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Depuis la victoire du non au référendum en Irlande le 12 juin dernier, on assiste aux mêmes simagrées que celles que l'on nous sert à chaque fois qu'un peuple a la chance - rare - de s'exprimer sur la "construction" européenne. Cela devient hallucinant, tant le discours et la méthode sont rodés, et tant nos gouvernants, de droite comme de gauche, s'y tiennent avec un aplomb et un cynisme renversants : les Irlandais ont voté contre le traité de Lisbonne ? Qu'à cela ne tienne, on poursuit la procédure de ratification comme si de rien n'était, on évoque un statut particulier pour la nation rebelle, ou l'on envisage même de la faire revoter comme cela s'était déjà fait en 1993 et 2001 lorsqu'elle avait rejeté les traités de Maastricht puis de Nice. On pourrait croire à un gag si le sujet n'était si sérieux. Mais hélas ! depuis vingt ans au moins, les peuples d'Europe ne cessent de signaler le plus clairement du monde qu'ils ne veulent pas de cette Union supranationale, technocratique et anti-démocratique, mais rien n'y fait, on continue dans la même direction, comme s'il n'y avait aucune alternative.


La tare congénitale de cette Europe est qu'elle s'est élaborée sans les peuples, puis contre eux. Que l'Irlande ait été le seul pays de l'Union organisant un référendum pour ratifier le traité de Lisbonne est déjà un scandale qui aurait dû révolter nos belles âmes soi-disant éprises de démocratie. Chacun sait que si un référendum avait été organisé en France (1), en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Autriche, en Suède, au Portugal, en Grèce, en Pologne, en République Tchèque, en Hongrie, en Slovaquie et même en Allemagne, la réponse aurait été la même qu'en Irlande.

Si les peuples, cependant, ne veulent pas de cette Europe, force est de constater qu'ils ne le manifestent pas aux moments cruciaux des élections législatives ou présidentielles : en ces occasions, les enjeux européens sont à peine évoqués et les peuples portent au pouvoir ceux-là mêmes qui les grugent régulièrement depuis des années ! Le thème de l'Europe met en lumière le décalage total entre les Français et une classe politique largement acquise à la supranationalité : ce faisant, celle-ci n'est plus représentative de ses électeurs sur l'un des sujets essentiels qui engagent l'avenir du vieux continent. La propagande soigneusement orchestrée par un système médiatique totalement verrouillé joue à l'évidence un rôle important qui marginalise les partis non conformistes opposés à l'idéologie dominante, confisquant ainsi la démocratie au profit des grands partis politiques qui se partagent la manne financière publique.

Les causes du fossé qui s'est creusé entre peuples et gouvernants sont simples : le fonctionnement de l'Union européenne est totalement opaque, technocratique et anti-démocratique d'une part, et celle-ci, loin d'être une barrière protectrice contre le libéralisme et la mondialisation, est un vecteur actif de cette idéologie d'autre part - la préférence européenne, par exemple, qui était à l'origine du traité de Rome a totalement disparu. Les peuples comprennent peu à peu que l'Union européenne n'est en rien un remède à leurs maux : elle apparaît sans but, comme une fuite en avant, allant toujours plus loin dans l'élargissement - au point de négocier l'adhésion d'un pays non européen, la Turquie - et l'abaissement des souverainetés nationales. Ce n'est pas en additionnant des malades que l'on construit un ensemble plus fort !

On nous trompe sur le diagnostic et sur le but de l'Europe : son problème n'est pas une question de taille ; à entendre nos europhiles, on a l'impression que le but de l'Europe est de copier les États-Unis en formant l'ensemble économique le plus puissant du monde, comme si cela était une fin en soi. Comment ne pas comprendre que c'est faire violence à la nature d'un continent qui est formé des plus vieux États-nations du monde qui ne peuvent s'unir comme l'ont fait la Virginie, le Texas ou l'Oklahoma ? La France, avec sa taille et ses atouts, n'a nul besoin de l'Europe pour jouer son rôle sur la scène mondiale - comme elle a su le faire entre 1963 et 1967 -, mais cela suppose de croire en elle, en sa pérennité en tant que nation indépendante, ce en quoi notre classe politique n'a plus foi et notre président moins encore. La super-puissance n'est nécessaire que pour ceux qui ont une volonté impérialiste, une volonté dominatrice, non pour servir la paix et le bien commun international qui est la vocation profonde de notre patrie, "France éducatrice des peuples", avait lancé Jean-Paul II au Bourget en 1980.

Le problème de l'Europe n'est donc pas la taille ou la puissance, mais fondamentalement de retrouver ses racines, son être spirituel et historique, la juste fierté de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été - le reste n'est que secondaire. Or, la construction européenne ne fait qu'éloigner les nations et les peuples de cette identité qu'ils renient et qui, pourtant, seule peut les faire vivre en apportant au monde ce qu'il est en droit d'attendre d'eux.


Quand aura-t-on la lucidité et le courage de voir la réalité et d'abandonner cette Europe mortifère pour une nouvelle Europe, enfin respectueuse des nations et des peuples, digne de son histoire et de sa vocation ?
Paru dans La Nef

(1) Selon un sondage de l'Institut "Opinion Way" réalisé les 29 et 30 mai 2008, 61 % des Français sont opposés au traité de Lisbonne dans lequel ils voient une remise en cause du référendum du 29 mai 2005.

Publié dans Avec l'Europe
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Depuis deux ans, une série d'ouvrages publiés. chez nous est consacrée à la Russie depuis l'arrivée de Poutine au pouvoir.
Nul ne peut se désintéresser d'un Etat qui couvre le 1/8ème des terres émergées, peuplé de 140 millions d'habitants, répartis en 160 nationalités ou groupes ethniques, parlant 110 langues, possédant d'immenses ressources naturelles, dont la plus importante forêt du monde. Notons immédiatement que 72% de la population est concentrée sur 23% du territoire, et que la Sibérie ne compte que 7 millions d'habitants. De plus, la Russie perd 700 000 habitants par an : les problèmes démographiques sont incontournables, qu'il s'agisse d'économie ou de défense ...

D'emblée, disons qu'on ne peut rien comprendre à la situation actuelle sans revenir sur les traumatismes subis par les Russes depuis 1991 :
- ils appartenaient à une super-puissance qui s'effondra en quelques mois ;
- Boris Eltsine, voulant occidentaliser la Russie, l'a soumise à une thérapie de choc aux résultats décevants ;
- coup de force des 3 et 4 octobre 1993 ;
- victoire communiste aux élections de 1996 ;
- réélection difficile de Boris Eltsine en 1996 ;
- krach financier et économique de 1998 ;
- conflit tchétchène.
 A l'arrivée au pouvoir de Poutine, les Russes étaient aussi honteux et humiliés que les Napolitains en 2008 …

Peut-on se comprendre ?
Le malentendu entre Occidentaux et Russes, Natalia Narotchniskaïa l'exprime crûment dans un ouvrage récent, comme le dépit des Russes devant le dédain manifesté selon elle par les Occidentaux envers les Orthodoxes et les Russes. Elle remonte à la IVème croisade, à Custine, à Karl Marx, auteur de la formule : "La Russie, prison des peuples", aux propos racistes de Friedrich Engels. Pour elle, jamais la Russie, celle de la victoire contre les Turcs en 1878, celle de la guerre de Crimée, ou l'URSS, n'a jamais été reconnue comme faisant partie du concert européen. Elle fut utilisée en 1848 pour mater "le printemps des peuples", en 1914 comme "rouleau compresseur" contre l'Allemagne, comme chair à canon à Stalingrad. Mais à chaque fois nous l'aurions repoussée le plus à l'est possible : elle oublie Yalta au passage … Nous ne saurions pas gré aux Russes d'avoir renversé seuls et sans violence le régime soviétique, et nous ne cesserions de leur prodiguer des conseils pleins d'arrière-pensées. Elle nous accuse de vouloir piller les richesses russes, en prenant pour exemple Mikhaïl Khodorkovski, prêt à vendre 25% des actions de Youkos à Exxon-Mobil. Elle explique que le peuple russe a serré les rangs autour de Poutine qui lui a rendu sa dignité, restauré son prestige et suscité la crainte chez les ennemis de la Russie. Et elle conclue en nous demandant que l'on cesse de craindre la Russie qui, au rythme actuel de sa démographie, comptera 120 millions d'habitants en 2040, quand l'Inde et la Chine pèseront chacune 1,5 milliard d'habitants.

Rappel historique
C'est au XVIIème siècle que la Russie s'ouvre pour la première fois, et avec difficulté, aux influences occidentales : elle sort alors de l'occupation mongole, du temps des troubles (1598-1613), elle vient d'échapper à la conquête polonaise. En fait, les réticences face à l'occidentalisation resteront une constante de la politique russe, même après Pierre le Grand en 1700. Klioutchevski note : "A quoi l'Histoire destine la Russie, est-elle vouée à devenir la lumière de l'Orient, ou bien à ne rester que dans l'ombre de l'Occident ? ".
La Russie conserve, depuis le XVIIIème siècle, le syndrome de la puissance pauvre, parvenue à des résultats certains dans les domaines industriel et militaire, sans pour autant se rapprocher de la civilisation européenne ou occidentale et de son développement économique. Dès 1620, dans sa Chronique, le diacre Ivan Timophéev écrivit : "Les Russes se tournent le dos, regardant les uns vers l'Orient, les autres vers l'Occident". La Russie hésite toujours entre l'attrait pour l'Occident, le courant eurasiatique, qui voit son avenir en Asie, et les slavophiles, tentés par le retour à la Moscovie des origines, ce que Nicolas Ier a défini par le triptyque "orthodoxie, autocratie, identité nationale". Quand Soljenitsine prône une fusion entre Russie, Biélorussie et Ukraine, c'est bien le projet slavophile qu'il reprend. 
A partir de 1994, Boris Eltsine a voulu calquer en Russie le modèle occidental libéral. Les pommes de discorde se sont multipliées : Tchétchénie, Iran, Irak, Serbie, Kosovo. Dès 1996, le ministre Primakov ressortit la carte chinoise et fit entrer la Russie dans le groupe de Shanghai, devenu l'OCS, l'Organisation de Coopération de Shanghai, avec la Chine, le Kazakhstan, la Kirghizie et le Tadjikistan. Avec Vladimir Poutine, nous assistons à la victoire de la "realpolitik" et de l'intérêt national.

Le poids de la religion
Historiquement, les Tsars et l'église orthodoxe ont pratiqué une symphonie des rapports de l'Etat et de l'Eglise. Nikolaï Berdiaev écrivit : "Le christianisme fut adapté à l'autorité de César".
Sous le régime soviétique, la foi était l'expression de l'opposition au monopole idéologique du parti communiste.
Ce n'est que le 29 avril 1988 que Gorbatchev, rencontrant le patriarche Pimen, reconnaissait la liberté de conscience et la liberté religieuse. Il y eut bien entendu des remous, et le père Alessandro Men, un prédicateur très populaire, fut assassiné presque en même temps que le père Popiéluszko en Pologne.
Après la disparition de Pimen, le dernier patriarche soviétique, le métropolite de Saint Petersbourg fut élu sous le nom d'Alexis II.
D'emblée, il voulut une indépendance pleine et entière de l'Eglise à l'égard des autorités laïques et il refusa le statut d'Eglise d'Etat. Il rappela que, dans le passé, l'Eglise s'était retrouvée "veuve politique" à chaque changement de régime. En reconnaissance de l'aide apportée par les croyants d'autres pays pendant la dictature soviétique, Alexis II soutient l'oecuménisme. Il s'éleva contre ceux qui voient dans l'orthodoxie une idéologie nationale et contre la formule "L'Eglise sert la Russie", mais il est de plus en plus seul. En 1994, le synode des évêques russes s'est certes prononcé contre la participation du clergé à la lutte politique. Mais ses détracteurs, de plus en plus nombreux, sont des nostalgiques de la période durant laquelle l'URSS fut le plus grand empire du monde. Autour de Ioann Snytchev, ancien métropolite de Saint Petersbourg, et de Kirill, métropolite de Smolensk et de Kaliningrad, ils voient dans la liberté et les droits de l'homme "la cause première de tous les maux de l'Histoire". Pour eux, "le pouvoir profane et le pouvoir sacerdotal se désignent mutuellement comme le corps et l'âme et sont nécessaires pour l'organisation de l'Etat exactement comme l'âme et le corps le sont pour les êtres vivants".  
Si Alexis II a tenté sans relâche de promouvoir la négociation en Tchétchénie, les évêques se sont alignés sur le gouvernement, comme autrefois. En février 1995, ils ont proclamé "le caractère sacré du service militaire". Le synode a créé un  "département pour la coopération avec les forces armées et de maintien de l'ordre". Ce département édite une revue, Pobeda (Victoire). Trois citations :
- La séparation de l'Eglise et de l'Etat est sans fondement juridique ;
- Les missionnaires venus de l'étranger font de l'espionnage ;
- La prise de Paris, il y a 190 ans marquait l'apothéose, l'exploit spirituel et moral des soldats russes. Maintenant les héritiers de la vieille Europe occidentale, ceux-là mêmes qui ont vendu le Christ, créent un nouveau droit international du troisième millénaire. Que devons-nous faire ? Il n'est pas exclu que nous devions de nouveau prendre Paris et sauver ainsi la civilisation des conséquences de la mondialisation".

En janvier 2008, un gros volume de 850 pages est paru en librairie à Moscou et à Saint Petersbourg. Le métropolite Kirill a rencontré les auteurs et il a annoncé que "ce document présentait un  apport important à l'autodétermination conceptuelle et politique de la Russie". Quelques citations :
- L'objectif proposé est d'aboutir à des réseaux de nature impériale, destinés à remplacer le monde soviétique aujourd'hui disparu dans la ligne des meilleures traditions de la Sainte Russie, du vieil empire russe et des conquêtes soviétiques, c'est à dire sur la base d'une "nation super-nationale russe" ;
- Les quatre valeurs profondément russes sont l'orthodoxie, la monarchie, l'empire et le messianisme. La fidélité à l'orthodoxie chrétienne est synonyme de fidélité à la nation. L'Etat doit entrer dans l'océan spirituel de l'orthodoxie ; 
- Nous avons besoin de répression à une vaste échelle. Seule la répression est susceptible de reconstruire le système organique des statuts sociaux … Quand nous parlons de répression, nous ne pensons pas nécessairement aux méthodes utilisées par Staline ou Ivan le Terrible ;
- Le principe de la priorité donnée aux droits de l'homme comme élément essentiel des normes de la société occidentale doit être rejeté ;
A plusieurs reprises, les auteurs font appel "à l'expérience des deux derniers empereurs russes et de Staline".

En conclusion du livre, l'application de cette doctrine ouvre les perspectives suivantes : "En un demi-siècle, la Russie deviendra une superpuissance … L'Europe sombrera dans une profonde décadence, et les Etats-Unis pourront perdre leur unité … Nous gouvernerons la planète avec les Chinois, les Indiens et les Musulmans. Et si la Chine se disloque … "

J'ai tenu à citer ces textes qui reflètent les idées d'une partie non négligeable de l'actuelle élite (nomenclatura) ecclésiastique, militaire et politique. En dépit de l'oubli des problèmes démographiques, il est difficile de savoir s'il s'agit uniquement de la nostalgie du bon vieux temps (starina) ou d'une version modernisée du "Que faut-il faire" de Lénine …
En tous cas, l'idée, reprise depuis 1910 et dans le livre blanc sur la défense de 2008, que la guerre est impossible en Europe, mériterait quelques "bémols". Peut-on exclure que la Russie veuille, dans quelques années, si les circonstances s'y prêtent, récupérer la partie orientale de l'Ukraine ou tout ou partie des pays baltes ?

L'économie
Sous la présidence d'Eltsine, il y eut une privatisation sauvage des biens légués par l'URSS : en 1994, 10% des Russes concentraient 65% des revenus du pays, tandis que les 10% les plus pauvres ne recueillaient que 2,5% de la richesse du nationale. L'espérance de vie diminue, l'alcoolisme fait des ravages et la démographie est la pire d'Europe.
Paradoxalement, la crise financière de 1998 fut le début de la renaissance de la Russie. L'arrivée au poste de 1er ministre d'Evguenny Primakov le 1° septembre marqua la fin du libéralisme à tout va. Grâce à une dévaluation bien conduite, l'économie redémarra au dernier trimestre de 1998. En 1999, la croissance fut de 5% : depuis, la croissance est régulière même si la Russie n'a pas encore récupéré le niveau industriel de l'URSS de 1990 ; son PIB est déjà supérieur à celui de l'URSS de 1990.
Dès sa prise de pouvoir, Vladimir Poutine a voulu rétablir l'économie russe, en récupérant les revenus des hydrocarbures et en recourrant au capitalisme d'Etat. Lors du 10ème anniversaire de Gazprom, Poutine déclara : "Gazprom est un instrument contribuant  à rétablir l'influence économique et politique de la Russie  dans le monde". L'objectif de Poutine et de Medvedev est d'amener la Russie en 2020 parmi les cinq économies les plus développées du monde. En 2007, ses exportations ont crû de 20% et ses importations de 50%, car presque tout est importé. En 2008, la Russie a encaissé 650 millions d'euros par jour grâce à ses exportations d'hydrocarbures et elle dispose de la 3° réserve d'or et de devises de la planète.

En 2007, face à la carence des investisseurs privés, qui ne pensent qu'au court terme, Poutine a créé 9 sociétés détenues à 100% par l'Etat. Leur statut leur permet de mener des projets avec des investisseurs privés, de lever des fonds en bourse, d'acheter et de vendre des actifs. Elles reçoivent des actifs et des fonds de l'Etat : 33 milliards de dollars ont été prévus.
Leurs champs d'action :
- Rosatom : activités nucléaires civiles et militaires ;
- Rostechnologies : armement et technologie de pointe ;
- Olympstroi : aménagement du site de Sotchi pour les jeux olympiques de 2014 ;
- Posnanotech : les nano-technologies ;
- Fondation pour les services communaux : amélioration de l'habitat ;
- Banque pour le développement : financement de projets en Russie et à l'étranger ;
- OSK : regroupement des chantiers navals civils et militaires ;
- OAK : regroupement des entreprises de l'aéronautique civile et militaire ;
- Agence pour l'assurance des dépôts bancaires : éviter les catastrophes de 1997/1998.

Les banques russes ont évité les prises de risques des banques occidentales et elles n'ont donc pas subi les contrecoup des "subprimes". En fait, les banques russes ont moins de pouvoir et de ressources que les grandes entreprises comme Gazprom, Rosneft ou Rosoboron Export.
Grâce à sa saine gestion, la Russie dispose de fonds souverains et elle peut mener des actions au plan international. Des coopérations avec des entreprises étrangères sont possibles, comme le montre l'exemple de Gazprom et de Total pour l'exploitation du champs pétrolifère de Shtojkman, ou celui de Renault et d'Avtovaz.
Déjà, des firmes russes contrôlent 60 % de l'économie ukrainienne. Elles s'implantent aux pays baltes, en Biélorussie, en Asie centrale, au Caucase. Les producteurs d'aluminium RusAl & Sual sont des majors au plan mondial.

Le régime actuel et sa politique
La constitution adoptée en 1993, largement inspirée de la constitution française, donne des pouvoirs très importants au président, et elle laisse à la Douma un rôle décoratif.
Depuis l'effondrement de l'URSS, la Russie avait pris acte de décisions qui ne pouvaient que l'inquiéter :
- élargissement de l'OTAN à l'ensemble des pays de l'Est et aux pays baltes, morceaux de l'ex-URSS ;
- changement apporté par cet élargissement au traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE) ;
- abandon par les Etats-Unis du traité ABM.
Pendant ce temps, Poutine  évacuait ses bases à Cuba et au Vietnam, et il acceptait, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, l'installation de bases américaines en Asie centrale. De plus, il accordait un droit de transit dans l'espace aérien russe et un droit d'escale aux avions de l'OTAN.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que ces gages de bonne volonté ne furent pas payés de retour. Le discours de Dick Cheney à Vinius le 4 mai 2006 fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Poutine haussa le ton dès l'annonce de l'installation de radars et de missiles en Pologne et République Tchèque, puis lors de l'indépendance du Kosovo. De même, il aligna les prix du gaz et du pétrole exporté chez les anciens satellites sur les cours internationaux.
La Russie veut désormais être respectée et redevenir une grande puissance.

Dès le 14 février 2008, Poutine déclara : "Les décisions qui sont de la responsabilité d'un seul relèvent du Président, mais le sommet du pouvoir exécutif, c'est le gouvernement". Cela dit, l'élite actuelle qui dirige la Russie émane en grande partie de l'armée, de la police et des services secrets. Quand Poutine a décidé de ne pas se représenter pour un 3° mandat, on pouvait craindre une lutte à mort entre ces trois clans. C'est pour cela que Poutine lui-même a choisi un successeur neutre par rapport aux trois corps, pour maintenir un équilibre entre eux. Poutine a pris soin de déclarer : "Chercher à voir en quoi la politique du nouveau président se distinguera de celle de l'ancien sera peine perdue". Poutine a éliminé les tendances centrifuges, qu'il s'agisse de l'économie avec l'affaire Khodorkovski, ou de la politique. L'Etat contrôle désormais les principaux médias et il a joué sur l'ambition des élites héritées de l'URSS : après avoir fait allégeance, 80 % des chefs de régions ont gardé leur statut, comme la plupart des oligarques, à l'exception de Khodorkovski, Goussinski Bezerovski. Le pays est remis en ordre, Medvedev maintiendra le cap avec un style différent, mais toujours pour rendre à la Russie son statut de grande puissance.
La loi électorale ne permet la représentation des partis que s'ils obtiennent au moins 7 % des voix. L'objectif de Poutine et Medvedev est de parvenir au bipartisme. Deux partis ont été créé par le Kremlin pour contrôler l'espace politique : "Russie unie", plutôt libéral et "Russie juste", de tendance social-démocrate.
En 2005, Poutine a fixé 4 priorités : santé, éducation, logement, industrie agroalimentaire.
En 2008, Dimitri Medvedev a étendu ces priorités : renforcement des institutions, développement d'une économie fondée sur l'innovation, renforcement de l'investissement et des infrastructures.
Remarquons en passant que le découpage administratif coïncide avec celui des régions militaires.
L'idéologue du Kremlin , Vladislav Sourkov, présente la Russie comme une "démocratie souveraine", ce qui implique que l'autoritarisme de Poutine et les imperfections que nous relevons sont adaptés à la société russe, qui veut retrouver son statut de puissance d'autrefois. Et qu'il existe d'autre modèles que la démocratie occidentale. 
Le plus important succès de la Russie, c'est l'établissement de relations cordiales avec la Chine, l'Inde, et avec son hinterland d'Asie centrale.

La politique russe envers l'Europe consiste à affaiblir l'Union Européenne et à empêcher l'élaboration d'une politique européenne commune. A travers 27 contentieux - Pays baltes, viande polonaise, tensions sur le pétrole et le gaz, affaire Litvinenko , le Kosovo … etc. - Moscou tient à maintenir les Européens divisés.
Sans que cela soit écrit, la Russie se veut la protectrice des orthodoxes et des Slaves. Elle est donc très intéressée par les problèmes de l'ex-Yougoslavie, de l'Arménie, de la Grèce, du Caucase, de la Moldavie, de Chypre et de ses immigrés en Israël.
Pour la Russie, l'installation de bases et de troupes occidentales à sa périphérie est une menace et une  préoccupation permanente. En dépit de la présence d'un ambassadeur russe à l'OTAN, la Russie croit que le bouclier anti-missiles déployé en Pologne et en république tchèque est d'abord dirigé contre elle. En représailles, elle a suspendu l'application du traité relatif aux forces conventionnelles en Europe (TFCE)

Démographie
La Russie connaît un effondrement démographique depuis 20 ans, dont la déliquescence du système de santé est largement responsable : le nombre de naissances a été divisé par deux, et le nombre de décès a augmenté de 50%, ce qui est unique dans le monde développé. Le taux de fécondité russe, 1,3 ou 1,4 enfant par femme est comparable à ceux de plusieurs pays européens, Grèce, Italie, Espagne. Mais les ambitions russes sont incompatibles avec la diminution de sa population et le fait qu'elle se concentre à l'ouest de l'Oural. Notons le dynamisme démographique des républiques ou territoires musulmans : la Tchétchénie, qui a récupéré le nombre d'habitants d'avant 2000,  et l'accroissement naturel  des petites républiques du Caucase, Daghestan et Ingouchie, Ossétie du Nord, Kabardino-Balkarie. Les causes de cette situation sont connues : retard de la procréation, avec un ou deux enfants par ménage. Beaucoup de naissances ont lieu hors mariage. Par ailleurs, la crise du système de santé publique s'est aggravée depuis les années 1990. D'abord, la mortalité infantile est le double de celui de la France. La prévention a disparu et les comportements à risque, notamment l'alcool et SIDA ont abouti à la chute de l'espérance de vie des hommes à 58 ans et des femmes à 72 ans.
Ce n'est que depuis le 10 mai 2006, dans un message du Président à l'assemblée fédérale, que les problèmes démographiques ont été pris en compte. Un congé parental d'une durée de 18 mois est accordé, avec 40% du salaire. Une allocation de 1 500 roubles est attribuée pour le premier enfant, 3 000 pour le second et les suivants. Une prime de maternité de 8 000 roubles, le remboursement des frais médicaux de la grossesse, des aides pour l'éducation des enfants sont aussi prévus : un capital maternel de 250 000 roubles est attribué à la naissance du deuxième enfant, mais il ne peut être perçu en liquide et doit être réservé aux études des enfants ou à l'amélioration du logement ou à l'épargne-retraite.
Ces chiffres ne doivent pas faire illusion : en 2007, le revenu moyen monétaire était de
125 000 roubles ; le minimum vital était de 1800 roubles et l'euro valait environ 35 roubles.
En fait, le problème démographique russe n'est pas simple. Outre la faible fécondité féminine, la mortalité, les migrations non-maîtrisées et la mauvaise répartition de la population sur le territoire national rendent encore plus délicates toutes les solutions possibles. En dépit des efforts de Poutine, si la situation démographique ne se redresse pas rapidement, on peut craindre que la Russie ne sorte de l'Histoire, comme le reste de l'Europe …

Pourquoi Poutine ?
A partir de 1917, la Russie et l'URSS furent dirigées par des autocrates âgés, portés sur la boisson,  valétudinaires, s'accrochant au pouvoir jusqu'à leur mort. Le clan de Brejnev, particulièrement corrompu, s'opposait au clan du KGB, dirigé par Iouri Andropov, inquiet de voir l'URSS perdre pied dans la course technologique menée par les Etats-Unis, et désireux de mettre en place des équipes de dirigeants modernes, moralement sains, capables de faire évoluer l'URSS. Poutine est clairement l'héritier d'Andropov et de ceux qui voulurent la "perestroïka". Le succès de Poutine s'explique d'abord par son image de dirigeant jeune, sportif, parlant un russe impeccable. Il a rendu sa dignité au pays, il a conduit un redressement spectaculaire. Il a évité l'éclatement du pays et consolidé le pouvoir central, il a restauré le pouvoir d'achat. Et ce dirigeant, après deux mandats successifs, a su se retirer au profit d'un homme plus jeune que lui. Oui, il est issu du KGB, dont Madame Carrère d'Encausse rappelait qu'il fut l'ENA de l'URSS … Cela dit, le KGB, devenu FSB, n'est plus hégémonique en Russie : Medvedev est un juriste qui n'a jamais servi dans les services secrets.
Manifestement Poutine a voulu restaurer le pouvoir régulateur de l'Etat. Il a refusé la décomposition de la Russie et il a pris des mesures brutales en Tchétchénie. Il a rejeté la corruption et la soumission aux pouvoirs étrangers acceptés par les oligarques. Il a remis sur pied la sécurité sociale, le paiement des pensions et des impôts, le chauffage en hiver à des prix abordables par tous, il a relancé l'industrie et il redonné du prestige international à la Russie. Oui, il a institué une tyrannie au sens grec du terme, c'est à dire un pouvoir absolu soutenu par une majorité du peuple russe et dirigée contre l'oligarchie héritière d'Eltsine : cela ne mérite-t-il pas notre compréhension ?
Les Russes ne comprennent pas la défiance que nous manifestons à leur égard et la complaisance que nous montrons envers la Chine, dont le système totalitaire est intact.
Les Russes voudraient que nous ayons  autant de compréhension envers eux qu'envers les Chinois. Est-ce possible ?


Bibliographie
- Alexandre Avdeev, La Russie face aux problèmes démographiques (Géopolitique, mars 2008), p.77-82
- Adolphe de Custine, La Russie en 1839, Paris 1843
- Alain Guillaume et Alla Lazareva, Gazprom le nouvel empire (Editions Les petits matins, 2008)
- Arnaud Kalika, L'empire aliéné. le système de pouvoir russe (Ed. CNRS, 2008)
- Vassili Ossipovitch Klioutchevski, Cours d'histoire de la Russie, 1904-1918
- Anatoly Krassikov, La religion en Russie, facteur de paix ou de guerre ? (Géopolitique, mars 2008),   
- N. Lapina et A. Tchirikova, Les réformes de Poutine et le potentiel d'influence des élites régionales,  (Moscou, 2004, Institut de sociologie, Académie des sciences de Russie), 146 p. et
     Le centre fédéral et le pouvoir régional, influence sur la politique sociale de la Russie contemporaine, (Moscou, 2007, Institut de sociologie, Académie des sciences de Russie), 107 p.
- L. Mandeville, Russie, retour en force dans l'ex-empire (Politique internationale, printemps 2004), p.249-277 
- Lorraine Millot, La Russie nouvelle (Actes Sud, 2008)
- Natalia Narotchnitskaïa , Que reste-t-il de notre victoire ? (Ed. des Syrtes, 2008)
- Jean Radvanyi, La nouvelle Russie (Armand Colin, 2007)
- Olivier Ravanbello, L'oeil de moscou (Ed du toucan, 2008) et La Russie nouvelle (Actes Sud, 2008)
- Jean-Robert Raviot, Qui dirige la Russie ? (Ed. Lignes de repère, 2007)
- Anne de Tinguy, L'ambition de la grandeur, une illusion (Ceri autrement, 2008)
- Gabriel Wackermann, La Russie, approche géographique (Ed Ellipse, 2007)
- Thierry Wolton, Le KGB au pouvoir (Buchet-Gastel, 2008)
- François-Georges Dreyfus, Une Histoire de la Russie (Ed. de Fallois, 2008)
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Pour une hygiène de la polémique

(...) (site endommagé en 2013)
... Il se trouve au centre d'une polémique qui a commencé alors que je n'étais déjà plus en France. Je ne parlerai donc pas du livre, mais de ce que j'ai perçu de la polémique à son propos. Je poserai seulement quelques principes.

Le problème de l'homme médiatique
L'origine de la polémique n'est pas un livre, mais un article de journal. Le problème n'est pas celui du savant, mais celui de l'homme médiatique.
Celui-ci vit de polémiques. Elles lui permettent de créer l'événement. C'est plus facile que de chercher à comprendre les événements réels. Pour sa pensée binaire, tout doit être noir ou blanc. L'histoire, comme la philosophie, peint "gris sur gris". Quand un historien dit que ce que l'on croyait gris foncé est en fait gris clair, l'homme médiatique traduit : ce que l'on croyait noir est en fait blanc. Quand un historien fait un peu plus de lumière sur un personnage peu connu, l'homme médiatique traduit : il révèle enfin ce que l'on avait toujours ignoré. C'est d'autant plus drôle que ce "on" qui se serait si lourdement trompé, ce "on" ignorant, ce n'est autre que lui-même.

Quelques règles
On serait donc bien venu :
(a) De ne pas tout mélanger. Et d'abord, de ne pas confondre trois choses : (1) l'islam, religion du Coran, (2) l'Islam, civilisation vieille de quatorze siècles et (3) l'Islam, ensemble des musulmans d'aujourd'hui.
(b) De ne pas brandir à tout bout de champ la notion imbécile d' "islamophobie". Elle ne sert qu'à empêcher la distinction élémentaire que je rappelle. On peut penser du Coran et de Mahomet ce que l'on veut ; cela ne permet pas de porter un jugement sur une civilisation tout entière, encore moins sur des personnes.
(c) De ne pas dire n'importe quoi, par exemple que l'Islam (toutes significations confondues) aurait tout apporté à l'Europe : la philosophie, la science, et pendant qu'on y est, la rationalité. Comme si l'on pouvait transporter une attitude d'esprit comme une marchandise !
(d) De ne pas mélanger le débat entre savants et les accusations politiques d'actualité.
(e) De s'interdire les insultes, et même les lourdes plaisanteries.

Que dire alors ?
Je reprendrai ici quelques résultats, évidemment provisoires, de mon livre Au moyen du Moyen Âge (1).
La contribution de la civilisation islamique à celle de l'Europe est réelle, mais moins exclusive que ce que voudraient nous faire croire certains incompétents. La transmission directe à partir de Byzance est peut-être plus importante qu'on ne l'a pensé. Un mince filet de savoir grec, venu d'Irlande ou du monde byzantin, a continué à irriguer l'Europe. On a traduit Aristote à peu près en même temps de l'arabe, surtout en Espagne, et directement du grec, surtout en Italie.
Il faut distinguer du côté de l'émetteur : l'islam religion est autre chose que l'Islam civilisation. Celle-ci a été rendue possible par l'unification du Moyen-Orient : politique sous le pouvoir des Califes et linguistique au profit de l'arabe. Elle a été construite autant par les chrétiens, juifs ou sabéens du Moyen-Orient, et par les zoroastriens ou manichéens d'Iran, que par les musulmans. Ainsi, les traducteurs qui ont transmis l'héritage grec à Bagdad étaient presque tous chrétiens.
L'islam comme religion n'a pas apporté grand'chose à l'Europe. Celle-ci n'a connu le Coran que très tard : la première traduction latine, faite à Tolède au XIIie siècle, n'a à peu près pas circulé avant d'être imprimée tard dans le XVIe siècle. Le premier examen critique du Coran est l'oeuvre de Nicolas de Cuse, au XVe siècle. Parmi les traditions sur Mahomet (hadith), seul le récit merveilleux du "voyage nocturne" au ciel (Scala Machumeti) est passé en Europe. La théologie apologétique (Kalâm) musulmane, connue surtout par la réfutation de Maïmonide, a fourni au continuisme d'Aristote une alternative atomiste qui a été exploitée par certains nominalistes, puis par Malebranche et Berkeley.

Il y a des mathématiques (ou de la médecine, de l'alchimie, etc.) arabes en ce sens que des oeuvres mathématiques ont été composées dans cette langue. Mais il n'y a pas de mathématiques musulmanes, pas plus qu'il n'y a une botanique juive ou une médecine chrétienne. Il y a des gens de diverses confessions qui se sont occupés de diverses sciences. Même pour la philosophie, je préférerais parler d'un usage chrétien, juif ou musulman de la philosophie plutôt que de philosophie chrétienne, juive ou musulmane.
Sont venues de l'Islam comme civilisation deux sortes de biens culturels. D'abord, ceux qui ont transité par lui. Ainsi les chiffres dits "arabes", venus des Indes. Ou encore, ce qui des oeuvres d'Aristote fut traduit à Tolède.
Est venue aussi de l'Islam la contribution originale par laquelle il prolongeait l'héritage grec. Ainsi, en mathématiques (y compris l'astronomie), en médecine, ou encore en philosophie, avant tout Avicenne, qui me semble être le plus original.
Il faut distinguer aussi la nature de la marchandise : le passage par l'arabe n'a concerné que le savoir grec en mathématiques, médecine, pharmacopée, etc. En philosophie, seul Aristote et ses commentateurs, avec quelques apocryphes néoplatoniciens, ont transité par l'arabe. La littérature grecque, la poésie épique, lyrique, dramatique, l'histoire, et, en philosophie, Platon et Plotin, sont passés directement de Constantinople à l'Europe, à partir du XVe siècle.
Il faut enfin cesser de se représenter la transmission du savoir comme celle d'un liquide qui coulerait spontanément d'un niveau supérieur à un niveau inférieur. Le récepteur doit, pour pouvoir s'approprier le savoir, s'en être d'abord rendu capable. L'Europe a effectué, à partir du XIe siècle, un énorme travail sur soi, à partir de ses ressources propres. Elle a connu une première renaissance, juridique, littéraire, et philosophique, avec les "moyens du bord". C'est ce qui lui a permis de ressentir le besoin du savoir grec, d'aller le chercher là où il était, et de le recevoir de façon féconde.
Excuses au lecteur endormi.
Si mon lecteur n'est pas encore mort d'ennui, je terminerai en disant que, effectivement, quand on essaie d'être un peu précis et un peu nuancé, on est beaucoup plus plat que quand on fait dans le sensationnel en assénant des sottises bien tranchées.
Paru dans La Nef  n°194 de Juin 2008
Publié en italien dans le quotidien Il Foglio du 16 mai 2008


(1) Au moyen du Moyen Âge. Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam (Éditions de la Transparence, 2006)

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 Pour la protection de l'enfance


L'idée de créer l'association 'pour la protection de l'enfance' est née à l'occasion de l'élection présidentielle lorsque j'ai entendu la plupart des candidats céder aux sirènes des lobbys gays. Le sujet de l'homoparentalité était devenu central alors qu'il ne touche qu'une partie infime de la population. Pire, toute personne qui osait s'affirmer contre était taxée d'homophobie.

Je suis alors allée rencontrer des personnes de toutes confessions, ainsi que des professionnels (médecins, psychologues, psychiatres, … etc. et j'ai pu constater qu'ils étaient tous ou presque opposés à cette idéologie.
Il m'a semblé important de rendre plus visibles les initiatives et prises de position des personnes défavorables à l'homoparentalité.

Comment combattre une évolution qui peut paraître irréversible ?
Il me semble tout d'abord qu'il ne faut pas céder à l'intimidation. Les lobbys gays sont très sûrs d'eux et laissent entendre qu'ils ont déjà gagné. Ils cherchent à tuer dans l'oeuf toutes les initiatives en criant à la discrimination. Pour les contrer, il faut se placer du côté de la défense de l'enfant. C'est ce dernier qui est discriminé : des adultes, au nom d'une soi-disant égalité, décideraient de le priver, de façon arbitraire et sans le consulter, d'un père ou d'une mère. Nous ne parlons pas de l'homosexualité, nous parlons de la défense du plus vulnérable, l'enfant. Nous sommes majoritaires. Il n'y a aucune raison de se laisser imposer des lois par des minorités. Il faut donc expliquer et convaincre les pouvoirs publics de la justesse de nos analyses.
En outre, il s'agit là d'une loi naturelle qui dépasse les confessions religieuses et je m'insurge contre ceux qui disent que c'est le sens de l'histoire et que c'est inéluctable. Dire cela, c'est se donner une excuse pour ne rien faire. C'est nous qui faisons l'Histoire. Nous ne sommes pas obligés de laisser les autres la faire à notre place.

www.protection-enfance.fr
 

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Homoparentalité, sexes et idéologies

(...)
est très grave pour les enfants, mais elle est très grave aussi pour la société toute entière, en raison de deux idéologies pernicieuses pour la cohésion et l'harmonie sociales qui sous-tendent ce mouvement pro-homoparentalité : la théorie du "gender" et ce que l'on appelle aujourd'hui la "deep ecology", sorte d'écologie naturaliste venue d'Angleterre. La théorie du "gender" est très soutenue par la Commission Population de l'ONU et par le Parlement européen. Elle gagne énormément de terrain. Elle apparaît dans les années 70 aux USA avec la féministe Judith Butler ; ses livres ont été traduits en France en 2005. Pourquoi ce succès ? Parce que le féminisme, à bout de souffle, y trouve un second élan. La revendication de l'galité des sexes, de la parité, suppose une différence entre les sexes. Qui dit différence dit inégalité, qui dit inégalité dit soumission de la femme à l'homme, selon les féministes. Le mariage institutionnalisant cette soumission, il faut supprimer le mariage dit classique.
Pour en revenir aux théoriciens du "gender", ils pensent, comme Simone de Beauvoir, qu'"on ne naît pas femme, on le devient". On naît "neutre" et c'est la société qui impose à chaque homme d'être homme parce qu'il a un sexe masculin et à chaque femme d'être femme parce qu'elle a un sexe féminin, avec toutes les inégalités que cela implique.

L'être humain possède un corps et un esprit, mais le sexe de ce corps n'a d'influence ni sur l'identité, ni sur la construction de la personnalité. En fait, le genre masculin et le genre féminin n'existeraient pas, ils ne seraient que des orientations sexuelles, lesquelles seraient librement choisies par chaque individu.
Cela paraît défier l'évidence. Et pourtant cette théorie gagne beaucoup de terrain. Ainsi, en mars 2007, en Espagne, est passée la loi dite "de l'identité du genre" qui permet à chaque individu de changer de sexe et de l'inscrire sur son état civil, sans passer par une opération chirurgicale. Sur les livrets de famille espagnols, vous n'avez plus les mentions "le père" et "la mère", mais "parent 1" et "parent 2". Cette théorie du "gender" n'est donc pas quelque chose d'abstrait ; elle commence à s'incarner dans les institutions nationales.

La seconde idéologie est encore plus absurde, c'est celle de la "deep écology". Le terme a été inventé en 1973 par le norvégien, Harn Naess. Il s'agit d'un mouvement écologiste qui sacralise la nature, Gaia, l'homme n'étant qu'une composante de cette entité. La nature n'est pas au service de l'homme, mais l'homme est au service de la nature. Cette idéologie considère que l'homme n'est pas supérieur à la nature, mais qu'il peut devenir son principal prédateur. Si les hommes deviennent trop nombreux, ils représentent un danger pour la nature, il faut donc supprimer les hommes ! C'est un peu la théorie du Commandant Cousteau poussée jusqu'à l'absurde. Le plus acharné de ces théoriciens est aujourd'hui l'anglais James Lovelock qui considère que la population humaine mondiale ne devrait pas dépasser les 500 millions.
Il existe en Angleterre un club de réflexion environnementaliste, l'Optimum Population Trust, qui envisage l'être humain en fonction de sa nuisance environnementale : "chaque nouvelle naissance en Grande-Bretagne engendre 160 fois plus de dégâts environnementaux qu'une naissance en Ethiopie et 35 fois plus qu'au Bengladesh", a-t-il officiellement estimé, estimation relayée dans de nombreux médias français. Cette  idéologie gagne du terrain en France où l'on entend de plus en plus fréquemment que l'homme est nuisible pour la nature.

L'homoparentalité et l'homosexualité étant une façon évidente de réduire le nombre des naissances, elles vont, de fait, dans le même sens que toutes les théories malthusiennes, dont la plus virulente est aujourd'hui la "deep ecology", laquelle suscite chez nos compatriotes de plus en plus d'intérêt en raison de l'inquiétude engendrée par les dérèglements climatiques. 
Dans les années 80, le sida fait des ravages. Les principales victimes en sont les homosexuels. Ils commencent alors à s'organiser pour réclamer des mesures visant à les protéger : c'est alors qu'apparaissent réellement les premiers signes communautaristes homosexuels. Peu à peu, la pression exercée sur les pouvoirs publics en matière de protection des homosexuels se renforce. En mai 1990, le sénateur de l'Essonne, Jean-Luc Mélenchon, dépose le premier projet de "partenariat civil".

La première revendication du Partenariat civil, qui ressemblait à un Pacs, remonte à 1990. Le véritable lobbying a commencé en 1992, et à partir de ce moment-là les revendications se sont succédées. La première Gay Pride en 1996 a réclamé, non pas vraiment le mariage, mais une sorte d'union officielle qui s'y apparentait. Le Pacs est voté en 1999.
Avec le Pacs, les militants homosexuels s'organisent, ils créent l'Inter GLBT qui réunit 68 associations, l'Inter Gay Lesbian, Bi & Trans. Les revendications sont assez violentes. En 2004, le processus s'accélère avec  "l'affaire Sébastien Nouchet", jeune homme homosexuel, qui tente de mettre fin à ses jours en s'immolant par le feu. Il est bien heureusement sauvé mais sa tentative de suicide est camouflée en agression homosexuelle. Avant même toute vérification (alors que ce malheureux jeune homme avait déjà tenté de mettre fin à ses jours de nombreuses fois), Jacques Chirac, alors Président de la République et Dominique Perben, Garde des Sceaux, font part de leur indignation et l'émoi est national.

Les militants surfent sur cet évènement tragique en instrumentalisant ce pauvre Sébastien Nouchet et publient un manifeste contre l'homophobie qu'ils font signer par de nombreuses personnalités politiques et intellectuelles, qui débouche sur la loi sur l'homophobie votée en 2004. Cette loi a pratiquement gelé le débat puisqu'il est devenu illégal de faire référence à une quelconque différence entre un homosexuel et un hétérosexuel sous peine d'être accusé de faire de la discrimination homophobe. Ainsi le simple terme d'homoparentalité pourrait-il un jour être considéré comme homophobe ; l'homoparentalité soulignant qu'il y a une "hétéroparentalité" et donc une différence entre les deux, ce qui est discriminatoire !
Il faut savoir que de très nombreux homosexuels sont contre ce lobby et qu'ils se sentent récupérés. Avant de créer le site de l'association pour la protection de l'enfance, je suis allée rencontrer de nombreux homosexuels pour leur faire part de mon projet. J'ai été vraiment surprise car ce projet a été favorablement accueilli ! Les homosexuels que j'ai rencontrés ne se sentent absolument pas représentés par ce lobby qui veut absolument les récupérer et est même souvent assez violent envers ceux qui veulent vivre discrètement sans faire de leur homosexualité leur caractéristique principale et qui ne souhaitent pas faire leur "coming out".
Ce qu'ils réclament la plupart du temps, c'est le droit à l'indifférence. Ils désirent qu'on les laisse vivre ce qu'ils ont à vivre, qu'on leur fiche tout simplement la paix.

Les associations militantes homosexuelles sont très divisées dans leurs stratégies. Il y a les associations telles que Gay Lib, mouvement associé à l'UMP, dont les thèses ont la sympathie de Nicolas Sarkozy ; leur stratégie est celle des petits pas, doucement mais sûrement. Leur but, c'est l’adoption, mais ils veulent y aller doucement ; d'abord le statut du beau-parent, puis le contrat d'union civile reconnu en mairie, lequel se transformera en mariage et aboutira à l'adoption. Les membres de Gay Lib savent que Nicolas Sarkozy est sensible à leurs thèses, c'est la raison pour laquelle ils estiment avoir le temps d'y aller en douceur, sans braquer l'opinion. D'où la multiplication des sondages, des émissions télé pour préparer les esprits.
D'autres associations, membres de l'inter GLBT, sont beaucoup plus virulentes et déterminées à aller le plus vite possible ; c'est le tout ou rien. Ils ont beaucoup de violence dans leur propos.
La stratégie des "petits pas" s'incarne actuellement dans deux projets de loi : le statut du beau-parent et le Contrat d'Union Civile. Le statut du beau parent est actuellement à l'étude dans les cabinets ministériels.
Le danger est donc imminent.

Le statut du beau-parent est présenté comme correspondant à un besoin des familles dites "recomposées". En réalité, ce sont les militants gays qui sont "montés au front" sur ce sujet. Ce qui prouve bien, encore une fois, que le problème est idéologique. Non seulement les militants gays parlent au nom des homosexuels, alors qu'ils ne sont pas représentatifs, mais à présent ils entendent parler au nom des couples hétérosexuels et des familles recomposées. Ce projet inquiète beaucoup des représentants de nombreuses familles recomposées, dont, par exemple, l'association SOS-Papa. Celle-ci a été créée par des pères divorcés pour réhabiliter leur rôle, car, après une rupture douloureuse, et dans le cas où le parent qui a la garde de l'enfant se remarie, l'autre parent, généralement le père, a de moins en moins de contact avec ses enfants. De plus, pour les enfants des familles recomposées, le statut de "beau-parent" est dangereux. Pourquoi ? Parce qu'il va créer un conflit d'intérêt ; le parent, qui n'a pas la garde de l'enfant, étant de plus en plus écarté, le fait de donner un statut juridique au "beau-parent" va engendrer un antagonisme entre ces deux détenteurs de l'autorité. Et que va-t-on faire s'il y a remariages successifs ? On enlève l'autorité parentale pour la donner au deuxième, puis au troisième ? Il n'y a en fait aucune cohérence, et surtout aucun souci de l'intérêt de l'enfant dans ces autorités parentales successives.

Enfin, ce "statut du beau-parent" est inutile.
Tout d'abord, concernant la vie quotidienne des enfants, tous les parents ont déjà la possibilité de donner à un tiers l'autorisation d'accomplir certains actes relatifs à leurs enfants. En effet, dans certaines situations (vacances, sorties de classe, hospitalisation, etc.), une autorisation personnelle rédigée par l'un des deux parents permet à un tiers d'agir.
D'autre part, d'un point de vue juridique, une loi existe déjà pour régler les problèmes qui peuvent se poser dans les familles recomposées : c'est la loi du 4 mars 2002 sur la coparentalité. Le juge aux affaires familiales peut organiser, pour les besoins d'éducation de l'enfant et avec l'accord des parents,  le partage de l'exercice de l'autorité parentale (article 377-1 du Code civil). Grâce à cette mesure, le tiers est en droit d'exercer les actes quotidiens de surveillance et d'éducation de l'enfant. En ce qui concerne les homosexuels, la question de savoir si ce partage de l'autorité parentale avec un tiers peut s'opérer au sein d'un couple homosexuel a déjà été posée à la Cour de cassation, laquelle a accepté, dans un arrêt du 24 février 2006, que l'autorité parentale puisse être partagée entre la mère et la compagne homosexuelle de celle-ci, considérant que l'intérêt supérieur des enfants peut justifier que l'autorité parentale soit partagée entre une mère et sa compagne.
L'on peut ainsi constater qu'il s'agit d'un problème idéologique car les problèmes que ces nouvelles dispositions législatives seraient sensées régler le sont déjà par des lois antérieures. Finalement, ce que l'on veut demander aux enfants, c'est de valider le choix affectif de leurs parents, et, bien sûr, ce n'est pas leur rôle.

Dernier point : Le CUC, lui, risque de déboucher sur l'adoption par les "couples" homosexuels ! Le Contrat d'Union Civile reconnue en mairie est la grande loi qui va tout changer. Il faut comprendre que les deux statuts, le mariage et le CUC, seront unifiés en un seul extrêmement rapidement. Le danger du CUC réside dans le glissement qu'il opère de l'union civile vers le mariage vers. En effet, si le CUC entraîne des droits comparables à ceux du mariage, en dehors de l'adoption pour l'instant, il est fort probable qu'avec le temps, l'un et l'autre seront assimilés. A quoi sert-il en effet de maintenir deux institutions si les deux ont les mêmes effets ? L'ordonnance de juillet 2005 sur le thème de la filiation illustre l'assimilation possible des statuts : en 2001, la différence de statut entre les enfants naturels simples, adultérins ou légitimes a été supprimée afin que les droits soient les mêmes pour tous, notamment en matière de succession. Petit à petit, on ne parlait plus que de filiation, sans distinction, puisque les statuts étaient les mêmes. Finalement, l'ordonnance de 2005 a supprimé du Code civil la distinction entre filiation légitime et naturelle. Il en a été de même pour les pays qui ont redéfini le mariage pour l'ouvrir aux "couples" homosexuels. Ils ont commencé par assimiler les statuts des différents types de couples. Ceci fait, la loi a uniformisé les conséquences de différents types d’union, puis a unifié la dénomination, créant ainsi une assimilation complète des différents statuts.

Mais, sans même entrer dans des notions juridiques, imaginer les situations qui vont se présenter permet de comprendre dans quelle mesure l'union civile ouvre la voie à l'adoption par des "couples" homosexuels. Si un couple hétérosexuel, lié par un contrat d'union civile, présente toutes les garanties nécessaires pour obtenir un agrément lui permettant d'adopter un enfant et que cet agrément lui est refusé au seul motif qu'il est uni par un contrat d'union civile et non par un mariage, on peut facilement imaginer qu'un tribunal conclura rapidement à une discrimination. Une fois permise l'adoption par des couples hétérosexuels unis par un CUC, ne pas permettre cette adoption à des personnes de même sexe, unies par le même CUC, sera très facilement considéré comme une nouvelle discrimination. On a l'impression que le législateur français ne pourra pas maîtriser la situation qu'il envisage de créer. Ce qui ne sera pas fait par la loi le sera alors par la jurisprudence. 

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De l'homoparentalité - Questions-réponses
 

L'homoparentalité est inscrite dans le sens de l'Histoire. Il faudrait que la France se mette à la page, tous les pays européens y viennent.
Le sens de l'histoire n'est pas fait par les décisions de quelques pays. Aujourd'hui, la Cour européenne des Droits de l'Homme ne s'est pas prononcée sur la question.
Il n'existe pas de consensus des pays du Conseil de l'Europe sur l'idée de l'union de personnes de même sexe et seuls quelques pays européens autorisent l'adoption par deux personnes de même sexe : les Pays-Bas, l'Espagne, la Suède, la Grande-Bretagne et la Belgique. Aujourd'hui, il reste donc l'immense majorité des pays européens qui n'autorisent pas l'adoption d'enfants par des "couples" homosexuels : voilà le sens de l'histoire. Et puis, l'Histoire, c'est nous, les hommes, qui la faisons. Ne laissons pas les autres la faire à notre place.


L'homoparentalité existe de fait. Des centaines de milliers d'enfants sont élevés par des "couples" homosexuels. Il faut les protéger juridiquement.
Les enfants élevés par des "couples" homosexuels sont nés, comme tous les enfants, d'un père et d'une mère, sauf dans le cas de Procréation Médicalement Assistée qui est marginale. Ils sont dans une situation analogue à celle des familles recomposées. Le problème de l'adoption ne se pose alors pas. Ils sont protégés juridiquement comme tout sujet de droit. La loi du 4 mars 2002 permet de résoudre efficacement les problèmes qui peuvent se poser.
Enfin, concernant l'argument sur le nombre exorbitant d'enfants élevés par des "couples" homosexuels, soit plusieurs centaines de milliers selon les associations gays, il faut rétablir la vérité, en s'appuyant sur des chiffres réels tels que ceux de l'Institut national des études démographiques (INED), organisme d'Etat. Cet organisme indique que 15 millions d'enfants vivent en France, et que 24 000 à 40 000 enfants sont élevés par des "couples" homosexuels, soit environ 0,2%.

Des milliers d'enfants sont en attente d'adoption. Il vaut mieux pour eux être adoptés par un "couple" homosexuel que de rester dans un orphelinat.
Le problème ne se pose pas. Il y a 5000 enfants adoptés par an et 25.000 couples hétérosexuels en attente d'adoption. Sur ces 5000 enfants, 1000 seulement sont des enfants français et 4000 sont des enfants étrangers. De nombreuses agences d'adoption étrangères ont clairement fait savoir qu'elles ne confieraient pas d'enfants à des pays qui auraient adopté une loi sur l'homoparentalité. C'est-à-dire que vous allez vous retrouver avec plus de 25.000 couples en attente d'adoption si les "couples" homosexuels sont autorisés à demander l'adoption, alors que le nombre des enfants à adopter va encore diminuer. L'homoparentalité va donc augmenter le problème et non le résoudre.
De plus, si ces enfants sont à adopter, c'est qu'ils sont soit orphelins, soit abandonnés. Ce qui constitue des blessures extrêmement graves. J'ai rencontré le président d'une association d'enfants adoptés ; il m'a parlé de sa blessure et de sa souffrance en disant : "on ne nous demande même pas à nous ce que c'est que d'être adopté". Il avait pourtant été adopté dans les meilleures conditions mais il avait toujours la blessure de ses origines ; il m'a dit : "les enfants adoptés ont besoin de quoi ? Ils ont besoin d'être au plus près de la cellule de base qui leur a donné la vie, c'est-à-dire un papa et une maman ; il ne faut pas leur supprimer la possibilité d'un rapprochement avec cette cellule de base".
Le désir d'enfant, c'est le désir des parents, le désir des adultes. Mais l'on ne tient pas compte du désir des enfants qui est de retrouver une cellule la plus proche possible de celle qu'ils ont.

Le plus important, c'est l'amour. Il vaut donc mieux être dans un couple homosexuel qui s'entend bien que dans un coupe hétérosexuel qui ne s'entend pas.
A croire que tous les "couples" homosexuels s'entendent bien et tous les couples hétérosexuels ne s'entendent pas !
On ne compare pas des choux et des carottes. On compare un couple hétéro qui s'entend bien avec un "couple" homo qui s'entend bien et un couple hétéro qui ne s'entend pas avec un "couple" homo qui ne s'entend pas ! Et alors, on peut reposer la question : "Vaut-il mieux pour un enfant, être élevé par un "couple homosexuel" ou par un couple hétérosexuel ? ". Il faut toujours faire très attention à la manière dont la question est posée. Car elle est souvent biaisée dès le départ et si on la repose correctement, alors, on s'aperçoit que la réponse est simple.

Le "couple" homosexuel est capable de donner autant, voire davantage d'amour que le couple hétérosexuel.
Il est vrai qu'il existe des "couples" homosexuels qui peuvent donner beaucoup d'amour. La réalité de l'amour n'est pas, ici, niée. Nous rentrons ici dans le domaine de la psychologie. L'amour ne suffit pas à la construction de l'enfant. Une psychologue, Claude Halmos, a écrit un ouvrage (1) très intéressant pour le démontrer. L'amour est très important, mais il ne suffit pas, car un enfant va construire son identité sexuelle par rapport à la différence sexuelle de ses parents. Je suis femme comme ma mère ou je suis homme comme mon père. Et l'identité sexuelle est une partie de la construction de la personnalité qui est extrêmement importante. L'enfant voit qu'il est né de l'union du corps d'un homme et du corps d'une femme. C'est à partir de là que dans sa tête il va construire sa personnalité.

Des enfants élevés par des "couples" homosexuels sont plus épanouis que certains enfants élevés par des couples hétérosexuels, toutes les études vous le disent.
Xavier Lacroix (2) a étudié de près toutes les études en question. Il a montré que les échantillons de ces études étaient extrêmement restreints, qu'elles étaient effectuées sur des enfants pré-pubères, que seuls les parents avaient été interrogés, que, de plus, le caractère aléatoire n'avait été respecté puisqu'il s'agissait de parents volontaires faisant partie d'associations militantes gays. Ces études sont donc truquées au départ.
De plus, dans de nombreuses études, la comparaison n'est pas faite avec les enfants de familles équilibrées, mais avec des enfants soit de familles séparées ou divorcées, soit de familles où les parents sont échangistes.
Au moment où la loi sur l'homoparentalité est passée en Espagne en 2005, plus d'un million d'Espagnols sont descendus dans la rue. Des études très sérieuses ont été réalisées à cette occasion dont un rapport intitulé "Ce n'est pas pareil", que vous pouvez trouver sur le site (3). Il note que les enfants élevés par des "couples" homosexuels ont plus de problèmes psychologiques, qu'ils sont plus stressés, qu'ils sont suivis pour par des psychologues beaucoup régulièrement, qu'ils ont une faible estime d'eux-mêmes et qu'ils ont une grande insécurité par rapport à la leur future vie de couple, vie de famille et aux enfants qu'ils vont avoir.

Les "couples" homosexuels sont victimes de discrimination. Ils ont droit, comme les couples hétérosexuels, à avoir des enfants.
Le droit à avoir des enfants n'existe pas, ni pour vous, ni pour moi, ni pour les couples mariés hétérosexuels, ni pour les "couples" homosexuels. On n'a pas de droit à l'enfant. L'enfant n'est pas un objet ;  il est un sujet de droit, il a des droits.
Si une loi autorisant l'adoption était votée, ce serait créer une discrimination, non envers les adultes, mais envers les enfants. Il y aurait les enfants qui auraient droit à une famille avec un père et une mère, et les enfants qui n'auraient pas ce même droit.


Si les "couples" homosexuels vont se marier et adopter des enfants à l'étranger, comment les considérer quand ils vont rentrer en France ?
On ne va tout de même pas créer une loi en France au prétexte qu'il en existe une dans des pays étrangers !
Un Français ne peut valablement se marier à l'tranger s'il n'observe pas les conditions qui existent en France. Une personne française ne peut pas aller à l'étranger épouser un enfant mineur même si les lois du pays en question l'autorisent. C'est la même chose pour la polygamie. Il est donc inutile d'aller faire légalement à l'étranger quelque chose d'interdit en France car l'acte ne sera pas validé en France. C'est le bien commun, la loi du pays qui prévaut dans ces cas-là. Il peut certes y avoir des exceptions, comme à toute loi, mais dans ce cas, c'est le juge qui décide, mais on ne change pas la loi pour se conformer à la loi des pays étrangers.


(1) "Pourquoi l'amour ne suffit pas ?" Folio Essais
(2) Philosophe, théologien, professeur d'éthique à l'Institut des sciences de la famille et à la Faculté de théologie de Lyon ; marié, père de trois enfants.
     "La confusion des genres" éd. Bayard Etudes.
(3)
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L'unité de culture de la Méditerranée


 

Dans son ouvrage majeur de 1949, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Fernand Braudel rappelait que l'idée de civilisation suppose "une continuité" qui, dans son déploiement historique, implique une identité des formes culturelles.

 Cette continuité et cette identité nominales sont d'ailleurs présentes dans la langue elle même, ce qui conduisait l'historien à parler d'une véritable Grammaire des civilisations. Et cette grammaire, sur le plan sémantique comme sur le plan syntaxique, impose à l'observateur de souscrire à ces trois unités convergentes que sont la civilisation, la culture européenne et la Méditerranée.
Quand Braudel étudiait "le monde méditerranéen", et il faut insister sur cette notion de "monde" qui implique un espace de représentation symbolique unitaire, il ne se contentait pas de peindre une mare internum constituée de "plaines liquides", avec ses successions d'espaces marins bienveillants ou hostiles, encastrés entre des montagnes qui furent les premiers lieux habités. Sa théorie ternaire de la pluralité du temps social - l'histoire des événements au mouvement instantané, les séquences différées des changements politiques et le long devenir des civilisations qui est presque immobile - le conduisait nécessairement, en privilégiant le temps géographique le plus ancien dans son aire historique la plus vaste, à éclairer le destin des sociétés les plus avancées. Il était ainsi conduit à s'interroger sur cette notion de "civilisation" qu'il voyait, dans sa continuité, comme "la première et la plus complexe des permanences".

Le problème qui se pose aujourd'hui à une Europe dont Albert Camus que son "secret" tient à ce
qu'"elle n'aime plus la vie", c'est qu'elle n'aime plus non plus son identité qui lui paraît aussi étrangère que son histoire. L'Europe vit un temps d'amnésie culturelle. Un autre auteur méditerranéen, René Char, dont on sait les liens avec Camus, l'avait écrit pendant la seconde guerre mondiale dans Fureur et mystère en parlant de la culture européenne oublieuse de ses racines : "Notre héritage n'est précédé d'aucun testament". Si l'Europe n'aime pas plus la vie que son patrimoine parce que ceux qui étaient chargés de garder sa tradition vivante ne la lui ont pas transmis, alors elle n'est plus une civilisation ni une culture, mais une simple étiquette qui n'évoque rien de plus qu'une administration bruxelloise. Il convient donc d'aller au-delà des mots - culture, Europe et Méditerranée - pour réactiver un héritage qui demeure présent dans ces lieux de mémoire que sont les universités, les musées, les bibliothèques, mais aussi les oeuvres d'art, les villes et les aires culturelles dont Braudel disait qu'elles étaient les "cadres intelligibles du monde actuel". Ce sont précisément de tels cadres qui ont pour fin de nous donner l'intelligence de notre destin.

Le projet d'Union pour la Méditerranée, proposé par le Président Nicolas Sarkozy pour amplifier le processus de Barcelone de 1995 et la coopération dite du "Dialogue 5 + 5" de 1990, relancé en 2001 à Lisbonne, choisit d'orienter l'Europe, et pas seulement les pays riverains de la Méditerranée, vers une solidarité renforcée entre les peuples du Nord et du Sud de cette mer intérieure. Mais, pour qu'une coopération soit possible entre des pays différents dont le nombre reste indéterminé, il faut encore qu'ils se réclament clairement d'une origine commune. Or celle-ci est manifeste, non dans la seule unité géographique de la Méditerranée, mais dans sa continuité historique depuis la fin de l'Empire romain. Pourtant l'Union européenne, en dépit de ses diverses commémorations politiques et de son penchant à la repentance morale, tourne aujourd'hui le dos à son histoire culturelle, cet avatar du passé, pour ne se s'intéresser qu'à son avenir économique. On comprend, certes, que l'Europe hésite à se réclamer de ce qu'elle a conçu : le traumatisme des guerres mondiales et des camps de la mort qu'elle a nourris en son sein avant d'exporter sa violence à la planète entière explique sa mauvaise conscience. S'ensuit-il pour autant, quand elle cherche à renforcer son unité en s'ouvrant à de nouveaux membres, qu'elle doive mettre en cause son identité, laquelle s'exprime davantage par sa culture que par son administration ou son économie ?

Lorsque Braudel envisageait les cadres intelligibles propres à chaque civilisation, il soulignait que ceux-ci dépendaient de trois facteurs : l'unité de la civilisation concernée, d'abord, qui s'exprime par le regard spécifique qu'elle porte sur le monde ; la totalité de ses manifestations, ensuite, qui renvoie à la diversité des actions humaines ; la permanence de son identité, enfin, qui se confond avec la longue durée et, par-delà la chaîne des époques, avec l'histoire elle-même. La Méditerranée a donné à l'Europe cette unité, cette totalité et cette identité en universalisant, à travers ses oeuvres, la notion de civilisation qu'elle a arrachée aux cultures particulières. Les plus grands penseurs européens, de Rousseau et Voltaire à Valéry, et de Hegel à Walter Benjamin ou Jan Patocka, ont reconnu dans cette civilisation née sur les bords de la Méditerranée un espace de clarté qui a rayonné sur le monde depuis le petit cap du continent asiatique dont parlait Valéry près Nietzsche ; en contrepoint, la culture européenne s'est développée avec le regard critique porté sur l'horizon universel qu'il offrait désormais aux hommes. Si la civilisation européenne relève bien de la géographie de l'esprit, la culture appartient à son histoire, et si l'avenir de l'Europe est au sud, c'est que son passé l'était déjà : dans le domaine de l'esprit, c'est bien le temps qui impose son sceau à l'espace.

Les formes de ce que nous appelons "humanisme" ont été en effet progressivement mises en place par la civilisation européenne, celle qui se présentait au XVIIIe siècle comme la civilisation, ce creuset de l'humanité où l'universel a pris conscience de soi en s'étendant à tous les peuples. On comprend que Braudel, dans sa Grammaire des civilisations, utilise la notion d' "unités brillantes" qu'il accorde à l'Europe, dans le chapitre IV de la partie qui lui est consacrée, et à l'Europe seulement depuis sa naissance méditerranéenne. Il mentionne aussi, certes, les "unités nationales" qui correspondant aux différents États, les "unités aléatoires" où se concentrent les choix politiques, les "unités solides" qui constituent les centres économiques, et même les "unités violentes" engendrées par les guerres qui ont ensanglanté le continent européen. Mais ce sont les "unités brillantes", celles de la création, de la connaissance et de la pensée, qui définissent souverainement la culture unique de l'Europe et lui accordent ainsi son identité :
"Nous entendrons par unités brillantes, les rencontres, les unissons qui donnent à la civilisation européenne, sur le plan le plus élevé de la culture, du goût et de l'esprit, une allure fraternelle, presque uniforme, comme si elle était envahie par une seule et même lumière".

Et cette lumière unique est née, on doit en convenir, sur les bords de la Méditerranée avant de se diffuser dans le nord de l'Europe, puis dans tout l'Occident. Quand nous parlons de cette mer qui est au milieu des terres, Mare medi terra ou Mare internum, puisque tel était son nom selon Isidore de Séville, mais déjà "la Mer du milieu" pour les Hébreux et "la mer blanche du milieu" pour les Arabes, nous parlons d'une mer dont les rives, à l'est, à l'ouest, au nord et au sud, ont vu naître les grandes civilisations de l'Antiquité. Un grand nombre de peuples ont contribué à nourrir et à attiser ce foyer dont la flamme est pourtant unique : les Phéniciens, et plus à l'est les Mésopotamiens, à Carthage aussi bien qu'à Port-Vendres, les Grecs à Athènes, Syracuse ou Marseille, les Égyptiens à partir d'Alexandrie, les Romains ensuite, qui firent de la Méditerranée un "lac romain", puis les Byzantins, les Normands, les Arabes, de la péninsule arabique à l'Andalousie espagnole, bientôt les Français, les Italiens avec Gênes et Venise, sans oublier les Ottomans.

L'Europe est née de la lumière méditerranéenne pour éclairer tous les domaines de la culture qui sont encore les nôtres et que le monde entier décline à la mesure de ses diverses traditions. La science est apparue en Asie mineure avec Thalès et les autres physiciens de Milet, bientôt rejoints par Pythagore et son école mathématique de l'Italie du sud ; la philosophie a trouvé sa terre d'élection dans les cités grecques, surtout à Athènes avec Socrate, Platon et Aristote, mais aussi avec  Démocrite et Épicure ; il en va de même du théâtre avec Eschyle, Sophocle et Euripide ; la médecine rationnelle remonte à Hippocrate de Cos puis à Galien ; la politique, et plus précisément la démocratie, sont des inventions grecques, avec Clisthène et Périclès ; le Droit vient essentiellement de Rome, ainsi que, dans la lignée des Grecs, l'architecture et l'urbanisme. On pourrait multiplier les exemples de connaissances et de techniques européennes, jusqu'au cinématographe né à La Ciotat en 1895, apparues dans l'aire méditerranéenne.
Je me contenterai d'indiquer que l'invention la plus féconde et la plus universelle de la Méditerranée est celle de l'école, comme institution de transmission de la culture, depuis les écoles philosophiques de Milet, d'Élée, de Crotone, d'Athènes, d'Abdère, de Cyrène, d'Alexandrie et de Rome, jusqu'aux universités médiévales dont la première fut créée à Bologne et qui essaimèrent en Europe avant de s'étendre au monde entier.

On pourra contester ce privilège culturel de l'Europe méditerranéenne, à la croisée de l'est asiatique et de l'ouest ibérique, du nord européen et du sud africain, mais aussi bien des religions monothéistes et de la raison laïque. On pourra critiquer l'européocentrisme, issu du logocentrisme grec, en omettant de rappeler que cette critique vient elle-même de la tradition sceptique de l'Europe. On pourra enfin, à une époque qui s'inquiète du choc des civilisations annoncé par Spengler et théorisé par Huntington, récuser la prétention à l'universalité d'une Europe trop sûre d'elle-même et qui a souvent trahi son humanité.
Il reste que c'est bien ce petit lac antique qui a donné naissance à toutes les figures modernes de l'homme, qu'il soit considéré comme une "personne", au sens chrétien du terme, un "sujet", au sens juridique du terme, un "citoyen", au sens politique du terme, un "individu", au sens social du terme, un "travailleur", au sens marxiste du terme, ou un "consommateur" au sens économique du terme. Ces multiples identités de l'homme contemporain, qu'il souffre le plus souvent à assumer comme il peine à intégrer son héritage, nous les devons à la civilisation humaniste qui s'est répandue de la Méditerranée à l'Europe depuis le Moyen-Âge et la Renaissance. Il est vrai qu'après les découvertes du XVIe siècle et l'exploration des terres lointaines, l'Europe s'est détachée géographiquement de la Méditerranée en s'ouvrant sur le nord de son continent, puis sur l'Atlantique, repoussant ses frontières intellectuelles au-delà des océans. Mais l'unité de culture de l'Europe est restée une unité réelle et pas seulement nominale.
Si l'Europe n'est qu'un mot et non un principe, ce que Victor Hugo, Paul Valéry ou Jan Patocka appelaient encore une "âme", pourquoi constituer non seulement une Union pour la Méditerranée, mais déjà une Union européenne ? Pourquoi la Commission européenne, par la voix de Madame Benita Ferrero-Waldner, sa vice-présidente, déclarerait-elle que l'Union pour la Méditerranée est "une chance pour l'Europe" du fait d' "une ambition politique renouvelée" ? De quelle Europe et de quelle Méditerranée parle-t-on en effet si elles ne possèdent pas une culture substantielle au lieu de se réduire à un ensemble de règlements et de procédures juridiques ?

Il n'y a qu'une seule réponse qui découle de l'unité de culture de l'Europe, en dépit du brassage constant de ses langues et de ses peuples qui n'est en aucun cas un argument contre son identité. Et cette réponse a été apportée par Fernand Braudel dont nul ne niera qu'il avait quelque lueur sur le monde méditerranéen. Quand il dressait le tableau ambitieux de la Grammaire des civilisations, le terme de grammaire étant mis au singulier alors que les civilisations impliquent le pluriel, même en Méditerranée, il laissait entendre que cette grammaire est une grammaire universelle, à ce titre normative, comme en témoigne sa réflexion sur "l'Europe, idéal culturel à promouvoir". L'historien fait ici appel à l'idéal de culture qu'ont reconnu tous les plus grands esprits d'Europe, d'Amérique ou d'autres continents depuis plusieurs siècles en fait de religion, d'art, de philosophie, de science ou de politique. Et cet "idéal" est le résultat d'un processus d'idéation propre à l'Europe - je dis "idéation", et pas seulement "idéalisation" - qui a consisté, de façon systématique, à construire rationnellement une modélisation théorique du monde. Cette modélisation, dont la constitution d'une science abstraite dégagée des mythes ancestraux est le plus ancien témoignage avec les Milésiens du VIIe siècle avant J.-C., consiste à envisager toute chose - le monde, l'homme et la cité - à partir d'un "regard", en grec theoria, qui se tient à distance de l'objet idéel qu'il vise. Claude Lévi-Strauss, qui a souligné l'importance de ce regard théorique, si lon m'accorde ce pléonasme, cite à ce propos, dans l'un de ses derniers ouvrages, Le Regard éloigné, la remarque décisive de Jean-Jacques Rousseau. Elle me paraît concentrer en une phrase unique l'originalité de la culture de l'Europe :
"Quand on veut étudier les hommes il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l'homme il faut apprendre à porter sa vue au loin".

La Méditerranée a été la première école de ce regard qui sonde les choses en conservant toujours une distance critique qu'il peut retourner contre soi. Il est devenu banal de reconnaître que la culture européenne est à la fois universelle et critique. Si elle a pu élaborer la dimension de l'universel, dans un monde voué aux particularités des moeurs et des coutumes, et, parallèlement, développer la fécondité de la critique, dans des sociétés soumises aux autorités et aux traditions, c'est grâce à la distance du regard porté en direction de l'idée régulatrice qui commande la recherche. Ainsi en a-t-il été de la science, qui s'est arrachée aux pratiques empiriques pour élaborer une théorie formelle des phénomènes, de la religion, qui s'est détournée de l'esclavage pour affirmer l'humanité de tous les hommes, de la philosophie, qui s'est libérée des sagesses antiques pour rechercher la vérité, et de la politique, qui s'est affranchie de la soumission à la raison du plus fort. À chaque reprise, une idée, étrangère à l'expérience immédiate de l'homme et protégée par son éloignement intellectuel, a conduit la recherche du savant, le réconfort du prêtre, la spéculation du philosophe, l'action du politique ou la création de l'artiste. La culture européenne, depuis son berceau méditerranéen, a tenu tout entière dans l'impératif de l'écrivain portugais Fernando Pessoa, celui qui, comme Ulysse, portait le nom de Personne, dans un texte de 1917 Ultimatum :
"L'Europe a faim de Création et soif d'Avenir !
L'Europe réclame la grande Idée dont seraient investis ces Hommes forts".
Et Pessoa de terminer son poème par cet envoi :
"Je proclame tout cela bien haut et à l'apogée, sur la barre du Tage, le dos tourné à l'Europe, les bras levés, les yeux fixés sur l'Atlantique en saluant abstraitement l'Infini ! "
On aura noté que le poète portugais tourne le dos géographiquement et symboliquement à la Méditerranée pour regarder vers l'Atlantique. Et pourtant, sa critique vigoureuse d'une Europe épuisée après la première guerre mondiale s'inscrit dans le droit fil de l'idéalisme méditerranéen. Car sa culture se concentre dans les trois commandements de Pessoa : la persistance d'un regard éloigné orienté vers l'Idée souveraine, le culte de l'abstraction issu de la visée théorique de 'homme européen, et cet éloge de l'infini porté par l'attente messianique d'un monde à venir. L'Europe tire sa conception de l'histoire, du progrès et de l'humanité de cette tension inquiète qui la pousse à porter ses regards toujours plus loin.

Mais il nous faut aujourd'hui porter aussi nos regards au plus près, vers cette Méditerranée que nous ne voyons plus, trop attentifs à une mondialisation occidentale qui, en larguant les vieilles amarres, a jeté l'ancre dans le Pacifique. Albert Camus, qui évoquait justement le « tragique solaire » de la Méditerranée, soutenait que la pensée antique s'est toujours arrimée sur l'idée de limite alors que l'Europe moderne, oublieuse de son origine, s'est vouée à la démesure. Et la grandeur de ses vertus a entraîné, par un renversement inédit, l'excès de ses défauts. L'auteur de L'Été pouvait alors s'adresser en ces termes au voyageur qui ne connaîtrait pas la Méditerranée et sa mesure qu'il avait découverte en terre algérienne :
"Non, décidément, n'allez pas là-bas si vous vous sentez le coeur tiède, et si votre âme est une bête pauvre ! Mais, pour ceux qui connaissent les déchirements du oui et du non, de midi et des minuits, de la révolte et de l'amour, pour ceux enfin qui aiment les bûchers devant la mer, il y a, là-bas, une flamme qui les attend".
Camus avait compris que la culture méditerranéenne, dans son essence partagée, relevait davantage de l'alliance que du contrat. La première est d'ordre spirituel, et peut-être religieux, la seconde d'ordre économique, et sans doute commercial. On peut croire que la "méditerranéisation" dont a parlé François-George Dreyfus sera susceptible de réaliser la fusion de ces deux exigences.

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L'Union méditerranéenne doit être un projet de civilisation

mais de l'Union pour la Méditerranée (UPM). Par-delà cette inflexion terminologique, que recèle cette nouvelle dénomination ? Un abandon de l'ambition française originelle ou un changement sémantique dans la continuité stratégique ? Une chose est certaine, ce projet géopolitique majeur n'est plus exclusif mais inclusif : il ne concerne plus uniquement les pays des rives nord et sud de la Méditerranée, mais l'ensemble des États du Sud ainsi que tous les membres de l'Union européenne. L'Allemagne a réussi à imposer ses exigences en phagocytant le projet initial, mais la France n'a pas pour autant perdu la face.
Et pour cause : en dépit des rivalités de leadership entre une Allemagne tournée vers l'est et une France regardant vers le sud ; nonobstant le refus ou la réticence de certains pays arabes de s'associer à une union où Israël est géographiquement concerné, la déclaration de naissance de l'UPM sera bel et bien annoncée le 13 juillet prochain, lors du sommet des chefs d'État à Paris. Mais, suffit-il de naître pour exister ? Bien des questions demeurent en suspens : va-t-on définitivement abandonner le processus de Barcelone, lancé en 1995, et son excroissance, dialogue 5 + 5, initié en 2003 précisément pour relancer un partenariat euroméditerranéen agonisant faute de moyens et d'ambitions réelles ? Va-t-on au contraire ne pas tenir compte de l'échec de ce processus, en choisissant de le réactiver moyennant quelques améliorations cosmétiques ou tactiques ? D'une part les énormes investissements qui seront injectés dans certains ex-pays de l'Est que l'URSS a laissé exsangues, désormais futurs membres de l'UE, et d'autre part les investissements dans les pays du Sud, futurs membres de l'UPM, sont-ils conjointement possibles et compatibles ? En d'autres termes, l'UE a-t-elle les moyens de cette double ambition ? Quels seront les projets prioritaires de l'UPM ? Quels vont être ses instruments institutionnels, son mode de gouvernance et ses moyens financiers ? Comment cette Union va-t-elle surmonter son principal talon d'Achille, à savoir tous ces conflits actuels ou potentiels : israélo-palestinien, syro-israélien, algéro-marocain sur la question du Sahara occidental, hispano-marocain sur la question de Ceuta et Melilla, hispano-britannique sur la question de Gibraltar, turco-grec sur la réunification de Chypre, libano-libanaise ? Et les États-Unis d'Amérique dans tout cela ? Ne voient-ils pas dans l'UPM un projet alternatif à leur éphémère et bien chaotique Grand Moyen-Orient ?

Déjà en 1989, dans ses Mémoires des deux rives, Jacques Berque, le précurseur de l'unité méditerranéenne, se demandait s'il n'y avait pas "quelques paradoxes à préconiser une construction méditerranéenne au moment où le pays (Liban) qui aurait dû en offrir l'exemple privilégié s'effondre dans la destruction. Il faut l'avouer, entre la Palestine occupée, le Liban suicidaire et Chypre en trois morceaux, la Méditerranée fournit au monde un lugubre échantillonnage d'erreurs et de châtiments". Malgré ses obstacles consubstantiels que les bonnes volontés finiront par vaincre, l'idée d'Union pour la Méditerranée reste mobilisatrice et porteuse d'espérance. C'est toujours par des vues utopiques que s'accomplissent les grands desseins. N'est-ce pas sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale que les bases de l'UE ont été jetées ?

Néanmoins, pour que l'UPM soit un projet d'avenir et qu'il soit profitable à l'ensemble des protagonistes, afin qu'il infléchisse la marche d'un monde unipolaire et de plus en plus menacé par les conflits régionaux et par le terrorisme, pour qu'il devienne un instrument de développement, de pacification et de concorde, il faut qu'il soit un projet de civilisation. Bien plus qu'à l'émergence d'une nouvelle zone d'échange économique ou d'un nouveau bloc géopolitique, c'est à la naissance, ou plutôt renaissance, d'une civilisation méditerranéenne que nous devons tous travailler. Renaissance, car les racines existent et elles sont carthaginoise, grecque, romaine, juive, chrétienne, islamique. Quoi qu'en ait dit Paul Valéry, les civilisations ne sont pas mortelles. "Qu'est-ce que la Méditerranée ? s'interrogeait Fernand Braudel. Non pas une mer, mais une succession de mers. Non pas une civilisation, mais une succession de civilisations entassées les unes sur les autres."

La Mare Nostrum a été, en effet, un carrefour des civilisations et le berceau des trois grandes religions monothéistes. Cette "machine à civilisations", selon Paul Valéry, peut redevenir un grand bassin d'échange interculturel et de dialogue interreligieux, la source d'une civilisation résolument humaniste et universaliste, radical antidote au choc des civilisations conjecturé par Huntington. Mais cette civilisation ne peut pas voir le jour sans la construction graduelle, par le changement des mentalités, d'une véritable identité commune méditerranéenne. L'Union doit pouvoir se réaliser sur la base d'un même repère identitaire et d'un même sentiment d'appartenance, celui d'une histoire partagée et d'un avenir commun. C'est encore Braudel qui écrivait : "Avoir été, c'est une condition pour être."
Paru dans Le Figaro

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Refuser l'hégémonie libérale !

et il n'avait jusqu'alors jamais vraiment influencé en profondeur la pensée politique française. Assiste-t-on aujourd'hui à un tournant ? En effet, dans les faits plus qu'intellectuellement, le libéralisme semble avoir gagné la partie. Le rapport Attali en est un symbole : le libéralisme pur et dur est maintenant défendu par un socialiste, ancienne éminence grise de François Mitterrand.
Il est vrai que la France est dans une situation quelque peu particulière, tant notre pays a souffert plus que d'autres d'une socialisation aiguë de son économie - avant même l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Tant et si bien que nous sommes les champions du monde (Belgique et Suède exceptés) des prélèvements obligatoires avec environ 44 % du PIB (36 % pour la moyenne OCDE, 27 % pour les États-Unis et le Japon). Si l'on ajoute à cela que le parti socialiste et la gauche française sont idéologiquement demeurés imprégnés par le marxisme et la lutte des classes, on peut comprendre qu'une majorité de Français soit naturellement attirée par le camp d'en face, sans être pour autant adepte du libéralisme.

L'alternative, cependant, est-elle inéluctablement et éternellement entre socialisme et libéralisme ? Avec l'expérience de sa sagesse, l'Église propose aux hommes de bonne volonté une doctrine sociale qui n'est ni socialiste, ni libérale. Elle accepte le principe de l'économie de marché, c'est-à-dire de la libre entreprise, mais assorti de garde-fous et, surtout, elle défend une anthropologie incompatible avec la vision de l'homme prônée par le socialisme et le libéralisme. Benoît XVI a récemment souligné  "l'interrelation entre les quatre fondements de l'enseignement social catholique : la dignité de la personne humaine, le bien commun, la subsidiarité et la solidarité" (1).

Avant de voir comment le libéralisme s'oppose à ces fondements, levons quelques ambiguïtés de langage. Avant d'être un système économique, le libéralisme est d'abord un concept de philosophie politique. Le régime libéral s'est imposé partout où règne la démocratie (au-delà de l'aire marquée par le christianisme) : il se caractérise par le primat de la liberté et par la crainte du pouvoir politique considéré comme son "ennemi naturel" ; en cherchant à le limiter, il a établi une organisation politique en trois composantes : "la théorie de la suprématie du droit, la théorie de la séparation ou de la division du pouvoir, la théorie de la représentation" (2). La liberté des modernes est celle de faire ce que l'on veut dès lors où l'on ne nuit pas à autrui. Cette conception de la liberté s'oppose à la tradition classique héritée d'Aristote et saint Thomas d'Aquin pour laquelle la vraie liberté - ascèse qui est un couronnement - est le choix du bien. Le Christ a montré la voie en affirmant : "La vérité vous rendra libre" (Jn 8, 32). Sans recherche de la vérité, la liberté n'est qu'un leurre, elle est la liberté de se perdre.

De plus, il est fallacieux de prétendre que l'ordre libéral laisse la liberté à chacun de faire ce qu'il veut, qu'il n'empêche personne de vivre. Certes, c'est en partie exact, mais c'est oublier la nature pécheresse de l'homme et l'influence de l'environnement et de l'exemple venu de haut. C'est pourquoi les Anciens voyaient la politique comme une éducation à la vertu. Laisser libre cours à la pornographie au prétexte que personne n'est obligé de la regarder, c'est aussi oublier son impact sur le Bien commun dont le Politique a la charge, comme si les comportements individuels étaient sans conséquences sociales.

L'homme maître du sens
Ainsi le libéralisme affirme l'autonomie de l'homme, la souveraineté de l'individu, maître du sens, du bien et du mal. Pierre Manent, après avoir expliqué que la Science et la Liberté sont les deux autorités les plus largement reconnues par l'homme moderne, écrit, à propos de la seconde sur laquelle s'appuie le libéralisme, que "la vérité effective et dynamique de la liberté moderne" est "que l'homme est l'auteur souverain, de fait et de droit, du monde humain. Il l'est et il doit l'être. Le monde, en tout cas le monde humain, la société, n'a pas pour auteur Dieu, ou les dieux, ni la nature, mais l'homme lui-même. […] il n'y a pas de science de ce qui est bon pour nous, bon pour l'homme. Ce qui est bon pour nous, individuellement ou collectivement, nous le découvrons ou nous l'inventons par nous-mêmes et pour nous-mêmes, à chaque instant et en toute liberté." (3). Et Henri Lepage renchérit : "Pour le libéral, la liberté est d'abord et avant tout un concept individuel ; la reconnaissance du droit de chaque être humain à vivre de façon autonome, sans être obligé d'obéir aux ordres ou aux contraintes que d'autres voudraient lui imposer" (4).
On comprend mieux pourquoi l'erreur du libéralisme est d'abord fondamentalement d'ordre anthropologique. Mais la primauté de la liberté liée à la proclamation de l'autonomie de l'homme ont de graves conséquences dans bien d'autres domaines.

Le relativisme
D'abord, le fait que l'homme élabore lui-même son propre système de valeurs conduit à rejeter l'idée qu'il existe un bien moral objectif qui s'impose à tous. Il ne peut donc y avoir de loi naturelle accessible à la raison et commune à tout homme, quelles que soient sa religion ou sa culture. "La nature est étrangère à toute idée du bien et du mal, écrit Ludwig von Mises. […] La notion du bien et du mal est une invention humaine, un précepte utilitaire destiné à rendre possible la coopération dans la division du travail. […] L'idée de loi naturelle est entièrement arbitraire" (5). En évacuant le bien, le libéralisme rejette également la notion de Bien commun : pour Hayek, toutes les tentatives pour diriger "les individus vers des objectifs communs visibles, doivent engendrer une société totalitaire" (6).

Le refus de cette notion de bien nourrit le relativisme qui caractérise nos sociétés. Pour beaucoup, ce relativisme est une marque de tolérance et une nécessité dans un État qui affirme sa neutralité comme le suppose le libéralisme. En réalité, si la neutralité génère le relativisme, le relativisme crée à son tour un nouveau dogmatisme, on le constate bien. La neutralité est un leurre car le relativisme absolu est impossible. Si tout se vaut, on ne peut plus imposer un choix comme supérieur aux autres. Dès lors, la seule opinion qui peut s'imposer est l'opinion générale conforme à l'idéologie dominante. C'est pourquoi le relativisme ne se développe en réalité que dans un domaine limité de questions, tout en étendant dans le même temps un dogmatisme intangible - c'est le "politiquement correct". Dans ce système bien verrouillé, le dogmatisme empêche la libre expression des opinions incorrectes et donc tout débat public sur certaines questions, et le relativisme permet au contraire l'adoption des idées les plus avancées (notamment en matière de moeurs), conformément à la logique révolutionnaire qui favorise la victoire des plus extrêmes. Il existe donc toujours un Mal, il n'a fait que se déplacer et s'incarne dans les attitudes qui s'opposent aux nouvelles "valeurs" : racisme, homophobie, sexisme, ... etc. La "morale" n'est nullement abolie, mais elle est redéfinie selon des critères fluctuants imposés par les puissants du jour. "La conclusion, écrit Philippe Bénéton, est qu'il est impossible de fonder quoi que ce soit sur la seule volonté humaine, sinon la loi du plus fort. Si je ne reconnais pas quelque chose qui s'impose à moi comme à tout autre et donc au méchant, je n'ai rien à lui opposer. Si l'homme est le maître, certains seront esclaves " (7).

L'homo oeconomicus
Ce libéralisme politique se conjugue avec le libéralisme économique dont le postulat fondamental est le miracle permanent du marché qui s'équilibre spontanément de façon optimum dès lors qu'aucune intervention ne l'entrave. C'est "la main invisible" d'Adam Smith qui règle les choses bien mieux que ne pourrait le faire l'État. Mieux, l'homme est censé toujours rechercher son intérêt, mais cet égoïsme même - jugé neutre (c'est l'affaire de chacun) - concourt naturellement au bien général - ainsi est né l'homo oeconomicus, être rationnel mu par la seule recherche du profit. Le libéralisme fait aussi bien que Dieu : il sait tirer un bien d'un mal ! Bref, "pour la première fois dans l'histoire, voici une conception déterministe et mécaniste de l'économie politique", écrit fort justement Daniel Villey (8).
L'homme est ainsi l'objet des lois économiques qu'il ne peut que subir de façon inéluctable. " L'homme n'est pas le maître de son destin et ne le sera jamais", écrit Hayek (9). Ce déterminisme économique rend l'homme esclave d'un système qu'il ne peut maîtriser. Ainsi, la liberté si vantée par le libéralisme, qui lui permet de faire ce qu'il veut pour la conduite de sa propre vie est-elle impuissante pour améliorer le processus économique ! Le mal n'est jamais dans l'homme, mais dans le dysfonctionnement du système économique engendré par l'intervention de l'État. Cette vision de l'homme balaie l'anthropologie chrétienne basée sur la dignité de la personne créée à l'image de Dieu, personne néanmoins blessée par le péché originel qui le rend responsable d'une partie du mal qui l'entoure.
Le système décrit ici est bien celui qui nous gouverne aujourd'hui. Conformément à la loi du profit maximum, le capitalisme s'inscrit désormais dans une logique purement financière, basée sur la spéculation et le rendement de l'argent. Les hommes, dans ces immenses multinationales anonymes, ne sont plus que des pions que l'on déplace ou dont on se débarrasse selon des critères purement financiers.

L'écart se creuse
Ce libéralisme, plaident ses défenseurs, a au moins le mérite d'être le système le plus efficace, celui qui crée le plus de richesses. En chiffres absolus, c'est peut-être exact, mais, outre que la croissance n'est pas une fin en soi (elle contribue à dégrader notre art de vivre et notre environnement), elle cache d'énormes disparités : elle ne diminue pas l'écart entre riches et pauvres. Depuis le déclin du communisme en 1989-1990 qui a fait du libéralisme le système mondial totalement hégémonique, les riches deviennent plus riches, les plus pauvres demeurent pauvres. Autrement dit, loin de se résorber, les inégalités tendent à augmenter entre pays opulents et miséreux, comme au sein d'une même nation entre riches et pauvres (et aussi à l'intérieur des entreprises) (10).

Pour les libéraux, cette situation est inévitable et serait pire si l'État intervenait. Ainsi justifient-ils le travail des enfants 9 à 12 heures par jour au xixe siècle comme un passage obligé de développement : il n'y a là rien d'immoral, puisque les enfants acceptent de travailler ainsi pour ne pas mourir ! On aborde là l'aspect le plus insupportable du libéralisme : son refus d'institutionnaliser des solidarités humaines au nom de l'individualisme, du déterminisme économique et de son rejet du bien (donc d'une attitude morale), quand, dans le même temps, il absolutise la propriété privée qui n'impose pour lui aucune obligation sociale, aucun devoir moral. Pour le vrai libéral, toute intervention de l'État en économie est toujours néfaste. Il n'y aurait par exemple aucune "injustice" dans un salaire de misère dès lors que celui-ci s'équilibre naturellement sur le marché du travail par le libre jeu concurrentiel de l'offre et de la demande : "Les considérations de justice, écrit Hayek, n'ont simplement aucun sens à l'égard de la détermination d'une expression chiffrée (les salaires) qui ne relève de la volonté ni du désir de quiconque, mais de circonstances dont personne ne connaît la totalité. […] Tout se passe comme dans un jeu, où le résultat est imprévisible et au cours duquel il y a régulièrement des gagnants et des perdants. Et comme dans le jeu, alors que nous insistons à bon droit pour qu'il soit loyal, il serait absurde de demander que les résultats pour chaque joueur soient justes" (11). C'est pourquoi toute politique de redistribution est pour Hayek sans fondement. "Une grande partie de ce que l'on fait actuellement au nom de la "justice sociale", écrit-il, est non seulement injuste mais hautement antisocial au sens véritable du mot" (12).
Enfin, la logique libérale tend à remettre en cause le cadre national, frein au commerce mondial. L'économiste libéral Jean-Jacques Rosa écrit par exemple : "nous, nous sommes de notre temps : mondialistes" (13). Et le philosophe libéral Karl Popper va plus loin : "Le principe des nationalités ou de l'État-Nation est d'autant plus indéfendable qu'aucun critère territorial, racial, linguistique, culturel ou religieux ne permet de définir clairement en quoi consiste une nation" (14).

Finalement, le primat de la (fausse) liberté caractéristique du libéralisme met en évidence son unité profonde entre ses composantes philosophique, politique et économique. Il conduit à un monde concurrentiel, froid et inhumain - le "struggle for life". Il faut refuser son hégémonie en commençant par le combattre intellectuellement.
Paru dans La Nef, juin 2008


(1) Discours devant l'Académie pontificale des sciences sociales, le samedi 3 mai (Zenit du 4 mai). Le courant libéral catholique juge non crédible la doctrine sociale de l'Église qui les gêne
(cf. Michael Novak, Une éthique économique. Les valeurs de l'économie de marché, Cerf, 1987).
(2) Philippe Bénéton, Introduction à la politique, Puf, 1997, p. 290.
(3) Cours familiers de philosophie politique, Fayard, 2001, p. 13 et 15.
(4) Pourquoi la propriété, Hachette-Pluriel, 1985.
(5) L'Action humaine, Puf, 1985.
(6) Droit, Législation et Liberté, vol. 2, Puf, 1981.
(7) Philippe Bénéton, Les fers de l'opinion, Puf, 2000, p. 78.
(8) Petite histoire des grandes doctrines économiques, Ed. Génin, 1977 (ouvrage de 1953).
(9) Droit, Législation et Liberté, vol. 3, Puf, 1983.
(10) Sur la période 1998-2006, le revenu médian a augmenté en France de 0,6 % par an, celui des
350 000 ménages les plus riches de 20 %, des 35 000 les plus riches de 30 % et des 3500 de 40 % (Thibaud Gajdos, Le Monde Économie du 20 mai 2008).
Cf. aussi Patrice de Plunkett, L'écologie de la Bible à nos jours, L'Oeuvre, 2008, p. 142.
(11) Hayek, op. cit., vol. 2.
(12) Ibid.
(13) Cité par Henri Lepage dans Demain le libéralisme, Hachette/Pluriel, 1980.
(14) La Société ouverte et ses ennemis, vol. 2, Seuil, 1979.

 

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(...)
Comme l'éducation nationale, les armées ont droit à une nouvelle réforme à chaque changement de gouvernement. Ma première surprise fut de découvrir que la mission d'élaborer un Livre Blanc sur la défense était confiée à un groupe de personnes, estimables certes, mais dont la stratégie et la défense n'avaient pas été la préoccupation première, et dont les délais de travail furent courts. Rappelons que la définition de notre politique de défense par le Centre de Prospective et d'Evaluation (CPE) fut menée, de 1965 à 1972, par des personnes qualifiées et spécialisées. En 2008, n'a-t-on pas confondu vitesse et précipitation ?
D'où une autre question : à quoi servent donc l'Etat-Major Particulier du Président, le Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN), ou l'Etat-Major des Armées, qui rassemblent des spécialistes de haut niveau dans les domaines qui intéressent notre politique de défense et nos stratégies ? Même si l'industrie et le monde des affaires adoptent volontiers des termes guerriers - à commencer par stratégie -, les logiques militaires, culturelles, économiques et financières sont différentes.
Car la lettre de mission du Président de la République exprimait la volonté d'engager "une réflexion approfondie sur notre politique générale de défense … (qui devra) aboutir à l'établissement d'un Livre Blanc qui définira un concept de défense globale" 

Il y avait donc d'emblée une ambiguïté : un concept de défense ne peut être défini que par les plus hautes autorités politiques. Un Livre Blanc est destiné, dans tous les pays du monde, à présenter notre politique de défense aux opinions publiques nationale et internationale.
N'y aurait-il pas eu confusion entre une opération de communication et une réflexion stratégique ? De plus, les rédacteurs du Livre Blanc ne parlent plus de défense globale ni de politique générale de défense, mais de sécurité nationale. Remet-on en cause par ce biais l'Ordonnance de janvier 1959 ? Car la première question à se poser lorsqu'on parle de défense ou de stratégie globale, quelle est l'entité qui entend persévérer dans l'être ? La nation, l'Etat, l'Europe, le monde occidental ?
Or si le Livre Blanc parle beaucoup de l'Europe, il oublie qu'il existe depuis décembre 2003 un document, " La stratégie européenne de sécurité ", qui ne semble que partiellement concorder avec ses idées et propositions …

Le risque de guerre en Europe aurait disparu selon les rédacteurs du Livre Blanc, version 2008. Sans doute ne lisent-ils pas la revue Pobeda (Victoire) où les nostalgiques de l'URSS et les intégristes orthodoxes regrettent les empires russe et soviétique et les dirigeants comme Ivan le Terrible et Staline, tout en se donnant comme objectif de reconstituer cet empire russe ou soviétique. Lénine, Hitler étaient eux aussi considérés comme plaisantins en leur jeune temps …

Et surtout , ce Livre blanc  consacre beaucoup d'espace à la réduction des effectifs, ce qui ne devrait être que la conséquence des réflexions sur les risques et les enjeux. Or les propos du Ministre de la Défense le 26 juin sur FR 3 sont inquiétants. Si l'objectif de copier la Grande-Bretagne (60% de forces de combat, 40% de forces de soutien) paraît séduisant, il convient de rappeler que le Royaume-Uni a choisi une étroite collaboration avec les Etats-Unis, qui lui fournissent, en Afghanistan comme en Irak, le soutien logistique et les appuis. Autrement dit, les Britanniques fournissent " la chair à canon " à leurs alliés américains. Est-ce vraiment notre choix ? Trouverons-nous facilement en Afrique des moyens du Génie, des transports routiers fiables ? Devrons-nous demander à nos Alliés des canons en cas d'accrochage important au Tchad ?


Il y a près de vingt ans, j'écrivais que " les vrais choix stratégiques sont inscrits dans les budgets militaires, les budgets effectués et non pas les budgets annoncés ". Cela est toujours valable. Notre ministre se vantait il y a quelques jours de maintenir un budget représentant 2% du PIBM : il oubliait de préciser que, en adoptant les normes OTAN (c'est à dire sans la Gendarmerie, dont 95% des missions sont civiles, hors pensions, et en déduisant la TVA des dépenses militaires), la France se compare à l'Italie ou à l'Espagne, mais pas à la Grande-Bretagne. Nous avons, depuis plusieurs années, un budget militaire d'Etat sous protectorat, et non plus indépendant.  Il ne sert donc à rien de gémir devant un retour dans les structures militaires de l'OTAN : il est la conséquence de nos choix budgétaires depuis une vingtaine d'années.

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