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Océans, le nouveau film du producteur et réalisateur Jacques Perrin, commence sa carrière internationale sur les écrans à Abu Dhabi.
Sortie en France le 27 janvier 2010.

Bienvenue chez les dugongs : ces mammifères marins, cousins des lamantins, comptent parmi les quatre-vingts espèces animalières en vedette dans le nouveau film de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, Océans. "Ils sont chez eux dans les eaux d'Abu Dhabi, où on leur a amé­nagé une réserve naturelle", dit Jacques Perrin, en souriant. À l'invitation du cheikh Mohammed, un des grands mécènes du film, le producteur et réalisateur était mardi, à Abu Dhabi, pour présenter Océans en avant-
première dans le cadre du MEIFF (Middle East International Film Festival), où l'écologie est à l'honneur. Là commence le voyage au long cours sur les écrans de ce grand spectacle marin, qui sortira dans les salles le 27 janvier 2010.
C'est l'aboutissement d'une exceptionnelle aventure de plus de sept ans, qui a conduit les équipes de Galatée (la maison de production de Perrin) dans toutes les mers du globe, à toutes les saisons. "Il faut prendre le temps, dit-il. Tout est là. C'est un processus d'évolution constante. J'ai commencé le film sans beaucoup de moyens, et au fur et à mesure qu'il prenait corps, techniquement, fédérant les spécialistes de tous horizons, des plongeurs aux astrophysiciens, il s'est étoffé financièrement grâce aux nombreux mécènes qui nous ont rejoints, à cause de la beauté, de l'ambition et de l'innovation du projet. L'indépendance de la production passe par le mécénat. Plus que tout autre, c'est un film d'équipe".
Rien que l'écriture du scénario a demandé trois ans. "Au départ, il y avait des personnages, une histoire, précise Jacques Perrin. Mais les humains prenaient trop de ­place. Peu à peu, ils se sont effacés au profit des seuls animaux". Le scénario est devenu un "guide scénaris­tique", élaboré avec des scientifiques comme Stéphane Durand, biologiste et ornithologue, François Sarano, biologiste et plongeur, ou le responsable des pêches en Méditerranée, Laurent Debas. Cette cellule pensante rassemble et organise les données, prolongée par le CNRS et par le prodigieux réseau de la Sloane Foundation. Sous l'égide de cette fondation américaine, plus de mille chercheurs de toutes disciplines se sont lancés dans le recensement de la vie marine. Pour les scénaristes d'Océans, il s'agit de puiser dans ce fonds immense de connaissances pour choisir les espèces qui figureront dans le film, localiser les animaux, et saisir leur comportement à un instant précis. Une cartographie spatio-temporelle qui relie 54 lieux de tournage, et les moments où il faut y être, qui formeront l'action dramatique : une naissance, des chasses, les festins de baleine dévorant des krills, la reproduction des coraux, les jeux des dauphins.…

"Même si nous avons une approche émotionnelle d'émerveillement devant la vie marine, le film est sous la pleine autorité des scientifiques, explique Jacques Perrin. On leur demande d'être nos censeurs, et ce sont eux aussi qui nous donnent accès aux sanctuaires protégés des prédations humaines. Non seulement ils garantissent la crédibilité des comportements animaux, mais leur savoir est aussi un apport esthétique. Les échanges avec les chercheurs du programme Census of Marine Life 
ont considérablement enrichi notre perception du monde marin et la sensibilité de notre approche". Échange, c'est le maître mot du film comme de la vie. Échanges de compétences et d'expériences au sein des productions Galatée, multiplication des points de vue et des passions. Échanges organiques du milieu sous-­ marin à l'écran.
"C'est dans tous ces déplacements que l'on comprend la nature. Il ne s'agit pas seulement de montrer des animaux mais de suivre au plus près le mouvement de la vie, de saisir le dynamisme des interactions entre les différentes espèces et avec les écosystèmes. C'est la première fois qu'on regarde la mer de cette façon".

Des acteurs indociles
Or la vie file vite et ne se laisse pas aisément attraper surtout quand on vient la perturber avec des caméras. Et puis, les caméras sont des outils limités, les créatures marines des acteurs indociles qui n'attendent pas le clap, ne respectent pas le cadre, se fichent de la luminosité. "Un poisson, ça passe devant l'objectif à la vitesse d'un avion à réaction !" dit Jacques Perrin. Après avoir mobilisé la communauté scientifique, il a remué le monde de la haute technologie. Avec lui, la vision précède la technique. Ses rêves sont des ordres. Impossible n'est pas Perrin. Ainsi, il imagine une scène où le spectateur serait au milieu des dauphins, participant à leurs ébats, au splendide élan de leur course, bonds et plongeons rythmiques, sous l'eau, hors de l'eau. Le matériel existant ne le permet pas. Qu'à cela ne tienne. Il confie la résolution du problème à son homonyme Jacques ­Perrin, grand ingénieur responsable de l'armement chez Thomson (il a dirigé notamment le programme nucléaire Crotale), aujourd'hui à la retraite.
"Il est responsable de tous les engins innovants du film", explique Jacques Perrin cinéaste, qui présente ces objets sophistiqués par leurs noms, comme une petite famille amicale : voici Thétys, la caméra grue qui reste droite comme un fil à plomb sur un bateau agité par les flots. "Dès que vous tractez un engin, il se met à tourbillonner. Tout bouge, dans l'eau, sauf Thétis grâce à ses supports gyrostabilisés avec horizon artificiel" ; voici Jonas, une torpille équipée d'une caméra numérique haute définition qui peut filmer en les précédant les poissons les plus rapides ; voici Birdy, le petit hélicop­tère télécommandé complètement silencieux, lui aussi porteur d'une caméra, qui se mêle aux baleines avec le plus parfait naturel.
"Les engins une fois conçus ont fait l'objet d'essais et de simulations avec les animaux dans les bassins de carène de la Marine nationale, poursuit Jacques Perrin, qui s'est faufilé entre les sous-marins et les navires de guerre avec la bienveillance de la DGA.
Pendant ce temps, cameramen et laboratoires high-tech, comme Sony, travaillaient au mélange complexe de cinéma traditionnel en 35 mm et d'images numériques. Problèmes de dynamique, d'optique, d'acoustique, d'ingénierie digitale. Avec son sourire clair et son exigence d'artisan perfectionniste, Jacques Perrin cristallise tous les savoirs, stimule tous les talents, et, pour offrir au public la beauté vivante du monde, il fait avancer la connaissance scientifique, et progresser la technique cinématographique.
C'est ainsi depuis que les productions Galatée célèbrent la nature et le monde animal, depuis Le Peuple singe, depuis la prairie de Microcosmos, filmée au microscope, et les oiseaux du Peuple migrateur, pris en vol à bord d'ULM.
"Les techniciens se battent pour travailler avec lui, dit Stéphane Durand, biologiste qui a participé à Océans sous diverses casquettes, de l'écriture aux repérages et à l'accompagnement des équipes. Et les scientifiques se voient offrir une matière d'observation inestimable. Alors qu'en général, on rame pour obtenir un mince budget qui ne permet que de petites expéditions peu fructueuses, avec Jacques Perrin on a des ressources formidables, à la fois financières et cinématographiques pour une expérimentation scientifique absolument inédite. Il y a un esprit Galatée fait du respect des animaux, de la douceur de l'approche. Et du temps, qui en est la condition essentielle : on est revenu trois années de suite au même endroit de l'Arctique, pour surprendre les baleines à bosse".

Le tournage a duré quatre ans, "mais on peut dire seize, plaisante Jacques Perrin, si l'on compte que pendant ces quatre années, quatre équipes de vingt à trente personnes ont opéré simultanément". Deux cents espèces ont été filmées, contribution unique qui fera les beaux jours des chercheurs. Le public en verra quatre-vingts, dans une anthologie de près de deux heures, somptueuse, orchestrée comme un grand spectacle.
"Océans n'est pas un documentaire, dit Perrin, c'est un opéra sauvage, un hymne à la splendeur de la nature. Les plus beaux spectacles nous tombent du ciel. On part de l'admiration pour donner envie de respecter le monde et de le garder vivant. Beaucoup de réalisateurs aujourd'hui s'alarment, et à juste titre. Nous sommes plus optimistes car, malgré les menaces et les désastres, on voit que, si on laisse la nature à elle-même, les éléments vivants se reproduisent. À nous de ne pas l'abîmer, de maintenir l'harmonie avec elle"
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Paru dans Le Figaro, 14 octobre 2009

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Pékin fêtait le 1re octobre 2009, les soixante ans de Zhonghua Renmin Gongheguo - l'"État populaire de l'harmonie commune de la Chine", cette dernière étant saisie comme : Zhonghua - l'"Éclat constant" ! Le nom officiel de la Chine populaire, la justification de ces soixante ans ? La presse occidentale n'en parle pas, négligeant plus innocemment et par inculture que par souci de dénigrer "l'Empire", ce que les Chinois entendent sous ces mots et face à cette manifestation. Soixante ans ? Un cycle, un siècle, au sens du latin saeculum, une génération humaine (1). Quand Deng Xiaoping disait dans les années 1980 : "Il nous faudra soixante ans pour atteindre à un développement de puissance moyenne", il disait "une pleine génération", et ses compatriotes comprenaient : "Nos enfants et petits-enfants mesureront le prix de nos efforts". Cette fête sexagésimale revient à montrer au monde que c'est la Chine de toujours qui fête son "siècle" d'indépendance retrouvée, laquelle lui a permis - "pays vieux et jeune à la fois", comme le disait, en février dernier, We Jiabao, à Cambridge - de renouer avec sa longue histoire - quatre à cinq millénaires, voire Dix-Mille Ans, soit un temps infini dans un cosmos (yuzhou) de conception cyclique - tout en marchant vers l'avenir, un "avenir rouge" - hung -, non pas "socialiste", mais "heureux", "populaire", "sujet à la réussite" ! Le rouge, en Chine si sensible psychiquement à la puissance des symboles, est couleur de joie et de bonheur… de réussite donc, au prix, bien sûr, du travail si inhérent à la nature des Chinois. La Chine qui fête ces soixante ans a renoué non seulement avec son histoire, mais avec la réalité planétaire dont son Empereur et ses sages avaient prétendu se retirer, à la fin du xve siècle, pour cultiver "sans effort inutile et tout naturellement" (2) son éclat et sa grandeur - et ce, quelques dizaines d'années après que le navigateur Zhenghe eut fait, au cours d'une demi-douzaine de voyages, des Philippines aux côtes occidentales de l'Afrique, une solennelle ostension de la Chine et de sa grandeur, menant des dizaines de navires tous plus grands et magnifiques les uns que les autres !
En Occident, la "révolution chinoise" de ces soixante dernières années semble n'avoir été perçue que de façon abstraite, au travers d' "absolus", marxistes d'abord, "droits-de-l'hommistes" ensuite, et pour n'y rien comprendre. On n'y a jamais considéré le peuple chinois, milliardaire en hommes, et ses usages et valeurs millénaires. Or, la Chine est une réalité humaine à la personnalité formidablement typée ! On ne saurait s'intéresser à son sort et au nôtre, en cela qu'elle est devenue un interlocuteur incontournable, sans avoir une idée, sommaire au moins, de son identité. Le peuple chinois aurait à subir les ordres d'un "gouvernement totalitaire" ? Faux, il répond, à son gré, aux exigences d'un gouvernement autoritaire et paternaliste. Sa liberté ? Il y a 2 500 ans qu'il en connaît les limites politiciennes : "Quand le gouvernement a des principes, parlez droit et agissez droit ; quand il est sans principe, agissez droit, mais parlez prudemment" (Lunyu, xiv,3). C'est à l'aune de cette formule qu'il convient de juger la "conversion", hier, de la majeure partie des Chinois à la "pensée mao-zedong ", sa conversion aujourd'hui à "l'économie socialiste de marché" ! Une citation shakespearienne pourrait répondre à ce que le Chinois de base pense du discours officiel de Pékin : "Words, words, words " !
Comment la Chine conçoit-elle cette fête ? J'étais encore là-bas, il y a quatre jours. À Pékin, préparation formidable, dont celle d'armements de facture nationale qui concourent à la fierté, donc à la cohésion nationale : un "dragon" propre à terrifier "fantômes et démons en quête d'un mauvais coup" ! Dans toutes les villes petites et moyennes du pays, des fleurs jaune et rouge dans tous les massifs, à tous les carrefours… Exception de première grandeur, Shanghai ! On y prépare l'Expo universelle de 2010, la réalité et ses contraintes semblent l'y emporter sur le symbole et l'intérêt sur la solidarité des coeurs (3) ! Images et festivités ne sauraient vous détourner de l'essentiel : voyez Confucius, Lunyu, xii, 7. "Zi Gong interrogea Confucius sur l'art de gouverner. Le Maître répondit : "Celui qui gouverne doit avoir soin que les vivres ne manquent pas, que les forces militaires soient suffisantes, que le peuple lui donne sa confiance". Zi Gong dit encore : "S'il était absolument nécessaire de négliger une de ces trois choses, laquelle conviendrait-il de négliger ? - Les forces militaires", répondit Confucius. "Et s'il était absolument nécessaire d'en négliger encore une seconde, dit Zi Gong, quelle serait-elle ? - Les vivres, répondit Confucius, car de tout temps les hommes ont été sujets à la mort, mais si le peuple n'a pas confiance en ceux qui le gouvernent, c'en est fait de lui". Les armes sont là, les vivres se multiplient. La confiance ? Autre réponse confucéenne, en Lunyu, viii, 14 : "Qui n'occupe pas de place au gouvernement n'en discute pas la politique" ! La Chine, "jeune et vieille à la fois", a bien renoué avec son histoire, et demeure elle-même ; elle peut fêter l'événement !


(1) Ce cycle sexagésimal chinois offre des dates combinant les 5 éléments terrestres : feu, eau, bois, terre, métaux, et les douze signes célestes  des mois astrologiques : rat, buffle, tigre, lièvre, etc. Il n'y a durant ce cycle qu'un mois rat/feu, buffle/eau, tigre/bois, lièvre/terre… etc.
(2) An an, répétition de l'idéogramme an = paix, l'équivalent de notre "tranquille tranquille" familier…
(3) Je n'en ai pas moins fait à Shanghai une conférence sur confucéisme et christianisme qui a rassemblé plus de deux cents personnes à l'attention soutenue et aux questions intelligente…

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(...) (site endommagé en 2013)
l'idée que tous les Juifs du monde sont les descendants directs du peuple d'Israël, installé en Palestine depuis des millénaires ; c'est naturellement inexact, mais a contribué à la naissance de l'État d'Israël et à comme dit mon collègue Shlomo Sand de l'Université de Tel-Aviv  "une conception ethnoculturelle du peuple juif" (1). Il suffisait de lire les Actes des Apôtres pour constater l'inanité de l'unicité ethnique du peuple juif. Lors de la Pentecôte, au plus grand étonnement des "hommes pieux venus de toutes les nations", "vint du ciel un bruit tel que celui d'un violent coup de vent. (…) Au bruit qui se fit la foule s'assembla et fut bouleversée, car chacun entendait [les douze apôtres] parler sa propre langue. Dans leur stupeur et leur émerveillement, [les hommes pieux] disaient : "Ceux qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et d'Asie, de Phrygie et de Pamphilie, d'Égypte et de cette partie de la Libye qui est proche de Cyrène, Romains en séjour ici, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes…" (2). Ainsi il y avait à côté des Juifs descendants du peuple d'Israël ou eux-mêmes descendants de convertis, les prosélytes, des hommes et des femmes qui avaient adopté la religion d'Adonaï, d'Abraham, de Jacob, de Moïse. Disons-le dès maintenant, il y a un peuple juif, comme il y a un peuple catholique, protestant, musulman ou bouddhiste, mais il n'y a pas de race juive. La notion de peuple juif est avant tout la création intellectuelle et religieuse des rabbins (en particulier d'Europe orientale) et des historiens judéo-allemands, relayés depuis le début du xxe siècle par les sionistes et l'État d'Israël. En réalité, le problème est celui du prosélytisme. La conversion au judaïsme est courante dès le début de l'histoire juive ; elle persiste vigoureusement après les exils subis par le peuple juif depuis l'exode de Babylone, mais elle est freinée par les Églises chrétiennes non sans mal d'ailleurs jusqu'au xie siècle et par les autorités musulmanes. À l'ère moderne, elle est rare et souvent condamnée par le rabbinat orthodoxe (3).

Hébreux et prosélytes
Très vite le judaïsme a essaimé autour de la Méditerranée. Par ailleurs, c'est la captivité (bien involontaire) à Babylone qui donne naissance aux communautés juives de Mésopotamie, lesquelles perdurèrent en Irak jusqu'en 1967, et existent encore en Iran. Des Hébreux accompagnent les Phéniciens et implantent des communautés dans presque tous les ports méditerranéens : Athènes, Corinthe, Salonique, Éphèse, Alexandrie, Cyrène, Carthage. La communauté de Carthage joue un rôle important ; c'est elle dont les missionnaires vont judaïser une partie du monde berbère. Ce prosélytisme (que condamnera saint Augustin) est à l'origine des communautés juives d'Afrique du Nord ou judéo-berbères qui jouent un rôle important dans l'apparition et le développement d'un judaïsme ibérique. La glorieuse culture "andalouse" qui domine l'Espagne jusqu'en 1492 est autant une culture juive qu'islamique. Se forme,des deux côtés de la Méditerranée, ce que l'on appelle le judaïsme sépharade : cette origine explique que, durant des siècles, la culture judéo-berbère ait pu vivre sans trop de heurts au sein de populations islamo-berbère… (4). En 1492, les Juifs d'Espagne qui ne se convertissent pas sont condamnés à l'exil et se réfugient dans l'Empire ottoman, notamment à Salonique (où le quart de la population est juif) et à Smyrne, où le ladino est la langua franca (5) des sépharades. La culture sépharade est un élément essentiel de la culture juive, mais le peuple juif qui la porte est un peuple d'origine plus berbère que sémite.
Autour de la Méditerranée, on compte des colonies juives au temps de l'Empire romain : en Bétique, en Andalousie, en Catalogne, en Narbonnaise et à Rome, autour de la mer Égée comme de l'Adriatique. L'archéologie montre que nombre de ces Juifs sont des prosélytes attirés par les communautés hébraïques. Il y a eu des implantations juives le long des limes : les légions romaines du Rhin et du Danube, notamment, comptèrent souvent des soldats juifs comme des adeptes de Mithra, d'ailleurs. Dès la fin du ier siècle de notre ère, il y a des communautés juives à Strasbourg, à Spire, à Mayence et à Coblence. Elles vont y prospérer pendant mille ans. À en croire les décrets de nombre de conciles épiscopaux, tenus à Tolède, Narbonne, Arles et autres, ces communautés font du prosélytisme, attirant à elles des païens, mais des chrétiens aussi : le confirment des fouilles effectuées en Narbonnaise et en Catalogne. Se constituèrent donc en Europe occidentale des communautés juives relativement importante, dès les temps mérovingiens et surtout sous les Carolingiens. Au début du xiiie siècle, il y a plus de deux cents communautés sur le territoire de la France actuelle, essentiellement en Provence, en Normandie, en Bourgogne, en Champagne, en Alsace et en Lorraine, le long de la Garonne, de la Loire et du Rhin. Les installations les plus importantes datent des ixe, xe et xie siècles. C'est le temps où l'archevêque de Lyon admoneste Louis le Pieux, empereur d'Occident (814-840), parce qu'il soutient ces communautés. Cet état favorable au développement dans nos régions du judéo-français qui voit enseigner un théologien comme Rachi, rabbin de Troyes, (1040-1105), va durer jusqu'aux Croisades. Tout au long des xiie et xiiie siècles, la situation va se gâter, jusqu'à ce que Philippe IV, en 1306, expulse les Juifs du Royaume. Or, il est bien évident que cette population juive de France ne descend pas tout entière des Hébreux venus à l'époque romaine, mais provient très largement de conversions. La situation est différente dans le monde germanique, non qu'on y soit plus ou moins anti-judaïque qu'en France, mais la France est un royaume, quand le monde germanique est un empire que se partage une collection de principicules. Certes les pogrom de l'été 1096, dans les pays du Rhin, ont entrainé l'exode de milliers de survivants vers l'Europe orientale, Pologne et Russie. Mais ces pogrom n'ont pas éliminé les Juifs d'Allemagne, de nombreuses communautés subsistent que viendront renforcer, au début du xive siècle, leurs coreligionnaires chassés de France. Comme de l'autre côté du Rhin, les communautés juives allemandes sont composées, non d'Hébreux seuls, mais d'Hébreux vraisemblablement minoritaires face à des prosélytes autochtones.
On dira que j'exagère le poids du prosélytisme, mais ne faut-il pas être conscient qu'il y a des communautés au Tadjikistan, au Daghestan, en Kurdistan, plus à l'est peut-être (6), comme il y en a, dès le ixe siècle de notre ère, au nord du Nigeria (7) et, depuis fort longtemps, en Éthiopie. Au reste, comment le petit peuple juif aurait-il pu s'étendre ainsi au plan démographique. Deux cents communautés en France, cela représente de 40 à 50 000 personnes, plus de quatre cents en Allemagne, 80 à 100 000. En d'autres termes, si, vers 1340, on peut compter 500 000 Juifs en Espagne, il y en a alors 600 à 700 000 en Europe occidentale, dont 150 000 entre les Pyrénées et l'Oder. Tous, bien évidemment, ne sont pas tous d'origine palestinienne. Tous les convertis sont en revanche porteurs d'une culture commune qui les met à part de leur société d'origine, marginalisation qui a entraîné une endogamie d'autant plus forte qu'ils vivent dans des quartiers bien définis autour de ce qu'on appelle, en France, "la rue aux Juifs" ou "des Juifs" et, en Allemagne, "Judengasse ".

Judaïsme, Europe orientale et problème khazar
En 1914, il y a dans l'Empire russe, entre le Boug et le Dniepr, près de cinq millions de Juifs, soit 14% de la population de ces provinces de l'empire. D'où viennent ces fortes communautés qui parlent le yiddisch - dialecte germano-hébraïque ? À en croire maints ouvrages et autres encyclopédies, elles descendraient soit des Juifs persécutés en Occident soit des communautés issues de l'Empire byzantin. Démographiquement, c'est inconcevable, dussent en souffrir "l'unicité d'un peuple juif issu de Palestine" et "la pureté de son sang", pour reprendre des formules antisémites nées en Espagne au temps de la Reconquista. Au nom de ces principes fallacieux, on néglige l'apport de cette tribu ouralo-altaïque, c'est-à-dire turque, venue d'Asie centrale en même temps que les Bulgares ou les Avars - les Khazar. Aux viiie et ixe siècles, se constitue un empire khazar qui couvre le territoire délimité par la Caspienne et la Volga, puis s'étend jusqu'au Dniestr. C'est un empire si puissant que pour se protéger de lui, le Basileus Léon III (717-741) fait épouser à son fils Constantin (741-775) une princesse khazar, d'où le surnom de son fils, Léon IV dit le Khazar (775-780). Pour éviter de dépendre de Byzance et de son patriarcat, ou de dépendre d'un calife, le Khan des KhazarObadiah, en 880, décide de se convertir au judaïsme et d'y convertir son peuple. (8) Lorsque l'Empire khazar s'écroule, à la fin du xie siècle, son peuple est invité par le Grand Prince de Kiev à se convertir au christianisme, étant entendu que les réfractaires devront s'exiler. Les populations restées fidèles au judaïsme furent assez nombreux : ils s'enfuirent et vinrent s'installer au nord des marais de Pinsk, entre Vistule et Dniepr supérieur, région que se partagent aujourd'hui Pologne, Biélorussie et Lituanie. C'est, démographiquement, la seule explication possible à la présence là-bas de près de cinq millions de Juifs en 1914. Le montre une étude comparative de l'évolution de la population khazar et de celle de la population russe, entre 998 (date du baptême des peuples de la Principauté de Kiev) à 1914 (9).
Aux données concernant l'Empire russe s'ajoutent celles relatives à l'Empire austro-hongrois, notamment les populations juives de Galicie et de Slovaquie, soit près de deux millions d'âmes. En 1914, il y a, en Europe orientale, quelque sept millions de Juifs. Que certains soient les descendants de Juifs allemands, français espagnols ou byzantins, c'est évident. Mais la majeure partie d'entre eux ne peut être que d'origine khazar. Ce que confirment et leur langue et leur mode de vie. Ces Juifs d'Europe centrale et orientale parlent le yiddisch dont ShlomoSand (10) précise qu'il a intégré des mots turcs (11) et que l'allemand utilisé est un allemand de l'Est, mâtiné de slave, non un allemand de l'Ouest. Ces vocables germaniques semblent être empruntés à la langue des commerçants saxons et silésiens, ainsi qu'à ceux des régions nordiques, proche de la Hanse. Autre élément important, le shetl, la communauté rurale. La majorité des Juifs russes vivent en région rurale. Certes les tsars successifs ont limité la population urbaine juive, certaines cités étant purement et simplement interdites aux Juifs. Mais il y a surtout que contrairement à ce qu'ont connu France et Allemagne, les Juifs de Russie ont des moeurs rurales. Juifs de Russie et Juifs d'Occident ont à souffrir de réactions antisémites, mais celles-ci n'ont rien de racial ; elles sont économiques et religieuses. L'antijudaïsme est véhiculé durant des siècles par les Églises et par l'islam. La tradition en est reprise par Luther et les milieux luthériens. Que le Juif se convertisse et le nouveau chrétien peut aspirer à tous les états, toutes les fonctions et même, comme Stahl (12), devenir président du Consistoire supérieur de Prusse. Il est d'ailleurs à remarquer que 5%, au moins, des pasteurs luthériens allemands ont été touchés par les lois raciales nazies. La situation est un peu différente dans l'Église orthodoxe, moins tolérante que les autres Églises chrétiennes.
L'autre raison de l'antisémitisme est économique. La minorité juive, de par sa tradition, est instruite. "Les Juifs savent lire depuis deux mille ans, les protestants depuis quatre cents ans, les catholiques depuis à peine cinquante ans", disait Péguy. En Europe orientale, l'analphabétisme est général : en 1914, moins de la moitié des sous-officiers de l'armée impériale russe sait lire et écrire couramment. Aussi, quand elles leur sont accessibles, les professions libérales connaissent un taux important d'israélites. C'est le cas en Allemagne, où le 1% de Juifs fournit 6 à 7% des professeurs d'université ; en France, où le 0,5% occupe près de 8% des fauteuils de l'Institut ! Naturellement, jouent aussi les questions économiques : le rôle des Juifs dans la vie financière du monde occidental est suffisamment connu pour qu'on n'y insiste pas. Il est lié à la place qui leur est faite depuis le xie siècle : elle leur interdit de posséder, donc de cultiver la terre, les obligeant à se consacrer à l'artisanat ou au commerce. Minoritaires, les israélites cherchent à maintenir des rapports avec les communautés voisines, créant des liens spirituels et familiaux, certes, mais commerciaux aussi. Très vite, ils jouent un rôle important dans les échanges monétaires, constituant des fortunes qui leur permettent d'établir des banques, lorsque des systèmes financiers plus élaborés se mettent en place. On notera le rôle analogue tenu en France, pour des motifs identiques, par les banquiers protestants de Genève : dès le début du xixe siècle, les financiers protestants occupent un quart des postes de Régent de la Banque de France. Les Juifs apparaissent sous la Monarchie de Juillet. Dès lors, Juifs et protestants, à peine 2% de la population française, contrôlent le tiers du Conseil des Régents. On sait le rôle joué par les Rothschild et les Pereire. En Prusse, c'est la banque juive qui finance l'unité allemande ; les Juifs jouent un rôle important autour de Guillaume II.
À la fin du xixe siècle, l'antijudaïsme religieux se transforme en antisémitisme racial, au moment même où dans le monde juif d'Europe orientale apparaît l'idée de "nation juive". Mais les Juifs de Russie, en particulier les socialistes regroupés dans le Bund (13), revendiquent, non le retour à Jérusalem, mais la création d'une province autonome juive dans l'Empire russe. Lorsqu'Herzl lance le sionisme, il prévoit d'installer l'État juif en Patagonie, région quasi inhabitée (14). Il est vrai que la "Terre promise" pour les Juifs de l'Europe orientale, ce sont les États-Unis qui accueillent deux millions de locuteurs yiddisch entre 1900 et 1913, quand 40 000 seulement s'installent en Palestine. Le sionisme, puis l'État d'Israël, à la suite des rabbins, vont mettre en avant eux-mêmes la notion d'"ethnie juive", de "peuple juif" pour justifier le retour en Palestine, la "Terre promise" Eretz Israel , renforçant la notion de "race juive" développée dans le Reich hitlérien et reprise à la fin du xxe siècle par les divers mouvements antisémites.
C'est dans ces circonstances qu'en 1917, est publiée la Déclaration Balfour : dans une lettre à lord Rothschild, le secrétaire du Foreign Office, Balfour, annonce la création en Palestine d'un Foyer national juif. Ce n'est pas un geste philosémite ; il répond pour le Royaume-Uni à un dessein géostratégique, renforcer le contrôle britannique sur la Route des Indes. Le "Foyer", créé en 1920,n'attire pas les foules : 120 000 immigrants juifs recensés entre 1919 et 1932, tandis que, pour la même période, Belgique, France et Pays-Bas en accueillent plus de 250 000. Il faut attendre les accords Haavarah ("transfert" en hébreu) d'août 1933, passé entre l'Agence juive et le IIIe Reich (représenté par Eichmann !) et donnant des facilités aux Juifs allemands émigrant en Palestine, pour que la population du "Foyer" augmente réellement : en décembre 1932, il y a 192 000 Juifs sous mandat britannique ; le 31 décembre 1939, ils sont 445 000 (15). Il est vrai que, dès 1917, les communautés juives d'Occident marquent leurs réticences : ceux que Dominique Schnapper appelle les "Français de confession israélite" (16) sont infiniment moins sionistes que leurs coreligionnaires orientaux. Avant 1939, ils étaient fermement antisionistes et, aujourd'hui, la majorité d'entre eux considèrent Israël comme un pays étranger. En réalité, israélites français et britanniques ont refusé la création d'un "Foyer national", puis d'un État juif, car ils se voulaient d'abord Français et Britanniques. Ce fut d'ailleurs le cas des israélites allemands, jusqu'à 1933. Ces derniers, installés en Palestine, y apportèrent nombre de comportements proprement germaniques.

Ashkhenaz et Sépharades
Chacun le sait, il y a deux grandes communautés juives : les Ashkhenaz, Juifs d'Europe occidentale, de Pologne ou de Russie, et les Sépharades, issus du monde méditerranéen. Ce sont deux communautés aux différences bien marquées et dont les rapports sont souvent tendus. Il suffit de penser aux débats qui se sont déroulés lors des élections consistoriales de 2008, en France, qui ont conduit au choix du Grand Rabbin Bernheim (17). Ce débat se vit quotidiennement en Israël aujourd'hui. De 1934 à 1960, les Juifs allemands ont pris le contrôle de la vie socio-économique et culturelle en Israël, exprimant à l'égard des Juifs expulsés des pays d'islam un mépris certain. Un passage des mémoires de Claude Lanzmann est significatif : "Avec un bureaucrate ashkhenaz, fonctionnaire de l'Agence juive (…) que j'ai retrouvé (…) ambassadeur d'Israël à l'ONU, puis président d'université, je visitai un maabaroth (18). Il jugeait ceux dont il avait la charge. Des Roumains, il me disait : "Ils sont un bon matériel…". Les Bulgares, les Iraniens occupaient les degrés supérieurs de son échelle de valeur. Les Juifs marocains étaient pour lui la lie du Peuple élu "(19). Cette situation demeure et se retrouve lors des élections israéliennes, au point que certains Ashkhenaz "sépharadisent" leur nom patronymique pour ratisser des voix… (20). Israël est un État ashkhenaz, ainsi que le montrent les statistiques de l'immigration.

Aux 1 733 000 Ashkhenaz venus depuis 1945, s'ajoutent les 534 000 Juifs, ashkhenaz également, venus d'Europe orientale avant 1945. Il y a aujourd'hui en Israël une communauté juive sépharade de souche sémite et berbère, mâtinée de Celtibères et d'Anatoliens. L'autre communauté, les Ashkhenaz, est d'origine européenne, issue essentiellement des tribus turques qui ont constitué l'Empire khazan. En schématisant, ces communautés ashkhenaz sont ethniquement proches d'autres communautés ouralo-altaïques, installées en Europe depuis des siècles : les Finnois, les Estoniens, les Bulgares et les Magyars. Que ces hommes aient une culture juive enracinée dans la tradition mosaïque est évident, mais ils ne sont pas sémites. En se fondant sur la race, les eugénistes allemands, sous prétexte d'éradiquer le judaïsme, ont dramatiquement contribué à la Shoah. Il est vrai qu'ils pouvaient s'appuyer sur l'enseignement théologique des rabbins. Aujourd'hui encore, le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme estime, à l'entrée Khazar, que "l'absence de toute information concernant leurs descendants a donné naissance à la théorie sans fondement (21) selon laquelle les Juifs de l'Europe de l'Est en seraient issus" (22).

C'est ce contre quoi, après Arthur Koestler (23) et bien d'autres, s'insurge Shlomo Sand. Il est vrai qu'admettre que les deux tiers de la population juive d'Israël sont issus de peuples ouralo-altaïques, enlève beaucoup de poids à l'idéologie politique fondée sur la notion d' "Eretz Israel" (24). De surcroît, si la notion d' "Eretz Israel " qui s'enracine dans la Torah implique un fondement religieux, il apparaît que, face à l'essor économique prodigieux d'Israël, les mouvements laïcs se développent fortement. Selon certaines enquêtes, lors des dernières élections, plus de 40% de la population israélienne se veulent laïques et ne pratiquent pas. Les récentes bagarres violentes entre orthodoxes et laïcs en témoignent. N'oublions pas, d'ailleurs, que les "pères fondateurs" sont des socialistes, peu soucieux des problèmes religieux. S'il y a bien un peuple juif, comme il y a un peuple catholique, il n'y a pas d'ethnie juive même si une longue endogamie en Europe ashkhenaz et en Méditerranée sépharade ont entrainé des comportements particuliers lesquels disparaissent en Israël aujourd'hui : rien de commun entre les photos et autres dessins de Der Stürmer (25) discréditant les Juifs et les populations israéliennes de ce début de xxie siècle !

(1) Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008
(2) Ac. II, 2-11
(3) Cf. l'article "Conversion au judaïsme", Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Laffont, 1996.
4) À noter qu'en 1870, en Algérie, cette cohabitation est gravement perturbée par le décret Crémieux qui accorde aux israélites les droits de citoyen français. Le décret scandalise les Kabyles (berbères musulmans) qui ne comprennent pas qu'on ne leur accorde pas une naturalisation collective comme à la communauté juive si proche de la leur, et ils se révoltent. La cause politique de cette mesure injuste mise en place par le gouvernement provisoire de la République pose problème : en témoigne l'organisation du culte israélite algérien : en 1885, tous les hauts responsables juifs, grands rabbins et présidents des trois consistoires départementaux sont des notables… alsaciens ! Cf. Almanach national, 1885.
(5) On usera du ladino jusqu'au xviiie siècle dans les communautés sépharades de Londres et d'Amsterdam. Cf. l'article « Langues juives », Dictionnaire encyclopédique du judaïsme.
(6) "Saint Thomas est-il venu en Chine ? Il est certain que ce grand apôtre a pu facilement y pénétrer. Les Juifs, plusieurs siècles avant notre ère, étaient arrivés jusqu'en Chine ; la route était tracée. L'historien Sse-ma-tsien (iie-ier siècle av. J.-C.) parle de vaisseaux étrangers abordant sur les côtes de Chine. Enfin, les caravanes, organisées pour le commerce, mettaient depuis longtemps déjà ce pays en relation avec l'Occident. Les apôtres ne pouvaient se désintéresser de ces immenses contrées de l'orient déjà connues". Alphonse Favier (1837-1904), vicaire apostolique de Pékin, Péking, DDB, 1902, pp. 54-55.
(7) Cf. Tidiane N'Diaye, Le génocide voilé, Gallimard, 2008, p. 78 ; et Jaap van Slageren, Influences juives en Afrique, Karthala, 2009
(8) J. Piatigorsky/J. Sapir, L'Empire khazar viie-xie siècle, Autrement, 2006
(9) Wladimir Bérélowitch et Irena Gieysztor Wladimir. Russie, Pologne, pays Baltes, in: J.-P. Bardet et J. Dupâquier, Histoire des populations de l'Europe, t. I, Fayard, 1997, pp. 554 sq.
(10) Shlomo Sand, op. cit.
(11) Shlomo Sand observe que le mot "prier" y est "davenen" et est emprunté à un dialecte turc.
(12) Friedrich-Julius Stahl (1802-1861) juriste d'origine juive, théoricien du droit ecclésiastique protestant.
(13) Bund (allemand : alliance) ou Union générale juive des travailleurs de Lituanie, Pologne et Russie  parti socialiste juif fondé en Russie en 1897.
(14) Patagonie, plus d'1 million de km2, 250 000 habitants ; densité, 2,3 habitant/km2.
(15) Cf. F. Encel et F. Thual, Géopolitique d'Israël, Seuil, 2004, pp. 22-23
(16 Selon elle, 23,4% de la population juive française. Cf. D. Schnapper, C. Bordes-Benayoun et F. Raphaël, La Condition juive en France, PUF, 2008
(17) Gilles Bernheim (né en 1952), agrégé de philosophie, a été élu, le 22 juin 2008, Grand Rabbin de France pour un mandat de 7 ans entamé le 1er janvier 2009. Gilles Bernheim est ashkhenaz (issu du judaïsme alsacien). Son prédécesseur, Joseph Sitruk, était sépharade.
(18) Un camp de réfugiés
(19) Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009, p. 225.
(20) Sharon est né Scheinermann, Perès, Perski, Shamir, Ytzernitski
(21) C'est nous qui soulignons (F.-G. D.)
(22) Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008
(23) Cf. Arthur Koestler, La treizième tribu, 1976 (Tallandier, 2008).
(24) À cet égard, il faut lire la contribution de Frédéric Encel et François Thual sur "Eretz Israel ", dans leur Géopolitique d’Israël, Seuil, 2004.
(25) Der Stürmer, périodique nazi violemment antisémite, a été fondé en 1923. Sous le IIIe Reich, il est affiché un peu partout ; il tire à 600 000 en 1939.

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(...) (site endommagé en 2013)
et ayant visité quelques prisons, je ne milite pas pour les peupler. Les faits pour lesquels Roman Polanski a été condamné par la justice américaine remontent aux calendes, je conçois que l'on plaide l'indulgence. Mais sans prendre en considération la raison sociale du délinquant. Sa renommée serait plutôt une circonstance aggravante. Quoi qu'il en soit, c'est de pédophilie qu'il s'agit, et si j'ai bien compris, d'une cavale consécutive à une remise en liberté provisoire sous caution. Le juge américain est donc fondé à exiger une extradition, les autorités suisses à la satisfaire. Elles ont un souci de blanchiment d'image, on le sait, mais peu importent leurs motivations dans cette affaire : cinéaste people ou simple quidam, les lois s'appliquent à tous. Si Polanski avait été un smicard anonyme, il n'aurait sûrement pas pu faire la belle.
D'où ma stupéfaction en découvrant la réaction de certaines de nos autorités publiques. On pouvait s'attendre au réflexe corporatiste du monde du cinoche, dont la moralité est sujette à caution. Le suivisme de certains médias, bêtement fascinés par cet univers, était tout aussi prévisible : on se veut "libéré" et on cire les pompes à la star. Mais les communiqués émanant d'"officiels" - deux ministres, entre autres - trahissent une connivence de très mauvais aloi. Comme si l'appartenance à cette gentry où se côtoient le fric, le showbiz et la politique prévalait sur toute autre considération.

En outre, ces réflexes de caste véhiculent l'anti-américanisme le plus détestable, celui qui se gausse de la rigueur des Américains en matière de crimes ou de délits sexuels. En gros, ces vilains yankees sont jugés coupables par une fraction de nos "élites" de ne pas prendre à la légère des faits avérés de pédophilie. Moi, je trouve qu'ils ont raison et je ne suis pas le seul : les communiqués de soutien à Polanski ont soulevé sur Internet une vague spontanée d'indignations. Tant mieux, ça prouve que la France ordinaire n'est ni dupe ni complice. Dieu sait mon aversion pour le populisme, et pour le puritanisme aussi. En l'occurrence je me sens totalement de mèche avec le gros bon sens de mes compatriotes. Si j'étais Sarkozy, je me méfierais des émanations de ce sérail prétendument "culturel", dont le snobisme marivaude à mauvais escient.
Paru dans Valeurs actuelles, 8 octobre 2009

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Il est devenu aujourd'hui banal pour celui qui entre dans une église, en fidèle ou en touriste, d'y voir des installations d'Art contemporain. La question surgit invariablement que signifient-elles ? Quel rapport avec le lieu, son histoire et sa fonction ?
Toute personne un peu cultivée sait aujourd'hui que "l'installation" est une pratique conceptuelle inspirée de Marcel Duchamp. Son principe est le "détournement" d'objets et de lieux dans le but de déstabiliser "le regardeur" et de modifier le sens du lieu et de l'objet détourné, dans le meilleur des cas à des fins "critiques". Cette démarche définit "l'AC" (1)

Petite histoire d'une prise de pouvoir
L'on sait que l'Etat et les communes ont en charge le patrimoine que constituent les églises construites avant la loi de 1906 de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Mais depuis les années quatre-vingts le Ministère de la Culture s'intéresse tout particulièrement aux commandes d'art sacré. A partir de 1987, date de la construction de la cathédrale d'Evry, où la rue de Valois a joué un rôle dominant, cette démarche est devenue systématique et organisée. L'objectif est de procurer des commandes d'Etat aux artistes officiels. Il convenait donc alors de donner à un art officiel, exclusivement conceptuel et peu prisé par le public, une légitimité par inclusion inamovible dans le patrimoine.
Commande publique démultipliée - Au cours des années 80
et le début des années 90, ces commandes ont concerné essentiellement les vitraux des églises les plus remarquables du patrimoine. Démarche qui n'était pas en rupture, si ce n'est par l'importance du phénomène et le parti pris étroitement conceptuel, avec le mouvement initié après guerre pour remplacer les vitraux détruits par les bombardements dont on sait qu'ils ont donné lieu alors à quelques chefs d'oeuvre, abstraits ou figuratifs, d'une grande diversité d'expressions.
Apparition des installations - Vers la fin des années 90
on vit arriver massivement dans les églises des "installations" éphémères. Ces "oeuvres d'AC" étaient l'occasion de distribuer quelques cachets et de faire apparaître un nom d'artiste grâce à un évènement suffisamment spectaculaire pour émouvoir les médias. Seuls les lieux "sacrés" rendent possibles transgressions, blasphèmes et "détournements" significatifs en mesure d'attirer leur attention.
Développement de l'animation - A partir des années 2000
une troisième étape est franchie : Les églises deviennent des lieux d'animation culturelle. Elles participent désormais à de grandes fêtes ludiques qui n'ont plus rien à voir avec des "concerts spirituels". Les "Nuits Blanches" en sont un exemple type. Les églises offrent leurs lieux aux organisateurs d'évènements qui captent, au profit d'une oeuvre à valoriser, le grand battage médiatique. C'est aujourd'hui un des moyens les plus efficaces, et les moins onéreux puisque gratuit, pour acquérir une visibilité et travailler une cote. Dans cet esprit il faut aussi citer les évènements estivaux et touristiques. "L'art dans les Chapelles" en Bretagne en est l'exemple type, partout imité. Cette "animation" qui existe depuis 16 ans, la première du genre, capte les circuits et les flux de visiteurs au profit de l'AC institutionnel, offrant en retour des évènements repris par les médias. La fréquentation des lieux s'en trouve augmentée. Tout le monde y trouve son compte sauf peut être les visiteurs obligés de subir ce parasitage à finalité commerciale.
Le rôle de "partenaire"
La fin de la décennie voit apparaître une dernière forme de collaboration entre l'Eglise et l'Etat : Les églises deviennent des annexes des grandes foires et expositions d'AC. Par exemple en mai 2009, l'Eglise Saint Eustache à Paris est devenue un des lieux "off", une annexe de la grande exposition d'art officiel au Grand Palais : "La Force de l'Art". Une installation des fameux Pierre et Gilles occupa tout le temps de l'exposition la chapelle du baptistère. De mai à octobre 2009, à Metz, dans le cadre d'une exposition dispersée dans la ville : "Constellations", en avant première de l'ouverture de Beaubourg, Metz, l'église des Trinitaires, en "partenaire" accueille une installation d'Anish Kapoor.
L'AC comme objet liturgique
Au même moment apparaît une nouvelle pratique: Une installation est mise en lieu et place des objets liturgiques, servant à la célébration de la messe de Pâques en la cathédrale de Gap : Un Christ assis sur une chaise électrique dans une position qui fait penser à une Piéta. Cette oeuvre de Paul Fryer a été prêtée pour l'occasion par son collectionneur François Pinault qui en fabrique savamment la cote. Après ce scandale dûment médiatisé, l'oeuvre réapparaît en juin à Dinard, "clou" de l'exposition phare de l'été : "Qui a peur des artistes ?". Ce grand capitaine des finances y présente sa collection. A la fin de processus que l'on peut ici observer, il y aura tôt ou tard une vente chez Christie's dont Pinault est d'ailleurs propriétaire …
Cette année on a vu réapparaître à la Foire "Art Paris" une oeuvre de Philippe Perrin, la couronne d'épines géante en barbelé : "Heaven", exposée lors des "Nuits Blanches" de 2006 devant l'autel, dans le coeur de Saint Eustache. Elle fut présentée à la vente avec son cursus, sa précieuse polémique et son délicieux parfum de "scandale".

L'Eglise et l'Etat dans le domaine de l'art ne sont plus séparés depuis vingt ans …
Quelle est donc la finalité d'une telle "politique" ?
On s'aperçoit en essayant de comprendre cette situation inédite que chacun des acteurs de ce jeu erratique a des objectifs très différents.
Pour l'Etat et son clergé "d'inspecteurs de la création"
le but est de légitimer ses choix idéologiques, esthétiques et budgétaires par une inclusion dans le patrimoine, le sacré et l'Histoire. L'Etat dirige la "création" en France (2) et non plus seulement la "culture".
Pour l'ensemble du réseau qui forme la valeur
de l'oeuvre et en particulier pour les collectionneurs, l'inclusion dans les lieux historiques et sacrés, offrant prestige et possibilité de scandale médiatisé, augmente automatiquement la cote de l'objet par son inscription dans l'Histoire de l'art. C'est la technique mise au point dans les années 90 de la fabrication de la valeur des objets qui n'ont pas de valeur intrinsèque.
Pour l'Eglise et ses fonctionnaires
les avantages sont plus psychologiques que matériels. Grâce à l'AC, ils sont acceptés par les grands de ce monde et quittent la situation inconfortable de la marginalité dans un monde peu ouvert à la transcendance. Ils acquièrent, par simple contact d'image, les vertus de l'AC : jeunesse, actualité, visibilité. Sincères cependant, ils prêtent à l'AC des vertus chrétiennes: l'amour des autres, la perpétuelle remise en cause de la nature pécheresse, la compassion pour tout ce qui est souffrant et déchu.
Les artistes
cherchent eux des lieux forts pour bâtir un concept qui fasse choc, ce qu'aucun musée d'art contemporain, galerie ou centre d'art, par ailleurs peu fréquentés, ne peuvent fournir. C'est ce qui motive le mot de Claudio Parmiggiani lors du discours d'inauguration de son oeuvre au Collège des Bernardins : "Quand on fait un trou dans un monument historique ou sacré on en sort du sang". De cette violence naît l'oeuvre conceptuelle. Il faut savoir que le "plan com." fait partie intégrante de l'oeuvre conceptuelle. Dans une société marquée par la technologie des médias, rien n'existe, n'accède à l'être sans les médias.

Le "regardeur" est un voyeur
Et le public dans tout cela ? Ces pieuses installations sont en réalité de savants dispositifs de nature sadomasochiste, élaborés pour piéger à la fois l'artiste qui les crée, les institutionnels, le clergé, les collectionneurs, les médias. Tout le monde est à la fois bourreau et victime … Chaque acteur instrumentalise l'autre en vue d'un bénéfice matériel ou psychologique fondé sur la manipulation du public. Le "regardeur" d'AC, est ainsi à son insu mis dans la position du voyeur de ces jeux savants dignes du célèbre marquis. Le "regardeur" est d'évidence pris en otage pour le plus grand profit du Financial Art … mais pour combien de temps encore ?
Viendra le jour où le "regardeur enfin avisé" connaissant la clef du mystère de la fabrication de la valeur en réseau, posera un oeil distancié et critique sur cet art qui a envahi les lieux de culte.

Malgré les "médiateurs" prêts à tout expliquer, les "regardeurs" se faisaient rares en Mai 2009, à "La Force de l'Art" (3), à Saint Eustache comme au Grand Palais … En face, au Petit Palais, on fait la queue, on se bouscule. Point de "regardeurs", mais des "contemplateurs", se pressant devant les Icônes du Mont Athos. Manifestement le public se console. Serait-il en attente d'autre chose ?


(1) AC, acronyme de "Art contemporain" employé par Christine Sourgins dans "Les Mirages de l'Art Contemporain" Editions de la Table Ronde, permettant de distinguer cette idéologie particulière de l'art, d'essence essentiellement conceptuelle, de toute la diversité que comprend l'art d'aujourd'hui.
(2) Ceci depuis les dispositions réglementaires de 1982 créant un certain nombre d'institutions intervenant très fortement sur tous les aspects de la création. En 1993 la création du corps des "Inspecteurs de la création" complète ce dispositif.

(3) Les visiteurs de Saint Eustache et des autres "off" furent comptabilisés comme spectateurs de cette grande démonstration officielle pour cacher autant qu'il se peut l'indifférence du public. Le choix officiel étroitement conceptuel et invariable depuis trente ans n'a toujours pas convaincu.

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Dimanche après-midi. J'emmène mon petit garçon de cinq ans au cinéma pour voir Pierre et le loup. Le film dure moins de quarante minutes et il y a d'abord un autre court-métrage d'animation : Le loup blanc. En deux mots, une mère décapite à la hache un charmant petit lapin devant ses enfants qui trouvent cela très amusant. Ceux-ci se lient d'amitié avec un loup à qui ils offrent la tête du lapin. Malheureusement, le père capture le loup (avec un filet à papillons) et, à la hache encore une fois, la mère le décapite. L'un des enfants, furieux contre ses parents, s'écrie à leur sujet : "Je vais les tuer !" Voilà pour l'ambiance.

Maintenant, Pierre et le loup.
Cela se passe dans la Russie d'aujourd'hui telle qu'on se plait à la représenter, donc misérable, brutale et crasseuse, dans un univers glacial de neige boueuse où règne la loi du plus fort. Pierre est triste, pauvre, sale, il a froid et faim, il est vêtu comme un sans-abri, il est enfermé par son grand-père, méchant et sans doute alcoolique, dans une cour glacée de trois mètres carrés ressemblant à une décharge. Ils vivent tous les deux dans une sorte de bout de bidonville. Se rendant à la ville, Pierre est agressé par deux chasseurs méchants, à peine plus âgés que lui, habillés de kaki, et qui ressemblent à de jeunes miliciens analphabètes et teigneux. Ils entraînent Pierre dans une ruelle sombre et puante pour le frapper puis le jeter dans une poubelle où gisent de vieux détritus.

Mais Pierre n'est pas seulement triste, il est aussi visiblement profondément malheureux. Sur ses gardes, il est renfrogné et affiche généralement un regard sinistre, parfois haineux. Ses deux amis sont des animaux estropiés : un oiseau qui ne sait pas voler et un canard qui a des airs d'attardé. Ayant subtilisé des clés à son grand-père endormi (en plein jour), Pierre ouvre la porte arrière de la cour et découvre un petit étang gelé. On s'apercevra rapidement qu'il s'agit de la sortie des égouts. Se déroulent alors les quelques scènes qui feront la bande-annonce du film comme celle de Pierre qui semble goûter à une liberté qu'il ne connaissait pas (peut-être âgé d'une douzaine d'années, il n'était jamais sorti de ce côté et il danse sur la glace visiblement pour la première fois), celles de l'arrivée du loup et des poursuites d'animaux. Plus tard, le grand-père se réveille (sans doute dort-il toute la journée dans une chambre où règne d'ailleurs un grand désordre) mais se révèle incapable de gérer la situation. Pierre est à nouveau enfermé mais s'échappe et capture le loup avec une corde. Surviennent les deux chasseurs, toujours aussi agressifs, armés cette fois de fusils à lunette ressemblant fort à du vieux matériel de guerre volé. Ils visent le loup qui s'agite au bout de sa corde mais le ratent, ce qui n'est pas étonnant puisqu'ils marchent en titubant. Sans doute sont-ils ivres. Ils repartent. Le grand-père prend sa Lada toute pourrie et, dans la nuit noire, emmène l'animal prisonnier à la ville, tout aussi pourrie et très peu éclairée. Tout y est sombre et misérable, comme frappé par le malheur et la mort. Il y a peu de passants, tous éteints ou dangereux. Le grand-père cherche à savoir qui lui achètera le loup au meilleur prix, du zoo ou de la boucherie. Les chasseurs, plus hargneux que jamais, amènent encore leurs gueules juvéniles de salauds de pauvres et tentent cette fois de descendre l'animal à bout portant alors qu'il est enfermé dans sa cage. Pierre les en empêche, puis, après avoir jeté des regards de dégoût pour l'ensemble de ses contemporains, libère le loup et part avec lui dans la montagne. Voilà pour le film.

Maintenant, pour ceux qui n'ont pas en mémoire le conte musical de Prokofiev, je signale que, dans l'oeuvre originale, Pierre est un petit garçon joyeux élevé par un grand-père affectueux avec qui il vit dans une petite maison. Pierre a un rêve : chasser le loup. Mais son grand-père le met en garde contre le danger et lui interdit d'aller dans la forêt. Dans le conte, les compagnons de Pierre sont vifs : l'oiseau vole avec virtuosité et le canard est très habile. Quant aux chasseurs, ils représentent l'autorité. Pierre a conscience de devoir s'en remettre à eux et de pouvoir le faire en toute confiance. S'il a piégé seul le loup grâce à sa ruse et sa volonté, leur intervention est indispensable pour dénouer la situation et lui donner une fin heureuse. Ce sont eux qui le porteront triomphalement en pleine lumière dans un village animé, dans une atmosphère de fête. Pierre est fier, il est heureux de défiler, de vivre, d'exister parmi les siens.

Le parti pris du film est donc de casser, un à un, tous les éléments symboliques du conte original pour les défaire de leur portée éducative et, je ne crains pas le mot, morale. Ainsi, de la joie de vivre de Pierre alors qu'il est vraisemblablement orphelin, de l'affection sécurisante de son grand-père qui le gronde par amour, de la témérité de Pierre face à la puissance du loup, de cette puissance du mal symbolisée par l'animal dangereux qu'il faudra bien combattre, de l'ambition de Pierre qui veut devenir un homme (il va chercher le loup sur son propre terrain : il part au combat), de sa ruse et de sa détermination pour le vaincre, de son harmonie avec une nature représentée par deux animaux drôles mais vifs et malins, de la force et du respect inspirés par les chasseurs dont les cors résonnent sobrement et qui ont, eux seuls, le pouvoir de décider de ce qu'il adviendra du prisonnier, de la fierté et du bonheur de Pierre d'être aimé et reconnu par sa communauté, de tout cela, il ne reste rien. Ou plutôt, il ne reste que du malheur, du mépris, de la haine, de l'injustice, de la suspicion, de la violence, de la misère et de la crasse. Le film choisit de détruire le mythe, de cracher sur le beau, de noyer la légende dans une fosse d'égouts et de détourner tous les symboles pour leur faire dire le faux et le laid.

"Créativité ... modernité ... réalisme ... le film s'affranchit du conte" dit avec admiration et enthousiasme l'incontournable Télérama en constatant que, avec l'absence d'un commentaire, l'aspect initiateur à l'écoute des instruments d'orchestre (écrit par Prokofiev lui-même) a tout simplement été supprimé. Les critiques sont d'ailleurs quasiment unanimes pour saluer une "oeuvre époustouflante" en place d'un massacre. Ils jugent également intéressante l'idée totalement débile de rendre un conte réaliste, ou, pour dire les choses plus précisément, de transposer un conte dans le réalisme virtuel d'une société misérable, violente et injuste, et dans laquelle personne n'aime personne. Quelle bonne idée pour les enfants. L'offense, le sacrilège, la destruction de l'ancien, l'asservissement du texte d'auteur à la prétention ridicule de metteurs en scène médiocres, l'insouciant badigeonnage de chefs-d'oeuvre avec n'importe quoi pour montrer sa liberté et sa modernité, tout cela représente les procédés d'une certaine création contemporaine applaudie par la critique éclairée.

Je ne suis pas un intégriste de la propriété intellectuelle et je ne m'attarderai pas sur la trahison d'une oeuvre qui a été volontairement dénaturée, notamment par la suppression pure et simple du côté didactique de l'écoute d'instruments d'orchestre. En revanche, je voudrai soulever deux points autrement plus importants qui valent la peine de s'indigner ou de désespérer, selon son tempérament.


Le premier nous force au triste constat que ce ne sont pas aujourd'hui nos enfants qui sont en perte de repères, mais nous-mêmes : nous ne leur en donnons plus. Dans le conte, l'autorité est représentée par des hommes d'âge mûr, sages, respectables, et en lesquels on peut avoir toute confiance, quand bien même ils peuvent parfois se montrer un peu lents. Dans le film, ce sont deux voyous agressifs dont il faut se méfier. Dans le conte, Pierre est aimé et heureux dans une famille qui se réduit à un vieil homme dont on peut supposer qu'il l'élève bien dans une petite maison bien tenue. Le face à face des deux personnages est chargé de sens : l'un ne peut plus chasser le loup et l'autre ne le peut pas encore. On y voit la volonté de l'enfant de grandir, impatient qu'il est de devenir un homme à son tour, de devenir celui que le vieillard a dû être, et de se montrer capable d'assumer la responsabilité du foyer. Dans le film, outre que leur habitat est une cabane de bric et de broc sale et désordonnée, Pierre est seul et il n'y a aucune affection, aucun partage entre les deux personnages. Dans le conte, Pierre est mû par une ambition, il rêve d'affronter le loup et part à sa rencontre. Dans le film, Pierre est triste et se trouve par hasard face au danger. Dans le conte, Pierre est heureux parmi les siens. Dans le film, Pierre leur préfère la compagnie du loup qui, à lui seul, vaut mieux que tout le village. Et c'est bien normal car, dans notre Empire du Bien, le mal a aussi ses bons côtés. Ceci permet d'ailleurs aux auteurs de se livrer avec auto-complaisance à une esthétisation morbide du glauque sous l'oeil admiratif de critiques avertis qui applaudissent à tout rompre en vous invitant à expliquer à vos enfants que le laid, c'est beau.

Ce sont bien tous ces repères dont les enfants ont besoin, tous les éléments formateurs et stabilisateurs pour l'esprit et la vie sociale qui ont été supprimés du conte pour les remplacer par une incitation à la méfiance et un rejet de sa propre communauté. Dans le conte, Pierre est un héros, dans le film, il est une victime. Alors qu'un enfant est naturellement disposé à aimer le monde et à rêver la place qu'il y prendra, ce film l'invite à le fuir.
Le second point est au moins aussi inquiétant et nous ramène à des pratiques que je croyais révolues en France depuis longtemps déjà : celles de la propagande officielle raciste ou xénophobe. Celui dont il faut se méfier cette fois, ce n'est plus le Juif mais le Russe. Car la société affreuse, sale et méchante, décrite ici est explicitement la Russie, filmée avec ignominie. Quoi de mieux alors que l'utilisation d'un conte russe détourné pour en exprimer son mépris ? Et quelle meilleure cible pour ce discours que les enfants ? La plaquette sur le film vante les longs repérages faits par l'équipe en Russie. Sans doute ont-ils beaucoup photographié les sorties d'égouts dans les étangs, les petits caïds qui s'habillent de kaki, les villes mal éclairées la nuit et les baraquements de pauvres. C'est bien connu, non seulement les Russes sont sales, misérables et violents, mais de plus ils n'ont aucun sens de la famille, ni de la justice, ni de l'autorité légale, ni du courage, ni de la solidarité. Quand à leur pouvoir, il est naturellement exercé par deux voyous. Mais tout cela n'a visiblement pas gêné les critiques et les moralisateurs patentés qui, me semble-t-il, sont exactement ceux qui s'indignent bruyamment de Tintin au Congo, lequel, comparé à cet odieux Pierre et le loup, ressemblerait plutôt à un éloge flatteur. Mais il est vrai que, lorsque la xénophobie n'est pas dirigée contre les Noirs et les Arabes, et accessoirement contre les Juifs, elle n'intéresse plus personne. C'est un pur racisme bon teint, celui-là autorisé par nos bien-pensants habituels, par nos évêques du savoir-penser, par ceux-là même qui intentent à tout va des procès en sorcellerie pour suspicion de racisme. C'est la bénédiction de tous ceux-là qui rend cette propagande officielle. Et elle a été, à la lecture du générique, financée par l'état britannique qui entretient, comme chacun sait, des relations épouvantables avec la Russie. Ce n'est évidemment pas un hasard s'il s'agit d'une coproduction britannico-polonaise. Cette propagande se fait non pas contre le pouvoir russe mais contre les Russes eux-mêmes en massacrant une de leurs oeuvres. Et nous devrions tous applaudir comme des simples d'esprit, sous le prétexte que la réalisation technique est excellente ? C'est pourtant exactement comme si le ministère de la culture iranien finançait un film d'animation du Petit Prince où Saint-Exupéry apparaîtrait en pédophile, et qu'il faille crier au chef-d'oeuvre et y emmener ses enfants parce que l'oeuvre a été "modernisée". Mais maintenant que cette partie a commencé, il va falloir s'y attendre.

Des dizaines (des centaines ?) de milliers d'élèves de primaire, aux frais des collectivités, vont vraisemblablement aller voir ce film dans le cadre d'une sortie scolaire. Alors, si vous connaissez un professeur des écoles, si même vous n'en connaissez qu'un seul, demandez-lui s'il sait vraiment ce qu'il emmène voir ses élèves.
En tout cas, cela aura été la première fois que j'ai honte de notre monde devant mon petit bonhomme de cinq ans. A la fin, il m'a simplement dit en fronçant un petit peu le nez : "C'était un peu pas très bien".

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Devenus impuissants à lutter contre l'absentéisme scolaire, quelques lycées ont pris la décision de récompenser les classes assidues en leur consentant des "cagnottes" permettant de financer des projets comme l'obtention de permis de conduire ou des voyages. L'affaire fait grand bruit. Affaire de détail, mais si révélatrice de l'état où se trouve l'institution scolaire.
Ceux qui considèrent l'enfant comme un citoyen à part entière, autonome par nature, nanti de toutes sortes de droits (dont le droit de grève) qu'il peut revendiquer avec véhémence, devraient juger la chose normale : l'enfant est aussi un travailleur comme un autre, susceptible de recevoir des émoluments pour sa présence et son labeur.
Naturellement, les défenseurs de cette mesure arguent qu'il ne s'agit pas de rétribuer l'élève personnellement, mais de financer toute une classe pour son assiduité. En quoi serait-ce plus justifiable ? L'idée de "cagnotte" suppose une responsabilité collective. Ce qui est parfaitement injuste. La responsabilité collective ne s'entend que dans un groupe communautaire, c'est-à-dire réuni par des liens de sang, de croyance ou d'affection indélébile, ou à la limite, dans un groupe menacé en situation exceptionnelle. Une classe n'est pas une communauté, mais un ensemble de personnes réunies par un but commun, qui peuvent être solidaires, mais ne répondent pas les unes des autres. On imagine la pression des bons élèves sur les habitués de l'école buissonnière… La rétribution a clairement été collectivisée pour échapper au reproche de l'individualisme marchand. Car il est bien curieux de voir sortir cette mesure dans une société où toute relation d'argent est vilipendée à temps et à contretemps. Autrement dit : l'argent doit vous paraître détestable, sauf à être remis au groupe tout entier. Quelle hypocrisie.

Pantalonnade
La mesure, qui sera tentée à titre d'essai dans quelques lycées, traduit, au-delà de son aspect de pantalonnade, le désespoir qui règne dans l'école. Elle nous apprend (cela n'est pas clamé sur les toits, naturellement), que l'absentéisme est devenu monnaie courante au lycée. On peut comprendre que beaucoup d'élèves "multiredoublants", qui ne restent là que par obligation de présence avant d'avoir le droit légal de travailler, s'ennuient mortellement et préfèrent tâter des petits boulots au lieu d'écouter à longueur de journée des cours qui ne les concernent plus. Il faut comprendre aussi que l'on ne peut plus punir les absences, et il faut comprendre que les parents n'ont plus l'autorité suffisante pour persuader un adolescent de 15 ans d'aller à l'école.
L'Éducation nationale finira-t-elle par se rendre compte qu'il serait préférable pour certains enfants de commencer un apprentissage plus tôt, et que son patron en lui imposant de venir travailler le matin, le construira au lieu de le détruire (les patrons sont tous des exploiteurs, comme on sait) ? Finira-t-elle par saisir que des punitions justifiées construisent l'adolescent en même temps qu'elles le contraignent (la contrainte est fasciste, comme on sait) ? Les parents finiront-ils par saisir que surveiller et punir un enfant n'est pas un délit foucaldien, mais un geste de construction de la personnalité ?

Des générations de petits tyrans
Nous nous trouvons là devant l'impuissance affichée d'adultes terrorisés par des enfants-rois : lesquels, en conséquence, ne deviendront pas des adultes, puisque personne n'ose leur fixer des limites. Nous fabriquons des générations de petits tyrans, qui continueront de se croire tout permis, exhiberont un ego surdimensionné, et se prétendront victimes des moindres déboires de la vie, à moins qu'ils ne deviennent tout simplement des flambeurs criminels.
En même temps, cette méthode proprement incroyable pour répondre au problème de l'absentéisme scolaire signe le caractère décidément maternel, et despotique au sens littéral, de l'État français. Au même moment, on nous annonce l'installation de brigades de sécurité scolaire qui pourront intervenir dans les lycées menacés de violences. C'est dire que l'État se donne pour mission d'éduquer lui-même les enfants, à savoir à la fois de punir et de récompenser. Ce qui revient aux familles, si elles veulent, du moins, façonner des enfants autonomes, c'est-à-dire capables d'intérioriser les normes morales pour pouvoir ensuite se les donner à soi-même. L'État qui récompense et punit à la place des parents, méprise les groupes intermédiaires, ignore tout ce qui peut se glisser entre lui et l'individu solitaire, et finit par devenir le maître des esprits et des coeurs. Le rôle de l'État, dans la situation présente, serait davantage d'inciter les parents à remplir leur mission, de les y aider, et éventuellement de les priver d'allocations familiales s'ils négligent de s'acquitter de leurs devoirs légitimes. Sans groupes intermédiaires conscients de leur rôle et même jaloux de leur rôle, l'État devient le directeur d'un immense jardin d'enfants qui tape sur les doigts et distribue des sucettes. Parce qu'il n'a pas les moyens d'éduquer à l'autonomie, il peut seulement répondre en aval aux conséquences des sottises enfantines.
Devoir payer quelqu'un pour qu'il accomplisse son simple devoir, c'est légitimer l'émergence d'une société à la fois irresponsable et matérialiste

Paru dans Le Figaro, 9 octobre 2009

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M. G.P. était professeur de dessin dans un collège d'enseignement privé sous contrat fort imprudemment, il fit dessiner ses élèves et, pour aggraver son cas, accrocha sans vergogne leurs oeuvres sur les murs de la classe. Une première fois, le 15 janvier 1979, une inspectrice, Mme M., IPR, (inspectrice pédagogique régionale), découvre les preuves de cette activité réactionnaire gravissime : le dessin.
Elle commence ainsi son rapport d'inspection. "Dans une classe de 4ème Monsieur P. tenant compte de la saison enneigée propose à ses 24 élèves, une étude d'observation sur le parc alentour…". Voilà le corps du délit : non seulement les élèves dessinent mais en plus, ils peignent sur le motif ! "Monsieur P. demeure par trop ancré dans le désir de "réaliser" au détriment de la sensation-individuelle" (...) c'est encore au niveau de l'illustration qu'il se situe, (...) et les croquis, tracés au tableau, par un élève manifestent la gêne collective à "dessiner". C'est dire à quel point le dessin est antisocial. Pour porter l'énervement de l'inspectrice à son comble, Mr G.P. passe un fond sonore, mais au lieu d'un rock endiablé, il choisit "Pierre et le Loup"… L'inspectrice réagit et propose au professeur de s'amender : "L'inquiétude de ce professeur et son intégrité laissent espérer une volonté de remise en cause, par une information à laquelle il s'engage. Je lui suggère donc, parallèlement à une bibliographie, quelques outils pédagogiques qui lui permettront d'aborder des thèmes plus abstraits, des travaux plus créatifs". "Il sent qu'une démarche moins directive (c'est ici le mot clé) dans "l'exécution" et mieux structurée dans le "Vécu" apporterait à son propos une efficacité plus grande (...) apprenant moins à "réaliser", plus à VOIR et à sentir, parce que mieux à exprimer". Après cette belle page de lyrisme administratif (dont nous avons respecté le sens sublime de la ponctuation), et dans son immense mansuétude, madame M. colle 12/20 à notre professeur qui s'en tire donc avec une décote, ses notes administratives étant de 19,5 !
M. G.P. est aimé de ses élèves, couvert d'éloges par leurs parents, ses collègues, et sa direction lui rédige un certificat mentionnant que "les enseignants de sa qualité qui sont d'instinct pédagogues ne se rencontr(e)nt point aussi aisément que l'on pourrait l'imaginer". Oralement sa hiérarchie lui indique : "surtout ne changez rien", et, à mots couverts : "je ne comprends rien à ce que cette inspectrice raconte".
On ne change effectivement pas une méthode qui gagne. Or, dix ans après, retour de l'inspectrice, le 30 mars 1990. Catastrophe : la classe est couverte de dessins d'élèves qui se sont portraiturés les uns les autres et M G.P. est pris en flagrant délit : il fait dessiner ses élèves : des heptagones, des figures qui s'étudient au compas et passionnent ses élèves de 3ème ; l'inspectrice est au bord de la crise de nerf !
Elle perquisitionne dans les armoires pour chercher d'autres dessins compromettant et écrire fébrilement pendant une heure les moindres paroles du prof récalcitrant. Or M G.P. est en droit d'atteindre l'échelle AECE (Adjoint Enseignant chargé d'enseignement) ; c'est une échelle de titulaire indispensable pour accéder au Capes, et devenir professeur certifié. L'inspectrice saute sur l'occasion pour sévir. Début du second rapport d'inspection : "Je regrette de me trouver en situation d'obligation de pénaliser, par un refus catégorique à l'accession au titre d'AECE, M. P., enseignant, fort sympathique par ailleurs, mais qui n'a pas déplacé d'un iota ses engagements, ni sa vue sur les contenus de notre discipline depuis 79, date de ma première inspection. J'avais, à l'époque, très précisément pointé l'urgence à recycler les objectifs du travail".

Quels sont les objectifs d'un professeur de dessin en collège, d'après une inspectrice IPR fort zélée ? "1) se saisir d'éléments du vocabulaire plastique susceptibles de communiquer du "Sens". 2) investiguer le visible et le sensible par des mises en situation d'apprentissage qui s'articulent sur les dynamiques du questionnement, de l'induction, de l'exploration, … etc.".
Puis le réquisitoire continue. "La tranquille certitude de notre collègue a conduire des exercices aussi formalistes qu'impositifs est désarmante. En 1979, je décidais de lui faire confiance assurée qu'il avait compris l'urgence d'une révision des contenus de son enseignement. Ou je me suis mal fait comprendre ou j'ai parlé à vide mais la situation présente reste comme la situation antérieure : totalement hors du champ disciplinaire". Elle qualifie le travail de M G.P. d'exercices formalistes "sur des schèmes de conception établis par l'enseignant. Le professeur sait, les élèves réalisent". L'arrière pensée marxisante est claire : il y a un possédant (la connaissance) et des élèves en situation d'exploités (qui réalisent). Vient le meilleur : "Il est une chose assurément sur laquelle nous n'avons pas à tenir le contrat : celui de l'acquisition de maîtrises ou de simples savoir-faire. Les textes des programmes, très ouverts, sont clairs sur ce point. La finalité du cours d'Arts Plastiques n'est pas l'acquisition de savoir-faire mais la capacité à mieux comprendre pour pouvoir, en agissant, plastiquement, communiquer du Sens". L'interdiction de transmettre un savoir est donc officiellement proclamée. "Nous ne sommes pas professeurs d'arts Appliqués, ni professeurs d'éducation Artistique, ni professeurs de dessin mais professeurs d'Arts plastiques. Cette terminologie engage des contenus et des stratégies particulières". "Il faudrait en préambule que M. P. ne reste pas convaincu que ce qui lui est proposé vient d'un goût personnel de l'inspecteur ou d'une mode "universitaire". Si c'était le cas, il aurait raison d'attendre que le vent tourne. Or il ne s'agit pas de cela". Autrement dit il ne s'agit pas d'une volonté de l'inspectrice... mais de la ligne du parti (pédagogiste) : M. G.P. est donc un déviationniste et elle lui propose une rééducation. "Si M. P. veut être AECE, qu'il ressaisisse le champ disciplinaire (on croirait plutôt lire le camp disciplinaire )", "C'est un vigoureux travail de balayage d'habitudes, une autre manière de penser son enseignement et un solide travail de recyclage qui sont à mettre en chantier". "M. P. doit prendre contact avec la Direction Diocésaine de Paris pour suivre impérativement des stages en pédagogie et didactique de la discipline Arts Plastiques". Suit une discussion sur les livres recommandés lors de sa première visite par l'inspectrice ; l'ouvrage phare étant "La pédagogie institutionnelle" de Michel Lobrot (1).
Il est piquant (et consternant) de voir à quel point l'utopie de cet ouvrage a conduit à pratiquer ce qu'il prétendait dénoncer : un chapitre intitulé "l'enseignant vit dans la terreur de l'inspecteur" est devenu prémonitoire des dérives de ce pédagogisme. Ecrire que l'inspecteur "émet une opinion après avoir assisté à une malheureuse heure de classe durant laquelle l'enseignant aura joué une abominable comédie, avec le consentement tacite de ses élèves" est prophétique. Sauf que M. G.P., lui, n'a pas joué la comédie et est resté intègre, ce que, gentiment, lui reprocheront ses collègues : pourquoi n'avoir pas fait semblant comme eux ? En cela ils appliquent, sans l'avoir lu, Lobrot à la lettre, qui dénonçait un système où "la seule chose qu'on lui demande (au prof) est la soumission" : le soutien à notre professeur persécuté sera mou… Evelyne Tschirhart, qui a écrit en 2004 un ouvrage très vivant (2) sur la vie d'un professeur d'arts plastiques aux prises avec le système scolaire, s'interroge : "jusqu'à quand les enseignants vont-ils accepter de se plier aux diktats des "docteurs Folamour" de la pédagogie ? "

Epilogue
A l'encontre de notre professeur, (dont le seul tort est de n'avoir pas mesuré l'ampleur de l'idéologie au pouvoir), la répression de la disciple de Lobrot sera implacable : avis défavorable au titre d'AECE. Elle essaya en outre de le faire licencier de son travail ; heureusement, elle échoua : un contrat d'association empêchait Mr G.P. de se retrouver au chômage, après 20 ans de bons et loyaux services. L'inspectrice, teigneuse et tracassière, ne réussira pas non plus à l'envoyer, comme d'autres collègues, en maison de repos. Cependant, l'affaire pèse toujours sur la vie de M. G.P. qui n'a pu obtenir son Capes et n'est parti en retraite qu'au 8ème échelon, après 30 ans de travail, alors qu'en général on part au 11ème. Inutile de dire que cela entraîne également des conséquences financières dont pâtit toujours M. G.P.

Tous les inspecteurs pédagogiques régionaux ne sont pas des commissaires idéologiques, mais le cas de M. G.P. est loin d'être isolé, en témoigne le réquisitoire de Thomas Clerc en 2006 (3). "Les inspecteurs de l'Education nationale, chargés de surveiller et de noter les professeurs, sont en effet la pire survivance du soviétisme du système". Ces fonctionnaires "ont abandonné un métier dont ils se font ensuite les conseillers, les spécialistes et les juges : bel exemple d'émulation à l'envers que celui qui consiste à former des professeurs par ceux qui ont avant tout cherché à ne plus l'être". Ils constituent "une caste qui préfère se taire plutôt que d'admettre son inutilité nocive", au service d'une "institution chargée de perpétuer les dysfonctionnements" et qui  menace "les principes mêmes de l'enseignement sur lesquels ils veillent". Et T. Clerc demande la suppression du corps des inspecteurs "qui décourage les professeurs, abaisse le niveau et alourdit la machine éducative" ; (il ajoute que  l'ancien leader de 68, Alain Geismar, a rejoint leurs rangs … ).
Quant à M. G. P., il fait toujours de la résistance : même en retraite, pour le plaisir, il continue de donner des cours de dessin ! "Le dessin est intrinsèquement pervers", penseront tous les "lobrotomisés" qui peuplent encore l'éducation nationale.


(1) La pédagogie institutionnelle, Michel Lobrot, Collection Hommes et organisations dirigée par J. Ardoino, éd Gauthier-Villars, 1975.
(2) Evelyne Tschirhart, L'école à la dérive, Les éditions de Paris Max Chaleil, 2004, p.131, 199. Au lieu de dessin, on verra qu'on propose maintenant aux enfants des bagarres aux pinceaux et à la peinture, d'emballer la cour de récréation, … etc.
(3) L'inspecteur ne rappelle jamais, Thomas Clerc, maître de conférence à l'université de Paris-X Nanterre, Le Figaro, 20 juillet 2006, p. 14.

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Jeune, sympathique, le candidat démocrate avait fait une campagne brillante. Mais on oubliait que sans la crise des subprimes, Mac Cain aurait très vraisemblablement été élu. Durant le premier semestre, le président Obama a fait de beaux discours, sur les inégalités qui incontestablement existent aux États-Unis, sur une nouvelle politique américaine au Moyen-Orient ; il s'adresse honnêtement aux peuples et États africains, soulignant à juste titre les responsabilités immenses des Africains dans leurs malheurs. Tout souriait au nouveau Président. Neuf mois après son arrivée à la Maison Blanche, la situation est bien différente. La mise en place d'un système de santé sociale est fortement contestée, sa politique au Moyen-Orient connaît de grandes difficultés, les relations avec l'Union européenne posent problème et les rapports avec la Russie se sont à peine détendus.
Aux États-Unis, 50 millions d'habitants n'ont pas de protection sociale : on comprend parfaitement la nécessité d'une réforme profonde, mais nous n'en parlerons pas ici. 
Les grandes promesses d'Obama en ce qui concerne le Moyen-Orient sont oubliées depuis longtemps et quand elles ne le sont pas, elles ont eu des résultats peu convaincants ! En Israël, le gouvernement Netanyahou maintient en fait son programme de colonisation en Cisjordanie et fait construire des centaines de logements nouveaux, politique qu'avait condamné Obama ; mais il semble ne pas pouvoir faire grand-chose étant donné le poids des lobbies sionistes.
Les États-Unis tiennent leur promesse d'évacuer l'Irak : cela permet aux sunnites, aux chiites et aux Kurdes de s'entre-tuer en toute liberté. Certes Obama n'est que l'héritier de l'aberrante politique irakienne menée par Blair et Bush, mais c'est lui qui a accéléré le processus d'évacuation de l'US Army pour renforcer les moyens de l'OTAN en Afghanistan.

Or la politique américaine - même si elle est soutenue par l'OTAN - est un échec. Elle souligne l'incompréhension du problème afghan par les alliés de l'OTAN et les États-Unis. Quoi que puissent penser les politiques, ce qui manque en Afghanistan, ce sont les hommes sur le terrain. En fait, il faut repenser la politique afghane de l'OTAN. Cela demande deux choses de la part des États-Unis, savoir ce qu'ils veulent faire au Moyen-Orient, et surtout, repenser leurs positions face à l'Europe. Il est vrai que face aux États-Unis, l'Europe n'existe pas : la Commission n'a pas de politique étrangère et les États-membres ne savent pas ce qu'ils veulent. Ce désaccord est sensible quand il s'agit de l'Iran. Quelle attitude avoir face à un État, à la fois plus démocratique que tous ses voisins musulmans hormis la Turquie et infiniment plus autoritaire ? On n'a pas pris assez conscience du fait qu'une très grande majorité du peuple iranien est favorable à la possession de l'arme nucléaire. Et si à Téhéran, certains veulent la disparition de l'État d'Israël, ce n'est pas le cas de la majorité de la population. C'est cette situation que Washington et Tel-Aviv ne veulent pas voir, ce qui est sans doute la clé de la négociation.
Qui aide l'Iran dans son réarmement ? Avant tout la Chine et la Russie. Si les relations sino-américaines sont relativement apaisées, il n'en est pas de même des relations entre Washington et Moscou. Plutôt que de chercher à se rapprocher de la Russie qui a les moyens de freiner les volontés iraniennes d'expansion nucléaire, les États-Unis, et les États européens membres de l'Otan ne cessent de "tacler" Moscou. Tout incident en Géorgie, en Tchétchénie ou dans le Caucase est immédiatement mis sur le devant de la scène. Outre la Géorgie, l'autre zone où l'OTAN agace la Russie est l'ensemble Ukraine-Biélorussie. Ce sont, répétons-le, deux républiques artificielles : la Biélo-Russie, c'est l'ancienne province russe de Minsk, et elle n'intéresse l'OTAN que parce que si elle intégrait l'OTAN, Moscou serait à peine à 400 km de la frontière. Quant à l'Ukraine, les deux-tiers de la population sont plus russes qu'ukrainiennes.

L'OTAN ne cesse d'exciter les milieux ukrainiens contre Moscou et ici, Washington et Varsovie portent une lourde responsabilité. Obama avait laissé entendre qu'il apaiserait les choses, envisageant même de renoncer aux batteries anti-missiles. Or il semble qu'au-delà des belles paroles, les services américains continuent de semer la zizanie. À bien des égards, le président Obama s'est contenté de discours sympathiques, mais l'on continue à Washington de voir dans la Russie un adversaire, un ennemi potentiel. Cela se traduit d'ailleurs dans la manière dont on conduit la politique pétrolière. Chaque projet de gazoduc ou oléoduc pour le ravitaillement de l'Europe est immédiatement contré par un conduit sous contrôle américain.
En définitive, les grandes promesses du président Obama ne semblent guère vouloir aboutir. Le Président n'a pas songé qu'il lui fallait agir vite. Dans un an auront lieu les élections partielles au Congrès. En 2008, Obama et les démocrates ont gagné parce qu'il y avait la crise. Si, comme on peut l'espérer, la crise s'atténue à l'automne 2010, le président connaîtra de grandes difficultés car il risque de perdre la majorité au Congrès. Cela entraînera l'échec d'une politique sociale pourtant nécessaire, perpétuera l'image d'une Amérique soucieuse de ne pas perdre sa prépondérance, aggravera les risques de conflit au Moyen-Orient. 
 
Paru dans La Nef , n°208 d'octobre 2009

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Le gouvernement français souhaite réformer le congé parental. On reproche particulièrement à ce fleuron de la politique familiale française d'éloigner trop longtemps les mères du monde du travail, pénalisant de fait leur possibilité de faire carrière.
Il est plus que louable de militer pour qu'à travail égal, hommes et femmes aient un salaire égal. Il est juste également de faire en sorte que les femmes compétentes puissent être nommées à des postes de responsabilité, jusqu'aux plus haut niveau des entreprises et des administrations.
Faut-il pour autant rayer d'un trait de plume les dispositions actuelles permettant à tout parent d'un enfant de moins de trois ans de réduire son temps de travail ou même de s'arrêter complètement de travailler pour être disponible pour son tout petit ?
Beaucoup d'amalgames sont fait dans différents rapports officiels qui ont été écrits sur le sujet ainsi que dans de nombreux articles de presse. Ils semblent tous conclure au bien fondé de la réduction unilatérale du congé parental. Regardons les choses plus précisément.

Les études indiquent que 84% des mères en congé parental et qui bénéficiaient d'un emploi stable avant leur grossesse retrouvent leur emploi. On laisse entendre qu'il y aurait un problème pour les 16% restant… mais on oublie de dire que la plupart d'entre elles sont des femmes qui ont décidé d'attendre un enfant de plus et enchaînent donc avec un nouveau congé parental. Est-ce vraiment nuisible dans un pays qui se réjouit du nombre de ses naissances ?
Il y a certes un petit pourcentage de mères qui font le choix d'arrêter de travailler à l'issue du congé parental. Notre expérience du terrain au Mouvement Mondial des Mères indique que ce sont le plus souvent des mères de famille nombreuse ou très nombreuse. Bien souvent elles cherchent à négocier un temps partiel avec leur entreprise d'origine. Quand cette négociation n'aboutit pas, elles font le choix de donner la priorité à leur famille. La solution au problème est-elle pour ces mères de raccourcir le congé parental ou bien ne faudrait-il pas mieux promouvoir le droit au temps partiel pour les parents de familles nombreuses ?
Les études indiquent qu'à l'issue du congé parental, 22% des femmes se retrouvent au chômage. Mais ces analyses oublient de rappeler qu'avant leur grossesse 19% des femmes étaient en emploi précaire (CDD, intérim) et 21% déjà au chômage. C'est bien la grossesse qui vient aggraver la situation de ces femmes. Le congé parental n'est pas en cause. Un congé parental plus court ne résoudrait en rien le retour à l'emploi de ces salariées.
On peut même se demander si le congé parental de trois ans n'est pas une aide pour ces mères : il semble plus facile en effet de retrouver un nouveau poste quand on peut assurer sereinement sa période d'essai avec un enfant scolarisé plutôt qu'avec un bébé toujours à la merci d'une maladie infantile ou d'un défaut de mode de garde.
Il semble bien qu'il serait plus efficace de travailler sur l'accompagnement du retour à l'emploi des mères précaires ou chômeuses plutôt que sur la durée du congé parental.

Les rapports indiquent que le congé parental de trois ans est long et qu'il pénalise l'employabilité des mères en les éloignant trop longtemps du monde du travail. Mais on oublie de souligner qu'un tiers des femmes ne s'arrêtent pas de travailler pendant leur congé parental : elles choisissent de réduire leur temps de travail en passant le plus souvent à 4/5ème (parfois à mi-temps). C'est particulièrement le cas chez les cadres et chez celles qui occupent des postes à responsabilité. Devient-on réellement inemployable quand on est en fonction ? Faudrait-il empêcher les femmes qui réussissent grâce à ces aménagements horaires à concilier vie familiale et vie professionnelle de continuer à le faire ?
Par ailleurs, les congés parentaux à plein temps sont souvent pris par les femmes qui ont des emplois modestes (employées de bureau, caissières,…). Peut-on décemment soutenir que le contenu de ce type de poste est tellement modifié en trois ans qu'il n'est plus possible de remplir correctement son job ?
Il est possible qu'il faille prévoir dans les politiques RH de garder un volant budgétaire pour offrir aux mères qui reprennent leur poste la formation à laquelle leurs collègues ont eu droit en leur absence. Mais à ce détail près, est-il obligatoire d'empêcher les femmes qui veulent s'investir auprès de leurs enfants de le faire ?

Beaucoup de reproches sont faits au congé parental. Mais aucune comparaison n'est faite avec les mères qui ont des enfants et poursuivent leur activité professionnelle sans recours au congé parental. Dans certaines entreprises, tout se passe bien pour elles. Dans d'autres - aux pratiques RH plus archaïques - elles subissent réflexions, absence de progression, mise à l'écart sur des postes moins intéressants et parfois même licenciement à la première occasion. Ce sont sans doute ces mêmes sociétés qui peinent à promouvoir les mères à leur retour de congé maternité. Et il est peu probable qu'un changement de modalité du congé parental suffise à modifier radicalement la façon de penser de certains dirigeants.
Quand on voit qu'une célèbre ministre qui n'avait pas hésité à retourner travailler dans les jours qui ont suivi la naissance de son enfant a néanmoins été mise sur la touche à la première occasion, on se dit que la maternité risque de continuer à nuire à la carrière des femmes pendant un bon moment encore dans ce pays. Faudrait-il alors déconseiller aux femmes d'avoir des enfants ?
Faut-il les laisser avoir des enfants mais les priver du droit de prendre du temps pour s'en occuper pendant les premières années de la vie ?
Pourquoi ne pas laisser les parents choisir comme ils le font si bien ce qui convient le mieux à leur équilibre personnel et à celui de leur famille ?

La réforme prévue du congé parental semble plus idéologique que basée sur des analyses solides de la réalité. Ce sont tout particulièrement les adeptes de la parité à tout prix qui soutiennent cette réforme en rêvant que les papas prennent un jour autant de temps pour leurs enfants que les mamans.

Mais la révolution des mentalités ne se décrète pas au fond d'un ministère ! Tant qu'il sera normal que les bureaux soient désertés à 17h un soir de match de foot mais qu'on continuera à fixer des réunions à 18h les autres jours sans penser à ceux et celles qui veulent voir leurs enfants en bas âge plus de quelques minutes avant qu'ils ne s'endorment, on pourra craindre que toute personne voulant prendre du temps pour éduquer ses enfants ne soit de fait pénalisée dans sa progression professionnelle.

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