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Pour mieux comprendre la crise financière

(...) (site accidenté en 2013))
due aux  "subprimes", curieux nom qui désigne des crédits aventurés, généralement immobiliers, faits par les banques américaines à des particuliers peu solvables et donc pauvres. 
En quoi l'Europe est-elle concernée ? Pour plusieurs raisons. D'abord, parce que dans certains pays comme l'Espagne ou le Royaume-Uni, on a fait à un moindre degré la même chose ; dans d'autres comme la France ou l'Allemagne où les banques, mieux surveillées, ont été plus prudentes, elles ont néanmoins acheté des titres sur le marché américain comprenant pour partie, camouflées au sein d'un cocktail complexe, ces créances douteuses appelées "subprimes". Ensuite parce que les banques se prêtant entre elles de l'argent de manière quotidienne, si certaines font faillite pour avoir fait des prêts risqués, c'est l'ensemble du système bancaire international qui, de proche en proche risque de s'effondrer. Enfin, plus généralement, parce que si l'économie se ralentit dans certains pays, ils achètent moins et cela aussi diffuse la crise d'un pays à l'autre.
Mais alors, dira-t-on, pourquoi les banques américaines ont-elles prêté de manière si légère ?

Les effets de la mondialisation 
Pour le comprendre, il faut revenir à ce qui s'est passé dans le monde occidental depuis trente ans, sous l'effet de ce qu'il est convenu d'appeler la "mondialisation" (en anglais, globalization). Ce terme désigne en fait beaucoup de choses disparates, à commencer par la diffusion des informations sur internet ou la multiplication des voyages en avion à travers le monde, mais il désigne plus particulièrement la levée progressive des restrictions (droits de douane, contingents) aux mouvements de marchandises et de capitaux (1). Cette levée n'est pas un effet technique du progrès, elle résulte d'une volonté politique : elle s'est faite sous l'aiguillon des grandes institutions internationales : OMC, FMI (deux institutions dirigées aujourd'hui par des membres du parti socialiste français !), mais aussi Commission européenne et naturellement avec le consentement des grandes puissances, Etats-Unis en tête.

Les  mouvements de capitaux et les échanges n'ont pas été libérés seulement parce qu'on pensait que c'était là le sésame de la prospérité. Par une simplification outrancière de l'histoire, la génération de l'après-guerre a sommairement identifié protectionnisme, autarcie, nationalisme, fascisme. Libérer les échanges, c'était au contraire travailler pour la paix. Lancé dès l'après-guerre, le mouvement de libéralisation fut longtemps tempéré par les interventions de l'Etat de type keynésien. Il a eu son plein effet que dans les années quatre-vingt.

Que ce mouvement, animé d'idéaux progressistes et dont on pensait qu'il apporterait la prospérité générale, ait été dans tous les pays plus favorable globalement aux riches qu'aux pauvres, s'explique par plusieurs mécanismes : 
- les capitaux étant plus mobiles trouvent plus vite les endroits les plus rentables ; ils échappent plus facilement à l'impôt ;
- la possibilité d'importer des marchandises en provenance des pays à bas salaires tire à la baisse les salaires dans les pays avancés, en même temps que la possibilité de trouver dans les supermarchés des produits à bas prix rend cette baisse supportable aux classes populaires; la spirale prix/salaire qui marchait à la hausse sous les "trente glorieuses" marche à la baisse depuis trente-cinq ans ;
- renforcement du capital, affaiblissement du travail, accroissement des marges : le résultat est que dans tous les pays occidentaux, mais spécialement en France, le rapport des profits et des salaires dans le partage de la valeur ajoutée a été de plus en plus favorable aux premiers 80 % pour les salaires (2) avant 1980, 65 % aujourd'hui. Depuis vingt ans, alors que les salaires stagnent, la bourse monte (les baisses récentes étant encore loin d'annuler les hausses antérieures) ; les deux mouvements  - déflation des salaires et des prix, inflation boursière - pourraient se dérouler sur de sphères différentes, chacun y retrouvant son compte, s'ils n'interféraient dans l'immobilier ; recherché par les hauts revenus, à la fois comme bien d'usage et comme placement, il augmente lui aussi et cette augmentation devient insupportable aux petits revenus, spécialement les jeunes, qui ne peuvent plus acheter ou doivent payer des loyers trop élevés.
- le mécanisme est aggravé par l'inversion des taux d'intérêts intervenue depuis 1980 : la concurrence internationale sur les salaires assurant la stabilité des prix, les taux d'intérêts réels (taux d'intérêt nominal moins taux d'inflation) qui étaient négatifs depuis la guerre, sont devenus positifs ; l'accession à la propriété est devenue plus difficile pour les jeunes.

Cette évolution, plus favorable aux riches qu'aux pauvres, aux vieux qu'aux jeunes, se trouve aggravée de plusieurs manières :
- en Europe par la politique restrictive de la Banque centrale européenne qui, soucieuse avant tout de la stabilité des prix et de faire de l'euro une monnaie forte, freine la croissance et accroît encore la difficulté des jeunes à accéder à la propriété ;
- en Chine, par le régime communiste et l'existence d'un immense réservoir de population rurale encore sous-employée, qui permet de maintenir les salaires très bas, voire de ne payer qu'irrégulièrement les travailleurs ;
- aux Etats-Unis, par la politique fiscale des républicains, atténuée mais non  inversée par les démocrates, qui favorise depuis trente ans les revenus les plus élevés.

Le goulot d'étranglement de la consommation
Une telle évolution, dont les nantis de tous pays pourraient se réjouir, se heurte cependant à un goulot d'étranglement : pour que la production de masse fonctionne, il faut, en régime capitaliste, de la consommation de masse et donc une élévation du pouvoir d'achat. Sinon, le moteur s'étouffe : moins de consommateurs (ou des consommateurs appauvris), moins de croissance, moins d'investissement , situation dramatique pour des bénéficiaires des revenus du capital qui, parallèlement, ont de plus en plus d'argent à placer et de moins en mois de placements rentables.

Face à ce goulot d'étranglement déjà apparu à la fin des années vingt, trois réactions possibles :
- celle de l'Europe (tous les pays avec des nuances ; l'Espagne ayant suivi davantage le modèle américain) : sous la gouverne de la banque centrale européenne qui privilégie la stabilité des prix coûte que coûte, on se résigne à moins de croissance ; le salaire réel, contenu à la baisse par un système serré de statuts ou de convenions collectives, est cependant érodé au fil des ans ;
- celle de la Chine : faute d'un développement suffisant du marché domestique, le pays, grâce à une monnaie violemment sous-évaluée (d'environ 50 %), se tourne massivement vers l'exportation,  facilitant le maintien des salaires à un niveau très bas mais, aggravant le recul industriel dans les pays avancés (3). Il est à noter que cette stratégie austère de croissance par les exportations avait été aussi celle du Japon et  fut celle de l'Allemagne jusqu'à Schroeder ; le général de Gaulle avait tenté de l'imposer, de manière il est vrai très atténuée, à la France des années soixante ; il en était résulté l'explosion de mai 68.
- celle enfin des Etats-Unis qui a l'impact que l'on sait sur le reste du monde : pour maintenir le pouvoir d'achat de la masse dont le revenu diminue, on facilite le crédit : l'argent qu'on ne donne pas aux petits salariés, on le leur prête ! Cette solution a dans l'immédiat plusieurs avantages : elle maintient de manière factice la consommation (l'immobilier, d'abord concerné par les subprimes, ayant des répercussions sur la plupart des secteurs : "quand le bâtiment va, tout va"), elle permet aux rentiers bénéficiaires de l'explosion des profits de trouver des placements d'autant plus lucratifs qu'en raison du risque encouru, les intérêts demandés sont plus élevés.

Il est aisé de comprendre qu'un système où la croissance est maintenue non point par une élévation du pouvoir d'achat mais par des crédits de plus en plus risqués faits aux ménages pauvres ne pouvait pas continuer indéfiniment.
Mais avant de donner des leçons, n'oublions pas qu'une politique plus rigoureuse se serait traduite de l'autre côté de l'Atlantique et sans doute ailleurs par une croissance plus faible.

Gagnants et perdants, créanciers et débiteurs
La vie économique, nationale ou internationale, est comparable à une grande partie de cartes : chance ou talent, certains réussissent mieux que d'autres. A supposer que le capital de départ dont disposent les joueurs pour miser soit égal (ce qui n'est pas le cas dans la vie réelle), il arrive un moment où quelques joueurs plus doués ou plus favorisés par la chance ont "plumé" les autres. Dès lors deux solutions : ou le jeu s'arrête ou, pour qu'il continue, les premiers prêtent aux seconds, lesquels s'endettent de plus en plus à mesure que la partie se prolonge. Mais on comprend que le jeu ne puisse pas continuer indéfiniment.

On peut formuler la chose autrement : dans la vie économique, les uns sont structurellement excédentaires - ou créanciers, d'autres sont structurellement déficitaires et donc débiteurs. Ce clivage s'applique aux différents pays : sont créanciers structurels les pays pétroliers (dont aujourd'hui la Russie), la Chine, le Japon et les autres les pays du Sud-Est asiatique, l'Allemagne ; sont débiteurs structurels les Etats-Unis et les pays d'Afrique noire ; la France et la plupart des autres pays d'Europe, eux aussi portés au déficit, n'arrivaient à redresser leurs comptes avant la mise en place de l'euro que grâce à des dévaluations périodiques. Le clivage s'applique aussi aux catégories d'agents économiques : sont structurellement créanciers les entreprises qui marchent, les riches, les retraités (en majorité), les classes moyennes et moyens salariés ; sont structurellement débiteurs les petits salariés, les jeunes ... et la plupart des Etats et des autres acteurs publics. La vie économique continue autant que les premiers prêtent aux seconds en conservant un espoir raisonnable de récupérer leur mise. Il arrive parfois que ceux qui ont beaucoup emprunté deviennent excédentaires pour pouvoir rembourser leurs dettes : c'est arrivé à la Russie depuis 2000, grâce au gaz et au pétrole ; c'était arrivé à la France au temps du général de Gaulle puis entre 1992 et 2004 (4), mais depuis, le naturel est revenu et notre pays se trouve à nouveau déficitaire. Cette inversion des situations se rencontre aussi chez les ménages et les entreprises. Mais généralement les déficitaires restent déficitaires et les excédentaires restent  excédentaires. Le cycle économique s'arrête le jour où il devient évident que les créanciers ne seront pas remboursés, les premières faillites non seulement de débiteurs mais d'établissements prêteurs trop imprudemment engagés donnant l'alerte. C'est ce qui arrive aujourd'hui.

Que faire ?
Que faire alors pour relancer la machine ?
De quelque manière que l'on considère le problème, les solutions sont en nombre limité.

Les prêteurs peuvent continuer à prêter indéfiniment ; c'est ce qui se passe avec certains Etats comme les Etats-Unis dont la dette à l'égard du reste du monde continue à s'alourdir sans que personne ne parle de les mettre ne faillite ; que le dollar soit une monnaie internationale (d'échange et de réserve) n'y est pas indifférent ; qu'ils soient la plus grande puissance militaire du monde encore moins : plus que leur compétitivité,  déclinante, c'est cela qui garantit le billet vert. Leur principal créancier, la Chine est également, pour des raisons qui restent à approfondir (souci de continuer à accumuler les technologies, crainte des effets politiques qu'aurait sur la société chinoise une augmentation du niveau de vie ?) disposés à continuer à leur prêter. Mais les autres pays débiteurs ne pourront faire comme les Etats-Unis, même si certains comme la France et l'Italie peuvent aujourd'hui envisager, aussi longtemps que l'euro existe, de "vendre" de l'euro comme les Etats-Unis "vendent" du dollar.
Encore moins les ménages américains surendettés pourront-ils accumuler les dettes impunément, ne serait-ce que pour des raisons juridiques.
Cette solution trouve ainsi ses limites.

L'autre solution serait l'abolition générale des dettes.
Elle se produit en temps de guerre ou d'inflation généralisée. Elle est aujourd'hui difficilement concevable entre Etats sauf pour certains pays pauvres, africains généralement, qui bénéficient de remises de dettes périodiques. Elle n'est pas non plus concevable pour les particuliers, sauf le cas de faillite.
C'est cependant ce qui se va se faire aux Etats-Unis, au bénéfice non point des débiteurs finaux à qui on ne fera pas de cadeaux, mais des banques les plus engagées. Les 700 milliards de dollars débloqués par le Trésor américain pour leur venir en aide n'ont pas d'autre sens. On peut déplorer que les banques, qui ont abondamment "privatisé" leurs profits, nationalisent leurs pertes. On peut ironiser sur le fait que la terre élue du libéralisme recoure massivement à l'intervention de l'Etat pour faire face à la tourmente. Mais il faut surtout se demander où mène cet expédient. Qui va payer ? Le contribuable, dit-on. Lequel ? Le pauvre, au risque d'aggraver encore le goulot d'étranglement décrit ci-dessus ? Le riche, au risque d'aller à l'encontre de la politique suivie depuis trente ans ? Le plus vraisemblable est que l'argent sera trouvé grâce à la création monétaire (sous la forme de bons du trésor jamais  remboursés). Et comme le déficit budgétaire et commercial américain s'en trouvera aggravé, c'est en définitive le reste du monde qui continuera à prêter un peu plus aux Américains, singulièrement à leurs banques défaillantes. On revient ainsi en partie à la première solution : continuer à prêter. Le risque de relance de l'inflation est bien réel puisque on aura injecté dans l'économie de grandes masses d'argent frais sans que la production ait augmenté. Si on évite ainsi le cataclysme qui résulterait de la faillite de l'ensemble du système bancaire international à la suite de la défaillance de quelques banques américaines, on n'assure pas pour autant le redémarrage de la machine : parce que les causes structurelles qui l'ont grippée demeurent, parce qu'un climat de prudence, voire de méfiance généralisée va demeurer.

Reste la troisième solution : une redistribution massive du pouvoir d'achat, des actionnaires vers les salariés (ne serait-ce que pour revenir aux ratios de partage de la valeur ajoutée des années 1950-1980), des plus riches vers les classes moyennes et inférieures, des vieux vers les jeunes.
Cela passe au minimum par une augmentation générale des salaires.
Il y a des précédents. Les années folles du premier après-guerre virent une prospérité factice assez analogue à celle que nous venons de connaître : hausse des bourses, développement incontrôlé du crédit aux particuliers, sans que les salaires, quoique en augmentation, aient suivi à due proportion, aux Etats-Unis notamment. La grande crise qui s'en suivit ne se débloqua que par une vigoureuse politique de redistribution du revenu : ce fut le sens du New deal, ce fut le sens de la politique du Front populaire (l'autre solution étant la seule augmentation des dépenses d'armement, pratiquée dans les régimes totalitaires - ou l'ouverture de grands chantiers de travaux publics). C'est ce qui continua à se passer dans l'après guerre, l'existence de barrières douanières renforcées dans les années trente et encore en place dans l'immédiat après guerre permettant un peu partout de stimuler la production en élevant les salaires ouvriers, sans déperdition excessive vers l'extérieur.
C'est encore selon ce mécanisme que les hausses de salaires importantes qui furent consenties en mai 68, quoique tenues sur le moment pour une catastrophe par le patronat, entraînèrent, combinées à une dévaluation réussie, l'exceptionnelle prospérité des années Pompidou, les plus glorieuses des glorieuses.

Mais ce mécanisme est-il encore envisageable dans un contexte de libre concurrence internationale ? Sans doute pas. Le corollaire est donc, qu'on le veuille ou non, le retour à un certain protectionnisme national ou continental (à l'échelle de l'Europe des Vingt-sept par exemple) dont une des modalités peut être une sous-évaluation de la monnaie sur le modèle chinois. Sinon l'injection de pouvoir d'achat se traduit par des faillites et de la désindustrialisation, des importations supplémentaires, des déficits aggravés. Un autre corollaire est sans doute le retour à un certain niveau d'inflation inséparable d'une spirale salaires/prix positive.

Les chantres de l'ouverture aux quatre vents doivent en prendre conscience : on ne peut pas regonfler un pneu troué de tous les côtés. Il faut que le pneu soit à peu près étanche pour que la pompe ait de l'effet.
Le paradigme des années 1930-1980 que d'aucuns appelleront keynésien, encore que cette expression soit discutable, était assez clair : de sas entre les différentes économies permettant à l'action publique d'être efficace, une hausse constante des salaires (nominaux et en partie réels) entraînant une hausse de la consommation et partant de la production domestique, une inflation plus ou moins modérée, une croissance rapide de l'économie occidentale, un partage de la plus-value plutôt favorable aux salariés, un resserrement relatif des écarts de revenus.
Celui des années 1980-2000 est à peu près l'inverse : une ouverture générale des frontières rendant inopérante les politiques de relance nationales, une baisse des salaires réels entraînant une stagnation de la consommation et partant de la production, la stabilité des prix, la récession, un partage de la plus-value favorable au capital, un élargissement des écarts de revenus.

Il est probable que la seule manière de sortir de la crise soit un rebasculement du second paradigme vers le premier. Elle implique la remise en cause des principaux dogmes sur lesquels repose la pensée économique depuis trente ans.

(1) La libéralisation des échanges et des mouvements de capitaux s'est accompagnée au cours des années quatre-vingt de la fin de l'encadrement du crédit, pour partie responsable de la crise actuelle.
(2) Le taux de rémunération du capital était il est vrai tombé particulièrement bas  à la suite du premier choc pétrolier, de même que les taux d'intérêts réels. 
(3) Les salaires chinois augmentent mais pas en proportion de l'enrichissement du pays : du fait de la sous-évaluation du yuan, les produits étrangers demeurent hors de prix.

(4) La politique rigoureuse du général de Gaulle avait rendu la France excédentaire. La réunification allemande a eu le même effet, rendant au contraire l'Allemagne provisoirement déficitaire.

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(...)

Ce premier voyage de Benoît XVI en France en tant que pape avait un caractère particulièrement émouvant. Les Français ont pu reconnaître de visu l'intelligence, la profondeur et l'extrême délicatesse de Benoît XVI qui les a largement séduits ; seuls les quelques indécrottables et habituels laïcistes haineux sont restés réfractaires à sa personne. (... ) On ne peut encore dire l'influence qu'aura son voyage en France, on peut en revanche retenir les points forts de son enseignement (...)
D'abord, sur sa critique du monde moderne, particulièrement aux Bernardins, où il a expliqué à un public sans douté médusé par sa hauteur spirituelle, que toute véritable culture, et partant toute civilisation, s'appuyait sur la recherche de Dieu. Ailleurs, il a eu des mots très durs contre la toute puissance de l'Argent, nouvelle idole de l'époque, et contre l'esprit de possession et de consommation qu'elle suscite. Au moment où nous subissons une grave crise du système libéral mondial, il n'est pas anodin que Benoît XVI ait défendu la nation et son identité culturelle, et qu'il ait estimé que c'est à l'État "de légiférer pour éradiquer les injustices".

Sur les rapports en France de l'Église avec l'État, ensuite, le pape a pris acte de la bonne volonté de Nicolas Sarkozy qui avait déjà lancé au Latran, en décembre 2007, son expression de "laïcité positive". Lors de l'audience du 17 septembre, Benoît XVI commentait son voyage et répondait au président français : "L'authentique laïcité n'est donc pas de faire abstraction de la dimension spirituelle, mais de reconnaître que celle-ci est précisément, de manière radicale, la garante de notre liberté et de l'autonomie des réalités terrestres, grâce aux préceptes de la Sagesse créatrice que la conscience humaine sait accueillir et mettre en oeuvre". Pour le pape, la véritable laïcité ne peut se passer d'un "consensus éthique fondamental" qui seul peut apporter des limites au pouvoir de l'homme ; faute d'un tel consensus, la loi de la majorité n'a plus de frein et le relativisme règne en maître. La difficulté est de parvenir à ce consensus et c'est là qu'intervient la raison qui est capable de comprendre qu'il existe une nature humaine et donc une loi naturelle valable pour tous, quelle que soit la religion ou la croyance professée : c'est le seul socle commun susceptible d'être admis par tous dans une société démocratique pluraliste. À l'heure où le gouvernement est appelé à légiférer sur des questions bioéthiques ou familiales, il serait temps de donner un contenu objectif à ce "consensus éthique" qui puisse limiter les prétentions les plus extrêmes qui avancent au nom de la "science" ou de la "liberté".
(...)
Après avoir évoqué la Libération "temporelle" de la France de l'occupation nazie, le pape s'est exclamé : "Aujourd'hui, c'est surtout en vue d'une véritable libération spirituelle qu'il convient d'oeuvrer". (...).

Extraits de l'éditorial La Nef n°197 d'octobre 2008

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(...)
de type alpin aux vallées étroites, vit une bonne quinzaine d'ethnies. Au sud et à l'est du pays, les Pachtouns. C'est l'ethnie dominante.
Au centre du demi-cercle pachtoun, il y a les Hazaras ; à l'est, des Tadjiks, à l'ouest des Turkmènes et des Ouzbeks, ces trois dernières ethnies relevant du monde turcophone, auxquels s'ajoutent d'autres groupes ethniques et linguistiques. L'Afghanistan est une véritable mosaïque de peuples divisés eux-mêmes en tribus.
Depuis toujours les habitants des plaines et des vallées ont été rançonnés par les populations montagnardes ou par les groupes qui nomadisent dans les régions semi-arides au sud de l'Indu Kush. Ainsi règne dans le monde afghan une culture de la violence que personne n'a jamais réussi à maîtriser.
C'est dans ce cadre que vont se succéder des conquérants nombreux mais temporaires : les peuples migrants, Scythes, Huns, Mongols ou voisins, Perses et Indiens, apportant des cultures diverses, bouddhiste, helléniste, musulmane.
C'est au XVIIIème siècle que se constitue un semblant d'État afghan. Ahmad Khan a réuni une assemblée de tribus pachtounes, se fait reconnaître shah et institue un embryon d'administration en apparence centralisée : la réalité du pouvoir est entre les mains des chefs de tribus : les khans pachtouns, les chefs des tribus Hazaras, les Outadjiks. C'est un véritable régime féodal qui a duré presque jusqu'en 1970, même si certains souverains ont tenté de moderniser leurs pays, suscitant la constitution d'une petite société évoluée.
Au XIXème siècle, les Anglais tentent de s'installer ; ils sont rejetés à plusieurs reprises. Les Russes, après avoir atteint l'Amou Daria à la fin du XIXème siècle, cherchent à s'implanter à leur tour. Après la Grande Guerre, se créent à Kaboul et dans le reste du pays des lycées français et une importante mission archéologique, mais la vie économique demeure largement dominée par les Britanniques et par les Soviétiques. Le milieu évolué est divisé entre Occidentaux et pro-soviétiques : ce sont ces derniers qui, avec l'aide du petit Parti communiste afghan, appellent l'Armée Rouge pour se maintenir au pouvoir en 1979.
Celle-ci va déployer plus de 150 000 hommes dans le pays : ils n'arriveront à contrôler que les grands axes routiers et quelques centres urbains. Le retrait des Soviétiques entraîne une véritable guerre civile opposant les Talibans, essentiellement Pachtouns, et la plupart des autres ethnies afghanes regroupées dans une "Alliance du Nord", regroupant les groupes turcophone, les Hazaras et les partisans du commandant Massoud. Les Talibans contrôlent peu à peu l'essentiel de l'Afghanistan. De 2001 à 2004, la situation se stabilise après les décisions de la Conférence de Bonn ; en 2004, Hamid Karzaï est élu président.
Très vite la situation s'aggrave. La corruption, la médiocrité du personnel administratif, les divisions de la classe politique font que l'État afghan ne fonctionne pas : l'armée et la police manquent d'entraînement, l'administration est d'une inefficacité certaine, d'où l'absence d'un développement réel. Les Talibans, que l'on croyait éliminés, ont réapparu vers 2005-2006 et dominent une bonne partie du territoire. Le seul élément qui progresse est la culture du pavot qui représente plus de 90 % de la production mondiale et fait vivre la majorité des paysans.
Si les forces engagées, essentiellement américaines, ont contrôlé la région pendant un certain temps, ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'OTAN a, théoriquement, la responsabilité des opérations et a mis en place une Force internationale d'assistance et de sécurité qui ne remplit aucune de ces deux fonctions. En réalité, en Afghanistan, ce sont les États-Unis qui commandent et leurs maladresses administratives et militaires les ont rendus terriblement impopulaires. Il y a ici aussi une hégémonie américaine incontestable qui irrite la plupart des autres membres de l'OTAN, de moins en moins disposés à envoyer des forces souvent mal utilisées.
Le problème afghan est pourtant relativement simple : soit Al Qaïda est absent du pays et dans ce cas laissons-les s'entre-tuer comme ils le font depuis des siècles. Soit Al Qaïda est effectivement présent avec des camps d'entraînement adossés à la frontière pakistanaise et alors nous restons mais en y mettant les moyens nécessaires. Il y a aujourd'hui moins de 70 000 hommes de troupes de l'OTAN en Afghanistan, l'Armée Rouge en avait le double. En réalité, si l'on veut sécuriser les routes et pacifier les provinces, il faut entre 150 et 200 000 hommes avec une participation réelle et une responsabilisation des Afghans. Il faudrait aussi penser au rôle essentiel joué par le Pakistan qui a laissé les zones tribales au sud de Peshawar et le Balouchistan devenir des bases arrière des Talibans et d'Al Qaïda.
Simultanément, il serait souhaitable que l'OtAN ne soit pas sous la seule direction des Américains, peu familiarisés avec la culture afghane, et s'engage dans des pourparlers avec les tribus talibans qui ne sont pas automatiquement liées à Al Qaïda. Mais il faudra tenir compte des réalités locales qui ne sont pas toujours compatibles avec les principes fondés sur l'idéologie sociale américaine. N'oublions pas que la lutte contre la burka menée par toute une série d'ONG agace des hommes et des femmes marqués par des traditions ancestrales et renforce les partisans des Talibans les plus extrémistes. Il y a des limites au droit d'ingérence.

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Le Pape Benoît XVI est-il trop intelligent ?

(...) soit le chef d'Etat le plus cultivé : ce n'est pas très difficile. Mais il est sans doute aussi un des hommes les plus instruits de la planète, non seulement dans les sciences théologiques, mais encore la philosophie, les arts et même les sciences. Cet homme qui dialogue avec Habermas, joue Mozart et aime le latin ne manque en tous cas pas de ressources. Il est vrai qu'élu à près de quatre-vingt ans, il avait eu le temps d'en apprendre des choses !
L'épisode le plus original de son voyage en France fut une conférence au tout nouveau centre culturel des Bernardins, initiative de Jean-Marie Lustiger destinée à rapprocher la foi et la culture. Y ont accouru, non seulement l'Institut de France, dont il est membre associé, mais aussi la fine fleur de la culture, de l'édition, des arts et des lettres. Les intellectuels catholiques de la nouvelle génération, comme Rémi Brague ou Jean-Luc Marion mais aussi Regis Debray, Frédéric Mitterrand et bien d'autres. De cette conférence, beaucoup, telle Julia Kristeva sont sortis enthousiastes. Insistant sur la nécessité d'interpréter les textes, inscrite au coeur de la tradition juive aussi bien juive que chrétienne, le pape a longuement montré comment il y a là la source d'une science du langage fondatrice de la culture européenne et l'antidote à tous les fondamentalismes. 

Une religion d'intellectuels ? 
Ce succès intellectuel de l'Eglise catholique forme un contraste cruel  avec la chute de son influence mise en relief par tous les sondages. Si 75 % de Français se déclarent encore catholiques, 50 % seulement croient en Dieu, 25 % à une vie dans l'au-delà et à peine plus de 5 % pratiquent.
Le critère le plus significatif de la crise est le nombre d'ordinations de nouveaux prêtres. Un parcours qui se résume à un brutal décrochage en 1975 d'environ 800  à 100 par an. A partir de là un palier qui dure encore aujourd'hui. Un flux d'entrée qui correspond à celui des énarques ! Encore de quoi avoir quelque influence d'autant que les nouveaux prêtres, eux, sont cultivés. Les spécialistes du calcul intégral montreront toutefois comment ce décrochage très situé dans le temps entraîne pendant quarante ans le sentiment déprimant d'une diminution continue des effectifs du clergé.  Un nouveau décrochage est-il intervenu vers 2005 ? Cela reste à confirmer.
Les autres critères d'influence sont à l'avenant : diminution du nombre d'enfants baptisés puis catéchisés, des mariages religieux. Seul indicateur au vert positif : le nombre des baptêmes d'adultes, dont l'augmentation ne compense cependant pas celle des enfants.
Cette crise touche l'Eglise catholique dans toute l'Europe.  Elle y touche aussi les Eglises protestantes établies. Le reste du monde, Etats-Unis et Russie compris, vit, par rapport au fait religieux, à un autre rythme.

Il semble donc qu'il ne serve à rien à l'Eglise catholique d'avoir un pape instruit et subtil. Les seules religions qui progressent semblent celles qui véhiculent un message simple, voire simpliste. Pour les islamistes, le Koran et rien que le Koran. Pour les évangélistes américains, la Bible et rien que la Bible y compris quand elle contredit la théorie de l'évolution (acceptée par le papes, y compris quand elle permet d'assimiler la lutte des Etats-Unis et d'Israël contre le reste du monde à la bataille finale du bien et du mal, la fameuse bataille d'Armageddon décrite dans l'Apocalypse.

L'Eglise catholique va-t-elle, au moins en Europe, mourir de sa subtilité ? Sans doute celle-ci n'est-elle pas nouvelle. Ses dogmes fondamentaux : la trinité, la double nature du Christ  ne sont pas choses simples. Pas davantage la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, fondement historique d'une laïcité dans laquelle Nicolas Sarkozy se prend les pieds avec ses gros sabots. Sans doute le catholicisme a-t-il d'autres ressources : à côté de ceux qui raffinent  les concepts, il y a aussi ceux qui brûlent les cierges à Lourdes ; quelquefois ce sont les mêmes ! Mais tout se passe comme si, confrontée au choc de la  modernité, les religions ne résistaient que dans ce qu'elles ont de brutal et de simpliste. Il semble, en ce début du IIIe millénaire, plus facile à l'Eglise catholique de susciter le respect des intellectuels que de reconquérir des masses !

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(...)

Au collège des Bernardins, la magnifique salle cistercienne du XIIIème siècle fournit à Benoît XVI son entrée en matière : en nous demandant ce que faisaient ici ces jeunes moines, nous comprendrons mieux les racines de la culture occidentale. Ces hommes cherchaient Dieu : ils se réunissaient ici pour quêter l'essentiel et le définitif, ce qui ne périt pas. Ils ne cherchaient pas au hasard, comment l'auraient-ils pu, mais à partir des livres des Ecritures. Notre culture est une culture du logos, qui signifie à la fois parole et raison. Les chrétiens ne croient pas que la bible ait été écrite par Dieu ou sous la dictée de Dieu. Elle est constituée de textes littéraires multiples. C'est à travers ces paroles humaines et historiques que Dieu nous parle. Il convient donc d'interpréter les textes. Pour cela, il faut une communauté qui suscite à la fois la pluralité des sens et la communion des esprits autour des significations comprises en commun.
Cette exigence de l'interprétation exclut de cette religion tout fondamentalisme : la littéralité du texte n'est pas sacrée. Ce n'est pas la lettre qui compte, disait Paul, mais l'esprit. Or, quelle est la caractéristique de cet esprit qui interprète, traduit, comprend les textes ? Il est libre ! Car c'est à travers son temps, son histoire, ses coutumes, que l'esprit humain interprète le texte. Mais s'il l'interprète en lien avec d'autres dans une communauté, il échappe au subjectivisme et à l'arbitraire, il échappe aussi aussi à la tentation du fondamentalisme, qui voudrait (c'est humain) diviniser la lettre du texte. La culture de l'Europe est fondée sur une liberté dans la communauté.
Ainsi nos cisterciens étaient-ils là pour chercher Dieu ensemble et pour le prier ensemble. Mais aussi, ils travaillaient : ora et labora. En travaillant de leurs mains (Benoît XVI rappelle que déjà Paul était fabricant de tentes), ils participaient à l'oeuvre divine qui est création incessante. Car Dieu est toujours à l'oeuvre dans l'histoire : Dieu travaille ! Et l'homme, loin de vouloir créer ou recréer le monde à sa façon, travaille avec Dieu. La culture européenne est fondée sur le travail comme participation à la transformation incessante du monde.
Enfin, la quête de Dieu est rendue possible parce que la parole a été annoncée, mais surtout parce que Dieu s'est révélé. Et cette révélation doit se divulguer, parce qu'elle concerne tous les hommes : Dieu est universel comme la raison est universelle. Cependant l'annonce de la parole ne sera entendue que par les esprits disponibles pour l'écouter : ceux qui cherchent la vérité au-delà de l'éphémère quotidien. Celui qui parie résolument sur le hasard ou sur le chaos ne se laissera pas trouver par Dieu. La quête elle-même exige une certaine humilité de l'esprit, qui répond à l'humilité de Dieu révélée par la création (Dieu n'est pas seul à se contempler et à s'aimer lui-même).
La religion qui façonne ce continent n'est donc pas seulement affaire de foi aveugle ou illuminée, mais affaire de raison. Ainsi a grandi l'Europe, puis l'Occident : la raison et la liberté, qui vont de conserve, ressortissent à cette source religieuse.
Nous sommes les petits-fils de ces moines cisterciens.

Paru dans Le Figaro - septembre 2008

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Un texte d'Alfred Sauvy datant d'un quart de siècle

(...)
mise au service d'un fond qui se veut pédagogique et stimulant. Le texte de sa conférence sur le vieillissement prononcée le 8 décembre 1983 à Tunis, par un Alfred Sauvy qui a alors 85 ans, en est la parfaite illustration.


La méthode : de l'observation des faits à l'ordonnance
La méthode à laquelle recourt Alfred Sauvy commence toujours par l'observation car, selon lui, la recherche de la vérité ne passe pas par l'analyse des théories mais par l'examen attentif des faits. Il s'agit en l'espèce d'attirer l'attention sur l'allongement de l'espérance de vie des personnes âgées, phénomène inédit qui permet aux soixantenaires, dont le nombre croît dans ces années 1980, de commencer une nouvelle vie, ce qui était impossible avant la transition démographique. Alfred Sauvy le fait en présentant deux exemples, là où l'universitaire commencerait sans doute en recourant à des concepts, donc en parlant de l'augmentation de l'espérance de vie sans incapacité des personnes âgées. Les deux faits que livre Alfred Sauvy ont la même signification, mais ils ont l'avantage d'être compréhensibles par tout le monde, d'autant qu'il les présente dans un langage simple et clair.
Un autre outil essentiel de la méthode d'Alfred Sauvy est l'analyse diachronique : dans ce texte, il s'agit d'examiner comment la question du vieillissement a été étudiée (ou escamotée) au cours de l'histoire et d'éviter ainsi le risque de se polariser sur le court terme qui, par nature, a une signification relative. Cela conduit Alfred Sauvy à se référer à Leroy-Beaulieu, Boverat ou aux travaux conduits dans le cadre de l'ONU, pour en arriver à la période contemporaine, où des hommes politiques n'ont "pas encore une notion bien précise du phénomène" de vieillissement, occasion pour Alfred Sauvy de rappeler implicitement ce qu'il a si souvent appelé le "refus de voir".
Pourtant le vieillissement se déploie, et il convient de réfléchir à ses conséquences ; elles sont nombreuses, mais le souci d'Alfred Sauvy est moins d'insister sur les plus évidentes les conséquences matérielles que sur les plus "méconnues", selon l'adjectif retenu pour le titre de sa conférence, les "conséquences morales". Alfred Sauvy propose alors une analyse puisant dans différentes périodes historiques, la Grèce dans les siècles précédant l'ère chrétienne, Rome sous l'Empire ou Venise du temps des Doges, pour en venir à la France du XIXe siècle. Il mène alors une analyse à la fois diachronique et synchronique, en observant les faits concernant une même question, celle du vieillissement, dans des lieux différents et à des moments historiques différents.
Sa conclusion, comme souvent, est une ordonnance en deux temps. Premier temps : ne prenez pas des médicaments inefficaces, occasion pour lui de dénoncer explicitement "la théorie", qui annonce des "résultats contraires" aux évolutions réelles. Second temps, les vrais remèdes dont le conseil d’intégrer sans cesse les facteurs moraux, ce qui conduit à toujours "prendre des leçons de jeunesse".
Ainsi, à la lecture de cette conférence, la méthode, assez exceptionnelle, d'Alfred Sauvy n'a pas pris une ride et mériterait tout autant d’être employée aujourd'hui. Peut-on le dire également pour le fond ?


Deux limites…
Lire avec sens critique ce texte datant d'un quart de siècle est aisé, mais l'amitié dont m'a honoré Alfred Sauvy pendant de longues années jusqu'à sa mort me conduit à préciser que certaines observations ci-dessous ne doivent pas masquer ce qu'a été l'apport fondamental d'Alfred Sauvy, dont les lumières m'ont ouvert tant de pistes de recherche.
Une première limite de ce texte consiste en ce qu'il peut conduire le lecteur à ne pas suffisamment distinguer le vieillissement individuel du vieillissement d'une population, même si ces phénomènes, tous deux inédits, sont en partie liés. Les changements quantitatifs et qualitatifs intervenus dans le vieillissement individuel des personnes âgées sont récents, datant grosso modo seulement des années 1970, lorsque la médecine, ayant conduit à l'effondrement des mortalités infantile, infanto-adolescente et maternelle, a pu davantage s'investir dans les personnes âgées, faisant décoller l'espérance de vie des retraités. La longévité accrue des personnes âgées, d'autant qu'il s'agit pour l'essentiel d'une augmentation de l'espérance de vie sans incapacité, ne peut être jugée que comme une bonne et heureuse nouvelle.
Seconde limite : peut-on écrire que "ce n'est pas l'allongement de la vie qui vieillit une population" ou que le "vieillissement a toujours donné des effets défavorables", comme l'affirme Alfred Sauvy à la lumière d'exemples historiques ? Oui, dans la mesure où de telles phrases s'appliquent au vieillissement "par le bas", c'est-à-dire à l'augmentation de la proportion des personnes âgées due à une fécondité abaissée. En revanche, le vieillissement "par le haut", c'est-à-dire l'augmentation de la proportion des personnes âgées due à leur longévité accrue, phénomène totalement inédit, reste sans références historiques et ne peut donc relever d'une analyse diachronique. En outre, il ne peut être, a priori, connoté négativement. Alfred Sauvy corrige d'ailleurs implicitement les propositions rappelées ci-dessus en écrivant : "nos conceptions occidentales à propos de l'mploi sont entièrement à réviser ".


... mais des fondements stimulants
Il était difficile, il est vrai, dans un texte aussi court, d'approfondir tous les points, même si le style d'Alfred Sauvy est caractérisé par une forte densité des analyses énoncées. Parmi celles-ci, deux méritent particulièrement l'attention car elles restent souvent méconnues. La première consiste à rappeler que la transition démographique a rajeuni les populations car elle a surtout diminué la mortalité des générations les plus jeunes. La seconde insiste pour que l'étude du vieillissement ne se concentre pas exclusivement sur la question des retraites ; autrement dit, il ne faut pas que l'arbre (le financement des retraites) cache la forêt (les multiples conséquences du vieillissement).
C'est grâce à cet enseignement que nous avons pu approfondir la question du vieillissement, d'une part en montrant comment ce dernier doit se décliner selon le vieillissement de la population active, supposant d'autres conceptions en matière de formation permanente, ou selon le "vieillissement dans le vieillissement", appelant une politique du vieillissement adaptée à la composition par âge des personnes âgées. D'autre part, le large spectre qu'Alfred Sauvy nous incite à utiliser pour étudier cette question du vieillissement nous a conduit à distinguer le vieillissement stricto sensu, soit l'augmentation de la proportion des plus âgées dans une population, de la gérontocroissance, soit l'augmentation du nombre de personnes âgées, deux processus qui, selon les populations et les périodes historiques, ont rarement la même intensité et évoluent même parfois en sens inverse. Enfin, c'est également grâce aux enseignements d'Alfred Sauvy, résumés dans cette conférence, que nous avons pu avancer dans nos recherches jusqu'à mettre en évidence la diversité - quatorze exactement  - des types de vieillissement et de gérontocroissance selon les territoires.

Cette conférence, bien que datant d'un quart de siècle, recèle donc toujours non seulement un trésor méthodologique, mais aussi des analyses fondamentales qui en font, aujourd'hui encore, une source de féconde stimulation scientifique.

Paru dans la revue Sciences & Devenir - n° 56, 2008, p 50-55

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La sérénité extraordinaire du petit homme en blanc

(...) se déroule un scénario à peu près analogue : une bonne partie des médias vocifère, pendant qu'une foule de fidèles se mobilise. Aujourd'hui plus encore qu'au cours des derniers voyages de Jean-Paul II, c'est la différence des styles et des tons qui me frappe : hargne et sérénité. Des intellectuels et des politiques emplissent les pages de grands quotidiens d'une indignation véhémente : dénonciation d'une alliance du trône et de l'autel, comptabilité des millions d'euros arrachés aux fonds publics pour recevoir un individu qui n'est ni une vedette politique ni une vedette exotique (ah ! si c'était le dalaï-lama…), rappel obsessionnel des croisades, évocation des centaines d'églises chrétiennes pour lesquelles on n'engagerait pas le moindre de ces frais. En face, un petit homme en blanc s'avance dans une travée, environné de clameurs, sans ostentation ni gloire. Il est paisible. On sent dans sa démarche la persévérance et le sentiment que le chemin est long, mais que les forces ne manqueront pas. Il salue modestement. C'est un pèlerin, en somme. Un passant. Il parcourt le vieux monde, dont il constate sans aigreur ni acrimonie l'essoufflement, le vide, la dérision meurtrière. En sortant, il embrasse deux enfants et se retire dans sa voiture. Ses fidèles se regroupent en foules ferventes et gaies. Des jeunes chantent en latin. On leur a seriné sur l'air des lampions que c'était réac. Mais ils ne peuvent pas s'en empêcher, et les sermons médiatiques leur ont manifestement glissé dessus.

Ce petit homme doté d'un grand cerveau (personne ne le nie), s'installe au micro devant un parterre composé du gratin parisien. Bien entendu, il sait exactement ce qu'on lui reproche. Mais il n'est ni un soldat (comme le pape précédent qui ressemblait à un partisan descendu des montagnes et, à l'époque, nous en avions bien besoin), ni un politicien. Point de polémique. Ni d'agressivité. Finaud. Il sait qui se trouve dans la salle : beaucoup de ces plumes qui ont en leur temps défendu le marxisme jusqu'à extinction des feux, et continuent, avec une mauvaise foi sartrienne, à identifier l'Église à son Inquisition ; beaucoup de ces gens qui combattent l'idée même de vérité et confondent la tolérance avec le relativisme, tiennent Dieu pour l'ennemi du genre humain et tentent de faire croire à leurs lecteurs naïfs que l'Europe n'a pas d'identité, sauf à devenir sectaire et fanatique. Il les salue d'un regard neutre, comme s'il allait donner une conférence sur la syntaxe de Balzac. Et leur sert un discours pédagogique de haute volée (adapté à leur capacité de compréhension, sous-entendu : vous ne pourrez pas arguer, comme vous le dites de Bush, que le pape est un crétin) sur la quête de Dieu. Sur le dieu inconnu de Paul, et sur la chaise vide de Dieu. Sur le fait qu'il ne s'agit pas seulement de chercher Dieu, mais de se laisser trouver par Dieu, sachant bien qu'il se trouve dans un pays où l'on repousse Dieu davantage qu'on l'ignore. Sur la liberté qui, si elle prétend signifier l'absence de liens, court à l'arbitraire ou au fanatisme (ce dernier mot est d'ailleurs le seul que les journaux parlés du soir ont retenu : enfin un terme polémique, ou qui peut paraître tel). Il évoque ces moines qui, en cherchant Dieu, ont fondé la culture occidentale. Et cela signifie, au deuxième degré, comme on parle à un morveux qui se targue de ne rien devoir à personne : que seriez-vous sans cette tradition sur laquelle vous crachez ? Vous n'auriez même pas de salive… Car c'est elle, cette tradition, qui vous a conféré la liberté de cracher. Le tout, dans un murmure, avec l'accent allemand qui rappelle notre Alsace, et paisiblement.
Il sait bien qu'est assis dans la salle cet ancien président de la République sur l'insistance duquel l'Europe a évincé la mention des racines chrétiennes dans les textes fondamentaux. Il sait aussi que, dans ce pays, dès qu'on parle de l'identité d'une culture, on se voit accusé de vouloir la guerre entre civilisations. Il fait semblant d'ignorer tout cela. Il décrit comme un professeur ce lieu mystérieux d'où nous venons et qui nous a faits, ce lieu dont nous ne voulons pas. Il décrit cette identité avec une espèce de neutralité scientifique : c'est de l'histoire, tout de même, et nul ne peut effacer le passé. La frénésie négationniste, qui nous prétend sans héritage, apparaît ridicule.

Les appels à la "vigilance"  se multiplient pour défendre la laïcité menacée (je me méfie de cette "vigilance"-là qui n'est jamais vigile de soi et ne s'oppose qu'aux excès des autres). En effet : si la laïcité signifie bien exclure la religion de toute sphère publique afin qu'elle ne s'exprime que dans les consciences, c'est-à-dire dans les arrière-cuisines, cette laïcité typiquement française n'a plus beaucoup d'avenir. Et pour une seule raison : les catholiques ne sont plus complexés de l'être. Ils s'afficheront donc autant que d'autres religions et courants. La laïcité revancharde et hargneuse laissera place à une sécularisation de pays civilisés : une distinction de la croix et du glaive, non plus la suppression de la croix cette chaise vide de Dieu.

Voici le message tranquille laissé par cette silhouette et cette voix modestes : nous existons. Nous existons plus loin que dans les arrière-cuisines et les consciences muettes. Nous influençons les gouvernants, nous offrons des modèles éducatifs, nous proposons un art de vivre et de penser. On ne pourra pas nous reléguer. Nous représentons l'institution la plus ancienne et la plus durable qui ait jamais existé dans l'histoire. Nous avons fait ce continent. Si les "vigilants" se réclament aujourd'hui des droits de l'homme, dont ils ne peuvent plus se passer, c'est bien parce que ces moines du XIIIe siècle ont suivi la trace d'un Dieu qui confirme la dignité humaine. L'Église a fondé non seulement ce que nous sommes, mais aussi ce qui nous reste lorsque nous ne voulons plus être rien.
D'ailleurs, nous ne prétendons qu'à exister. Que les "vigilants" se rassurent : l'Église ne possède aucune puissance. Elle ne revendique que des légions d'anges, lesquelles ne menacent personne, et sûrement pas des incroyants, j'imagine. Cette impuissance me rassure autant qu'eux : on sait bien que l'Église comme n'importe quelle institution peut abuser de son pouvoir, transformer ses clercs en tyrans domestiques et politiques. J'aime cette Église désarmée, guettée par l'absentéisme, affaiblie, et portée par l'espérance plutôt que par la satisfaction. C'est bien ce désarmement qu'incarne aussi la frêle et humble silhouette.

France de ce début de siècle. Un vieux pays dont les élites pour une bonne part haïssent le catholicisme, et dont une partie du peuple retrouve des racines religieuses dont elle estime avoir besoin pour donner sens à sa vie. Ce jeune salarié s'assied dans le métro le vendredi matin et y trouve un journal gratuit qui lui serine encore la chanson commune : ton argent va au gaspillage pour recevoir un pape, pauvre plouc ! Il lit attentivement ces pantalonnades, puis le lendemain se lève à six heures pour avoir sa place aux Invalides, et apercevoir la calotte blanche du pèlerin inopportun.

(c) Chantal DELSOL - Figaro Magazine - 2008

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"Financial Art" à Versailles ?
 

La France, est semble-t-il, le pays au monde qui a le plus produit d'analyses critiques d'ordre sociologique, économique, historique du système de l'art contemporain depuis des décennies. Ce débat contradictoire et passionné a cependant trouvé un terrain consensuel cette année. Ses protagonistes ont de façon unanime constaté un échec : la France a perdu tous ses marchés de l'art, excepté celui du dessin et des arts premiers, ses artistes officiels ne sont pas acceptés sur les places internationales malgré les efforts financiers considérables déployés par le ministère de la Culture.

Cet hiver, les institutions ont désespérément cherché des solutions. Afin d'en trouver, le commissaire général de la Fiac (1), Martin Bethenot, a été missionné. Il a étudié la question, réuni une commission, remis un rapport à la ministre. Quelques réformes techniques de détail ont suivi ainsi que la "création" d'un possible crédit bancaire, déjà en pratique, pour faciliter les achats d'art. Un aveu d'impuissance en somme !
Au cours de cette année, les mêmes institutions ont organisé, avec force subventions, trois événements à grande résonance médiatique et symbolique : du jamais-vu ! Au Grand Palais, c'est Richard Serra, produit financier américain haut de gamme. Au Louvre, c'est le Hollandais Ian Fabre avec un one-man-show dans les salles de l'école du Nord. A Versailles, c'est Jeef Koons, trader new-yorkais. Sa connaissance des mécanismes d'élaboration de la valeur fiduciaire lui a permis de fabriquer pour son compte et celui de ses collectionneurs d'étonnants produits financiers. Il faut savoir que pour avoir une cote internationale au Kunst Kompass un artiste doit accumuler dans l'année beaucoup "d'événements" et d'achats prestigieux. Les institutions françaises travaillent donc apparemment à la fabrication de la cote d'artistes, de préférence ne vivant pas et ne travaillant pas en France, sans aucun espoir de contrepartie pour ses artistes officiels, considérés à l'étranger comme des vulgaires artistes d'Etat, c'est-à-dire sans collectionneurs privés.

Ainsi, avec l'argent du contribuable français, les institutions pendant trente ans ont détruit consciencieusement la place de Paris. On estime qu'environ 60 % des sommes consacrées par l'Etat français aux achats d'oeuvres d'art contemporaines ont été dépensées, surtout à New York, pour acheter des oeuvres d'artistes étrangers. Ce fut d'abord une action confidentielle pour devenir aujourd'hui une pratique spectaculaire. Est-ce une annonce de la fin ? Un dernier feu ? Le Capitole est proche de la roche Tarpéienne... En toile de fond, on voit rougeoyer un krach de tous les produits financiers non arrimés à une valeur réelle.
La logique de l'histoire est difficile à comprendre pour l'observateur, l'amateur ou l'historien d'art non impliqués dans les stratégies apparemment obscures et irrationnelles qui les sous-tendent. Cependant les questions deviennent lancinantes : pourquoi agir contre les intérêts français ? Masochisme ? Amour des voyages à New York contracté par les sémillants "inspecteurs de la création" chargés des achats.
Ces trois grands spectacles de l'année ont changé cependant la dimension des pratiques habituelles et provoquent un questionnement auquel cette fois-ci on n'échappera pas : comment nommer ce phénomène des one-man-show, présentés comme gratuits et sans contrepartie, dans trois sites parmi les plus prestigieux de la planète ?

De quelle nature juridique peut-on les qualifier ? Sont-ce des délits d'initié à l'oeuvre dans la fabrication d'un produit financier ? Sont-ce des trafics d'influence ? Sont-ce des "détournements d'intérêt public au profit d'intérêts particuliers" ? Depuis plusieurs années le débat sur l'art contemporain n'apparaît dans les médias qu'à la faveur des procès. Ces affaires concernent curieusement des délits très divers. En plus de ceux déjà cités on peut ajouter : le droit de propriété artistique, la cruauté envers les animaux, les bonnes moeurs, la pédophilie, la dégradation du paysage, la dégradation du patrimoine, ... etc. Les tribunaux se trouvent toujours confrontés à des problèmes de définition sémantique pour caractériser le délit. La difficulté étant que la définition originelle de l'art n'a rien à voir avec le contenu de ces nouveaux produits financiers.
Les magistrats, pris dans les rets des faux-semblants sémantiques, sont obligés d'appliquer la loi et de trancher. Pour juger, soit il faudra admettre la notion de délit de "diffamation astucieuse" (Jeef Koons en l'occurrence ne diffame-t-il pas Versailles, haut lieu des pouvoirs de la République puisque les deux Chambres s'y réunissent en Congrès ?). Ou bien le délit de "truquage du langage commun" permettant de contourner les textes qui régissent la création. A moins qu'une loi soit votée pour changer la définition du mot "art" !

Faute du débat ouvert qui permettrait de vider l'abcès comme ce fut le cas aux Etats-Unis lors des Cultural Wars, au cours des années 1990, mettant en cause l'intervention de l'Etat fédéral par le biais de la NDA (2) en matière d'art, en France, c'est devant les tribunaux que la controverse a lieu. Sur de multiples affaires semblables, mais moins médiatisées, on retrouve des chefs d'accusation qui vont contre le droit de propriété artistique ou morale des oeuvres. Jeef Koons ne proclame-t-il pas s'approprier le patrimoine historique ?
Enfin, ces tribunaux ont aussi beaucoup à faire avec la violation du droit administratif, très rigoureux sur la transparence des marchés : combien a coûté chaque oeuvre ? achetée à qui ? où ? comment ? La DAP (3) a échappé à ce contrôle pendant tant d'années sous prétexte de "secret d'Etat" !
Jusqu'à quand va durer cet art administré qui perpétue de tels abus ?

Paru dans Les Echos - 21 septembre 2008

(1) Foire internationale d'art contemporain qui a lieu tous les ans à Paris (FIAC)
(2) National Departement of Arts (NDA) : Agence culturelle de l'Etat féderal ayant son siège à Washington qui dépend du gouvernement américain.
(3)  le Departement des Arts Plastiques (DAP) est une des directions du Ministère de la culture

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(...) 

Dans quel état le Pape trouve-t-il la France ?
Quelle image s'en fait-il ? Pour lui comme pour beaucoup d'intellectuels étrangers, la France est avant tout le français et ce qui s'y est écrit. Lorsqu'ils sont catholiques, il est naturel qu'ils privilégient des écrivains comme Claudel, Péguy ou Bernanos. Le Pape a parmi ses théologiens préférés Hans Urs von Balthasar, Suisse alémanique mais parfait connaisseur de la langue et de la littérature française, qui a passé la dernière guerre à Lyon, chez les jésuites de Fourvière. On y trouve aussi des Français, tous les artisans de la grande renaissance des études catholiques qui commença dans les années 1950 avec d'admirables études sur les sources du christianisme : la Bible, les Pères de l'Église, la scolastique médiévale.
Les PP. Bouyer, Chenu, Congar, Daniélou et de Lubac furent des références pour le jeune Joseph Ratzinger, comme ils le restent pour les catholiques du monde entier qui essaient de penser leur foi. Mais pour le Pape comme pour tous les étrangers, même les mieux avertis, il faut tenir compte d'un certain retard. Nous avons tous tendance à photographier les cultures étrangères dans l'état où elles étaient au moment où, étudiants, nous les avons découvertes. Ainsi, pour beaucoup, la pensée française, c'est encore Sartre et Camus et, en face, Gilson et Maritain. Ou, une génération plus tard, Foucault et Deleuze, voire les "nouveaux philosophes".
Il n'est pas question de porter un diagnostic d'ensemble sur la culture française d'aujourd'hui. Ce qui s'exporte n'est pas toujours de la meilleure qualité. Le temps fera son oeuvre de sélection. Et, surtout, la culture française n'est pas unifiée. En matière de religion, elle est au contraire profondément divisée.

La France est depuis des siècles un pays double. Elle est d'une part le pays de Vincent de Paul et de Thérèse de Lisieux, celui qui a fourni les gros bataillons de missionnaires au XIXe siècle. Elle est le pays des grands écrivains catholiques. Au XXe siècle, elle a produit des théologiens du même niveau que les Allemands.
Mais elle est aussi le pays de l'anticléricalisme. C'est en France que l'État moderne, dès Philippe le Bel, s'est opposé le plus violemment au Pape, jusqu'à le kidnapper. C'est là que Louis XIV est arrivé à kidnapper, cette fois en bloc, l'Église de France, non sans la complicité de celle-ci, et à la mettre à son service. La France est le pays de la Révolution. Celle-ci tenta d'abord de réaliser le rêve des rois en faisant de l'Église, avec la Constitution civile du Clergé, un instrument de l'État. Puis elle voulut en finir avec le christianisme par une persécution sanglante. C'est en France que la bourgeoisie radicale du XIXe siècle réussit à détourner le mécontentement populaire sur "les curés".
L'anticléricalisme combat les vices du clergé et ses prétentions à tout régenter. Il peut le faire au nom même des exigences du christianisme auxquelles les chrétiens, même les clercs, ne sont que rarement fidèles. Mais en France la haine du christianisme comme tel, surtout catholique, prit dès le XVIIe siècle une virulence particulière. Les Lumières françaises, à la différence du reste de l'Europe, tournèrent parfois à un athéisme radical. Depuis peu, cette haine s'étale avec une violence accrue. Et peu importe qu'elle fasse mine de porter sur "les religions", "les monothéismes", etc. ou qu'elle avoue franchement son véritable objet.

C'est donc un pays difficile que le Pape visite. Les catholiques lui montreront des réussites réelles et peut-être quelques villages à la Potemkine. En face, on criera à la reconquête, on protestera au nom de la "laïcité" et des "Lumières". Des deux côtés, on se plaindra. Le Pape est assez fine mouche pour ne pas se laisser duper ou impressionner.
Mais je crains que, des deux côtés, les Français ne ratent l'occasion de se poser quelques bonnes questions : comment vivre en paix les uns avec les autres, et avec le passé de tous ? Peut-on prendre comme principe : n'importe quoi, le meilleur comme le pire (les exemples sont au choix), mais en tout cas pas le christianisme ? Un peuple qui renonce à sa foi peut-il encore désirer vivre ? J'espère que le Pape les aidera à se les poser.

Paru dans Le Figaro (c) - septembre 2008

 

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Gouvernance et politique

(...)
au départ liée au gouvernement de l'entreprise, semble être ou vouloir être une nouvelle manière de faire de la politique. Elle s'applique essentiellement aux organisations internationales et aux organismes internes à la société civile (entreprises…), c'est à dire aux sociétés différentes de la société civile en tant que telle, laquelle est vouée à la "politique" au sens occidental du terme (et non pas simplement au sens général de "gouvernement").
Elle s'appuie sur la participation, la coordination, le partenariat, la concertation, la négociation. Elle valorise la transparence et le consensus.
Elle semble être un gouvernement qui serait privé de la "violence légitime", et voué à remplacer la violence par la négociation (serait-ce l'aboutissement de cette vieille idée née au XVII° siècle : le remplacement de la violence par le commerce ?). La gouvernance nie l'autorité et la hiérarchie : le consensus est le mode d'être de la gouvernance.
Une telle idée est très séduisante aujourd'hui :
- d'abord parce que le changement des mentalités fait récuser la "violence légitime" (la violence et même l'utilisation de la force nous sont devenues insupportables, et les sociétés contemporaines, depuis l'après seconde guerre mondiale, sont devenues "matriarcales", et récusent l'héroïsme : ce ne sont plus des sociétés de l'héroïsme mais des sociétés de la victimisation : le seul héros est la victime)
- et en second lieu par la crainte de l'entité étatique (ère dite post-westphalienne).

La gouvernance s'applique d'abord aux organisations internationales et aux organisations internes qui, ni les unes ni les autres, n'ont accès à la "violence légitime".
Mais elle réclame aujourd'hui de s'appliquer aux organisations politiques elles-mêmes.
On peut se demander de quel genre de politique il s'agit. Et s'il s'agit véritablement de politique.

Dans l'idéal, l'idée de gouvernance vise l'élimination de la force :
- l'élimination du conflit, les questions insolubles étant remplacées par des problèmes auxquels on peut répondre par la communication et la persuasion.
- la régulation à la place de la réglementation. Le droit ne vient plus de l'Etat, il est en permanence négocié.

La gouvernance pourrait effacer les conflits parce qu'elle présuppose que les hommes n'ont plus de croyances, mais seulement des intérêts. Et les intérêts sont toujours négociables, tandis que les croyances ne le sont pas. La gouvernance impose donc un monde dé-sublimé, où chacun se suffit de son confort matériel et de ce qui en découle. Si tout doit pouvoir se négocier, il n'existe plus rien d'autre que des intérêts.
La gouvernance est ainsi annoncée comme une nouvelle manière de vivre la politique, sans violence ni conflits graves (politique soft). Comme une politique sans autorité supérieure, qui suppose une multitude de petites autorités légales ou seulement légitimées par la reconnaissance. Ce qui compte ici, ce n'est pas la valeur des principes, mais la transaction.
Il ne doit plus y avoir de vraie force d'Etat, mais on gouverne par contrôles, par procédures.
La gouvernance suppose le refus de la contradiction dialectique où se déploie toute politique (par exemple la contradiction entre la liberté et l'obéissance). Elle récuse aussi les finalités du politique (qui peuvent être par exemple : établir l'égalité ou la justice, ou la liberté d'autonomie). La seule finalité de la gouvernance est négative : c'est la paix du vivre-ensemble.

Certains s'inquiètent de la dissémination des pouvoirs qu'entretient la gouvernance : car alors toutes les instances, si petites soient-elles, "font de la politique", laquelle n'est plus réservée à l'Etat souverain, et finalement, la politique ainsi dispersée serait anéantie, ainsi que la distinction entre le privé et le public.

Si la gouvernance suppose la fin des autorités étatiques centrales, faut-il voir en elle une sorte de fédéralisme ?
Pour la France, pays centralisé par tradition, ce serait la fin d'un dogme bien implanté, selon lequel seul l'Etat peut et doit être en charge de l'intérêt général, alors que les particuliers et les petits groupes seraient tout juste capables de concevoir et de défendre des intérêts particuliers. Du point de vue républicain français, la gouvernance peut sembler nous faire revenir à un moment médiéval de notre histoire, lorsque, surtout dans le centre de l'Europe, l'élaboration de l'intérêt général se faisait à travers une multitude d'instances chaotiques et superposées, sans qu'émerge vraiment une instance monopolistique à cet égard. La gouvernance d'aujourd'hui peut rappeler, au premier abord, la situation du Saint Empire romain germanique. Et à cet égard la gouvernance pourrait, pour certains, contrecarrer des excès nuisibles du gouvernement centralisé tel qu'au moins nous le connaissons en France. Il me semble que dans une société libre, tous devraient être en charge de la "politique", c'est à dire de l'intérêt général. C'est bien ce qui se passe dans le fédéralisme.
Pourtant la gouvernance ne ressemble pas à un fédéralisme, même sous un visage nouveau. Car dans le fédéralisme, les autorités secondaires délèguent leur pouvoir aux autorités supérieures, jusqu'au sommet où existe finalement un pouvoir politique souverain (c'est à dire, en principe auto-suffisant), qui reste particulier : un Etat, dépositaire de la violence légitime. Le système fédéral est politique. La gouvernance ne l'est plus, parce qu'elle vise à supprimer le monopole de la violence légitime. A cet égard, elle ne ressemble à aucun des systèmes politiques que nous avons connus jusqu'alors.

Que pourrait-il advenir si nous mettions vraiment en place un système de gouvernance tel que la force soit remplacé par la concertation et le consensus ?
Le remplacement de l'autorité par la concertation signifierait que l'on puisse supprimer les conflits. Mais cela est impossible. La gouvernance devra donc inventer une instance pour punir les fauteurs de troubles. Il s'agira d'une instance internationale, puisque les souverainetés, disposant de la force, auraient disparu.
Dans l'idéal de la gouvernance, le conflit devient un acte de délinquance, puni par une police internationale.
Des "autorités indépendantes" s'instaurent déjà aujourd'hui au-dessus des Etats, et elles sont dotées d'un pouvoir contraignant : on imagine pouvoir se doter d'instances indépendantes qui ont pour mission de prendre des décisions absolument objectives, puisque les débats démocratiques entre les diverses opinions sont considérés comme fauteurs de conflits. L'Agence internationale de l'énergie atomique contrôle les installations des Etats qui ont décidé de renoncer au nucléaire. Si l'on ne se donne pas ces instances incontestables, ce sont les Etats les plus puissants qui continueront à faire la police.
On se trouve dès lors dans des sociétés, non pas où la croyance a été abolie, comme on pourrait l'imaginer, mais où une seule croyance est considérée comme légitime, délégitimant par là même toute querelle sur les visions du monde. Car aucun monde n'existe où les hommes n'auraient que des intérêts, et l'on ne peut pas remiser les croyances au placard. Il faut donc que la gouvernance impose une vision du monde sous-jacente, considérée comme objective. Cela rappelle la société anti-démocratique de Salazar où, le mode de vie chrétien étant imposé, la politique ne consistait plus qu'à "vivre habituellement", comme si les questions insolubles ne se posaient plus. Ici simplement on n'ose pas dire qu'il y a une doxa sous-jacente (le politiquement correct), prétendant qu'il n'y a plus de doxa du tout. La "démocratie délibérative" d'Habermas, à laquelle la gouvernance doit beaucoup, entretient en sous-main une orthodoxie forte et persuadée de sa légitimité quasi scientifique : dans le cas d'Habermas, il s'agit de la nécessité de l'égalité des positions (et non de l'égalité des conditions, selon la différenciation significative de Léon Walras), autrement dit une religion socialiste délibérément ancrée.

La gouvernance ne peut fonctionner que si les sociétés sont riches et raisonnables. Sinon, on retombe dans les vieux schémas. La gouvernance vise la seule gestion, c'est pourquoi elle s'adresse à des sociétés déjà satisfaites, qui ne souhaitent pas "changer la vie". En cela elle rejoint les mondes pré-politiques anciens, qui ne cherchaient pas à "changer la vie", parce qu'ils n'en avaient pas le loisir, englués qu'ils étaient dans le règne de la nécessité. Par exemple, dans l'ancienne société esquimo, l'autorité dotée de violence légitime n'existe pas, et les réfractaires sont punis par l'ironie et l'ostracisme (ce qui est bien le cas dans les organismes internationaux). L'autorité y reflue de façon souterraine à travers le charisme, la menace voilée devant la puissance, et finalement la violence y est symbolique. On punit par la réprobation de groupe, une sorte de quarantaine, comme dans les cours de récréation.
La doxa officielle est indéfiniment ressassée par une communication omniprésente et imposée non pas du dehors, mais du dedans, par les codes et les rites. Les rites formatent les consciences et remplacent la force étatique en intériorisant les interdits (exemple : la langue de coton à l'UNESCO). De même les sociétés anciennes étaient-elles formatées par les rites traditionnels et sacrés.
Dans ce cas, les sanctions justifiées par le viol des lois n'existant plus, la vision du monde qui résiste à la négociation est repoussée dans les ténèbres extérieures par l'ironie et l'ostracisme et par l'auto-contrôle et l'auto-répression. Ce qui existait déjà dans les sociétés primitives et dans les sociétés féodales chrétiennes, décrites par exemple par Althusius (le mot anglais governance était déjà utilisé par les écrivains du Moyen age pour le système féodal).

La gouvernance ne cherche donc pas à effacer la politique au sens du gouvernement des hommes, qui est une catégorie anthropologique ineffaçable et universelle. Mais elle cherche à nous faire oublier la politique occidentale au sens grec de "l'art de gouverner des hommes libres" (Aristote), dont est issue la démocratie. Celle-ci consistait à assumer les conflits de croyances en confiant le monopole de la force légitime à une croyance majoritaire, mais temporairement, et sous condition du respect des autres croyances. Ici il s'agit soi-disant de supprimer le monopole de la force légitime, mais en réalité de le réinstaurer dans des instances extérieures devenues cultuelles. La gouvernance défait le travail accompli pour retirer aux Eglises l’autorité cardinale et la force qui la complète. Simplement, la doxa scientifique a remplacé la doxa surnaturelle. Par là, la gouvernance n'est pas au delà mais en deçà de la démocratie.

On peut la considérer comme une utopie, mais elle est surtout un retour en-deçà des conquêtes occidentales, jugées exténuantes et exténuées.
En réalité, elle est une nouvelle orthodoxie, et à ce titre une régression vers les formes anciennes ou corporatives. Le Saint-Empire vivait sur un fondement chrétien jamais remis en cause : ici, les réseaux vivent sur une vision contemporaine des droits de l'homme, marquée par le matérialisme et l'individualisme, et jamais remis en cause. Cette nouvelle orthodoxie est intégrée et imposée par la douceur, et sans démonstration, juste par la force de son monopole. C'est pourquoi elle veut partout la transparence et la traçabilité.
L'apparition de la "politique" occidentale signifiait l'apparition de la pluralité des sens et des finalités : ici la pluralité des finalités a disparu avec la cessation des conflits.
La gouvernance est un gouvernement procédural qui ne s'intéresse pas aux finalités, mais seulement à la gestion, la technique, la pragmatique, tout ce qui convient à un monde matérialiste où l'on cherche un bien-être par définition quantifiable.


La structure gérée par la gouvernance ressemble à un espace de jeu : il s'agit, dans la douceur des relations, de veiller au célèbre "gagnant-gagnant". Un jeu : parce que les hommes sont libérés de l'obsession de la survie. Il s'agit donc simplement de donner des règles, puisqu'on ne discute plus la définition de l'intérêt général. Un pouvoir doux s'instaure à la place du pouvoir dur.
La gouvernance a pour but le dépassement de la politique dans ce qu'elle a d'essentiellement contraignant et autoritaire, au sens où celle-ci intègre les conflits. L'Europe tend à se considérer comme un espace de gouvernance (des gouvernements qui renoncent à employer la force) au sein d'un monde sauvage.
Il s'agit là d'une soi-disant "politique" inventée pour une époque dominée par la douceur, ne poursuivant comme but que la paix et ne reconnaissant comme critère que la protection de la vie biologique. Ici aboutissent le déclin de l'autorité politique et des hiérarchies familiales et sociales, le refus catégorique de la force et de l'oppression, la critique sous-jacente du constructivisme à l'oeuvre dans le régalien.
La gouvernance ouvre l'époque des réseaux. Le droit devient multiforme et cesse d'être commun, la "proximité" remplace la norme. S'instaure un mirage du naturel et du spontané. Disparaît la volonté de changer la société, qu'il s'agit seulement d'améliorer dans son ordre dogmatique, puisque triomphe une seule interprétation du monde.
L'avènement de la "politique" à l'âge grec répondait à la volonté de nommer l'autorité et la force afin de pouvoir les canaliser, y compris dans le droit. On se trouve ici devant une utopie, laissant croire que les conflits et la force peuvent être supprimés. Il est bien possible que cette utopie fasse suite aux utopies totalitaires qui se sont révélées décevantes. Il est possible aussi que, d'un point de vue occidental, on se trouve devant une forme d'orientalisation, en remplaçant la politique par un gouvernement à prétentions monistes. Nous sommes réduits à des conjectures. Il est trop tôt
encore pour décider de la nature de cette nouvelle forme d'organisation des sociétés.
Communication donnée à la Summer School de Côme, Septembre 2008

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