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Salon du livre à la porte de Versailles
Du temps où j'étais éditeur, je redoutais ce barnum où des fâcheux innombrables se pointaient au stand de La Table ronde avec un manuscrit sous le manteau.
Ça me coûtait du temps et de l'argent, sans compter le désagrément de hanter un quartier totalement dépourvu de romantisme. J'allais bavarder avec mes collègues.
Tous convenaient que ce rite annuel ne sert à rien, et qu'en somme,il serait opportun de ne plus y sacrifier. Pourtant, je les retrouvais tous l'année suivante. En règle générale, ils se plaignaient, le livre était menacé d'obsolescence, la profession allait péricliter. Curieusement, je les ai trouvés plutôt sereins, et le fait est que l'édition semble épargnée par la crise. Comme si le livre devenait un refuge. Bien entendu, il s'agit du produit livre, au sens large du terme : des foules stagnaient devant les stands de Françoise Hardy et de Ségolène Royal, qui n'ont rien d'intello, encore moins de littéraire. Les gens viennent authentifier de visu les images des stars qui traversent leur écran de télévision. Autant dire que, dans ce genre de salon, un écrivain n'habite pas sa patrie.

Reste que les livres continuent de se vendre et l'optimisme des éditeurs m'a réconforté. Car les médias, jour après jour, nous décrivent une France aussi sinistrée que la Guinée-Bissau. Or, je vis en Corrèze, ou bien à Paris, avec des Français de toutes conditions, et je n'ai pas l'impression qu'ils endurent un calvaire. De sorte que le sondage paru récemment dans un quotidien, selon lequel nos compatriotes baignent dans l'optimisme, ne m'a pas vraiment étonné. Ils estiment que la société bat de l'aile mais eux, individuellement, ils sont heureux de vivre et voient leur avenir en rose. On peut interpréter diversement ce sondage, qui traduit à la fois un repli sur l'intime (cocon familial, copains), une inappétence pour le fric, une certaine désinvolture vis-à-vis du boulot. En gros, il faut travailler pour gagner son pain mais on n'a aucune envie de se vider les tripes dans cette "guerre économique" dont les "élites" nous tympanisent. Que les Français privilégient l'amour et l'amitié au détriment de la réussite professionnelle serait franchement réjouissant si leur récusation du collectif ne les incitait à se hérisser contre toute velléité de réforme. Ils redeviennent sentimentaux, mais le fond de sauce reste un solide égoïsme, tous âges confondus.

En constatant l'impact physique de Ségolène dans ce salon, auprès du pékin de base, je me suis dit que M. Aubry n'est pas au bout de ses soucis. Les dirigeants du PS ont beau ricaner en traitant Ségo de "cruche", et pire encore, ils achoppent sur une évidence : cette femme a les atours d'une star et on ne peut rien contre une star, elle plane dans le ciel médiatique, aucun argument rationnel ne l'atteint. Le ségolénisme n'est pas une famille politique, mais un culte païen rendu à une idole. De sorte que l'éventuelle désertion d'un Valls, d'un Peillon ou d'un Dray ne saurait la handicaper.
Tous les courants politiques hérités de l'Histoire que l'on discerne encore dans la galaxie socialiste sont hostiles à Ségolène, et cependant la moitié des militants du PS ont voté pour elle. Son style, son charme, ses foucades, sa foi en son étoile focalisent une adulation que le langage des politologues échoue à situer. Elle subjugue, elle exaspère, elle déroute. Elle existe et son mode de comparution sur la scène publique ringardise la concurrence. En quoi s'impose le parallèle avec N. Sarkozy. Presque deux années se sont écoulées depuis leur duel à la présidentielle et ce couple continue d'accaparer les ferveurs et les allergies. Seule différence : Ségo nous offre un one-woman show à la Tina Turner tandis que le récital sarkozien, certes auto-orchestré, s'enjolive d'une kyrielle de sarko-girls : Rachida, Rama, Valérie, Nathalie, Nadine, Christine… On a le droit de détester notre société du spectacle et de l'éphémère ; on ne peut nier qu'elle exige du politique une mise en scène permanente. Foncièrement, il n'a plus de légitimité ; il doit donc reconquérir ses fans sous les feux perpétuels de la rampe et Ségolène s'y emploie avec un naturel de diva au long cours. La pauvre Aubry et ses vieux éléphants font de la politique comme nos grands-mères faisaient des confitures, en tricotant des scénarios qui n'ont plus cours sur le marché de l'émotion.

Paru dans Valeurs actuelles, 19 mars 2009

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La face cachée du retour dans l'OTAN
 

M. Sarkozy est avocat ; tout lui est bon pour plaider sa cause ; aussi n'est-il guère difficile sur la qualité des arguments ; arguties et sophismes n'ont en réalité qu'un seul but : occulter la vraie question. M. Sarkozy récuse le procès en trahison du gaullisme qu'on lui fait en arguant que personne ne peut dire ce que de Gaulle ferait aujourd'hui mais en ajoutant aussitôt que 2009 n'est pas 1966, il insinue qu'il se pourrait bien que la meilleure manière d'être gaulliste aujourd'hui soit de faire exactement le contraire de ce qu'a fait de Gaulle .

M. Sarkozy reproche à ses opposants de mentir parce qu'ils devraient savoir que la France a déjà rejoint à 95% les commandements intégrés sous les gouvernements précédents et donc qu'il ne fait qu'achever ce que d'autres ont déjà largement accompli ; mais il avoue en même temps que les gouvernements précédents ont agi sans le dire, en cachette du public ; comment peut-il alors accuser le public d'ignorer ce qu'on a pris grand soin de lui cacher et comment se croit-il en droit de supposer que les électeurs ont approuvé ce dont ils n'ont pas même eu connaissance ?
M.Sarkozy révèle que jusqu'ici la France fournissait des troupes à l'OTAN sans pendre part à l'élaboration des plans selon lesquels ces troupes étaient employées ; sa décision mettra fin à cette absurdité car, désormais, nos officiers siègeront dans les états-majors qui élaborent les plans. Mais l'absurdité qu'il dénonce, si absurdité il y a , est la sienne : il en a été complice comme membre de nombreux gouvernements et il en a été directement coupable depuis qu'il est Président ; quand il a envoyé des troupes en Afghanistan l'ont-elles été selon des plans conçus avec ou sans nous ? Dans le premier cas, le retour dans l'OTAN ne change rien ; dans le second, l'envoi de nos forces s'est effectué dans des conditions absurdes.
M. Sarkozy veut nous rassurer : notre force de dissuasion restera indépendante car elle restera en dehors de l'OTAN ; nos forces classiques resteront aussi indépendantes mais elles entreront dans l'OTAN.
On pourrait ainsi multiplier les arguties et les sophismes ; ils n'ont d'autre but que de dissimuler que la vraie question n'est pas de savoir s'il faut conduire à son terme le rapprochement déjà commencé avec l'OTAN mais de savoir si ce qu'est devenu l'OTAN justifie ce rapprochement ; ni de savoir s'il faut faire le dernier petit bout du chemin mais de savoir si ç'était le bon chemin .
Il ne suffit pas de dire que tout a changé depuis 1966 ; il faut dire dans quel sens.

L'OTAN de la guerre froide combinait deux choses : une alliance diplomatique classique et une organisation militaire qui s'y est surajoutée et qui était caractérisée par l'intégration des forces, la supranationalité des états-majors, et l'américanisation du commandement. La guerre de Corée avait, en effet, convaincu les alliés que l'agression pouvait survenir à tout moment et sans préavis ; il fallait donc être prêt, avoir ses forces sur le pied de guerre dès le temps de paix, les états-majors en place et les divisions en ligne. La menace, en effet, était manifeste, militairement massive, et proche dans l'espace comme dans le temps. De Gaulle ne s'est retiré de cette organisation que lorsqu'il a acquis la conviction que la menace n'était plus ni imminente ni même probable .
La réalité a fait plus que donner raison au Général : il n'y a plus de menace à l'horizon ; si menace il y a, elle n'est plus militaire ou n'est plus justiciable de moyens militaires ; à supposer qu'elle ait un aspect militaire, elle est aussi lointaine dans l'espace que dans le temps. Une organisation militaire intégrée n'a aujourd'hui ni sens ni raison d'être. Il en demeure pourtant quelque chose : des états-majors pléthoriques, de multiples bases, et de nombreux commandements dont les chaînes remontent toutes au seul Président des Etats-Unis  .
La raison en est évidemment que l'OTAN a changé et n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était . Elle était défensive, elle est devenue offensive ; elle était immobile, elle se projette dans toutes les directions ; elle ne tirait pas un coup de feu, elle ne cesse de guerroyer sur tous les continents ; elle était un môle de résistance, elle est en expansion continue et indéfinie ; elle avait pour but de maintenir un équilibre, elle ne songe plus qu'à assurer une suprématie ; elle défendait la liberté des nations, elle veut régenter le monde ; elle opposait une réponse politique à une menace militaire, elle ne sait désormais qu'opposer des réponses militaires à des problèmes politiques ; elle était le rempart des démocraties, elle est le fer de lance d'un empire.
La décision du Président Sarkozy consiste donc à ratifier ce changement radical de l'OTAN ; elle rend manifeste ce qui était jusqu'ici resté subreptice. Les gouvernements précédents jouaient sur les deux tableaux ; d'un côté ils donnaient la main à l'entreprise qu'est devenue l'OTAN ; de l'autre, ils gardaient une distance qui ménageait leur indépendance de jugement . Avec le Président Sarkozy, la distance disparaît mais l'équivoque demeure .
Avant, la France ne participait qu'à moitié parce qu'elle gardait une certaine lucidité ; maintenant, elle adhère entièrement mais c'est qu'elle fait mine de ne pas voir qu'il ne s'agit plus pour elle de défendre sa liberté mais de prendre une place au second rang dans une entreprise d'hégémonie mondiale.

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"Il faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour avoir bien étudié, on en est moins sage le plus souvent. Pour moi, monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit".

(Don Juan ou Le festin de Pierre , Molière, Acte III, scène 1).
C'est avec cette scène que je donnais en concours de sortie du Conservatoire en 1957, que j'obtins un second prix de Comédie classique qui me valut d'être engagé comme Pensionnaire à la Comédie Française. Du personnage de Sganarelle, demeure en moi un certain bon sens d'où la logique n'est pas exclue. D'autant que cette logique est étayée par des principes inculqués par ma famille. Je me souviens que mon cousin Jean Deflassieux dont j'ai déjà parlé et qui fut PDG du Crédit Lyonnais de 1982 à 1986, me dit un jour : "Il ne faut jamais travailler contre l'intérêt national". J'ajoute : "Et à plus forte raison contre l'intérêt social".


Aussi, quand les délocalisations sont devenues choses courantes, j'ai très vite saisi qu'elles s'avèreraient au fil du temps aussi néfastes que si on bombardait des usines françaises car le chômage endémique allait se repaître des nombreuses victimes mises sur le carreau. On parlait à une certaine époque de la préférence nationale dont le principe a été vite oublié, quant à la préférence européenne, il n'en a jamais été question et aucun gouvernement ni de droite ni de gauche n'a réellement pris la chose au sérieux. C'était trop évident. Pourtant, "avec mon petit sens, mon petit jugement", il me semble clair que n'importe quelle usine française se délocalisant pour faire exécuter certains travaux ailleurs que sur le sol afin que ses produits soient plus compétitifs, devrait bien faire les comptes suivants : pendant que je deviens compétitive, je me vois tenue bien évidemment, de mettre sur le trottoir certains de mes ouvriers ou de mes ouvrières. Au bout du compte, combien coûte à l'Etat ma compétitivité en travaillant contre l'intérêt national et social ? L'Etat ne devrait-il pas se réveiller pour dire : "Cela rapporte quoi à la Nation que vous soyez compétitifs sur le marché ? Elle nous coûte cher votre compétitivité". Et cela est d'autant plus scandaleux quand il s'agit d'usine dans laquelle l'Etat est actionnaire. Cela relève de l'inconscience totale. Qui assume les responsabilités en tant que Ministre du Budget ? Nous sommes aussi ineptes que me semblent l'être les Américains et nous tomberons avec eux.

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Israël, l'Europe et les Etats-Unis

Qu'on le veuille ou non, le drame de Gaza a pour premier responsable non l'État d'Israël mais l'Occident tout entier. Il suffit de penser à la masse des résolutions de l'ONU condamnant Israël, très rarement suivies d'effet, sans que Washington, Bruxelles, Londres ou Paris interviennent.
En juillet 2000, pour ne pas remonter plus loin, apparaissaient trois éléments essentiels sans lesquels aucun accord ne serait possible : d'abord l'État d'Israël devait admettre comme frontières la ligne d'armistice de 1967, la Cisjordanie devenant le socle d'un État palestinien ; ensuite on convenait que Jérusalem serait partagée, les secteurs habités par les Palestiniens devenant partie de l'État palestinien ; enfin les réfugiés pourraient revenir - s'ils le souhaitaient - dans l'État palestinien mais le retour en Israël ne leur serait pas possible étant entendu que des contributions financières internationales leur seraient accordées, selon certaines conditions.
Or, sur tous les plans, Israël n'a pas cessé de tourner ces principes, Israël n'a pas cessé de favoriser la colonisation de la Cisjordanie, condamnant parfois oralement les colons mais les soutenant en favorisant leur implantation ou en laissant faire les religieux qui poussent à la reconquête. À Jérusalem même, on admet - voire favorise - le rachat systématique de maisons pour "israéliser" une rue, puis un quartier, le but final étant de faire de Jérusalem une ville totalement israélienne.
Sur tout cela l'Occident ferme les yeux. Européens et Américains ont mauvaise conscience car ils se sentent complices de la Shoah. Malgré les travaux de quelques spécialistes, personne ne met en cause l'absurde unicité "sémite" du peuple juif, contre quoi s'élève l'universitaire israélien Shlomo Sand dans Comment fut inventé le peuple juif ? (Fayard). Admettre ce que dit S. Sand conduit à une vision nouvelle de l'antisémitisme : persécuter les juifs, c'est persécuter la culture juive, donc la culture chrétienne ; seule l'Église catholique, à la suite de Pie XI, l'a compris : les gouvernements laïcs et anti-romains ne firent point ce pas indispensable. Pour réparer on a créé un nouvel État artificiel, l'État d'Israël, sans se rendre compte de ce que pourraient être les réactions arabes.

Cet État, on l'a soutenu quand il a été attaqué par les États arabes refusant de reconnaître la décision de l'ONU. En 1967, lors de la Guerre des Six Jours, seul le général De Gaulle condamna Israël, mais les autres États occidentaux ne dirent mot. Rappelons au passage que c'est Israël qui est le père de l'État palestinien : au 1er juin 1967, la Cisjordanie est une province du Royaume de Jordanie, donc la création d'une Palestine indépendante aurait été une revendication arabe face à un autre État arabe. Malgré son intransigeance, son expansionnisme, Israël, jouissait au 1er décembre dernier d'un capital certain de sympathies. Il en a perdu l'essentiel à la suite de la brutalité avec laquelle il a réagi dans la Bande de Gaza contre les tirs de quelques roquettes. M. Bernard-Henri Lévy pourra dire ce qu'il veut, la réaction était "disproportionnée".
Le mal est fait, il s'agit de reconstruire, d'établir une paix vraie dans ces régions. Ce sera difficile. Le monde musulman tout entier est outré. À Gaza, Israël voulait annihiler le Hamas : il semble bien que c'est le contraire qui s'est produit. Il a conduit la résistance à Israël et les empiétements des colons israéliens, le Mur et la médiocrité du "gouvernement" de Mahmoud Abbas à Ramallah n'a fait que renforcer son prestige, même si le Fatah conserve encore des appuis en Cisjordanie : la population n'oublie pas - malgré tout - que de 1967 à 1998 son niveau de vie a triplé alors qu'il n'a même pas doublé en Syrie ou en Jordanie.

Le retour à une paix vraie passe par de nombreuses conditions. Le résultat des élections du 10 février y contribuera-t-il ? Benyamin Netanyahou (Likoud), soutenu par les ultranationalistes et le parti russophone, qui a été désigné comme premier ministre - mais qui a bien du mal à former un gouvernement - est favorable à la politique de colonisation, ce qui n'est guère encourageant. En fait, l'État d'Israël est dans le monde occidental un pays à part. Cet État se proclame laïc mais un israélite ne peut épouser une chrétienne tant est forte la pression des religieux qui représentent à peine 8 % de la population, laquelle est majoritairement non pratiquante. Mais les partis traditionnels, de gauche comme de droite, ont, en raison d'un système électoral aberrant de représentation proportionnelle, besoin de l'appui des petits partis religieux pour avoir une majorité à la Chambre. Il est évident que la paix ne sera rétablie que lorsque les points sur lesquels on s'est mis d'accord en 2002 seront respectés. C'est là que l'Occident, les États Unis d'Obama et l'Union européenne, doivent intervenir en faisant de très fermes pressions sur Israël : des avertissements très fermes, accompagnés de mesures économiques pouvant aller jusqu'à l'embargo, auraient évité le drame de Gaza. Au fond, Israël devrait se souvenir de ce que disait Moshé Dayan après la Guerre des Six Jours : "Revenons à nos frontières". Peut-être aussi qu'Israël, l'Europe et les États Unis devraient écouter ce conseil de certains philosophes juifs : faisons de Jérusalem une ville internationale qui pourrait être le siège de l'ONU. Ce serait un symbole de paix rudement fort.

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Le président de la République a annoncé le vendredi 13 février l'examen au Parlement d'un projet de loi sur le statut du beau-parent pour "reconnaître des droits et des devoirs aux adultes qui élèvent des enfants qui ne sont pas les leurs avec le même amour que s'ils l'étaient". L'apparente générosité de la mesure est trompeuse d'autant que, pour l'immense majorité des familles, il n'y a aucun besoin de créer un nouveau statut pour "des tiers qui vivent au domicile d'enfant dont ils ne sont pas les parents".

La loi du 4 mars 2002 a déjà donné aux parents et aux services compétents la possibilité de déléguer une part de leur autorité à un tiers "membre de la famille, proche digne de confiance". Et si jamais les parents, réellement déficients dans leur rôle ou empêchés de l'exercer, ne demandent pas eux-mêmes cette délégation, "le particulier, l'établissement ou le service départemental de l'aide sociale à l'enfance qui a recueilli l'enfant peut également saisir le juge aux fins de se faire déléguer totalement ou partiellement l'exercice de l'autorité parentale". La délégation d'autorité parentale est ainsi déjà largement prévue et prudemment encadrée. Le vide juridique invoqué ne saute donc pas aux yeux et l'urgence tout à coup déclarée sur cette question a de quoi surprendre, d'autant que les dangers pour l'enfant, dans ce projet, ne sont pas absents.

En effet, ce texte irait très loin en créant une nouvelle catégorie de "parents". Les mots ont un sens : le beau-parent, en droit, ce n'est pas n'importe qui. Pour ceux qui sont mariés, les beaux-parents, ce sont les parents du conjoint. Par extension, dans le langage courant, le mot désigne aussi le conjoint ou la conjointe du père ou de la mère d'un enfant. Mais en aucun cas un "tiers", sans autre définition que celle de sa résidence au domicile de l'enfant, ne peut être appelé "beau-parent". Pour un enfant, accorder un statut à un "tiers" n'a aucun sens. Un enfant sait qu'il a des parents. Il peut arriver que ses parents ne vivent plus ensemble, pour des raisons subies ou choisies, et que l'un ou l'autre décide de vivre avec un nouveau conjoint. Mais l'enfant a toujours des parents, quelle que soit la forme du lien recréé, quelle que soit la qualité d'amour des uns et des autres à son égard. Il est déjà souvent compliqué, pour cet enfant, de parvenir à créer de nouveaux repères dans ces formes de vie familiale mouvante. Accorder un statut à un "tiers", c'est prendre le risque ses origines.

Quant aux parents, ils ont déjà parfois bien du mal à exercer leur autorité parentale. Les couples séparés savent à quel point il est important de maintenir autour de l'enfant un climat de confiance et de clarté. Beaucoup y veillent. Beaucoup, s'ils retrouvent un autre conjoint, tentent avec délicatesse et douceur de ne pas imposer à l'enfant ce qu'il ne pourrait comprendre, de ne pas remplacer son père ou sa mère par ce nouvel adulte qui fait son entrée dans la cellule familiale. Ces parents-là n'ont pas besoin d'un statut. La loi de 2002 est là, aussi, pour eux, si la situation rend nécessaire des aménagements. Dans le cas où la situation, hélas, est conflictuelle, ce texte ne fera qu'exacerber encore les difficultés, de mettre à l'écart le parent qui n'a pas la garde de l'enfant.

Mais alors qui Nicolas Sarkozy cherche-t-il à satisfaire ? Il me semble bien que sa motivation vienne surtout et essentiellement des pressions exercées par quelques associations militantes qui revendiquent la possibilité de créer un nouveau type de "parentalité" adaptable aux couples de personnes de même sexe. Ces sont les intérêts de quelques adultes que l'on sert et non l'intérêt des enfants.

Paru dans Le Figaro, 5 mars 2009
www.collectifpourlenfant.fr

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Le retour de la France dans l'OTAN - ou plus précisément dans le commandement militaire intégré - est annoncé pour le printemps. C'est une décision politique importante et ô combien symbolique après le retrait décidé par le général De Gaulle en 1966. Et pourtant, cette décision laisse nos politiques et intellectuels indifférents, point de grands débats de fond, la mesure passera sans difficulté aucune, signe de l'encéphalogramme plat du débat politique en France. Je conçois que l'on puisse approuver cette décision ou au contraire la critiquer, une telle opposition, même virulente, serait le symptôme d'une démocratie vivante, mais je ne comprends pas le désintérêt porté à cette question - ou plutôt je ne le comprends que trop, la quasi-totalité de la classe politique française est acquise à cette réintégration et il y a bien longtemps qu'elle a renoncé à réfléchir à la vocation de la France, celle-ci se limitant désormais à se fondre dans une Europe de plus en plus supra nationale censée résoudre tous nos problèmes.

Créée en 1949 au début de la guerre froide, à un moment où la politique mondiale devenait bipolaire, l'OTAN a assurément joué un rôle positif et protégé l'Europe, exsangue, contre l'expansionnisme soviétique. Il était juste que l'OTAN soit dirigée et contrôlée par les Américains qui avaient gagné la guerre et assumaient l'essentiel de l'effort militaire. Entre le bloc communiste qui asservissait les nations soumises à son joug et le bloc occidental, il n'y avait pas à balancer : malgré bien des critiques possibles, la défense des libertés était du côté américain. Mais après la disparition de l'Union soviétique en 1991 et l'effondrement du communisme en Europe, l'OTAN en tant que telle n'avait plus de raison d'être, sinon celle de maintenir une forte présence militaire des États-Unis en Europe. La géopolitique européenne et mondiale avait cependant totalement changé, on passait à un monde multipolaire où les États-Unis, défendant naturellement leurs intérêts propres, ne pouvaient plus prétendre agir seuls au nom du "Bien" contre le "Mal". Dès lors, il est absurde que les États membres de l'OTAN n'en aient pas tiré les conséquences : aujourd'hui encore, tout se passe comme si la Russie demeurait pour les États-Unis l'un des principaux dangers. D'où, la volonté américaine d'isoler et déstabiliser la Russie en détachant d'elle les nouveaux pays qui l'entourent (Ukraine, Géorgie, Kirghizstan) tout en essayant de les faire entrer dans l'OTAN.
L'OTAN est ainsi devenue un outil militaire qui sert principalement à asseoir la domination américaine en Europe et en Eurasie, et qui lui permet d'intervenir sur de multiples terrains (de l'ex-Yougoslavie à l'Afghanistan) en mettant à contribution ses alliés. "La logique, écrit le géopolitologue Aymeric Chauprade, est celle de l'élargissement progressif de la mondialisation euratlantique à ses périphéries méditerranéenne et asiatique, et ceci de façon à éliminer tout espace d'influence russe ou chinois" (1). Certes, on peut comprendre que les États-Unis cherchent à préserver leurs intérêts - en l'occurrence conforter leur leadership mondial avec les inévitables menées impérialistes qu'une telle volonté nécessite -, on voit mal en revanche où sont ceux de la France et de l'Europe dans la version actuelle de 'OTAN !
Il est en particulier illusoire de croire que l'Union européenne puisse à l'avenir peser fondamentalement sur l'OTAN. Il est plaisant de voir nos européistes acharnés qui militent pour une défense européenne indépendante plaider dans le même temps pour l'OTAN qui est l'instrument qui pérennise la domination militaire américaine sur l'Europe.

Le problème des responsables politiques français et européens est leur conviction que ne peuvent exister et peser sur la scène mondiale que les nations de taille importante et qu'entre les États-Unis, la Russie, la Chine, l'Inde… les pays européens ne peuvent subsister qu'en s'unissant dans une entité politico-économique qui pèse le même poids. Si l'objectif est d'exercer une domination politique, militaire ou économique, le raisonnement est sans doute valable. Mais la France a pour vocation d'être "éducatrice des peuples" (Jean-Paul II), non de dominer qui que ce soit : si nos politiques avaient foi en cette vocation, ils comprendraient qu'une nation de la taille de la France a une responsabilité internationale pour le service du bien commun qu'elle ne peut assumer qu'en demeurant souveraine et libre (ce qui n'exclut pas de s'intégrer dans une Europe respectueuse de la souveraineté des nations). Quant à l'Europe, elle n'affiche elle non plus aucune ambition dominatrice - son ambition semble se limiter à régenter bureaucratiquement ses membres -, elle montre au contraire une faiblesse endémique, tout particulièrement par l'absence de volonté de réaliser des efforts pour assurer seule sa propre défense. L'adhésion à l'OTAN n'est que la conséquence de notre lâcheté et de notre démission, quand nous acceptons de nous soumettre à un allié tout puissant dont les intérêts n'ont aucune raison d'être systématiquement les nôtres et dont la politique extérieure est souvent plus que contestable.

Editorial La Nef n°202 de mars 2009 - www.lanef.net

(1) Chronique du choc des civilisations, Éditions Chronique-Dargaud, 2009, 240 pages, 31 e, p. 68. L'auteur a été congédié du Collège interarmées de Défense début février à la suite de la publication de ce riche album (sur lequel nous reviendrons), officiellement parce qu'il expose factuellement la thèse (très contestable) du "complot" dans les attentats du 11 septembre 2001.

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Le 17 mars 2009, le gouvernement français engagera sa responsabilité sur le retour de la France dans l'OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord) : depuis 1966, on joue en France sur la distinction entre Alliance Atlantique et OTAN. Quelques précisions sont donc nécessaires ! Nous n'avons jamais quitté l'Alliance Atlantique, traité signé en 1949. En 1965, De Gaulle a décidé :

1 - le départ des forces américaines et canadiennes stationnées en France depuis 1944, y compris leurs armes nucléaires ;
2 - le départ des états-majors de l'OTAN implantées en France ;
3 - le départ des militaires français des structures militaires - dites structures intégrées - de l'OTAN, NATO en anglais (North Atlantic Treaty Organisation).
Cela dit, des missions de liaison furent placées auprès de tous les états-majors de l'OTAN qui pouvaient présenter un intérêt pour la défense de la France, et elles y sont encore. Ce retrait ne chagrina pas outre mesure les Etats-Unis, car il permettait de récupérer, pour le conflit indochinois, des effectifs dont les armées américaines avaient le plus grand besoin !

Les origines
Rappelons les origines du traité. En 1948, le coup de Prague affola les Européens qui sollicitèrent un engagement américain pour muscler leur défense face à la menace soviétique. Le 4 avril 1949 fut signé le traité de l'Alliance atlantique : son article V laisse à chaque Etat le choix des moyens à engager en cas d'agression. Initialement, le traité fut ratifié par les Etats-Unis, le Canada, la Belgique, le Danemark, la France, les Pays-Bas, l'Islande, l'Italie, le Luxembourg, la Norvège, le Royaume-Uni et le Portugal.
Depuis, plusieurs Etats ont rejoint l'Alliance atlantique : Grèce et Turquie en 1952, l'Allemagne de l'Ouest en 1955, l'Espagne en 1982.
Après la chute du mur de Berlin et la réunification allemande, ce furent, en 1999, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque. Le 29 mars 2004, une fournée d'anciens satellites de l'URSS suivit le mouvement : Estonie, Lettonie, Lituanie, Bulgarie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie.
Géorgie et Ukraine auraient bien voulu les imiter, mais les réticences des Alliés se sont multipliées depuis août 2008…

De quoi parle-t-on ?
Il est inutile d'évoquer tous les avatars de l'Alliance et de l'OTAN depuis 1949.
Actuellement, le siège de l'Alliance est à Bruxelles. On y trouve le Conseil de l'Atlantique Nord, où les ambassadeurs des différents pays membres assurent la direction générale de l'Alliance, avec un secrétariat permanent et une assemblée parlementaire de l'OTAN. L'Alliance ne se préoccupe pas seulement des affaires militaires, mais aussi de l'économie, des finances, … etc.
Dans le domaine militaire sont subordonnés au secrétariat permanent :
- un comité des plans de défense, qui prépare les opérations alliées ;
- un comité des plans nucléaires ;
- un comité militaire, qui propose les méthodes et moyens jugés nécessaires.
Le commandement suprême de l'Alliance (SHAPE) se trouve à Mons en Belgique.
Les principaux commandements interarmées sont à Brunsum aux Pays-Bas, à Oeiras au Portugal (banlieue de Lisbonne) et à Naples en Italie. Les commandements des forces aériennes sont à Izmir en Turquie et à Ramstein en Allemagne. Les commandements des forces terrestres sont à Heidelberg en Allemagne et Madrid en Espagne. Les commandements navals sont à Northwood au Royaume-Uni et à Naples. A Norfolk, aux Etats-Unis, se trouve un commandement chargé d'organiser les changements stratégiques et d'organisation : Allied Command for Transformation.

Parmi les organismes qui dépendent du secrétariat permanent citons :
- NSA (NATO Standardisation Agency), chargée de la normalisation ;
- RTA (Research and Technology Agency), chargée de la recherche appliquée ;
- CNAD (Conference of National Armament Directors), chargé de la coordination des programmes d'armement;
- NURC (NATO Undersea Research Agency), chargée de la recherche dans le domaine sous-marin ;
- CEPMA (Central Europe Pipeline Management Agency), chargé du contrôle des oléoducs alliés ;
- NACMA (NATO Air Command and Control Agency), chargée du contrôle de l'espace aérien allié;
- NATO (Command Service Agency), chargée de l'informatique ;
… etc.
Dans toutes ces instances, les décisions se prennent par consensus.
D'emblée, les Etats-Unis imposèrent que le commandant des forces américaines en Europe soit aussi le chef suprême de la coalition. C'est essentiellement Eisenhower, premier commandant en chef, qui mit en place l'organisation de la défense atlantique (NATO, North Atlantic Treaty Organisation). Dans la foulée, les Américains monopolisèrent les filières responsables du stockage et des plans d'emploi des armes nucléaires, et les Britanniques, les filières du renseignement.

Les principales opérations menées par l'OTAN eurent des fortunes diverses :
- Bosnie - Herzégovine,1995-2004, avec l'IFOR, la SFOR, puis prise en main par l'Union Européenne ;
- Albanie 1999 ;
- Kosovo 1999, qui provoqua l'ire de la Russie, et dont l'avenir est loin d'être assuré ;
- Macédoine 2001-2003 ;
- Afghanistan et Irak depuis 2003 : les résultats de ces opérations sont loin d'être probants.

Le problème français
D'emblée, la décision du Général de Gaulle de quitter les structures militaires de l'Alliance et de l'OTAN a provoqué, depuis 1965, un séisme qui traverse la plupart des partis politiques, à l'exception du Parti communiste français, qui approuva totalement ce départ. Depuis, il y a eu dans tous les autres partis, et dans nos armées, des partisans du statu quo et des partisans du retour ….
Depuis 1966, la France s'est constamment montrée une alliée fidèle de l'Alliance et de l'OTAN. En particulier, nous avons participé sans restriction aux affaires des Balkans. Nous avons refusé de participer à l'aventure irakienne, mais nous nous sommes engagés aux côtés des Américains, en Afghanistan, dans un conflit qui ébranle la stabilité de l'Asie Centrale. La stratégie conduite par les Américains dans la région laisse les spécialistes perplexes et il n'y a aucune perspective de fin rapide de ce conflit … A l'exception d'Alexandre le Grand, tous ceux qui tentèrent de se mêler des affaires afghanes subirent de cuisants échecs …

Quels sont les arguments des partisans de la réintégration et du statu quo ?
Pour les partisans du retour dans toutes les structures de l'OTAN, Nicolas Sarkozy tient une promesse électorale, et il nous avait prévenu. Il faut d'abord tenir compte de la puissance militaire américaine, de son poids économique et diplomatique : la Grande-Bretagne a choisi depuis 1943 d'être le brillant second des Etats-Unis et s'en féliciterait. En rejoignant l'OTAN, nous aurions plus de poids qu'en restant dehors. Nous aurions notre mot à dire sur toutes les crises et conflits du monde. En particulier, notre Président et son équipe assurent que nous aurions plus de capacités à convaincre nos alliés de la nécessité d'un pilier européen de l'Alliance, voire de l'européaniser. Le cas échéant, nous pourrions plus facilement emprunter des moyens de l'Alliance ou des Etats-Unis pour les opérations françaises, en particulier en Afrique.
Comme récompense de notre bonne volonté, les Américains seraient prêts à nous accorder des commandements importants, on parle du Portugal et de Norfolk. Pour les militaires français, être chargés de transmettre des ordres du Pentagone ne sera pas très valorisant. De toutes façons, nous travaillons avec les Américains de façon efficace et cordiale depuis la première guerre du Golfe (1991) au moins ….
Pour les adversaires de ce retour, il convient de rappeler le poids écrasant des Etats-Unis : comme dans les entreprises, l'on pèse en fonction des moyens financiers et militaires que l'on apporte. Les Américains utilisent une formule imagée : beans count, le décompte des haricots. Disons que la réduction actuelle des forces armées françaises ne facilitera pas nos prétentions … le nombre de nos haricots a trop diminué … Nous risquons de n'être qu'une force d'appoint, voire de la chair à canons pour les Etats-Unis.

Nos alliés européens, en dehors de la Grande-Bretagne, refusent tout effort militaire sérieux, qu'il soit budgétaire, en moyens ou en engagement auprès des Américains. Etre sous le protectorat américain leur convient fort bien, et ce que recherchent clairement les anciens satellites de l'URSS.
En dehors de nous, qui parle, qui veut d'une Europe puissance ? Peut-on croire que nos alliés vont mieux nous écouter parce que quelques officiers français serviront dans les états-majors otaniens ?
Quelle influence pourrons-nous avoir sur les stratégies décidées par les Américains ? En Afghanistan, nous avons accru notre engagement sans exiger la moindre modification tactique ou stratégique. Pourrait-il en être autrement ailleurs ?
Bien sûr, ce retour est de l'ordre du symbole. Mais les symboles ont leur poids, et les Italiens ne s'y sont pas trompés. Dans la Rivista Marittima de novembre 2008 (revue officielle du ministère de la défense italien), on peut lire sous la plume de Renato Giocondo, que l'on sent jubiler en étudiant notre Livre Blanc de 2008 :
"Le Livre Blanc change en profondeur la traditionnelle approche française d'autonomie du pays … Nicolas Sarkozy n'a plus les moyens de l'action unilatérale, ni ceux de maintenir l'exigence française d'autonomie militaire et les marges de manoeuvre pour affaiblir le traditionnel lien euro-atlantique … Dans l'immédiat, on doit constater l'intime conviction du Président de faire des choses utiles, même si cela contrarie l'opinion. Il est clair, pour Nicolas Sarkozy, que se baser sur le passé n'est plus possible et que, de toutes façons, il est préférable d'avoir un modèle de défense moins ambitieux sur le plan international et plus efficace, plutôt qu'un modèle avec trop d'hommes, peu formés et mal équipés."
 

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La crise en Guadeloupe a réveillé, c'est inévitable, des questions anciennes et permanentes sur une éventuelle légitimité d'indépendance pour ces confettis d'empire dont on se demande toujours jusqu'à quel point ils se sentent français. Quand un océan vous sépare de la métropole, des reproches si violemment exprimés à l'égard de l'Etat, laissent penser qu'il pourrait y avoir là plus que du mécontentement vis à vis du gouvernement : une remise en cause du statut politique.

A l'occasion de ce débat, quelle différence d'arguments ici et là par rapport à une époque encore récente ! Sur ce sujet, visible et brûlant, on voit changer les mentalités à l'oeil nu.
A l'époque de la guerre d'Algérie, la volonté d'indépendance exprimée par les algériens, et la volonté de conserver l'Algérie, exprimée par la métropole, avaient engendré une guerre longue dont on ne se souvient aujourd'hui qu'en baissant la tête, pour toutes sortes de raisons. Naturellement il se trouvait des habitants d'Algérie pour souhaiter demeurer français, et il se trouvait en métropole une partie non négligeable de la population qui souhaitait donner à l'Algérie son indépendance, pour des raisons idéologiques : à cette époque la gauche, qui au XIX° siècle avait colonisé vaillamment au nom des Lumières, considérait la colonisation comme un avatar de la domination illégitime. Mais pour l'essentiel, la question était que l'Algérie avait envie de quitter la France qui ne voulait pas la lâcher.
Aujourd'hui les arguments des deux parties se sont inversés : quand la question est posée, ce sont les Français métropolitains qui défendent majoritairement l'indépendance du territoire d'outre-mer, et c'est la population de ce territoire qui réclame majoritairement de demeurer française. Dans nos amphithéâtres universitaires, par exemple, il est devenu presque impossible de rencontrer des étudiants d'outre-mer tenant des discours d'indépendance : presque tous ont à coeur d'exprimer leur francitude, de la démontrer par l'histoire, par les sentiments, par toutes sortes de liens. Tandis que les Français métropolitains se ficheraient complètement, en majorité, que la Guadeloupe ou même la Corse mettent les voiles.
Ce retournement est éloquent. Il exprime avec netteté le glissement vers un extrême matérialisme. Les peuples occidentaux sont fatigués de se battre pour des idéologies, c'est bien connu, mais ils sont aussi fatigués de se battre pour des idéaux : ici, la patrie, la liberté, la responsabilité. Ainsi, les Français métropolitains préfèrent conserver pour eux-mêmes leur gâteau économique plutôt que s'enorgueillir, comme autrefois, d'être associés avec des territoires lointains qui agrandissent la patrie en la valorisant. Tandis que les Français d'outre-mer préfèrent profiter de l'aide financière de la métropole plutôt que de gagner une indépendance qui serait bientôt chèrement payée en austérité : en Corse, quelques trublions autonomistes ne parviennent pas à convaincre l'ensemble de la population, bien pourvue des allocations françaises auxquelles elle a droit. Pourquoi la population de Cayenne préfèrerait-elle une indépendance garantissant la pauvreté sous un gouvernement qu'on imagine vite corrompu et despotique, à la facilité qu'apporte la France en termes de soins médicaux et de RMI ? Ainsi l'argent, des deux côtés, l'emporte-t-il là sur la responsabilité/solidarité, et ici sur la liberté. Observez n'importe quelle partie de notre continent : il est bien loin (quoique si proche en nombre d'années) le temps où le philosophe tchèque Patocka écrivait qu'un pays est grand à la mesure des grandes responsabilités qu'il accepte d'assumer … comme les Tchèques ont été soulagés de voir sortir de leur orbite la Slovaquie plus pauvre ! Le séparatisme des provinces s'explique aujourd'hui en Europe beaucoup moins par le désir de liberté que par l'espoir de ne plus devoir partager le gâteau économique : ce sont les provinces les plus riches qui revendiquent les séparations. Comme les Flamands apprécieraient de se débarrasser des Wallons ! Les Catalans, de l'Estremadure ! Les Italiens du nord, de ceux du sud !
Le plus intéressant est dans la rencontre, et même le télescopage, de ces deux mentalités opposées : la préférence pour la liberté et la grandeur, remplacée en si peu de temps par une préférence inconditionnelle pour le confort matériel. On se souvient que le général de Gaulle avait du mentir aux Français (le fameux "Je vous ai compris") pour donner presque par ruse son indépendance à l'Algérie. On se souvient comment il décolonisa les pays d'Afrique noire parfois contre leur gré. On pourrait en conclure que de Gaulle pressentait, avec une lucidité prophétique, que les temps nouveaux n'accorderaient plus aucune légitimité à la colonisation. Mais on peut croire aussi que de Gaulle, formé à l'ancienne école, et valorisant la grandeur de la patrie, préférait financer la puissance plutôt que des plans d'irrigation en Afrique. Paraissant avant-gardiste, en réalité il tenait compte des nécessités de l'heure pour maintenir la défense d'un idéal - la patrie - à un moment où celui-ci basculait dans l'indifférence, et choisissait en quelque sorte de réduire la France pour en maintenir la force. Quand eut lieu dans les années soixante-dix un débat sur le statut des Comores, et que Mayotte en 1974 décida de rester française, on apercevait clairement le télescopage entre l'idéal patriotique et le souci exclusif du bien-être.
Cette relation nouvelle entre la métropole et ses territoires lointains, ne représente que l'une des nombreuses expressions de la faillite des idéaux. Et l'un des aspects innombrables de la mentalité contemporaine : chacun préfère demeurer chez soi en famille, couvert par la sécurité sociale et garanti d'ASSEDIC, plutôt que de dépenser son énergie pour de coûteuses et aléatoires conquêtes, dont le sens s'est perdu au long des Trente Glorieuses. Le nom même de la gloire ne provoque plus que des ricanements. On ne sait plus très bien ce que la liberté veut dire. La responsabilité envers les pays moins chanceux que nous, identifiée immédiatement à une colonisation sournoise, n'a plus de raison d'être ; et même portée par des instances internationales et anonymes, il faudrait encore qu'elle ne nous coûte pas trop cher en impôts.
Observons encore que l'argument du bien-être ne s'avoue pas en tant que tel, mais des deux côtés se dissimule sous des paravents plus vertueux : les départements lointains qui veulent demeurer français affichent, non pas l'amour des allocations, mais l'amour du drapeau tricolore ; et les métropolitains qui suggèrent de conférer l'indépendance aux départements lointains, affichent, non pas le refus de partager l'argent, mais le refus d'une forme de colonisation. Ainsi, partout on retrouve le prétexte et l'alibi des idéaux, comme si la passion pour le confort demeurait sans aveu.

Enfin, il s'agit de l'Occident. L'idéal de grandeur patriotique ne s'est effacé par exemple ni en Chine ni en Russie, où il se déploie comme tel dans les actes et les discours. Voilà pourquoi, sans doute, nous les traitons, ouvertement ou en secret, de sauvages.
Paru dans Le Figaro, 5 mars 2009

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Retour à l'OTAN : cette fois, c'est du sérieux !
 

Nicolas Sarkozy, président bling-bling, donne à de plus en plus de Français l'impression de n'être pas un président sérieux : ... réformes brouillonnes, retirées à la moindre pression, annonces non suivies d'effets, foucades malencontreuses, personnalisation du pouvoir jusqu'à la caricature, osmose sans précédent du pouvoir politique et du show business, manoeuvres diplomatiques douteuses. Comment les Français qui étaient il y a à peine quarante ans gouvernés par un homme comme Charles de Gaulle n'en seraient-ils pas profondément déstabilisés ? Mais le président connaît les lois fondamentales de la politique. Il est des forces avec lesquelles il ne faut pas plaisanter : celles qui vous ont aidé à accéder au pouvoir, auxquelles des gages ont été en son temps donnés et qui ne s'attendent pas à être payées en roupies de sansonnet.

Un contrat à remplir
Sur le plan intérieur, il y avait les invités du Fouquet's : quelques grandes fortunes, notamment celles qui tiennent les grands médias, quelques copains du show business qu'il ne faut pas décevoir - surtout s'ils ont une "conscience de gauche" comme Carla Bruni ou Jacques Seguela. Tout de suite, on a voté le bouclier fiscal, l'aménagement de l'ISF et l'allègement du droit de succession (mesure antilibérale par excellence puisque le vrai libéralisme est fondé sur l'égalité des chances et le succès individuel). Les vieux politiciens disent que les électeurs ne se souviennent que de ce qui a été fait en début et en fin de mandat. Ces cadeaux aux riches ont fait mauvais effet. Ségolène Royal y voit le péché originel du règne. Qu'importe ! Le nouveau président avait un contrat à remplir. Il devait le faire vite. Les mêmes liens le dissuadent aujourd'hui de prendre un vrai contrôle des banques, pourtant nécessaire s'il veut agir sérieusement contre la crise, comme Gordon Brown a su, lui, le faire.
Sur le plan international, les parrains de la candidature de N. Sarkozy s'attendaient à ce qu'il "normalise" la France, qu'elle soit castrée une bonne fois pour toutes, pour ne plus jouer les "emmerderesses" de service comme c'était le cas presque tout le temps sous le général de Gaulle et le fut encore sous J. Chirac et D. de Villepin avec la guerre d'Irak. Il fallait que les froggies comprennent une bonne fois qu'il ne leur faut plus faire les malins. Là aussi le président avait un contrat à remplir : Sarko l'Américain, dont la carrière était sans doute suivie depuis longtemps par les officines transatlantiques qui "traitent" la politique européenne, a tout de suite multiplié les actes d'allégeance à l'Amérique de Bush, rompu ostensiblement au bénéfice d'Israël avec trois décennies d'équilibre diplomatique au Proche Orient, insulté les Québécois, transféré des soldats d'un pré carré africain tenu pour définitivement ringard vers un Afghanistan où il faut absolument être puisque les autres y sont.
Ceux qui ont détesté l'oeuvre du général de Gaulle (il ne nous semble pas que N. Sarkozy en fasse partie, mais ses soutiens oui) espéraient qu'il ferait la VIe République. Si la réforme de juillet 2008 a largement dénaturé la constitution de 1958, on est encore resté à mi chemin.
Par contre, en réintégrant pleinement les structures de l'OTAN le 4 avril prochain, à l'occasion du soixantième anniversaire du Pacte atlantique, N. Sarkozy donne vraiment le coup de grâce à l'oeuvre diplomatique du général de Gaulle. Ceux qui, outre Atlantique, n'étaient pas loin de considérer lors de la guerre d'Irak la France comme un "Etat voyou", ont tout lieu d'être satisfaits : elle est rentrée dans le rang.

Les flonflons et les ronchons
Nul doute qu'on tuera le veau gras à Strasbourg pour le fils prodigue, que ce retour plein dans les structures intégrées se fera au milieu de festivités, festivités  qui marqueront la joie insolente de ceux qui voulaient la mort de la différence française, mais qui auront aussi une visée pédagogique à l'égard du peuple français. Même si celui-ci demeure, dans ses profondeurs réticent à cette réintégration (c'est pour cela qu'il n'y aura pas de référendum sur ce sujet), on ne s'attend encore qu'à quelques manifestations symboliques de ronchons qui ne pèseront pas lourd à côté des flonflons.
Et l'Europe ? Certes le président était allé à Bruxelles promettre peu avant son élection qu'il sortirait de l'ornière l'Europe enlisée depuis le refus de la constitution européenne par le peuple français le 29 mai 2005. Il a essayé avec le traité de Lisbonne. Mais le vrai pouvoir n'est pas à Bruxelles, il est à Washington. Même s'il ne rompt pas avec les fondamentaux de la construction européenne et notamment les contraintes étouffantes imposées par l'Allemagne à l'économie française, le président Sarkozy a pu jouer "perso", s'agiter, tirer la couverture à lui, sembler même flirter un moment avec la Russie de Poutine, sans qu'on lui en veuille trop. Politique d'abord : l'essentiel, c'est l'OTAN. Son contrat rempli, Sarkozy aura bien mérité de ses parrains.
Avait-il le choix d'ailleurs ? Certes on n'assassine plus les présidents qui ne respectent pas les contrats comme cela arriva, semble-t-il, à John Kennedy. Mais la mort politique ne passe pas que par la mort physique. Tel qui trahit voit soudain quelque mauvaise affaire éclater et cela suffit.
Il est donc des sujets sur lesquels Sarkozy est sérieux. Tout le reste est littérature. La réforme de l'État, celle de la justice, le service minimum, la réforme des lycées, de l'université. Tout cela ne sert qu'à occuper la galerie, et plus qu'il ne voudrait parfois.
Seuls quelques blogueurs grincheux du genre vielle gauche croient encore sérieusement que le président a un plan cohérent  pour instaurer un Etat sécuritaire ou introduire en France le libéralisme à l'anglo-saxonne. Si encore… Seuls quelques électeurs UMP aveuglés, trop vieux pour s'avouer qu'ils ont été trompés, se figurent encore qu'on réforme la France. On ne fait que de la com' car l'essentiel est ailleurs. D'annonces sans lendemain, d'avancées en reculs, de réformes contre-productives en remue-ménage inutile, qu'ils sachent qu'il ne se fait rien, en tous les cas pas grand-chose, car en définitive ce n'est pas cela qui a de l'importance

Paru dans Marianne - 23 février 2009

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A propos de la crise de la Guadeloupe

(...) (site endommagé en 2013)
- et qui pourrait gagner d'autres parties de l'outre-mer français - ne peut être comprise sans que l'on prenne en compte quelques données fondamentales de l'économie de ces territoires. Une économie qui demeure très spécifique même si l'on écarte les vieux schémas aujourd'hui dépassés : bien qu'exigus et de forte densité (à l'exception de la Guyane qui a au contraire une densité très faible mais qui rencontre des problèmes analogues), ils ne sont pas surpeuplés et leur natalité est aujourd'hui faible (1).

Une économie sous perfusion
Leur revenu par tête est très au-dessus de celui des autres îles des Caraïbes, de l'Océan indien, ou du Pacifique. Cela grâce à une aide importante de la métropole qui emprunte les canaux les plus divers : salaire des fonctionnaires (nombreux et rémunérés 40 % de plus qu'en métropole, avantage initialement consenti aux métropolitains expatriés puis étendu aux locaux), RMI, équilibre des caisses de sécurité sociale, dotations aux collectivités locales - et de l'Europe qui subventionne les grands investissements. S'y ajoute l'attrait de la loi Pons pour les investissements privés défiscalisés, essentiellement immobiliers. Ces données fortes excluent, sauf vent de folie, toute idée d'indépendance. Sans ces aides, la balance des paiements serait gravement déséquilibrée. Elles représentent environ 20 % du PIB mais, si l'on ne prend pas en compte les services locaux qui fonctionnent comme partout en circuit fermé, le taux serait d'au moins 80 %. En Guadeloupe, les exportations ne couvrent que 7% des importations.
Cette situation que d'aucuns qualifient d'artificielle a plusieurs effets. Le premier est de tirer les salaires à la hausse par rapport aux pays indépendants de la zone ou aux pays du Tiers monde en général. Un tel différentiel se justifierait si l'économie antillaise, réunionnaise ou polynésienne était très hautement productive mais ce n'est pas le cas. Le second effet est qu'il est difficile de maintenir dans l'outre-mer français des activités économiques rentables en dehors de celles qui sont destinées au marché intérieur et sont donc à l'abri de la concurrence (commerce, services, construction, travaux publics), activités qui elles-mêmes s'effondreraient si la consommation n'était soutenue par les transferts de métropole. Les secteurs productifs susceptibles d'apporter des devises nettes : banane, sucre, rhum, sont en crise et menacés par la pression de l'OMC tendant à abolir les débouchés protégés dont ils disposaient en Europe. C'est sur ces critères que l'on a longtemps opposé l'économie protégée de la Réunion avec celle de l'ile Maurice laquelle, ne bénéficiant pas d’aide extérieure, a pu développer grâce à ses bas salaires, une industrie textile efficace (mais bien des petits Etats indépendants de la zone caraïbe, très pauvres, continuent de stagner : la Dominique a demandé une fois à devenir un DOM !). En tous les cas, rien de comparable au développement industriel de Maurice à espérer pour nos territoires. Reste le tourisme ; mais pour les mêmes raisons, le rapport qualité/prix y souffre de la comparaison avec certains pays voisins. La conséquence de tout cela est un taux de chômage élevé : 27 % de la population active en Guadeloupe (pour 8 % en métropole). Ces considérations expliquent la réticence du patronat local à accorder des augmentations de salaire, lesquelles, si elles n'étaient pas compensées par de nouveaux allègements de charges, aboutiraient à appauvrir encore le tissu économique local et donc à aggraver le chômage.

Un vrai problème de pouvoir d'achat
Malgré des salaires très au-dessus de leur environnement, les départements français ne rencontrent pas moins un réel problème de pouvoir d'achat. D'abord parce que, si les fonctionnaires perçoivent sensiblement plus qu'en métropole, les salariés du secteur privé sont au contraire moins bien rémunérés : 1000 € de moins pour le salaire médian. Inutile de les comparer aux habitants des pays indépendants qui les entourent : les ultramarins français ont un mode de vie très différent du leur : les crédits à la consommation, les loyers élevés rendent, comme en métropole, les budgets familiaux inélastiques à la baisse. Surtout le coût de la vie est très au-dessus de celui de la métropole, la différence variant d’un territoire à l’autre autour de 50 %.

A cette cherté de la vie, deux raisons. L’une est légitime : l’isolement rend pour beaucoup de produits, le coût d’approvisionnement élevé. L’autre ne l’est pas : l’économie de ces îles est encombrée de monopoles à l’importation extrêmement lucratifs qui, tout en tirant le coût de la vie à la hausse découragent la production locale. L’eau minérale importée d’Europe est, à la Réunion, moins chère que celle qui provient de sources locales ! Ces monopoles concernent notamment les transports aériens où les compagnies low-cost n’ont guère accès, l’énergie – où l’électricité et les hydrocarbures sont hors de prix. Ils peuvent porter des noms connus : Air France, EDF, Total, mais sont aussi le fait de grossistes appartenant le plus souvent à la minorité blanche et influents dans les allées du pouvoir métropolitain. A leur manière certains syndicats, comme celui des dockers font partie de ces monopoles abusifs. Les énergies douces (éoliennes, solaire) qui pourraient trouver dans l’outre-mer un terrain de prédilection ne sont guère encouragées.
Il est difficile de dire jusqu’à quel point ces monopoles sont liés à des pouvoirs locaux de plus en plus autonomes et proliférants. De manière absurde, les quatre départements d’outre-mer ont aussi le statut de région, disposant chacun de deux assemblées élues concurrentes (2) : un conseil régional et un conseil général dont les fonctionnaires, nombreux, s’ajoutent à ceux de l’Etat et des communes. La légèreté avec laquelle sont prises certaines décisions concernant l’outre-mer est inconcevable : l’an dernier, un poste de député et un poste de sénateur ont été attribués à l’île de Saint Barthélémy
(8 500 habitants en majorité blancs) alors que la Guadeloupe voisine, en majorité noire, n’a que quatre députés et trois sénateurs pour 450 000 habitants – heureusement le Conseil d’Etat a atténué cette anomalie.

La décentralisation n’en a pas moins eu dans ces territoires les mêmes effets pervers qu’en métropole : émergence de féodalités locales, inflation des dépenses publiques, corruption, rétrécissement des horizons. Dans cette ambiance confinée, les entrepreneurs venus d’ailleurs trouvent difficilement des oreilles attentives quand la société locale ne conjugue pas ses efforts pour leur miner le terrain.

Les problèmes français exacerbés
En résumé, l’outre-mer connaît de manière exacerbée les problèmes qui sont aujourd’hui ceux de la France : la perte de compétitivité du fait d’une monnaie (l’euro, sauf dans le Pacifique) au cours trop élevé, inadaptée à leur niveau de productivité, la multiplication des féodalités publiques, l’hypertrophie de la fonction publique d’Etat et locale et en conséquence un taux de chômage élevé, que les aides sociales contribuent à entretenir tout en en atténuant les effets. S’ajoutent à cela les effets proprement spécifiques de l’isolement et des monopoles.


Il se peut que ces problèmes se soient trouvés exacerbés en Guadeloupe, longtemps tenue pour le parent pauvre des Antilles et où le taux de chômage est plus le plus élevé. De manière significative ; la présence militaire de l’Etat y est plus faible (non que ces militaires aient une quelconque responsabilité en matière de maintien de l’ordre mais nos forces armées mises à contribution après le passage des cyclones ou autres catastrophe naturelles, constituent un lien avec la métropole). La Martinique, qui dispose d’une élite significative, largement métissée, revendicative, particulièrement sensible à la mémoire coloniale mais cultivée, semble à ce jour plus stable. La Guyane, moins peuplée et adossée à une immense forêt vierge, redynamisée par le centre spatial de Kourou connaît des problèmes spécifiques comme une immigration clandestine incontrôlée (que l’on retrouve à Mayotte). La Réunion, la plus peuplée des régions d’outre-mer est aujourd’hui plus dynamique ; la diversité d’origine de sa population (au sein de laquelle des communautés asiatiques actives) en fait une société bigarrée aux explosions intermittentes mais sans lendemain. L’économie de la Nouvelle Calédonie a été revivifiée récemment par le boom du nickel, facteur parmi d’autres d’un certain apaisement politique. Quoique la Polynésie soit la moins peuplée de ces territoires, elle est seule entièrement peuplée d’autochtones. Liée au reste de la nation, comme la Nouvelle Calédonie, par un lien fédéral, ce pays d’outre-mer (POM) a une vie politique toujours chaotique. La fermeture du centre d’essais du Pacifique a clos les polémiques relatives aux essais nucléaires mais laissé un trou dans l’économie locale qu’aucun grand projet n’est venu combler. Au rebours de l’opinion commune, on devrait la considérer comme l’enjeu le plus important : grâce à elle, la France dispose de la première zone économique maritime du monde, à égalité avec les Etats-Unis.

Une dimension essentielle de la France
Malgré le caractère que l’on peut juger artificiel de l’ économie de ces territoires, ils contribuent à faire de la France une puissance universelle par sa présence sur tous les océans du globe et par sa diversité ethnique ; ils sont le lieu d’une civilisation originale, appelée créole dans les Antilles et à la Réunion, dont témoigne une école littéraire pleine de vitalité, où les Martiniquais se distinguent. Ils représentent au total 2,5 millions d’habitants soit près de 4 % de la population française.

Les problèmes de l’outre-mer furent longtemps gérés, sinon réglés, par le biais de réseaux politiques suivis de près par les grands leaders nationaux. Après De Gaulle et Pompidou, MM. Giscard, Mitterrand, Chirac disposèrent de tels réseaux. A présent que la politique nationale n’a plus d’autre partenaire que les médias, au temps de la politique "bling bling", l’outre-mer n’intéresse plus guère. M. Sarkozy pâtit gravement de la disparition de ces réseaux dont sa légèreté est largement responsable.
Il est évidemment beaucoup plus difficile d’être préfet de la Guadeloupe que de la région Champagne-Ardennes. Si ce dernier est mauvais, personne ne s’en apercevra, tandis qu’un mauvais préfet de la Guadeloupe peut mettre l’île à feu et à sang. Or longtemps les ministères ont nommé dans l’outre-mer des fonctionnaires en début de carrière, inexpérimentés, une tendance en voie de correction, semble-t-il. Le désintérêt croissant de la classe dirigeante française pour son outre-mer n’est pas la moindre cause du malaise qui s’y exprime aujourd’hui. La mondialisation où se délectent les élites parisiennes nourrit en fait leur égocentrisme et leur ignorance de ce qui constitue pourtant un facteur essentiel de dimension mondiale de la France.

On peut craindre que les remèdes apportés à la crise : un peu plus d’avantages sociaux, un peu plus d’autonomie des collectivités locales, terreau de féodalités dispendieuses, ne contribue à terme, comme ce fut presque toujours le cas dans le passé, à aggraver les maux de l’outre-mer. Un vrai retour de l’Etat par la nomination de représentants de haut niveau et un démantèlement énergique des monopoles abusifs serait plus approprié.

(1) A l’exception de Mayotte
(2) Cela résulte d’une décision du Conseil constitutionnel de 1983 qui a considéré de manière absurde que les deux échelons, départemental et régional, étaient un droit pour toute partie du territoire français.

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