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De défaite en défaite, l’islamisme progresse
 
CHRONIQUE - À s’en tenir aux grands-messes médiatiques orchestrées par l’exécutif américain, on a l’impression que les islamistes courent de défaite en défaite.
 
Pour donner un visage simple à des mouvances hostiles complexes, travaillées par une vision radicale de l’islam, les Américains ont eu besoin, au cours des trente dernières années, de se fabriquer des ennemis publics numéro un. Ils ont médiatiquement construit des petits Hitler - qui n’en avaient évidemment pas la puissance. Il y a d’abord eu Mohamed Farah Aïdid en Somalie, puis Oussama Ben Laden en Afghanistan, et enfin Abou Bakr al-Baghdadi en Mésopotamie. Ces trois musulmans sunnites avaient incontestablement du sang américain sur les mains. Ils sont aujourd’hui morts. Pour les deux derniers, la vengeance armée des États-Unis a donné lieu à tout un théâtre médiatique à la Maison-Blanche. La mise en scène de Trump du 27 octobre 2019 n’a fait qu’imiter celle d’Obama du 2 mai 2011.
La starification médiatique de l’ennemi se révèle être une double erreur : elle suscite des vocations dans une jeunesse musulmane politiquement frustrée ; elle laisse croire aux opinions publiques occidentales qu’il suffit de décapiter telle figure symbolique d’un mouvement pour le faire disparaître de la surface de la terre.
 
À s’en tenir aux grands-messes médiatiques orchestrées par l’exécutif américain, on a l’impression que les islamistes courent de défaite en défaite. Défaite que la chute de Kaboul et la fuite des talibans le 13 novembre 2001, défaite que la prise de Bagdad le 9 avril 2003, défaite que l’exécution de Ben Laden le 1er mai 2011, défaite que la libération de Mossoul le 9 juillet 2017, défaite que la mort du "calife Ibrahim" de l’État islamique, le 26 octobre 2019.
La réalité est bien différente. Malgré cette séquence de défaites médiatisées, les islamistes ne cessent de progresser dans le monde arabo-musulman. Motivées par la volonté de faire le bien de la population en lui apportant démocratie et justice, les coûteuses interventions militaires américaines en terre d’islam, en Somalie (janvier 1993), en Afghanistan (octobre 2001), en Irak (mars 2003), en Libye (mars 2011, en soutien à la France et au Royaume-Uni) n’ont pas réussi à y améliorer concrètement la situation de la population. Elles n’ont pas non plus réussi à y décourager les vocations au djihad d’une jeunesse qui, lasse du gouvernement des hommes, croit naïvement que l’application de la "loi de Dieu" (la charia) est de nature à résoudre tous les problèmes que se posent les sociétés orientales.

Dépourvus de savoir-faire colonial et n’acceptant de faire du "nation building" qu’à moindre coût, les Occidentaux sont aujourd’hui désemparés en terre d’islam. Après la Seconde Guerre mondiale, ils ont compris qu’il était vain de prétendre gouverner le monde entier et que l’heure était à la décolonisation. Ils ont donc décolonisé. Mais ils ont ensuite cru, à la suite du mouvement néo-conservateur américain, qu’ils avaient le devoir sacré d’apporter à ces peuples nouvellement indépendants les bienfaits des valeurs libérales occidentales.
Ils ont essayé de le faire sincèrement, en acceptant même de sacrifier leurs propres soldats dans la poursuite de cette noble cause. Mais ils ont gravement sous-estimé l’enracinement des sociétés qu’ils pénétraient dans un islam traditionnel, où le politique ne saurait être séparé du religieux. Comme ils jugeaient que leur système politique était le meilleur du monde, ils ont pensé que les peuples reconquis l’accueilleraient avec enthousiasme. Ils n’ont pas compris que rares sont les peuples qui acceptent sans broncher que des étrangers, fussent-ils armés des meilleures intentions du monde, débarquent et imposent leur système politique.
En Afghanistan, les talibans ont repris toutes les campagnes. En Mésopotamie, l’idéologie islamiste est loin d’être éradiquée, d’autant plus qu’elle n’est pas réellement pourchassée par le puissant voisin turc, dirigé par un Frère musulman. En Somalie, les "Chebab" islamistes refusent de s’avouer vaincus. En Libye et au Sahel, les katibas islamistes ne cessent de s’enrichir grâce au trafic des êtres humains.

La grande erreur des Occidentaux a été de croire naïvement qu’ils pouvaient jouer un rôle dans la nécessaire réforme de l’islam. Impatients, ils ont même usé de leur supériorité militaire pour ce faire, avant de tomber dans le piège des guerres asymétriques. Au lieu d’aller en Irak, Tony Blair aurait mieux fait de réduire son "Londonistan".
Les Occidentaux se trompent de croire qu’ils peuvent jouer le moindre rôle dans la réforme des sociétés musulmanes. Celle-ci ne pourra venir que des musulmans eux-mêmes, lorsqu’ils s’apercevront à quelles impasses aboutit le "gouvernement de Dieu" préféré à celui des hommes. En Iran, la jeunesse éduquée a déjà rejeté le velayat-e faqih (le gouvernement des savants en religion) instauré par l’ayatollah Khomeyni.

Paru dans Le Figaro, 29 octobre 2019
Publié dans De par le monde
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"Super Mario" a-t-il vraiment "sauvé l’euro" ?
 
A l’issue de huit années passées à la tête de la BCE, Mario DRAGHI fait l’objet de louanges dithyrambiques : il aurait "sauvé l’euro", à en croire le titre de la pleine page que Le Figaro du 24 octobre lui consacre. Je n’en suis pas certain, et voici pourquoi.
 
L’analyse de Simone WAPLER il y a deux ans
Dans les colonnes d’Economie Matin, Simone WAPLER avait déjà très bien analysé ce que la politique de "quantitative easing" (QE) signifie concrètement. Demandant "où sont passés les milliards de Mario DRAGHI ?", elle répondait très justement : "Ils comblent les déficits publics qui financent des dépenses stériles".
A cette époque, le bilan de la BCE atteignait déjà 4 400 Md€. Depuis, il a augmenté de 300 Md€, atteignant 4 700 Md€, soit 41 % du PIB de la zone euro.
Le dollar américain, dont l’usage mondial dépasse de loin celui de l’euro, a pour banque centrale suprême le Federal Reserve System, qui regroupe les banques centrales des Etats composant les USA, comme la BCE regroupe la Bundesbank allemande, la Banque de France, et leurs consœurs des autres pays de la zone euro. Son bilan représente 18 % du PIB américain, pourcentage inférieur de moitié à son homologue européen. Certes, le bilan de la Bank of Japan atteint 102 % du PIB nippon, mais justement ce pays est atteint de la même maladie que les Etats-Unis et la France : un déficit public important et chronique.
Voilà qui illustre la première partie du propos de Simone WAPPLER : la BCE, comme certaines de ses semblables, sert à faciliter des comportements budgétaires aboutissant à d’énormes déficits publics. Quid du second point, à savoir que les dépenses correspondantes sont, du moins pour une part importante, "stériles" ? Car s’il s’agissait de construire les infrastructures dont les pays membres et leurs populations ont besoin, on comprendrait que les Etats s’endettent, et que la BCE leur facilite la tâche. Mais a-t-on remplacé en temps voulu, à Gênes, le viaduc qui s’est effondré il y a quelques mois ? A-t-on modernisé le système des urgences hospitalières, en France ? A-t-on mené à bien le tunnel Franco-Italien ?
 
La BCE a facilité le gaspillage de l’argent public par des hommes politiques peu compétents
Plus prosaïquement, qu’a-t-on fait pour améliorer l’efficacité du travail effectué par les quelques dizaines de millions de fonctionnaires et autres employés des administrations publiques de la zone euro ? Chacun peut le constater : si quelques pays européens, comme l’Allemagne, dont les finances publiques sont saines, disposent d’administrations dont le rapport efficacité/prix est satisfaisant, c’est loin d’être le cas de tous. En pratiquant le QE, la BCE a facilité le manque de professionnalisme des gestionnaires publics de nombreux pays membres, ainsi que la propension des hommes politiques à agir en "politiciens" au mauvais sens du terme, qui essayent de séduire les électeurs en distribuant toujours plus largement un argent que les trésors publics ne possèdent pas, et que les organismes de collecte des impôts et des cotisations sociales ne prélèvent pas.
 
Le rôle d’un Gouvernement, d’un Ministère, d’un Conseil régional, départemental ou municipal, c’est pour une large part d’organiser de bons services publics avec une bonne productivité. Une entreprise qui produits des biens ou des services de qualité médiocre avec des prix de revient élevés est, grâce à la concurrence, remplacée plus ou moins rapidement par une autre qui fait mieux pour moins cher. La gabegie existe dans le secteur privé, certes, mais elle mène en général à la faillite, si bien que la productivité moyenne progresse. Dans la fonction publique, l’aiguillon de la concurrence n’existe pas, et de plus les statuts du personnel, surtout dans des pays comme la France où il s’agit principalement de fonctionnaires dont le licenciement est quasiment exclu, ne facilitent pas les progrès de la productivité. Institutions scolaires et universitaires, hôpitaux publics, administrations territoriales, sont des lieux où, il faut le dire, certains se "défoncent" au service de leurs concitoyens, mais où, en moyenne, "on se la coule douce". Il suffit de lire quelques chapitres des rapports de la Cour des comptes pour réaliser à quel point, dans notre pays, le ver du laxisme et de l’inefficacité est à son affaire dans le fruit des services publics. Quant au système de protection sociale, en France et dans d’autres pays de la zone Euro, les politiciens s’en servent pour distribuer de l’argent qui n’existe pas – et qu’il faut donc créer – à des personnes parfaitement capables de le gagner en travaillant.
La Grèce, dont les facéties ont longuement défrayé la chronique, et qui a été sauvée du naufrage monétaire (la sortie de l’euro) à coups de prêts, est un cas extrême, mais en même temps typique. Le QE permet à des gabegies de s’instaurer sans que d’assourdissantes sonnettes d’alarme se déclenchent et hurlent jusqu’à ce qu’ait lieu une sérieuse remise en ordre.
 
Alors, oui, "Super Mario" a sauvé quelque chose, mais pas l’euro : cette unité monétaire aurait très probablement subsisté sans lui, et elle ne se serait pas portée plus mal si la Grèce, par exemple, était revenue à la drachme. Ce que la BCE et ses dirigeants (pas seulement son Président, bien entendu !) ont sauvé, c’est la conduite amateuriste et laxiste des affaires publiques.
Disons seulement à sa décharge que, notre classe politique étant ce qu’elle est, et les institutions européennes étant ce qu’elles sont, Mario DRAGHI nous a probablement évité une ou deux tragi-comédies du type de celles que vivent actuellement nos amis britanniques. Dans un contexte d’irresponsabilité et d’incompétence d’une grande partie de la classe politique, l’administration d’un remède de cheval aurait peut-être été vraiment traumatisante ; la pommade émolliente et anesthésiante dont le président de la BCE nous a enduit nous a du moins, au prix d’une médiocrité croissante, évité de rudes efforts.
Personnellement, j’aurais choisi la voie de l’effort. Mais, honnêtement, cher Mario, je ne peux vous en vouloir si vous avez jugé, en votre âme et conscience, que des Européens gavés de niaiseries à la sauce numérique seraient incapables de les accomplir. Charles de GAULLE disait "les Français sont des veaux" ; vous l’avez dit, à votre manière, en milliers de milliards d’euros, des Européens dans leur ensemble.

Envoyé par l'auteur, 26 octobre 2019
Publié dans Avec l'Europe
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L’islam en crise
 
"C’est d’une sorte de révolution culturelle dont le monde musulman a besoin aujourd’hui pour stopper le déviationnisme destructeur enclenché au nom de la religion. À défaut, nul n’ose imaginer quelles pourraient être les retombées du cycle de violence démentielle qui va crescendo un peu partout dans le monde"  (Michel TOUMA, L’Orient-Le-Jour, 9 août 2016).
Ce constat, signé par un chrétien libanais, rédacteur en chef du quotidien francophone de Beyrouth, fait écho à la crise dans laquelle se débat l’Oumma (la Communauté mondiale des musulmans). Il invite à s’interroger sur l’état actuel de la réflexion intellectuelle et religieuse au sein des institutions et élites musulmanes.
 
L’islam au xxème siècle
L’émergence de l’islamisme, consécutive au mouvement réformiste du début du XXème siècle, s’est d’abord manifestée à travers les Frères Musulmans (FM) fondés en Egypte en 1928. Ceux-ci se sont vite imposés comme la matrice de l’islamisme. Dépassant les frontières arabes et turques, les FM se sont répandus dans le monde entier sous des dénominations variées. Dès le début, ils ont rivalisé avec des mouvements salafistes (quiétistes ou djihadistes) et takfiristes (de takfir = anathème) apparus depuis le XVIIIème siècle : wahabisme en Arabie, Deobandi en Inde. Puis sont venus le Tabligh (Prédication) et la Jamaat el-Islami (Association de l’Islam) en Inde, au Pakistan, au Bangladesh ; et enfin, plus récemment : El-Qaïda (La Base) en Afghanistan, Boko Haram (Le livre interdit) au Nigéria et Etat islamique (Daech) au Levant, etc. (cf. Annie Laurent, L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler, éd. Artège, 2017, p. 53-60).
Tout en étant inspirées des textes sacrés, ces idéologies se sont nourries à la fois des luttes anticoloniales, des humiliations dues au retard culturel des sociétés musulmanes par rapport à l’Occident et des secousses géopolitiques : 1948, création d’Israël, qualifiée de Nakba ("Catastrophe") ; 1967 et 1973, défaites face à cet Etat ; guerre de Suez (1956) ; 1979-1989 : occupation soviétique de l’Afghanistan ; 1991 et 2003 : interventions militaires occidentales en Irak, etc.
A partir du milieu du XXème siècle, la réislamisation des idées et des mœurs s’est ainsi propagée dans les sociétés islamiques de tous les continents. Ce "réveil" de l’Islam s’accompagne d’un djihad qui prend la forme du terrorisme et de guerres intestines au sein de l’Oumma, chaque mouvement prétendant représenter le véritable Islam et jetant l’anathème sur ses rivaux. Le Tabligh, essentiellement prosélyte, est aujourd’hui le plus important mouvement missionnaire musulman dans le monde. A tout cela s’ajoute la résurgence du conflit ancestral entre sunnisme et chiisme née de la révolution iranienne (1979), avec ses prolongements au Liban, en Syrie, en Irak, à Bahreïn et au Yémen.
L’essor de la réislamisation signe l’échec des tentatives amorcées il y a plus d’un siècle pour permettre à l’Islam de coexister pacifiquement avec le reste du monde et de relever le défi de la créativité. Cette évolution est le symptôme d’une très grave crise dont il faut avoir conscience dans toute analyse des situations islamiques.
 
Des constats lucides
Depuis quelques décennies, des intellectuels musulmans portent un diagnostic lucide sur la situation.
En voici quelques exemples récents.
 

Malik BEZOUH, physicien français d’origine algérienne. Dans un article intitulé "Crise de la conscience arabo-musulmane", il décrit les trois dimensions de cette crise : la fermeture théologique scellée au XIIIème siècle suite à la défaite du courant rationaliste appelé moutazilisme ; l’unité perdue avec la disparition du califat en 1924 ; enfin, le choc de la modernité.
"Le monde arabo-musulman, cordialement invité à endosser l’uniforme de la modernité qu’il peine à porter, faute de modèle adapté à ses mesures particulières, se trouve dans une sorte de répulsion-attraction vis-à-vis de cette modernité exogène qu’il doit subir. S’en approcher de trop près, c’est prendre le risque de se brûler, tout au moins de se perdre d’un point de vue identitaire ; s’en éloigner, c’est une fuite en avant vers un traditionalisme dépassé, sans issue, faisant fi de toute réalité". Ces trois crises "alimentent, en partie, l’extrémisme musulman contemporain" (Fondation pour l’innovation politique, septembre 2015).
 

Nadji SAFIR, sociologue algérien. Commentant un rapport sur la production scientifique dans le monde, publié par l’UNESCO en 2010, qui faisait ressortir le très grand déficit du monde musulman en ce domaine, il signait une tribune dans laquelle il constatait que "le défi pour toutes les sociétés musulmanes – en dernière analyse, de nature ontologique – est bien celui de démontrer leurs capacités effectives à se transformer en des espaces favorables à l’épanouissement de la créativité humaine, comme condition indispensable de toute production scientifique significative".
Pour lui, "les sociétés musulmanes devront nécessairement mener un immense et courageux effort collectif d’introspection afin de clairement établir les raisons, nécessairement internes – excluant donc les éternelles recherches de boucs émissaires – qui les ont conduites aux impasses actuelles". Cela exige "un effort totalement renouvelé de (re)lecture de tout le patrimoine intellectuel islamique " ("Les sociétés musulmanes face aux défis de la science", Le Monde, 18 novembre 2010).
 

Abdellah TOURABI, journaliste marocain. Pour lui, il n’est pas possible de nier le lien entre la violence et l’Islam. "Ces arguments sont souvent bien intentionnés et sincères, mais ils sont, hélas, faux et intellectuellement malhonnêtes. Ils n’aident ni à comprendre la réalité ni à avancer pour sortir de cette impasse historique dans laquelle le monde musulman s’est englué" (Réinformation hebdo, 3 février 2016).
 

Mustapha BENCHENANE, politologue français d’origine algérienne. "L’islamisme sous ses différentes formes est en fait le révélateur, le symptôme, d’un phénomène historique beaucoup plus profond qu’on ne le pense : le début d’un processus de dépérissement de la religion musulmane. L’excès d’islam, qui se traduit par l’islamisme, n’est pas un signe de vitalité et de dynamisme, mais celui de la crise d’un système de croyance en train de se décomposer en sectes de plus en plus nombreuses […]. Ce “toujours plus” de religion est aussi la marque de l’impuissance de ces peuples à résoudre les problèmes liés au développement dans toutes ses dimensions" (Le Figaro, 25 avril 2018).
 

Un dirigeant politique - Un fait unique est à signaler. Pour la première fois, à notre époque, un chef d’Etat en exercice s’est livré à une vive critique sur l’état de la pensée islamique. Il s’agit du président égyptien, AbdelfattahEL-SISSI. Dans un discours prononcé le 28 décembre 2014 devant les cadres de l’Université d’El-Azhar, au Caire, il déclara : "Il est inconcevable que la pensée que nous tenons pour sacrée puisse faire de l’entière communauté islamique une source d’anxiété, de danger, de meurtres et de destructions partout dans le monde […]. Il est inconcevable que cette idéologie – je ne parle pas de religion mais d’idéologie, le corpus d’idées et de textes que nous avons sacralisés au cours des siècles – soit rendue au point où il est devenu très difficile de la remettre en question […]. La nation islamique se déchire, se désintègre et va à sa perte, et cela de nos propres mains" (cité par A. Laurent, L’islam, op. cit., p. 241).
 
Les nouveaux penseurs de l’islam
Face à ce marasme, des intellectuels s’engagent à promouvoir des réformes en profondeur de la pensée islamique afin d’apporter des remèdes efficaces à la crise. Ils se distinguent des réformistes qui les ont précédés en ce qu’ils ne cherchent pas la solution dans un retour à l’Islam des origines et des "Pieux ancêtres".
Le plus souvent, ceux qui résident dans leurs pays de naissance assument leur identité religieuse, ce qui n’est pas toujours le cas de ceux qui s’expriment en Occident.
 
          En afrique
Trois figures illustres ayant marqué la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale ont payé un lourd tribut à leur engagement.
 
               Soudan-Egypte

Mahmoud TAHA (1908-1985).Dans son livre, La seconde mission de l’islam, publié en 1967, ce philosophe soudanais préconisait d’adapter au monde actuel la charia coranique. "Ce serait une faute horrible de penser que la charia islamique du VIIème siècle puisse s’adapter dans tous ses détails au XXème siècle, vu qu’il n’y a aucune comparaison possible entre le niveau de la société du VIIème et celle du XXème siècle". Pour lui, le véritable islam, le seul à avoir une vocation universelle, est celui de La Mecque (610-622), plus religieux et moral que celui de Médine (622-632). Taha fut condamné à mort pour apostasie et pendu à Khartoum en 1985.
Nasr ABOU ZEID (1943-2010). Egyptien diplômé en sciences arabes et islamiques, il publia en 1992 Critique du discours religieux (paru en français chez Sindbad-Actes Sud en 1999), dans lequel il s’élevait contre les empiètements du religieux sur le politique et préconisait une exégèse rationnelle et scientifique du Coran. Accusé d’apostasie pour ses écrits, il ne put être titularisé comme professeur à l’Université du Caire, son mariage fut dissous par la justice et il s’exila au Pays-Bas.
Farag FODA (1945-1992). Ecrivain égyptien. Dans son essai, La vérité absente (1986, en arabe), il démythifiait le romantisme de l’époque idéalisée des premiers califes et condamnait les injustices envers les coptes (la dhimmitude). Il fut pour cela accusé de blasphème par l’Université d’El-Azhar et assassiné au Caire par des Frères Musulmans.
               Maghreb
Cette région est celle où se manifeste aujourd’hui la plus grande vitalité intellectuelle. Des penseurs y revendiquent la nécessité du recours à la raison, le besoin d’en finir avec une charia figée et l’ouverture à la science. Réfutant la légitimation de la violence, ils militent aussi pour l’émancipation des femmes, l’adoption de la laïcité et la liberté de conscience. La plupart d’entre eux publient leurs ouvrages en français. Voici les plus connus.
                    Au Maroc

AbdouFILALI-ANSARY, Par souci de clarté (éd. Le Fennec, Casablanca, 2001) ; Mohammed ENNAJI, Le corps enchaîné. Comment l’islam contrôle la femme (éd. La Croisée des chemins, Casablanca, 2018).
                  En Tunisie

Mohamed TALBI, Plaidoyer pour un Islam moderne (DDB, 1998) et Penseur libre en Islam (Albin Michel, 2002) ; Mohamed CHARFI, ancien ministre de l’Education, Islam et liberté. Le malentendu historique (A. Michel, 1998) ; Abdelmajid CHARFI, L’islam entre le message et l’histoire (A. Michel, 2004) et La pensée islamique, rupture et fidélité (A. Michel, 2008) ; Hichem DJAÏT, La crise de la culture islamique (Fayard, 2004) ; Hamadi REDISSI, L’exception islamique (Seuil, 2004) et La tragédie de l’islam moderne (Seuil, 2011) ; Faouzia Farida CHARFI, La science voilée (Odile Jacob, 2013) et Sacrées questions… pour un islam d’aujourd’hui (O. Jacob, 2017) ; Yadh BEN ACHOUR, La deuxième Fâtiha. L’islam et la pensée des droits de l’homme (PUF, 2011).
Parmi les auteurs tunisiens,
Hela OUARDI, professeur de littérature française à l’Université de Tunis, se distingue par ses recherches audacieuses sur l’histoire des premiers temps de l’Islam, qu’elle revisite à partir de sources peu connues ou occultées. Elle a publié : Les derniers jours de Muhammad ; Les Califes maudits, en deux volumes : La déchirure et A l’ombre des sabres (A. Michel, 2016 et 2019). Elle y montre comment la violence sous des formes diverses marqua de son empreinte la naissance de l’Islam. Mais ses livres sont boycottés ou contestés au Maghreb, y compris dans les milieux universitaires de son pays.
 
          Asie
Dans Les nouveaux penseurs de l’islam (A. Michel, 2004),
Rachid BENZINE présente un universitaire iranien, Abdoul Karim SOROUSH. Né en 1945 à Téhéran, scientifique et philosophe, il vécut la révolution de 1979 avec espoir avant de s’opposer au gouvernement clérical qui jugeait les sciences humaines et sociales impures et corruptrices. Censuré par le ministère de la Guidance islamique, il s’est exilé aux Etats-Unis où il enseigne à l’Université d’Harvard. SOROUSH diagnostique les deux principaux maux qui affectent l’Islam : "l’idéologisation de la religion et l’accent excessif mis sur les aspects juridiques au détriment de l’éthique, de la théologie et de la vie spirituelle" (p. 76). Benzine résume ainsi sa réflexion : "En restant enfermée dans la rigidité et l’absolutisme, la pensée islamique se fige. Elle se coupe de l’ensemble des évolutions du monde et de nombreux apports nouveaux de la pensée humaine, puisqu’elle prétend que tout ce dont ont besoin aujourd’hui les musulmans pour résoudre leurs problèmes et gérer leur vie publique et privée est fourni par l’islam" (p. 78).
 
Pour conclure
Les prises de position des musulmans ici présentés permettent de percevoir ce qui est en jeu dans la situation actuelle. Il convient donc d’en tenir compte dans toute appréhension des faits islamiques.
La lucidité et le courage des "nouveaux penseurs de l’Islam" méritent d’être appréciés d’autant plus qu’ils s’exposent à l’accusation d’"innovation blâmable", voire d’apostasie. Leur influence reste très réduite, surtout lorsqu’ils écrivent dans des langues "étrangères" à celles de l’Oumma. Ainsi, au Maghreb, on ne prend au sérieux que ce qui est publié en arabe. L’Islam pensant ne pense ni en français ni en anglais. Cette règle vaut aussi largement en Europe où les institutions musulmanes officielles maintiennent une ligne traditionnelle, malgré des prises de position pouvant donner l’impression inverse par leur aspect rassurant.

Envoyé par l'auteur, paru dans La Petite Lettre verte de l'Association Clarifier, 25 octobre 2019
Publié dans Au delà
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Réformes : pourquoi le gouvernement a déjà plié
 
Les Français sont décidément ingouvernables : ils réclament des réformes mais avant même qu'elles soient discutées, ils descendent dans la rue. En face, le gouvernement donne déjà des signes de faiblesse. Il a pourtant été nommé pour réformer le pays en profondeur. 
 
La lassitude et la déprime gagnent d'en bas jusqu'en haut tant les contradictions nous paralysent. Le changement, nous n'avons eu que cela à la bouche et nous sommes incapables d'en supporter ne serait-ce que l'ébauche.
Nous voulons la vérité et nous bâillonnons tous ceux qui s'expriment différemment du consensus officiel auquel d'ailleurs personne n'adhère vraiment. Nous sommes censurés, les journalistes eux-mêmes au pays de Voltaire et de la pseudo liberté d'expression lancent des alertes et des motions pour virer le chroniqueur qui ne leur plait pas et qui ne pense pas bien. Il n'y a pas que 
Zemmour, nombreux sont ceux qui ont été remerciés, sans remerciements, parce qu'ils n'étaient pas "dans la ligne éditoriale.
Nous vivons assommés par les délires et les interpellations moralisatrices entre autres des réseaux sociaux, repris par la presse. Les députés eux-mêmes twittent, et il ne faut pas rater ce tweet de la députée Danièle Obono, à propos du Premier ministre, ce qui mériterait au minimum un rappel à l'ordre de l'Assemblée Nationale ! Est-ce la nouvelle conception de la liberté d'expression ? "Le mec a tellement l'seum & les chocottes de la grève du 5/12 qu'il dégaine direct #fakenews & #lawfare. L'exercice légal du droit de retrait s'est fait pour la sécurité des usager-es dont vous n'avez cure. La grève se fera contre votre infâme politique".
Nous finissons par avoir honte de nous-mêmes, les Français. Ce qui manque à notre société c'est le goût de l'effort, une certaine dignité disparue, l'autorité, le temps de la réflexion pour ne pas être gouvernés en permanence par l'instantanéité, l'immédiat, et le marketing de l'émotion. On ne sait plus ce qu'est une concession, on est incapable d'accepter qu'une mesure mette 1 ou parfois 2 ans pour donner un résultat. Nous sommes plus que les autres naturellement résistants au changement. Pire, nous perdons notre bon sens au profit d'idéologies fugaces et passagères.
La répétition de la grève à la 
SNCF ces derniers jours, de celle à venir du 5 décembre, destinée à tester la résistance du gouvernement et à gêner le maximum d'usagers est réussie. Au passage on notera que des questions de sécurité non traitées en sont le prétexte, pourquoi pas...
 
Une posture d’adhésion "molle" à tout changement
On finit par ne plus en vouloir au gouvernement à part les forcenés qui veulent virer le président à tout prix parce qu'il n'est pas de leur camp. Réformer, oui mais qui a envie de revoir des casseurs ? Les happenings du samedi ? Ces blocages de partout ? Qui a envie de voir la France paralysée par ceux qui sont justement privilégiés en matière de retraites ? Quelles entreprises supporteront le manque à gagner de ces grèves attendues ? Combien de temps les "usagers" vont-ils galérer ? Comment faire évoluer cet 
"'Etat Profond"
 sous terrain, sous forme de mille-feuilles administratif qui perdure avec ses couches de crème et de feuilletée toujours plus épaisses pour amortir tout ce qui change ? Comment négocier avec certains syndicats qui reprennent un peu de vigueur avec chevillé au corps le désir inextinguible de s'opposer à tout et de ne pas en découdre ?
Les collectivités locales, qui au nom de la précédente réforme ont doublé les structures existantes ce qui crée des impôts pour compenser ceux qu'on a tenté d'alléger au niveau national, sont le parfait symbole de cette France qui sous prétexte de réformer en rajoute encore et encore.
"Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? Quand on l'approuve et qu'on y souscrit. " (citation complète de Boileau). Autrement dit par l'étude de l'IFOP sur les processus de changement, publiée dans le journal La Tribune du 26 juin 2010 qui mentionnait déjà que 53 % des personnes concernées par un changement optent pour une posture d'adhésion molle, 24 % résistent par principe, 12 % sont en situation de rejet et seulement 11 % développent une adhésion forte.
Toute cette ignorance, cette mollesse en demande d'assistanat, ces protestations, ces scandales d'une semaine, l'indignation médiatique qui gère l'information du drame du jour avant de passer au suivant, font que la situation parait désespérante dans un pays qui était heureux et qui se laisse glisser vers l'insécurité. Il parait que c'est dans le prochain programme du président de la République pour sa réélection (sic !).
C'est acté, on se le dit et qu'on se le dise, on le susurre dans les allées de pouvoir et on soupire : il ne se passera plus rien. La réforme avec un grand R est enterrée, celle des retraites concernera peut-être les nouveaux nés à venir... Mais rassurez-vous on aura quand même les grèves !

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, 24 octobre 2019
Publié dans Du côté des élites
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L'indécente victimisation de l'islam radical
 
La France saura-t-elle éviter la guerre civile ? L’islam politique, que le pouvoir dit vouloir combattre dans ses implantations françaises, surjoue sa victimisation pour justifier ses ripostes. Les islamistes sonnent la mobilisation, appuyés par leurs "collabos" humanitaristes. Tous accusent la France de semer la haine. Ils assurent que les musulmans sont "persécutés", "criminalisés" par la République. Ces mots ont été répétés, samedi à Paris, place de la République, à l’occasion d’un "rassemblement fraternel" organisé par un collectif de mères de famille des Yvelines.
La manifestation, qui a compté quelques centaines de personnes, entendait réagir à l’affaire de "la maman voilée" du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, qui a fait polémique. Parce que le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, a déclaré : "Le voile n’est pas souhaitable dans notre société", il est devenu la bête noire des militants de l’islam. "Si j’étais lui, j’éviterais de mettre les pieds dans le 93 (la Seine-Saint-Denis, NDLR)", a prévenu mardi l’humoriste Yassine Belattar, proche d’Emmanuel Macron…
 
Le mécanisme de l’intimidation est enclenché. Des appels ont été lancés auprès des musulmans pour manifester ce dimanche dans des grandes villes. La lutte contre l’"islamophobie" signe l’engagement radical : ce mot est l’étendard des séparatistes et des djihadistes. Pour eux, toute critique de l’islam relève du blasphème et du châtiment. Cette réactivité est à comparer avec l’indifférence face aux appels à se désolidariser des crimes commis au nom d’Allah.
L’idéologie salafiste a tué en France 263 personnes depuis 2012, sans revanche mimétique en retour. Quand, après les tueries islamistes de Montauban et de Toulouse en 2012, l’imam républicain Hassen Chalghoumi avait invité les musulmans à dénoncer ces attentats, moins de cent personnes avaient répondu, place de la Bastille à Paris. Le 10 octobre, seule une dizaine d’imams et moins de 50 personnes se sont retrouvées avec lui, place Saint-Michel, pour condamner les assassinats des policiers de la préfecture de Paris.
 
L’opinion a été invitée, par la propagande djihadiste relayée par des médias attendris, à s’apitoyer sur l’enfant blotti dans les bras de sa mère, Fatima E., après la remarque d’un élu RN sur son accoutrement, le 11 octobre. Mais les petits orphelins des quatre policiers assassinés par un islamiste, le 3 octobre, n’intéressent personne. L’indécence des islamistes est à son comble quand ils se présentent comme les Juifs des années trente. Ce sont ces promoteurs de l’islam judéophobe qui organisent l’épuration ethnique dans leurs quartiers. Observer une telle débauche d’insanités au seul prétexte qu’une femme en hidjab s’est dite "agressée" par une réflexion donne une idée de l’envie d’en découdre chez ceux qui veulent faire plier la République à leurs lois. Lors du dernier rassemblement parisien, une femme voilée brandissait ce panneau, aux pieds de la statue de Marianne : "Française musulmane et voilée, si je vous dérange je vous invite a quitté (sic) mon pays." Qu’attend l’État pour dire à ces indésirables d’aller vivre leur charia ailleurs ?
 
L’atmosphère n’a jamais été aussi tendue. Le pouvoir ne peut reculer d’un pouce. Il doit mettre au pas le radicalisme coranique, soutenu par une gauche fascinée par ce nouveau totalitarisme. Les bouffeurs de curés sont devenus des adulateurs d’imams. 'On doit faire bloc contre le communautarisme et le radicalisme"
, a redit le chef de l’État, mardi. Il est bien temps de s’inquiéter des listes communautaires qui se présenteront aux municipales, en instillant une politique musulmane.
Le programme de l’Union des démocrates musulmans français (UDMF) veut, selon Libération qui le présente aimablement, développer la finance islamique, le marché halal, l’enseignement de l’arabe à l’école, la lutte contre l’"islamophobie", le soutien de Gaza. Mais qui a contribué à consolider le communautarisme sinon Macron ? C’est lui qui, à la veille du scrutin présidentiel, à Marseille, avait parlé des Français en ces termes : "Je vois des Arméniens, des Comoriens, des Italiens, des Algériens, des Marocains (…)."  Etc. La guerre qui vient est celle du multiculturalisme.

Paru dans Le Figaro, 25 octobre 2019
Publié dans En France
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Voile : une loi de posture ne serait sans doute pas appliquée
 
Pour l’historien Maxime Tandonnet, la polémique sur le port du voile durant les sorties scolaires s’attaque aux symptômes sans réfléchir aux causes d’un problème plus profond, et élude d’autres fractures qui minent la société.
 
Avec la querelle du voile islamique lors des sorties scolaires, la France a démontré une fois de plus sa capacité à se déchirer inutilement. Pendant plus d’une semaine, cette question a fait la une des journaux, mobilisé les "plateaux de télévision". Les plus hautes autorités du pays se sont prononcées sur le sujet, le chef de l’État, le Premier ministre, le ministre de l’Éducation nationale. La majorité LREM s’est déchirée, son aile gauche fustigeant la posture de fermeté de ce dernier. Les insultes et les cris d’orfraies ont tenu lieu de débat national. Hitler et le nazisme, en tant qu’injures quotidiennes, étaient plus que jamais à l’honneur sur les chaînes en continu et les réseaux sociaux. Et comme une crise d’hystérie chasse l’autre, la mode passe aussi vite qu’elle était venue. Elle en dit long sur l’état mental de notre pays.

Elle a montré une France "d’en haut", celle du microcosme politico-médiatique, plus que jamais déconnectée des réalités. Elle s’est embrasée, entre-tuée sur le sujet du voile en sortie scolaire, mais pour quel résultat ? La question du voile en sortie scolaire soulève un grave sujet qui est celui de la communautarisation de la société française. Mais en s’attaquant aux symptômes, dans un climat d’hystérie collective, et non pas au fond des questions, la France d’en haut ne fait qu’aggraver le mal.
Les partisans d’une loi avancent des arguments qui méritent considération, mais une réforme législative pour l’interdire n’aura pas lieu : elle serait intolérable pour la majorité actuelle, largement issue d’un parti socialiste reconverti, car touchant au dogme sacré de la société multiculturelle.
Et même si elle se faisait, quel en serait l’intérêt ? Comme toutes les lois de posture, elle ne serait pas ou mal appliquée. L’interdiction de la burqa, sur la voie publique, votée par le Parlement en 2010, n’a jamais été vraiment respectée. Les forces de l’ordre n’interviendraient pas davantage, lors de sorties scolaires, en présence de parents hostiles et de nombreux enfants, pour verbaliser les femmes portant le voile ou les forcer à le retirer. Et même si, à grand renfort d’unités mobiles, l’État faisait appliquer une telle interdiction, qui est assez naïf pour penser qu’elle aurait le moindre impact, dans les profondeurs, sur la dérive communautariste de la société française ?

Car pendant ce temps, alors que la crise d’hystérie faisait rage, les autres sujets étaient esquivés. Une enquête de l’INSEE révèle que le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté a atteint 9,2 millions en France. Les statistiques de l’immigration ont battu tous les records l’an dernier avec 240 000 premiers titres de séjour délivrés et en parallèle, 120 000 demandeurs d’asile. La violence et l’insécurité se banalisent au quotidien frappant toujours les plus faibles. Le terrorisme islamiste frappe jusqu’au cœur de l’appareil sécuritaire de l’État. La dette publique bat tous les records, atteignant le niveau du PIB. L’industrie française a perdu un million d’emplois depuis le début des années 2000 et chaque semaine, de nouvelles fermetures d’usine reflètent le processus de désindustrialisation qui se poursuit. La situation du chômage, par-delà les leurres statistiques, demeure désastreuse au regard des grands pays comparables de l’OCDE. Voilà autant de sujets qui appellent une mobilisation collective, des choix politiques et une action gouvernementale. De fait, ils intéressent beaucoup moins la France dite "d’en haut" que la querelle du voile en sortie scolaire.

Quant à l’Éducation nationale, n’aurait-elle rien de plus urgent à faire que de se pencher sur le statut des sorties scolaires ? Toutes les études montrent un effondrement du niveau scolaire et intellectuel du pays : Selon PirlsPour Progress In International Reading, en lecture, avec un score de 520 points, les écoliers français de CM1 basculent sous la moyenne européenne (530 points). Selon TimssPour Trends in International Mathematics and Science Study, 4.870 élèves français de CM1 obtiennent 488 points en mathématiques et 487 points en sciences : des résultats en dessous de la moyenne internationale (500) et européenne (525). Plusieurs pays d’Asie devancent de 100 points la France. Seuls 1 % des lycéens se classent dans le niveau "avancé", contre 15 % en 1995. 11 % sont estimés être à un niveau "élevé" contre… 64 % en 1995. Le test annuel de la dictée du ministère de l’Éducation nationale est tout aussi révélateur : à l’entrée en collège, les CM2 faisaient, lors d’une même dictée de 67 mots, 10,6 fautes en moyenne en 1987, 14,3 en 2007 et 17,8 en 2015. L’écolier d’aujourd’hui fait sept fautes de plus que son prédécesseur des années 1980. Tel est le drame essentiel de l’Éducation nationale, et bien évidemment, à long terme, de la France.

La crise d’hystérie qui vient d’embraser la France "d’en haut" sur le voile en sortie scolaire n’est sans doute qu’un symptôme, parmi d’autres, d’un malaise extrêmement profond lié à la chute vertigineuse et globale de la France, à l’impuissance ou la démission des politiques, à la crise de confiance qui ronge le pays. Elle résulte d’une faillite sur plusieurs décennies de l’autorité de l’État. Il faudra bien un jour songer à sortir de l’hystérie pour se pencher sereinement sur les causes profondes de ce malaise.
Paru dans Le Figaro, 21 octobre 2019
 


Voile et démagogie

 
La démagogie est l’un des pires fléaux en politique. Elle est l’une des sources du déclin des nations à long terme et parfois de leurs dérives dans le chaos sanguinaire ou la tyrannie. Aujourd’hui, la proposition d’interdire le voile et la Kippa sur la voie publique relève du plus authentique instinct démagogique. L’objectif est d’agiter les vils instincts de foule en brandissant une mesure irréaliste, sans même parler de l’obstacle juridique (constitutionnel et conventionnel) :
- Une atteinte de plein fouet à l’une des libertés les plus fondamentales, celle d’aller-et-venir dans les vêtements de son choix dont nul ne sait jusqu’où elle pourrait conduire.
- Quant à l’idée de prohiber les vêtements supposés exprimer une croyance, quel critère appliquer, où commence la croyance, où finit-elle ? Après le voile et la kippa, quelles autres interdictions ?
- Qu’est-ce qui définit et assure la nature religieuse – islamique – du voile ? Tout port d’un voile serait donc interdit pour les femmes ? Et qu’en serait-il d’une casquette, ou d’un chapeau, au regard du principe d’égalité ? Et quid des personnes malades contraintes de porter un voile ?
- Comment faire respecter une telle interdiction ? Mobiliser les 140 000 policiers et 90 000 gendarmes pour harceler les femmes qui portent un voile dans la rue à des fins religieuses et non religieuses dès lors que la distinction est inconcevable (sauf à lire dans les consciences) ?
- Qui peut imaginer un instant pouvoir limiter cette interdiction au voile et à la kippa sans que les signes chrétiens soient à leur tour interdits, en droit ou en fait ?
- Eradiquer toute expression religieuse dans l’espace publique suppose l’émergence d’une société de surveillance, de contrôle, de répression, de délation qui aurait toutes les caractéristiques du totalitarisme – fasciste ou soviétique.
- Ce genre d’interdit provoquerait une violente réaction qui inciterait les femmes, par millions, musulmanes ou non musulmanes, non concernées par le voile – ainsi que les hommes, à se mettre à le porter à des fins de contestations d’une mesure attentatoire aux libertés fondamentales.
- Le voile est un signe et même si par une répression violente et l’instauration d’un Etat totalitaire, le nouveau régime parvenait à imposer son éradication, en aucune manière cette mesure jouant au niveau des apparences, n’impliquerait une meilleure adhésion aux principes républicains. Elle favoriserait au contraire la haine et la violence de toute part. Aucune mesure ne pourrait mieux aggraver la fragmentation et le communautarisme.
- La querelle du voile – l’hystérie autour des sorties scolaires – n’est que le symptôme de fractures dramatiques qui ravagent la société française comme je l’ai expliqué dans l’article ci-joint pour Figaro Vox : crise de l’autorité de l’Etat, effondrement économique, explosion de la dette, de la violence et de la pauvreté, échec de la maîtrise de l’immigration,  désastre scolaire, défiance croissante envers le politique. Faire de la démagogie sur le voile est une manière de nier cette réalité pour ne pas avoir à relever les véritables défis.
- Bien sûr la démagogie n’a rien de nouveau dans l’histoire. Ce qui est effroyable, c’est sa banalisation et sa médiatisation à outrance dans l’indifférence plus ou moins consentante d’une société.

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 22 octobre 2019
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Surnoter les boursiers aux concours met en cause un principe de la société moderne
 
CHRONIQUE - Les directeurs des ENS proposent d’accorder des points supplémentaires aux élèves boursiers aux écrits des concours. Le professeur de philosophie politique y voit une trahison de l’idée de mérite.
 
Les directeurs des écoles normales supérieures proposent, dans un rapport remis au ministre de l’Enseignement supérieur, d’accorder un bonus sur critères sociaux aux étudiants de classes préparatoires dans les épreuves écrites du concours d’entrée. L’École polytechnique accorderait, elle, un avantage aux étudiants boursiers lors de la deuxième tentative de passage du concours. Aussitôt une partie du corps enseignant a objecté vivement qu’il s’agissait là d’un détournement du concours. Et en effet.
La discrimination positive peut avancer des raisons légitimes. On se souvient à quel point, aux États-Unis, les quotas ethniques dans les productions cinématographiques ont concouru largement à permettre l’intégration de la population noire fraîchement sortie de l’apartheid. Cela revient à mettre de l’eau dans les godets pour permettre à la roue du moulin d’avancer bientôt toute seule. On ne voit pas pourquoi un gouvernement ne serait pas légitime dans ce genre d’entreprise propre à inciter vers ce qui a été défini ensemble comme un bien commun.
Mais les choses changent quand la discrimination positive devient un système et un véritable remplacement des finalités. La différence entre les sociétés libres et les sociétés socialistes repose dans l’alternative que décrivait l’économiste Léon Walras entre l’égalité des conditions et l’égalité des positions.
Une société libre normalement constituée, autrement dit dotée d’une éthique et ne se comportant pas comme une jungle, s’occupe de promouvoir une égalité des conditions. Il s’agit de faire en sorte que les chances au départ soient les plus égales possible, afin que le défi de la liberté soit juste. Les bourses universitaires, destinées aux familles les plus démunies, visent précisément cela.
L’égalité des positions est autre chose : il s’agit de distribuer les diplômes, les fonctions ou les postes, d’en haut, aux catégories que le pouvoir estime supérieures ou plus méritantes en tant que telles. De ce fait la liberté individuelle se trouve niée. Et surtout la notion même de mérite : ce n’est plus alors le mérite qui permet d’obtenir un grade, mais l’appartenance à un groupe.
 
Les sociétés anciennes distribuaient (ou vendaient) les fonctions et les places exclusivement aux catégories privilégiées : c’est justement pour mettre fin à cette injustice que les sociétés occidentales ont inventé l’accession au mérite. Défendre l’égalité des positions (la distribution des places au quota), c’est revenir aux sociétés anciennes, à cela près que les catégories privilégiées ont changé.
Bien sûr, si on privilégie c’est, désormais, pour contrebalancer une inégalité, démontrée ou supposée. Mais le principe est le même. Les critères des groupes à privilégier varient selon les époques et les croyances. Dans les sociétés communistes, les enfants des bourgeois étaient interdits d’université, celle-ci étant réservée aux prolétaires. Quand dans les universités on distribue les postes en fonction non plus du mérite, mais de l’appartenance ethnique ou du genre, on met en cause infailliblement la société moderne pour laquelle le critère n’est pas la classe, la caste ou le groupe privilégié, mais le mérite individuel, avec tout ce qu’il suppose d’efforts et de talents.

Cette mesure traduit-elle un geste de désolation devant l’impossibilité avérée d’instaurer une égalité des conditions digne de ce nom ? Sans doute. Mais cette impossibilité n’est que conjoncturelle : elle tient à la médiocrité de notre enseignement public. Aussi, plutôt que de prendre les moyens faciles et pervers qui consistent à passer au système d’égalité des positions, qui nie les talents et les mérites, mieux vaudrait s’atteler à la tâche difficile et salutaire qui consisterait à relever l’école publique.
L’école publique périt moins d’incompétence, car nos enseignants sont compétents, que de renoncement. Égaliser les conditions, c’est d’abord assumer une attitude exigeante, afin que les talents et les mérites se développent pour concourir à égalité de chances. Le fils d’un petit commerçant de province pouvait il y a quarante ans intégrer Polytechnique parce que dans son lycée on avait été exigeant envers lui, tout en lui donnant une bourse.
Ses professeurs n’étaient pas constamment à le plaindre de n’avoir pas de livre à la maison : on lui donnait l’accès à une bibliothèque, on exigeait qu’il rattrape à l’école ce qu’il n’avait pas appris à la maison, et on le congratulait d’être spécialement méritant. Il fallait pour cela des lycées où la discipline et le respect des maîtres n’étaient pas de vains mots, pas seulement la fleur du discours des ministres, mais une réalité de terrain.

Tout cela a été remplacé par le grand discours de la victimisation, par la lâcheté des autorités scolaires qui tremblent devant des gamins injurieux ou violents. Parce qu’on n’ose plus contraindre ni ordonner, parce qu’on sait surtout plaindre et s’apitoyer, parce qu’on n’ose plus refuser le baccalauréat, on obtient des générations incultes. Le résultat principal est une grande inégalité : les enfants de familles de l’élite, exigeantes et disciplinées, réussissent les concours et obtiennent les places. Le pourcentage des enfants des classes défavorisées réussissant les concours, a chuté dramatiquement.
Alors, affolées par l’inégalité que leur abdication a provoquée, les autorités scolaires tentent de rétablir les choses par le haut, en cassant les outils et en distribuant les places elles-mêmes. Elles suppriment, à Sciences Po, l’épreuve de culture générale - comme ça au moins il n’y aura plus de problème d’inculture. Elles accordent des points supplémentaires aux catégories malchanceuses, afin de ne plus voir les résultats de leur lâcheté. Oubliant que dans les sociétés libres, ce sont les efforts et les mérites qui font la dignité d’une personne, et non les gratifications distribuées d’en haut par une instance.
 
"La Démocratie dans l’adversité et les démocraties illibérales", enquête internationale codirigée par Chantal Delsol et Giulio De Ligio, vient de paraître aux Éditions du Cerf.

Paru dans Le Figaro, 23 octobre 2019
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Jusqu’où peut aller le recul américain ?
 
Après trois rodomontades, suivies d’une reculade, face à la Corée du Nord, l’Iran et la Turquie, l’Amérique de Donald Trump donne l’impression qu’elle ne veut plus se battre.
Dans les relations internationales, il n’y a pas pire message de faiblesse que la rodomontade suivie d’une reculade. Donald Trump en a commis trois de suite. Elles ont visé la Corée du Nord, l’Iran, la Turquie.

Au mois d’août 2017, les médias américains avaient rapporté que le régime de Pyongyang avait réussi à miniaturiser une tête nucléaire, de façon à pouvoir la monter sur un missile. Au mois de novembre 2017, la Corée du Nord avait procédé à des tests de missiles balistiques, dont certains à très longue portée. Par un tweet, le président des États-Unis l’avait avertie que, si elle continuait, elle déchaînerait contre elle "le feu et la furie comme le monde n’en a jamais vu jusqu’ici". Aux yeux de Donald Trump, il était inacceptable que le territoire américain fût sous la menace directe de la Corée du Nord. Après la menace, la Maison-Blanche opta sans transition pour le dialogue, et trois sommets Trump-Kim furent organisés entre juin 2018 et juin 2019. Ces rencontres ne parvinrent pas à faire progresser d’un iota le dossier sur la ligne voulue par les Américains : désarmement nucléaire en échange d’une promesse de levée des sanctions commerciales. La Corée du Nord a repris ses essais balistiques et a tiré, le 2 octobre 2019, un missile de 2000 km de portée, capable d’être lancé d’un sous-marin. Voilà qui n’est pas pour rassurer les deux grands alliés régionaux de l’Amérique que sont le Japon et la Corée du Sud.

En ce qui concerne la Perse, un tweet présidentiel du 25 juin 2019 la menaça d’"oblitération", en cas "d’attaque contre quoi que ce soit d’américain". Cette rodomontade fut suivie d’un recul stratégique américain lorsque Washington se contenta d’encourager la monarchie saoudienne "à bien se défendre", après que sa principale installation pétrolière eut été, le 14 septembre 2019, gravement endommagée par des bombardements de drones et de missiles de croisière difficilement traçables, revendiqués par les chiites yéménites houthistes, mais attribués à Téhéran par le Pentagone. Voilà qui a fait réfléchir, sinon paniquer, ces deux vieux alliés des Américains dans le golfe Persique que sont l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Il n’est donc pas étonnant qu’on ait déployé un immense tapis rouge à Poutine lorsqu’il se rendit à Riyad le 15 octobre 2019. Les Saoudiens ont été les adversaires de la Russie dans la guerre civile syrienne mais ils respectent profondément en elle le pays qui n’abandonne jamais ses amis, à la différence de l’Amérique.

La troisième rodomontade trumpienne s’est adressée à la Turquie islamo-nationaliste d’Erdogan. Le président l’a menacée, dans un tweet du 7 octobre 2019, d’"anéantissement économique", au cas où l’armée turque profiterait du retrait des forces américaines du nord de la Syrie pour s’emparer de territoires et en chasser les populations kurdes. Beaucoup de parlementaires et de militaires républicains avaient été révulsés par le lâchage en rase campagne des combattants kurdes syriens, qui avaient tant aidé l’Amérique à démanteler l’État islamique. La reculade est malgré tout venue. Le 17 octobre 2019, le vice-président américain Pence a signé à Ankara un accord au texte vague, qui autorise de facto la Turquie à s’emparer d’une large bande de terrain dans le nord de la Syrie et à la militariser. La rendra-t-elle un jour ? Les Américains n’ont pas obtenu la moindre garantie. Voilà qui incitera les Français et les Britanniques à réfléchir à deux fois avant de se lancer dans des expéditions militaires extérieures en simples supplétifs des Américains.

Ces reculs ne portent pas sur des dossiers essentiels de la sécurité occidentale, dira-t-on. Peut-être. Mais, en géopolitique, l’important est ce qui se passe dans la tête des gens. L’Amérique donne l’impression qu’elle ne veut plus se battre. C’est un message qui ne va rassurer ni les Baltes, ni les Taïwanais. Pire, c’est fournir un aliment inutile à la potentielle hubris d’un Vladimir Poutine ou d’un Xi Jinping.
En ce qui concerne la Chine, l’Amérique a déjà donné un immense message de faiblesse lorsqu’elle laissa, sous Obama, la Marine chinoise militariser les Paracels et Spartleys, récifs qui étaient jusque-là considérés comme des terrae nullius (terres n’appartenant à personne) par le droit international.
L’Amérique se rend-elle vraiment compte qu’un retrait sans concertation d’une contrée auparavant investie fait courir de gros risques à ses compagnons d’armes à court terme, mais aussi à elle-même à long terme ? Rien n’est moins sûr. La seule certitude qu’il nous reste est que la France et la Grande-Bretagne, les deux seules puissances européennes qui savent encore se battre, doivent, Brexit ou pas, poursuivre intensément leurs efforts conjoints d’armement et de coordination opérationnelle, conformément à leurs accords de Lancaster House de novembre 2010.

Paru dans Le Figaro, 22 octobre 2019
Publié dans De par le monde
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La violence s'en prend aussi à la littérature
 
L’atmosphère est puante. A mesure que l’Etat jacasseur se délite sous ses mots creux, se consolide une violence de plus en plus banalisée. Elle n’est plus seulement cantonnée aux cités insurrectionnelles. Mais cette autre brutalité ne rencontre pareillement aucun obstacle. Le soudaine prise en otages des usagers de la SNCF par les syndicats de cheminots, le jour des départs en vacances de la Toussaint, en est une illustration. Arguant d’un droit de retrait contestable, suite à une collision qui s’est produite mercredi soir entre un train et un convoi exceptionnel bloqué sur un passage à niveau, les grévistes ont pris tout le monde par surprise. Jamais un tel comportement de flibustier n’avait été jusqu’alors observé à ce point chez les agents de la SNCF. "C’est la première fois que je viens sur un plateau dire qu’un droit de retrait est manifestement illégitime", a expliqué Guillaume PEPY, le patron de l’entreprise publique. En l’espèce, rien ne justifiait en effet de l’application d’un arrêt de travail sans prévis. Une telle procédure implique l’urgence d’un danger immédiat pour la sécurité du personnel ou des usagers. Seule la faiblesse des pouvoirs publics explique que les syndicats, et singulièrement la CGT, ont choisi l’épreuve de force, sans égard pour les gens pris au piège. La déliquescence de l’autorité donne des ailes à ceux qui veulent faire la loi.
Le plus inquiétant est de constater que la littérature elle-même est atteinte par le sectarisme des nouveaux justiciers, adeptes de l’épuration. Dans Causeur, l’écrivain et éditeur Roland JACCARD révèle que Gabriel MATZNEFF, à qui il était rendu hommage lors d’une soirée organisée jeudi dans un café du Quartier Latin, a été violemment pris à partie par des militants d’extrême droite lui reprochant ses écrits licencieux sur les jeunes filles. MATZNEFF a eu à subir également, ce même jour, les foudres de militants d’extrême gauche. Quelques jours plus tôt, Renaud CAMUS avait été agressé par des antifas dans le Jardin du Luxembourg. Dans ce même périmètre, La Nouvelle Librairie, située rue de Médicis, est régulièrement la cible des nouveaux fachos qui ne supportent pas son positionnement à droite. L’établissement avait été pris d’assaut en février, lors d'un épisode des Gilets jaunes, par ces mêmes antifas. Ils ont renouvelé leur opération commando le 4 octobre, en pulvérisant la vitrine de la libraire parce qu’elle allait accueillir Jean-Marie lE PEN pour la signature (maintenue) de son dernier livre. A aucun moment ces violences faites à des écrivains et à des livres, au cœur du Paris littéraire, n’ont été dénoncées par les habituels nez délicats : ne sentent-ils rien du "nauséabond" qui les gagne ?

Paru sur blog.lefigaro.fr/rioufol, 21 octobre 2019
Publié dans En France
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Hystérie et impuissance
 
Les deux phénomènes sont intrinsèquement liés. Chaque jour la vie politico-médiatique sombre un peu plus dans l’hystérie collective. Cette semaine est dominée par la reprise de l’affaire du "voile". L’excitation est générale et furieuse, comme si la France était devenue un gigantesque asile psychiatrique. Tout n’est plus que crachats de haine, insultes, gesticulations et envie de tuer.
Mais sous le voile de l’hystérie, tout un monde se désintègre à vue d’œil, celui de l’autorité de l’Etat, de l’aptitude d’une société à se gouverner et choisir son destin. Par un phénomène de compensation, le niveau de l’excitation est inversement proportionnel à celui de l’efficacité. L’hystérie collective et l’impuissance publique sont les deux faces d’une même médaille.

Le Conseil constitutionnel vient de frapper fort en ce début d’automne.
Dans l’indifférence générale, il a annulé deux dispositions législatives issues de choix politiques. D’une part, il a interdit au législateur de durcir les conditions d’aménagement de peine pour les auteurs d’actes terroristes (en vertu du principe de proportionnalité des sanctions). D’autre part, il vient d’empêcher le parlement d’augmenter les droits d’inscription à l’université des étudiants étrangers (au nom du principe de modération de ces droits).
A chaque fois, le CC répète qu’il ne dispose pas d’un pouvoir normatif équivalent à celui du Parlement. Pourtant, de fait, il se comporte exactement comme une troisième chambre, non élue au suffrage universel, désignée par cooptation et composée pour l’essentiel de politiciens au rancard, qui censure les deux autres Chambres, l’Assemblée nationale et le Sénat, élues au suffrage universel. L’an dernier, proclamant la valeur constitutionnelle du "principe de fraternité", il avait ainsi achevé de supprimer toute sanction à l’aide au séjour illégal.
Aujourd’hui, il fait exactement ce qu’il veut sur tous les sujets, jouant à sa guise sur le curseur des grands principes qu’il a lui-même constitutionnalisés. Après avoir brisé des lois qui ne convenait pas à son idéologie, il n’aura demain aucun scrupule à valider les yeux fermés la "PMA sans père" qui invente l’enfant sans père à l’encontre de toutes les traditions juridiques et philosophiques de la famille et de l’enfant.
D’ailleurs, à cette jurisprudence étouffante et partiale du Conseil constitutionnel s’ajoutent toutes les autres sources de contraintes pour le Parlement : droit européen (directives et règlements) qui recouvrent désormais tous les aspects de la vie publique, la jurisprudence de la cour de justice de l’Union européenne, de la cour européenne des droits de l’homme, du Conseil d’Etat et de la Cour de cassation, les contraintes financières.
Le suffrage universel, la démocratie, la souveraineté populaire sont aujourd’hui foulés au pied et bafoués. Dès lors que plus aucune autorité politique ne tient le gouvernail d’un navire en perdition, il ne reste pour faire semblant d’exister, du sommet à la base et de l’extrême gauche à l’extrême droite, qu’à parader, provoquer, gesticuler… Mais qui est encore dupe ?

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 16 octobre 2019
Publié dans Du côté des élites
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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