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L'égalité des conditions est une belle chose : que le système éducatif permette à chacun de s'élever selon ses mérites, même s'il vit dans un environnement familial et social décourageant. On en a tiré la conclusion (pensée linéaire) que tous doivent recevoir en fin de compte les mêmes diplômes : pas de classes de niveaux, le bac pour 80% des élèves, l'entrée à l'université pour tous. Et dès qu'on parle de sélection, les banderoles se préparent déjà : le ministre, fusible du chaos, peut faire ses bagages.

Dès lors une masse d'élèves parviennent au bac confondant le nom et l'adjectif, et prenant le Pirée pour un homme. Une masse d'étudiants terminent leurs études supérieures sans avoir lu sérieusement un seul livre classique. Au bout du compte, au moment d'entrer dans le monde professionnel, c'est la vie qui sélectionne, et violemment, laissant des victimes ahuries et frustrées. Quant au 20% qui ont raté le bac, ils se considèrent (à tort) comme des crétins définitifs : une livraison d'enfants pour le malheur.
Mais la réalité est encore plus tordue que cela. Car la sélection existe bien dans les grandes écoles. Et là, personne ne la fustige. C'est que nos idéologues ne veulent pas subir eux-mêmes les aberrations de leur système. L'égalitarisme est fait pour les enfants des autres, qui servent de chair à canon à la bien-pensance. Les classes de niveaux sont instaurées en catimini, et sous des appellations hermétiques, pour les fils de l'élite sermonneuse. Quelques lycées de haut vol instruisent les esprits de la nomenklatura, avec discrétion, et mépris de la carte scolaire que par ailleurs les mêmes louent avec emphase. Ainsi, on prône l'égalitarisme, parce qu'on ne peut pas se dédire. Mais enfin, il faut bien que nos enfants appartiennent à l'élite vraie, celle qui passe par une sélection.
Quand l'idéologie régnante cessera t-elle de détruire les jeunes coeurs pour se donner le sentiment d'avoir encore raison ? La majorité des enfants de France sont les otages malchanceux d'une poignée d'idéologues attardés, qui, autrefois stupides, aujourd'hui sont devenus cyniques.

Paru dans Le Figaro Magazine, 21 novembre 2009

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Les parents d'un soldat français mort au combat en Afghanistan portent plainte contre l'armée. Ils estiment que leur fils a été abusivement exposé par sa hiérarchie et exigent réparation. On comprend leur douleur, on peut comprendre leur colère. Il est fort possible que leur fils ait été victime de l'incurie d'un gradé : il y a des précédents, hélas, en nombre presque illimité. C'est le principe même de la plainte qui paraît contestable et à terme dangereux. Un soldat professionnel accepte par définition de risquer sa vie et d'obéir à ses chefs, quelque jugement qu'il puisse porter en son for sur leurs ordres.
L'air du temps incite à la judiciarisation tous azimuts, elle harcèle les médecins ; les sportifs et les enseignants sont dans sa ligne de mire. En avalisant cette démarche, la justice créerait un précédent fâcheux pour nos forces armées. Elles sont engagées en Afghanistan, auprès de nos alliés, dans une aventure difficile. On peut contester l'opportunité de leur présence et militer pour leur retrait. Mais le "risque zéro" n'existe que dans la sphère des abstractions idéales : toutes les guerres font couler le sang, et toute initiative sur un champ de bataille est hasardeuse. Avec le recul, certaines nous paraissent inconséquentes, d'autres complètement absurdes. À la guerre, on meurt toujours bêtement. C'est l'honneur de nos démocraties d'exposer les vies de leurs soldats aussi parcimonieusement que possible. Les talibans n'ont pas ces scrupules. En revanche, ils manipulent volontiers les nôtres, sachant combien les opinions publiques occidentales sont faciles à ébranler. À cet égard, la recevabilité de la plainte en question serait pour eux une aubaine.

Paru dans Valeurs actuelles, 19 novembre 2009

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Je suis sidéré par les réflexions de certains sur l'identité nationale : pour eux, il faut mettre en avant l'identité républicaine ; pourquoi pas ? Cette identité républicaine se constitue à partir des années 1840 : elle est anticléricale et nationale, peut-être même nationaliste. Elle défend un ordre moral laïc qui n'est pas moins rigoureux que celui de la République des Ducs. Elle promulgue des lois dures, telles celles du 8 août 1893 ou du 10 août 1932 sur "le séjour des étrangers en France" et "la protection du travail national" ou encore interdisant la mendicité ou encore sur la francisation des noms et prénoms des naturalisés, ou encore sur les prénoms autorisés.

 La IIIème République, c'est aussi la politique de colonisation dont le but est d'apporter la civilisation à des peuples sous-développés (J. Ferry);
La IIIème République, c'est encore la politique de la canonnière louée par tous les partis d'alors ;
La IIIème République, c'est également refuser le droit de vote aux femmes ou encore l'intolérance fondée sur un laïcisme forcené.
Ne l'oublions pas : l'identité républicaine est assimilationniste …
 

 

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(...) (site endommagé en 2013)
aggravé lors des dernières élections européennes par les fatales divisions du camp des patriotes (un mot que nous préférons à celui de souverainistes), mais aussi l'amitié qui me lie aux deux contradicteurs, m'ont amené à différer le commentaire que je voulais faire de l'article de Bernard Seillier paru dans La Nef de mai 2009 sur la notion de souveraineté en réponse à un article de Paul-Marie Coûteaux.
Je partage l'avis de Bernard Seillier sur beaucoup de points, en particulier l'idée que l'Europe est notre espace commun et que le légitime souci de la souveraineté nationale ne saurait faire de nous des europhobes ou nous détourner du souci de promouvoir par les moyens adaptés une Europe prospère et unie, forte et libre, ce qui ne veut naturellement pas dire supranationale. Ce fut d'ailleurs là un des grands messages laissés par celui que l'archiduc Otto de Habsbourg a qualifié comme un des pères de l'Europe, Charles de Gaulle.
Il est certain aussi que les gouvernements, quels qu'ils soient, ne sont pas par-delà le bien et le mal, ne se situent pas au-dessus de la loi morale et qu'ils doivent soumettre l'exercice de leur pouvoir à une règle qui les transcende, à commencer par le souci du bien commun et du droit naturel. Paul-Marie Coûteaux a-t-il d'ailleurs dit autre chose ? Je n'ai pour ma part jamais compris que le souverainisme, trop souvent caricaturé, soit autre chose que l'attachement à la souveraineté nationale. Or celle-ci n'est ni "illusoire" ni "hérétique".

Ni illusoire
Illusoire ? Hannah Arendt a montré que tous ceux qui ont au XXe siècle tenté de supprimer les libertés pour les broyer dans les machines totalitaires, ont commencé par en nier l'existence philosophique. L'homme, disaient-ils, n'est que le produit de sa classe sociale ou de sa race, sa liberté n'est qu’illusion. Je me souviens d'avoir un jour rencontré un vieux maréchaliste qui disait à la cantonade qu'aucun Etat n'était vraiment libre, ce qui tendait à excuser le régime qu'il voulait défendre - et dans la foulée, la construction européenne. Je lui demandai : "Vous dites que les Etats ne sont pas libres. Et les individus le sont-ils ?" - "Pas davantage" me fut-il répondu ? Si on nie la liberté des communautés, comment reconnaître celle des individus ? Je suis sûr que cette philosophie holiste n'est pas celle de Bernard Seillier.
Bien entendu les gouvernements concluent des pactes qui les lient. Mais ils ne les concluent pas comme les individus. Aucune autorité ne vient au-dessus d'eux, en leur lieu et place, juger de la manière dont ils respectent ces pactes, ni leur en imposer par la force le respect. Ces pactes, ils les honorent comme ils peuvent, rebus sic stantibus selon la formule du droit international, et sans jamais perdre de vue les intérêts de leur peuple ; si ceux-ci leur commandent un jour de les dénoncer, ils doivent être en mesure de le faire.
Pour cela, celui qui est responsable d'une nation doit garder les mains libres. Le Père Gaston Fessard, le théologien de la Résistance, a montré comment la notion de "prince esclave" (prince signifiant toute forme de gouvernement, individuel ou collégial) était une contradiction en soi. Car si le prince est lié de quelque manière à une autorité supérieure à la sienne, qu'elle soit interne ou externe, fut-elle cléricale, il ne saurait être disponible à 100 % à ce qui est sa seule mission : le bien matériel et spirituel de son peuple. Il sera conduit à obéir à d'autres contraintes et son action ne saurait dès lors être la même que s'il était libre. C'est ce qui fonda les Capétiens à affirmer que "le roi de France est empereur en son royaume". Cette exigence d'indépendance à l'égard d'intérêts particuliers ou étrangers, vaut aussi vis-à-vis de toute considération idéologique. Un gouvernement, quel qu'il soit n'a pas pour finalité de réaliser un "grand oeuvre", une grande mission : construire le socialisme, faire l'Europe, étendre le libre-échange sur la terre. Il ne doit avoir en vue que les intérêts de son peuple. La souveraineté a donc une signification.
On prétendra limiter la souveraineté des Etats par le principe de subsidiarité, instaurant ainsi une sorte de grandiose hiérarchie des pouvoirs allant de l'ONU à la cellule familiale. Même si Bernard Seillier reconnait que l'Etat tient dans cette hiérarchie "une place particulière", il faut aller plus loin. Seul l'Etat, dit saint Thomas d'Aquin, est une "société parfaite", ce qui veut dire pouvant être dans les cas limites auto-suffisant. Le principe de subsidiarité n'oblige donc les gouvernants qu'à l'égard des autorités de rang inférieur et il se confond dès lors avec le respect des droits des individus mais aussi des collectivités propre à tout Etat soucieux de justice. Et comme l'a montré John Laughland, ce n'est pas la philosophie politique qui détermine ces droits, c'est l'histoire particulière de chaque peuple.

Ni hérétique
La théorie de la souveraineté nationale n'est pas non plus hérétique. Pour affirmer cela, il eut fallu se référer à quelque texte. On ne voit pas lequel. Richelieu, cardinal de l'Eglise romaine, si soucieux de rectitude doctrinale, aurait-il été hérétique ?
La souveraineté appartient à Dieu seul, dit-on.
Si on veut dire par là que le pouvoir, qu'il soit monarchique, aristocratique ou démocratique n'a pas compétence pour fonder ou a fortiori changer la règle morale ou encore en affranchir les gouvernants ou qui que ce soit, nous sommes bien d'accord. Sachant que cette règle, permanente par définition, ne se confond pas avec telle ou telle de ces décisions particulières qui font le quotidien de l'action politique. Si on veut dire encore que tout dans le monde, par delà les apparences, est gouverné par la divine Providence, on veut le croire.
Mais s'il s'agit d'opposer la souveraineté de Dieu et celle des gouvernants, alors on met en concurrence ce qui ne saurait l'être. Ce fut l'erreur de certains théoriciens de la monarchie de droit divin, d'abord de penser que les autres pouvoirs ne l'étaient pas, ensuite que cette origine divine les dispensait de payer, comme tous les pouvoirs le font, leur dû aux exigences pratiques, "machiavéliennes" dirons-nous, qui conditionnent l'exercice du pouvoir, tombant ainsi dans un idéalisme suicidaire. Louis XVI, en cela plus disciple de Fénelon que de Richelieu, n'échappa pas à ce travers.
Or si l'on suit à la lettre Paul dans Romains XIII , il est clair que tout pouvoir est de droit divin, à l'exception dirions nous aujourd'hui, d'un pouvoir "intrinsèquement pervers" destructeur du bien commun (et encore n'oublions pas que Paul, écrivant pourtant sous Néron, ne fait pas cette restriction). Mais qu'il soit monarchique, oligarchique ou démocratique, le pouvoir a beau venir de Dieu, pas plus qu'il ne peut s'exonérer de la règle morale, il ne saurait non plus faire l' économie du souci proprement politique de sa propre conservation et cela par les moyens propres à la politique. Souci égoïste, dira-t-on ? Que non puisque derrière il y a les intérêts de tout un peuple. Si un pouvoir légitime se laissait, par faiblesse ou angélisme, déposséder - ou s'il prenait indûment comme émanant de la souveraineté de Dieu les injonctions de quelque puissance étrangère, l'Empereur germanique ou le roi d'Espagne, sans oublier la commission de Bruxelles, - voire le pape dans l'ordre temporel - , il faillirait à sa mission qui est encore une fois d'être tout à son peuple et à personne d'autre. D'autant que si ce pouvoir venait à être renversé, le pays pourrait se voir plongé dans des convulsions aux conséquences incalculables comme cela arriva avec la Révolution française.
Comme la nature divine et la nature humaine du Fils, telles qu'elles furent définies à Chalcédoine, l'ordre divin et l'ordre naturel coexistent dans la chose politique "sans confusion ni séparation". Les séparer, c'est être, en politique, nestorien, les confondre, c'est être monophysite. La souveraineté de Dieu et celle des hommes qui ont mandat pour l'exercer ne sauraient être en concurrence puisque elles appartiennent à des ordres différents.

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Deux bonnes nouvelles : le débat sur l'identité nationale passionne les Français. Du coup, il affole les gardiens de la pensée officielle. Ses mécanismes, qui reposent sur la table rase, la diabolisation des idées dissidentes et la négation des faits, n'arrivent plus à étouffer les témoignages sur Internet. Le site du ministère de l'Immigration, initiateur de la consultation, a dû préciser : "Il n'y a pas de censure", face aux soupçons qui émergeaient. Les idéologues, qui crient au fantasme quand les réalités dérangeantes sont décrites, sont les premières victimes de cette libération des esprits.

"Fantasme", est le mot qu'emploie Yazid Sabeg, commissaire à la Diversité, quand il dénonce (Le Monde, 7 novembre) ceux qui constatent la montée des communautarismes, qui, en substituant parfois une population à une autre et en exigeant des droits spécifiques, ébranlent la cohésion nationale. Le gouvernement n'est guère plus sensible à ces fractures, puisqu'il vient de charger Patrick Lozès, président du Cran (Conseil représentatif des associations noires), d'une "mission de lutte contre le racisme et le communautarisme". Autant confier à un pyromane la lutte contre les incendies.
La dénonciation de ces occultations dignes de propagandistes est même venue, cette semaine, d'un communiste. André Gerin, député PC du Rhône et président de la mission parlementaire sur la burqa, explique (La Croix) : "La France est confrontée à une dérive intégriste et à un repli communautaire promus par des fondamentalistes islamiques. (...) La situation est plus grave qu'on ne le pensait. (...) Il est urgent de sortir, au niveau national, de l'aveuglement et de l'indifférence." Gerin serait-il de ces "apprentis sorciers qui agitent la menace du communautarisme" (Sabeg) ?
Le refus de voir ce qui crève les yeux, entêtement partagé par des sociologues militants et médiatisés, est en partie responsable de la crise existentielle d'une nation tenue dans l'ignorance de ses mutations. Aussi est-il heureux que ces désinformations et mensonges volent en éclats sous les évidences. Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, dénonce "l'aboulie générale" face au fondamentalisme et estime qu'il est "trop tard" pour lutter contre le voile intégral. Il serait paradoxal que ceux qui nient encore ces dangers séparatistes, au faux prétexte qu'il ne faut pas stigmatiser des musulmans qui en sont en fait les premières victimes, persistent à vouloir imposer leurs lubies.

Critiquable "République métissée"
Les jeux seraient-ils fait
? Alors qu'il est demandé aux Français de choisir entre, d'une part, la poursuite d'un processus de libanisation de la société devenue multiethnique et multiconfessionnelle et, d'autre part, la relance de la politique d'assimilation qui manque évidemment d'allant, le gouvernement donne le sentiment d'avoir déjà consolidé ses convictions, par l'intérêt qu'il continue de porter aux discours différentialistes de Yazid Sabeg, du Cran ou encore de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations (Halde). Cette instance ne cesse de pousser aux repliements identitaires en exacerbant les ressentiments de minorités qui exigent toujours plus de passe-droits. Deux députés UMP viennent d'ailleurs de déposer un amendement réduisant son budget de 20%. Mais c'est à la suppression de la Halde que les parlementaires feraient bien de réfléchir.
Quand Fadela Amara, républicaine exemplaire par ailleurs, insiste pour parler néanmoins de "République métissée"  (France 2), elle participe à cette ambiguïté sur les intentions du pouvoir. D'autant que d'autres membres du gouvernement mettent en garde, parallèlement, contre les "relents passéistes" (Hervé Morin) que le débat sur l'identité serait présumé attiser. Le "métissage des cultures" est, avec le dénigrement de la mémoire française, ce qui permet de justifier la poursuite du multiculturalisme. Quant au métissage tout court, cette notion devrait être inacceptable dans une République qui s'interdit dans sa Constitution (article 1) des distinctions raciales. Dans sa définition officielle, la France n'est ni blanche, ni noire, ni un peu des deux mélangés.

Confusion des esprits
La confusion des esprits, née notamment de clichés récités et de mots détournés, est une autre manière de tenter d'obscurcir ce débat sur l'iden­tité vanté hier soir par Nicolas Sarkozy. En fait, l'idéologie immigrationniste, poreuse au sein même de l'État qui prend régulièrement soin de récuser toute nostalgie, aimerait laisser l'initiative principale aux nouveaux venus, singulièrement aux
7 millions de musulmans (chiffre avancé par le ministre de la Défense). Est-ce à dire que ceux-ci n'auraient pas envie de rejoindre une civilisation devenue laïque et émancipatrice ? Une partie d'entre eux l'a déjà fait. Or un relativisme persistant, qui met sur le même plan la chute du Mur et du communisme et la crise du capitalisme, l'intégrisme islamique de Ben Laden et l'intégrisme catholique de Mgr Lefebvre, se révèle incapable de promouvoir la spécificité de la culture française. Pourtant, elle a toujours su s'enrichir, à son rythme, des meilleurs apports extérieurs.

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Lettre à Anna, documentaire d'Eric Bergkraut, retrace l'engagement de la journaliste russe assassinée. Le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa était assassinée à l'entrée de son immeuble, à Moscou. Elle avait 48 ans. Cette fin trafgique "n'a été une surprise pour personne", dit Eric Bergkraut, réalisateur de Lettre à Anna. Depuis ses reportages en Tchétchénie, à partir de 1999, cette journaliste russe symbolisait l'opposition au pouvoir. On avait déjà attenté à sa vie, et elle se savait menacée en permanence. "Pourquoi suis-je encore en vie ? Quand j'y pense, je me dis que c'est un miracle. Quelqu'un doit vouloir me tenir en vie sur cette terre. Je le crois vraiment", déclarait-elle en 2003.

Eric Bergkraut avait entrepris un documentaire autour d'elle, de son vivant, avec pour axe l'idée de liberté. Le film est devenu un hommage à la journaliste disparue, un témoignage sur sa personnalité, son combat, et la façon dont on a voulu étouffer l'une et l'autre.
"Mes souvenirs d'Anna sont ceux d'une femme élégante, pleine de discernement et d'autocritique", dit le réalisateur de Lettre à Anna. Son ­exigence ne rendait pas la vie facile à ses proches. Mais si son mari l'a quittée, las de la voir toujours au travail, comme il l'avoue lui-même, ses ­enfants l'ont soutenue : "Je n'ai jamais dit : non, maman, n'y va pas !", affirme sa fille.
Fille de diplomates, Anna Politkovskaïa a commencé sa carrière de journaliste en 1980 au journal Izvestia, et l'a poursuivie à la revue indépendante Novaïa Gazeta. C'est là qu'elle signera ses reportages sur la Tchétchénie. Elle dénonce les tueries qui s'y commettent comme un génocide. "Son engagement n'était pas politique, mais humain", notent les distributeurs de Lettre à Anna. "Seul le sang non versé compte pour elle. Seuls les faibles comptent.
Non seulement elle fait entendre leur voix mais, par sa claire autorité, elle devient une force symbolique. On l'appelle comme négociatrice lors de la prise d'otages au théâtre de la Doubrovka, à Moscou, par un commando tchétchène, en 2002. Cela n'empêchera pas un bain de sang. Deux ans plus tard, elle part pour Beslan, lors de la nouvelle prise d'otages, terrible, de l'école. Elle n'arrivera pas : elle est empoisonnée dans l'avion, hospitalisée dans un état grave. Les analyses de sang disparaîtront, empêchant toute authentification du poison.
Le procès qui suivit son assassinat ne fut pas moins opaque et truqué. Lettre à Anna reprend le flambeau de son héroïne pour souligner, à défaut de pouvoir les corriger, les atteintes à la vérité et à la justice qui laissent le crime impuni.

Lettre à Anna est au documentaire ce que le beau film de George Clooney, Good night and Good luck, est à la fiction. La réalité est plus tragique, mais c'est le même éloge de l'engagement moral du journaliste, du courage et de la responsabilité. A travers des entretiens avec Anna Politkovskaïa, à travers les témoignages et les réflexions de son entourage, apparaît une femme résolue et sereine, qui a sans doute sacrifié beaucoup de choses à son travail et le sait. Elle se dessine, seule et claire, studieuse et pensive, sur le paysage embrouillé des luttes de pouvoir tortueuses, des manipulations cyniques. Nul besoin de connaître tous les tenants et les aboutisants de la politique russe pour apprécier la noblesse de son combat et l'intégrité d'une femme obstinée dans sa quête de vérité, et n'écoutant que sa conscience, qui parle haut.

Lettre à Anna, documentaire d'Eric Bergkraut, avec la voix de Catherine Deneuve, durée 1h20
Paru dans Le Figaro, 18 novembre 2009

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Etre français. Cela ne va plus de soi. Ce lien non choisi est devenu difficile à admettre. Beaucoup voudraient trier leur France. En premier lieu, être français, c'est assumer tout le passé de la France : se sentir et se savoir l'héritier des rois et des abbayes bénédictines, des guerres de religion, de l'espérance et de l'intolérance révolutionnaires, de quarante millions de pétainistes, et de l'intelligentsia stalinienne. Autrement dit, ce ne serait rien comprendre à la patrie que de vouloir choisir en elle ce qui, aujourd'hui, plaît, et pire encore, de tenter de réécrire le passé qui nous chagrine ou nous indigne : la France sans les racines chrétiennes, voire l'invention de racines musulmanes, pour faire plaisir au temps présent … Quand on reçoit un héritage, on n'accepte pas le château sans les dettes. Et il en va de même pour le présent. Etre français, c'est se sentir et se savoir le compatriote des immigrés naturalisés, mais aussi des électeurs du Front national. C'est aimer ce pays avec sa cuisine et son élégance qui font pâlir d'envie nos voisins, mais aussi avec ses corporatismes étroits, son éternel ressentiment égalitaire.
Il s'agit d'aimer un pays réel, avec ses grandeurs et ses catastrophes, ses erreurs et ses gloires, son charme et ses pesanteurs. S'inscrire dans un passé et dans un présent que nous n'avons pas forcément ratifiés, accepter les conséquences de situations auxquelles nous n'avons point part : répondre de ce dont nous ne sommes pas responsables. Etre patriote, c'est aimer sa patrie sans la travestir, et sans en avoir honte. Juste parce que c'est elle, et juste parce que c'est moi.

Aussi, se sentir français aujourd'hui, c'est apercevoir, sans faux-semblant ni ruse de la raison raisonneuse, que nous héritons d'une patrie en perte de puissance. Comment cette patrie si brillante, fille aînée de l'Eglise et de la Révolution, est-elle devenue une puissance si moyenne, si essoufflée, si endettée, si enfermée dans ses propres préjugés ?
Etre français, c'est une nostalgie, et l'analyse d'un manque irrémédiable, et la lucidité devant les béances laissées par l'histoire dans tous les pays du monde où notre influence se faisait sentir, et ils sont nombreux, les soixantenaires de l'élite cultivée parlent encore français, les trentenaires parlent anglais. Mais la nostalgie n'est pas une réponse. Elle se transforme aisément en aigreur : celle qui nourrit la haine de l'Amérique, puissance qui monte pendant que nous descendons. Elle peut devenir une révolte, celle qui coupe le courant électrique pour conserver ses privilèges. Peut-on alors oublier les rêves de puissance ? Se contenter d'une place médiocre ? Accepter la diminution comme ce sage auquel on a volé une partie de ses capacités, et qui rend grâce pour celles qui restent ? Un individu peut faire son deuil de sa grandeur passée, parce qu'il se sait vieillissant et mortel. Mais une patrie ? N'a-t-elle pas pour projet l'immortalité, quoi qu'en dise Valéry ? Saurait-elle accepter de vieillir et de mourir ?
Il faut prendre alors le pays fatigué tel qu'il est et combattre pour l'arracher des ornières où il se débat inconsciemment. Les Français ne peuvent plus se reposer sur l'héritage : la richesse du pays, ses institutions archétypales, sa langue admirée, sa parole universelle. Tous ces bienfaits sont en voie de dislocation, et nous n'emmènerons plus aucun peuple derrière nous aux paroles de La Marseillaise. Etre français, c'est par affection pour la France, tâcher de comprendre les ressorts des maladies qui nous minent, oser en dévoiler les symptômes, avoir le courage de désacraliser nos certitudes qui nous entraînent par le fond : l'uniformité et l'égalité, les privilèges des corps, et autres tabernacles. C'est aimer suffisamment la France pour vouloir la redéfinir, lui proposer d'autres piliers et d'autres rêves.
Ce désarroi peut se muer en volonté nouvelle : c'est un défi, aujourd'hui, que d'être français. Car cela consiste à comprendre que la France n'est plus une sinécure, un hôtel 5 étoiles au jeu du Monopoly, un modèle par nature. Elle ne peut plus se reposer sur ses lauriers fanés. Il lui faut s'exposer pour survivre à elle-même. Nous sommes un peuple heureux, que la fortune a comblé. Longtemps, nous nous sommes crus immortels presque par nature, en tout cas par l'ampleur de l'histoire qui nous enracine dans le sol. Mais l'histoire ne produit pas de miracle. Il nous faudra, comme tous les peuples, nous battre contre nous-mêmes (nos habitudes, nos erreurs) pour conquérir temporairement cette immortalité dont aucun peuple n'a jamais cessé de rêver.

Etre français peut signifier ainsi une fin autant qu'un commencement. Celui-ci exige la lucidité. J'ai honte de ces élites qui cherchent à cacher notre diminution, afin de faire vivre le peuple dans un contentement artificiel. Les Français des faubourgs, des villages et des banlieues ressentent cet étonnement et cette diminution et ont envie de s'accrocher aux basques de Socrate : "Comment se fait-il que notre cité ait ainsi décliné ?" Nos gouvernants les renvoient à leurs affaires : de quoi parles-tu, Périclès ? Notre cité est grande et puissante, seuls nos ennemis la voient petite ; la preuve : tu conserveras tes 35 heures, que tous les étrangers t'envient … Etre français, ce n'est plus donner des leçons au monde : c'est devenu une aventure de l'esprit. Il nous faut redessiner sans les perdre les référents qui nous ont construits.

Etre français, c'est avoir ce courage-là.
Paru dans Le Figaro, 13 novembre 2009

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En ce mois d'octobre, la vie politique française a été agitée par les deux "affaires" Frédéric Mitterrand et Jean Sarkozy. Je ne vais pas revenir ici en détail sur ces scandales sur lesquels tout a déjà été dit, le meilleur comme le pire. Ce qui m'intéresse, en l'occurrence, c'est la désinvolture du pouvoir politique, encouragée par une invraisemblable complicité médiatique, au point que ce pouvoir se croit tout permis en toute impunité. Car enfin, sans chercher à accabler ce bien triste ministre, il ne faut pas oublier que c'est lui-même qui a mis sur la place publique des confessions abjectes qui, dans un pays normalement constitué, auraient dû entraîner dès leur publication des poursuites judiciaires ou, du moins, une réprobation unanime, au lieu de quoi la critique parisienne y a vu un livre de haute littérature, ce qui en dit long au passage sur le degré de pourriture de cette intelligentsia qui ne se reconnaît aucune borne, et surtout pas morale.

Dans tout pays civilisé, un tel ministre aurait immédiatement démissionné après un tel scandale. Mais les propos controversés n'ont pas gêné le moins du monde notre président qui a défendu son ministre : "Je dois défendre certaines valeurs, a-t-il dit. Je ne laisserai donc personne assimiler homosexualité et pédophilie" (1). Je ne sais quelles sont exactement les "valeurs" de M. Sarkozy, la chose est pour le moins assez peu claire, car il a l'art d'adapter ses discours au public choisi qu'il sait admirablement caresser dans le sens du poil. Sous l'influence d'Henri Guaino, il est capable de lire des textes qui sentent bon le terroir et l'enracinement, qui défendent une vision plutôt "traditionnelle" de la France et de son histoire. La première année de son mandat était sous influence libérale, la seconde, avec la crise financière, revient à des conceptions plus dirigistes. Il adresse aux catholiques des messages fort sympathiques - voir les discours du Latran en 2007 et de l'Élysée l'an dernier devant Benoît XVI - qui rompent avec une laïcité sectaire, mais il fera un discours tout aussi laudatif aux musulmans, aux francs-maçons ou aux "communautés gays" !

Où est la ligne politique directrice dans tout cela ? Ce n'est plus du pragmatisme, c'est le grand écart. Et c'est bien là qu'est le problème. M. Sarkozy a beau nous faire le coup indigné des "valeurs", le problème est que nos dirigeants politiques n'en ont plus aucune, pas plus qu'ils n'ont de convictions profondes. Et cela est vrai aussi bien à droite qu'à gauche : qu'est-ce qui différencie fondamentalement une présidence UMP d'une présidence socialiste ? Aucun des deux partis ne remet en cause l'actuelle construction européenne, ubuesque et parfaitement anti-démocratique, on a pu le vérifier encore avec cette pauvre Irlande que l'on a fait revoter jusqu'à ce qu'elle fasse ce qu'on lui demandait ; aucun ne conteste vraiment le système libéral mondialisé qui donne la prééminence à l'argent sur l'homme ; et chacun rivalise de démagogie dans une course effrénée à la "libération" des moeurs et au refus de poser des barrières claires et objectives protégeant l'homme face aux effroyables possibilités techniques de la toute puissance Science ; bref, aucun ne voit que le bien commun exige de poser la défense de la famille en priorité des priorités de toute politique intérieure, seule capable aussi de relancer notre démographie et, par là même, notre vieux pays. Mais la notion de bien commun n'appartient plus au vocabulaire politique de nos chefs de partis. Ils sont comme l'immense majorité de nos contemporains victimes des philosophies dominantes relativistes : ils sont ainsi totalement désarmés pour appréhender ce qu'est l'homme. Il y avait jadis au moins un consensus sur l'existence d'une nature humaine et d'une loi naturelle et cela seul limitait déjà le pouvoir de l'homme sur l'homme. Aujourd'hui, la "rupture anthropologique" est consommée et l'homme s'est émancipé de toute tutelle au-dessus de lui : il est désormais maître du sens, maître du bien et du mal.

Face à cette profonde dérive, à l'absence d'idées vraies et fortes, la politique des partis se résume à la prise du pouvoir et à sa conservation, d'où la primauté de la "communication" et du "clientélisme" : les "bons" gouvernants sont ceux qui sont assez habiles pour satisfaire des minorités et communautés suffisamment influentes et ainsi gagner les élections et conserver leurs places ; on est déjà en présence d'une politique communautariste qui ne dit pas son nom. Dans notre système bâtard, ni présidentiel ni parlementaire, les députés eux-mêmes ne servent à rien qu'à soutenir aveuglément leur parti, dont ils dépendent pour être investis.

M. Sarkozy est peut-être omniprésent, il n'en contribue pas moins au rabaissement et finalement à la négation du politique. Celui-ci exige du recul, de la hauteur et, plus encore, un grand dessein qui, en France, a toujours intégré une dimension internationale conforme à la vocation profonde de notre patrie - "éducatrice des peuples", résumait Jean-Paul II - qui est d'être un agent de paix dans le monde. Grâce à M. Sarkozy, la politique étrangère française est à nouveau complètement sous influence américaine, bien à sa place dans le cadre impuissant de l'Union européenne. La conséquence de tout cela est que le fossé ne cesse de se creuser entre le peuple et ses gouvernants, qu'ils soient de droite comme de gauche. Pour y remédier, ce n'est pas d'un changement de majorité dont nous avons besoin, mais d'une remise en cause fondamentale de tout un système hélas bien pourri !

Paru dans La Nef, n° 209, novembre 2009

(1) Entretien dans Le Figaro du 16 octobre 2009

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Beaucoup ont fait il y a quelque temps, le parallèle entre l'altercation du préfet Girot de Langlade avec les employés chargés des contrôles de sécurité à Orly et les propos dérobés à son ministre Brice Hortefeux. Le premier sous l'effet du stress, le second, au contraire, de la décontraction se seraient laissé aller à des propos racistes. Situation d'autant plus cocasse que le second venait de sanctionner le premier pour cela. Et dont la leçon est que pour ne pas se laisser aller à des propos inconvenants, il ne faut être ni trop stressé, ni trop détendu... Mais c'est un autre parallèle que nous voudrions faire : entre l'affaire Girot de Langlade et la vague de suicides à France-Télécom, cette fois.


Le fond de l'affaire se résume dans les deux cas en un mot devenu le sésame de la réforme de l'Etat et des entreprises autrefois publiques : l'externalisation. Cela veut dire que, de plus en plus, pour faire des économies, l'Etat ou les entreprises achètent tel ou tel service à un prestataire extérieur au lieu de l'assurer eux-mêmes "en interne" au moyen de leur personnel.
Tant qu'il s'agissait de services banalisés, personne ne s'offusquait que la Sodhexo ou une autre société de restauration fournissent les repas aux cantines des écoles ou des administrations ou que l'entretien des pelouses des casernes soit confié, depuis qu'il n'y a plus de "bidasses" pour l'assurer, à une société de "parcs et jardins".

Mais c'est une loi de toute bureaucratie que quand elle adopte une logique, elle la poursuit les yeux fermés aussi loin que possible. C'est ainsi que le principe de l'externalisation a été récemment étendu à des activités naguère tenues pour régaliennes.
Le contrôle de sécurité des voyageurs qui montent dans les avions, autrefois effectué par les employés d'Aéroport de Paris ou la police de l'air et des frontières, sont désormais confiés à des sociétés de sécurité. Que pour des raisons de coût ces sociétés recrutent largement parmi les immigrés récents, venus de pays où la culture ne donne pas la même valeur au temps, peut énerver des cadres supérieurs à la bourre et fonder tel ou tel rapprochement fâcheux avec le fonctionnement des aéroports d'autres latitudes.

Le recours massif à des sociétés de sécurité est en train s'étendre à la conciergerie des palais nationaux. Certes, la garde républicaine ne se dessaisira pas de sitôt de la garde de l'Elysée, mais les autres ministères ont commencé à prendre cette voie. Il est vrai que les gendarmes, plutôt bien payés, coûtaient fort cher et il valait mieux qu'ils soient sur le terrain, mais un corps de l'Etat dédié et moins coûteux ne ferait-il pas l'affaire ?
France Télécom a déjà externalisé beaucoup de choses : non seulement l'annuaire électronique Pagesjaunes, qui était il y a peu entre les mains d'une société américaine, mais surtout le service de renseignements téléphoniques. Tenue par la commission de Bruxelles de faire jouer la concurrence, la société a éclaté le vieux "12" d'heureuse mémoire, en une multitude d'opérateurs en concurrence. Toujours à la recherche des coûts salariaux les plus bas, ces sociétés ont, grâce aux miracles du télétravail, installé leurs centres de renseignement à l'île Maurice, au Maroc ou au Vietnam. Un personnel hâtivement formé à parler un français à peu près sans accent mais qui ne connaît pas forcément la géographie de la France (il m'est arrivé d'avoir à préciser que le Havre s'écrivait avec un H) répond à la place des opérateurs de France Télécom d'autrefois. C'est tant mieux pour les pays en cause où l'emploi est une denrée rare ou pour la société qui améliore ses marges, c'est généralement tant pis pour l'usager, moins bien servi, c'est surtout tant pis pour les employés de France Télécom qui sont alors "redéployés" ou font l'objet de "plans sociaux". L'entreprise poursuivant son propre désossement, nul, dans son personnel, ne peut dire aujourd'hui qu'il y est à l'abri d'une externalisation de son service. Une des raisons du malaise profond qui y règne et de la vague de suicides qui s'y produit.

Et en effet, l'externalisation des services publics peut aller très loin : qui sait si La Poste, quand elle aura un statut d'entreprise privée, ne remplacera pas ses facteurs par des sociétés de distribution auxquelles elle livrera le courrier tous les matins ?
Il ne faut pas s'imaginer que les hautes sphères de l'Etat ou les établissements publics qui en dépendent, grouillent de grands esprits habitués à résoudre des situations complexes. Pour y percer, il faut être d'abord en phase avec les dernières modes. Depuis quelques années, brillera, celui qui, face à tout problème, répète comme un perroquet : "privatisation, externalisation".
La dernière trouvaille dans le genre est l' "externalisation de la fonction propriétaire" : le ministère de la défense se prépare ainsi à vendre l'ensemble de ses locaux parisiens pour ensuite les louer à la société qui les achètera. En attendant d'entrer dans un ministère tout neuf, dira-t-on. Mais ce dernier doit être, aux dernières nouvelles, construit par une société privée qui percevra une redevance. Vendre les immeubles pour ensuite les louer est une pratique qui se répand dans l'Etat et les établissements publics. Il s'agit là, qui ne l'a deviné ? d'une astuce à quatre sous pour cacher que l'endettement public est plus grave encore que ce que disent les chiffres officiels. On notera aussi qu'avec un tel client, l'investisseur qui s'engagera dans une telle opération ne courra pas beaucoup de risques. De quoi attirer les fonds de pension d'outre-Atlantique. Les grandes banques ne manquent pas d'agents dans les cabinets ministériels pour pousser à la roue. Quand ces fonds seront-ils propriétaires du Palais-Bourbon, de l'Elysée, du musée du Louvre qu'ils loueront à bon prix à l'Etat français ? Les paris sont ouverts.

La logique de l'externalisation se trouve à l'origine des péripéties rocambolesques du Clémenceau. Pendant que nos chantiers de Bretagne étaient en roue libre, l'application de ce principe a conduit à en confier le démantèlement à un chantier indien. On connaît la suite : l'Inde refuse, le vieux navire fait piteusement demi-tour, erre un moment tel le Hollandais volant, puis finit par accoster pour y recevoir le coup de grâce dans un chantier anglais.
Malgré ces déconvenues, aucun bilan d'ensemble de l'externalisation n'a été fait. Les économies générées sont-elles considérables ou relativement faibles ? Quel est l'impact sur la qualité du service public ? Ne faudrait pas marquer d'une ligne rouge la frontière entre les services courants qui peuvent être fournis par un prestataire extérieur et le noyau dur du service public qui doit être l'apanage de l'Etat , quitte à en réorganiser les modalités ? Pour le moment l'affaire est taboue car le mot d'ordre est à l'externalisation. Si les désespérés de France-Télécom ont contribué à ce que la question soit posée, ils ne seront pas morts pour rien.

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Ceux qui auront l'occasion de voyager à Rome avant la fin du mois de janvier ne doivent pas manquer …la remarquable exposition du musée du Palais de Venise, "Le Pouvoir et la Grâce : les saints patrons de l'Europe".
C'est à la fois une éblouissante anthologie artistique, un voyage captivant dans l'histoire européenne et une litanie vivante des saints de toutes conditions qui se sont succédé pour façonner l'être politique, culturel, spirituel, du monde occidental, en traduisant l'Evangile dans les institutions comme dans la vie quotidienne, relayés par les artistes de toutes disciplines qui ont célébré par la beauté leur fécondité.
A la seule Dame, tout honneur : la Vierge ouvre l'exposition à travers les vitraux des cathédrales du Mans et de Rouen, reproduits par des maîtres verriers, et la sublime icône de Vladimir. Voici d'abord le temps des martyrs, "semences de chrétiens", puis celui des moines (portrait de Saint Benoît par Memling), des évêques, des confesseurs, des docteurs (très beau retable évoquant Catherine de Sienne). Voici les rois qui ont mis leur pouvoir au service du Roi, Louis de France (peint par le Greco), Olaf de Norvège, Wenceslas de Bohême, Etienne de Hongrie…  Voici Martin, Jehanne d'Arc, François d'Assise, Thomas More, Brigitte de Suède, Edith Stein. Voici les "cavaliers de Dieu", l'archange saint Michel, et saint Georges terrassant le Dragon…
L'exposition structurée de manière pédagogique, mais sans aucune lourdeur didactique, avec des commentaires simples et éclairants, montre que la Grâce divine pénètre tous les domaines de l'activité et de la pensée humaines, lorsqu'elle est accueillie dans des coeurs attentifs, qui cherchent à donner au monde son visage évangélique. Les saints sont la fine fleur de l'humanité, partout et toujours. Et l'Europe en est un jardin incroyablement riche et varié (ils sont loin d'être tous représentés, bien sûr). Leur beauté, magnifiée par l'art, est la plus juste, la plus pure, la plus irrécusable réponse qu'on puisse offrir à ceux qui contestent ou méprisent les racines chrétiennes de l'Europe.

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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