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L'économie de marché a gagné ; l'économie administrée s'est effondrée. Mais de quelle économie de marché s'agit-il ? D'une économie du laisser-faire intégral ou d'une économie régulée telle qu'elle s'est constituée, précisément en réponse au défi lancé par l'économie soviétique, mais aussi en réponse à l'effondrement d'une certaine économie de marché dans les années 1930 ? La réponse n'est pas forcément simple parce que le monde a évolué et, avec lui, les conditions de sa régulation. Ce qui nous est interdit, en tout cas, c'est un retour en arrière à des doctrines qui ont déjà signé leur échec ou qui ont été détournées ou mal interprétées et dont la pertinence n'a pas survécu à leur application, sinon à leurs auteurs. En revanche, les enseignements de la grande dépression demeurent. Ils sont à la mesure des succès de la reconstruction et des choix qui les ont permis. Ils semblent, pourtant, avoir été oubliés alors qu'ils auraient dû continuer à nous éclairer. La crise financière majeure qui a commencé en 2007 et ses conséquences pour l'économie réelle sont sans aucun doute le prix de cet oubli. Elle ébranle un consensus qui semblait avoir l'onction de la rigueur scientifique tout en oubliant les exigences du plein emploi et d'une répartition équitable. Les vices dénoncés par Keynes avaient un temps reculé, un recul qui n'est pas sans expliquer que les économies de marché l'aient emporté. Ils sont de retour. Au fond le plus curieux de l'histoire récente est que l'économie de marché qui a vraiment gagné est celle qui a assuré la réussite de la reconstruction et de la convergence, pas celle qui s'est épanouie dans les esprits et dans certaines pratiques après la chute du mur de Berlin.

Le consensus moderne
Face aux difficultés qui s'accumulent dans un monde de plus en plus intégré, et qui se traduisent par le gonflement des déséquilibres commerciaux, des déficits budgétaires et des dettes publiques, il est de bon ton de dénoncer aussi bien la malveillance sinon la corruption des pouvoirs publics que l'égoïsme des générations actuelles qui n'hésiteraient pas à sacrifier leurs héritiers qui auraient à payer leurs erreurs. Cette posture morale, qui cache l'acceptation des inégalités et de leur transmission, n'est autre que l'écho d'une analyse économique qui fait de l'Etat et des groupes de pression, qui capturent les décideurs publics, la cause unique de tous les maux. Les décideurs individuels seraient, eux, dotés des connaissances voulues pour adopter des comportements individuellement et socialement optimaux. Ce n'est qu'en raison d'institutions inadaptées qu'ils prendraient les mauvaises décisions. C'est, en outre, parce qu'ils ne seraient pas dupes des manoeuvres de l'Etat, qu'ils contrecarreraient des interventions publiques forcément inappropriées, empêchant notamment le chômage de diminuer en deçà d'un niveau jugé naturel. Il n'y aurait, dès lors, pas d'autre voie que d'éliminer toutes les entraves au libre jeu des forces du marché et de rechercher la neutralité monétaire et budgétaire du gouvernement. Tel est le consensus qui s'est établi dans la communauté des économistes comme des experts des institutions gouvernementales ou internationales, même si les avis divergent sur la nature des entraves au bon fonctionnement des marchés, institutionnelles pour les uns, informationnelles pour les autres.

En toute hypothèse, il existe une réelle conjonction entre nombre des prescriptions avancées, leur justification morale et certaines prétentions de l'analyse économique moderne. Celle-ci aurait produit une connaissance achevée des modes de fonctionnement des économies contemporaines, en fait du rôle des incitations dans des contextes informationnels variés. Resterait, alors, à identifier, d'une part, la variété et la spécificité des informations inhérentes à l'hétérogénéité des situations individuelles et, d'autre part, les mécanismes institutionnels qui répondent à cette variété et à cette spécificité ainsi que la façon dont ils sont choisis. C'est ainsi que se développe une économie des choix individuels qui explore la nature des comportements en faisant appel à des considérations qui relèvent d'autres disciplines, la psychologie, la sociologie, voire les neurosciences.
L'accent ainsi mis sur les conditions qui président aux choix individuels reste en conformité avec la référence à la situation d'équilibre général concurrentiel dont il est montré qu'il constitue un état optimal des affaires. Simplement, l'information n'est plus parfaite - elle est cachée ou incomplète - et induit des comportements déviants - des actions cachées. Il s'agit, alors, de réduire les effets de cette imperfection et de cette déviance au moyen d'institutions ou de règles adaptées qui sont l'assurance pour la collectivité d'atteindre ou d'approcher un état optimal. Le principe général est simple : dans certaines circonstances, le marché est défaillant et les comportements induits ne sont pas socialement optimaux ; des corrections sont nécessaires qui prennent la forme de contraintes incitatives, en fait de mécanismes institutionnels censés garantir cohérence et efficacité des choix individuels.
Ce monde imparfait, où l'information est inégalement distribuée et incomplète, est d'autant plus complexe que l'action des individus elle-même concourt à former cette information. Il est désormais, bien connu que, non seulement, la qualité détermine le prix, mais le prix contribue à déterminer la qualité. C'est que nous enseigne l'exemple célèbre du marché des automobiles d'occasion : quand les acheteurs ignorent la vraie qualité des produits mis sur le marché, un prix moyen conduit les vendeurs des meilleurs produits à se retirer d'un marché qui se rétrécit et où la qualité moyenne diminue. L'objectif des règles et des mécanismes institutionnels est de pallier ce type de défaut et de permettre la révélation de l'information pertinente, celle qui assure une plus grande efficacité des choix effectués.


Il revient à l'économiste de découvrir ces règles et de fixer les mécanismes institutionnels permettant de les mettre en oeuvre. Ces règles sont plus ou moins complexes. Elles font figure de normes censées guider l'action des individus, des groupes sociaux et du gouvernement. Les domaines privilégiés sont la gestion des biens publics et la régulation des industries de réseau. Mais l'analyse concerne le fonctionnement des marchés de biens, des capitaux et du travail et les institutions qui les encadrent aussi bien que la gestion des ressources en entreprise. L'objectif est d'établir la teneur des contrats optimaux susceptibles de pallier les effets des asymétries d'information.
Règles et institutions sont conçues pour pallier les défaillances du marché, mais aussi celles de l'Etat. L'une des prescriptions emblématiques est celle qui vise à constituer des autorités administratives indépendantes chargées de surveiller et de réguler certains marchés, et dont l'existence est justifiée par la nécessité d'échapper aux dérives de comportement d'un gouvernement ou de ses agents soumis à la pression d'intérêts contradictoires ou des élections. Ces autorités sont censées remplir correctement la fonction régulatrice parce que leurs responsables sont choisis en raison de leurs compétences, ne sont pas soumis aux électeurs et appliquent des règles fixes présumées efficaces.

Règles et institutions participent d'une économie des choix politiques (faussement appelée économie politique) dont l'objet est de révéler la nature des obstacles aux réformes jugées nécessaires par les économistes et de proposer la meilleure façon de les contourner. Ceux-ci tiennent avant tout aux positions de groupes de pression et de titulaires de rentes, dont le pouvoir procède de jeux institutionnels pervers. Ainsi, alors qu'il est devenu difficile de défendre l'application brutale de prétendues règles de marché dans des économies en transition, le débat qui vise à condamner la thérapie de choc et justifier le gradualisme des réformes porte-t-il sur la meilleure façon de vaincre les oppositions des bénéficiaires de rentes et non sur les enchaînements que provoquerait l'une ou l'autre de ces stratégies. A l'arrière plan, de façon le plus souvent implicite, se profilent des normes de répartition des revenus et des richesses qui sont présentées comme l'expression de contraintes naturelles mais qui ne pourraient s'imposer que progressivement.
L'enjeu de la recherche économique n'est plus de comprendre les mécanismes d'interaction sociale au coeur de l'échange et de la création de richesses, mais d'approfondir la connaissance des mécanismes de choix individuel en relation avec le type d'information sélectionné. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, de voir disparaître la spécificité de la macroéconomie réduite à considérer les seules incitations des individus et des groupes. Les politiques publiques actives sont, le plus souvent, condamnées au motif qu'elles perturbent le bon fonctionnement des marchés.
Ce consensus sur la méthode et les prescriptions de l'analyse économique s'est établi en réponse aux errements des économies administrées et à la vulgate interventionniste qui s'était imposée dans les économies de marché développées. Il s'est pourtant fissuré au contact des réalités anciennes ou nouvelles.


Le mauvais prétexte de la technologie ou le mythe de la frontière
La remise en cause des politiques publiques d'inspiration keynésienne, des formes d'organisation industrielle et de la redistribution des revenus qui leur étaient associées et plus largement des institutions qui les ont portées les unes et les autres est évidemment contrariée par leur réussite exceptionnelle pendant plusieurs décennies. L'idée s'est, alors, faite jour consistant à imaginer que ces institutions étaient adaptées à une période historique particulière, la période de reconstruction des économies européennes et du rattrapage de l'économie américaine. Elles ne le seraient plus une fois ce rattrapage réalisé.
Dans cette optique, la nature des institutions optimales à promouvoir dépendrait du degré de proximité de la frontière technologique. Le tout marché deviendrait un objectif contemporain, déterminé qu'il serait par le fait que tout le monde serait sur la même ligne en termes de potentiel de développement technologique. L'idée est simple : à proximité de la frontière des connaissances, un renforcement de la pression concurrentielle du fait d'une déréglementation des marchés constituerait une forte incitation à innover car l'innovation serait la seule chance d'échapper à une concurrence destructrice. Ce ne serait pas le cas loin de la frontière pour la simple raison que les entreprises en retard n'auraient pas les moyens de combler leur retard face à de nouveaux concurrents qui étaient, eux, sur la frontière. Cette thèse n'est autre que la version moderne de la théorie du protectionnisme éducateur. Des entorses au libre jeu de la concurrence seraient nécessaires pour combler un retard de développement, mais deviendraient un obstacle quand il s'agit de faire la course en tête. A chaque période du développement correspondrait un type optimal d'institutions.
Le progrès technique récent serait, dans ce contexte, responsable du creusement des inégalités de revenus. En fait, il introduirait un biais en faveur des plus qualifiés entraînant par là même une augmentation de leurs rémunérations absolues et relatives. Les revenus rémunéreraient les qualifications et celles-ci seraient davantage polarisées entre basses et hautes qualifications. Les inégalités deviendraient ainsi un effet de la nature intrinsèque des nouvelles technologies et ne sauraient être combattues sauf à remettre en cause les incitations requises pour que se développent ces technologies. A chaque période correspondrait un type de technologie et, par suite, une structure particulière de la répartition des revenus.

Cette représentation du monde laisse perplexe sur l'explication de la croissance dans l'économie dominante - celle des Etats-Unis - dans les années 50 et 60. On comprend mal, en effet, comment munis des institutions héritées du New Deal impliquant plus de régulation et moins d'inégalités, ils auraient continué à innover.
Le discours repose sur l'hypothèse que la technologie est une donnée essentiellement exogène, aux propriétés spécifiques, qui serait à prendre ou à laisser, qui existerait préalablement aux choix économiques, y compris les choix de répartition, et les contraindrait. Innover impliquerait de se conformer à des schémas précis d'incitation : l'incitation à choisir une technologie particulière. En fait, la technologie constituée, incorporée dans le capital physique comme dans le capital humain, ne peut être que le résultat du processus économique et non une sorte de pré requis. Sa mise en oeuvre effective dépend de la capacité de l'économie à absorber les changements structurels qu'elle implique. Dès lors, il n'y a pas de différence fondamentale entre innover et imiter. La dissémination ou le transfert de technologie pose le même type de problèmes que l'invention de nouveaux biens ou processus. Les deux types d'actions impliquent de surmonter les mêmes obstacles toujours liés à la nécessité de coupler la réorganisation du travail avec l'extension des marchés. Aussi peut-on présumer que le problème des économies contemporaines ne réside pas davantage que par le passé dans la technologie, mais tient toujours à leurs capacités de coordination internes comme externes dont les conditions de répartition des revenus sont un élément. L'état de la technologie ou la distance à la frontière technologique ne peuvent pas servir d'alibi pour ignorer les acquis du keynésianisme en la matière. Sans doute, les institutions doivent-elles évoluer parce que les conditions dans lesquelles se posent les problèmes changent, mais la nature même de ces problèmes n'a pas changé : ce sont des problèmes de coordination, de capacité de vivre ensemble, pas seulement des problèmes d'incitations.
Recourir au mythe de la frontière technologique, c'est situer la nouveauté des problèmes dans la nouveauté des problèmes technologiques, alors qu'ils résident dans un élargissement du marché qui n'a pas eu pour corollaire un élargissement du périmètre effectif de l'action publique, en fait dans la résurgence de difficultés de coordination.


Retour à Keynes
Un des économistes contemporains les plus influents, récompensé par le prix Nobel, Lucas, considérant qu'il n'y avait plus lieu de s'intéresser à des évènements pathologiques comme la grande dépression que l'on savait pouvoir empêcher, a répondu péremptoirement par la négative à la question de savoir s'il était encore opportun de lire Keynes. Or quel était le message principalement délivré par Keynes ? Qu'il était erroné de vouloir attribuer le chômage aux seuls dysfonctionnements du marché du travail et qu'il fallait se tourner, pour l'expliquer, vers les défaillances du système à assurer le niveau requis de l'investissement. Il ne semble pas que ce message, fondamentalement juste, ait été définitivement entendu quand il n'est, question, aujourd'hui encore en Europe, que de réformes du marché du travail pour permettre de restaurer la croissance et de rétablir le plein emploi. En pleine crise généralisée, caractérisée par une insuffisance de demande, certains n'hésitent, d'ailleurs pas, à faire de la timidité des dites réformes la cause de la dégradation des performances en Europe plus forte que celle enregistrée aux Etats-Unis. Pourquoi ce retour en arrière ? Et s'agit-il vraiment d'un retour en arrière ? Pourquoi un message aussi important a-t-il été perdu ? Ces questions peuvent sembler relever du débat académique et s'inscrire dans une histoire de l'analyse économique. Les réponses qu'on y apporte sont, pourtant, au coeur des choix politiques qui commandent notre avenir.

Ce que Keynes met en évidence ce sont, avant tout, les difficultés de coordonner des décisions prises en avenir fondamentalement incertain. Ces difficultés sont une constante de la vie économique et n'ont pas disparu de notre horizon quelles que soient les politiques mises en oeuvre. Le passage controversé de la Théorie Générale en témoigne, qui décrit la décision d'épargner comme revenant "à renoncer à son dîner du jour" sans pour autant entraîner "simultanément la décision de dîner ou d'acheter une paire de chaussures une semaine ou une année plus tard". Il a pu être interprété, non sans raison, comme une dénonciation des méfaits de l'épargne, mais, fondamentalement, il rend compte des conséquences d'une incertitude fondamentale et de l'absence de marchés complets pour les biens futurs impliquant des comportements monétaires et financiers éventuellement dommageables pour la performance globale. Contrairement à la vulgate savamment entretenue, ce n'est pas la consommation qui est au coeur de l'analyse de Keynes, mais bien l'investissement qui repose précisément sur la perception que les entrepreneurs ont du futur. Ces entrepreneurs ne sont pas à mettre sur le même rang que les consommateurs. Leur rôle est prééminent. C'est le volume de l'investissement qui est déterminant du produit et de l'emploi. Mais, naturellement, il doit rester en phase avec la consommation finale. Sa chute ou sa volatilité témoignent d'un défaut de coordination dans le temps qui se répercute sur des défauts de coordination à chaque moment entre l'offre et la demande.

Ce dont l'économie a souffert dans les années 1930, c'est de ce défaut de coordination intertemporelle des décisions économiques. Ce qu'elle a très largement réussi à faire dans les années 1950 et 1960, dans le monde occidental développé, c'est d'être parvenue à cette coordination grâce à l'intervention appropriée de l'Etat en termes de réglementation et de régulation macroéconomique. Ce succès a, un temps, été attribué à l'application d'une doctrine Keynésienne malheureusement réduite à la stimulation de la demande globale, alors qu'une observation attentive révèle des actions plus complexes dont l'objectif était implicitement de coordonner l'offre et la demande au cours du temps. Il a aussi pu faire croire que les individus avaient appris de leur expérience et qu'ils connaissaient désormais la manière dont l'économie fonctionne, sans avoir plus besoin d'un tuteur sous la forme d'interventions de politique économique, tuteur dont il convenait, désormais, de dénoncer les manquements et les dérives. C'est ce que reflète, très récemment, l'idée déjà évoquée selon laquelle des institutions adaptées à la période de reconstruction et de rattrapage étaient devenues un obstacle à l'innovation et à la croissance, à commencer par les institutions financières, pour la simple raison que les économies seraient parvenues sur la frontière technologique. Les crises financières qui jalonnent l'évolution depuis 1987 révèlent une réalité bien différente : à bien des égards les mécanismes financiers nouvellement promus expliquent pour une part le retour vers une économie de la dépression.

Le chaînon manquant dans l'analyse de Keynes tout autant que l'erreur d'appréciation qui voudrait que les difficultés de coordination temporelle des décisions économiques aient été définitivement résolues résident dans le défaut d'identification des causes premières des distorsions. Keynes s'en tient à souligner le rôle des anticipations des entrepreneurs en matière de profit et des spéculateurs en matière de taux d'intérêt. La dimension temporelle ou séquentielle de l'activité est bien présente, mais uniquement à travers les propriétés d'un choix fondé sur des anticipations à un moment déterminé. L'accent mis sur le rôle de l'investissement aurait, pourtant, du ou pu permettre d'entrapercevoir les causes essentielles. Aucune connaissance a priori ne permet aux individus de se prémunir contre les distorsions qu'impliquent des investissements porteurs d'innovations. Ces investissements sont décidés par une multitude de firmes en concurrence entre elles et qui ont une connaissance approximative du marché. Il s'ensuit inévitablement, soit un excès, soit une insuffisance du montant des investissements effectivement réalisés. En outre, les défaillances enregistrées - les déséquilibres entre offre et demande - s'inscrivent (se fossilisent) dans la constitution de stocks d'actifs réels ou financiers involontairement accumulés. Elles se propagent au cours du temps. Les excès prennent du temps pour être résorbés ; les manques mettent du temps à être comblés. Ainsi, l'économie moderne - celle qui existe depuis l'aube de la révolution industrielle - est-elle soumise à ce que Schumpeter dénommait un processus de destruction créatrice dont la caractéristique première est de rompre inéluctablement les équilibres existants et, notamment, l'harmonie des investissements réalisés à des périodes successives. Les distorsions qui en résultent ne peuvent pas être éliminées ab initio : elles sont dans la nature de l'évolution et doivent être corrigées par des actions individuelles ou collectives qui impliquent inévitablement les pouvoirs publics. Le rôle de ces derniers n'est pas, en l'occurrence, de veiller à ce que prévalent les bonnes incitations, mais à pallier les défauts de coordination  des individus entre eux quand ils se produisent.

La crise de 1929 et la dépression qui a suivi sont le fruit de déséquilibres qui concernent d'abord l'investissement et qui ont été amplifiés par des décisions de politique économique tendues vers l'obtention ou la conservation d'une neutralité improbable. Des investissements très importants en volume et procurant des taux de rendements élevés jusqu'en 1928 ont cédé la place à une chute non moins importante attribuable à la réticence des prêteurs habitués à des taux de rendement trop élevés, relayée ensuite par celle des emprunteurs inquiets des conséquences de la baisse des prix. La volatilité des investissements (de la production de biens capitaux) a bien été au coeur de la crise. Un excès d'investissement s'est manifestement produit, rendu possible par des facilités excessives de financement, conformément d'ailleurs au diagnostic de Hayek. Mais, ce n'était sûrement pas en resserrant les conditions monétaires ou en réduisant la dépense publique qu'il était possible de revenir au plein emploi.
La crise financière qui débute en 2007 traduit des déséquilibres qui ne sont pas sans évoquer ceux qui ont provoqué la crise de 1929. Les investissements, là encore très importants, effectués dans les années 1990, l'ont été sur la base de taux de rendement anticipés particulièrement élevés, bien supérieurs au taux de croissance, qui ne pouvaient avoir globalement de sens qu'en raison d'un creusement des inégalités de revenus et qui ne pouvaient tenir, comme nous le verrons, que si le crédit venait relayer une épargne salariale défaillante. L'éclatement de la bulle des valeurs technologiques en 2001, puis celle de la bulle immobilière et l'insolvabilité des emprunteurs les plus fragiles dans des conditions financières pour le moins risquées devaient inéluctablement provoquer l'effondrement financier.

Le problème économique sous-jacent est toujours le même. Il est de savoir comment concilier les choix d'hier et d'aujourd'hui avec ceux de demain avec comme enjeu de favoriser l'innovation, la croissance et l'emploi. Cette conciliation repose sur le rôle conjoint du marché et de l'Etat. Le marché s'inscrit dans un monde par définition imparfait et sa supériorité sur les autres modes de coordination vient de sa capacité à produire l'information nécessaire aux individus mieux que tout autre forme d'organisation sociale. Pour autant, les interventions publiques ne sont jamais neutres car elles se manifestent dans un monde en déséquilibre. Il est bien connu que le maintien d'un budget public en équilibre face à une récession et à la baisse des recettes fiscales ne peut qu'aggraver encore la situation économique. D'une manière générale, le respect d'un critère de neutralité budgétaire ou monétaire face à des évolutions par nature irrégulières affecte la croissance et l'emploi. L'endettement public n'est pas un mal en soi quand il est un moyen de lisser les déséquilibres successifs.

Maîtriser l'articulation des décisions économiques au cours du temps, concilier les choix successifs conduit à se poser la question du rapport qu'entretiennent les générations présentes avec les générations futures. La grande leçon de Keynes à ce propos est que les générations présentes doivent aux générations futures d'investir et non de s'abstenir de consommer ou de s'endetter. Or investir est aussi la condition pour elles de bénéficier du plein emploi. Il n'y a pas de conflit de générations de ce point de vue. L'autre grande leçon est que les récessions, pas plus que les dépressions, n'ont de vertus thérapeutiques ou rédemptrices. C'est un point sur lequel il est difficile de suivre Schumpeter. Quand Keynes se préoccupe d'expliquer les causes d'un chômage massif et durable, plutôt que l'enchaînement des booms et des récessions, c'est certes pour simplifier le problème, mais aussi, peut-être, pour signaler que les cycles ne sont pas inéluctables et qu'il faut en réduire l'amplitude. Dans ces conditions, les normes sociales qui assurent la protection des générations présentes face à l'incertitude sont également favorables aux générations futures. Il n'est jamais opportun de poser en règle de sacrifier la consommation courante ou l'investissement courant et de renoncer à la dépense publique courante dès lors que ces sacrifices procèdent de l'existence de déséquilibres intertemporels auxquels il faut faire face. Dans ce contexte, les fluctuations n'ont rien de naturel et doivent être amorties grâce à l'intervention publique.


L'énigme du changement structurel
Les économies de marchés intrinsèquement engagées dans un processus d'évolution fait de destruction créatrice sont le siège de déséquilibres qui se propagent inévitablement dans le temps et qui appellent des décisions dont les effets de résorption ne sont jamais immédiats.
Prenons le cas des déséquilibres observés dans les années 1970 et rapidement attribués à la hausse subite du prix du pétrole à laquelle il n’aurait pas fallu répondre par des hausses nominales de salaires, mais par une lutte déterminée contre l'inflation et donc par la modération salariale. La réalité mérite une analyse plus minutieuse. La hausse des prix des matières premières, et pas seulement du pétrole, est le résultat direct des tensions créées par un taux de croissance très fort, lui-même induit par un choc monétaire et budgétaire parti des Etats-Unis à la fin des années 1960. Les ressources primaires disponibles, et notamment les ressources en énergie, deviennent le nouveau plafond. Le taux de croissance compatible avec la stabilité des prix devient plus faible. Mais surtout la résolution des difficultés requiert d'augmenter significativement la productivité grâce à un effort substantiel d'investissement. A l'évidence, ce qui est en jeu c'est une rupture de grande ampleur qui appelle de disposer des moyens humains et financiers nécessaires. Ni un soutien de la demande salariale pour maintenir l'emploi, ni une politique monétaire et budgétaire restrictive pour réduire l'inflation, ne sont les réponses requises. Le Keynésianisme standard pas plus que le monétarisme n'offrent de solution, tout simplement parce que l'un et l'autre ignorent la réalité du problème qui est le temps nécessaire pour mener à leur terme les dépenses d'investissement nécessaires. C'est accepter la défaite que de s'en tenir à ce qui apparaît comme des mesures défensives. En fait, la chute du taux de croissance de la productivité est considérée comme une donnée à laquelle l'économie doit s'adapter, alors qu'il faudrait s'interroger sur la défaillance de l'économie à capter les gains potentiels de productivité. Un choc d'offre quel qu'il soit, dès lors qu'il induit un processus de destruction créatrice, a des effets éventuellement négatifs sur la productivité, non pas que les choix technologiques soient absurdes, mais parce que les performances sont gouvernées par les conditions de coordination.

Prenons le cas de la reconstruction de l'économie européenne après la deuxième guerre mondiale. Les économies sont confrontées à une augmentation de l'offre de travail disponible qui revient à son niveau normal face à une capacité de production en deçà de son niveau normal. La production courante de biens de consommation est largement insuffisante et l'accroissement de la force de travail est de peu d'effet immédiat sur ce montant. La consommation est limitée par le maintien du rationnement, la taxation ou la hausse des prix. La résolution des difficultés requiert de soutenir l'investissement. Ce qui est en jeu c'est de mobiliser l'offre de travail pour construire la capacité de production future. Une politique monétaire restrictive - une hausse du taux d'intérêt - pour combattre l'inflation est à proscrire. L'importation de biens de  consommation est, dans ces circonstances, un moyen d'atténuer la hausse des prix et d'éviter une spirale prix - salaires. En revanche, une exportation de biens de consommation aggraverait les tensions. En d'autres termes, le déficit extérieur facilite la transition. Ainsi, ce qui s'est avéré être une faute après la première guerre mondiale et qui n'a pas été répété après la deuxième, c'est la restauration d'un marché libre avant que les pénuries aient pu être surmontées.  Si l'on y regarde de près, la reconstruction et la croissance d'après guerre doivent beaucoup à la capacité politique de mobiliser les ressources humaines et financières nécessaires pour faire face aux besoins d'investissement créateurs d'inévitables tensions sur les prix et sur la balance commerciale. Cette capacité a pris la forme de politiques en faveur de l'immigration (en provenance du sud ou de l'est) et de politiques monétaires accommodantes dont le plan Marshall a été, d'une certaine façon, l'expression initiale. Ce dernier, en particulier, a permis aux économies européennes d'importer les matières premières et les machines dont elles avaient besoin, atténuant ainsi les tensions inflationnistes.

Prenons le cas de la Chine contemporaine. Elle développe une stratégie de croissance fondée sur l'exportation. Seul, en effet, un accès à la demande extérieure, alimentée par des revenus relativement élevés, lui permet de produire des biens industriels en masse et de bénéficier de rendements croissants. Les revenus intérieurs sont provisoirement trop faibles pour alimenter une demande suffisante pour ce type de biens. La conséquence est un excédent commercial récurrent et croissant et un gonflement des réserves de change en l'absence de réévaluation de la monnaie chinoise. Ces déséquilibres réels et financiers favorisent la transition. Mais, ils ne sont pas soutenables à moyen terme et posent un problème de gouvernance internationale. Ce sont les Etats-Unis qui tirent, pour une grande partie, la croissance chinoise mais au prix eux-mêmes de déséquilibres financiers problématiques.

Face aux chocs qui ont, certes, une dimension exogène, mais se propagent au point que ce qui leur a donné naissance devient rapidement sans importance, ce qui compte c'est la capacité de l'économie de demeurer dans les limites d'un corridor de stabilité, de conserver ou de retrouver un régime de croissance quasi-régulier. Cette capacité s'inscrit essentiellement dans une relative régularité des flux d'investissement, qui tout à la fois signale et garantit la cohérence des choix successifs. Les données structurelles relatives aux caractéristiques de l'offre sont contingentes : elles dépendent des conditions de déroulement d'une évolution hors de l'équilibre, en fait des contraintes de ressources qui sont le produit du processus économique, mais aussi des contraintes de demande.
Au regard de cet enjeu, aucune des neutralités censées être au coeur d'une évolution économique harmonieuse ne tient. Des règles immuables dans un environnement en mutation permanente ne peuvent que concourir à l'amplification des déséquilibres. La politique économique doit être active pour aider à réduire ces déséquilibres conjointement avec le marché. L'Etat (ou l'accord politique international) n'est pas l'ennemi du marché, mais son complément indispensable. S'il est impossible de connaître les contours de l'évolution à l'avance, il est cependant nécessaire de la maîtriser.

L'économie de marché contient tous les germes d'une instabilité récurrente qui ne s'est jamais réduite d'elle-même. Des arbitrages sont systématiquement nécessaires entre des objectifs ou des intérêts divergents. Les normes, loin de devoir être assimilées à des règles censées créer les 'bonnes' incitations, sont constitutives de la capacité de la société et de l'économie à absorber le changement en minimisant destructions et regrets. Elles relèvent de procédures décisionnelles plutôt que de l'application rigide de règles présumées optimales. Elles font apparaître que c'est en choisissant les arbitrages qui favorisent les générations actuelles, et non en les sacrifiant, que l'on améliorera le sort des générations futures, tout simplement parce que ces arbitrages sont la condition de viabilité pour ne pas dire de survie des économies de marché.

Publié dans De par le monde
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Mais qu'est-ce qu'elle a fait au bon Dieu pour avoir un fils pareil ? D'abord, il disparaît pendant vingt ans sans donner la moindre explication ni faire le moindre signe ; ensuite, il débarque sans plus d'égards, une balle de revolver dans l'épaule : les risques du métier, explique-t-il, quand on "travaille dans les banques". La vérité, Maniette (Catherine Frot) la comprend très vite : son rejeton, Sidney (Albert Dupontel), est un horrible galapiat. Et ce n'est pas qu'il ait mal tourné : il a toujours été comme ça. Menteur, tricheur, voleur, débauché, assassin, sans coeur, franchement ignoble ! Dans une cachette qu'il avait aménagée sous le plancher de sa chambre, elle découvre ses souvenirs d'enfance : bulletins scolaires truqués, jouets volés aux petits copains pour les faire chanter ("si tu veux revoir ton doudou"), photos pornos… Pas d'erreur : c'est ainsi qu'elle l'a fait. Et peut-être qu'il tient d'elle. Tout en luttant contre des promoteurs immobiliers véreux qui veulent l'exproprier, Maniette entreprend de remettre son fils sur le droit chemin et de réparer ses vilenies. Et elle a la méthode, cette adorable petite vieille dame impavide et souriante. Une façon très pédagogique de vous empoisonner une tasse de thé pour vous montrer ce que ça fait, d'assassiner les gens. Puis de proposer l'antidote : "Mais seulement si tu promets de faire quelque chose de bien".
L'affrontement entre mère et fils est de plus en plus oedipien et de plus en plus délirant.

Étincelante et discrète
Le talent de Catherine Frot s'est affirmé discrètement mais sûrement sur les planches, avec Ionesco, Tchekhov, ... On a salué sa performance dans Un air de famille, d'abord au théâtre, ensuite à l'écran. Minois pointu, diction précise, un charme intemporel, une fantaisie qui va de l'impertinence à l'émotion, et retour, avec une légèreté aérienne. Elle a toujours été exquise et surprenante, et Pascal Thomas l'a rendue encore plus exquise et surprenante, de La Dilettante au Crime est notre affaire. Mais elle a été aussi une excellente Folcoche.

Critique
Un atout maître pour la nouvelle comédie de Dupontel : Catherine Frot, irrésistible, en vieille dame délicatement indigne, impossible à choquer au physique (elle échappe à tous les mauvais coups) comme au moral. Avec ses rides en latex et son imper étriqué, elle s'est composé un air de Prudence Petitpas qui jouerait la reine des bandits. Sa clownerie précise et gracieuse répond très joliment aux pitreries noires de Dupontel, affreux jojo bricoleur de crimes potaches. Il est si laborieux, et elle si légère, quand il s'agit de faire un mauvais coup ! À vilain, vilaine et demi. Rien d'étonnant s'il finit par être séduit par sa mère. Comme toujours, l'infernal Albert n'y va pas de main morte avec les éclairages jaunes, les angles de prises de vue menaçants, les figures déformées, les outrances caricaturales. Tout un attirail de burlesque frénétique qu'on peut trouver parfois lourd, mais qui fait un style. Son Vilain, sous son déguisement d'ogre, est resté le petit garçon de sa maman. S'il fait tant de bazar, c'est peut-être qu'il a peur du noir. Dupontel signe une espèce de fable qui parle de mal, de bien, de réparation, de salut, avec des boules puantes et des fusils à tirer dans les coins. Voyez-vous !

Le Vilain, Comédie d'Albert Dupontel, avec Catherine Frot, Albert Dupontel, Bouli Lanners - Durée : 1 h 26
Paru dans le Figaroscope, 25 novembre 2009

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La 18ème session de l'Assemblée parlementaire paritaire Afrique-Caraïbes-Pacifique et Union européenne (ACP-UE) vient de se terminer le 3 décembre à Luanda, capitale de l'Angola. Cette conférence internationale a immanquablement abordé la question de la difficile et lamentable situation de crise à Madagascar.
Dans son discours d'ouverture, Louis Michel, co-président de l'Assemblée parlementaire, après avoir réitéré le souhait de mettre en place une enquête internationale indépendante sur les violations des droits de l'homme dans la Grande Ile, et malgré qu'il ait salué les efforts de médiation de l'Union africaine et de conciliation des quatre mouvances politiques malgaches, il ne pouvait que rester perplexe, comme nous, à la suite des accords récents d'Addis-Abeba.
Pendant qu'à Antananarivo, les actuels ministres de la Transition disent "gérer les affaires courantes", et ne faire que cela, les chefs de file des trois autres mouvances se réunissent vendredi 4 décembre, une nouvelle fois à Maputo, la capitale du Mozambique.
Pour ceux qui auraient du mal à suivre l'interminable feuilleton et le processus compliqué mis en oeuvre pour restaurer une démocratie digne de ce nom à Madagascar, il faut rappeler qu'il y a presque un an déjà qu'Andry Rajoelina s'est emparé du pouvoir, avec un large soutien de l'armée, et que, depuis, le président Marc Ravalomanana, contraint à l'exil, ses partisans et deux autres mouvances conduites par deux anciens présidents de la République, tentent de se partager la direction du pays, en vue d'élections promises pour 2010, élections supposées rétablir une saine vie politique à Madagascar.
L'impression est forte, malheureusement, que les accords entre eux ont été finalement arrachés pour satisfaire les partenaires internationaux, passablement lassés de cet enlisement. Il faut toujours recommencer, et on en est à Maputo III ! En attendant, les aides et subventions nécessaires à l'économie malgache demeurent bloquées, la misère s'accroît, avec les souffrances d'un peuple laissé pour compte.
Nous devons constater et regretter qu'il n'y a guère d'idéologies portées par les mouvances qui se disputent le pouvoir. Aussi pensons-nous utile le rôle des Eglises chrétiennes. A Madagascar, les Eglises ont le devoir d'user de l'influence qui leur était reconnue, il y a peu encore, et à laquelle beaucoup de chrétiens ont renoncé par découragement, afin d'interpeller les politiciens et tous autres responsables de la société quant à l'urgence d'une mise en pratique de la démocratie. Dans ce contexte spécifique à Madagascar (nous ne dirions pas la même chose pour l'Europe), une relation imbriquée Eglises et pouvoir politique, à nouveau en confiance, serait salutaire.
La doctrine sociale de l'Eglise catholique et les valeurs éthiques des protestantismes luthérien et réformé peuvent porter leurs fruits !

Chrétiens malgaches, aidez votre nation à construire son avenir !

Chronique du jour sur la radio Fréquence protestante, vendredi 4 décembre 2009

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L'exaspération populaire a remporté une victoire qui fera date contre la pensée bétonnée. À rebours des pronostics et interdits, la décision des Suisses de refuser chez eux (à 57,5%) de futurs minarets a révélé, en réaction, l'ampleur du mépris des élites. Depuis dimanche, médias et politiques se succèdent, dans un touchant entre-soi, pour dénoncer "le vote de la honte" (Libération), "une intolérance" (Bernard Kouchner), "un facteur de populisme" (Hervé Morin), "une tentation fascisante" (Daniel Cohn-Bendit), etc. Ces rejets d'un choix démocratique exemplaire signent l'abus de pouvoir d'une oligarchie spectaculairement minoritaire.
Les opposants à la Constitution européenne avaient déjà essuyé, en France, en 2005, les oukases et les insultes de la caste, avant de l'envoyer paître (à 55%). C'est une même résistance aux arrogances des puissants qui s'est exprimée, au coeur du pays de la tolérance entre communautés culturelles et linguistiques. Observer la pacifique et prudente Suisse braver, outre les sermonneurs du politiquement correct, les intimidations de l'islam politique laisse deviner la colère de ce peuple tranquille. L'opinion européenne n'est sans doute pas loin d'en être solidaire.
Les Suisses ne sont ni racistes, ni islamophobes, ni extrémistes, comme l'assènent ces néolaïcs qui les accusent avec les mêmes mots que Kadhafi et consorts. Le Conseil de l'Europe, indifférent aux persécutions des Chrétiens en terre d'islam, dénonce, tel un converti, "une discrimination envers les musulmans". Les Suisses ne violent pas davantage les droits de l'homme, ni n'entravent la liberté religieuse, comme l'estime un Vatican accommodant. Ils demandent simplement à ceux qui les rejoignent de respecter leur identité. Un drame ?
Le scandale est que ce vote fasse scandale. L'islam n'a pas besoin de signes extérieurs ostensibles pour exister. D'autant qu'un minaret n'est pas une obligation coranique (la mosquée de Jérusalem n'en a pas). En interdire l'édification ne porte donc pas atteinte à l'islam, comme le font croire les radicaux, qui mettent à l'épreuve les capacités de défense des démocraties. L'empressement de dirigeants et de commentateurs à renier un vote démocratique au profit de procès à l'emporte-pièce a donné l'affligeant spectacle de responsables prêts à capituler au nom de l'apaisement. Pour avoir corrigé cette honte, bravo au courage suisse.

Est-il inconcevable d'attendre de l'islam qu'il s'adapte à l'identité de ses hôtes européens, aux racines chrétiennes du Vieux Continent, à la laïcité ? Bien des musulmans modérés reconnaissent, à l'instar de l'iman de Bordeaux, Tareq Oubrou, qu'un minaret "n'est absolument pas nécessaire en France ; il est même déplacé". L'intellectuel musulman Abdelwahab Meddeb prône "l'invention" de mosquées européennes à l'image de ce que devrait être un islam vécu dans l'intimité de chacun.. Pourquoi dès lors cet unanimisme pour critiquer, à la suite de Tariq Ramadan et de ses prosélytes, l'interdiction de ces architectures inutiles qui entendent, par leur visibilité recherchée, rappeler la place toujours plus grande que veut prendre l'islam politique. Oui, burqas et minarets peuvent être compris comme les premières affirmations d'une conquête.
Que la dramatisation et la contestation de ce vote soient d'abord venues d'élites occidentales souligne surtout leur état de soumission à l'idéologie coranique pour laquelle ils montrent tant d'égards, sans souci de réciprocité. Cohn-Bendit a été, mercredi, jusqu'à demander que "les plus riches des pays musulmans retirent leur argent des banques suisses". Un argument repris par la Turquie de l'"islamiste modéré" Recep Tayyip Erdogan, qui veut faire entrer son pays dans l'Europe. "Les mosquées sont nos casernes, les minarets sont nos baïonnettes", chantait-il naguère. Pour lui, la Suisse est coupable d'islamophobie : "Un crime contre l'humanité", dit-il. Voilà ce que cautionnent nos donneurs de leçons, indifférents de surcroît aux dérives totalitaires de l'islamisme.
Pas de meilleur exemple, en tout cas, que cette votation pour illustrer le débat sur l'identité nationale. Nicolas Sarkozy en a bien résumé l'enjeu, mardi, en décrivant l'issue du référendum comme "l'illustration que les gens, en Suisse comme en France, ne veulent pas que leur pays change, qu'il soit dénaturé. Ils veulent garder leur identité. Les Français ne veulent pas voir des femmes en burqa dans la rue, mais cela ne veut pas dire qu'ils sont hostiles à la pratique de l'islam." Le soutien populaire qui, en France, sur les forums de discussion d'Internet, a répondu au choix des Suisses confirme l'analyse du chef de l'État. En tirera-t-il les conséquences ?

Les gens rejettent le modèle multiculturel qui voudrait que même l'étranger, mot suspect pour les universalistes, soit partout chez lui. Or ce choix de société n'est jamais loin des couronnes élyséennes tressées à la diversité et au métissage des cultures. Ces concepts galvaudés permettent de justifier minarets, burqas, voiles et autres particularismes qui accompagnent depuis trente ans une immigration de peuplement de plus en plus tentée de se comporter dans l'indifférence des règles du pays d'accueil. "Ce vote doit interpeller les musulmans", a admis Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman. Accepteront-ils de corriger, au-delà de nombreuses intégrations réussies, l'image collective qu'ils sont en train de donner d'eux-mêmes
?

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Ce n'est pas le vote suisse qui représente un nouveau missile contre la démocratie, mais les réactions au vote suisse. Pourquoi les Suisses se méfient-ils tant des manifestations de la religion musulmane, par ailleurs si peu présente chez eux ? Il faudrait bien les pratiquer pour pouvoir en juger. On connaît nombre de pays, en Europe centrale par exemple, où tous les lieux de culte se mélangent sans que personne n'en fasse une apoplexie. En quoi la présence d'un minaret susciterait-elle l'obligation de voiler mes petites-filles dans dix ans ? Il est possible que ce pays bien continental, enserré dans ses montagnes et se gouvernant par cantons, soit dès lors plus enraciné dans sa propre identité qu'une contrée maritime, gouvernée par des centres aux yeux tournés vers l'extérieur. Mais enfin les Suisses peuvent bien, tout de même, diriger leur propre pays … La question est l'indignation que ce scrutin soulève. On entend partout des injures. Un vote honteux, écrit une certaine presse. Ignominieux, dégradant, scandaleux, répètent les radios. Et pourquoi ? On se croirait dans Lewis Carroll, au procès du pauvre valet de coeur, où la reine s'écrie : "Non, non ! La sentence d'abord, la délibération après !". A croire que les Suisses viennent de commettre un crime collectif, un crime décrété par d'autres. Autrement dit, il y a une voix extérieure et sommitale qui juge ce qu'un peuple décide, et juge cela à une aune … Laquelle d'ailleurs ? L'ivresse démocratique, si visible il y a quelques dizaines d'années, a bien disparu. Le peuple est encore souverain institutionnellement : mais plus vraiment dans les esprits.
Naturellement, la précédente sacralisation de l'opinion populaire avait quelque chose de ridicule et de faux. Qui peut croire comme Rousseau que la volonté du peuple est "toujours droite" ? Les moines d'Occident, qui depuis Saint Benoît élisaient leur supérieur, disaient sur les traces d'Aristote, que le nombre est "présomption" d'opinion droite, et non pas preuve. Longtemps après les Lumières, ce sont les trois plébiscites confirmant Hitler au pouvoir qui ont finalement détaché les Européens de leur folie démocratique. Mais aujourd'hui, on assiste à un processus plus radical : le début d'une mise en cause systématique, ironique et méprisante, de la volonté populaire.
Plusieurs types d'acteurs s'y conjuguent.

Tout d'abord les élites universalistes, sûres de leur bon droit dans le chemin de l'émancipation et du "progrès" envisagé d'une manière strictement individualiste et déspiritualisée. Ce phénomène s'aperçoit clairement dans le cadre de l'Europe. Un peuple qui refuse d'avancer dans le sens de la laïcité à la française, dans le sens de la liberté individuelle toute puissante, ne doit pas être écouté, en raison de sa ringardise, de son conservatisme dépassé, de son "repli identitaire" (allumez la radio, vous entendrez immédiatement un journaliste affirmer d'une voix profonde et pompeuse : "il semble bien que les Suisses soient hélas tombés en plein repli identitaire"). Et l'on trouve des truchements incroyables pour détourner la décision populaire. Les Français votent contre la "constitution" de Lisbonne ? On fait passer la décision derrière leur dos en la confiant au Parlement. Les Irlandais en font autant ? On leur impose de revoter jusqu'à ce qu'ils changent d'avis … Manière aussi peu démocratique que possible, et qui augure bien mal de la citoyenneté européenne dont on nous rebat les oreilles. Il n'y a de citoyens que dans une démocratie, sinon il s'agit de sujets, nul besoin de faire un dessin.

Et puis les intellectuels. Ceux qui remettent en cause la démocratie, rien qu'en langue française, forment déjà une pléiade qui mériterait des travaux approfondis. Je ne citerais ici que Rancière, Badiou, Milner. Parfois, il s'agit pour eux de tenter la restauration de l'idéal communiste. Mais plus souvent, de décrire une déception : le peuple, contrairement à ce qu'espéraient les grands esprits férus de modernité, se livre sottement au bon sens du village, au réalisme de mauvais aloi, à l'évidence partagés aussi par les incultes. Il s'intéresse à son pré carré, applique le principe de précaution à l'émancipation morale alors qu'il ne faudrait, selon la vulgate, l'appliquer qu'à l'économi. Bref, il n'a rien compris. D'ailleurs, si on le laissait faire … "le peuple français n'aurait-il pas voté pour conserver la peine de mort, en cas de vote ?", se demande avec justesse un quotidien à propos du vote suisse. C'est bien pourquoi on ne lui a pas demandé son avis. Mais qui nous a nantis d'un peuple pareil, qui ne fait pas ce qu'on lui dit ?

Nous voyons s'avancer tout doucement la justification d'un nouveau régime : une oligarchie.
Elle ne fera pas tomber les démocraties par quelque révolution démodée. Elle agira sournoisement comme elle a déjà commencé à le faire. Elle utilisera d'abord toutes les ressources de son ironie sardonique pour ridiculiser la voix populaire qui se trompe. Puis, constatant l'inutilité de ce moyen par ailleurs assez odieux (les peuples se moquent complètement de l'ironie, qui les conforte plutôt dans leurs opinions), elle ostracisera avec vigueur les délinquants (on parle aujourd'hui de retirer massivement les comptes de Suisse), enfin elle se saisira de tous les instruments institutionnels à sa portée pour casser les décisions populaires, les remettre aux voix, les contredire en coulisse. Finalement, elle règnera sur des peuples qu'on amuse avec les scrutins, mais qui au fond ne décident rien. Les peuples ne seront peut-être pas plus malheureux. Mais enfin ils verront retomber sur eux ce sentiment d'arbitraire et d'injustice des temps anciens.
Les oligarques, par exemple, feront de la pédophilie un horrible crime, sauf si elle est pratiquée par un des leurs ; enfin délivrés des sottises populaires, ils seront la mesure des lois et des décisions, ce qui leur paraîtra naturel, puisqu'ils sont sûrs, depuis le début, d'avoir raison : ils n'avaient pas défendu la démocratie par amour pour la liberté de pensée, mais parce qu'ils croyaient que les peuples allaient leur obéir.

Dans cinquante ans, moins peut-être, on s'interrogera douloureusement : "Comment se fait-il que notre continent, qui chantait depuis des siècles un hymne majestueux à la démocratie et en avait même fait une obligation de pensée, est devenu le siège d'un régime oligarchique ?" Les chercheurs entreprendront des thèses sur ce mystère. Les réactions au vote suisse sur les minarets représenteront l'un des nombreux signes avant-coureurs où l'on voit qu'un tissu se déchire.
Paru dans Le Figaro, 3 décembre 2009

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Chez les Suisses, comme l'a déclaré Bernard Kouchner ce lundi matin (RTL) en critiquant leur vote contre les minarets (à 57,5%), ou chez le ministre des affaires étrangères, refusant d'accepter la règle démocratique ? Le mépris qui s'exprime contre le résultat du référendum - qualifié de honteux, populiste, raciste, extrémiste, etc - donne une idée du divorce entre les élites politiques et médiatiques et les gens. On pense à Berthold Brecht : le peuple est contre les gouvernements ? Il faut dissoudre le peuple. Invité à débattre ce matin sur Europe 1 (entre 13h10 et 13h20), j'ai pu constater que la station ne pouvait diffuser, faute de contradicteurs, que des commentaires d'auditeurs approuvant le vote. Une semblable consultation, en France, donnerait probablement des résultats similaires tant l'exaspération contre le politiquement correct semble être devenu un dénominateur commun, partout en Europe.
Cette "votation" serait celle de la peur, entend-on parmi les phrases toutes faites. J'y vois plutôt un acte de courage. Ceux qui dénoncent un peuple pusillanime sont ceux qui, depuis ce matin, tremblent comme des feuilles devant les possibles réactions du monde musulman. Les Suisses ont décidé de passer outre les intimidations de l'ombrageux islam politique et ils ont bien fait. Ils estiment que l'islam, dont ils ne contestent pas la présence dans leur pays, n'a pas besoin de signes extérieurs ostensibles pour exister. Personnellement, je leur donne raison. La visibilité recherchée par les minarets est devenue du même ordre que celle voulue par les voiles islamiques ou les burqas. Les citoyens ont refusé l'emprise de l'islamisme. Ils parlent au nom de nombreux européens, et leurs dirigeants paniqués l'ont compris.
Dominique Paillé comme Xavier Bertrand ont déclaré, pour l'UMP, ne pas être sûrs de la nécessité de minarets en France. Cet éveil est un premier pas. Dans ce débat qui s'ouvre, je conseille pour ma part d'écouter l'intellectuel musulman Abdelwahad Meddeb. Dans la revue Le Débat (mai-août 2008) il déclarait, critiquant les minarets "empruntant la forme conquérante d'une érection phallique": "Il nous faut "inventer" des mosquées européennes (...) Concevons une mosquée de l'islam "intérieur" qui doit être celui de l'Europe". Pour lui, c'est à l'islam de "s'adapter" à l'Europe, à sa culture et à son héritage chrétien. Les Suisses ne disent pas autre chose, en demandant à cette religion de respecter, dans ses édifices, l'identité du pays d'accueil. Où est le scandale, sinon chez ceux qui prétendent encore parler au nom du peuple ?

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Le référendum sur les minarets en Suisse

(...) (site endommagé en 2013)
... ont voté pour l'interdiction des minarets. De même que le clocher d'une église ou d'un temple signale, dans nos villes et nos villages, une présence chrétienne, souvent très ancienne, et tout autant religieuse que culturellement admise, de même le minaret est un symbole de l'Islam visible. De même aussi que la construction d'un sanctuaire chrétien ne réclame pas systématiquement l'édification d'un clocher, de même le minaret n'est pas une obligation dans la conception du lieu de culte islamique. D'ailleurs, la plupart des communautés musulmanes en Europe n'en font pas l'objet d'une revendication : il leur suffit de pouvoir se rassembler dans des mosquées ou des salles de prière dignes de leur destination.
Il convient de remarquer que l'usage sonore des minarets, l'appel à la prière par le muezzin, n'est pas en cause dans la problématique helvétique : les quatre tours existant actuellement en Suisse demeurent muettes. Il s'agit donc, clairement, de remettre en cause la visibilité de l'Islam et le symbole apparent d'une force religieuse, politique et sociale. Toute proportion gardée, nul ne propose la destruction des clochers chrétiens, mais la réglementation de la sonnerie des cloches n'a pas toujours eu le louable motif de la tranquillité du voisinage. L'anti-christianisme entre parfois dans le paysage sonore...
Le résultat du référendum ouvre maintenant à la modification de l'article 72 de la Constitution helvétique. L'interdiction de la construction des minarets devrait y être présentée en vue du maintien de la paix entre les diverses communautés religieuses.
Parmi d'autres, nous en relevons quatre enjeux :
De fait, il y a 18 millions de musulmans en Europe. Comment gérer sereinement l'inquiétude qu'ils semblent susciter dans certaines franges de la population ? Comment gérer la peur de l'Islam intégriste et intolérant, assortie de la peur de l'étranger, par ailleurs vieux démon in absentia en Suisse ? (alors que les cantons où il y a le plus de musulmans ont majoritairement refusé la proposition anti-minaret... ).
Une population minoritaire, humiliée et "victimisée" sera toujours plus déstabilisante pour la cohésion d'une nation qu'un Islam respecté et respectable : il appartient aux musulmans authentiques (qui ne sont pas plus "modérés" qu'on le dirait des chrétiens ordinaires) de rassurer le monde occidental dans lequel ils veulent vivre, et de faire quotidiennement la preuve de la compatibilité de l'Islam avec les lois communes de l'Europe.
On atteint présentement les limites de la démocratie et du système du référendum : le plus grand nombre impose sa vision, et c'est l'opinion publique plus ou moins manipulée. En outre, comment en est-on arrivé à l'organisation d'un référendum qui soumette aux citoyens une pareille question sur les minarets ?

Enfin, il faut bien constater la diminution de l'influence des Eglises. Les évêques catholiques et les responsables des Eglises protestantes réformées avaient appelées à voter "non", en stigmatisant "la peur, mauvaise conseillère". Il y a là aussi une réelle inquiétude : convaincus que la parole chrétienne est une nécessité et qu'elle doit avoir sa place dans l'opinion, interrogeons-nous sur sa pertinence, et sur sa réception par le monde. Alors qu'elle semble désirée, comment une parole chrétienne, si elle est juste, peut-elle être entendue efficacement, par les chrétiens, et par le monde ?
Chronique du jour sur la radio Fréquence protestante, lundi 30 novembre 2009

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On n'a pas de gêne à être cocardier quand les Bleus de Dusautoir ratiboisent les Springboks à la régulière. Mais ...quand les Bleus d'Henry filoutent leur qualification grâce à l'incurie de l'arbitrage, il y a quelque indécence à pavoiser. D'autant que l'adversaire, bien meilleur sur les deux matches, portait casaque d'un pays dix fois moins peuplé que la France, et où le football n'est pas le sport le plus couru. Pourtant le public du Stade de France baignait dans le ravissement, les joueurs se congratulaient avec ostentation, Domenech affichait son bonheur, et Sarkozy de même. Certes l'enjeu économique, symbolique et politique était énorme : une coupe du Monde de foot engendre du fric, exorcise des fantasmes et si "ça gagne", procure à l'exécutif des bonus dans les sondages.

On est loin, très loin de l'éthique sportive conçue par la gentry victorienne, relayée par Coubertin. Elle eût suggéré à Henry de signaler sa faute à l'arbitre afin qu'il annule le but. J'avoue mon extrême désuétude : s'il avait eu ce fair-play, qui est l'essence même de la compétition sportive, j'aurais été plus fier d'être français, quitte à renoncer à une qualification que les Bleus ne méritaient pas. Bien évidemment une part de moi-même, la moins honorable, se réjouit malgré tout de leur présence en Afrique du Sud ; ça nous procurera des émotions et peut-être nous vaudra de bonnes surprises tant il semble impossible que ce bleu pâlichon puisse s'affadir davantage.

La télévision a détourné le sport de sa source hellénistique pour l'expatrier dans la Rome impériale des jeux du cirque, avec combats de gladiateurs rémunérés et adulés par les foules. Au terme des carnages, on distribuait du pain, pour conjurer les risques d'émeute. Au "haut niveau", selon l'expression en usage, on en est là ou presque. Les autorités algériennes et égyptiennes n'oseraient pas me démentir, elles ont soufflé sciemment sur les braises de la vindicte, avec la complicité des médias, et il y a eu de la casse au Caire. Le "haut niveau" mondialisé a pris une telle importance dans l'infection des imaginaires qu'à Lyon, Marseille, Grenoble et j'en oublie, un match opposant l'Algérie à l'Égypte à Khartoum a provoqué des bris de bagnoles et des bagarres avec les flics. Aux approches d'un PSG-OM semestriel, il n'est question que de sécurité renforcée (avant) et de comparution devant les tribunaux (après), les giclées de violence des supporters étant tenues pour inéluctables. Ce qui n'empêche pas les médias, chaque fois, de rivaliser de superlatifs, pour bien chauffer à blanc les pulsions belliqueuses. En Afrique, les régimes en mal de légitimité misent leur survie sur les résultats de leur équipe nationale ; ils en escomptent même un surcroît d'identité, également nationale. La Can (coupe d'Afrique des nations) a été inventée pour ça. Certes l'hystérie collective est un exutoire : dans nos contrées où seuls les anciens ont connu la guerre, les fringales d'agressivité, nourries de frustrations en tout genre, se rémunèrent dans les modernes arènes, et autour.

Le "supporter", éventuellement hors sol, a supplanté le citoyen.
Il s'offre une identité de substitution, une religiosité aussi en idolâtrant tel jeune milliardaire qui joue un tout petit peu mieux au ballon que ses coéquipiers. Quitte à le haïr s'il change de club pour quelques millions supplémentaires, comme l'avait prouvé Figo, divinité du Barça devenue pire que le diable quand il avait rejoint le Real. En organisant le négoce de ce paganisme, les marchands du temple jouent peut-être les apprentis sorciers. De même les dirigeants politiques en l'avalisant, non sans cynisme. Jusqu'à quel point de rupture sauront-ils canaliser les remugles qui s'impatientent dans la fièvre des inconscients ? On l'ignore. On se souvient seulement que l'Église, durant l'agonie de l'Empire romain, n'a cessé de dénoncer les jeux du cirque. Puis les tournois au Moyen Âge, parce qu'ils faisaient couler du sang et suinter de la haine. La voici, la haine, à ciel ouvert, et le sang commence à entacher les alentours du stade, et ce n'est sans doute qu'un début. Méfiance donc. J'aime le sport, passionnément, il a compté dans ma vie, sur l'herbe puis dans les travées. Je l'aime encore mais je suis de moins en moins enclin à me laisser piéger par un système qui l'a dénaturé. Je continuerai d'aller au stade, et de regarder les matchs à la télévision, mais plus jamais je ne veux être un supporter. Sauf des Bleus, hélas, car je suis bêtement cocardier. À condition toutefois que leur jeu mérite mon admiration, et qu'ils gagnent sans tricher, comme ceux de Dusautoir.
Paru dans Valeurs actuelles, 26 novembre 2009

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Le moins qu'on puisse dire est que le grand emprunt populaire annoncé annoncé à grand fracas par le chef de l'Etat à Versailles le 22 juin 2009 ne fait pas l'unanimité. Les uns soulignent qu'il vient aggraver un déficit courant de l'Etat déjà abyssal ; les autres que cet argent coûtera plus cher, d'environ 2 %, que celui auquel l'Etat trouve aujourd'hui sur les marchés financiers. Sur le plan de la procédure, le fait que le Parlement soit tenu à l'écart des réflexions sur son utilisation est critiqué, à commencer par les parlementaires eux-mêmes.
Quant au fond, son utilisation est, elle aussi, problématique. Deux ex-premiers ministres, inspecteurs des finances l'un et l'autre, Michel Rocard et Alain Juppé, phosphorent pour faire des propositions à ce sujet. Les nouvelles règles de la concurrence européenne interdisent de l'employer directement à des investissements industriels, comme on le faisait dans les années cinquante et soixante, ce qui aurait sans doute été préférable; or nos équipements publics sont déjà luxueux par rapport à ceux d'autres pays, grâce notamment à des collectivités locales qui ne regardent guère à la dépense. L'investissement immatériel, préférable dans une économie avancée, peut être source de gaspillages. Au demeurant la formation, puisque c'est d'abord de cela qu'il s'agit, ne devrait-elle pas être financée par les recettes ordinaires plutôt que par l'emprunt ?
Est-ce sous le feu de ces critiques que le montant de l'emprunt projeté se dégonfle au fil des jours ? Juppé vient de parler de 20 à 35 milliards d'euros seulement, soit à peine plus que le seul déficit courant de la sécurité sociale.
Il est vrai que si cet emprunt est d'un montant limité et avantageux pour le public, il sera souscrit en très peu de temps, ce qui permettra de le faire apparaître comme un grand succès politique, selon une méthode déjà expérimentée par Balladur premier ministre et Sarkozy ministre du budget à l'automne 1993.
Il se peut donc que la montagne accouche d'une souris.
Il y aurait pourtant bien des choses intéressantes à faire avec un grand emprunt. Nous en mentionnerons deux qui n'ont guère émergé dans le débat public.

La première aurait été, quand la Bourse était au plus bas - ou si elle rechute -, de doter un fonds qui achète massivement des titres pour le compte des caisses de retraite du régime général. Non point que nous pensions que la capitalisation soit la panacée en la matière. Mais un peu de réserves permettraient tout de même d'alléger les charges faramineuses qui pèseront bientôt sur les jeunes générations, en raison de la démographie. Il y a longtemps qu'il aurait fallu faire une opération de ce genre ; il est trop tard pour la faire à grande échelle. Mais un peu vaut mieux que rien et tard mieux que jamais. Puisque la puissance publique a le temps devant elle, autant qu'elle achète des titres quand la Bourse est au plus bas. Ceux qui en ont à vendre ne s'en plaindront pas. Les titres les plus sûrs à racheter seraient ceux des grands services publics privatisés récemment : sociétés d'autoroute ou de télécommunications, aéroports. Par un étonnant paradoxe, c'est aux fonds de pension des Etats-Unis, d'un pays encore plus endetté que le notre, que, pour combler nos déficits, nous les vendons aujourd'hui !
Faut-il préciser que le gouvernement n'a pas du tout pris cette direction ? Un fonds de réserve pour les retraites, doté aujourd'hui de 30 milliards d'euros, avait été créé en 2004 et confié à la Caisse des dépôts. On n'a rien trouvé de mieux que de le mettre à contribution en 2008 pour réduire un peu les déficits courants alors que c'est évidemment le contraire qu'il eut fallu faire.

Une autre utilisation possible d'un grand emprunt national serait de consolider une partie de la dette de l'Etat de telle manière que le jour où l'euro se disloquera et où la nouvelle monnaie nationale se dévaluera de 20 ou 30 %, la charge d'emprunt pesant sur le budget n'en soit pas aggravée d'autant. Tous les économistes sérieux en conviennent : la rupture de l'euro est inévitable compte tenu du déficit croissant de la balance des paiements de la France et de la plupart des autres pays de la zone, en dehors de l'Allemagne. En régime classique, un tel déséquilibre se termine par une dévaluation. L'euro nous donne un large sursis, mais, faute d'un improbable redressement, nous ne faisons que reculer pour mieux sauter : un jour ou l'autre l'ajustement se fera. La Grèce est déjà au bord de la rupture. Veiller à ce que d'une manière ou d'une autre les titres de l'Etat français soient entre les mains de nationaux serait en l'état actuel de choses une sage précaution. Cela impliquerait naturellement un emprunt d'un montant plus significatif que celui dont il est question aujourd'hui.

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Quand le président Obama, futur prix Nobel de la paix, a proposé, d'abord à Prague le 6 avril, puis à New York le 23 septembre 2009, que le monde s'oriente vers un désarmement nucléaire général, il a pris la précaution de rappeler qu'il était favorable à ce que le Etats-Unis ratifient le traité d'interdiction totale des essais nucléaires, ce que la France et la plupart des autres pays ont déjà fait mais pas eux.  Il serait sans doute de mauvais goût de rappeler que sa position ne préjuge pas de celle du Congrès. Il est vrai que les Etats-Unis, disposant de très loin de la première armée classique du monde, ont un intérêt évident à ce qu'aucun autre pays ne dispose de l'arme de dissuasion.
Quand plusieurs personnalités allemandes lancent un appel analogue, cela non plus n'a rien d'étonnant venant d'une puissance non nucléaire. L'Allemagne verrait abolir, par une telle décision, la  grande discrimination qui résulte de sa défaite de 1945.
On est en revanche plus étonné que deux ex-premiers ministres français proposent  la même chose dans un appel récent publié par un grand quotidien du soir (1). Tous deux y expriment "le voeu que la France affirme résolument son engagement pour le succès de ce processus de désarmement et sa résolution d'en tirer les conséquences le moment venu quant à ses propres capacités... ". Ses amis socialistes savent Rocard prêt à se précipiter sur toutes les lubies. Mais on pensait Juppé plus prudent. A supposer qu'un tel processus aboutisse un jour (mais qui peut croire que la Russie, la Chine ou l'Inde y souscrivent jamais ?), un pays comme la France subirait une diminutio capitis  plus importante que d'autres, plus que tous ses partenaires européens en particulier. Elle bénéficie aujourd'hui, face aux Etats-Unis et à la Russie du "pouvoir égalisateur de l'atome", alors qu'elle est, parmi les grands pays nucléaires, celui dont l'armée classique est la plus réduite. Tel ne serait plus le cas dans un monde dénucléarisé.
A supposer, ce qui est évidemment le plus probable, que le processus n'aboutisse pas, le risque est cependant, qu'à force de déclarations de ce genre, l'opinion française s'habitue à l'idée de renoncer à notre arsenal nucléaire et que, par quelque mouvement d'idéalisme inconsidéré, comme on en trouve tant dans notre histoire, un gouvernement décide un jour que la France doit montrer l'exemple du désarmement même sans être sûre qu'on la suivra. Les Etats-Unis auront ainsi joué le rôle de ces spéculateurs à la baisse (bears) qui créent un mouvement de fuite de telle ou telle valeur mais la rachètent à temps pour laisser les petits porteurs - la France en l'occurrence - seuls déplumés.
Il ne faut pas seulement considérer les intérêts de la France mais aussi ceux de l'ensemble de la planète. Une des raisons pour lesquelles l'idée d'une renonciation générale à l'arme atomique est lancée est la crainte d'une prolifération générale.

Une prolifération limitée
Même si l'évolution récente d'un conflit comme celui de l'Inde et du Pakistan semble l'étayer, nul n'est tenu d'adhérer à la thèse chère au général Gallois, du pouvoir non seulement égalisateur mais aussi pacificateur de l'atome, ce qui veut dire que la dissuasion aidant, les pays qui se dotent de l'arme nucléaire sont contraints de devenir raisonnables à partir du moment où leurs ennemis en disposent également. On peut considérer en effet que cette idée ne vaut que pour les grands pays, pas pour quelque petit Etat tyrannique (mais aurons nous jamais pire que la Corée du Nord qui vient de se doter de la bombe ?) ou pour des groupes terroristes qui auraient réussi à mettre la main sur une arme nucléaire.
Reste ce fait pas assez souligné que la diffusion de l'arme atomique n'a pas le caractère galopant qu'on lui prête généralement. De grands pays ayant disposé de cette arme l'ont abandonnée : l'Afrique du Sud, l'Ukraine, le Kazakhstan. Les pays d'Amérique latine y ont renoncé collectivement : si on met cette région du monde en parallèle avec l'Asie du Sud, on a là la preuve que c'est le conflit qui est premier et non la course aux armements : pas de conflit, pas de prolifération. Or en dehors de l'Iran, qui cherche aujourd'hui sérieusement à se doter de l'arme nucléaire ? Le monde arabe verrait certes d'un mauvais oeil d'être privé d'une arme dont deux pays musulmans non arabes seraient dotés, mais lequel d'entre eux se trouve aujourd'hui de près ou de loin à même d'accéder au savoir faire atomique ? Ne parlons pas de l'Afrique noire. L'Indonésie et le Vietnam ne semblent pas y aspirer. Restent le Japon, la Turquie et les grands pays non nucléaires d'Europe occidentale : même si on peut penser qu'il ne durera pas éternellement, aucun changement du statu quo n'est en ce qui les concerne à l'ordre du jour. Entre les pays qui pourraient se doter de l'arme nucléaire mais y ont renoncé et ceux qui voudraient s'en doter mais ne le peuvent pas, les risques de prolifération paraissent  aujourd'hui limités.

Enfin il n'est pas dans les habitudes de notre vieille humanité de se dessaisir volontairement d'une technique qu'elle maîtrise, même létale. Cela n'aurait en tous les cas aucun précédent. Le faut-il d'ailleurs ? L'hypothèse qu'une météorite se dirigeant vers la terre, du genre de celle qui fut, dit-on, fatale aux dinosaures, ne puisse être déviée que par la coalition, dûment ciblée, des puissances nucléaires n'est après tout pas à exclure !
(1) Le Monde, 15 octobre 2009

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