunes sont au chômage. Les "gilets jaunes" ont au contraire une sociologie de travailleurs modestes, salariés ou petits patrons, qui n'arrivent pas à joindre les deux bouts. L'aide sociale y est concentrée sur les mères célibataires.
En se rendant en banlieue, Macron exécute une opération de diversion idéologique. Il veut faire croire, avec la complicité des médias, que les "vrais pauvres" sont en banlieue. Cette mise en concurrence victimaire est une iniquité intellectuelle mais une habileté politique. Pendant ce temps-là, les syndicats, CGT en tête, s'efforcent de débrancher les "gilets jaunes" qui poursuivent la lutte en réduisant leurs revendications à un catalogue de mesures sociales. A quand une manif de "gilets jaunes" entre Bastille et Nation?

Paru dans Le Figaro Magazine, 8 février 2019
Publié dans En France
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La force du dialogue interreligieux
 
Pour la première fois dans l'Histoire des hommes, un pape s'est rendu sur la péninsule arabique, sanctuaire de l'islam depuis le VIIe siècle après Jésus-Christ.
 
Arrivé à Abu Dhabi le dimanche 3 février 2019, le Souverain Pontife a été accueilli par le prince héritier Mohammed Ben Zayed al-Nahyan (MBZ), qui gouverne les Émirats arabes unis depuis l'AVC de son demi-frère l'émir en 2014. Au programme de François : une messe pour les centaines de milliers de Philippins et Indiens chrétiens vivant aux Émirats, mais aussi une grande conférence interconfessionnelle et une rencontre avec le Cheikh Ahmed al-Tayeb, grand imam de la mosquée cairote d'al-Azhar, l'institution la plus éminente de l'enseignement de l'islam sunnite.
 
Dans un message vidéo publié le 31 janvier, le chef de l'Église catholique avait déclaré : "La Foi en Dieu nous unit plutôt qu'elle nous divise ; elle nous rapproche, en dépit des différences [qui existent entre religions] ; elle éloigne de nous la haine et le conflit." Le Pape y avait également rendu hommage aux Émirats, "une terre qui s'efforce de devenir un modèle de coexistence, de fraternité humaine, et un lieu de rencontre entre différentes civilisations et cultures".
À la première place du combat idéologique contre les Frères musulmans (mouvement islamiste né en Égypte en 1928 en réaction à la "corruption" des mœurs occidentales), les Émirats prétendent vouloir la liberté de religion sur leur territoire. Pourquoi ne pas les prendre au mot ? Le jésuite argentin Bergoglio et le prince bédouin al-Nahyan semblent partager une même intuition : la paix est fille de la tolérance, laquelle est fille de la connaissance. Parler avec l'autre de sa religion, afin de la mieux connaître : voilà la clef d'un monde arabo-musulman apaisé.
Le dialogue interconfessionnel est devenu aujourd'hui un instrument clef pour éviter que le clash des civilisations (décrit il y a vingt-cinq ans par Huntington) ne se transforme en guerre des civilisations.
 
Le Pape a dit quelque chose de fondamental quand il a affirmé que la foi - en général - rapprochait les hommes plutôt qu'elle ne les divisait. Dans le terme "foi", le Saint-Père englobe cinq concepts différents mais complémentaires : la volonté et l'effort d'adhésion au mystère divin, la prière, l'introspection intérieure, l'étude, la dialectique avec son prochain.
Ces qualités se retrouvent dans les trois religions monothéistes, chez les grands rabbins du judaïsme, chez les pères de l'Église, chez les maîtres du soufisme. Bref, le Pape nous a rappelé que l'homme qui cultive une riche vie intérieure ne se laisse pas facilement happer par la haine de l'autre.
Aux XVIe et XVIIe siècles, juste après le magnifique élan que constitua l'humanisme de la Renaissance, la chrétienté fut entraînée dans d'abominables guerres de religion, où les chrétiens, qu'ils fussent catholiques ou protestants, se comportèrent davantage en hommes de doctrine qu'en hommes de foi.
Aujourd'hui, c'est le monde musulman qui est devenu la proie des intolérances doctrinales. Le grand philosophe tunisien Youssef Seddik m'a un jour expliqué la différence qu'il y avait entre un bon musulman et un Frère musulman : "Le bon musulman, c'est celui qui se préoccupe sans arrêt de la relation qu'il entretient avec Dieu ; le Frère musulman, c'est celui qui se préoccupe sans arrêt de la relation qu'entretiennent ses voisins avec Dieu !"
Les Frères musulmans et autres islamistes voient la religion comme un embrigadement, alors qu'elle est avant tout une quête intérieure.
En faisant par la force comparaître Jésus devant lui, le Sanhédrin de Jérusalem, jaloux du succès populaire du Nazaréen, n'a pas fait acte de foi, mais d'intolérance doctrinale. Même intolérance, quinze siècles plus tard, chez les Inquisiteurs poursuivant les marranes d'Espagne.
 
Depuis Jean XXIII, la relation judéo-chrétienne est heureusement passée de la méfiance à l'enrichissement réciproque. Il reste à l'islam à construire une relation apaisée - excluant toute dhimmitude - avec le judaïsme et le christianisme. C'est un mouvement qu'appelait de ses vœux le grand cheikh d'al-Azhar Mohamed Abdou à la fin du XIXe siècle. Le siècle suivant fut hélas celui de deux profondes régressions en islam : le mouvement des Frères musulmans, puis le wahhabisme pétrolier.
Le Pape l'a compris : le monde méditerranéen, le Moyen-Orient et l'Asie ne retrouveront pas une paix durable tant que leurs ministres de l'Éducation n'auront pas institué un catéchisme réciproque, où les jeunes juifs, chrétiens et musulmans soient systématiquement initiés à la foi de l'autre. Car l'on ne hait pas ce que l'on connaît en profondeur.

Paru dans Le Figaro, 5 février 2019
Publié dans De par le monde
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Macron face au “néo-féodalisme” des barons
 
Vive les communes et les départements ! Quand, la semaine dernière, Emmanuel Macron parlait de "conversion personnelle" à effectuer, il parlait de sa manière de s'exprimer dans ses échanges directs avec les Français. Mais il est un autre domaine sur lequel le chef de l'État a aussi opéré une "conversion": sa relation aux territoires ; et plus particulièrement à l'organisation des territoires.
"La commune et le département correspondent à l'histoire pré-révolutionnaire et révolutionnaire du pays. Pour les citoyens, ce sont des relais identifiés avec l'État, des échelons reconnus et appréciés par eux", confiait-il lors de sa rencontre jeudi dernier avec des journalistes.
Une évidence ?
Oui, sauf que ce plaidoyer s'accompagne d'une critique des régions retaillées par François Hollande, "trop grandes et souvent sans identité véritable", et de l'intercommunalité, durcie par la loi NOTRe votée sous le même mandat.
 
Cette grille de lecture n'est pas neutre. Depuis trois décennies en effet, il y a, en matière d'organisation territoriale, une sorte de querelle des "anciens" et des "modernes" ; les premiers étant attachés aux structures les plus durables que sont la commune, le département, mais aussi l'État, quand les seconds ne jurent que par l'affirmation des échelons récents : l'intercommunalité, les régions, mais aussi l'Europe. Au fil des actes de décentralisation, les strates dites d'avenir n'ont cessé de se renforcer au détriment des échelons dits historiques. Or, parce qu'il est profondément européen et parce qu'il revendique l'étiquette de "progressiste", Emmanuel Macron était attendu du côté des "modernes". D'ailleurs, dans sa campagne et au début de son mandat, il semblait s'intéresser en priorité à l'affirmation des "métropoles".
 
Une constante française
La crise des "gilets jaunes" et le grand débat sont passés par là et le chef de l'État a mesuré le besoin de proximité et d'identification des citoyens. "Tout le monde connaît son conseiller départemental, personne ne connaît son conseiller régional", poursuit-il. Ainsi, au terme du grand débat, Macron entend bien lancer un puissant mouvement de "déconcentration" de l'État, c'est-à-dire de transfert de l'administration nationale vers le terrain, mais pas de nouvelle étape de "décentralisation", c'est-à-dire de transferts de pouvoirs aux collectivités locales. Cas particulier pour le Grand Paris : alors que le premier projet préfectoral prévoyait une fusion des départements de la petite couronne, ceux-ci ont désormais l'assurance d'être sauvés.
 
Mais au-delà de l'approche institutionnelle, la politique n'est pas loin. Élus au suffrage universel à la tête de vastes territoires, les présidents de région ont, selon Macron, la tentation du "néo-féodalisme" ; autrement dit du défi au pouvoir central. L'État central contre les puissances locales, le roi contre les grands féodaux : une constante française. Et un match d'autant plus actuel que trois présidents de région LR ont une ambition présidentielle: Xavier Bertrand, Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez. Cette bataille-là aussi commence.

Paru dans Le Figaro, 6 février 2019
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Qu'est-ce que la stratégie au XXIe siècle ?
 
FIGAROVOX.- Pourquoi faut-il "entrer en stratégie"?
Vincent DESPORTES.- C'est simplement vital, tant pour le succès de toutes les entreprises humaines d'une certaine ampleur… que pour la survie du monde que nous aimons. Et pourtant, toujours davantage, les dirigeants, quel que soit leur champ d'action, sont dévorés par l'instantané. Si l'on n'y prend garde, la tentation du court terme frappe. Partout. Sauf exception, le politique se consacre d'abord au succès des prochaines élections. Il délaisse le long terme qui, quoi qu'il arrive, ne lui appartient pas et ne lui profitera pas ; il abandonne aisément les grands principes pour les petits choix et les faciles arrangements. La focalisation se fait sur les questions locales de court terme où des progrès tangibles peuvent être produits au cours des cycles électoraux. On promet beaucoup pour l'avenir - on y rasera gratis ! - mais on ne le construit pas, puisqu'il sera celui des autres. L'entrepreneur succombe à la même obsession. Les patrons de petites ou moyennes entreprises, peu secondés, sont accaparés par leur quotidien qu'accélèrent les flux croissants d'information. Ceux des grandes entreprises cotées, obsédés par la dictature des résultats trimestriels, sont facilement victimes de "myopie managériale" ; ils privilégient les bénéfices rapides au détriment de la création de valeur à long terme. L'actionnaire, souvent anonyme, attend des résultats immédiats dont l'absence le priverait de revenus et dégraderait le cours de Bourse. Les responsables sont jugés et remerciés sur leur capacité à mettre en œuvre de soi-disant stratégies… dont les résultats sont évalués toutes les douze semaines ! Il faut donc absolument que les dirigeants s'obligent à "entrer en stratégie": c'est la seule solution pour sauver le monde qui vient.
 
Mais "entrer en stratégie", n'est-ce pas une démarche incertaine et risquée ?
Certes… mais infiniment moins que de ne pas oser le faire ! Oui, la pratique stratégique est aussi nécessaire que périlleuse. Elle est en effet engagée en sens unique : ce qui fut ne sera plus jamais. La stratégie modifie de manière définitive le champ dans lequel elle se déploie. Elle se développe d'états nouveaux en états nouveaux, non rationnellement anticipables mais aussi irréversibles que le temps. La boîte de vitesses stratégique ne dispose pas de marche arrière et le billet d'envol ne peut qu'être qu'un aller simple et définitif pour un temps qui n'a pas de limite : en stratégie jamais de victoire définitive, pas de début, de milieu et de fin de partie, celle-ci n'étant que le début de la partie suivante. Le temps ne s'arrête jamais dans l'espace stratégique en reconfiguration permanente. L'exercice stratégique est hasardeux : mieux vaut s'y engager plus fort d'une bonne compréhension de ce qu'il est et de ce qu'il sera. Fruit de mes réflexions et de mon expérience, mon dernier ouvrage veut y aider.
 
Y a-t-il véritablement des écoles stratégiques différentes ?
Toute pensée stratégique est spécifique : la stratégie et son stratège sont indissolublement liés. C'est là tout l'intérêt de la notion même de culture stratégique. L'inné, la culture du stratège jouent un rôle important. La relation de tout acteur stratégique au monde, à son adversaire et à lui-même est spécifique. Confronté au même dilemme stratégique, un Occidental, habitué à l'action ponctuelle et rapide, en puissance, dans le temps court, choisira une stratégie très différente de celle d'un Asiatique penchant naturellement à l'action progressive dans le temps long, à l'économie des moyens par le contournement indirect de la volonté adverse. Au sein de cultures plus proches, comment pourrait-on imaginer qu'un Français - pétri de centralisme, de hiérarchie et de cartésianisme - puisse juger de la même manière qu'un Allemand naturellement fédéraliste, cogestionnaire et kantien ? Ou que le même Français, imprégné des alignements symétriques des jardins "à la française" saisis d'un seul coup d'œil, puisse aborder son espace concurrentiel avec le même esprit que son camarade britannique amoureux des courbes et des recoins, des irrégularités et surgissements successifs des jardins "à l'anglaise" d'un pays où la jurisprudence remplace Code civil et Code pénal? Inévitablement, les uns et les autres auront des lectures différentes de la réalité.
 
La pensée stratégique française a donc de vraies particularités ?
Oh, oui : elle est le fruit de notre géographie, de notre histoire, de notre culture. Mieux vaut connaître ses racines pour comprendre la force mais aussi les pièges de notre culture stratégique. Fortement influencée depuis le XIXe siècle par la pensée positive d'Antoine de Jomini, la réflexion stratégique française souffre d'une faiblesse historique.
Chez le général suisse, l'ennemi n'est pas considéré comme une volonté en conflit, mais comme une addition de capacités destinée à recevoir les effets de la stratégie de son adversaire plus qu'à y réagir. Cette objectivation trompeuse de l'adversaire permet à Jomini de postuler l'existence d'un adversaire passif, privé d'initiative, et donc de définir des règles précises pour la conduite de la guerre. Ce paradigme jominien a favorisé en France une représentation positive de la guerre, formulable en principes autonomes. Cet effacement du caractère éminemment dialectique de la confrontation stratégique s'est renforcé de la tendance naturellement cartésienne de notre pensée. Ceci est un vrai piège qui nous a valu de cuisantes défaites, en 1870, 1940 et même août 1914 face à une culture stratégique allemande fondamentalement clausewitzienne et concevant donc au contraire l'espace stratégique comme celui de la confrontation de deux volontés libres et indépendantes.
 
La pensée stratégique militaire s'applique-t-elle dans d'autres domaines d'action ?
Absolument ! La stratégie est "une": ce n'est pas parce que la stratégie est née dans les champs de guerre et n'a imprégné que beaucoup plus tard les autres champs de l'action humaine que les grands principes ne sont pas identiques. Il est même fascinant de constater que l'entreprise est un arrivant fort tardif dans le monde de la stratégie. Il a fallu pour cela que les entreprises aient à faire face à des conditions concurrentielles sévères dans un monde devenu à la fois plus ouvert et plus opaque. La stratégie des affaires est ainsi encore un art nouveau : la fin des Trente Glorieuses, le choc pétrolier des années 1970, la progressive transformation du marché de la demande en un marché de l'offre, la croissance de la concurrence étrangère en ont engendré le besoin. Il faut attendre le milieu des années 1960 pour que le premier livre de stratégie d'entreprise soit publié, qu'un premier cours de stratégie soit mis sur pied à la Harvard Business School, que les cabinets de consultants commencent à proliférer. L'un des précurseurs en ce domaine, Bruce Henderson - le fondateur du fameux BCG, le Boston Consulting Group - observe alors que "la plupart des principes de base de la stratégie proviennent de l'art de la guerre". A cette brève expérience entrepreneuriale, s'opposent en effet des millénaires de pensée et d'action stratégiques militaires. Puisque la stratégie est une quel que soit le milieu dans lequel elle se déploie, il est raisonnable de s'appuyer sur cette solide expérience militaire pour réfléchir la stratégie, et donc la complexité qui la rend nécessaire.
 
Au fond, faire une stratégie n'est-il pas simplement un pari sur l'avenir !
Inévitablement, mais un pari conscient et réfléchi ! Le premier point est que l'explorateur-stratège doit "entrer en stratégie" en conscience des multiples pièges tendus, afin de les déjouer et de construire l'avenir qu'il s'est choisi. L'avenir y est difficilement prévisible même si, aujourd'hui, les grands prêtres du big data tentent de nous faire croire le contraire : aucune conjonction de données et de calculs ne permettra de percer le secret des ricochets des réactions d'acteurs aussi indénombrables que toujours plus interconnectés. La connaissance stratégique ne peut prétendre à la perfection et toute décision stratégique est subjective par essence. Elle ne peut être qu'un pari étroitement lié au parieur-stratège, relatif à son inclination et à l'état momentané de sa compréhension de l'espace stratégique. Notre parieur-stratège doit décider sans aucune certitude quant aux résultats de sa décision. Ici se conjuguent l'angoisse et l'espoir volontariste du stratège. Si l'avenir est toujours conditionné par le passé, il n'est en rien déterminé à l'avance : chaque instant possède un nombre infini de futurs possibles. Et c‘est l'objet même de la stratégie que de peser sur le cours des événements pour les conduire, malgré les volontés antagonistes, vers l'avenir que le stratège a choisi. Rappelons-nous la belle perception d'Henri Bergson : "L'avenir, ce n'est pas ce qui va nous arriver, mais ce que nous allons faire" ! La stratégie, c'est d'abord la question d'un avenir à vouloir puis à construire avec et malgré le présent. Mais, ne pouvant prédire l'avenir, le stratège va le créer afin de se libérer de l'incertitude et de la fatalité, puis modifier le présent pour le conduire vers son ambition : il choisit et façonne le monde.
Vous avez effectivement raison, la nature même de l'espace stratégique implique que toute stratégie soit fondée sur des présuppositions - dont on recherchera cependant la robustesse par le biais de la science et du raisonnement - et que toute action humaine y relève du pari.
 
N'est-ce pas un peu inquiétant tout de même ? Il n'y a donc pas de vérité, de recette stratégique ?
Et non ! Aucune stratégie n'a de garantie de bon fonctionnement. Penser que la vérité, traduite en plan, permet d'atteindre l'objectif témoigne d'une prétention irréaliste à ce que la stratégie puisse maîtriser le réel. La tentation de vérité stratégique est dangereuse car elle conduit à l'aliénation intellectuelle, à l'idéologie, c'est-à-dire à l'inverse du doute, donc à l'échec. Pas de projet stratégique qui puisse se construire sur la certitude de la connaissance et de la compréhension : il s'agira tout au plus de parvenir à une approximation fiable de l'environnement et de la capacité causale des décisions. Dans ces conditions, il est évidemment illusoire de rechercher le succès stratégique à partir d'artifices et de raisonnements qui ne varient pas. Pas de livre de cuisine en stratégie, ni de solution universelle : pas de drill, mais un lent apprentissage de l'art du questionnement. Il existe des vérités techniques, il en existe de tactiques, mais il n'existe de vérités stratégiques que ponctuelles et momentanées, forgées d'adaptations, donc d'initiatives. La stratégie ne peut prétendre qu'à un compromis idéal sans cesse remis en cause : l'équilibre stratégique est par nature un équilibre dynamique qui ne se trouve que dans le mouvement et sa propre déformation. La vérité, le prêt-à-porter stratégique, sont des leurres pour stratèges incompétents. S'il en existait, la stratégie ne servirait à rien !
 
Un conseil encore pour l'explorateur-stratège ?
Sûrement. Une idée forte : la stratégie, c'est la question d'un avenir à vouloir puis à construire avec et malgré le présent. Cela exige vision, volonté et adaptation permanente focalisée sur l'ambition. En dépit des contestations que ne manquent jamais d'engendrer ses décisions, il "veut" fermement, afin de dépasser les difficultés rencontrées par son action dans un monde toujours nouveau, modifié de surcroît par ses propres agissements. Interface entre la pensée et l'action, navigant entre rationalisme et empirisme, rigoureux dans sa démarche mais jamais rigide, il doit à la fois douter et croire, concilier l'inconciliable et faire preuve de capacités rarement rassemblées chez un être humain Aussi, celui qui entre en stratégie doit-il penser en architecte et non en maçon. Loin de construire le futur à partir du passé et du présent, prêt à affronter ce qui n'a jamais été, il doit accueillir le flot continu des circonstances nouvelles comme autant d'opportunités et, sans s'en abstraire, se dresser au-dessus d'elles pour aller vers son ambition. Il doit refuser toute attitude seulement réactive face aux circonstances émergentes : ce serait nier la capacité de l'homme à engendrer des opportunités nouvelles. Il ne peut se contenter d'anticiper les évolutions prévisibles et de s'y préparer. Par son action, il s'efforce au contraire de modeler le futur, de provoquer les changements nécessaires à la réalisation de son ambition. Ne pouvant prédire l'avenir, il va le créer afin de se libérer de l'incertitude et de la fatalité, puis modifier le présent pour le conduire vers son ambition : il choisit et façonne le monde qui vient.
L'homme entre en stratégie parce qu'il ne se résigne pas : il entend créer son destin

Envoyé par l'auteur, paru sur Figarovox, 1er février 2019
Publié dans Du côté des élites
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La passion de la division
 
C’est un lieu commun de dire que les Gaulois témoignaient d’une véritable passion pour la division. Elle aurait été l’une des causes principales de leur défaite face à Rome. Et cela se perpétue à travers les siècles : les descendants des Gaulois ont gardé la même passion, au point que celle-ci ruine aujourd’hui les familles politiques de l’intérieur, rendant superflue toute attaque de l’extérieur. Avec des amis aussi sûrs que ceux qu’il m’a été donné de voir récemment, les Républicains n’ont pas besoin d’adversaires.
 
Dans une petite ville (ou gros village) de la France rurale se tenait récemment une réunion publique autour de la députée LR de la circonscription. Pour la soutenir étaient présents d’autres députés du même parti, et non des moindres puisque le président du groupe à l’Assemble avait fait le déplacement, accompagné d’autres élus de diverses régions.
Précisons que l’auteur de ces lignes n’est pas adhérent de ce mouvement, mais qu’il estimait courtois d’aller écouter une députée qui semble bien travailler pour sa circonscription et de rendre leur politesse aux personnages importants qui se déplaçaient à cette l’occasion.
 
L’assistance n’était pas aussi nombreuse que l’on aurait pu l’attendre, mais la petite salle municipale était tout de même remplie aux deux tiers, ce qui est estimable. Le début de la réunion, pour être sympathique, demeurait très conceptuel avec l’évocation de grandes idées mais de peu de propositions concrètes. Comme souvent, les "questions" du public étaient plutôt des affirmations relatives aux convictions du "questionneur" et n’appelaient donc guère de réponses.
L’atmosphère commença à changer (en bien) avec l’intervention d’un truculent député alsacien qui, fort opportunément ramena le débat au domaine du réel, pour ne pas dire du terre à terre. Il fut suivi par le président du groupe parlementaire qui, enfin, parla de propositions concrètes comme l’harmonisation du temps de travail et de l’âge du départ à la retraite par rapport à nos partenaires européens. C’était très intéressant et très convaincant. Une autre proposition a particulièrement retenu l’attention. Dans le maquis des règlementations écologiques qui paralysent et tuent l’agriculture française face à ses concurrents européens, il a été proposé d’établir une règle toute simple qui tiendrait en un seul article : "aucune norme française ne doit être plus contraignante que la norme européenne". On éviterait ainsi, par exemple, l’asphyxie des producteurs français de fruits rouges. L’interdiction (uniquement française) d’utiliser certains insecticides ruine la production, sans empêcher pour autant l’empoisonnement présumé des consommateurs français puisque ces derniers peuvent acheter autant qu’ils veulent de fruits rouges d’Espagne ou de Hollande. Situation ubuesque où tout le monde, chez nous, est perdant.
 
La fin de cette intervention remarquable fut plus politique, avec une attaque en règle du président de la République, sur les bases d’un argumentaire implacable. Est-il déraisonnable de déplorer le manque de dignité d’Emmanuel Macron quand il transforme le palais de l’Élysée en boite de nuit LGBT, ou quand il adopte une pose câline sur la poitrine nue d’un repris de justice qui fait un doigt d’honneur ? Eh bien, il faut croire que certains notables du lieu sont devenus borgnes, car ils refusent de voir cela et admirent sans réserve les résultats de Macron face à la CGT dans la réforme de la SNCF.
L’allure de gendre idéal du président "bien convenable", et son bilan d’adversaire d’une CGT déjà moribonde avant son accession au pouvoir le mettraient donc à l’abri des critiques des bien-pensants. Le discours du président de groupe fut ainsi mal accueilli par certains "notables" qui ne se privaient pas de clamer leur indignation haut et fort à l’issue de la réunion. Non, décidément, avec des adhérents comme ça, LR n’a pas besoin d’adversaires. Ce n’est pas avec une petite morale étriquée du genre "on ne critique pas le président de la République, c’est le président de tous les Français, etc." que l’on vaincra des politiciens qui sont des tueurs (politiques) sans aucun scrupule. Le bon bourgeois rural, admirateur de Macron, qui m’apostrophait à la sortie sera leur première victime, mais ça il ne le sait pas encore, et surtout, ce qui est plus grave, il ne veut pas le savoir. À faire constamment le grand écart entre le respect de l’ordre établi et une forme d’admiration pour celui (Macron) qui, en réalité, sape les fondements moraux de cet ordre, on restera sur le cul sans grand espoir de se relever.

Envoyé par l'auteur, 3 février 2019
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