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Afghanistan : l'amnésie française

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d'un nouveau soldat français mort en Afghanistan, on ne sait de quoi il faut s'étonner le plus : de la passivité de l'opinion publique ou du silence de la classe politique sur cette guerre. Un silence qui contraste avec les critiques de plus en plus vives qu'elle suscite au Royaume-Uni et en Allemagne.
Et pourtant, s'il y a un pays  qui devrait être critique sur cet engagement, c'est bien la France. La France marquée par sa double et tragique expérience de l'Indochine et de l'Algérie, la France dont la figure emblématique du dernier siècle, Charles de  Gaulle, fonda  l'essentiel de son action politique sur le pari que les solidarités nationales l'emportaient toujours en dernière instance. Un pari qu'il n'a jamais perdu : l'occupant allemand a été vaincu, les peuples colonisés se sont émancipés, l'Amérique a perdu au Vietnam, "la Russie a bu le communisme comme le buvard boit l'encre".
Or, comme si ces expériences n'avaient jamais eu lieu, comme si de Gaulle n'avait jamais existé, une presse de plus en plus paresseuse évoque la nécessité de protéger les populations d'Afghanistan des talibans, dont au fond elle ne voudrait pas, l'espoir de consolider le régime du président Karzaï, le  juste combat des soldats de l'OTAN pour la civilisation contre la barbarie etc. Ne se croirait-on pas revenu au conformisme du milieu des années cinquante sur le problème algérien : nos soldats se battant pour protéger les indigènes des "fellaghas", appelés aussi terroristes, l'action psychologique auprès des populations etc. N'avons-nous pas entendu que l'état-major américain avait voulu s'informer des méthodes françaises de "pacification" utilisées à cette époque ?
Tout cela, comme s'il y avait lieu de douter un instant des sentiments de cette population quand elle voit d'un côté des maquisards issus de ses rangs, de son sang, de l'autre des étrangers dont elle ignore la langue et exècre les moeurs, venus de pays lointains avec un état d'esprit complètement différent, des moyens techniques démesurés et sans doute la délicatesse d'un éléphant dans un magasin de porcelaine. Comme si on pouvait espérer la moindre sympathie de villageois qui ont appris qu'à quelque distance de chez eux, l'aviation américaine avait  fait des centaines de morts en bombardant par erreur une noce, comme si le problème du président Karzaï se réduisait à sa corruption. Corrompu, certes, il l'est ;  mais quel gouvernement ne l'est pas sous ces latitudes ?  La question n'est pas là ; elle est la profonde illégitimité d'un régime venu "dans les fourgons de l'étranger" comme la monarchie restaurée de 1815, un vice irrémédiable pour une population montagnarde, où le sentiment national  - ou tribal qu'importe - est à vif.
Moins encore qu'en Algérie où une communauté d'un million de Français devait être défendue, au Vietnam, où les Américains avaient l'alibi d'endiguer le communisme, cette guerre n'a la moindre légitimité, une fois acquis que les grandes opérations terroristes ne se sont jamais préparées là et que savoir si les femmes d'Afghanistan porteront ou non la burkha ne nous regarde pas - nous qui ne sommes même pas capables de décider si elle sera autorisée ou non sur notre sol ! 
Parmi  les conditions de la guerre juste énumérées par saint Thomas d'Aquin, outre celles qui sont bien connues - légitime défense, épuisement des autres moyens de  régler le conflit, proportionnalité des moyens aux fins, etc. il en est une moins connue : avoir des chances raisonnables de l'emporter.

En l'espèce, ces chances se réduisent à près de zéro. Ce n'est pas quelque tiers-mondiste attardé ou un vieux gaulliste du canal historique, c'est le premier ministre du Canada, Stephen Harper, faucon repenti, qui avoue publiquement son scepticisme sur les chances de jamais gagner cette guerre. Le premier ministre du Canada, pas de la France. Combien faudra t-il encore rapatrier de cercueils pour que notre opinion se réveille de sa léthargie et que notre classe politique ose dire l'absurdité d'un engagement militaire français dans les lointaines montagnes de l'Hindou Koush ?

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La résistance poétique d'Elia Suleiman

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signe Le temps qu'il reste, chronique familiale  mélancolique et drôle, de 1948 à nos jours.

La Palestine d'Elia Suleiman ne ressemble pas aux images d'actualité violentes transmises par les médias. C'est un pays intérieur qui tient à l'enfance autant qu'à l'Histoire, l'une et l'autre s'accordant pour faire de la terre natale une absence de terre, et pourtant un monde bien réel, riche de sensations et de souvenirs, de conflits mais aussi d'amour.
"J'ai eu des parents aimants et drôles, dit le cinéaste, et même si le contexte était politiquement très lourd, j'ai grandi dans une atmosphère de grande tendresse".
Il en a fait un style : regard léger posé sur des choses sombres, découpant avec un humour incisif de petites scènes familières dans les lambeaux d'une époque déchirée. Après Intervention divine, prix du jury et de la critique internationale à Cannes en 2002, tableau burlesque et onirique du désastre palestinien, Suleiman retrouve le même charme poétique, cette fois-ci lié à la mémoire, dans Le temps qu'il reste, chronique familiale qui évoque le destin des siens depuis l'instauration de l'Etat d'Israël, en 1948.
"C'est une continuation de mes films précédents, mais avec un fil historique que je tire pour la première fois. Cela m'a demandé beaucoup de recherches. Avant que le cancer n'emporte mon père, je lui ai demandé d'écrire ses souvenirs sous la forme d'un journal qui m'a fourni un scénario de base pour la période que je n'ai pas connu", explique Elia Suleiman. 
Sa famille appartenait à la moyenne bourgeoisie de Nazareth, habitant de belles maisons entourées de jardins que le réalisateur a reconstituées avec un soin amoureux, recherchant vaisselle et objets, traces de la vie disparue dans les anciennes demeures dont les propriétaires ont été dépossédés. D'une scène, Suleiman résume l'entrée victorieuse de la Haganah à Nazareth : une colonne de soldats israéliens coiffés des keffiehs des combattants arabes rejoint une colonne de soldats israéliens non déguisés, faisant ainsi croire à la population que tout est joué. 
"Mon père a été ce jeune résistant palestinien qu'on voit dans le film, plein de charme, de force et de fierté. Mais que pouvait-on faire face à la Haganah qui bénéficiait du remarquable entraînement de l'armée anglaise ? D'autant que les Arabes n'on jamais vraiment soutenu les Palestiniens, à l'exception de Nasser. J'ai souvent été attaqué pour ce genre de réflexion, mais la "cause palestinienne" a surtout servi les intérêts de ceux qui s'en emparaient. Le problème est de savoir qui sont les Palestiniens. On en fait un peuple de marionnettes, caricatural, idéologique, plus palestinien que nature". 
L'amertume politique d'Elia Suleiman est profonde, et son pessimisme va très au-delà du conflit israélo-palestinien, englobant l'inconsistance et l'irresponsabilité du monde occidental. "Il n'y a rien de vrai en Europe", dit-il. Et s'il respecte la personnalité d'Obama, il le trouve bien seul, investi d'un espoir démesuré qui pourrait se retourner contre lui.
"Mon film parle du passé, mais son titre, Le temps qu'il reste, regarde l'avenir, pas seulement de la Palestine, mais du monde. Et je crois qu'on a très peu de temps, s'il n'est pas déjà trop tard, pour sortir de notre distraction égoïste, pour être vrais, pour agir bien".
Il ne croit pas à l'intelligence, qui a "beaucoup servi à la corruption", mais il lui reste la foi dans la poésie, dont témoignent ses films : "Je cherche à recréer des petits moments de vie. Je prends des quantités de notes sur les choses simples de la réalité quotidienne, comme le souffle du vent sur un arbre, et cela forme un terreau d'images et de sons où mon film pourra prendre racine. Quand on est complètement sincère, si on se tient dans la justesse et la simplicité, la saveur des émotions se communique aux autres, ils retrouvent leur propre vérité intime. Chaque vie est un territoire poétique. Si vous incorporez votre sensibilité aux situations les plus ordinaires, si vous prenez seulement le temps de regarder, de savourer, vous rendez les choses meilleures. Jouir de la vie diminue la violence".
Elia Suleiman est un résistant comme son père, aussi opiniâtre, isolé et fragile dans son domaine cinématographique. S'il n'avait pas rencontré le producteur Hani Farsi, un frère d'armes comme le fut Humbert Balsan, il n'aurait pu monter son film : Ce n'est pas seulement une question d'argent, dit-il.
Beaucoup de gens dans le cinéma vous volent spirituellement. Avec ce que vous apportez de simplement humain, ils essaient de faire un cocktail mondain". 
Pau dans Le Figaro, 12 août 2009

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Comme ces revenants familiers d'un vieux château, le spectre du déficit de la Sécurité sociale, qui atteint aujourd'hui les 18 millions d'euros, revient au premier plan de l'actualité française avec son cortège de lamentations.

Pour en cerner les causes, il suffirait sans doute de pointer des évolutions lourdes et inévitables, mais relativement récentes, comme celle de la pyramide des âges, ou des facteurs plus conjoncturels comme la baisse des cotisations dues à la crise. On pourrait même mettre en cause les nouveaux avantages accordés par le gouvernement Jospin ou la timidité de la loi Fillon de réforme des retraites du 21 août 2003 et surtout celle de la loi Douste-Blazy du 13 août 2004 de réforme de l'assurance maladie. Mais la propension bien française à l'emphase fait remonter au déluge : il faut à tout prix que sur ce sujet soit une nouvelle fois mis au pilori le prétendu "modèle social français", issu de ce qui serait le grand boulet de la France : le programme du Conseil national de la résistance, enfant monstrueux de l'alliance contre-nature du gaullisme et du marxisme, également exécrés ; Denis Kessler, maître à penser de cette école, assignait à Nicolas Sarkozy la tâche de mettre enfin à bas ce monstre. A contrario, une certaine gauche pousse des cris d'orfraie dès qu'il est question de réformer les régimes sociaux.

Est-il nécessaire de dire à quel point nous sommes là en pleine mythologie ?
Evacuons d'emblée la question politique : le supposé pacte entre de Gaulle et les communistes, si pacte il y eut, ne fut pas plus contre-nature que celui de Roosevelt et Staline ! Dans une guerre totale, on choisit ses ennemis (certains préférèrent que ce fut l'Union soviétique plutôt que l'Allemagne nazie, on sait où cela les mena), on ne choisit pas ses alliés. De toutes les façons, il n'y avait pas que De Gaulle et les communistes dans la résistance : les démocrates-chrétiens, les socialistes, des libéraux furent partie prenante au même pacte. En 1947, le RPF fut la bête noire du parti communiste. Mais il faut rappeler surtout que la plupart des mesures sociales ou la politique économique des gouvernements de la Libération, à commencer par l'instauration de la Sécurité sociale reçurent l'appui unanime de tout l'arc politique : MRP, radicaux, SFIO , PC.  Cette politique ne faisait d'ailleurs que poursuivre et amplifier ce qui avait été commencé avant la guerre et poursuivi, quoique avec des moyens limités, par le gouvernement de Vichy.  Et si l'on jette un regard hors de l'hexagone, on voit que tous les gouvernements occidentaux, à l'exception des Etats-Unis, se dotèrent au milieu du XXe siècle de régimes de protection sociale étendus. Welfare State n'est tout de même pas une expression  française ! Soziale Marktwirtschaft (économie sociale de marché) non plus. Ce n'est d'ailleurs pas la France qui alla alors le plus loin en la matière : la Suède, le Royaume-Uni furent plus radicaux.

Aujourd'hui l'assurance maladie obligatoire existe dans tout l'Occident et là où elle n'existe pas encore, aux Etats-Unis, il est question de l'y instaurer. Les régimes de retraite par répartition sont présents sur tout le continent européen ; la capitalisation ne joue qu'un rôle d'appoint.

Cette  Sécurité sociale de la Libération ne pesait qu'environ 8 % du PIB, pour 24 % aujourd'hui. Elle n'accablait pas encore l'économie. Les retraites étaient, qui s'en souvent ? dramatiquement faibles jusqu'aux années soixante-dix ; si l'assurance maladie coûte particulièrement cher en France, c'est que notre pays n'a pas fait en 1945 le choix radical du Royaume-Uni au temps de Beveridge d'une nationalisation intégrale du système de santé. La France laissa subsister une médecine et une pharmacie libérales qui rendent difficile le contrôle de l'offre ; le choix de la mixité public-privé, bien que coûteux,  nous garantit un des meilleurs systèmes de santé. Seule vraie singularité française : les prestations familiales, non point dans leur principe car la plupart des pays s'en dotèrent au même moment, mais parce qu'elles furent particulièrement généreuses chez nous. Erodée de tous côtés, la politique familiale à la française nous permet cependant d'être en tête en Europe quant au taux de natalité ; depuis 2000, pour la première fois depuis 1870, il y a plus de naissances en France qu'en Allemagne (enfants d'immigrés compris mais ils ne sont pas moins nombreux de l'autre côté du Rhin), ce qui devrait avoir pour effet d'amortir à terme, plus chez nous qu'ailleurs, le poids des retraites.
Est-ce à dire que le système social français ne recèle pas des abus ? Certes oui. Il est hors de question d'y défendre tout bec et ongles comme certains tendent à le faire.  Mais les mesure les plus dépensières (pas seulement  pour la sécurité sociale mais aussi pour l'Etat et les collectivités locales), celles qui donnent lieu aux abus les plus criants ne doivent rien à la mythique collusion gaullo-communiste de la Libération : elles datent presque toutes des années récentes.

C'est Valéry Giscard d'Estaing, qui en sus d'une revalorisation massive des retraites, créa l'allocation adulte handicapé (1975) et un régime particulièrement généreux d'indemnisation du chômage, c'est la gauche qui instaura en 1982 la retraite à 60 ans, en 1989 le RMI, en 2000 la couverture maladie universelle et l'aide médicale de l'Etat réservée aux sans papiers, en 2001 l'allocation dépendance, et c'est à nouveau la droite qui en a rajouté une couche en adjoignant le RSA (revenu social d'activité) au RMI, alors même que des hommes de gauche comme Michel Godet avaient prévenu que ça ne servirait à rien. Nicolas Sarkozy a renoncé, pour de simples motifs de communication politique, à la TVA sociale, seul moyen de sortir les régimes sociaux du mode d'un mode de financement pervers et se propose même d'instaurer bientôt un  quatrième régime de Sécurité sociale, le régime dépendance ! Giscard, Mitterrand, Sarkozy : pas particulièrement des gaullistes !

Cessons de fantasmer : le pseudo modèle français n'existe pas et n'a jamais existé ; il y a à la rigueur un modèle européen de protection sociale dont les fondements furent posés au milieu du XXe siècle avec le soutien de toutes les forces politiques, des fascistes (en France, des vichystes) aux communistes en passant par la démocratie chrétienne et la social-démocratie. S'il y a eu aggravation de son poids financier chez nous, il date des trente dernières années. La première chose que l'on doit attendre d'un gouvernement libéral est, non pas qu'il démantèle cet utile amortisseur de la crise mais qu'il n'aggrave pas encore son coût par de nouvelles initiatives démagogiques. S'il le réforme intelligemment, c'est encore mieux.  Mais rien de tout cela n'est assuré.

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est dans sa géographie : "elle suggère comme la vue d'un portrait l'impression d'une destinée" (1).
A l'instar de la France, la Turquie de par son emplacement entre continents et mers, subit les contrecoups de la perpétuelle lutte entre puissances océaniques et terrestres. C'est à cette double "pression du dehors" que se sont heurtées durant leur histoire, la France "centre d'un Occident entre l'ancien et le nouveau monde" et la Turquie, "maîtresse des détroits entre l'Europe et l'Asie" (2).
En 1958, le monde sort de la phase la plus tendue de la confrontation Est-Ouest pour entrer progressivement dans une période de coexistence pacifique. Plus que tout autre, la Turquie, premier pays entré en guerre froide pour ses propres raisons, avec l'Union soviétique dès mars 1945, reste sur le qui-vive (3). Si les tentatives soviétiques de modification du régime des détroits et de retour des vilayets orientaux de Kars, Ardahan, Artvin se sont révélés vains, elles ont toutefois pour conséquence d'entraîner la rupture de la politique de neutralité inaugurée en son temps par Mustapha Kemal et de presser les Turcs à chercher une protection auprès des Etats-Unis. Au cours de cette décennie et probablement à aucune autre époque de son histoire, la Turquie ne subit une telle fusion avec l'Occident dans les domaines économiques et politiques. Le système du parti unique est aboli. L'autarcie hautaine est abandonnée, tout ce qui vient de l'Ouest est intrinsèquement perçu comme bon. Et paradoxalement, revenant à ses instincts profonds que la laïcisation kémaliste avait plutôt refoulés que détruits, la Turquie se réislamise. On réouvre les mosquées, les écoles religieuses, les lectures du Coran deviennent quotidiennes à la radio d'Etat.

Le dilemme algérien

Les relations des deux pays s'inscrivent à cette époque d'abord dans le cadre de la solidarité atlantique. Les intérêts nationaux passent au second plan. Côté français, l'on considère la Turquie comme une barrière face à l'Union soviétique, et sur le plan économique, en dépit de la rude concurrence américaine comme une vitrine en matière de coopération avec un pays musulman. Dans le contexte de la guerre d'Algérie, la Turquie bloque l'accès de la Méditerranée aux Soviétiques, s'insérant ainsi dans la stratégie française de consolidation des flancs des possessions en Afrique du Nord et d'une future Eurafrique.
En Turquie, la France a considérablement perdu de son attrait à la suite de la seconde guerre mondiale. D'Ankara, la France est perçue comme une nation en déclin, secouée d'incessantes crises gouvernementales, en proie à la subversion. Mais c'est le coup d'état du 27 mai 1960 et le renversement du gouvernement Menderes par l'armée turque dans le contexte de la crise algérienne qui va tendre momentanément les relations entre les deux pays. 
Depuis 1956, la guerre d'Algérie grève la politique extérieure de la Quatrième République, en particulier en direction des pays musulmans. Le procès qui lui est intenté devant l'ONU à chaque session de l'Assemblée Générale contraint le gouvernement français à une défensive crispée.

La carte turque est au départ tentante à jouer. Pays musulman, mais laïc et en apparence résolument tourné vers l'Occident depuis 1923, la république turque s'avère un faire valoir idéal dans les âpres discussions de la maison de verre à New-York. La France ne ménage pas, dans la mesure de ses moyens, ses efforts économiques et techniques envers Ankara. En outre, la diplomatie française joue initialement avec un certain succès sur le traditionnel antagonisme entre Turcs et Arabes, et la mésentente affichée entre Le Caire et Ankara dans la course au leadership au Moyen Orient. A cela, il est nécessaire d'ajouter les analogies troublantes que la question algérienne comporte avec le contentieux chypriote, (minorités turques, droit à l'autodétermination de la majorité grecque, non-ingérence dans les affaires internes du Royaume-Uni). La France dispose d'une série d'arguments et de moyens de pression qui peuvent faire réfléchir Ankara.
Pourtant, relativement vite, les positions françaises vont se détériorer. La Turquie paraît avoir, à partir du milieu des années cinquante, des visées sur l'Afrique du Nord en particulier sur la Tunisie et la Libye, dans l'objectif de ravir ses pays à la sphère d'influence du Caire. Menderes, dans un contexte de fort renouveau islamique, est obligé de donner des gages, tant à son opinion publique traditionaliste, qu'à des pays arabes qui ne cessent d'affubler la Turquie de l'étiquette d'agent de "l'impérialisme" (4).
Très ambiguë et non exempte d'étranges acrobaties sémantiques, l'attitude d'Ankara est définitivement clarifiée par le coup d'état militaire. Les généraux sans pour aller jusqu'à la reconnaissance du GPRA, prennent fait et cause pour le FLN. Pour Menderes, la fidélité à l'Occident était freinée par la nécéssité pour son pays de ne pas se mettre en opposition trop forte avec les afro-asiatiques et les pays arabes. La tendance est désormais inversée : ce n'est que l'attachement à l'Occident qui l'empêche de donner libre cours à une curieuse forme de tiers mondisme, mélange de souvenir de la lutte de libération kémaliste, de solidarité islamique, et de nostalgies ottomanes. Toutefois, à partir de l'automne 1961 et à la fin du régime militaire, Ismet Inönü, l'ancien compagnon d'Atatürk, nouvellement élu, met un frein à cet activisme de peur de gêner les négociations avec la Communauté Economique Européenne qui viennent de débuter. L'affaire algérienne apparaît en définitive comme un excellent révélateur de l'identité duale de la Turquie, d'une nation déchirée entre ses aspirations vers l'Occident et son enracinement en Orient. La Turquie est le seul membre de l'alliance atlantique à avoir livré des armes au FLN (5), et l'une des très rares capitales musulmanes à avoir voté en faveur de la France (en 1955) aux Nations Unies.

La marche vers l'Europe

Au cours des années 50, les différents engagements européens pris par le gouvernement d'Ankara, conseil de l'Europe, OECE, sont d'abord et avant tous motivés de façon opportuniste par le désir de se mettre en valeur sur la scène internationale. Cela bien évidemment pour ne pas rester isolé face à l'URSS, mais aussi pour s'agréger à un système d'état aux perspectives économiques non négligeables. Mais incontestablement, il y a là quelque chose d'assez artificiel ; les divers organismes de coopération européenne sont conçus par les dirigeants turcs comme des appendices des Etats-Unis en Europe. De surcroît, si la Turquie entend s'arrimer à divers organismes de types occidental, inversement sur un plan interne, elle entame une mutation culturelle et politique marquée par un retour à l'Islam.
Ankara instinctivement fait davantage confiance à une Amérique prospère et principale garante de sa sécurité, qu'à une Europe à l'avenir encore incertain, et dont par ailleurs certaines velléités politiques agacent son nationalisme sourcilleux (6). On peut rappeler à ce propos que la République anatolienne, a refusé de participer aux travaux de la conférence de Bruxelles, présidée par Paul-Henri Spaak au printemps 195­6. Rencontre dont le rapport final étudie les possibilités de réalisation d'un marché commun. Cependant, on peut déceler à travers les aléas de la politique turque un certain nombre de mobiles qui conduisent la Turquie à la fin des années cinquante à réorienter les axes de sa politique étrangère. L'échec du pacte de Bagdad, le conflit chypriote, le dégel des rapports américano-soviétiques poussent les dirigeants turcs à un début de diversification de leurs relations. La crise chypriote, rappelons-le, a fait de la Grèce l'élément phare des orientations de la république anatolienne. La demande d'association de la Grèce au Marché Commun en juillet 1959 sème dans la torpeur de l'Eté ankariote un vent de panique au Ministère des affaires Etrangères (7). Les Turcs craignent que le renforcement des liens politiques d'Athènes avec l'Europe des six isole davantage leurs thèses concernant le règlement du contentieux chypriote. D'où l'impérieuse nécessité pour Ankara de maintenir une stricte parité avec son voisin hellénique.

Dès le premier août 1959, celle-ci adresse en vertu de l'article 238 du traité de Rome une demande d'association à Bruxelles. Mais il ne faudrait pas pour autant négliger les préoccupations d'ordre économique, qui dans l'esprit des dirigeants turcs priment tout autant, sinon plus que les motivations purement politiques. Paris analyse la demande d'association turque moins comme la consécration de sa vocation européenne, que comme une demande conjoncturelle visant à pallier une situation économique précaire. Ce que confirme le chargé d'affaire français Francis Huré : "Si après quelques hésitations, la Turquie a fini par souhaiter un siége à Bruxelles ne nous trompons pas sur les motifs qui l'inspirent. Ce qu'elle recherche, c'est bien moins la consécration de son caractère européen que la perspective d'avantages sans contreparties". (8)
Les conversations exploratoires venaient à peine de prendre fin quand survint le coup d'Etat militaire du 27 mai 1960. Les négociations sont dès lors pratiquement interrompues jusqu'au mois de février 1961. Cet intervalle permet à Athènes de prendre un avantage décisif sur sa rivale turque. Force est de constater qu'à ce moment, la France ne conçoit pas ses relations avec Ankara sur le même plan qu'avec Athènes. Pour des motifs politiques, évolution sur la question algérienne, volonté d'Athènes de prendre du champ par rapport à Washington et à Londres, la France opte pour la candidature grecque.
En matière agricole la France au même titre que l'Italie craint de voir sa production de raisins secs, noisettes, olives, figues concurrencée par l'ouverture de contingents tarifaires au bénéfice de la Turquie.
En dernier lieu, et c'est sans doute là que se situe le noeud de l'opposition française, il est essentiel, pour le général, si l'on veut faire de la CEE autre chose qu'une vague zone de libre échange ouverte à tout vent, de ne pas diluer le Marché Commun dans un groupement plus vaste sous influence anglo-saxonne. Car si pour De Gaulle, la Grande Bretagne n'est pas "de la même substance" que le reste de l'Europe, qu'en est-il alors de la Turquie ?
C'est pourquoi, il est impératif d'empêcher l'élargissement à de nouveaux membres ne partageant pas les mêmes préoccupations d'indépendance face aux Etats Unis, ce qui dans l'esprit du chef d'état français, peut aussi bien s'appliquer au Royaume Uni qu'à la Turquie. Et d'autre part de coiffer le Marché Commun avec le plan Fouché par un organisme confédéral bien tenu en main par la France permettant de mettre au pas une commission qui s'érige trop souvent en gouvernement. 
La position française est rendue publique lors de la réunion du conseil des ministres des six le 26 et 27 septembre 1961. A l'engagement d'ouvrir des négociations avec Ankara sur la base de l'accord d'association conclu le 9 juillet précédent avec Athènes, le refus français est catégorique.
Cependant, lorsque les négociations reprennent au cours de l'été 1962, les six font d'importantes concessions aux Turcs. Il existe peu d'indices pour expliquer l'attitude plus conciliante de Paris face aux demandes turques. Mais, il est probable que l'acceptation par la France de l'accord d'association avec la Turquie ait fait partie d'un marchandage pour faire admettre la convention d'association de Yaoundé avec les états africains et malgaches à une RFA plus que réticente. Effectivement pour Bonn, les obstructions françaises à l'égard de la Turquie ne sont en aucune manière justifiées "alors qu'au total ces pays africains sont moins peuplés que la Turquie". (9)
Ainsi chacun des deux Etats aurait fait entériner par son partenaire ses intérêts géopolitiques et économiques essentiels : La France, ses anciens domaines coloniaux et le concept d'Eurafrique, l'Allemagne, sa poussée vers l'Est, entamée depuis la fin du XIX ème siècle en direction de l'Anatolie.
Le 12 septembre 1963 est finalement paraphé à Ankara l'accord d'association entre la Turquie et la CEE. L'accord induit trois phases distinctes. Pendant la première phase la Turquie avec l'aide de la Communauté consolide son économie, suit une phase transitoire qui prévoit la réalisation en douze ans d'une union douanière entre la communauté et la Turquie. Et enfin, une ultime phase au cours de laquelle serait réalisée l'union douanière des deux parties et Ankara habilitée à faire une demande d'adhésion. Paris juge de son point de vue que la mise en oeuvre de l'union douanière dépend essentiellement du redressement de la situation économique. Or, comme il est impossible de prévoir dans quels délais ce redressement s'opérerait, il importe pour la France de n'arrêter aucune solution définitive. (10)
Ce refus de prendre des engagements a l'avantage de sauvegarder une certaine marge de manoeuvre mais a pour inconvénient de renvoyer toute décision sur le fond de la candidature turque à un futur hypothétique. Solution de facilité qui ménage les apparences dans l'immédiat, mais qui au fur et à mesure des échéances, devient de plus en plus difficile à tenir. Car il devient extrêmement ardu d'arrêter un processus dont on ne souhaite pas réellement qu'il aboutisse. Tous les non-dits de la candidature d'Ankara depuis quarante ans sont contenus en germe dans cet accord.
En vérité, Paris demeure extrêmement dubitatif sur l'association turque. La visite de Georges Pompidou et de Maurice Couve de Murville venus à Ankara le 15 juillet 1963 discuter des modalités de l'assistance financière française aux consortiums d'aide crées par l'OCDE, ne fait que confirmer cet état des choses.
Les Turcs ont préalablement averti les dirigeants français de l'inutilité d'une démarche dont l'objet aurait été de les détacher des Américains. Le porte-parole des affaires étrangères Adnan Bayulken tient en effet à souligner que "si la Turquie croyait à l'idée d'une union européenne forte, elle n'en souhaite pas pour autant qu'elle soit dirigée contre les Anglo-saxons". (11) Aussi, au cours des entretiens, Pompidou et son ministre des affaires étrangères s'attardent davantage sur des questions d'ordre économique et financier et délaissent volontairement les sujets de politique européenne, que les Turcs auraient bien voulu aborder : "Nous souhaitons une intégration dans la Communauté Européenne" déclare le président Inönü. Ce à quoi Pompidou répond assez sèchement : "Nous poursuivons notre effort avec les six, sans illusions pour le moment sur d'éventuels développements politiques. Lorsque des progrès seront possibles dans cette voie, nous en reparlerons avec vous" (12). 
Par cette fin de non-recevoir le Premier ministre français voulait sans doute indiquer à son interlocuteur que, même si l'idée française d'une organisation politique avait échoué avec le plan Fouché, cela ne signifiait pas pour autant que Paris ait abandonné tout espoir de faire jouer un rôle politique au Marché Commun.
Pourtant, l'inflexion est là, et à partir de 1963, le charme européen est bel bien rompu. Sans pour autant renoncer à conserver ce qui peut être de plus utile du Marché Commun pour la France, le général réoriente sa politique dans un sens plus mondialiste en direction du Tiers Monde et de l'URSS.
Si pour de Gaulle la Turquie n'appartient pas stricto sensu à l'Europe tel qu'il a pu en faire la définition, "blanche et chrétienne" (13), elle s'agrége néanmoins à son système politique. Pour autant, le chef de l'état français ne s'est jamais engagé clairement dans la perspective finale d'une adhésion. En outre, le Président français, fidèle à ses conceptions, met d'abord l'accent sur la primauté des rapports bilatéraux.

L'axe Paris-Ankara

En réalité, le rapprochement entre les deux pays ne va vraiment se concrétiser qu'après la crise cubaine. Le retrait des missiles Jupiter de Turquie en contrepartie de celui des fusées soviétiques de Cuba, et l'adoption par l'état-major de l'OTAN de la théorie de la "riposte graduée", ont pour conséquence logique d'entraîner dans le domaine nucléaire un affaiblissement sensible des garanties accordées par Washington aux membres de l'Alliance en cas de conflit conventionnel.
Dès lors, les responsables turcs commencent à prendre conscience en accord avec les thèses françaises qu'une décision unilatérale des Etats Unis peut compromettre la sécurité du pays, si ce n'est même son existence. Washington étant prêt à recourir à l'arme nucléaire pour défendre ses intérêts mais pas ceux de ces alliés. Singulière alliance au demeurant dans laquelle les alliés en principe les plus exposés sont dépossédés d'une partie des moyens d'assurer leur sécurité par un accord conclu, par-dessus leurs têtes entre l'allié principal et le principal adversaire. L'attaché militaire français, le colonel Martinelli, constate lucidement : "le retrait des fusés a semé le germe d'une évolution de l'opinion lente mais perceptible, en matière de politique générale. N'appartient-t-il pas à la Turquie de suivre cette évolution ? Ne gagnerait-elle pas dés maintenant à entreprendre avec sa voisine du Nord des relations tendant à une meilleure relation réciproque ? " (14)
Mais c'est la crise de Chypre en 1964 qui va être l'occasion plus que la raison profonde du rapprochement entre les deux pays. Hostile au statu quo international, la politique française s'emploie à démanteler le statut de l'île édicté par les Anglo-saxons par les accords de Zurich et de Londres de 1959. Ce révisionnisme a pour objectif de hisser la France avec l'aide de l'URSS au rang de partenaire incontournable dans les affaires de l'île et de la Méditerranée orientale, région où jusqu'à présent la présence française s'était faite discrète. Et ainsi de faire entendre avec l'appoint soviétique une autre voix dans le règlement du sort de l'île que celle de Londres ou de Washington.
A cela se rajoute la conception du monde propre au chef d'état français marquée par une vision pessimiste de la nature humaine. Pour de Gaulle : "A Chypre, il y a le peuple grec de toujours, et le peuple turc de toujours" (15). De cette acceptation des contraintes géographiques et historiques découle une conception spécifique de l'état. L'état est une réalité nationale cohérente où terre et peuple se recoupent harmonieusement. D'où le constat que Chypre "n'existe pas en tant qu'état" car "on ne peut pas faire un seul état ou un seul peuple avec les Grecs et les Turcs" (16). L'Histoire est tragique par essence. La violence reste la principale matrice de l'existence humaine. Ecartant les impératifs moraux, le Général n'est pas opposé à une partition de l'île et par conséquent au déplacement de populations : "c'est la solution la simple et elle ne me choque pas personnellement" (17).
La constitution chypriote est presque entièrement construite sur le principe du veto de chacune des communautés à tous les stades de décision. Ce statut qualifié d' "artificiel" (18) par le général de Gaulle et de "dépassé" (19) par Couve de Murville résulte dans l'esprit des dirigeants français de l'action particulièrement pernicieuse et manipulatrice des Anglais, principaux inspirateurs des accords de Zurich.
En effet, alors que la Turquie n'administre plus l'île depuis 1878, qu'elle y a renoncé définitivement dans le traité de Lausanne, elle est invitée par la diplomatie britannique dès 1954 à donner son avis sur le destin de celle-ci. Cette parade "imaginée par les Anglais pour mettre un terme à l'insurrection de l'EOKA" (20) selon les mots du général, procure à Ankara un alibi déterminant pour contourner le traité de Lausanne. A partir de ce moment la Turquie devient partie prenante dans les affaires de l'île présentée par Londres comme un différent gréco-turque où les Britanniques s'attribuent automatiquement la position d'arbitre. Persuadés de cette manière de pouvoir gagner du temps, de garder leurs bases et de bloquer par un savant jeu de bascule les revendications de rattachement à la Grèce ( Enosis).
Aussi, pour Paris la remise en cause de la notion d'arbitre acquise passe par les Anglo-Saxons à Chypre, passe par le démantèlement de ces accords jugés inapplicables.
Jusqu'à la fin de 1963, la vie institutionnelle chypriote est dominée par d'incessantes polémiques. Pour sortir de l'impasse Mgr Makarios va au cours du mois de novembre 1963 annoncer une révision de la constitution, prélude dans son esprit à l'autodétermination et à l'Enosis.

Au vu de ces événements, le gouvernement français suit la ligne suivante. Dans un premier temps, il est impératif de remettre entièrement en cause le statut de l'île, afin dans un second temps, une fois ce statut démantelé, réunir une mission "de bons offices de puissances" comprenant des pays autres que les seuls états garants de l'accord de Londres et de Zurich (Grande-Bretagne, Grèce, Turquie) comme l'URSS, et si possible dégager de la tutelle des Nations Unies.
Conséquence logique de la volonté de ne pas laisser l'Union soviétique à l'écart, Paris refuse d'emblée toute "otanisation". En particulier, lorsque Washington et Londres sollicitent Paris en février 1964 pour participer à l'envoi d'un contingent de soldats de l'Alliance Atlantique avec la RFA et l'Italie.
Position extrêmement paradoxale, car si la France tolère la remise en cause de la constitution par Makarios, elle n'en n'est pas pour autant favorable au retour intégral de Chypre au sein du giron hellénique sans contrepartie sérieuse pour les Turcs.
Au vu d'une situation qui se dégrade chaque jour davantage et qui à terme menace l'existence même de la communauté turque de l'île, Ankara s'oriente au mois de juin vers une intervention armée. Aussitôt, le Président Johnson fait parvenir à Inönü une lettre au ton cinglant, l'exhortant d'ajourner sur l'instant toute intervention dans l'île, les Américains émettant de surcroît des doutes au sujet de l'obligation pour l'OTAN de protéger la Turquie en cas de conflit direct avec l'URSS, résultant d'une action menée contre Chypre. Après le retrait des missiles Jupiter, cette lettre constitue pour les Turcs une seconde rupture de garantie et jette un doute profond sur la viabilité d'une alliance à géométrie variable.
Fin juin 1964, le général De Gaulle dans le cadre de son offre de médiation reçoit successivement les chefs de gouvernement grec et turc. Lors de son entretient avec Inönü le 1er juillet, de Gaulle apparaît évasif. Cela sans doute afin de se donner du champ par rapport aux Turcs, et de ne pas paraître trop s'engager auprès de ces derniers. Inönü ayant répondu que son pays ne peut de toute manière accepter l'annexion de Chypre à la Grèce, le président français se montre on ne peut plus énigmatique : "Rien n'est arrêté dans mon esprit, il faut en premier lieu consolider la paix" (21). Et de conseiller au Premier Ministre turc d'attendre une conférence des grandes puissances.
Il est probable que les équivoques de la position française découlent du fait que Moscou est aussi opposé bien à la partition (formule préférée par de Gaulle), qu'à l'Enosis. La priorité de L'URSS est de maintenir l'unité et l'indépendance de l'île pour éviter qu'un éventuel partage ou rattachement ne vienne augmenter l'aire géographique de l'OTAN en Méditerranée orientale.
Dans cette perspective, l'ONU s'avère être le point de rencontre de la collaboration franco-soviétique : l'URSS comme la France n'acceptent pas de participer aux frais d'opérations militaires et plus particulièrement d'envois de casques bleus qu'ils estiment contraires à la charte de San Francisco, les Etats-Unis ayant fait voter ces opérations par l'Assemblée Générale sans tenir compte de l'avis des membres du Conseil de Sécurité. D'autre part dans l'esprit du général de Gaulle ce serait avaliser un dangereux précédent que d'autoriser les Nations Unies "à régler un litige international ou national par l'emploi de moyens dont se servent les Etats" (22).
Les thèses turques bien qu'elles soient davantage privilégiées, sont d'abord considérées comme des variables applicables en fonction des "circonstances" (22).
En conséquence, le réchauffement des relations entre Ankara et Moscou, concrétisé par la visite d'Erkin dans la capitale soviétique le 30 octobre 1964, est particulièrement bien perçu à Paris. Couve de Murville recevant son homologue turc, à son retour de Moscou, se félicite de l'"introduction de l'URSS, par la voie diplomatique dans l'affaire de Chypre. Elle a son mot à dire dans cette affaire où elle est directement intéressée" (23).
Ces efforts sont encouragés par la France, car ils correspondent au nouveau cours des affaires mondiales pour lequel plaide Paris. Dans l'optique de la détente, de l'ouverture à l'Est et au Tiers Monde, il est impératif de desserrer l'étau des alliances nées de la guerre froide. Il faut refuser la politique des blocs et inciter les pays de chaque camp à diversifier leur politique étrangère.
Si l'affaire de Chypre est le point de départ du resserrement des liens entre la Turquie et la France, ce rapprochement s'inscrit néanmoins dans un cadre beaucoup plus vaste à l'échelle de l'Europe de "l'Atlantique à l'Oural". A partir de 1966, il s'agit pour de Gaulle d'établir, grâce à un accord avec Moscou, un "nouvel ordre international", dépassant la guerre froide et ses solidarités idéologiques. Dans le cadre de ce grand dessin, Ankara de par sa place "essentielle" de pont entre "l'Europe et l'Asie" (24), se voit assigner le rôle de plaque tournante des intérêts européens en Orient, en particulier au sujet d'un règlement équitable du conflit Israélo-Arabe.

Toutefois si le sentiment général est à une amère déception vis à vis des Etats Unis et par voie de conséquence envers l'OTAN, l'on ne se sent pas la Turquie prête à remettre en cause son appartenance à l'alliance, et surtout la manne financière qui en découle. Les mobiles du retrait français du commandement intégré du pacte atlantique au Printemps 1966 apparaissent flous aux yeux des Turcs. Ankara hésite sur le sens à donner à la décision française. Malgré de nombreux inconvénients, le gouvernement turc estime que la présence sur le sol européen de troupe américaine reste la meilleure garantie d'un certain automatisme dans l'assistance militaire alliée. Pourtant, si la Turquie n'entend pas s'engager dans la voie française et mettre en cause l'essentiel de la structure de l'organisation, il est incontestable, comme le souligne l'ambassadeur Juniac, "qu'une parenté de sentiments avec ceux qu'on éprouve existe ici" (25). Le chef de l'état-major turc, le général Thural, estime que "s'il est impossible de quitter l'OTAN, nous devons nous libérer des dispositions des accords bilatéraux qui ne répondent pas à nos intérêts nationaux" (26). Il est remarquable de constater qu'un mois après l'annonce du retrait français de l'organisation militaire intégrée, Ankara, demande le 7 avril 1966 la renégociation des accords de coopération militaire passé avec les Etats Unis…
A partir de ce moment dans l'opinion publique un fort courant de sympathie émerge dans l'opinion à l'endroit de la politique française. Pour le Yeni Gazete : "Dans maintes décisions de la Turquie, par exemple notre retrait de la force multilatérale, notre révision des accords bilatéraux avec les USA, la Turquie suit à sa mesure les principes de la politique française" (27).
Suivant ce constat, les autorités turques très habilement exploitent le bon cours des relations avec la France, en direction de leur population. En s'affichant ostensiblement auprès de l'adversaire le plus résolu de la politique des blocs, les Turcs pallient à l'étroite marge de manoeuvre de leur politique extérieure et réalisent à peu de frais une opération de communication envers leur opinion publique. Ainsi, la visite officielle du Président de la République turque, le général Sunay à Paris en juin 1967, "suggérée" (28) comme l'écrit l'ambassadeur Juniac par Ankara dès le mois de janvier, participe sans nul doute aussi à l'instrumentalisation de l'image du chef d'Etat français à des fins internes.
Au cour de cette visite, la Turquie se tient en retrait prenant acte des limites de son indépendance extérieure, et elle élude par conséquent toute idée de coopération politique plus poussé. Le chef de l'Etat turc cantonne les possibilités de collaboration dans les domaines techniques, économiques et culturels : "C'est ce que j'attends de cette visite et espère obtenir avant de regagner mon pays". (29)
La politique étrangère française paraît être rappelée à plus de modestie par les événements de mai 1968 et la normalisation tchèque. Non seulement le capital d'autorité se trouve sérieusement diminué, mais plus globalement c'est toute la politique vers l'Est qui est remise en question. L'image et le rang de la France que de Gaulle s'était efforcé de redorer en pâtit singulièrement. Comme la renonciation au projet d'une Europe de l'Atlantique à l'Oural libérée des blocs aurait signifié au pire la soumission au sein de l'Alliance atlantique et au mieux une indépendance "à la Suisse", sans marge d'action, ni rang de grande puissance, de Gaulle n'a d'autre choix que de maintenir son dessein contre vents et marées.
Dès lors, le voyage du chef de l'Etat français à Ankara à l'automne 1968 vise à desserrer l'étau qui enserre la France, et par la portée de son message anti-blocs, à empêcher que l'Europe ne devienne un glacier stérile, résigné à la fois au statu quo à l'Est et à la dépendance militaire à l'égard des Etats Unis à l'Ouest.

A la différence des voyages qu'il a effectué par le passé au Québec ou au Mexique, la visite officielle du général de Gaulle en Turquie, la première qu'un chef d'Etat français ait rendu au pays d'Atatürk, n'est marquée d'aucune surprise véritable. Si l'accueil est chaleureux, compte tenu du prestige du chef de l'Etat, il ne se répercute pas pour autant sur le volet politique du voyage. Si le président français souligne dés le 25 octobre, à l'occasion du dîner officiel, que les deux nations veulent l'équilibre : "Et toutes deux entendent que cet équilibre résulte non point de la crainte que s'inspirent mutuellement deux camps en attendant de se combattre, mais bien de la détente et de l'entente entre les nations" (30).
Il s'entend répondre par le Premier Ministre turc Demirel que : "L'invasion de la Tchécoslovaquie a porte atteinte aux efforts de la détente" (31).
Ce décalage entre le message du Général et les déclarations des dirigeants turcs est le fil conducteur de tous les entretiens.

Et le chef d'état français d'entamer son traditionnel plaidoyer pour la détente, de critiquer l'alliance atlantique et la "puissance dominante : les Etats-Unis" (32). Le général encourage vivement Ankara à une attitude plus souple à l'égard de l'Est. Car pour Paris, plus que jamais, il faut rester l'interlocuteur de Moscou pour un règlement européen afin d'empêcher un dialogue germano-soviétique. De Gaulle le confie aux Turcs : "sous réserve de l'autodétermination des Allemands, la situation actuelle des deux Allemagnes doit demeurer la même" (33).
Le Premier Ministre turc est très ferme dans sa réponse. Pour lui : "La Turquie est membre du monde occidental et elle est décidée à remplir toutes les obligations qui en découlent" (34).
En définitive, l'ensemble du dialogue entre les deux capitales aura porté non pas tant sur le besoin de savoir si dans les conditions actuelles, il était nécessaire de concerter l'action des deux pays, mais plutôt sur quelles bases il était possible d'y parvenir. Tout aussi clair qu'en Roumanie six mois auparavant, l'appel à suivre la politique d'indépendance de la France par rapport aux hégémonies et à prendre ses distances par rapport à celles-ci, tombe à plat.
Mais, sur le plan de la coopération, Paris ne ménage pas ses efforts. Avec des moyens et des ressources limitées, de Gaulle entend offrir une aide technique, économique, militaire, capable de desserrer l'étreinte des deux grands. Dans la pensée gaullienne, c'est la finalité politique qui prime : "la coopération, c'est une politique" (35). Et personne ne doit s'attendre à recevoir pour ne rien donner en échange.
Côté turc, on affecte d'être lucide sur les possibilités françaises : "le général de Gaulle avec ses moyens limités ne peut se mesurer dans l'arène turque, ni avec le colosse américain, ni avec le géant soviétique, ni même avec la république fédérale". (36) Pour Ankara, l'aide française est considérée comme un appoint parmi d'autres, dont on essaye de tirer le maximum en ne repoussant pas de manière trop explicite les avances de partenariat politique. La France pour sa part espère rééditer le précédent iranien et établir en peu de temps avec le SECAM un réseau télévisé totalement équipé en matériel français et alimenté en projets par l'ORTF. De plus, la Turquie semble prêter attention au matériel militaire français. Mais le prix et l'impossibilité d'acquérir ce matériel avec des fonds non nationaux (OTAN) font sérieusement réfléchir. Excepté l'achat d'arme de poing et de missiles sol-sol SS12, les ventes d'armes restent modestes (37).
Cette désaffection trouve sa source dans la quasi-gratuité de l'aide germano-américaine.
Si la contribution au consortium d'aide de l'OCDE a été portée à 30 millions de dollars, cette modification ne semble pourtant pas satisfaire l'insatiable partenaire turc. Comme le rapporte l'attaché militaire français : "bien des échos concordent pour nous laisser entendre que l'on aurait aimé que ce voyage soit l'occasion pour la France de fournir une aide plus substantielle" (38).
En définitive, aucune des offres françaises de coopération (SECAM, métro d'Istanbul, matériel militaire) ne fut agrée par les Turcs.

Comment apprécier le bilan de la politique menée par Paris en direction de la Turquie de 1958 à 1969 ? Si à partir de la fin des années soixante, les convergences semblent s'opérer, elles restent à quelques exceptions près au stade des intentions, l'amitié française étant captée et présentée à la population turque, comme le faire-valoir d'une politique d'indépendance nationale.
Aussi, la France, avait-elle les moyens de faire fructifier avec Ankara ses conceptions opposées aux blocs ? Pourquoi un tel décalage entre le discours et la réalité ? Il est vrai que certains obstacles sont inhérents à l'état de la France, "puissance moyenne". De plus, de Gaulle sous estime le poids de l'intendance. L'économie française ne suit pas la percée de la diplomatie française en Turquie et reste largement devancée par la RFA et même l'Italie. Enfin, coté turc, les conceptions françaises de l'Europe de l' "Atlantique à l'Oural" ou "d'Europe européenne" sont mal comprises.
Bref, on sent davantage les Turcs admiratifs de la gestuelle et du panache du général, que d'une politique dont ils ont du mal à percevoir les tenants et les aboutissants. L'exemple de Chypre est révélateur à cet égard, les Turcs considérant la position française à leur sujet comme relevant de l'acte gratuit et désintéressé…
En dépit d'une complicité implicite, les deux pays n'ont jamais pu définir nettement un partenariat stratégique effectif. Car qui dit stratégie suppose un projet, c'est à dire une finalité jointe à une volonté, et par conséquent une intervention dans le cours des événements.
Etat des choses à mettre en relation avec l'incapacité turque malgré de très fortes velléités d'indépendance à déterminer clairement des options propres. Que le pays soit ottoman ou républicain, il reste l'otage de sa position géographique. Comme le souligne Gérard Groc : "Cette alliance si nécessaire a pourtant un coté pervers. D'abord, elle fait de la Turquie le centre d'une opposition fondamentale entre plusieurs pôles, pour lesquels seule sa situation géographique et non sa valeur nationale constitue un enjeu. Ensuite, elle se fonde sur un déséquilibre : Le pays se met, envers un allié aussi puissant que son ennemi, dans une dépendance proportionnelle à l'état de son délabrement" (39).


1) C. de Gaulle, Vers l'armée de métier, Paris, Plon, 1963, p .1.
2) C. de Gaulle, Discours et messages, (DM), Paris, Plon, 1970, p .343.
3) F.C. Erkin, Les relations turco-soviétiques et la question des détroits, Basmour Matbaasi, Ankara, 1968, pp.489-504
4)S.S. Aydemir, Menderes in drami, [Le drame de Menderes], Rengi kitapibi-Istanbul, 1979. p.154.
5) I. Soysal, "Les relations politiques turco-françaises 1921-1985", in L'Empire Ottoman, la République de Turquie et la France, Isis, Istanbul, Paris, Istanbul, Paris, 1985, p .656. 
6) MAE-73-1er avril-1957-n°244.
7) M.A.Birand, Türkiye in Avrupa macerasi 1959-1999, [L'aventure européenne de la Turquie], Dogan Kitap, Ankara, 2000,p.52.
8) MAE-66-17 octobre 1960-n°819. 
9) Op.cit.(7). p.117.
10) MAE-1892- 28 juin 1962-n° 896.
11) MAE-1892-25 juillet 1963-n°110.
12) MAE-18-Entretient Pompidou / Couve de Murville / InÔnü /16 juillet 1963. 
13) C. de Gaulle, Mémoires d'Espoir, Paris, Plon, 1970, p.181. 
14) SHAT-10T432-1 février 1963-n°103.
15) MAE-21-Papandréou/ de Gaulle-29 juin 1964.
16) MAE-21-Inönü/ de Gaulle-1er juillet 1964.
17) Op. cit .(15).
18) Idem.
19) MAE-20-Couve de Murville/ Kyriankoul.
20) Op. cit.(16). 
21) Idem.
22) DM VI. p.221.
23) C. de Gaulle, Mémoires de guerre, III, Paris, Plon, p.120.
24) DM VII. p.184.
25) MAE-2622-21avril 1966-n°517
26) SHAT-10T432-29 Février 1968-n°127
27) Yeni Gazete,14 juillet 1966
28) MAE-2621-Direction Europe-19 juin 1967
29) MAE-31- de Gaulle/ Sunay/-29 juin 1967
30) DM VII p. 343
31) Le Monde, 29 octobre 1968
32) MAE-35-de Gaulle/ Sunay/ Demirel-25 octobre 1968
33) Idem
34) Idem
35) Idem
36) Yeni gazete ,15 octobre 1968
37) SHAT-10T432-30 mars 1968-n°171
38) SHAT-1OT432-15 décembre 1968-n°542
39) G. GROC "La Turquie et l'option atlantique" in Revue du monde musulman et de la Méditerrannée, 1988 n° 4, p.183

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'Financial Art' : krach ou pas krach ?

(...) (site endommagé en 2013)
à New York, Londres et Shanghai, la valeur de l'Art Contemporain a-t-elle également chuté ?
En France le spectacle permanent de "l'Art Contemporain" triomphant ne cesse pas, au contraire de New York. La farandole des "artistes les plus chers du monde" continue à virevolter sous nos yeux ébahis : Jeef Koons a connu les prolongations à Versailles, David La Chapelle a pris le relais sous les ors et lambris du Palais de la Monnaie, Yan Pei Ming entend enterrer la Joconde salle Denon au Louvre, Richard Serra voit ses oeuvres restaurées à la Défense, Paul Fryer expose son "Christ sur sa chaise électrique" dans la cathédrale de Gap, Pierre et Gilles leur "Vierge Attention Travaux" à l'Église Saint Eustache.
François Pinault qui collectionne tous ces artistes, traverse habilement la crise en exposant sa collection partout dans les lieux prestigieux du patrimoine et dans les églises. Il la combat en acquérant pour ses oeuvres la légitimation républicaine et la sacralisation de l'Église catholique, apostolique et romaine. Les médias sont convoqués, cela ne coûte rien, l'illusion demeure.
En 2009, comme en 1990, "l'Art Contemporain" connaît la crise partout sauf en France où il est une affaire d'État. Certaines galeries qui travaillent en réseau avec le Ministère n'ont pas à s'inquiéter, elles ne fermeront pas comme à New York ou Shanghai. Les professionnels, "animateurs du marché", peuvent répéter leur discours en boucle dans les médias: "Les baisses sont normales, il y a eu un emportement du marché, la crise permet un réajustement, les valeurs les plus sûres résistent, les moins bons artistes disparaissent, etc. La situation est même meilleure qu'en 90. Tout reprendra comme avant". Qu'en est-il ?

Les dispositifs de sécurité fonctionnent encore
Il est vrai qu'à la différence de 1990, l'effondrement n'a pas été immédiat et total... A cette époque là les collectionneurs jouaient chacun pour soi, de façon individuelle et désordonnée, en empruntant aux banques pour payer à la galerie une oeuvre d'art qu'ils pensaient revendre quelques mois plus tard, sa valeur ayant doublé. C'était le grand jeu... Hélas, la crise arrivant, ils ont été obligés de vendre immédiatement pour rembourser les banques.
Quand le marché reprend quelques années après, ce souvenir cuisant est dans toutes les mémoires. Cette fois-ci il est hors de question de collectionner sans assurer ses arrières en entrant dans un réseau solidaire, où la règle est d'être propriétaire de l'oeuvre et de ne pas en disposer sans obéir à une stratégie commune. "L'Art Contemporain" devient alors un produit financier sécurisé, un produit dérivé en quelque sorte. La méthode de fabrication de la valeur en réseau a alors évolué passant d'un système horizontal "d'entente" à un système vertical de "trust". Les réseaux sont dominés par de grands collectionneurs qui possèdent maisons de vente, médias, fondations, galeries etc. Il devient possible ainsi de gérer les crises... et même de les utiliser à profit, ce qui s'est produit par exemple en 2002, lors de l'explosion de la bulle Internet. Pourquoi n'en serait-il pas de même aujourd'hui ?

Gérer la crise c'est d'abord maitriser la "com"
Les effets de "com" sont importants aujourd'hui et rares sont ceux qui savent que le spectacle de la réalité, et la réalité, divergent. Être informé est un privilège qui exige connaissances, temps, travail et curiosité... Pour illustrer ce décalage, citons pour l'exemple un évènement parisien récent, très médiatisé, destiné à valoriser les cotes des "artistes les plus chers du monde". Il s'agit d'une "Vente de Charité" au profit d'une oeuvre contre le cancer, ayant eu lieu le 17 mars 2009 chez Christie's, avenue Matignon. Cette initiative intervient après la prestigieuses vente "Saint Laurent-Berger" d'art ancien et moderne qui a fait penser que l'art en France, n'est pas affecté par la crise et constitue une valeur refuge idéale. Un transfert d'image est donc possible quelques semaines avant les ventes redoutées d'Art Contemporain à New York au mois de mai.
François Pinault, l'initiateur, prend la précaution de demander aux artistes de sa collection de "donner" une oeuvre afin que l'on ne puisse pas dire que des collectionneurs s'en débarrassent. Toute la presse annonça l'évènement caritatif et la soirée chez Christie's brilla par l'affluence des "people" dont les magazines ont commenté robes, costumes et accessoires en citant leurs marques prestigieuses. Malheureusement, les portefeuilles restèrent clos et il y eut peu ou pas de compte-rendu de la vente elle-même. Catalogue, estimations et résultats sont néanmoins accessibles chez Christie's. Il en ressort une baisse de 20% à 60% par rapport aux estimations basses... De très rares oeuvres étant vendues un peu au dessus...

Où se situe la valeur incompressible du "Financial Art" ?
L'AC (1) a perdu probablement moins que les produits dérivés. Une baisse moyenne, supérieure ou égale, à 40 % ? François Derivery dans un article (2) approfondi résume la situation: "Aujourd'hui la valeur de ce produit artistique spéculatif est indexé sur le collectionneur, lui-même médiatique. Les très grands collectionneurs, uniques producteurs de la valeur artistique, ne peuvent de fait ni perdre ni se tromper. Tant qu'ils ne vendent pas la valeur est conservée. Les oeuvres deviennent des "capitaux non productifs"... qu'ils peuvent faire circuler entre eux pour produire de temps à autre une cote en toute sécurité.
Mais qu'en est-il de l'avenir plus lointain, sachant que ni le marché financier ni le marché de l'AC n'ont encore touché le fond ? Contrairement à l'art ancien ou moderne dont la valeur s'estime à la qualité intrinsèque de l'oeuvre, la valeur du "Financial Art", essentiellement conceptuelle et indexée sur le collectionneur, n'est ni esthétique ni matérielle et ressemble beaucoup aux produits dérivés. La question se pose alors : quelle pourrait être la valeur au dessous de laquelle le "Financial Art" ne pourrait descendre ? On cherche quelque chose qui ressemblerait au "ratio bancaire", ces réserves et fonds propres, exigés par la loi, de 8% à 12% des montants des crédits accordés par la banque, contrepartie de leurs prêts. Pour l'Art Contemporain une valeur analogue est pensable car les grands collectionneurs, maîtres des musées et des institutions, jouent en quelque sorte le rôle de la banque.

La France conservatoire mondial du "Financial Art"
Mais comme pour les produits dérivés, la seule solution trouvée jusqu'à présent à la crise est l'intervention de l'État. Or en France l'art est une entreprise publique. Tous les yeux se tournent donc vers elle. A juste titre ! Car elle joue un rôle majeur dans la conservation de la valeur de l'AC. L'Etat français dispose d'un corps dit "scientifique" d'"inspecteurs de la création", doués d'infaillibilité. Depuis trente ans, il achète avec l'argent public les oeuvres d'artistes vivant et travaillant à New York, dans une proportion (d'après moi) de 60% de son budget.
Ces oeuvres, l'essentiel du "Financial Art", sont sanctuarisées et surajoutées de façon pérenne aux collections prestigieuses et inaliénables d'art ancien et moderne. La loi interdit ici aux Institutions de revendre ces acquisitions, ce qui n'est pas le cas ailleurs. On peut prévoir alors sans mal qu'à l'avenir, les Américains et le monde entier viendront visiter en France, en même temps que le grand patrimoine, les "saintes reliques" du "Financial Art", les musées privés américains ne pouvant plus les exposer ou même les conserver, étant donné leurs graves difficultés et leur obligation de rentabilité. Ainsi on revient à cette valeur incompressible évoquée plus haut. Grâce à la légitimation établie par la Finance, la République et l'Église, la France est désormais le lieu de la transformation de la valeur financière, historiquement enregistrée sur le marché, en icône de ce fait révolu. L'objet a acquis, grâce à la garantie de l'Etat, une valeur irréductible, symbolique et sacrée, un peu comme la sandale perdue par Marie Antoinette avant d'enjamber la guillotine ou la petite culotte de Madona. A combien s'établira cette valeur en termes de cote ? Celle des fonds russes avant Eltsine ?

Paru dans les Echos, 25 mai 2009

(1) AC : acronyme de art contemporain, conçu par Christine Sourgins dans Les Mirages de l'Art contemporain afin de mieux percevoir qu'il ne signifie pas tout l'art d'aujourd'hui mais sa partie idéologique, conceptuelle et financière.
(2) Artension, avril-mai 2009, n°47, et sur Internet

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A l'approche du Tour de France, on peut comparer l'euro à un peloton qui voudrait escalader le Tourmalet en imposant à chaque coureur le même braquet. Il est clair que le peloton ne pourrait dans ce cas rester groupé indéfiniment.
Une monnaie est à un peuple ce que le braquet est à un coureur. En fonction de sa constitution physique, un coureur réalisera ses meilleures performances avec un petit braquet, là où un autre ira à la même vitesse mais avec un gros braquet. Cela n'a rien de déshonorant pour le premier qui peut même arriver avant l'autre au sommet.
Du fait de sa structure économique, de sa sociologie, de son histoire, chaque société a ainsi son taux d'inflation "naturel" (et donc une monnaie plus ou moins forte) et, s'il s'en éloigne, son économie en pâtit.

La France n'a nullement à rougir sur ce plan là : le comportement du franc sur la longue période est à peu près le même que celui du dollar. En 1958, 1$ = 5 F ; aujourd'hui, en traduisant l'euro en franc, 1 $ = toujours 5 F. De même la livre.
La lire et la peseta ont eu un comportement un peu moins bon depuis 50 ans mais elles appartiennent à la même famille.

Seul le mark a eu, au cours du demi-siècle écoulé, une évolution aberrante (au sens statistique) en se réévaluant d'un facteur 3,5 par rapport au franc, à la livre et au dollar. Ce comportement atypique résulte d'un "traumatisme de la petite enfance" qui a touché la société allemande : les crises d'inflation galopante de 1923 et 1947, des crises nous n'avons pas connues en France, au moins depuis la Révolution. Il est également fondé sur le fait que l'Allemagne est en monopole sur un certain nombre de biens qu'elle exporte, comme les machines-outils, et a donc intérêt à les vendre cher, lors que les autres pays, plus exposés à la concurrence mondiale ont intérêt à vendre bon marché. Quand la Chine saura faire les mêmes machines qu'elle, l'Allemagne tombera de haut !

L'Allemagne était si viscéralement attachée au mark que François Mitterrand n'a obtenu son ralliement au projet français de l'euro qu'à condition que l'euro ne soit rien d'autre que le mark repeint. Nos inspecteurs des finances, qui peuvent finir premiers de l'ENA sans jamais avoir étudié l'économie, Trichet en tête, avaient trouvé cela très bien : pour eux la stabilité monétaire est l'alpha et l'oméga de la bonne gestion macroéconomique. F. Mitterrand qui, lui aussi, ignorait l'économie, avait cru arrimer ainsi l'Allemagne à la France alors que c'est le contraire qui s'est passé.
La France aurait pu se rattraper en obtenant au départ un bon avantage comparatif en entrant dans l'euro avec un franc dévalué. La vanité française aidant, nous avons fait le contraire et sommes entrés avec un taux favorable au franc et donc défavorable à l'économie française.

Le résultat ne s'est pas fait attendre : la croissance française qui avait toujours été supérieure à la moyenne européenne jusque là, est devenue inférieure à cette moyenne depuis notre entrée dans l'euro (et même dès 1993, début de la politique du franc fort, exercice préparatoire à l'euro).

Compte tenu de ces données, tous les prix Nobel d'économie avaient annoncé alors que l'euro ne tiendrait pas la distance.
La théorie des "zones monétaires optimales" prévoit en effet que pour qu'un espace géographique partage la même monnaie, il faut qu'il y ait dans cet espace une certaine homogénéité de comportement - ou bien des transferts massifs d'une région l'autre comme il y en a eu par exemple de l'Allemagne de l'Ouest vers l'Allemagne de l'Est. Aucune de ces conditions n'est réalisée en Europe.
Quand se produira la rupture de l'euro et à l'initiative de qui ?

Tant que leur notation ne s'est pas trop dégradée, les pays inflationnistes (les pays méditerranéens et aujourd'hui la France) n'ont pas intérêt à rompre : certes leur balance du commerce se dégrade à grande vitesse mais ils peuvent régler leur déficit en euros, de même que les Américains règlent le leur en dollars.
Le seul pays qui aurait intérêt à sortir vite de l'euro est l'Allemagne puisqu'elle porte le poids des déficits des autres. Dans ce cas, l'euro ne disparaîtrait pas ; il redeviendrait ce qu'il était au départ : le mark.
Pour reprendre une comparaison montagnarde, grâce à l'euro les différents pays sont au rappel. Les moins doués risquent de décrocher mais le premier de cordée peut être aussi tenté de couper la corde avant d'être entraîné par les autres dans le vide (un vide tout relatif puisqu'il ne s'agirait que d'une spirale inflationniste).

Mais l'euro fut dès le départ une création politique. Il le reste. C'est pourquoi, pour des raisons politiques, l'euro bénéficiera sans doute d'un acharnement thérapeutique qui le fera durer plus longtemps que ce que le voudrait la raison économique.
Le choc décisif sera, non point la chute du dollar, encore très hypothétique, mais la relance d'une inflation forte qui suivra vraisemblablement le début de la reprise - en raison de l'expansion de la masse monétaire qu'entraînent un peu partout les plans de relance.

La disparition de l'euro posera beaucoup de problèmes : en quelle monnaie l'Etat français remboursera-t-il les dettes contractées sur le marché international ? Dans l'immédiat, le niveau de vie des Français en prendrait un coup par le renchérissement des produits importés et la nécessité de rééquilibrer notre balance des paiements ; le franc rétabli (ou l'euro français comme on voudra) sera plus exposé à la spéculation internationale. Mais ce serait aussi une épreuve de vérité pour obliger la France à prendre en mains son seul véritable problème : la désindustrialisation.
En cas de rupture de l'euro, le traumatisme politique serait considérable. On peut se demander combien de temps l'édifice communautaire lui survivrait.

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au lendemain du Traité de Versailles.
On peut constater avec moi que cet anniversaire n'a donné lieu à aucune grande cérémonie. Cela était judicieux car le Traité de Versailles a été un des traités les plus catastrophiques de notre histoire.

Au nom d'une idéologie droits-de-l'hommiste imposée par le Président Wilson, digne père spirituel du Président Bush, avec la complicité de Clémenceau, de Lloyd George, de l'Italien Orlando, on a dépecé l'Europe et le Moyen-Orient entre d'innombrables mini-Etats artificiels.
On a humilié le Reich et on a cherché à le ruiner. Tout ceci conduisant à la terrible période de 1925 à 1989 marqué par les totalitarismes fascistes, rouge en URSS, brun en Allemagne, et la Shoah.

Dans le cas de la France, le traité est plus catastrophique encore.
En 1914, la France est une grande puissance, riche, soutenue par deux alliés puissants, la Russie et la Grande Bretagne.
En 1919, la France apparaît comme le vainqueur et semble demeurer une grande puissance. En réalité, la France est désormais un Etat pauvre qui a perdu 1 500 000 hommes, qui par malheur ne saura pas rebondir. Elle sera incapable du fait du malthusianisme traditionnel qui règne dans l'Etat aussi bien que chez les entrepreneurs de reconstruire une économie ravagée par la guerre. Elle ne saura même pas tirer parti de son industrie de guerre (automobile, aéronautique, chimie).
De surcroît, elle n'a plus d'alliés : la Russie est bolchevique, la Grande Bretagne est redevenue un adversaire, les Etats-Unis inspirent avec Moscou la naissance des nationalismes dans nos territoires d'outre-mer, l'Allemagne nous hait.

A bien des égards, 1919 accélère fortement le déclin français qui a débuté avec la III ème République.

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L'âme du lien social

(...) (site endommagé en 2013)
s'inscrit dans la généalogie des grands textes pontificaux traitant de la question sociale,et notamment de Populorum Progressio, de Paul VI (1967).
Comme on sait, la pensée sociale de l'Église est tout sauf idéologique : elle s'appuie sur le réel et, en ce sens, elle cherche constamment des équilibres autant qu'elle affirme des principes.
C'est pourquoi chaque texte n'est pas seulement issu de l'Église, mais fils de son temps: il insiste davantage sur ce qui manque à son époque. L'Église appuie la nécessité de la protection étatique au XIXe siècle : pourtant, elle n'est pas socialiste, mais cette protection fait alors gravement défaut. Insiste-t-elle sur la liberté au début du XXe siècle? Elle n'est pourtant pas libertaire : mais elle voit se profiler les totalitarismes. C'est pourquoi il n'est pas innocent que l'encyclique présente soit tout entière tournée vers l'idée de vérité. Il ne s'agit pas ici de la vérité considérée d'un point de vue dogmatique, ni des vérités éternelles : cette encyclique est consacrée à la société, à la terre, à notre vie quotidienne. Il s'agit de la vérité comme accord avec le réel, de l'esprit de vérité comme reconnaissance de l'expérience.

Se saisissant des questions posées par la crise économique, par la dette, par la pauvreté, par les inégalités croissantes, Benoît XVI nous propose à première vue des réponses que la plupart de nos contemporains accepteraient avec enthousiasme. Favoriser les solidarités, accepter l'autre avec ses différences, rompre avec la consommation excessive : voilà un discours très conforme. Et pourtant non. Le discours bien rôdé des droits de l'homme valorise la justice, la solidarité, l'égalité. Mais il s'agit trop souvent d'une justice sans amour, d'une solidarité anonyme, d'une égalité mathématique qui ignore les réalités. Le pape regrette que le discours des droits de l'homme soit délesté d'amour et de vérité, les deux marchant de conserve. Faire passer l'homme en premier ne signifie pas mettre en place un partage accompli par la technique et mené par des instances. Mais privilégier une atmosphère de charité. Un partage accompli au nom d'une idéologie,ou imposé par des institutions judicieuses, entraîne le mépris ou l'indifférence et n'a de conséquences que matérielles, ce qui n'est pas rien, mais ce qui n'est pas tout. Seule la charité permet d'empêcher que le partage ne suscite la séparation entre la caste de ceux qui donnent et la caste de ceux qui reçoivent, de plus en plus écartés les uns des autres,privés de regards sinon sur eux-mêmes. Une justice sans charité est un rapt de la justice. Et la vérité ? C'est elle qui manque le plus. Les bons apôtres de notre époque ont souvent dépassé le stade de la solidarité anonyme, ils savent que ce sont les idéologues qui reculent devant le face-à-face avec "l'autre". Ils parlent beaucoup d'amour. Mais comme cet amour est mièvre, béat, sans discernement ! Il s'agit plutôt d'une émotion débordante, prête à s'étaler au premier coup de sifflet de l'opinion dominante, et finalement déraisonnable, privée de la moindre prudence. L'esprit de vérité permet de ne pas confondre la charité avec les bons sentiments. Cela ne se peut qu'en regardant la réalité avec humilité, et en la prenant en compte. Par exemple : les pays pauvres ne sont pas forcément victimes des boucs émissaires que nous brandissons en toute occasion (l'Occident, les anciens colonisateurs, les banquiers), mais parfois aussi, de leurs propres structures, inadaptées. Ou encore : l'inefficacité du partage provient trop souvent de l'hypocrite système des organisations humanitaires, qui nourrissent essentiellement leurs propres salariés, renversement des finalités dont on parle bien peu.
La recherche de la vérité dans la pensée et dans l'action sociale signifie,plus loin,une quête anthropologique. Quelle est cette époque qui prétend sans cesse "placer l'homme au centre" sans vouloir le connaître ? Ne faut-il pas admettre que les humains sont corps et âmes, et par là ont des besoins spirituels autant que matériels ? Si la justice des droits de l'homme délaisse l'amour et la vérité, ne réduit-elle pas le bonheur au bien-être, l'homme à un ventre et à un sexe? Caritas in Veritate ne se saisit pas des questions sociales pour apporter des réponses nouvelles. Elle se saisit des réponses contemporaines pour montrer leur insuffisance: provenant du christianisme, elles en ont gardé la forme en effaçant l'âme. Ainsi, dénaturant tout, bonne conscience sans conscience. Il n'y a rien de plus dangereux. L'âme qu'il faut restaurer, c'est la charité dans la vérité.

Paru dans Valeurs actuelles, 16 juillet 2009
La Charité dans la Vérité, de Benoît XVI, éditions Téqui / Saint Paul, 192 pages, 6,50.

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L'élément le plus clair des élections du 7 juin est que près des deux tiers des Européens n'ont pas voté. Ils ne sont pas allés aux urnes parce qu'ils n'ont pas vu l'intérêt de ce scrutin. Il est vrai que voter pour une institution sans pouvoir réel n'a guère de sens. Le parlement ne joue qu'un rôle secondaire dans le processus européen de codécision. Il a un pouvoir d'amendement aux textes proposés par la Commission, il n'a aucun pouvoir réel de proposition ; lorsqu'il a un pouvoir, tel celui de sanctionner la Commission, il ne l'utilise pas.
Cette campagne a souligné, en France, en Espagne ou en Italie, les ignorances profondes de la plupart des candidats en droit européen. On a longuement opposé la situation actuelle de l'Europe à celle des années 1950 en faisant l'éloge du Traité de Rome : or l'article 3 de ce traité prévoit expressément l'abolition entre les États membres des obstacles à la libre circulation des personnes des services et des capitaux (alinéa C) ; l'alinéa F prévoit, lui, "l'établissement d'un régime assurant que la concurrence n'est pas faussée dans le marché commun".
Surtout ce que nul n'a dit, c'est que les notions de libre circulation et de concurrence se sont peu à peu élargies sous la pression de l'Institution qui, seule, dispose d'un pouvoir considérable et dont personne ne parle, la Cour de Justice des Communautés européennes (CJCE). Depuis 1960, elle lutte pour le renforcement du pouvoir communautaire au détriment des États (tel l'arrêt Costa de 1964 proclamant la supériorité du droit communautaire sur les droits nationaux), puis après le traité de Maastricht de 1992, luttant pied à pied contre le principe de subsidiarité. Comme l'idéologie n'a cessé de se développer, libre circulation et concurrence ont pris une forte ampleur.
La mondialisation et la crise actuelle auraient dû conduire la Commission à proposer et à agir. Prenons le cas de l'immigration clandestine : la Commission a laissé faire les États. Ainsi, les plus laxistes ont vu apparaître une poussée de droite extrême : Suède, Danemark, Grande-Bretagne, Pays-Bas. La France, qui est plus ferme malgré les bonnes âmes "droits de l'hommistes", voit au contraire le FN perdre près de la moitié de son électorat. Or l'immigration clandestine est un problème européen du seul fait de la liberté de circulation.
Au fond, on n'a pas voté car on ne voit que les défauts de la politique communautaire ou son immobilisme. Cela est renforcé par la place que tient la volonté de consensus dans la vie du parlement. Depuis 1979, dans ce parlement élu pour cinq ans, le président change à mi-mandat - 2 ans et demi de présidence PSE, 2 ans et demi de présidence PPE. Cette volonté consensuelle conduit à des compromis sans gloire passés entre les deux "grands" du Parlement avec autant de succès que les majorités de coalition.
Quelle est la légitimité de ce parlement, quand 60 % des électeurs s'abstiennent ? Elle est à peu près nulle car bien peu d'électeurs se retrouvent dans leurs députés. La situation antérieure à 1979 d'un parlement désigné par les Chambres de chaque État membre créait une Assemblée bien plus légitime que l'actuel Parlement. Le seul moyen de donner au Parlement une réelle représentativité, une réelle légitimité, c'est d'accoler à l'actuel Parlement une deuxième Chambre, un Sénat, désigné par les Parlements nationaux.
En réalité, les Européens ne sont pas contre l'Union européenne, les souverainistes sont environ 15 % de l'électorat, mais ils attendent une autre politique : les Européens savent parfaitement que la France seule, la Grande-Bretagne seule, l'Allemagne seule ne peuvent pas grand-chose face aux géants que sont la Chine, l'Inde, les États-Unis et même le Japon, le Brésil et la Russie. La politique agricole commune a réussi, mais il n'y a ni politique industrielle commune, ni politique européenne de la recherche ni politique sociale commune. Tout cela est dû largement à une politique d'élargissement menée en dépit du bon sens. Mettre dans la même Union des États très développés (les Quinze de 1995) et des États "sous-développés" (les 10 de 2004 et les deux de 2007) était une aberration. Il y a une politique monétaire conduite par une Banque centrale européenne qui met en oeuvre une politique strictement monétariste, conformément - il est vrai - à la mission que lui a confiée le traité de Maastricht.
Le résultat, c'est que tout un chacun sait que très vraisemblablement, la reprise américaine va être plus rapide et plus forte que celle de l'Europe. Il est vrai que les États-Unis ont investi dans leur plan de relance 4 fois plus de fonds que l'Europe. L'eurogroupe freine d'ailleurs certaines politiques de relance au nom d'un pacte de stabilité, concevable en temps normal, ridicule en temps de crise.
Enfin, les électeurs européens ne sont pas allés voter car ils ont l'impression que la politique européenne est trop liée à Washington, ce qui est parfois judicieux, parfois aussi contraire à nos intérêts. Depuis 1985, on a parlé d'une politique européenne de défense commune : elle n'existe pas et n'existera pas tant que les budgets militaires des 27 ne seront pas sérieusement revus à la hausse. Construire avions, blindé, porte-avions pourrait être une façon judicieuse de participer à la relance.

En réalité, ce qui manque à l'Europe, c'est une direction ayant - à l'image de l'empire des Habsbourg - des compétences très fortes en matière de diplomatie, de défense, de macro-économie en laissant, en vertu même du principe de subsidiarité, une très large liberté d'action aux États membres. En certains domaines, un canton suisse est plus indépendant que la France.
Paru dans La Nef, n° 206, juillet-Août 2009

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À partir d'une fausse prémisse, on arrive toujours à une fausse conclusion. Ainsi, lorsqu'on considère que le régime iranien est une démocratie islamique parfaitement respectable, l'on déduit que la crise qui vient de secouer ce pays n'est pas structurelle mais conjoncturelle, qu'elle n'est pas profondément idéologique mais vaguement politique, que les événements sanglants qui se déroulent en Iran ne traduisent pas un rejet du système théocratique mais tout simplement un dysfonctionnement du dispositif électoral qui serait au demeurant tout à fait démocratique. Les troubles en Iran n'auraient par conséquent rien d'exceptionnel : deux candidats à la présidence, l'un "réformateur", Mir Hossein Moussavi, l'autre "ultraconservateur", Ahmadinejad, se disputent démocratiquement le pouvoir. C'est une scène ordinaire de la vie démocratique iranienne. C'est cette normalisation d'un régime autocratique et anachronique qu'il faut d'abord infirmer. C'est cette banalisation et subversion de l'idéal démocratique qu'il faut dénoncer. Pire qu'un despotisme "ordinaire", le régime iranien est théocratique dans son essence et totalitaire dans son existence. Il est théocratique depuis la confiscation de la révolution par Khomeyni en 1979 et l'instauration du Wilayat al-Fakih (règne du guide suprême), une doctrine politico-ésotérique basée sur la fusion inextricable de l'auctoritas et du potestas et qui procède de la dogmatique la plus éculée du chiisme duodécimain et millénariste. Dans ce totalitarisme vert, l'autorité religieuse et le pouvoir politique reviennent entièrement au représentant de Dieu sur terre : le guide suprême, dont la sainteté n'a d'égale que l'infaillibilité.
Les Iraniens, tombés sous le joug des théocrates par un caprice de l'histoire, mènent aujourd'hui le même combat contre une oligarchie cléricale honnie par une société qui ne croit plus au mythe de la "cité parfaite et vertueuse" jadis et naguère promise par le tombeur du chah et qui découvre, grâce aux technologies nouvelles de communication, l'écart abyssal entre le monde réel à l'aube de ce XXIe siècle et l'univers orwellien dans lequel la cléricature entend la maintenir. Les manifestations qui ont désarçonné les mollahs par leur témérité, ouvrent un nouveau chapitre dans l'histoire de ce peuple. Par-delà l'explosion sociale qu'une manoeuvre électoraliste a provoquée, ces événements traduisent deux lames de fond aussi profondes que durables : un désenchantement politique et une désacralisation du régime que le guide suprême a exaspéré en donnant l'ordre à sa milice (les bassidjis) de réprimer les contestataires. Défiance exceptionnelle et lourde de conséquences, ces
derniers ont défilé à Téhéran aux slogans inédits de "mort à Khamenei". La non-soumission aux oukases du Torquemada chiite est un symptôme inquiétant pour la caste cléricale, qui se réfugie dans la répression, l'intimidation et la diversion en agitant l'épouvantail du complot étranger. Et pour cause, c'est la légitimité même du sacro-saint Wilayat al-Fakih qui est désormais ébranlée ?
Quoi qu'il en soit, l'antagonisme entre deux prétendants à la présidence, l'un qu'on dit "progressiste" et "réformateur", et qui est néanmoins un pur produit de la nomenclature théocratique : Mir Hossein Moussavi a été, en effet, pendant huit ans premier ministre à l'époque où Khamenei était président et l'ayatollah Khomeyni guide suprême ; l'autre, Ahmadinejad, un illuminé qui a fait du chantage au nucléaire, du pourrissement de la situation irakienne, du choc des civilisations et du négationnisme, l'axe central de sa politique étrangère, cet antagonisme clanique n'est qu'un épiphénomène devant l'antagonisme structurel entre un peuple déterminé à recouvrer sa liberté et un pouvoir conscient que la moindre ouverture provoquera l'écroulement de l'édifice totalitaire. Les "réformateurs" et à leur tête Rafsandjani, ne militent pas pour abolir un régime auquel ils sont résolument attachés. Bien au contraire, ils manoeuvrent pour assurer le changement politique dans la continuité idéologique, se contentant d'améliorer l'image d'un État terni par les discours messianistes et jusqu'au-boutistes d'Ahmadinejad. Le rapport conflictuel entre société civile et pouvoir théocratique ira se radicalisant jusqu'au moment paroxystique qui provoquera la chute du régime.
C'est que les Iraniens savent qu'une théocratie ne se réforme point, mais se jette dans la poubelle de l'histoire. Ils savent aussi que l'émancipation sera dure à obtenir et que dans cette lutte décisive, le soutien du monde libre sera déterminant. De même que l'instauration de ce régime en 1979 a galvanisé les mouvements islamistes partout dans le monde arabe, sa chute contribuera à la décrue de cette idéologie qui, partout où elle est passée, n'a laissé derrière elle que ruine et désolation.

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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