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La discrimination positive à l’entrée de l’ENA et de l’X : un contresens total
 
TRIBUNE - Éminente personnalité à la croisée du monde intellectuel et de la haute fonction publique, Arnaud Teyssier* explique les raisons de sa très vive opposition à la création d’une discrimination positive à l’entrée de l’ENA, comme de Polytechnique et des autres grandes écoles publiques.
 
L’annonce faite récemment par le président de la République d’une "suppression" de l’ENA, qui prendra peut-être la forme d’une transformation plus globale des grandes écoles de service public, a fait resurgir une question lancinante dans le débat public français : la discrimination positive.
Comme souvent - c’est également le cas avec le "spoils system" (système des dépouilles) -, nous importons, dans une certaine confusion, des concepts ou des idées empruntés pour l’essentiel à la société américaine, mais qui, là-bas, ont une signification précise et s’inscrivent dans une culture différente. Techniquement, que signifie la discrimination positive ? Un universitaire, Baptiste Villenave dans la revue Vie sociale (2006/3), la définissait fort bien : "Il s’agit d’instituer des inégalités pour promouvoir l’égalité, en accordant à certains un traitement préférentiel. On espère de la sorte rétablir une égalité des chances compromise par deux phénomènes : la généralisation ou la persistance de pratiques racistes ou sexistes d’une part, une accentuation des inégalités socio-économiques d’autre part."
Cet auteur ajoutait que la mise en œuvre des politiques de discrimination positive obéit en réalité à deux logiques très différentes: s’il s’agit de réduire des pratiques racistes ou sexistes, il faudra définir une "population cible" à partir de "traits innés et indélébiles, appartenant à l’identité de l’individu (le sexe et la race aux États-Unis, le sexe et l’origine étrangère en France)" ; en revanche, s’il s’agit de résorber des inégalités plus matérielles, "la définition des bénéficiaires passera par le critère de leur situation socio-économique". En France, nous confondons les deux approches.

Il y a cinquante ans, la crise étudiante de Mai 68 n’avait pas suscité ce débat sur la discrimination positive - c’était un peu tôt -, mais avait déjà posé brutalement la question des inégalités car elle correspondait à un bouleversement de grande ampleur : l’explosion démographique de la génération d’après-guerre en âge de poursuivre des études supérieures, qui allait de pair avec un désir général d’ascension sociale par l’université. Il s’agissait d’un phénomène de masse que de Gaulle, dans ses Mémoires d’espoir, qualifiera de "gestation énorme".
À l’époque, le débat est déjà sous l’emprise du livre de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers (1964), dont le propos de départ est si banal et évident qu’il est en lui-même difficilement réfutable - les jeunes gens des familles aisées ont plus de chance de faire et de réussir des études supérieures que ceux qui sont issus de milieux populaires ou défavorisés -, mais dont les prolongements sont contestés vigoureusement à l’époque : selon Bourdieu, loin de porter remède aux inégalités, le système méritocratique républicain les entretiendrait sous le paravent du système du concours, qui ne serait en réalité qu’un mode plus subtil et plus élaboré de reproduction sociale dans la mesure où il conforte les modes de transmission traditionnels.
La pensée bourdieusienne n’a cessé, depuis, d’exercer son empire - notamment au sujet de l’ENA, devenue le parangon de tous les vices attribués aux grandes écoles : parce que cette école est la plus visible, en raison de sa proximité inévitable avec les sphères du pouvoir ; et parce qu’elle est la source principale de recrutement de ces fameux grands corps de l’État qui ne cessent de défrayer une chronique toute parisienne.

Mais aujourd’hui, la société française est confrontée à une autre "gestation énorme", qui vient singulièrement compliquer le vieux débat de 68 et qui n’est autre que "l’intégration". La société française a évidemment beaucoup changé depuis trente ans, sous l’effet d’une immigration importante qui est devenue d’ailleurs - comment pourrait-il en être autrement ? - un objet fort encombrant du débat politique.
Les inégalités socio-économiques traditionnelles, qui recoupent cette réalité sans la résumer totalement, n’ont pas disparu pour autant - elles se sont même aggravées sous l’effet de la "fracture territoriale" et d’un phénomène désormais bien connu et fort bien identifié par le concept de France périphérique. La crise est donc majeure, et l’exigence démocratique qui s’impose à nous est à sa mesure.
Cette crise trouve ses racines dès l’école primaire, puis le collège, pour s’emparer ensuite de la chaîne tout entière. Pensons à la fuite systématique vers l’enseignement privé de nombreuses familles - même modestes -, dans le sentiment général que l’enseignement public est ici ou là livré à l’abandon.
On a cru régler le problème selon la méthode éprouvée jadis par l’excellent Edgar Faure et poursuivie avec constance depuis : on rend les armes intellectuellement, on adopte plus ou moins ouvertement le raisonnement à la Bourdieu, on gomme progressivement toutes les formes de sélection possibles jusqu’à faire du baccalauréat le symbole d’une méritocratie qui a renoncé au mérite… mais arrivé au point terminal qui est l’enseignement supérieur, on retombe sur le même problème, mille fois aggravé par la poursuite des "gestations énormes". Les grandes écoles, symboles du concours et de l’excellence française, sont donc plus que jamais désignées comme les responsables - donc la solution - d’une question qu’on s’est refusé à traiter en amont et dont l’État, étranglé budgétairement, se défausse de plus en plus.
 
C’est ici qu’intervient, au début des années 2000, la très habile démarche de Richard Descoings à Sciences Po - une institution qui souffrait tout particulièrement de son image supposée bourgeoise et parisienne : dénonçant dans la presse "la panne de l’ascenseur social", il fait le pari d’intégrer des jeunes issus d’établissements des zones d’éducation prioritaire (ZEP) par une procédure de sélection dérogatoire au concours, tout en maintenant, en parallèle, un système traditionnel coûteux et élitiste. Depuis, il est admis que la discrimination positive est possible en France au prix d’une entorse caractérisée au principe du concours, et Sciences Po, le vent en poupe, devient le modèle partout cité, relayé, soutenu.
L’ENA en revanche, qui, quelle que soit la majorité politique, ne s’est jamais vu accorder par l’État les mêmes moyens ni la même licence universelle, a fait le choix d’une politique d’égalité des chances moins bruyante, plus conforme au modèle républicain classique en créant sa classe préparatoire intégrée, qui permet, avec un succès croissant, de préparer aux grands concours administratifs des étudiants issus de milieux défavorisés.

Mais le système Sciences Po des "conventions ZEP" (baptisé conventions d’éducation prioritaire, CEP), en marge de la filière d’examen classique, rencontre tragiquement ses limites… Selon un constat récent (2017) fait par l’IEP lui-même, 40 % des élèves admis via les CEP sont issus de familles "catégories sociales supérieures" - contre 17 % en 2001. Les parents de ces élèves, très à l’aise dans cet univers de sigles, ont donc inscrit leurs enfants dans un lycée de réseau d’éducation prioritaire quand celui-ci a passé une convention avec Sciences Po.
La vérité est qu’une fois le système du concours contourné et le système du recrutement "sur dossier" consacré, le principe d’équité prend l’eau. Aussi doit-on revenir à l’idée, inévitable, que les inégalités et les discriminations, réelles ou supposées, ne peuvent se traiter vraiment qu’en amont du système, mais avec les moyens nécessaires et une lucidité implacable. Affaiblissez le concours, et la sélection par le milieu ou par l’argent, si difficile par nature à combattre, s’imposera chaque jour davantage.
Or nous empruntons une voie qui cumule les défauts de tous les systèmes : un peu de concours et de méritocratie républicaine - de moins en moins ; un peu de "recrutement sur dossier" et de discrimination positive - de plus en plus. Et en définitive un système qui dysfonctionne pour le plus grand profit de ceux qui, par leur position sociale ou simplement leur milieu professionnel, auront toujours les moyens et les réseaux pour se faufiler dans le grand désordre et pour tirer profit des effets de mode discutables comme l’importance aujourd’hui accordée aux activités extra-scolaires des candidats, facteur d’arbitraire.
 
Dans ce contexte, les grandes écoles publiques - ENA en tête - forment plus que jamais une cible de choix. Car voici une autre rengaine qui resurgit : celle des épreuves qui présenteraient par nature un caractère discriminatoire. Au premier rang des accusés : la culture générale. Dans les écoles publiques - les plus directement concernées -, le concours d’entrée comporte généralement une épreuve écrite qui n’a rien de littéraire, mais a pour objet d’évaluer la capacité d’analyser et de comprendre les grands phénomènes contemporains à l’aide de connaissances, de références, de concepts que le candidat tire à la fois de ses acquis personnels et de la formation spécifique qui lui a été délivrée pendant sa préparation. On estime qu’un candidat destiné aux carrières de la haute fonction publique doit avoir quelques références de fond pour comprendre - par exemple - les enjeux actuels de la laïcité et disposer des techniques élémentaires pour en faire l’analyse. Ce n’est pas un exercice de brio littéraire ou érudit, mais un travail demandant à tous - même à ceux que l’on croirait les mieux préparés par leur milieu d’origine - un effort d’application considérable, et la capacité à porter un regard analytique et critique sur les questions d’actualité.
Or l’administration a un besoin impérieux de ces qualités-là, qui s’enseignent et sont accessibles à tous avec le soutien adéquat : "La véritable école du commandement est la culture générale", écrivait exactement dans cet esprit le colonel de Gaulle en 1934… Vieillerie nostalgique ? Cette phrase a été placée par le sociologue des organisations, spécialiste du management, François Dupuy, en exergue de son livre récent La Faillite de la pensée managériale (qui a pour merveilleux sous-titre "Lost in management"). Tous ceux qui sont chargés de réfléchir aujourd’hui, dans la confusion générale des slogans politiques et des effets d’annonce, aux questions de réforme des grandes écoles devraient lire ce livre, qui rappelle que "l’évidence n’est pas toujours évidente." François Dupuy démonte avec humour les "affirmations vagues" et le "verbiage mou" qui "flottent dans le cloud managérial", nourrissent des "décisions paresseuses", provoquent confusion et démobilisation, au détriment du "sens commun" que seule favorise justement une certaine culture générale.
 
Au lieu d’admirer béatement le modèle managérial de l’entreprise, plus contrasté qu’on ne le rêve dans l’administration, il est temps de quitter le pays du "verbiage mou" et des trompeuses évidences pour ressaisir la substance même de "la grande promesse" faite au Tiers État il y a plus de deux siècles. La discrimination positive, surtout telle que nous l’entendons à la française, les quotas qu’on pourrait imaginer ici ou là, pour l’accès à tel ou tel corps, les voies d’accès dérogatoires, toutes ces cotes mal taillées ne sont qu’un vaste alibi pour l’inaction : mais un alibi avantageux pour les privilégiés et destructeur pour ceux qui n’ont plus que l’académisme - autrement dit les connaissances et l’effort personnel - pour se défendre.
"Les grandes écoles doivent ressembler à la société": ce mot d’ordre est bien paradoxal. Que dire, à cet égard, des partis et des majorités politiques d’hier et d’aujourd’hui… Les écoles doivent être ouvertes le plus largement possible, mais elles doivent aussi, pour la défense de l’intérêt général et le service du citoyen, continuer de garantir une irréprochable excellence. L’académisme est parfois la seule protection du faible, qui a, lui aussi, droit à l’excellence, loin de toute forme de ghettoïsation.
Sous la Révolution, Sieyès avait eu une très belle formule pour définir ce que nous appelons aujourd’hui l’égalité des chances : il avait parlé de "l’égalité d’espérance". Une telle ambition ne peut s’accomplir qu’au prix d’un grand effort collectif, lui-même nourri par un grand souci d’honnêteté intellectuelle. En récusant, selon une formule fort judicieuse de Lyautey jadis, cette vieille manie de la classe dirigeante française qui décidément se porte bien : "le mensonge des mots, le masque des grands sentiments, l’hypocrisie des déclarations théâtrales et des prises de Bastilles ouvertes."
 
Ancien président de l’association des anciens élèves de l’ENA. Arnaud Teyssier est l’auteur de nombreuses biographies saluées par la critique, consacrées à Richelieu, Louis-Philippe, Charles Péguy ou Lyautey. Ancien collaborateur de Philippe Séguin, à qui il a consacré un essai remarqué, "Philippe Séguin. Le Remords de la droite" (Perrin, 2017), Arnaud Teyssier vient de publier "De Gaulle, 1969. L’autre révolution" (Perrin, 2019, 380 p., 22 €).
Paru dans Le Figaro, 12 juin 2019
Publié dans Du côté des élites
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ROUGE – Art et Utopie au pays des soviets
 
Au Grand Palais, l’exposition ROUGE – Art et Utopie au pays des soviets nous montre pour la première fois l’Art soviétique entre 1917 et 1953. Cette exposition invite davantage à passer en revue toutes sortes de documents historiques, discours théoriques, manifestes, photos, films, maquettes, croquis, affiches, tracts, tableaux d‘histoire et de propagande, qu’à une contemplation de la peinture.
On y voit naître un art militant, engagé : "l’art de gauche", un art utile, en progrès, en changement sans fin, rejetant l’œuvre belle et accomplie de l’artiste de "l’ancien monde". L’amateur verra cependant quelques peintures et sculptures de qualité, et même deux peintures inspirées, hors du temps, au-delà du politique, de Petro Vodkine (1878-1939).
Cependant, avec le recul du temps, l’observateur d’aujourd’hui est saisi par la ressemblance frappante entre discours et formes de cet art bolchévique puis spécifiquement stalinien, et l’Art contemporain international actuel, AC (1) … deux faces d’une même utopie ?
 
À l’Est comme à l’Ouest même Credo
La première idée partagée est celle d’un art unique, progressiste et international, allant dans le "sens de l’Histoire".
La deuxième idée est la proclamation de la mort de l’art esthétique désigné comme rétrograde. En 1921 les constructivistes proclament la mort de la peinture dans un manifeste dont le monochrome rouge de Rodtchenko est censé être le dernier tableau. Cette mort est proclamée à l’Ouest par Marcel Duchamp dès 1917 mais aussi après 1960 avec le Manifeste des "Nouveaux Réalistes" de 1958  lancé par Pierre Restany à Milan : "La peinture est morte remplacée par la réalité !". En 1967 le groupe BMTP reprend la même formule, et tant d’autres !
Les agents d’influence américains ont appliqué la stratégie de récupérer et fusionner ces Credo artistiques : celui des bolchéviques trotskystes adeptes de la Révolution permanente avec celui des conceptualistes duchampiens. Ils ont ainsi coiffé sur leur gauche les staliniens "réalistes socialistes". Créer une confusion générale, dresser les gauchistes contre les communistes leur donna la victoire dès 1975. Mais c’est en 1964 que grâce à la victoire organisée de Rauschenberg à la Biennale de Venise fut consacré un art hybride, conceptuel, kitsch et POP. Celui-là même qui règne aujourd’hui, un demi-siècle après. "L’Art contemporain", "AC", s’affirme financièrement et médiatiquement seul art "international et contemporain". Jeff Koons, "l’artiste le plus cher du monde ", coté 91,1 millions de dollars, est le porte-drapeau de cet art à bout de souffle, quoiqu’encore dominant.
Ainsi perdure, cent ans plus tard, l’utopie, née en 1917, affirmée en 1934, de l’existence d’un seul courant progressiste, international et contemporain rendant toute autre création obsolète.
 
Matérialiste, utilitaire, sociétal et moralisant
La troisième idée commune est la croyance en un art de progrès et vertueux. Le discours sur l’art du bolchévisme trotskyste et stalinien et le discours libertaire du "libéralisme" extrême, se ressemblent étrangement ! Ils oscillent entre propagande glamour et transgression révolutionnaire. Ils ont les mêmes penchants pour la fabrication sérielle, industrielle, déclinant en produits dérivés les trophées des puissants destinés à la consommation de masse. On y intègre dans l’Art, mode et design.
On aime l’art photographique, pour sa saisie de l’immédiat et de l’actuel, on a le goût de l’imprimerie, graphisme, typographie, manipulation par les images, coupage, collage. L’AC de l’an 2000, porté par la technologie du numérique, a réactualisé ce goût en magnifiant une créativité de pillage. Les artistes bolchéviques se voulaient "ingénieurs", les artistes "contemporains" sont des "business men". Leur création est l’innovation sociale, leur atelier un "laboratoire d’idées, de l’Homme Nouveau". En 1917 comme aujourd’hui cette vertueuse utopie vit essentiellement des institutions car elles seules peuvent imposer un art fondé sur l’éphémère et sans valeur intrinsèque. L’artiste a ainsi perdu son essentielle autonomie.
L’exception, la beauté, l’œuvre unique, sont diabolisées. Le détournement, la rupture, la table rase, sont censés garantir une "société meilleure", au sens orwellien du terme ! Ces préceptes rendent l’Homme anonyme, de masse, influençable et permettent aux totalitarismes d’État, de finance ou de commerce d’y trouver leur compte. À une condition cependant : celle de créer une illusion de concurrence, de liberté et de création grâce au discours sur la "Révolution sociétale", grâce à la propagande pour les "valeurs" de la société sans classes ni nations, source de "paix et d’amour" qui camoufle efficacement la remise en cause de fait de la liberté de la personne.
 
Une doxa, deux modèles économiques
Cette idéologie commune a engendré deux systèmes économiques bien différents pour financer l’art : du côté soviétique, après 1929 notamment, c’est un art sans marché ou les artistes vivent des commandes d’État, travaillent dans le monde industriel à l’illustration, la mode, le design. Ils font partie de l’Union des artistes et sont à la disposition du pouvoir qui organise expositions et évènements artistiques.
Du coté Occidental l’imposition d’un art unique international, Pop, kitsch, conceptuel, s’est produit progressivement après 1960 par l’organisation d’un travail de construction artificielle de la valeur en vue de gagner la guerre froide culturelle. Cela a été possible grâce aux grands collectionneurs soutenant des "galeries amies", engageant leurs institutions muséales, fondations, universités. Ainsi s’est créé l’illusion d’un marché où ententes et trusts de fait ne pouvaient être visibles et encore moins régulés. Au début la motivation de ce subterfuge était patriotique pour devenir plus tardivement financière. Le support massif de la CIA a été essentiel pour commencer, puis l’AC a gagné sa vie et a rempli toutes sortes d’utilités. S’est ainsi construite une chaîne de production de la valeur faciale des œuvres mises sur le marché, alliant galeries, foires, biennales, salles des ventes, institutions muséales fortement connectées. Les artistes sont cooptés en amont, institutionnalisés, puis lancés sur un marché plus large.
Les deux systèmes extrêmes ont soumis pour un temps l’artiste et le public. De ces deux systèmes, l’un est tombé en un jour, l’autre vit encore en battant record sur record en salle des ventes. L’AC résiste mieux que d’autres valeurs parce qu’il est souvent défiscalisé, rend des services annexes. Il perdure malgré le fait qu’il ne soit qu’une illusion de valeur parce qu’il et moins régulé que les autres produits financiers et commerciaux. Il ne s’est pas effondré en 2008. Sa faiblesse demeure cependant : la structure de son marché est une pyramide de Ponzi. Tout s’arrêtera quand il n’y aura plus de nouveaux entrants. Cela fera un pendant historique à la chute du mur de Berlin : un effondrement fiduciaire !
Une utopie, mais deux modèles : l’un dirigiste, l’autre "liberal"… comment est-ce possible ? La clef du mystère réside sur leur dernier point commun :
L’un et l’autre système ont menti. L’un et l’autre ont camouflé leur mensonge par un beau discours. L’un a menti sur la liberté politique, l’autre sur la réalité de la concurrence dont le marché ne peut se passer.
 
"ROUGE. Art et utopie au pays des Soviets" - Grand Palais, Paris, jusqu’au 1er juillet 2019.
 
(1) Acronyme de "Art Contemporain" : l’appellation "AC " permet de ne pas confondre l’Art d’aujourd’hui aux courants si divers, avec l’expression "Art Contemporain" qui ne retient que le courant conceptuel, jugeant tous les autres obsolètes.

Envoyé par l'auteur, paru sur Contrepoints, 9 juin 2019
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L’Occident veut-il offrir la Russie aux Chinois ?
 
Célébrant, le 6 juin 2019, le 75
e anniversaire de leur débarquement en Normandie, les grandes puissances occidentales alliées avaient invité l’Allemagne aux festivités, mais n’avaient envoyé aucune invitation à Moscou. C’est pourtant l’armée russe qui a détruit 80 % des divisions hitlériennes au cours de la Seconde Guerre mondiale (avec l’appui des Occidentaux en équipements et en renseignement). Vladimir Poutine ne s’est pas offusqué publiquement de cette goujaterie diplomatique. Il avait en effet mieux à faire ce jour-là : il recevait le président chinois au Kremlin. Xi Jinping a salué le président russe comme un ami personnel et il a vanté la solidité du partenariat stratégique Chine-Russie, précisant qu’il n’avait jamais été aussi étroit dans l’histoire contemporaine. Les Russes ont annoncé qu’ils choisissaient la technologie Huawei pour équiper leurs futurs réseaux 5G. Accusé de dumping et d’espionnage, le géant chinois des télécommunications vient d’être mis sur une liste noire par le gouvernement des États-Unis, qui veut interdire aux entreprises américaines tout commerce avec lui.
 
Lorsqu’il était à la tête de la diplomatie américaine et qu’il négociait à la fois l’ouverture de relations diplomatiques avec la Chine populaire et le ralentissement de la course aux armements nucléaires avec la Russie soviétique, Henry Kissinger avait élaboré sa célèbre doctrine du triangle Washington-Pékin-Moscou. Il fallait, selon lui, que l’Amérique, dans sa politique étrangère, s’arrange toujours pour être politiquement plus proche de la Chine et de la Russie, que les deux puissances asiatiques entre elles. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. En poursuivant des politiques punitives envers ces deux nations (sanctions personnelles et commerciales contre la Russie depuis 2014 ; droits de douane prohibitifs et boycott technologique contre la Chine depuis le printemps 2019), les États-Unis ont "réussi" à les jeter dans les bras l’une de l’autre.
 
Il y a cinquante ans, l’Amérique intervenait diplomatiquement auprès de la Russie pour qu’elle renonce à employer des missiles nucléaires tactiques dans sa confrontation frontalière avec la Chine sur le fleuve Oussouri. Aujourd’hui, on voit la Russie dépêcher vers le sud les navires de sa flotte du Pacifique, afin de soutenir la Chine. Comme l’a montré un incident de quasi-collision le 7 juin 2019, la marine russe va provoquer en haute mer les navires de la 7e flotte américaine, dont la mission est d’empêcher la Chine d’accaparer les eaux de la mer de Chine méridionale (grande comme la Méditerranée, longeant également les Philippines, Brunei, la Malaisie et le Vietnam). La flotte chinoise a commencé timidement à se montrer en Méditerranée. Mais c’est sans timidité aucune que la flotte russe vient soudain épauler son allié chinois dans le Pacifique.
La Chine est un rival stratégique pour les États-Unis. La Russie ne l’est plus, car son économie est sept fois inférieure à l’économie américaine. La Russie demeure néanmoins une grande puissance militaire ; les ressources naturelles de Sibérie sont gigantesques. Les Occidentaux commettent donc une faute stratégique cardinale à pousser dans les bras des Chinois cette nation qui, depuis Pierre le Grand, est de culture européenne.
 
On ne dira jamais assez le tort qu’ont fait les idéologues néoconservateurs américains aux intérêts de l’Occident. En sabotant les accords politiques intra-ukrainiens du 21 février 2014 (pourtant parrainés par la France, l’Allemagne et la Pologne), ils ont provoqué la réaction des Russes en Crimée. Poutine a-t-il eu raison, ensuite, d’intervenir au Donbass à l’été 2014 pour y soutenir le séparatisme anti-Kiev ? Certainement pas. Mais cette faute du Kremlin ne justifie pas pour autant l’ostracisme de la Russie par les Occidentaux, qui l’ont chassée en 2014 du G8. Kissinger savait négocier avec les Russes et les Chinois tout en se montrant ferme sur les désaccords qu’il entretenait avec eux. Les néoconservateurs sont des manichéens, qui voient tout en noir ou tout en blanc. Juchés sur leurs ergots moralisateurs, ils sont incapables de construire un dialogue pragmatique. Le boycott diplomatique de la Russie est une grave erreur des Occidentaux, qui ont besoin d’elle dans le Pacifique. Nous reproduisons l’erreur du traité de Rapallo, signé en avril 1922 entre les Allemands et les Russes, que nous boycottions diplomatiquement. Rathenau avait alors obtenu de Tchitchérine des camps secrets d’entraînement en Russie pour l’aviation et l’arme blindée des Allemands…
Tout en continuant à aider militairement ses alliés de l’Otan (notamment Baltes), Paris doit impérativement renouer des liens d’amitié avec la Russie. Pour, un jour, la ramener dans la famille européenne, qu’elle n’aurait jamais dû quitter.
Paru dans Le Figaro, 11 juin 2019
Publié dans De par le monde
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Les Iles Eparses sont françaises
 
A l’occasion de sa première visite en France, le nouveau Président Malgache Andry Rajoelina a demandé la rétrocession des Iles Eparses du Canal du Mozambique à Madagascar. Pour le Président il s’agit d’une question d’identité pour retrouver la fierté nationale. Une commission mixte franco-malgache a été constituée. Une commission pour discuter de quoi ? A l’évidence ces îles appartiennent à la France.
Les Iles Eparses sont cinq ilots de 1 à 30 km2, un, Tromelin, à l’Est de Madagascar, les autres, Les Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Bassas da India qui ne découvre qu’à marée basse, dans le Canal du Mozambique.
La France les a trouvées inhabitées et en a pris possession en 1896. Depuis des tentatives d’exploitation, cocoteraie aux Glorieuses, guano à Juan de Nova, sisal à Europa ont été conduites par des Français et avant qu’elles ne soient automatisées la France entretenait une station météo sur chacune des îles.
 
La demande des Malgaches est basée sur le fait que pendant la colonisation, les Iles Eparses avaient été reliées administrativement à Madagascar : "Madagascar et dépendances". Les Comores étaient aussi des "dépendances de Madagascar" jusqu’en 1946, elles sont maintenant indépendantes.
En I960 quand la France donna à Madagascar son indépendance, les Iles Eparses furent détachées et rattachées à la Réunion. Elles relèvent maintenant de l’administrateur des Terres Australes.
Jamais donc les Malgaches ne furent en charge des Iles Eparses, trouvées inhabitées par la France quand elle en prit possession.
 
Cette revendication n’est pas récente : en 1973, époque où les relations entre les deux pays étaient tendues, le Commandant Supérieur, qui était à l’époque le Général Bigeard, dont l’Etat-Major était à Tananarive, fut averti que les Malgaches préparaient un coup de force pour s’emparer de ces îles. Le général décida immédiatement d’implanter sur chacune des trois îles un détachement militaire de 13 hommes et un gendarme ; 46 ans après, régulièrement relevés, ces détachements manifestent toujours l’appartenance de ces îles à la France.
 
Tromelin, l’île située à l’est de Madagascar a été l’objet d’une semblable revendication mais par Maurice, un traité de cogestion était même en cours de négociation, jusqu’à ce que l’Assemblée Nationale fasse capoter le projet.
Remarquons que ces îles n’ont en soi aucun intérêt, elles sont généralement d’un accès très difficile par la mer, entourées de coraux, on y a construit des pistes qui permettent la desserte par avion. La seule source d’eau est la pluie et on est souvent obligé de les ravitailler par bateau. Elles sont de plus classées "réserves naturelles intégrales" et toute activité y est interdite. Signalons à ce sujet que les écologistes souhaitent curieusement le maintien des militaires, ceux-ci assurant la protection des tortues marines qui nidifient sur les plages.
Seulement les Iles Eparses génèrent une Zone Economique Exclusive de 640 000 km2 couvrant la moitié du Canal du Mozambique, zone de pêche, et où l’espoir de trouver du pétrole est sérieux.
Les prétentions malgaches n’ont donc aucun fondement et on ne voit pas pourquoi on a créé une commission alors qu’il n’y a rien à négocier.
 
Selon l’article 5 de la Constitution le président de la République est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités, il lui appartient donc de maintenir la souveraineté sur ces îles, d’autant que si on cède pour les Iles Eparses, on va être amené à céder pour Clipperton revendiqué par le Mexique, les Terres Australes, et pourquoi pas pour St Pierre et Miquelon, et Wallis et Futuna si, comme on l’y pousse, la Nouvelle Calédonie accède à l’indépendance.



Envoyé par l'auteur, 7 juin 2019
Publié dans En France
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Incendie de Notre-Dame de Paris : le bois porte l’âme d’une cathédrale
 
Pour la reconstruction du toit de Notre-Dame, beaucoup sont indifférents aux matériaux utilisés, "pourvu que l’apparence visuelle soit sauve", taxant leurs contradicteurs de "fétichistes". S’il faut bien sûr tenir compte de la fragilité du monument sinistré, de nombreuses raisons, symboliques, culturelles, sociales, écologiques etc. montrent que le bois est préférable et doit être utilisé le plus possible. Une reconstruction à l’identique, outre qu’elle respecte l’histoire de l’Art, à savoir que Notre-Dame est une cathédrale médiévale et le dernier chef-d’œuvre de l’architecture romantique, permettrait de revaloriser tout un secteur économique.
 
Pas de cathédrale sans pierres et sans forêt de bois
Une cathédrale est une société de pierres polies, ajustées les unes aux autres, triomphant de la pesanteur grâce aux clés de voûte : des voûtes coulées en béton détruiraient cette leçon grandiose sur le "vivre ensemble". À l’intérieur, s’élancent des fûts de pierre qui s’épanouissent en chapiteaux, souvent floraux, prolongés de nervures. Ces futaies minérales sont protégées par l’armature d’une vraie forêt, c’était d’ailleurs le surnom de la charpente de Notre-Dame, chef d’œuvre de la charpenterie gothique. Car la cathédrale synthétise le parcours biblique de l’humanité qui commence aux arbres du jardin d’Eden, et finit en ville, dans la Jérusalem céleste. En plan, une cathédrale représente une croix, transposition architecturale de celle, en bois, du Christ, fils adoptif d’un charpentier…
Pas de cathédrale sans nef ou vaisseau non plus : l’Église n’est-elle pas la barque de Pierre ? Il n’est pas interdit de voir dans la charpente une carène renversée qui navigue ventre au ciel, sur une île de la Cité qui ressemble à un navire échoué dans la Seine pour reprendre les termes de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. Ce roman multiplie les métaphores arborées. Opposant "la prodigieuse variété extérieure de ces édifices" à leur fond permanent, Hugo écrit : "Le tronc de l’arbre est immuable, la végétation est capricieuse". Ces "puissantes bâtisses dont nous avons expliqué ailleurs le mode de formation et de végétation, n’avaient pas simplement des fondations, mais pour ainsi dire des racines qui s’allaient ramifiant dans le sol… " La cathédrale évolue-t-elle ? C’est sans rupture, sans grand geste architectural, pour Hugo : "la chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend".  Lorsque Quasimodo part à la recherche d’Esméralda "au détour de la galerie qui donne sur les toits des bas-côtés, il aperçut l’étroite logette […] tapie sous un grand arc-boutant comme un nid d’oiseau sous une branche… "
 
Le bois, ce sont aussi les artisans de France
La cathédrale est fille du Temple de Jérusalem dont on sait qu’on n’y entendit "ni marteaux, ni pics, ni aucun outil de fer" pendant sa construction ( I Roi 6,7). L’Éternel, en ses choix de matériaux serait-il "fétichiste" ? Ou peut-être visionnaire, s’étant avisé que le métal est lié à l’industrie et à ses méfaits dont notre génération ne peut nier qu’elle est en train de ravager la planète. Pour convoquer l’imaginaire du Seigneur des anneaux, plus familier à l’homme du XXIe siècle que l’univers biblique : là où règne le bois, introduire la suprématie du métal (avec ce que cela suppose d’hybris industriel), c’est comme ensemencer de l’avidité des Orques une œuvre née de la patience des Elfes. Des études ont bien montré que, dès l’origine, le fer avait été employé pour juguler les pressions s’exerçant sur les cathédrales et conforter leur stabilité : certes, mais il s’agissait d’un usage ponctuel et mesuré.
Car la manière d’incarner dans la matière n’est pas indifférente. C’est aussi un savoir-faire, un savoir être à taille humaine, qui doit s’incarner. Le bois que les compagnons travaillent toujours au corps à corps le permet. Évincer d’office tous les artisans qui descendent en droite ligne des constructeurs de cathédrales est une ignominie : c’est exactement comme si une partie de l’Amazonie ayant brûlé on en profitait pour bannir les derniers indigènes de la forêt afin de mieux exploiter la place. Là se joue la survie de ces corps d’artisanat, indispensables à la restauration de monuments historiques dont nous nous enorgueillissons… pour mieux les négliger.
C’est l’aveu caché du diktat "bannir le bois pour ne plus craindre les incendies" et qui signifie deux choses : d’abord que nous sommes devenus des minables, incapables de garder le trésor sur lequel ont veillé nos pères, ensuite que notre vénération du progrès technique est inconséquente. Car enfin, on nous promet des maisons écolos en bois, des buildings, des tours d’habitation et même ignifugés ! Et pour restaurer la cathédrale, on écarterait le bois, ce matériau ancestral, capable de conjuguer le sacro-saint progrès et le travail humain ? Et ceci alors que les charpentes récentes, (celle de la cathédrale de Chartres en métal ou celle de Reims en béton) sont loin d’avoir prouvé leur pérennité dans un pays qui dispose d’une des plus grandes forêts d’Europe, à une époque où l’écologie est à l’honneur ? On marche sur la tête.
Pascal Prunet, l’un des quatre architectes des monuments historiques chargés de la restauration de la cathédrale, vante la relative légèreté du matériau. Frédéric Epaud, chercheur au CNRS, a précisé que la fabrication du bateau L’Hermione a nécessité 2000 chênes, sans souci environnemental : soit deux fois plus que pour Notre-Dame. Que le temps de la mise en œuvre est plus rapide qu’on imagine : la construction de la charpente du XIIIe siècle de la cathédrale de Bourges aurait réclamé seulement 19 mois de travail pour une équipe de 15-20 charpentiers. Que les techniques traditionnelles sont économiquement viables et rentables pour les petites entreprises ; de plus "les bois équarris à la hache sont plus solides et de meilleure tenue que ceux sciés, ils se déforment bien moins au séchage, les bois courbes sont employés, les pertes sont minimes, l’ouvrage est plus beau". D’où le succès des chantiers traditionnels comme celui de Guédelon : un tel chantier-école sur le parvis de Notre-Dame, avec des dizaines de charpentiers équarrissant à la hache et travaillant selon les règles ancestrales serait spectaculaire, pédagogique  et prisé du grand public.
Quant à ceux qui veulent se montrer "créatifs", animés par un tout autre esprit, confondant une cathédrale avec une start-up ou un logiciel, qu’ils ouvrent un nouveau chantier mais ailleurs !  Sinon, ils prouveront qu’il y a bien un art dégénéré, qui n’est pas l’Art dit contemporain, alias l’Art financier, mais le Patrimoine, contraint sans cesse de se mettre au goût du jour, de s’actualiser, bref, de se "régénérer" à tout prix. Hugo en avait déjà jugé : "les modes ont fait plus de mal que les révolutions", ajustant "sur les blessures de l’architecture gothique, leurs misérables colifichets d’un jour"…

Envoyé par l'auteur,paru sur Contrepoints, 7 juin 2019
Publié dans A tout un chacun
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Sur la question de l’avenir de la droite, Pasqua avait tout vu et tout prédit
 
C’était en 1986. Le RPR et l’UDF avaient gagné les législatives. De justesse. Profitant de l’instauration de la proportionnelle par François Mitterrand, le Front national avait obtenu, avec 10 % des voix, un groupe parlementaire d’une trentaine de députés. Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, proposa à Jacques Chirac, devenu premier ministre, une alliance avec Jean-Marie Le Pen, qui aurait alors accepté cette main tendue. Mais Chirac refusa. Pasqua lui prédit que ce FN dédaigné prendrait un jour la place du RPR qui lui préférait le soutien des centristes, et que le rapport de force serait alors inversé. La prédiction de Charles Pasqua a été réalisée le 26 mai dernier. La liste LR - qui, doit-on le rappeler avec cruauté, représente l’alliance RPR-UDF d’antan ! - fait moins de 10 % : le score que réalisa Jean-Marie Le Pen aux européennes de 1984. Si l’on ajoute au score du RN ceux des listes de Dupont-Aignan et des partisans du Frexit, on frôle les 30 %.
Il est temps de pleurer sur le lait renversé, pour parodier une formule que Chirac répétait en boucle. La stratégie chiraquienne, tant glorifiée par les médias, s’est avérée une catastrophe. Les héritiers des gaullistes se sont peu à peu, comme l’avait aussi prédit Pasqua, embourgeoisés, devenant des notables centristes. Leur destin est de rallier Macron, comme le prouve l’attitude des deux anciens premiers ministres de Chirac, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin, tandis que l’électorat populaire du RPR refaisait, lui, le chemin inverse, vers le Front national.
À deux reprises, le RPR, en 1990 dans le programme de Chirac, et en 2007 avec la campagne de Nicolas Sarkozy, a tenté d’écraser son concurrent en reprenant ses idées sur l’immigration et l’islam. À chaque fois, les électeurs ont été séduits ; à chaque fois, ils ont été désillusionnés. En 2012, ce sont ces électeurs de droite qui ont manqué à Sarkozy. Tous ceux qui se sentent trompés par la droite ne reviendront plus.
 
Aujourd’hui, il n’y a plus rien entre Macron et le Rassemblement national, entre les progressistes et les populistes. Une formule qui nous rappelle celle de Malraux qui disait, dans les années 1960 : "Entre les communistes et nous (les gaullistes), il n’y a rien."
À l’époque, Mitterrand agit à l’inverse de ce que fera plus tard Chirac. Il contracta une alliance avec le Parti communiste. Pourtant, le rapport de force était très déséquilibré : à la présidentielle de 1969, les socialistes avaient obtenu 5 % des voix ; le candidat communiste, plus de 20 %. L’Union de la gauche scellée en 1972 donna une coloration marxiste au programme de la gauche ; mais, au fur et à mesure que le pouvoir se rapprochait, les électeurs changèrent de cheval : au destrier communiste, bon pour la protestation, ils enfourchèrent le socialiste, qu’ils jugeaient meilleur pour l’exercice. Et Mitterrand, à son arrivée à l’Élysée en 1981, appliqua scrupuleusement ses promesses de campagne. La parabole de l’Union de la gauche est limpide. C’est sans doute pour cette raison que la droite à terre refusera farouchement de s’en inspirer.

Paru dans Le Figaro Magazine, 31 mai 2019
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Pourquoi Les Républicains ont perdu
 
À quoi ressemble la France ? À un pays durablement fracturé. Les habitants des métropoles mondialisées se désolidarisent des inquiétudes de ceux qui, au cœur des provinces, craignent la dilution de leur mode de vie. La bourgeoisie urbaine a déserté le combat civilisationnel des "réacs" d’en bas. Elle a préféré rejoindre la majorité présidentielle et son parti de l’Ordre, conforté par la mise au pas des "gilets jaunes". La photographie des européennes fait ressortir cette mésentente civile : le Rassemblement national domine les territoires en quête de protections sociales et culturelles ; La République en marche s’impose dans les grandes villes ouvertes et enrichies, ainsi que dans l’Ouest désenclavé et catholique. À Paris, le feutré XVIe arrondissement a préféré voter pour le "progressisme" plutôt que pour le conservatisme de François-Xavier Bellamy (LR). Même à Versailles, l’enfant de la ville et adjoint au maire n’est arrivé que deuxième. Cet abandon de la cause identitaire par la droite élitaire, pressée d’être de son temps, vaut à Bellamy son échec cuisant (8,48 %). Ce séisme annonce un basculement politique.
 
Dès lundi, Geoffroy Didier, ex-bras droit de Bellamy, a reproché au vaincu son "conservatisme sociétal" et son plaidoyer contre l’arrêt des soins de Vincent Lambert. Cette débandade dit la médiocrité de cette droite sans convictions. La trahison est chez elle une seconde nature. La voilà prête à imiter la macronie bêtasse quand celle-ci désignait la tête de liste LR comme un "passéiste", au prétexte que le jeune philosophe évoquait brillamment les racines gréco-latines et judéo-chrétiennes de l’Europe. Rien de durable ne peut être construit avec cette caste sans honneur ni vision. Elle est prête à larguer la nation et le peuple pour ne pas paraître, aux yeux de prétendus modernes, nationaliste ni populiste. Les électeurs soucieux de la préservation de leur pays ne peuvent plus faire confiance à de tels bradeurs. Bellamy n’a pas à s’excuser de sa déroute comme il l’a fait : elle vient des défaillances répétées de son camp mouvant. Les Républicains n’apportent plus rien à la politique, sinon, pour certains, la honte du reniement.
 
La nouvelle révolution, entamée avec le réveil des Oubliés, n’épargnera pas les équilibres politiques. Édouard Philippe a raison quand il dit, au vu des résultats de dimanche : «"es anciens clivages ne sont plus." Le tête-à-tête entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron balaie la vieille opposition droite-gauche, au profit de la confrontation mondialistes- souverainistes, avalisée par le chef de l’État. Toutefois, rien n’est moins évident que sa victoire, présentée comme acquise par le Système en dépit de sa deuxième place. Certes, moins de 1 % des voix sépare LREM (22,41 %) du RN (23,31 %). Mais ce score fait perdre au président son pari de battre Le Pen. RN gagne 600 000 voix par rapport à 2014 et arrive en tête dans 76 départements. Quant à Macron, s’il peut se féliciter d’avoir attiré 27 % des électeurs de François Fillon, il reste confronté à la défiance de 8 Français sur 10. Près de 50 % des inscrits se sont abstenus. Lorsque Loiseau dit de son bilan : "Ce n’est pas une défaite", resurgit l’incendiaire arrogance d’un pouvoir resté fragile.
 
Laurent Wauquiez, président des Républicains, propose des "états généraux" du parti, à la rentrée. Gérard Larcher, président du Sénat (LR), veut pour sa part susciter dès à présent un rassemblement de la droite et du centre, en partant des élus de terrain. Ces gesticulations resteront vaines tant que la droite n’aura pas choisi son camp, entre progressisme et populisme. Macron sera réélu en 2022 s’il se retrouve face à Le Pen, restée isolée politiquement. Or cette issue pourrait être détournée si les souverainistes décidaient enfin de s’allier contre les mondialistes, en passant outre les interdits d’un rapprochement avec le RN recentré. Dès dimanche soir, la gauche en déroute n’avait que le mot "union" à la bouche. Rien ne justifie que ce qui reste de la droite conservatrice, élaguée de ses faux frères, ne puisse tisser de semblables coalitions avec ceux qui lui ressemblent. Sur les questions sociétales, les différences entre LR et RN sont mineures. Les questions économiques et sociales peuvent s’ouvrir à des compromis. Pourquoi tergiverser ?

Paru dans Le Figaro, 1er juin 2019
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Environnement et immigration, les deux défis de l’UE
 
Abraham Lincoln définissait la démocratie comme "le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple". L’Union européenne (UE) regroupant des peuples différents, la démocratie européenne - telle qu’elle a été créée en septembre 1976 par le traité de Bruxelles instituant l’élection du Parlement européen au suffrage universel - devrait logiquement se comprendre comme le gouvernement des peuples, par les peuples, pour les peuples. Comment le Parlement qui vient d’être élu pour cinq ans parviendra-t-il à bien agir, démocratiquement, "pour" des peuples qui sont au nombre de vingt-huit ?
 
Le Parlement européen a plus de pouvoirs qu’on ne le croit. Non seulement il adopte (avec le Conseil représentant les États membres) les règlements (actes législatifs s’appliquant de manière automatique et uniforme dans tous les pays de l’UE) et les directives (textes instaurant une simple obligation de résultat, que les États membres ont deux ans pour transposer dans leur droit national), dont la Commission a le monopole de l’initiative. Mais encore il participe, par son vote de confiance, au choix de chaque nouvelle Commission (désignée par le Conseil). Le Parlement européen n’est plus la chambre d’enregistrement qu’il était à l’époque des attelages Giscard-Schmidt ou Mitterrand-Kohl.
 
À bien observer le résultat des élections européennes de 2019, deux préoccupations populaires émergent clairement : le souci de préserver l’environnement et celui de contrôler les flux migratoires. Les partis verts ont partout progressé en Europe. En Allemagne, Die Grünen sont devenus la deuxième formation politique, devançant largement les sociaux-démocrates du SPD. En Finlande, en Suède, en Lettonie, en Autriche, en République tchèque, en Irlande, au Royaume-Uni, en France et en Espagne, les Verts enregistrent de très fortes progressions. Cette progression est tellement forte qu’on peut dire que la gauche proeuropéenne est aujourd’hui bien plus verte que rose. Toute une partie de l’électorat européen est désormais concerné par les enjeux climatiques. Les jeunes couples qui votent vert refusent de compromettre leur bien-être ou la santé de leurs enfants au nom d’un productivisme industriel qui leur semble d’un autre âge. Bien respirer dans les villes est devenu leur priorité. Ils refusent la croissance pour la croissance et restent sceptiques quant au consumérisme de leurs parents. Emblématiques sont ces Scandinaves qui, pour leurs vacances en Italie ou en Grèce, ne prennent plus l’avion (très polluant) mais le train (moyen de transport le plus écologique).
Mais, pour amener l’UE à adopter une politique énergétique moins polluante, les Verts devront d’abord surmonter un énorme obstacle idéologique. C’est leur aversion irraisonnée pour le nucléaire, qui est l’énergie propre du futur. Pourquoi ne pas faire confiance aux progrès de la science et ne pas croire à la possibilité d’obtenir un jour de l’électricité propre et très bon marché ? La solution des besoins européens en énergie ne réside-t-elle pas dans les procédés de fusion nucléaire, tels qu’on les étudie actuellement au centre Iter (International Thermonuclear Experimental Reactor) de Cadarache (Bouches-du-Rhône) ? Les écologistes s’inquiètent de l’impact des émissions de gaz à effet de serre sur le changement climatique. Mais ils n’arrivent pas à comprendre qu’il n’existe aucune autre énergie non carbonée autre que le nucléaire qui ne soit pas intermittente. Le remplacement en Allemagne du nucléaire par le charbon est une catastrophe, à la fois pour la santé publique et pour l’émission de CO2. Tant qu’ils n’auront pas surmonté cette contradiction, les Verts ne pourront pas inspirer la politique énergétique de l’UE.
 
Les autres vainqueurs du scrutin européen sont les partis s’étant prononcé le plus clairement contre le laxisme migratoire. Très nombreux sont en effet les Européens qui s’estiment en insécurité culturelle face aux flux migratoires provenant des pays musulmans. Les pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) proclament qu’ils ne veulent accueillir que des chrétiens comme réfugiés. La majorité des Européens sont attachés à leurs frontières. Ils préfèrent une immigration choisie et légale à une immigration illégale nourrie par les réseaux de trafiquants d’êtres humains. Ils ne comprennent pas que l’UE n’ait pas anticipé la crise migratoire de 2015, conséquence directe des "printemps arabes" de 2011. Ils n’admettent pas que les riches pétromonarchies du Golfe aient accueilli si peu de réfugiés syriens. L’UE n’accroîtra sa popularité auprès des nations qui la composent que si elle parvient à mettre en place des politiques énergétiques et migratoires crédibles et efficaces.

Paru dans Le Figaro, 28 mai 2019
Publié dans Avec l'Europe
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Ce que nous devons à nos aïeux héroïques
 
Ce jeudi 6 juin, à 18 heures, une cérémonie internationale célèbre le 75e anniversaire du débarquement en Normandie, à Courseulles-sur-Mer (Calvados). Le président Macron, certes présent aux célébrations de la veille et du lendemain, ne sera pas à Courseulles-sur-Mer, provoquant des réactions indignées d’anciens soldats et d’élus, comme en novembre dernier à propos du défilé militaire supprimé… Quand, avec le temps qui passe, des événements décisifs s’écartent de plus en plus de notre présent, forcément leur importance décroît face aux préoccupations du jour. Les enfants étudient dans leurs livres d’histoire des événements que leurs parents ou grands-parents ont vécus dans leur chair. L’indifférence s’installe, et souvent l’oubli.
 
L’Occident d’aujourd’hui entretient une relation particulière avec les commémorations de victoires militaires. Il y a, déjà, toutes les victoires militaires qui sont de telles défaites morales qu’on préfère ne plus en parler. Mais, surtout, l’idée même de célébrer un acte de violence peut apparaître en soi comme une inconvenance. Les regards portés sur les tranchées de 14-18 sont d’incompréhension et d’indignation : comment ont-ils pu accepter de perdre tant d’hommes pour gagner quelques arpents d’Allemagne ? Autrement dit, les motivations nous échappent, parce qu’il n’est pas si important pour nous de perdre ou de gagner un territoire - la notion d’identité territoriale paraît superflue, en tout cas à ceux qui n’en ont jamais été privés… Pour les commémorations de la Seconde Guerre mondiale, c’est autre chose : nous savons bien que sans l’intervention américaine nous aurions pu être tout à fait nazifiés, et pour longtemps. Le nazisme étant devenu le seul pôle moral, négatif, dont dépend toute l’éthique contemporaine, le souvenir du débarquement ne peut nous être indifférent.
 
Pourtant il y a un facteur qui rend ces souvenirs comme irréels. Nous vivons depuis ce temps dans un monde sans guerre. Bien sûr, les soldats français se battent et meurent en Afrique. Cependant ce sont des guerres choisies, qui ne se passent jamais sur notre territoire, menées par des armées de métier. La probabilité pour un jeune Français d’être enrôlé dans une guerre est considérée comme nulle. Au fond, tout se passe chez les Européens (et c’est encore plus vrai en Allemagne) comme si la guerre, en tant qu’événement violent et tragique, avait été littéralement rayée des possibilités humaines. Les sociologues du XXe siècle avaient bien souligné l’analogie entre la guerre et la fête - dépenses de moyens inhabituelles, oubli momentané des normes éthiques quotidiennes ; et dans le monde contemporain, seule la fête demeure ce moment d’excès et de gaspillage ; la guerre a été bannie pour l’évidente raison de sa violence et du risque vital. On a parlé imprudemment de la "guerre zéro mort" au moment de la guerre de Bosnie, en oubliant que le "zéro mort" était seulement de notre côté, pendant que les ennemis mourraient parfois en masse. Mais surtout, on ne voit plus très bien pour quelle raison cruciale, pour quelle finalité essentielle un jeune Français irait risquer sa vie. Sûrement pas pour un territoire et probablement pas pour une idée - quelle idée, d’ailleurs ?
 
La seule religion qui reste, l’écologie, est pacifiste. Autrement dit, la seule finalité précieuse étant désormais la vie humaine, une guerre quelle qu’elle soit n’aurait pour nous aucun sens.
Et pourtant… seuls des esprits utopiques rêvent d’empêcher désormais toute guerre grâce aux organisations internationales, aux tribunaux internationaux et peut-être au futur gouvernement mondial. La réalité est tout autre : les guerres menacent le monde humain en raison de sa diversité constitutive et de sa propension à la violence. L’espoir des humanistes peut restreindre la violence mais certainement pas l’éradiquer, parce que ce serait effacer la diversité de notre monde. Quant à notre pacifisme, il ne suffit pas, loin de là, à extirper l’ennemi : comme disait Julien Freund, ce n’est pas moi qui décide ou non d’avoir un ennemi, c’est lui, l’ennemi, qui me choisit.
 
D’où la situation singulière dans laquelle se trouve à cet égard un pays comme la France : une population pacifiste, persuadée de son immunité perpétuelle, et peu soucieuse de se battre pour aucune "cause" ("Une cause ! disait un personnage de Simone de Beauvoir. On n’est pas province à ce point !") ; et une armée qui conserve l’ancien esprit de courage et de sacrifice, bien visible dans les conflits d’Afrique. Que de ricanements sur le conservatisme de nos militaires aux cheveux courts, nantis d’épouses vertueuses et courant à la messe plus qu’à leur tour… Ils représentent cependant un îlot de réalisme au milieu d’un peuple illusionné : ils savent l’existence du tragique, et développent les qualités capables d’y répondre, dont le courage n’est pas la moindre. Robert Kagan décrivait (trop sommairement) un face-à-face entre des "kantiens" et des "hobbesiens". Ce sont toujours les seconds qui sauvent les premiers, parce qu’ils connaissent les vrais prix des choses, alors que les premiers se croient dans un monde enchanté. Ainsi le conservatisme de notre armée n’est-il que le signe de son efficacité en tant que telle. Elle peut nous protéger parce qu’elle ne croit pas à toutes ces salades romantiques qui nous font compter sur la paix éternelle. C’est parce que l’armée est si différente du reste de la population française que celle-ci peut se permettre de continuer à déployer son pacifisme confondant.
 
On a dit à juste titre que se souvenir des drames évite de les revivre. Le bonheur sans histoire dans lequel nous vivons est un profond anesthésiant, capable d’effacer la connaissance de ses sources. Au fond, les commémorations ont pour seul but de rappeler que chacune de nos grandeurs, de nos joies et de nos bonnes étoiles a été conquise sur le malheur et sur les tragédies. Que notre liberté a été arrachée aux démons de la servitude, et la paix aux entichés de violence. Que tout cela n’est en rien la faveur gratuite du destin, mais un cadeau offert au prix du sang par des ancêtres altruistes. La mémoire du jour le plus long nous rappelle que l’existence de l’homme est tragique et que tout ce qui est grand, loin d’être acquis pour toujours, doit se mériter constamment.

Paru dans Le Figaro, 6 juin 2019
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Le cri d’alarme de Darmanin envers les classes populaires
 
Classes laborieuses, classes dangereuses. Cette thèse sur Paris au XIXe siècle a marqué des générations d’historiens. Aujourd’hui, c’est l’absence des classes laborieuses dans son électorat qui est dangereuse pour Emmanuel Macron. Et c’est un de ses ministres, Gérald Darmanin, qui pousse le cri d’alarme. "Le clivage conservateurs-progressistes ne doit pas se transformer en clivage patriciens-plébéiens, les bourgeois et les élites étant la majorité présidentielle, et le peuple étant le Rassemblement national", prévient le ministre des Comptes publics dans un entretien au Point.
Toutes les analyses des résultats aux européennes ont souligné le glissement politique du macronisme, symbolisé par la percée de la liste Loiseau dans les villes et les secteurs historiquement les plus ancrés à droite. Lui-même issu des Républicains, dont il a été exclu après son entrée au gouvernement, Gérald Darmanin pourrait a priori s’en réjouir. Mais l’élu de Tourcoing s’inquiète plutôt de la signification sociologique de ce glissement.
 
L’opposition entre deux France - celle qui tire profit de la mondialisation et celle qui s’en sent victime, celle des "insiders" et celle des exclus, celle des cœurs de métropole et celle de la périphérie urbaine et de la ruralité - n’est pas nouvelle. Ce fut la France du "oui" et celle du "non" au référendum européen de 2005 puis celle du duel Macron-Le Pen à la présidentielle de 2017. Mais ce clivage s’est creusé à la faveur du scrutin du 26 mai.
Darmanin ne se contente pas du constat. Sa sortie est une mise en garde adressée à son propre parti. Quand il rappelle que "l’usine est aussi importante le coworking", il pointe la caricature que La République en marche donne parfois d’elle-même en se faisant le porte-voix d’une "start-up nation". Quand il met en lumière le danger d’une formation qui se réduirait à "un mouvement de cadres et de chefs d’entreprise", il pointe une dérive possible de LREM, que son renforcement auprès des catégories aisées pourrait accélérer.
 
Gérald Darmanin se défend de viser le président de la République qui, selon lui, partage ce constat. Ni Édouard Philippe, même s’il voit le premier ministre davantage capable de conquérir Paris que de reconquérir les catégories populaires. Mais le ministre des Comptes publics veut jouer sa participation. Non pas celle de représentant de l’aile droite du gouvernement, mais de chef de file d’une aile populaire. Car à ses yeux, "on ne peut pas réformer le pays sans l’adhésion des classes populaires ni gagner l’élection présidentielle sans le peuple", comme il le dit encore dans Le Point.
Pour Darmanin, l’acte II du quinquennat doit reposer sur deux jambes: l’écologie et le progressisme sociétal, d’une part - il veut rapidement le vote de la PMA ; le "populaire" d’autre part, c’est-à-dire l’accent sur le fruit du travail, le mérite ou la lutte contre l’islamisme politique. Pour lui, encadrer LREM de deux "flotteurs", droit et gauche, est hors sujet. Son objectif : convaincre un tiers de ces catégories populaires plus séduites aujourd’hui par le Rassemblement national que par la droite et par la gauche. Faute de quoi le macronisme serait en danger de mort.

Paru dans Le Figaro, 6 juin 2019
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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