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L’âge d’or de l’islam : mythe ou réalité ?
 
Le Père Henri Boulad, jésuite égyptien résidant au Caire, est persuadé que la crispation actuelle du monde musulman sur ses certitudes et son acharnement à vouloir islamiser l’humanité entière, plutôt que d’être les signes d’une vitalité réelle, reflètent en réalité le malaise profond qui atteint ces sociétés face au spectacle de la supériorité écrasante de l’Occident et du décollage foudroyant des nations qui lui ont emboîté le pas, notamment les nouveaux géants de l’Asie.
Il a exprimé cette conviction dans son analyse des révoltes arabes. "Les musulmans les plus lucides semblent vivre aujourd’hui une interrogation en profondeur sur leur religion : d’où vient notre retard à tous les niveaux ? Ne tiendrait-il pas à la nature même de notre religion et à ses textes fondateurs qui bloquent toute évolution, toute critique, toute remise en cause du système ? Ce doute est en train de gagner un nombre de plus en plus grand de musulmans, notamment parmi les plus cultivés, dont beaucoup mettent sérieusement en question cette excellence dont se prévaut l’islam" (La Nef, n° 224, mars 2011).
Les blocages structurels, reposant essentiellement sur le dogme du statut "incréé" du Coran et l’exemplarité de Mahomet, peuvent-ils être surmontés ? (cf. Annie Laurent, L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler, Artège, 2017, p. 21-27).
Des personnalités et des épisodes historiques sont fréquemment cités pour attester que l’islam n’est pas irrémédiablement fermé à l’innovation et au progrès. Nous retiendrons ici les deux références à ce passé les plus connues : l’adoption des sciences ; la prise en compte de la raison en matière religieuse.
 
L’apport primordial des chrétiens
Selon une idée répandue, l’islam a connu un "âge d’or", que l’on situe entre le VIIIème siècle et la fin du XIIème siècle. Mais cette affirmation passe sous silence l’identité de ceux qui ont construit la "civilisation arabe". Or, ils n’étaient pas musulmans : pour l’essentiel, il s’agissait de chrétiens de diverses confessions et cultures orientales (nestoriens, jacobites, melkites), dépositaires de l’héritage grec antique. Devenus arabophones par suite de la conquête islamique qui imposa l’arabe comme langue officielle, leurs savants ont fait bénéficier le nouveau pouvoir de leur science, démontrent des spécialistes reconnus, tels que l’Egyptien Abdurrahman Badawi (La transmission de la philosophie grecque au monde arabe, cours donné à la Sorbonne en 1967, Vrin, 1987) ; Dominique Urvoy (Les penseurs libres dans l’Islam classique, Albin Michel, 1996) ; Rémi Brague (Au moyen du Moyen Âge, Ed. de la Transparence, 2006). Il convient donc de ne pas confondre arabe et musulman.
 
           Les innovations linguistiques
"Mais faire passer la pensée de Galien, d’Aristote et d’Euclide d’une langue indo-européenne comme le grec dans une langue sémitique comme l’arabe était une entreprise particulièrement difficile que seuls les chrétiens syriaques, rompus depuis des siècles à la traduction des livres de la Bible et des œuvres des pères, étaient capables de tenter et de réussir. […] Du fait que les systèmes linguistiques du grec et de l’arabe sont profondément différents, les traducteurs ont été amenés à innover dans les trois domaines que l’on distingue dans le fonctionnement de toute langue : le lexique, la morphologie et la syntaxe" (Gérard Troupeau, in Dominique Chevallier et André Miquel, dir., Les Arabes, du message à l’histoire, Fayard, 1995, p. 225).
C’est la méthode que suivit l’un des plus célèbres parmi ces traducteurs, Hunayn ibn Ishâq (808-873). Arabe nestorien né à Hira (nord de la péninsule arabe), auteur prolixe, appelé "Prince des traducteurs", il maîtrisait le grec, le syriaque et l’arabe ; il fonda à Bagdad, avec son fils Ishâq et son neveu Hubaych, une école vouée à ces transmissions ; refusant le mot à mot, il mit au point une terminologie scientifique arabe. Son poste de médecin chef de la cour sous le règne de neuf califes de la dynastie abbasside lui conférait en outre une réelle influence. (Cf. Raymond Le Coz, Les médecins nestoriens au Moyen Âge, L’Harmattan, 2004).
Les ouvrages traduits concernaient quatre disciplines : philosophie, médecine, mathématiques et astronomie. Les médecins chrétiens rédigèrent aussi des ouvrages directement en arabe. D’illustres savants musulmans eurent des maîtres chrétiens : le médecin Ibn Sînâ (Avicenne), chiite persan (980-1037) ; le philosophe arabe Yaqûb El-Kindî (800-870) ; le philosophe Nasr El-Farabi, d’origine turque (872-950).
 
L’apogée des traductions eut lieu sous les Abbassides, qui siégeaient à Bagdad (750-1258). Elle entama son déclin avec celui de la présence chrétienne après la prise de Bagdad par les Mongols en 1258.
"On peut conclure que les chrétiens du Proche-Orient ont joué un rôle déterminant dans la formation et le développement de la civilisation arabo-musulmane […]. Et force nous est de constater que la décadence de la langue arabe, et, partant, de la civilisation arabo-musulmane, coïncide avec le déclin du christianisme au Proche-Orient à partir du milieu du XIIIème siècle" (G. Troupeau, op. cit, p. 234).
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, ce n’est pas l’Islam qui a transmis la philosophie et les sciences profanes à l’Occident, même si des penseurs musulmans européens, comme Averroès (né à Cordoue en 1126, mort à Marrakech en 1198), qui ne connaissait que l’arabe, en ont bénéficié. (Cf. Jacques Heers, L’histoire assassinée, Editions de Paris, 2006 ; Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008).
 
Le Moutazilisme
Les travaux des savants chrétiens de cette époque influencèrent certains intellectuels musulmans dans leur conception du rapport aux textes sacrés. Ainsi naquit le moutazilisme, école de pensée instituée au VIIIème siècle par Wassil ibn Ata (700-749) et Amr ibn Obaïd (mort en 761). Le premier, musulman sunnite natif de Médine puis établi à Bassorah (sud de la Mésopotamie), entendait dégager l’islam de son immobilisme politico-religieux. Bien que marginal, d’où le nom de moutazil ("celui qui s’isole") donné à son fondateur, ce mouvement, qui survenait dans une société dominée par les débats doctrinaux, reçut le soutien du septième calife de la dynastie abbasside, El-Mamoun, qui régna de 818 à 833. Ce dernier, séduit par une pensée novatrice suscitée par les œuvres grecques, encouragea la traduction de ces dernières (cf. supra), fondant dans ce but à Bagdad une académie-bibliothèque, la célèbre "Maison de la Sagesse".
 
          Pour une pensée rationnelle
Pour les moutazilites, le Coran, réalité matérielle composée de mots et de lettres, dont certains passages relatent des situations qui se sont déroulées à un moment donné dans l’Arabie du VIIème siècle, ne pouvait être compris comme faisant partie de l’essence divine (donc "incréé"). Un livre intemporel, écrit dans une langue particulière, ne peut pas être compris par les hommes de tous les lieux et de tous les temps.
 
Les moutazilites préconisaient une approche "rationalisante" de la religion, ce qui impliquait le libre-arbitre et la responsabilité de l’homme capable de saisir la sagesse de Dieu et de déterminer la valeur des actes humains plutôt que la soumission passive à l’arbitraire divin. C’est pourquoi ils refusaient la prédestination qui figure pourtant dans le Coran (96, 37 ; 54, 7). Pour eux, il n’était pas concevable d’attribuer à Dieu l’origine du mal et de Le considérer comme le seul Législateur.
"La pensée doit être, selon eux, à la fois rationnelle, afin qu’elle distingue le juste du faux dans le processus de la réflexion, créatrice et constamment en mouvement ; elle doit concevoir continuellement de nouvelles lois pour s’adapter à l’évolution des sociétés. Les deux points majeurs du moutazilisme sont raison et effort intellectuel" (Razika Adnani, Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, UPblisher, 2017, p. 52).
En 817, El-Mamoun imposa cependant le dogme du Coran "créé" – œuvre en partie humaine – comme croyance officielle, recourant à la contrainte pour la faire observer, et ceci au moyen d’une inquisition, la Mihna ("Epreuve").
 
           L’échec
Dès 846, cette révision doctrinale, d’une extrême importance, suscita de vives protestations. Les écrits des moutazilites furent détruits "au point qu’il fallait deviner leurs idées à travers les ouvrages rédigés par leurs adversaires pour les critiquer", écrit le chercheur tunisien Mohamed Charfi (Islam et liberté. Le malentendu historique, Albin Michel, 1998, p. 134).
Pour les adversaires du moutazilisme, il s’agissait d’une doctrine blasphématoire. A leurs yeux, la raison ne peut s’appliquer à la religion, mais seulement à la philosophie puisque celle-ci est étrangère à l’islam. "Le terme moutazilite est alors devenu synonyme d’apostat" (R. Adnani, op. cit., p. 63). M. Charfi voit dans ce rejet "un signe de décadence" (op. cit., p. 134).
S’inclinant devant la résistance des courants littéralistes et traditionalistes (les écoles hanbalites et acharites) soutenus par la majorité du peuple, le calife El-Moutawakkil, qui régna de 848 à 861, rétablit en 850 l’orthodoxie doctrinale, fondée sur le pilier du Coran "incréé"

 
Cette décision fut complétée par une mesure du calife El-Qader (il régna de 992 à 1031), retenue par l’Histoire comme la fermeture de la "porte de l’ijtihâd ", au motif qu’étaient désormais résolus les principaux problèmes qui se posaient jusque-là. "Raisonnement indépendant" ou "effort de réflexion", l’ijtihâd s’oppose au taqlîd, "imitation" ou "acceptation de doctrines établies". Cette "fermeture" bloqua toute possibilité de recours à des méthodes scientifiques et historico-critiques sur les textes sacrés de l’islam. Aucune autorité reconnue de l’Islam n’a, à ce jour, pris l’initiative de rouvrir ladite "porte".
A la fin du XIIème siècle, le courant rationaliste et la philosophie disparurent complètement du champ de la pensée musulmane. Et c’est ainsi que, depuis lors, la pensée islamique est verrouillée.
 
Pour conclure
Abdelwahab Meddeb (1946-2014), Tunisien de nationalité française, intellectuel de grande érudition, voit dans la réanimation des thèses du moutazilisme le moyen apte à libérer la pensée en Islam. "Ce qui emprisonne le Coran dans sa particularité négative, ce n’est pas son sens, mais bien le statut qui le sanctifie en associant sa lettre à l’incarnation du verbe, en identifiant ses mots à la parole même de Dieu, incréée et éternelle. C’est ce tabou qu’il faut briser comme préalable à un libre examen, mobilisant aussi bien l’art de l’interprétation que l’investigation historique sur la constitution du texte" (Sortir de la malédiction. L’islam entre civilisation et barbarie, Seuil, 2008, p. 17).
 
Dans la prochaine Petite Feuille verte (n° 64), nous présenterons une autre étape historique, le réformisme, qui, au tournant des XIXème-XXème siècles, laissa entrevoir une réouverture de la "porte de l’ijtihâd ". Cette tentative n’aboutit pas, mais elle resurgit dans le débat actuel. Il nous restera à répondre à cette question : l’islam peut-il se renouveler et, dans l’affirmative, à quelles conditions ?
Envoyé par l'auteur, paru sur associationclarifier.fr, La Petite Feuille verte, 8 mai 2019
Publié dans Devant l'histoire
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Quand Lourdes fait foi
 
Lourdes, tout simplement. Ce titre sans fioritures indique l’esprit dans lequel
Thierry Demaizière et Alban Teurlai ont tourné leur documentaire sur les pèlerins de la cité mariale : la simplicité, la justesse. Ils en ont fait une œuvre d’une audacieuse beauté qui s’immerge, au sens littéral, dans le mystère humain de souffrance et de consolation déployé aux pieds de la Vierge, à la saison des pèlerinages. Des préparatifs du départ aux au revoir de la fin, les réalisateurs entretissent le cours de quelques vies singulières, de malades et d’hospitaliers, prises dans le grand flux vivant des processions, des offices, des brancardages vers les piscines, des soirées en ville, des campements de Gitans.
Et la mise en scène, parfois large et tonique, se fait douce comme une caresse pour approcher un corps douloureux, recueillir le murmure d’une prière. On revient de Lourdes les yeux et le cœur lavés. S’il n’y a pas de miracle, il y a la grâce, que les cinéastes ont su rendre sensible. Ni l’un ni l’autre ne sont croyants, pourtant. Alban Teurlay vient d’un milieu athée, "ce qui m’a donné une certaine fraîcheur: j’ignorais tout du cérémonial" ; Thierry Demaizière, élevé chez les jésuites, se dit agnostique : "Je crois à la force de l’esprit. Certains ont apprécié qu’on ne soit pas croyants, pour se libérer des discours que les cathos ont entre eux. Nous voulions des histoires assez universelles qui relèvent plus de l’anthropologie que de la foi. Nos copains athées nous ont dit : “C’est un film sur la condition humaine et sur les invisibles.”
 
"Aller au plus juste"
Dans leur tandem, Thierry Demaizière, journaliste, se qualifie comme «l’oreille» et Alban Teurlai, qui vient du montage, comme «l’œil». Depuis une quinzaine d’années qu’ils travaillent ensemble,
ils ont signé de nombreux portraits, de Karl Lagerfeld, Fabrice Luchini ou Vincent Lindon à Rocco Siffredi, la star du porno. Quel genre de portraitistes sont-ils? «Nous cherchons à aller au plus juste, au plus près, dit Thierry Demaizière. Et s’il y a une chose qu’on aime bien, c’est prendre des sujets sur lesquels il y a beaucoup d’a priori et d’idées toutes faites, pour changer le regard.» À cet égard, Lourdes était un excellent sujet.
"Lourdes est souvent traité à la télévision par le côté commercial, dans des reportages pas toujours soignés, observe Alban Teurlai. Il y a une sorte de condescendance : Lourdes, c’est la foi du charbonnier. Nous voulions apporter un souffle de cinéma, et aller au cœur. Comme on s’approchait de gens abîmés, il fallait mettre de la beauté. Il y a de la beauté par exemple dans ces multiples mains, vieilles ou jeunes, qui touchent la roche. Elles expriment à la fois un rapport au sacré et quelque chose de sensuel."

Avec eux, le folklore est tout de suite dépassé. Ils sont allés chercher des gens "qui étaient là pour de bonnes raisons". Et très vite la question du miracle a été oubliée. Très peu pensent qu’ils vont "repartir en courant". Seuls les Gitans sont des familiers du miracle, avec leur foi au goût de merveilleux. "Ils formulent quelque chose de particulier, dit Alban Teurlai. À Lourdes, ils retrouvent les bras maternels. “Je suis pris d’une envie de dormir, comme un enfant bercé dans les bras de sa mère”, dit l’un d’eux. La Vierge est vraiment pour eux la mère universelle, accessible même à ceux que le Christ intimide."
 
"S’attarder sur un détail"

Tous les pèlerins trouvent ici non la guérison, mais le réconfort et l’apaisement
. "Ils viennent pour être chéris, dorlotés, choyés, explique Thierry Demaizière. C’est comme une semaine de vacances où ils peuvent oublier leurs épreuves. Même la maladresse des soignants leur est douce, elle crée un dialogue, une complicité. Et tous ces hospitaliers venus pour laver, habiller, soigner, c’est scotchant dans un monde individualiste."
Et c’est très incarné. Filmer les corps disgraciés avec tant de respect et de naturel, peu de cinéastes sauraient. "La pudeur est affaire de regard, dit Alban Teurlai. Et de distance. Au lieu de nous éloigner, nous nous rapprochons jusqu’au très gros plan. S’attarder sur un détail permet de rester concret, charnel, et d’éviter l’indiscrétion. Une partie du corps représente le tout, par métonymie."
Durant les huit mois de tournage - et il fallait avoir le regard vif, le geste prompt, car une seule prise était possible -, les cinéastes ont gardé un axe : "L’idée centrale nous est venue d’une parole de Bernadette, raconte Thierry Demaizière. Quand elle a raconté sa vision de la Vierge, elle a dit : “Elle m’a regardée comme une personne.” " Ce principe cinématographique très sûr a guidé les réalisateurs dans leurs rencontres. Ils n’ont ajouté aucun commentaire "off". Les scènes parlent d’elles-mêmes. Comme Jean-Louis, avec son charme ironique, incapable de parler. On lui demande au début ce que Lourdes lui apporte. Réponse écrite : "Pas grand-chose." Si la foi rend sa vie plus facile : "Non." Mais quand on le retrouve à la fin, il prononce pour ceux qui l’ont entouré : "Je vous aime beaucoup !" C’est ce sourire lumineux, cette légèreté retrouvée que transmet le film. "On n’approche pas la foi mais la plénitude", confient ses réalisateurs.

Paru dans Le Figaro, 8 mai 2019
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Vis, meurs et deviens

Dans une société qui fait tout pour esquiver et flouter la mort, Jean-Luc Jeener la réhabilite. "La mort est faite pour tous. Elle est utile et même essentielle à tous", écrit-il dans un bref essai percutant et salutaire Pour en finir avec la mort. Il la pose devant nous comme, dans la tradition picturale des vanités, ces crânes offerts à la méditation. Est-ce là le dernier mot de notre destinée, la dernière image de notre humanité ?
Comme il est homme de théâtre, donc d'action et d'incarnation, il ne reste pas immobile devant cette sombre figure. Il l'aborde librement, dialogue avec elle, entre dans ses raisons, la provoque parfois, bref l'envisage et la dévisage sous ses plus diverses facettes : le suicide, l'euthanasie, la peine capitale, les grandes croyances, le transhumanisme, l'eschatologie... Il creuse ce paradoxe : d'un côté on passe son temps à fuir toute rencontre avec la mort. Rituels funéraires furtifs, hypertrophie des lois sécuritaires... De l'autre on la propage, on la publie, on revendique le droit de supprimer la vie. "Entre la mort considérée comme inacceptable et abominable, et la mort totalement banalisée, il y a à retrouver du sens et de l'intelligence. Remettre la mort à sa juste place." Comme "une chose grave et belle", qui accompagne la vie de sa basse continue, dans une harmonie mystérieuse.

Une plume flexible et sensible
"Pour que la mort soit source de vie, il faut qu'elle soit acceptée comme une évidence. Vivre chacun de ses jours comme s'il devait être le dernier devrait être une règle." Étonnamment peut-être, Jean-Luc Jeener donne en effet envie d'apprivoiser la mort, de s'en faire une amie. Il aime la liberté, la lucidité, la responsabilité. C'est ce qui rend sa plume si tonique, si flexible aussi, sensible à toutes les nuances de la crainte, de l'affliction, de l'espoir.
Commençons par bannir la peur, cette mauvaise comparse "plus destructrice que la mort" parce qu'elle fige les oppositions. La mort serait le contraire de la vie, point. Alors qu'elles ont partie liée tout au long de l'existence. On traverse des épreuves et des pertes qui sont des morts intimes, capables de rejaillir en vie. Mais, à l'inverse, on peut aussi, pour se préserver de la mort extérieure, se condamner à une mort intérieure, une vie sans souffle, sans risque, sans élan périlleux vers l'inconnu.
Qu'est-ce que ce fantasme d'immortalité qui hante la psyché contemporaine, cette prolongation indéfinie de la durée ? Est-ce vraiment ce que nous désirons ? Chrétien ardent, Jean-Luc Jeener montre un autre paysage, radicalement nouveau, la vie éternelle ancrée dans la vie terrestre. Comme celui qui s'est aventuré dans les taillis obscurs et a découvert une clairière éblouissante, il indique le passage aux amis.
Pour en finir avec la mort, de Jean-Luc Jeener, Éditions Atlande, 153 p., 15 eur.

Paru dans Le Figaro,7 mai 2019
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Les Entreprises n’ont pas le choix : La carotte ou le bâton !
 
Le Mouvement ETHIC (Entreprises à Taille Humaine, Indépendantes et de Croissance) regrette l’entrée en application du décret concernant le principe du bonus/malus pour les entreprises recrutant en CDD. D’après le décret, le malus concernerait les entreprises qualifiées de "non vertueuses."
"En quoi avoir recours à un CDD serait-il non-éthique ? Pourquoi ériger un jugement moral sur un contrat légal qui répond à une situation factuelle ?
Quand cessera-t-on de se servir de l’impôt en punition ? Ce n’est pas une incitation aux contrats longs, c’est une pénalité sur les contrats courts."
 
Des questions qui en appellent d’autres pour les chefs d’entreprise d’ETHIC, au sujet de la prime de mobilité :
"Quand va-t-on arrêter de jouer avec la fiscalité qu’elle soit positive ou négative ? La prime de mobilité : pourquoi pas, mais la rendre obligatoire ? Quelle nouvelle contrainte va-t-on inventer pour l’imposer aux entreprises ? Et quelle nouvelle taxe pour la financer ?".
 
Complexification et effets de seuil à tous les étages ! Nos gouvernants doivent accepter que la règlementation s’adapte aux nouvelles manières de travailler et non l’inverse.

Envoyé par l'auteur, Communiqué de presse, 7 mai 2019
Publié dans En France
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Quel est ce pays ? (USA)
 
Quel est ce pays qui s’octroie le droit d’affamer les populations de l’Iran et du Venezuela au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Quel est ce pays qui après avoir détruit trois nations au Moyen-Orient (Irak, Libye et Syrie), participe à la destruction d’une quatrième (Yémen), avec l’aide de la France, créant la pire crise humanitaire de la planète ? Quel est ce pays qui au nom des valeurs de l’Occident, s’en prend aux nations riches en ressources naturelles (Iran, Iraq, et Libye pour leur pétrole, et Venezuela pour son pétrole et son or) ?
 
Quel est ce pays qui bafoue l’habeas corpus (Guantanamo), torture les prisonniers (Abu Ghraib), massacre les populations civiles (My Lai), et s’exonère des lois internationales ? Quel est ce pays qui ment effrontément au Conseil de sécurité avant d’envahir l’Irak ? Quel est ce pays qui estime que sa sécurité vaut bien la mort de 500.000 enfants ? Quel est ce pays qui se désengage unilatéralement de deux traités internationaux majeurs (traité sur les missiles nucléaires à court terme, et Accord de Vienne sur le nucléaire iranien), créant du même coup un accroissement de la tension dans les relations internationales ? Quel est ce pays qui impose ses lois extra-territorialement ?
 
Quel est ce pays qui donne des leçons de démocratie au monde alors que près de la moitié de ses électeurs se sont abstenus de voter aux élections présidentielles de ces trente dernières années ? Quel est ce pays dont la population carcérale est la plus importante au monde en nombre absolu et relatif ? Quel ce pays dont le taux d’inégalité est le plus élevé des économies avancées ? Quel est ce pays où 27 millions des habitants n’ont accès à aucune couverture sociale ? Quel est ce pays dont les dépenses militaires sont égales à celles des huit pays suivants ?
 
Ce pays n’est pas celui de Thomas Jefferson, de James Madison et d’Abraham Lincoln. Ils ont exprimé leur vision de l’Amérique dans trois documents fondateurs : la Déclaration d’indépendance, la Constitution des Etats-Unis et le discours de Gettysburg. Les dirigeants actuels les ont-ils oubliés ?

Envoyé par l'auteur, 7 mai 2019
Publié dans De par le monde
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Le diable est dans les détails
 
Après le Louvre "crassepouille", voir
chronique du 9 avril, voici le musée en taulier bon chic bon genre. Pour fêter les 30 ans de sa pyramide, Le Louvre s’est-il associé avec le Musée du Caire, le British Museum, ou l’Ägyptisches Museum de Berlin ? Mais non, avec Airbnb pour organiser un concours mondial récompensé par un apéro face à la Joconde, suivi d’un dîner avec la Vénus de Milo et d’un concert dans les appartements de Napoléon III… La gagnante, Daniela, une Canadienne de 26 ans, est étudiante en restauration aux Beaux-Arts de Newcastle où elle a rencontré son compagnon. Les tourtereaux ont donc fini leur nuit au musée sous la couette, en dessous de la pyramide : on espère que, par décence, les caméras de surveillance avaient été débranchées… oui mais alors, et la sécurité ? Car le diable est dans les détails : la seule question posée était "Pourquoi seriez-vous le meilleur invité de la Joconde ?". Vous pensez que Daniela, étudiante en art, a gagné grâce à une réponse subtile, érudite ou spirituelle ? Elle a répondu "par une incitation à découvrir le Spritz, un cocktail branché, avec des chips". Waouh, c’est peu de dire que la prétendue démocratisation de la culture a été le faux nez du consumérisme ambiant !

Autre exemple. Mardi 30 avril, la plus vieille rue de Reims a vu une entreprise peindre ses pavés de couleurs différentes, à la demande de la Ville et des commerçants. Street art ou animation commerciale pour "dynamiser le secteur" sic ? La polémique enfle entre les partisans d’un cadre "authentique" et ceux qui veulent du "festif à tous les étages". La manifestation est éphémère, nous promet-on, mais l’important est ailleurs : une infirmière a été condamnée à 500 euros d'amende et à un stage de citoyenneté pour avoir dessiné des coquelicots sur les marches de l'Hôtel de Ville de Reims, à quelques mètres de cette rue, en signe de protestation contre les pesticides de synthèse. Les bobos extasiés comprendront-ils que si le festif, le rigolo, le déjanté ont acquis de tels droits, c’est pour mieux cacher combien l’expression populaire authentique, celle qui revendique et porte sens, est sévèrement condamnée !
 
Autre détail. M. Macron est allé fêter Léonard de Vinci et déjeuner au Clos-Lucé, propriété de la famille Saint-Bris, puisque l’artiste mourut en ce manoir le  2 mai 1519. Le chef de l’Etat n’a donc été nullement gêné d’être reçu par des amis sur qui pèsent un signalement pour "travaux sur monument historique sans autorisation" et "destruction de monument historique" suite à des transformations réalisées avant 2017. Un massacre suivant La Tribune de l’Art : trois salons entièrement détruits, des boiseries du XVIIIe et une cheminée d’époque arrachées, le niveau des sols changé, les plafonds modifiés, des fenêtres bouchées d’autres percées etc. " Ces trois pièces, parmi les rares éléments authentiques, avaient la malchance de dater du XVIIIe siècle. Elles furent sacrifiées pour "reconstituer" un atelier de Léonard de Vinci "totalement fantaisiste", bref "une problématique de parc d’attractions" ne laissant  aucune possibilité de remise en  état originel.
 
Ce "Clos-Lucé plus beau qu’avant" augure mal de la reconstruction de Notre-Dame avec un Président qui vient d’envoyer promener le code du Patrimoine. Pour ceux qui s’intéressent au sujet : j’ai commis un nouvel article, publié par le site de Causeur :  "Notre-Dame n’est pas perdue pour tout le monde"
cliquez. Pour comprendre pourquoi il faut défendre l’œuvre de Viollet-le-Duc, (qui a la malchance, lui, d’être du XIXe !) regardez la vidéo qui interroge l’écrivain Pierre Lamalattie (le propos est sérieux et argumenté, bien que la mise en scène soit distanciée) sur le site de Marcelline l’Aubergine cliquez.
Envoyé par l'auteur, paru sur www.sourgins.fr, 7 mai 2019
Publié dans A tout un chacun
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États-Unis : les sanctions plutôt que la canonnière
 
En ce début de mois de mai 2019, l’Administration Trump a montré clairement qu’elle avait rompu avec le néoconservatisme des Administrations républicaines précédentes. Fille du théoricien américain Irving Kristol, et nourrie par son fils Bill Kristol au sein du think tank Project for the New American Century, l’idéologie néoconservatrice a profondément influencé les deux mandats du président George W. Bush (2001-2009). L’originalité du néoconservatisme est de vouloir davantage étendre la démocratie à l’américaine au monde entier que d’y maintenir la paix. C’est une idéologie qui permet à l’Amérique de faire la guerre dans des pays lointains, afin d’y changer le régime, tout en invoquant une bonne cause. À la conférence de Bonn de décembre 2001, l’Amérique, ivre du succès facile de la chute du pouvoir taliban à Kaboul trois semaines auparavant, décida d’installer ses soldats en Afghanistan, pour "reconstruire et démocratiser" le pays ; en mars 2003, elle envahit l’Irak de Saddam Hussein, en proclamant des objectifs similaires. Le fiasco - non encore réglé - de ces deux opérations militaires en terre d’islam a sensiblement réduit le prestige de la pensée néoconservatrice aux États-Unis.

Donald Trump ne l’a jamais partagée. Redonner sa grandeur à l’Amérique ne signifie nullement pour lui faire usage de sa force. Le 45e président des États-Unis n’est pas un belliciste. En politique étrangère, il n’est ni un isolationniste, ni un multilatéraliste. Comme l’a montré son implication personnelle dans le dossier nord-coréen, il veut peser sur les affaires du vaste monde. Mais, pour cela, il se méfie de la guerre, autant que des enceintes internationales pratiquant le multilatéralisme, qu’il juge inefficaces.
Il ne faut pas se méprendre sur la décision de Trump d’envoyer vers les eaux du Golfe persique le groupe naval du porte-avions nucléaire USS Abraham Lincoln, et de renforcer les capacités aériennes du Central Command, basé au Qatar. Les Américains n’ont aucunement l’intention de faire la guerre à l’Iran. Ils veulent simplement adresser un message clair de dissuasion au régime des mollahs: toute attaque contre les intérêts américains, même par milices vassales interposées, provoquera une réponse militaire immédiate. Pour faire plier l’Iran, à qui ils reprochent ses menaces contre Israël et son influence dans quatre capitales arabes (Bagdad, Damas, Beyrouth, Sanaa), les États-Unis ont choisi de recourir aux sanctions commerciales plutôt qu’aux débarquements de Marines.
Le recul américain au Venezuela montre clairement que Trump se méfie des opérations militaires outre-mer. Il lui aurait été facile, le 30 avril 2019, d’envoyer deux bataillons de Marines à Caracas épauler la tentative de l’opposant Juan Guaido de renverser le pouvoir chaotique du président Nicolas Maduro. Si Trump ne l’a pas fait, c’est qu’il redoute l’embourbement. Une chose est de chasser par les armes un dirigeant de son palais, une autre est de stabiliser politiquement un pays tout entier.

Au lieu d’opter pour la canonnière, Donald Trump a préféré, le 3 mai 2019, décrocher son téléphone. Il a appelé Vladimir Poutine et parlé plus d’une heure avec lui. Les deux dirigeants ont convenu qu’ils ne souhaitaient ni l’un ni l’autre être impliqués militairement au Venezuela - bien que le Kremlin dispose déjà sur le terrain de quelque deux cents mercenaires de la "division Wagner". Estimant passée la "chasse aux sorcières" démocrate l’accusant d’être un agent de la Russie, Donald Trump proclame désormais vouloir entretenir des relations de confiance avec Moscou.
Trump a deux collaborateurs beaucoup plus bellicistes que lui, qui sont le secrétaire d’État Pompeo et le conseiller national pour la Sécurité Bolton. Mais, en dernier ressort, c’est toujoursle président qui décide. Et Trump a pris l’habitude de décider seul.
La méfiance naturelle de Trump envers les guerres préventives a été renforcée par la conversation qu’il a eue, surla Chine, le 13 avril 2019, avec son prédécesseur à la Maison-Blanche de 1977 à 1981. Jimmy Carter estime que c’est parce qu’elle n’a pas fait la guerre depuis 1979, que la Chine est en train de dépasser économiquement une Amérique qui a dépensé sept trillions de dollars pour exporter par la force ses valeurs à l’étranger.
Trump est en revanche beaucoup plus à l’aise avec l’instrument des sanctions. Si Cuba continue à envoyer des armes et des "volontaires" à Maduro, il n’hésitera pas à lui en infliger. Tant que le dollar restera la monnaie d’échange mondiale, et tant que les banques redouteront la fureur du Trésor américain, les sanctions commerciales demeureront un instrument géopolitique crucial pour les États-Unis. Mais ce bonheur américain finira le jour où le dollar perdra sa puissance de référence…

Paru dans Le Figaro, 7 mai 2019
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Le paradoxe de Prométhée
 
Cassandre l’annonçait et nous la détestions. Cette fois, le cri d’alarme vient des experts les plus compétents. Sur les 8 millions d’espèces, plantes et bêtes que compte notre planète, 1 million sont menacées. Un million qui pourrait rejoindre le dinosaure et autres dodos au rayon des animaux devenus mythiques. Et cette fois non à cause de cataclysmes naturels et climatiques, mais par la seule faute de la Créature, qui s’avère pour la Création un dangereux apprenti sorcier.
L’homme vit le paradoxe de Prométhée : il a reçu le feu, synonyme de force, de vie et de progrès, et, avec ce même feu, il est en passe de détruire la Terre. Champs pollués, forêts mises à bas, mers appauvries… les pommes du jardin des Hespérides ont un goût amer. L’hubris fait des ravages.
Dans notre quotidien, des détails ont pu nous alerter. On voit moins de papillons, et on entend moins l’alouette des champs grisoller. Plus loin de nous, des amphibiens, des reptiles, des mammifères sont gravement menacés.
Nous assistons interdits et impuissants à un terrible spectacle : la nature se meurt, elle est désormais un chef-d’œuvre vivant en péril. Soyons francs, nous ne sommes pas à une contradiction près: nous voulons des pelouses impeccables, sans couleuvres ni taupes, nous aimons les abeilles pour le miel qu’elles produisent mais à condition qu’elles ne viennent pas bourdonner à nos oreilles.
Bien sûr, une prise de conscience est nécessaire. Des comportements individuels sont à amender pour que soit préservé ce que le poète résumait d’un vers : le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui. Mais le rapport est formel : les destructions ont pour cause l’activité humaine : surpêche, agriculture intensive, urbanisation.
Comment renchaîner Prométhée ? La croissance mondiale a pour effet de sortir une partie de l’humanité du sous-développement. À quel prix pour l’environnement ? De l’homme ou de la nature, qui sauver ? Surtout quand celui-là a impérativement besoin de celle-ci… Moderne dilemme que nous n’avons pas fini de méditer…

Paru dans Le Figaro, 7 mai 2019
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Vers une quatrième guerre du Golfe ?
 
Les États-Unis poursuivent leur étranglement économique de l’Iran. L’idée est d’empêcher la Perse d’exporter son pétrole dans le monde, alors qu’il s’agit de sa première ressource budgétaire. Le 23 avril 2019, Donald Trump a annoncé que ne seraient pas renouvelées au mois de mai les dérogations (waivers) accordées à la Chine, à l’Inde, au Japon, à la Corée du Sud, à Taïwan, à la Turquie, à l’Italie et à la Grèce. Le 4 novembre 2018, le président américain avait interdit, sous peine de sanctions, aux entreprises pétrolières du monde entier d’acheter du pétrole à l’Iran, mais il avait accordé des dérogations aux huit pays qui étaient à l’époque les plus gros importateurs de brut iranien.
La date du 4 novembre n’avait pas été choisie au hasard : c’est le jour anniversaire du début de la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran par les étudiants révolutionnaires adulateurs de l’ayatollah Khomeyni (4 novembre 1979). Au mépris de la convention de Vienne, 52 diplomates américains avaient alors été détenus pendant 444 jours. Les États-Unis n’ont jamais pardonné à l’Iran des mollahs cette humiliation (qui n’a heureusement fait aucune victime américaine). Les Américains auraient pu envisager un pardon de l’offense après qu’un missile tiré du croiseur USS Vincennes eut abattu, par erreur, le 3 juillet 1988, un Airbus d’Iran Air qui se rendait de Téhéran à Dubaï, faisant 290 morts, dont 66 enfants ; mais ils ne l’ont jamais fait.

En privant la nation iranienne de sa principale ressource, que cherche à obtenir la Maison-Blanche ? Le président et son secrétaire d’État disent aimer le peuple iranien ; par ces sanctions, ils affirment vouloir seulement obliger le régime théocratique à renoncer à ses missiles balistiques. Ils souhaitent aussi que Téhéran cesse de s’ingérer dans les pays de l’"axe chiite" (Liban, Syrie, Irak) et qu’il arrête de fournir des armes et des subsides aux ennemis des deux grands alliés historiques de l’Amérique dans la région : Israël et l’Arabie saoudite. L’Amérique souhaite obliger l’Iran à cesser d’armer le Hamas palestinien à Gaza (frontière sud d’Israël), le Hezbollah libanais (frontière nord d’Israël) et les montagnards houthistes au Yémen (sud de l’Arabie saoudite).
Quel homme de bonne volonté ne partagerait pas le scénario idyllique proposé par le secrétaire d’État Mike Pompeo : désarmement de l’Iran, réintégration du pays dans l’arène internationale, fin de l’oppression théocratique de son peuple ? Reste à calculer la probabilité du déroulement paisible d’un tel scénario…

Est-il raisonnable de penser que la Perse va renoncer aux seules armes un peu efficaces dont elle dispose, les missiles balistiques ? C’est un peu comme si l’on demandait à Israël ou à l’Arabie saoudite de renoncer à ses chasseurs-bombardiers made in USA. L’Iran n’oublie pas que, encouragées par Washington, les forces irakiennes de Saddam Hussein l’agressèrent en septembre 1980. Cette première guerre du Golfe devait durer huit ans, avec usage d’armes chimiques par l’Irak, mais sans la moindre condamnation de l’agresseur par le Conseil de sécurité de l’ONU.
En août 1990, faute d’avertissement clair émis par la diplomatie américaine, Saddam Hussein décida d’envahir le Koweït. C’était après que les pétromonarchies sunnites du Golfe eurent refusé de compenser financièrement l’Irak pour les sacrifices consentis face à l’ennemi commun révolutionnaire iranien. À la tête d’une coalition internationale, les Américains libérèrent le Koweït en février 1991, tout en laissant sur son trône le dictateur irakien, afin de garder un minimum de contrepoids face à l’Iran. Cette deuxième guerre du Golfe fut considérée comme un succès diplomatique car elle engendra immédiatement après la Conférence de Madrid sur le Proche-Orient.
Mais, après le traumatisme des attentats du 11 septembre 2001, les Américains cherchèrent un ennemi à frapper qui soit plus significatif que les talibans afghans : ils envahirent en mars 2003 l’Irak (qui n’avait pourtant pas la moindre responsabilité dans ces attentats). Cette troisième guerre du Golfe créa un immense chaos régional, dont les conséquences se font toujours sentir aujourd’hui.

Étranglés économiquement, les Iraniens se soumettront-ils à l’ultimatum américain ou choisiront-ils la rébellion ? Risquons-nous le blocage du détroit d’Ormuz, par où transitent 29 % des exportations mondiales de pétrole ? Nous dirigeons-nous vers une sortie de l’Iran du traité de non-prolifération nucléaire, fatalement suivie par une course aux armements atomiques au Moyen-Orient ? Les Américains choisiront-ils alors de changer le régime iranien par la force ? Au vu des expériences précédentes, nous sommes en droit d’être réservés quant à leur capacité à bien gérer les conséquences d’une quatrième guerre du Golfe…

Paru dans Le Figaro, 30 avril 2019
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J’Accuse ….
 
Tout le monde se souvient de l’article dans l’Aurore où Zola prenait la défense de capitaine Dreyfus. L’idée centrale de l’article était que la Justice était supérieure à tout et que rien ne pouvait justifier qu’un homme soit déshonoré, avili, et maintenu en prison alors qu’il était innocent.
Eh bien, je soutiens qu’aujourd’hui nous avons des milliers de Dreyfus un peu partout dans le monde, dont la vie et la carrière furent brisées comme le furent celle du capitaine Dreyfus, que les coupables sont des journalistes, et que cela se passe sans qu’il y ait eu le moindre procès. Et les victimes ne peuvent même pas faire appel.
Pour mieux expliquer ce que je veux dire, revenons en arrière.
 
La civilisation Judéo-Chrétienne a ceci d’admirable que la frontière entre le mal et le bien passe à l’intérieur de chacun d’entre nous et non pas en dehors.
Cela nous est expliqué dès les premières lignes de la Bible : après avoir mangé la pomme de la connaissance, Adam et Eve se virent nus, c’est-à-dire fragiles et mortels. Mais en comprenant ce qui pouvait leur faire du mal à eux, ils comprirent instantanément aussi comment faire du mal aux autres. De la prise de conscience que nous sommes mortels et vulnérables est donc née l’idée que nous pouvons tuer les autres ou leur faire du mal.  Et c’est à cet exact moment que le serpent, le Malin, entre dans l’histoire du monde, à l’instant même où nous sommes devenus conscients de notre propre vulnérabilité. Cette idée, que je trouve très forte, n’est pas de moi mais de Jordan Peterson. Et elle implique que chacun d’entre nous peut être en même temps ou à tour de rôle un salaud ou un saint, un héros ou un couard…
 
Et le Christ de nous dire "ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugé", ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas condamner, mais qu’en aucun cas il ne faut juger que l’autre est mauvais dans son essence. Un homme peut être coupable, et donc soumis au châtiment, mais jamais il ne peut être totalement mauvais. Le péché est haïssable, le pécheur jamais.
C’est ce qu’avait compris de Gaulle quand le Père Bruckberger vint lui demander la grâce de Joseph Darnand, immense héros de la guerre de quatorze et chef de la milice. Il répondit à Bruck, après avoir refusé de commuer la peine, "Dites-lui en tout cas que je suis obligé de le faire fusiller par raison d’État, mais que de soldat à soldat, je lui garde toute mon estime." Darnand était condamné, mais pas jugé, le jugement n’appartient qu’à Dieu.
Sur cette base, où des condamnations ont lieu mais où personne ne prononce un jugement sur l’essence de chaque individu, on peut construire une société véritablement humaine car le pardon, le repentir et la miséricorde y sont possibles.
 
Mais la dérive de nos sociétés aujourd’hui amène exactement à l’inverse : les crimes ne sont plus condamnés tandis que des jugements condamnant des individus sont portés au motif que ces personnes seraient fondamentalement mauvaises, tout simplement parce qu’elles ne sont pas d’accord avec ceux qui s’autorisent à juger leurs contemporains. Et ceux qui ostracisent leurs contemporains sont presque toujours des journalistes, qui se sont arrogés le pouvoir divin de juger de l’essence de chaque individu sans même que la faute ait été prouvée.
Et donc, aujourd’hui, des milliers d’hommes et de femmes ont été déshonorés, mais non condamnés, ce qui est bien pire que ce qui est arrivé à Dreyfus car, dans le monde dans lequel nous vivons, il n’y a ni appel, ni pardon, ni miséricorde, ni même nécessité de prouver le crime : l’homme qui a perdu son honneur ne peut le récupérer.
 
J’ACCUSE donc la classe médiatique d’avoir créée un monde inhumain et donc totalitaire en se transformant de fournisseur d’informations en ayatollahs. Dans ma jeunesse, le journaliste dans une première partie du journal ou de son article vous présentait les faits tels qu’ils avaient pu être établis, et dans une deuxième partie vous donnait son interprétation de ces faits et c’était très bien ainsi. Et donc la première étape était la collecte de l’information, la deuxième la mise en place du raisonnement du journaliste, sous tendu par les faits, que le lecteur pouvait consulter librement et la troisième, qui ne concernait que le lecteur, la formation d’une opinion que chacun pouvait effectuer librement.
Aujourd’hui, des procureurs que personne ne contrôle passent des jugements sans appel sans même que tous les faits aient été connus, et ces jugements sont toujours fondés sur l’argument d’autorité qui cherche à nous faire croire que le journaliste sait mieux que nous et que donc nous devons y souscrire.
Le résultat final est, qu’en tant que lecteur, je n’ai plus accès aux faits et donc je n’ai plus la possibilité de me former mon opinion librement. Je dois hurler avec les loups. On est passé en cinquante ans du trois étoiles au McDonald et l’on m’explique qu’il s’agit d’un progrès.
Et cette chute est le résultat de la déchristianisation de nos sociétés. Car, comme nous le savons tous, depuis un siècle, notre monde s’est déchristianisé à toute allure, et il s’est passé ce que Chesterton avait prévu lorsqu’il écrivait "Quand les hommes ne croiront plus en Dieu, cela ne voudra pas dire qu’ils ne croient plus en rien, cela voudra dire qu’ils croiront n’importe quoi"
Nous y sommes et les journalistes qui ne croient plus ni à Dieu ni à Diable se sont mis à croire n’importe quoi et en particulier qu’eux ils étaient bons et que leur tâche était de lutter contre le mal.
Ce qui revient à dire que la ligne entre le bien et le mal ne passe plus à l’intérieur de chacun d’entre eux (puisqu’ils sont bons) et que leur seul et unique devoir est de débusquer les défenseurs du Mal. Nous sommes passés d’un monde objectif à un autre, fondé sur la subjectivité de ceux qui ont le droit de s’exprimer. Nous sommes passés de la Démocratie à la théocratie ou les prêtres nous informent de ce que nous devons penser. En fait, nous sommes retombés dans le manichéisme le plus pur, d’un côté les bons, de l’autre les mauvais et c’est toujours à ce moment que commence le totalitarisme puisque les mauvais doivent être détruits.
Et donc, dès que des informations extraordinairement partielles, partiales ou incomplètes semblent justifier leurs préjugés, ces nouveaux chiens de garde attaquent en meute, non pas pour essayer de comprendre ce que celui qu’il faut bien appeler une victime a pu vouloir dire, mais pour le détruire.
 
Et pour détruire celui qui pense mal, ils utilisent deux armes, toutes les deux létales dans le monde des idées :
- Ils tournent en ridicule le peuple, qui pense rarement comme eux, en les traitant de "beauf" incultes et grossiers. C’est le traitement qu’ils font subir aux gilets jaunes en France, qui correspond aussi à l’appellation de "déplorables" dont madame Clinton avait affublé les électeurs de Trump et au nom "little englander", donné en Grande-Bretagne au partisan du Brexit.
- Pour les plus dangereux de ceux qui ne partagent pas leurs idées car ils savent s’exprimer par eux-mêmes et qui auraient émergé grâce à leurs propres talents, ils pratiquent l’excommunication, sans retour en grâce possible. Ces pauvres individus, accusés de racisme, de fascisme, d’islamophobie ou de tout autre péché mortel n’ont comme solution que de se suicider intellectuellement et de cesser de produire quoi que ce soit car ils ne seront plus jamais invités à aucun débat, leur carrière universitaire sera brisée et leurs livres ne bénéficieront jamais de la moindre recension.
 
Tourner en ridicule le Peuple, excommunier les opposants à la pensée unique en se servant du monopole sur les media officiels qu’ils se sont créés avec l’aide des puissances d’argent, tels sont les deux outils que ces "journalistes" utilisent pour assécher les maigres oasis qui essaient de continuer à exister ici ou là et pour survivre dans le désert intellectuel dans lequel nous vivons.
J’ACCUSE donc les journalistes payés par les media officiels d’être devenu le bras séculier de la pensée unique, à qui l’on livre les criminels pour qu’ils soient condamnés et exécutés sur la place publique. Ils sont devenus le sous-officier qui a brisé l’épée de Dreyfus et arraché ses galons.
Mais ce n’est pas tout : J’ACCUSE aussi certains journalistes d’avoir pris pour exemple le Colonel Henry qui fabriqua les fausses pièces à conviction qui accablèrent le pauvre capitaine Dreyfus. Car beaucoup d’entre eux, non contents de déshonorer ceux qui ne peuvent répondre, vont jusqu’à fabriquer de fausses "preuves" ou à utiliser des "preuves" dont ils savent qu’elles sont fausses ou incomplètes.
Et pour ajouter à leurs crimes, J’ACCUSE enfin bon nombre de journalistes d’être des Esterhazy qui tout en connaissant le vrai coupable, hurlent à la mort pour faire condamner un innocent.
Que le lecteur me permette de donner deux exemples de ces pratiques abominables, l’un immense, l’autre minuscule et qui tous deux viennent de se produire.
 
Depuis près de trois ans, la classe journalistique dans son immense majorité nous a certifié que le Président des Etats-Unis était arrivé au pouvoir avec l’aide de monsieur Poutine.
Et tout l’arsenal qui avait servi à faire condamner Dreyfus y est passé.
- Fabrication de fausses preuves et utilisation de ces fausses preuves pour faire espionner le Président et son entourage.
- Fuites "anonymes" vers des media complices, appuyées sur ces fausses preuves, tendant toutes à prouver la culpabilité du Président.
- Campagnes de presses reprenant des éléments dont tous les journalistes savaient qu’ils étaient faux, en partant du principe que la fin justifie les moyens et que, comme le Président était une ordure, mentir et tricher étaient non seulement permis mais recommandable, ce qui est une monstruosité. Car chaque homme est responsable des moyens qu’il a utilisé sans considération aucune des fins qu’il poursuivait, et dire ou recommander le contraire, c’est encore une fois la voie ouverte au totalitarisme.
- Protection des vrais coupables, c’est-à-dire les équipes de madame Clinton et madame Clinton elle-même, à qui rien ne fut jamais reproché…
- Utilisation de la justice pour essayer de forcer certains proches du Président qui avaient commis quelques peccadilles à charger le Président en contrepartie d’un allègement de leur peine.
 
Tous les composants de l’affaire Dreyfus sont là, et l’on retrouve les mêmes personnages sous des noms différents, Esterhazy (Steele, l’espion britannique), le Colonel Henry (Comey, le patron du FBI), le général Picquart (le ministre de la Justice Barr) etc… mais le combat est à front renversé : cette fois ci, les salauds sont tous à gauche et les honnêtes gens à droite. Mais qu’est que la gauche aujourd’hui puisqu’elle hait le peuple ?
L’opinion publique a plutôt soutenu Trump comme elle avait soutenu Dreyfus tandis que quelques media (Fox, Breitbart) reprirent le rôle de Zola et de l’Aurore et défendirent le Président, mais la majorité de la presse "institutionnelle", y compris la presse française, a endossé sans état d’âme le rôle qu’avait choisi l’Action Française de Charles Maurras.
Mais nous savons maintenant, grâce au rapport Mueller et au nouveau ministre de la Justice monsieur Barr, que le Président est innocent et que les foudres de la Loi vont tomber -enfin- et sur les vrais coupables et sur ceux dans les media qui ont été complices de la première tentative de coup d’état dans l’histoire des USA. La vérité l’emportera toujours sur le mensonge disait Jean-Paul II
 
Venons-en au minuscule exemple.
Un transsexuel est attaqué à Paris et la presse se déchaine immédiatement contre l’homophobie de la population française et cela sans même connaitre les coupables. Je suis moi-même très affecté puisque mon jeune frère était homosexuel et qu’il est mort du sida au début des années 90, ce qui acheva de tuer ma mère après perdu mon père aussi d’une longue maladie. Voilà qui réveilla chez moi des souvenirs très douloureux.
Les coupables sont trouvés, et ils sont musulmans.
En une journée, l’information sort de tous les journaux, tant tous nos héros du bien ont peur de pratiquer le fameux amalgame. Et pourtant, dans ce cas-là, ils devraient défendre les homosexuels, car il y a 17 pays au monde qui pratiquent la peine de mort pour homosexualité et ils sont tous musulmans. Les musulmans qui ont attaqué la victime n’ont fait que ce que le Coran leur enjoint de faire. Dénoncer l’homophobie présente partout dans le Coran devrait être un devoir sacré pour tous les défenseurs du bien. Hélas, défendre les homosexuels ne rapporte rien, mais dire du mal du Coran ou du prophète peut couter cher comme l’a montré l’exemple de Charlie Hebdo.  Certes, "Nous sommes tous Charlie", mais pas au point de les accompagner au cimetière. Et donc, non seulement beaucoup de ces journalistes ont menti en accusant sans preuve aucune la population française mais dès qu’ils ont su la vérité, ils ont couru se cacher… On songe aux Allemands qui pendant la guerre n’ont jamais vu passer les trains…  Ils sont comme les chacals, agressifs en groupe, mais lâches individuellement.
 
Que faire ? va me dire le lecteur… La solution est toute simple et existe en Grande-Bretagne. Les journalistes peuvent tout dire, tout écrire mais si ce qu’ils ont dit ou écrit est faux et diffamatoires, alors les tribunaux condamnent et le journaliste et son media sont littéralement ruinés par les dommages et intérêts payés à la victime. Cela n’empêche en rien la liberté de la presse, qui est sacrée, mais cela empêche assez efficacement les journalistes de détruire des vies et des carrières sans aucune preuve et sans que ces forfaits aient le moindre effet sur eux.
Voilà une réforme qui, pour une fois, serait utile.
Paru sur institutdeslibertes.org, 15 avril 2019
Publié dans Du côté des élites
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