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S'il est une région du monde où le simplisme des analyses a pour effet direct d'y faire régresser l'idée de paix c'est bien le Moyen Orient avec au coeur de celui-ci le conflit israélo-palestinien. Un tel simplisme qui incite à ne reconnaître les "pacifistes" que d'un seul côté et rejeter les "faucons" ou les "colons" de l'autre, présente deux autres inconvénients collatéraux : il freine le projet d'Union pour la Méditerranée que la France co-préside avec l'Egypte et surtout il importe le conflit en cause sur le territoire français avec les conséquences que l'on sait depuis le meurtre d'Ilan Halimi. Or c'est ce même simplisme, dégénérant en pur manichéisme, comme on va le voir, qui est à l'oeuvre dans les mises en causes globales et aveugles de la politique du gouvernement actuel de l'Etat d'Israël quand ce n'est pas du peuple israélien lui même lorsqu'il lui est imputé de participer à rien de moins qu'une politique d'"apartheid" vis à vis des Palestiniens, considérés eux, moralement et politiquement, comme des extra- terrestres s'agissant de la violence marquant la trop longue durée du conflit en cours.

Le premier exemple se trouve dans une récente tribune libre de Dominique Moïsi publiée par Le Figaro et intitulée "Pourquoi il faut proclamer un Etat palestinien" (1). A découvrir cette prise de position ce n'est pas le verbe "proclamer" qui rend compte de la véritable pensée du conseiller spécial de l'IFRI mais bien le verbe "imposer" puisque celui-ci préconise en réalité une proclamation unilatérale du dit Etat. Il ne le fait pas sans précautions. Spécialiste estimable de la noble discipline des Relations Internationales, Dominique Moïsi est bien placé pour savoir que les solutions imposées ne résolvent rien, surtout lorsqu'elles ne sont pas, en effet, conformes au droit international des frontières et s'avèrent pire que le "mal" qu'elles prétendent traiter.
Une pareille diplomatie qu'un Legendre qualifierait de "diplomatie bouchère" laisse d'ailleurs sans réponse une question préjudicielle : cette solution imposée qui sera chargé de la mettre en oeuvre pratiquement ? Dominique Moïsi qui connaît son Europe, composite et aboulique, s'en remet aussitôt aux Etats-Unis. Mais est-il sûr que les Etats-Unis l'entendent de cette oreille ?
Barack Obama commence à réaliser que ses pétitions de principe purement idéologiques énoncées lors de son entrée à la Maison Blanche, eussent-elles été inspirées par un pacifisme louable, ont aussitôt radicalisé l'irrédentisme palestinien et braqué sans tarder la partie israélienne ; que par suite les négociation israélo-palestiniennes sont vraiment au point mort depuis près de dix-huit mois. Le conseiller spécial de l'IFRI tente alors de soutenir sa suggestion quelque peu datée - nous ne sommes plus à l'ère wilsonienne - par une référence - molle - au "droit d'ingérence" kouchnérien. Chemin faisant, ne disjoint-il pas cette référence humanitaire de son contexte juridique et géopolitique ?

L'Etat d'Israël n'est ni la Yougoslavie de Milosevic ni le Rwanda des années 90. Toute ingérence intrusive, quels qu'en soient les motifs apparents, n'aurait pour conséquence que de souder le peuple israélien comme au temps de la lutte pour l'Indépendance contre l'armée britannique. Il faut vivre fort loin du théâtre des opérations pour sous-estimer la conscience intensément nationale de ce peuple qui par ailleurs ne s'épargne aucune diatribe ni aucune mise en cause lorsqu'elles lui paraissent justifiées. Une solution véritable au conflit israélo- palestinien n'aura de chances d'aboutir qu'à deux conditions au moins : que les deux parties concernées y trouvent leur intérêt et que l'on ne s'adresse à aucune d'elles le mépris à la bouche. Il n'est pas sûr que Dominique Moïsi ait parfaitement intégré le sens de ces deux conditions. A force de taper à grands coups de marteau sur le même clou : l'indépendance unilatérale, le manche risque de lui en rester dans la main. Car préconiser, sinon "imposer" l'existence de deux Etats, l'un à coté de l'autre comme il l'écrit, satisfait sans doute à une vision irénique de la situation. Cependant il n'est pas sûr que l'équité se réduise à l'égalité et l'égalité à la symétrie surtout lorsque celle-ci est fausse. Car que signifie exactement "à côté" ? La mitoyenneté géo-politique n'a de sens que si les entités concernées sont homologues du point de vue juridique et géo-stratégique. La question n'est pas de savoir si un Etat palestinien doit jouxter l' Etat d' Israël mais quel Etat palestinien serait en mesure de le faire en coexistence pacifique. Déjà au milieu des années 20, le philosophe Alain remettait en question la formule toute faite du "droit à l'auto-détermination" en rappelant contre la démagogie ambiante qu'un peuple n'est fondé à s'auto-déterminer qu'à raison "du droit qui est en lui". Par suite de quel Etat palestinien parle t-on ? Celui qui procèderait de l'Autorité palestinienne, relégué en Cisjordanie ? Ou bien de son ennemi juré, le Hamas qui l'a bouté manu militari hors de Gaza et qui ne rêve à présent que de noyer Israël au fond de la Méditerranée, si l'Iran atomique ne l'a pas auparavant rayé de la carte selon les proclamations réitérées d'Ahmadinedjad - menaces dont il faut bien comprendre qu'elles constituent d'ores et déjà un casus belli explicite. Certes, il est expédient de récuser cette difficulté qui n'est pas vénielle en imputant une nouvelle fois à Israël la responsabilité primordiale de la naissance même du Hamas, du Hezbollah et d'El Quaïda réunis. Selon cette manière de voir, l'on ne devrait pas rester en si bon chemin et l'on devrait lui imputer également l'effet de serre, la défaite de la France à Azincourt et celle de Napoléon à Waterloo.

Quant à l'autre condition, terminologique, il n'est pas sûr que Dominique Moïsi y satisfasse non plus lorsque, sortant du ton d'ordinaire mesuré employé à l'IFRI et d'une certaine économie dans l'usage de concepts outranciers, il présente Israël comme un pays "pris en otage par les ultra-orthodoxes", en proie à une "dérive droitière", et affamé d'expansion territoriale au point de "perdre son âme". Une fois de plus il sait faire preuve de prudence en s'abritant, au moins pour la première salve, derrière une déclaration à l'emporte-pièce de Tsipi Livni alors en pleine campagne électorale mais rien ne justifie que l'on défigure à ce point l'opinion d'une partie importante de la société israélienne que Dominique Moïsi ne semble dévisager qu'à travers des lunettes disons ethnographiques. Car que sait-il vraiment de cette collectivité humaine ? La fréquente t-il ? Est-il en mesure de lire les écrits et d'étudier la pensée qui en émane ? S'il vise l'électorat du Shass ignore t-il que cet électorat provient en grande partie de populations juives expulsées des pays où elles se trouvaient bien avant les conquêtes territoriales d'un Islam qui dès le VIIème siècle, débordant les frontières de l' Arabie, a voulu réduire à sa croyance tout le monde habité ? Pourquoi en outre user de ce langage fleurant bon son PCF des années 60 et fustiger la "dérive droitière" d'un peuple qui est encore libre de ses choix et qui, sauf rarissimes exceptions, n'a toujours été dirigé que par des gouvernements de coalition au point parfois d'en devenir ingérable ? "Dérive" t-on vers la Droite lorsque dans un pays quelconque la Gauche n'est plus que l'ombre d'elle même ? Et surtout pourquoi plonger les mains dans la mythologie la plus équivoque en laissant entendre qu'au bout du compte la politique israélienne ne serait déterminée que par une incoercible pulsion d'emprise, une propension congénitale à l'expansion au point - excuser du peu – d'y "perdre son âme" ? Dominique Moïsi ne ferait-il que promouvoir, à sa manière, la fameuse "politique arabe de la France" inaugurée par la volte-face du général De Gaulle à la veille de la guerre dite des six-jours en 1967 ? En ce point l'analyse géopolitique le cède trop au prêche, un prêche allant à l'encontre des objectifs annoncés dans l'exorde. Dans le conflit israélo-palestinien aucune solution ne saurait être imposée ni par violence physique ni par violence symbolique ou par tentative de disqualification juridique ou morale d'un Etat qui est bien placé pour savoir que les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent. Au Moyen Orient la politique de la France est structurellement soumise à une sorte de "double bind". Elle doit ménager ses amitiés et ses intérêts dans le monde arabe mais sans s'aliéner l' Etat d'Israël qui n'aime pas trop qu'on veuille lui tordre le bras lorsque l'on se dit "son ami". D'où cette diplomatie de la symétrie verbale dont il faudrait se demander si elle a fait avancer la paix d'un seul millimètre. Une diplomatie qui, d'un côté, proteste d'une amitié indéfectible vis à vis de l'Etat d'Israël et qui de l'autre valide le rapport Goldstone dans les instances onusiennes. Ce rapport calamiteux que le Congrès américain pour sa part vient de déjuger à une écrasante majorité à cause de son inadmissible partialité et de ses énormes carences proprement juridiques (2). Le comble pour un acte d'accusation qui promet à Israël la seule destination qui lui serait naturelle : la Cour Pénale internationale. Ce qui rappelle le début du Livre de Ruth : "C'était le temps où les juges méritaient d'être jugés : "Après quoi l'on voudrait que le peuple israélien vote pour un autre parti que le Likoud".

Si les prises de positions de Dominique Moïsi procèdent d'une bonne conscience certaine elles sont néanmoins dénuées de malveillance à proprement parler. Il n'en va pas de même d'autres mises en cause de l' Etat d' Israël qu'il faut examiner, comme on l'a dit, à la fois pour leur incidence au Moyen-Orient et pour leur impact en France. Il n'est pas de jour où, à l'instigation de diverses organisations et institutions dans lesquelles le PCF et parfois le PS sont parties prenantes, avec l'appoint d'universitaires israéliens, l'Etat d'Israël ne soit présenté comme un Etat raciste, criminel de guerre, quand le mot "nazi" n'est pas employé. Ces outrances sont déjà condamnables en soi. Elle le sont encore plus lorsque leur intention n'est pas dissimulée : disqualifier l'Etat d'Israël pour tenter de le mettre au ban des nations et ensuite, par ces incriminations extrêmes, lui ôter tout droit spécifique à la légitime défense et à l'existence. Ainsi en va t-il du dernier numéro de la revue "La pensée de Midi" (3). Son dossier principal est consacré à un débat sur le concept bioéthique d'humain mais il comporte également par un abusif mélange des genres l'interview particulièrement violente de l'universitaire israélien Shlomo Sand, laquelle se termine par l'accusation réitérée d'apartheid dont se rendrait coupable l'Etat d'Israël à l'encontre des palestiniens. Shlomo Sand s'est fait connaître dans le milieu des historiens français par ses travaux sur Sorel et à un public plus large par un livre qui se voudrait méthodologiquement et intellectuellement accablant contre la "mythomanie" présumée de l'Etat d'Israël et du peuple juif. Selon cet historien qualifié de "nouveau" aucune des bases sur lesquelles reposerait l'existence de l'un et de l'autre ne serait historiquement avérée. Ce livre a obtenu un prix de renom alors que les erreurs qui l'émaillent et que les parti-pris qui l'entachent eussent dû l'en écarter (4). Au point que l'on se demande s'il n'a pas été primé précisément en raison de ces parti- pris. Pourtant, ce n'est pas la thèse proprement dite de l'historien auto-qualifié de "nouveau" et de "non-sioniste", au sens de la plus brutale des dénégations - comme si la qualité d'historien avait besoin d'adjuvants et le sionisme être considéré telle une maladie honteuse - qui heurte le lecteur quelque peu averti des réalités de cette région du monde. Ce qui le heurte est bien l'interview du militant qui proclame à la fois le communisme de ses années de formation et son activisme pro-palestinien. Ce qui reste son droit dès lors que l'on définit l'objectivité de façon strictement anarchique. Toutefois, ses propos changent de nature, deviennent inacceptables et condamnables lorsqu'il passe du terrain historique, ou prétendu tel, aux concepts juridiques. Car l'imputation d'apartheid, inconciliable avec le corpus des Droits de l'Homme, est bien de caractère juridique. Ce vocable fustige une politique de discrimination systématique menée pour des causes raciales ou ethniques en se prévalant de la supériorité présumée congénitale d'un groupe humain au détriment d'un autre qui n'aurait pas les moyens d'y résister. Tel a été le régime intolérable de l'Afrique du Sud avant sa mutation.

Ce terme est-il loyalement applicable à l'Etat d'Israël ? Il faut y prendre garde si l'on entend préserver le droit de ses dénaturations polémiques par lesquelles l'invocation de la Loi et du Droit ne seraient rien d'autre que la continuation de la guerre par d'autres moyens. L'Etat d'Israël est une démocratie parlementaire dont la Cour Suprême examine en permanence tous les recours qui sont portés devant elle. Elle ne tolère aucune forme de discrimination, y compris sexuelle. Bien sûr l'on pourra ici aussi présenter cette Cour comme une simple façade néo-colonialiste. Dans ce cas, il faut vérifier le titre auquel on s'autorise de pareilles agressions verbales. Défend-on un parti-pris idéologique, cède t-on au désir incoercible de diffamer ou bien procède t-on à l'examen objectif des institutions judiciaires et de la jurisprudence en cause ? L'imputation d'apartheid a été forgée pour mettre en cause l'édification d'une barrière de sécurité entre les populations israélienne et palestinienne parce que c'est de cette dernière que provenaient les auteurs des attentats-suicides, d'intentionnalité génocidaire, qui visaient la population civile israélienne, prise pour cible globale. Faut-il rappeler que l'attentat commis en 2002 contre la pizzeria Sbarro dans Jérusalem-ouest a déchiqueté, mutilé et coûté la vie, entre autres, à toute une famille rescapée d'Auschwitz ? Il n'en demeure pas moins que le tracé de la dite barrière et que son édification s'opèrent sous le contrôle constant de la Cour suprême qui fait droit à deux exigences de force égale mais parfois, en effet, de sens contraire : ne pas porter atteinte aux droits des palestiniens par un tracé intentionnellement spoliateur ou expropriant ; ne pas porter atteinte non plus à la sécurité vitale de la population israélienne dans sa vie quotidienne, y compris en deçà de la fameuse ligne verte. Si de tels dilemmes n'étaient pas recevables l'on ne comprendrait pas pourquoi à Orly, à Roissy, et dans tous les aéroports du monde tous les voyageurs, sans exceptions, sont fouillés à corps, doivent ôter leurs chaussures, leur ceinture, et accepter de voir ouvrir jusqu'à leur trousse de toilette. On peut toujours estimer que c'est Israël qui est à l'origine de cette situation intolérable. On peut penser aussi qu'au moyen Âge les Juifs étaient la cause réelle de la peste noire et qu'l aurait suffi de les exterminer pour que ce fléau disparaisse définitivement. Ajoutons que si un tel apartheid était le moins du monde pratiqué l'on devrait filmer d'interminables files d'attente de citoyens israéliens musulmans et chrétiens à l'aéroport Ben Gourion, fuyant cette Géhenne, comme on a vu les juifs fuir en masse les pays arabes où un sort peu enviable leur était réservé. Peu d'arabes quittent ce pays et s'ils émigrent ils le font à l'instar des citoyens juifs qui choisissent également de vivre ailleurs. Qui plus est, actuellement des chrétiens fuyant à leur tour les pays arabes en proie au fanatisme islamique s'installent dans cet Israël honni. Il est vrai que "La pensée de Midi" peut arguer qu'une telle incrimination n'est pas de son cru mais du fait d'un citoyen israélien. L'argument ne suffit pas à disqualifier le procédé. Imaginons qu'une revue israélienne propose une analyse de la situation de la France à ses lecteurs de bonne foi par une interview unique - et où toutes les questions soient "téléphonées" - de Besançenot, si ce n'est de Dieudonné … Car l'interview de Shlomo Sand est bien de cette encre là. Elle caricature un Etat d' Israël et un peuple juif dont toutes les pensées ne consisteraient du matin au jusqu'au soir à forger des mythes jupitériens afin de spolier les autres peuples de leur identité et les dépouiller de leur territoire. Une vision aussi paranoïde peut elle se prévaloir de Michelet , de Braudel ou de Furet , pour ne citer qu'eux ? Ne s'explique t-elle pas surtout par les engagements extrémistes d'un idéologue qui décèle de la mythomanie partout sauf dans son propre univers ? Un idéologue manifestement en proie à ce sentiment étrange que l'on ne peut qualifier autrement que d'auto-xénophobie tant, au-delà de ses prétentions à la lucidité critique, il assimile son pays à l'Empire du Mal et une Palestine rêvée au jardin d'Eden.

Ces thèses et prises de positions alimentent à gros bouillons l'importation du conflit moyen oriental en terre de France. Elles servent d'alibi à toutes les tentatives de boycott politique, commercial et universitaire qui visent obsessionnellement l'Etat d'Israël. C'est cet Etat auquel l'on voudrait imposer un apartheid effectif cette fois. Une entreprise insensée qui ne trouve au fond ses points d'appui que dans cet élément crucial du champ de forces internationales : il n'existe au monde qu'un seul Etat qui se réclame des valeurs du judaïsme. Les entreprises qui cherchent à l'abattre auraient moins d'échos s'il y en avait autant que d' Etats membres de la Ligue Arabe ou d'Etats membres de l' Union européenne. C'est pourquoi les thèses de Shlomo Sand n'ont pas eu d'écho dans la communauté juive française qui en a entendu et vu bien d'autres depuis le tournant de 1967. Réprobation qui lui vaut d'ailleurs la réaction acrimonieuse et la vindicte du chasseur de mythes lequel, franchissant toutes les bornes, n'hésite pas à proclamer dans cette même interview que l'Etat d'Israël est "la résidence secondaire" des Juifs de France. A le suivre, les juifs de France participeraient ainsi à rien de moins qu'à l'apartheid qui serait imposé au citoyens arabes d'Israël et aux palestiniens. Il y a quelques années pour avoir soutenu une thèse analogue Edgar Morin, Danielle Sallenave et Sami Naïr ont été amené à s'en expliquer en justice parce que de tels arguments incitent à l'affrontement entre citoyens de la République française et constituent dans l'état actuel des ressentiments importés ici une véritable mise en danger de la vie d'autrui. Aussi importe t-il vraiment de distinguer les "pacifistes" à ce point bellicistes de ceux qui recherchent patiemment une vraie paix entre deux peuples qui n'ont jamais eu autant besoin de médiateurs efficients, c'est à dire impartiaux et surtout désintéressés.


(1) Le Figaro, 9 mars 2009
(2) Revue Controverses, Gaza, une critique du rapport Goldstone, mars 2010
(3) La pensée de midi, Editions Actes Sud, mars 2010
(4) Cf l'analyse du Pr. Mireille Hadas-Lebel dans Commentaire , hiver 2009

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On croit connaître déjà la réaction du président de la République au lendemain des élections régionales, annoncées comme une défaite retentissante pour le pouvoir : "Ce scrutin à caractère purement local n'est qu'un épisode qui ne saurait nous ébranler : il ne nous détournera pas de notre "travail" : continuer sur le voie des réformes, poursuivre inlassablement la modernisation de la France".
"Travail" : le président travaille, paraît-il, beaucoup. Un patron sarkoziste des Hauts-de-Seine nous disait il y a quelques mois : "Au moins, ce n'est pas un fainéant : il bosse et il connaît ses dossiers". Laissons pour le moment de côté nos doutes sur la connaissance des dossiers, la vraie qui est, par-delà les notes administratives, la perception des réalités humaines sous-jacentes. Produire des lois, de plus en plus de lois, au point d'engorger la procédure parlementaire, ouvrir de plus en plus de "chantiers", faire de plus en plus de réformes, de manière obsessionnelle, cela peut passer en effet pour les travaux d'Hercule.
Ne pas dévier du cap à la suite d'un revers électoral, pas même pour changer un ou deux ministres, cela peut passer pour du courage : "Nos réformes sont impopulaires, donc elles sont nécessaires et courageuses. Nous ne nous laissons pas ébranler par l'impopularité, nous persévérons sur la voie tracée."

Que ces réformes soient tout simplement mauvaises n'est nullement envisagé.
Il faut le dire : une telle démarche se heurtera cette fois à des difficultés considérables. Le hasard du calendrier fait qu'un gouvernement particulièrement délégitimé aura en "chantier", après les élections régionales, les projets les plus foireux, les plus douteux et les plus contestés qui soient depuis le début du quinquennat.
Nous ne parlons pas de la réforme des retraites, dont seul l'aveuglement sur les questions démographiques peut occulter la nécessité, mais qui précisément parce qu'elle est urgente et exige du courage, a été reportée à l'automne.
Nous parlons de la réforme judiciaire et de celle des collectivités territoriales.
Sur chacune pèse un lourd soupçon d'arrière-pensées politiques : pour la première, celle de vouloir, en supprimant le juge d'instruction, mieux contrôler les dossiers politiques ; pour la seconde, en réformant totalement les scrutins régional et départemental, celui de remettre en cause le résultat des élections locales que l'on viendra de perdre.

Toutes deux sont inspirées par des modèles étrangers - ou plutôt par l'idée qu'on s'en fait : la procédure contradictoire à l'anglo-saxonne, jugée on se demande pourquoi, plus moderne, une géographie des pouvoirs locaux supposée plus simple ailleurs. En réalité, on s'interroge dans les pays anglo-saxons pour savoir s'il ne serait pas utile d'y introduire quelque chose comme un juge d'instruction. Le "mille feuilles territorial", que l'on dénonce n'est pas propre à la France : on le retrouve en Allemagne ou en Italie. Les 36 000 communes que les auteurs du projet de loi ont aussi dans le collimateur sont certes une spécificité française mais dont personne n'en a, à ce jour, démontré sérieusement les inconvénients. Loin de témoigner d'une vraie "connaissance des dossiers", ces projets reflètent les préjugés sommaires de l'establishment français : haut fonctionnaires mais aussi chefs d'entreprise ou journalistes, toujours persuadés que ce qui se fait ailleurs est mieux, préjugés jamais remis en cause, tant il est vrai qu'en France, ceux qui se croient le plus ouverts à l'international sont généralement ceux qui le connaissent le moins.

Mais cette volonté de persévérer sans "faiblir", dans un processus de réformes très mal engagé est aussi le signe d'une grave faiblesse : l'absence totale, non seulement d'une équipe de rechange mais d'une politique de rechange. Les présidents de la Ve République avaient toujours veillé, en début de mandat, à avoir au moins deux fers au feu, deux politiques non pas contradictoires mais qui soient comme des variations sur le même thème, suffisamment proches pour ne pas donner l'impression du reniement, suffisamment démarquées pour que l'une succédant à l'autre fasse l'effet de la nouveauté. En 1959, De Gaulle choisit Debré, mais tenait Pompidou en réserve. Chaban-Delmas et Chirac incarnèrent chacun à son tour la réforme sociale mais Messmer et Barre revinrent à une certaine orthodoxie. Mauroy dut appliquer le programme commun de la gauche, Fabius réhabilita le libéralisme, etc. Deux politiques, deux équipes, cela suppose un minimum de réflexion, cela implique des équipes qui se préparent dans l'ombre, cela suppose surtout un vivier suffisamment riche pour qu'on puisse, tout en gardant une partie des ministres, donner, le jour venu, l'impression d'un certain renouvellement des hommes et des idées. Or nous touchons là une des graves faiblesses du pouvoir actuel : l'absence d'équipes de rechange, reflet lui-même de l'assèchement des talents dans les hautes sphères de l'Etat. Un Etat, où il n'était pas possible, parait-il, de trouver à EDF un patron moins exigeant qu'Henri Proglio ou un premier président de la Cour des comptes issu de la majorité ! Un Etat où ont triomphé le conformisme, l'esprit courtisan et la pensée unique et qui a éliminé au fil des ans toutes les formes d'originalité - et donc les vrais talents. Dans la grisaille généralisée, les nominations dites d'ouverture, autant que l'effet d'un dessein politique, ne sont-elles pas le moyen de donner un semblant de couleur aux promus ?

Ce n'est pas parce que Fillon est populaire qu'on ne le remplacera pas. En 1968, Pompidou, pourtant soutenu par l'opinion, fut remplacé par Couve de Murville. De même Chaban par Messmer en 1972. Marie-France Garaud qui suivit cette dernière affaire de près, dit une fois que c'est précisément parce que le premier ministre était devenu trop populaire qu'il fallait le remplacer, pour préserver le président de la République. Chaban était populaire par son action. Il se peut que Fillon le soit pour son inaction. François Fillon est sans doute plus populaire que Nicolas Sarkozy pour la même raison que René Coty l'était plus que Guy Mollet. Dans le "couple" exécutif, l'un décide de tout, l'autre de rien, sauf que les rôles ont été inversés.
Faute de capacité de renouvellement, il ne faut, hélas, s'attendre à aucune interrogation en profondeur sur la pertinence des réformes engagées au cours des derniers mois. A aucun moment on ne se demandera si l'impopularité du président ne viendrait pas du fait, non qu'il réforme mais qu'il réforme mal, de manière bouillonne et sans suivi : combien de réformes contre-productives, qui compliquent au lieu de simplifier, brouillent au lieu de clarifier, renchérissent au lieu de faire faire des économies, combien de lois annoncées avec fracas jamais suivies de décrets d'application ? Combien de lois où on s'est contenté d'apposer le tampon politique sur de vieux invendus sortis des remises technocratiques ?

Le problème est que beaucoup de ces réformes sont mauvaises pour la France. Le lycée à la carte y relâche encore les disciplines, la "modernisation des politiques publiques" fait faire un peu d'économies (et encore pas toujours) et démobilise gravement les fonctionnaires, la fusion des universités (au nom du classement de Shanghai, autre leurre bien français) les rendra encore plus inhumaines et massifiées, le rapprochement de la police et de la gendarmerie les rend plus coûteuses et plus hostiles l'une et l'autre, la réforme annoncée de l'administration territoriale, va encore accroître la confusion des pouvoirs locaux, … etc.
S'il ne remet pas en cause complètement le processus réformateur dans lequel il est engagé, sinon dans son principe, du moins dans sa méthode, non seulement Nicolas Sarkozy risque d'atteindre 1992, mais il laissera un champ de ruines.

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Voilà dix-huit ans que ça dure !
Chacune des lois touchant à l'organisation des collectivités locales contient des dispositions tendant à vider de leur substance les communes, petites et grandes. Faute de pouvoir rayer d'un trait de plume ces entités millénaires, la technocratie, ambitieuse de les "réduire" comme les légions romaines voulaient réduire la dissidence des villages gaulois, leur fait une guerre d'usure, profitant de chacune des réformes pour avancer ses pions.
C'est avec la loi Joxe de 1992 que tout a commencé (1) , puis il y eut la loi Pasqua (1995), la loi Chevénement (1979) : chaque fois, l'étau se resserre. La seule pause de ce rouleau compresseur mu par une technocratie impitoyable fut la loi Raffarin de 2005. Sans doute parce que l'ancien premier ministre connaissait mieux la France profonde, pour la première fois, une loi de décentralisation ne portait pas atteinte aux prérogatives des petites communes. Las, avec le projet actuellement en discussion au Parlement, le mouvement a repris.
Moins médiatisé que la question du département, parce qu'il touche moins aux intérêts des grands élus, députés, sénateurs, présidents de conseil régional et régional, ce volet de la loi est pourtant le plus lourd de conséquences en termes de civilisation.
Les communes avaient été dès 1992 encouragées à s'intégrer dans des communautés de communes (en zone urbaine, communautés d'agglomération) destinées à se substituer aux anciens syndicats. Théoriquement libres d'adhérer, les petites communes furent soumises à une forte pression des préfets ; il fut même établi en 1975 que les dotations de l'Etat seraient proportionnelles au degré d'"intégration financière" des communautés désormais tenu pour une fin en soi.
Non seulement ce dispositif n'entraîna nulle part de vraie réflexion sur l'aménagement du territoire (2), mais il fut le point de départ, promesses de financement aidant, d'une multiplication de projets dispendieux. Les nouvelles entités furent aussi le prétexte de recrutements massifs : environ 250  000 nouveaux postes de fonctionnaires, alors même que les effectifs des communes continuaient d'augmenter.

La raison de cette aberration ? Notre classe dirigeante s'est persuadée au fil des ans que 36 682 communes étaient un archaïsme, un handicap pour la France. Ignorants du terrain, oubliant que sur les 500 000 élus locaux, 450 000 étaient des bénévoles, ou que la plupart des petites communes étaient gérées par leurs conseils municipaux avec la même parcimonie que des propriétés privées, certains y ont même vu une source de gaspillage. Jamais au demeurant un créateur de richesse quel qu'il soit (chef d'entreprise, agriculteur, artisan,) ne s'était plaint du morcellement communal, au contraire.
C'est à tort que l'on a dit que le projet de loi actuellement soumis au Parlement "sanctuarisait" la commune. Sans aller jusqu'à reprendre les propositions de la commission Balladur qui prévoyait son "évaporation", il met néanmoins en place toutes les armes pour lui donner le coup de grâce. L'élection au suffrage direct des délégués communautaires, conjuguée à l'intégration financière, vide de toute raison d'être les instances communales. Le poids des petites communes dans les conseils communautaires est réduit, la création de "communes nouvelles" fusionnées est encouragée, la "rationalisation de l'intercommunalité" ne doit subsister, selon certains préfets, que trois ou quatre grands ensembles par département ; enfin le pouvoir de police du maire pourra être transféré aux exécutifs intercommunaux. Même si la commission compétente du Sénat a atténué certains aspects du projet, son sens général demeure.
Dans une société qui perd ses repères, est-il donc si urgent de détruire un des plus anciens qui soient, de transformer nos communes en lieux-dits, de remplacer, car c'est bien à cela qu'on aboutira, un demi-million de bénévoles par des fonctionnaires ?
Toute la mécanique que nous venons de décrire repose sur l'illusion de la fausse modernité propre aux modes de pensée idéologiques : quand comprendra-t-on qu'en préservant, en pleine révolution industrielle, le décorum de la monarchie britannique, Disraeli fut plus moderne que Ceauscescu rasant les villages pour les remplacer par des blocs HLM ? Quand notre élite reconnaîtra-t-elle que 36 000 communes, coopérant dans la liberté et sans perspective de fusion, sont pour la France une force et non une faiblesse ?


(1) La loi Marcellin de 1972 qui déjà visait à la réduction du nombre des communes, mort-née, n'a qu'un intérêt historique.
(2) Sauf au sein des "pays" qu'il est pourtant question d'abolir.

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Que n'avons-nous entendu lors de la campagne électorale de Barak Obama, puis de son élection à la présidence des Etats-Unis ! Et lors de notre retour dans l'OTAN ! Trop de Français ont l'impression de connaître les Américains, parce que nous écoutons leurs musiques, que nous portons des jeans, que nous regardons leurs séries à la télévision. Fariboles : les Etats-Unis sont un pays complexe, mais où le mépris des Européens est une constante, depuis que les "pères fondateurs" ont quitté l'Europe, ses rois, ses turpitudes, pour fonder une nation à proposer en modèle au reste de l'univers, une "nouvelle terre promise". Ils ne sont venus combattre et stationner en Europe qu'aux moments choisis par eux et d'abord pour des buts qui leur étaient propres.
Barak Obama est un Américain riche, avec de multiples racines, pour qui l'Asie, le Pacifique, l'Océan Indien ont bien plus d'importance qu'un continent peuplé d'assistés fatigués, le nôtre. Comme tout président des Etats-Unis, il fut élu pour défendre les intérêts américains, pas les nôtres. Il ne faut donc pas s'étonner s'il pèse, en temps de crise, pour sauvegarder des emplois chez lui. Ceux qui furent surpris à Copenhague vont-ils enfin comprendre, après l'échec de la vente aux Américains d'un avion ravitailleur conçu en Europe, après qu'EADS et Northrop aient jeté l'éponge le 8 mars 2010 ?
Or cet échec est d'abord la conséquence de nos naïvetés. Lors de notre retour dans l'OTAN, j'avais demandé pourquoi on n'avait pas sollicité l'avis de ceux qui y servirent avant 1966, car il en reste. Non pour dire ce qu'il fallait faire, mais pour savoir ce qu'il fallait éviter.
Car notre retour dans l'OTAN intéressait depuis longtemps les Etats-Unis. D'abord pour nous faire payer : notre retour se traduit par des cotisations qui nous auraient permis d'acheter deux "Rafale"  ou un escadron de chars Leclerc chaque année.
Ensuite pour accroître notre participation militaire en Afghanistan.
Aurait-il été indécent d'exiger en contrepartie de nos engagements : Un accord pour l'achat des avions ravitailleurs conçus par EADS et Northrop-Grunman ? Une définition claire des politiques et stratégies en Afghanistan, avec, entre autres : le contrôle de la frontière entre Afghanistan et Pakistan, une conférence internationale comportant, outre les Alliés de l'OTAN, la Chine, la Russie, le Pakistan et l'Iran, sans qui aucune solution à long terme n'est possible ?
Ou sommes-nous partis, une nouvelle fois, combattre pour "le Roi de Prusse" ?

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On écoute trop les économistes, et pas assez les démographes. J'ai rencontré l'autre jour un démographe qui fait autorité dans sa partie, et les chiffres qu'il m'a soumis font un peu froid dans le dos. La France vieillit, comme tous les pays de la zone euro, comme la Russie, comme le Japon. Nos compatriotes issus de l'immigration corrigent à peine une tendance lourde qui à terme acculera un actif à financer les retraites de trois inactifs, puis de quatre, sans compter l'éducation des enfants et les coûts faramineux de la dépendance.
D'autant que les Français, si l'on en croit un sondage récent, semblent attachés viscéralement au principe de la retraite à 60 ans. C'est une grave inconséquence, ai-je avancé à cet expert. Non, a-t-il répondu. Mais il faut mettre cartes sur table : la retraite à 60 ans est envisageable… avec cinq millions d'immigrés supplémentaires dans les dix années à venir. Et d'ajouter qu'à cette brève échéance, sauf inversion de la tendance, 25 % des nouveau-nés seront de souche extra-européenne. Ça m'a paru rien moins qu'anodin.
Ces chiffres, ai-je demandé, nos autorités les connaissent-elles ? Réponse désabusée : oui, mais elles ne veulent pas en faire état. Pourquoi, ai-je insisté ? Parce qu'elles ont peur. De quoi ? De tout. Du ramdam dans les banlieues. De passer pour "fachos" et d'indisposer les médias, hostiles par principe à l'ouverture d'un débat sur l'immigration. Pas un baratin convenu sur la violence dans les cités, l'intégration ou les sans-papiers : un vrai débat sur les flux migratoires, leur ampleur depuis le regroupement familial de 1975, les prévisions chiffrées, l'impact éventuel sur notre culture et sur les inconscients.

Ce débat, on ne peut pas en faire l'économie. Dieu sait mon allergie au racisme, à la xénophobie, à la stigmatisation de l'altérité, aux crispations identitaires. Reste qu'avec 25 % de compatriotes africains et maghrébins, la France sera un tout autre pays. On a le droit de désirer cette perspective, ou de l'appréhender ; il faut la soumettre clairement à l'opinion, c'est le devoir de nos politiques, et peut-être bien le plus impérieux. Une fraction de la gauche croit religieusement aux vertus du cosmopolitisme et récuse le débat au motif qu’il fait le jeu de l'extrême droite. En quoi elle pimente son approche idéologique d'une grosse dose de cynisme car l'extrême droite, depuis vingt-cinq ans, fait le jeu de la gauche. Elle ne prospère nullement quand on lui soustrait le monopole d'un thème censé lui appartenir, comme l'a prouvé Ségolène en exaltant la mémoire de Jeanne d'Arc. Elle resurgira, tôt ou tard, si la lâcheté ambiante lui sous-traite les questions que tout un chacun se pose sur les effets prévisibles de l'immigration. Y compris la majorité des Français, définis par euphémisme comme "issus de la diversité" ; ce seront eux les plus exposés dans l'hypothèse d'une fragmentation sur la longue durée de la communauté nationale.

Bref, le débat s'impose. Il sera fructueux si on l'englobe dans une réflexion de fond sur les retraites, et s'il débouche entre autres sur la mise en oeuvre d'une politique nataliste ambitieuse. Sinon, l'avenir risque d'être orageux.
Paru dans Valeurs actuelles, 11 mars 2010

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Il est vrai que ce continent qui groupe près de 15 % de la population mondiale ne représente que 2 % du commerce international et a connu, des années 1950 à 2008, une croissance très inférieure à celle de l'Amérique latine et, surtout, de l'Asie : 2 %, contre 3 et 5 % en moyenne. Si l'Afrique était un désert sans ressources, tout cela pourrait se comprendre. Ce n'est pas le cas. Il est vrai que les États de l'Afrique orientale comme le Soudan, la Somalie, le Kenya ou la Tanzanie, sans compter le Rwanda, sont des champs de bataille permanents depuis une vingtaine d'années, qui ont causé 6 à 8 millions de morts.

L'Afrique sub-saharienne, depuis l'indépendance, est dominée par les affrontements ethno-religieux innombrables. Des conflits analogues à ceux entre Hutus et Tutsis se retrouvent dans toute l'Afrique. Dans les années 80, les éditions de la Découverte publièrent des cartes ethnographiques du monde. Il suffit de les regarder pour comprendre les crises en Côte d'Ivoire, au Nigeria, en ex-Congo belge, en Angola, au Zimbabwe, ou encore au Soudan. L'Afrique centrale, c'est une centaine d'ethnies qui ont chacune tendance à s'administrer de manière autonome sans tenir compte de leur appartenance nationale et de l'intérêt supérieur de l'État auquel elles appartiennent. Ces ethnies existaient au temps de la colonisation, mais le pouvoir blanc imposait - quelquefois brutalement - une politique en définitive favorable à l'intérêt général. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Quand une ethnie est dominante, elle s'approprie généralement tout le pouvoir au détriment des ethnies voisines, ce qui explique les innombrables conflits de l'Afrique de l'Ouest, Liberia, Sierra Leone ou encore Côte d'Ivoire ou Tchad, Kenya ou Tanzanie. À cela s'ajoute ce dont on préfère ne pas parler, les conflits religieux. Il y a en Afrique quatre grandes communautés religieuses, islam, protestantisme, catholicisme et animisme.

Dans les États à religion dominante, les problèmes ne se posent guère. Cela concerne essentiellement les États maghrébins et l'Afrique du Sud. L'Église catholique joue certainement un rôle important dans certains États d'Afrique occidentale, dans le bassin du Congo ou encore à Madagascar. Grâce au poids du Vatican, et à la qualité de la hiérarchie catholique, le monde romain arrive à se développer. Mais il faut être conscient de ce qui se passe dans le bassin du Congo, en Afrique orientale, ou à Madagascar. L'animisme demeure très important et son poids est en quelque sorte renforcé par les communautés évangéliques, inspirées et financées par les États-Unis, qui n'hésitent pas à s'appuyer sur les milieux animistes. En fait se développe dans ces régions ce que l'on nous permettra d'appeler le christo-animisme et l'on voit tel prêtre ou tel président de communauté évangélique se faire enterrer selon les rites de son ethnie. Les crises du Nigeria se développent essentiellement aux confins des zones musulmanes et chrétiennes. Le conflit du Darfour est autant un conflit interethnique qu'interreligieux. Il fallait être aussi insensé que le Conseil de Sécurité de l'Onu pour envoyer les armées de l'Éthiopie chrétienne rétablir l'ordre dans une Somalie islamiste !!!

Le drame de l'Afrique est dû à son manque d'élite politique et économique. Soixante ans après l'indépendance, commence tout juste à apparaître une classe moyenne africaine. Il est vrai que les colonisateurs européens, particulièrement les Belges et les Portugais, n'ont pas songé à constituer dans leurs possessions l'équivalent du "Civil Service" de l'Empire des Indes. Dans le cas de la France, on oublie un peu trop que l'AOF et l'AEF, pourtant constituées au début du XXe siècle, n'ont commencé à être véritablement mises en valeur qu'après la conférence de Brazzaville de 1944. Il est significatif que le réseau ferré d'AOF et d'AEF fût en 1938 trois fois moins important que celui du Nigeria, deux fois moins que celui du Ghana.


Aujourd'hui, le monde africain est dominé par quatre intervenants : l'islam qui progresse considérablement, la France, les États-Unis et la Chine. La Francafrique, dont l'impact est autant diplomatique qu'économique, est née lors de la fin de la communauté en 1960. Dans l'esprit du Général De Gaulle, il s'agissait de renforcer le poids de la France aux Nations Unies. Ailleurs, se perpétue le traditionnel commerce de traite auquel il faut ajouter la mise en valeur de la Côte d'Ivoire (café-cacao) et du Burkina-Faso (coton). Rappelons que le BRGM (bureau de recherches géologiques et minières) ne sera véritablement efficace qu'à la fin des années 50. Ce qu'on appelle la Francafrique demeure essentiellement un élément politique stabilisateur. Que cela plaise ou non, les victimes des gouvernements africains autoritaires liés à la France ne dépassent pas 15 000 personnes, que l'on opposera aux 7 millions de victimes des crises orientales.

Le second État impliqué en Afrique, ce sont les États-Unis, qui ont désormais un commandement militaire africain dont le siège est à Stuttgart ; celui-ci s'appuie sur une présence navale au Liberia, en Angola et en Somalie, des centres de formation et de soutien technique ; bien entendu, les États-Unis attachent plus d'importance aux éléments économiques qu'aux politiques. Ils n'ont pas besoin des voix africaines aux Nations Unies !

Mais surtout il y a un nouveau venu : la Chine. Elle n'a pas de présence militaire, mais son influence économique est considérable. Elle s'est emparée d'un véritable marché minier, en particulier en Angola, au Nigeria, au Soudan et au Zaïre. Elle cherche à obtenir des concessions minières et aussi des terres arables en échange d'équipements et d'infrastructures qui n'avaient guère évolué depuis l'indépendance. Mais la présence chinoise est très mal perçue par la population locale, d'autant que les Chinois traitent les Noirs avec un mépris incontestable, que l'on ne retrouve ni chez les Américains ni chez les Européens. Ce sont les Chinois qui, malgré tout, s'emparent pour le moment de la richesse minière de l'Afrique.
On le voit, les conditions pour que l'Afrique se développe vraiment sont loin d'être réunies et elles ne le seront pas tant que durera le brain drain qui touche les élites africaines : l'étudiant de qualité formé en Europe ou en Amérique rentre rarement dans son pays. Il a trop peur de voir son ethnie remettre la main sur lui.
Paru dans La Nef
, n°213 de mars 2010

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Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie en 2001, non seulement ne le pense pas, mais craint fort que les mêmes causes produiront à l'avenir les mêmes effets. Il l'explique dans un livre roboratif à contre-courant de la pensée dominante (1). Il estime en effet que nous n'avons pas pris la juste mesure de cette crise, car rien de fondamental n'a été corrigé, ni notre "cupidité" remise en cause un seul instant. À ceux qui ne voient que la dimension financière, il oppose la faillite d'un système conjuguée à une grave crise morale. Comment ne pas voir ici le parallèle avec l'exhortation de Benoît XVI nous pressant "à adopter de nouveaux styles de vie" à l'opposé du consumérisme actuel (2) ? Le système dénoncé par Stiglitz est celui du libéralisme économique pur et dur qui affirme que le libre marché est en toutes circonstances le meilleur régulateur possible, qui pousse aux déréglementations, à la libre circulation des capitaux… et qui conduit finalement à l'obsession du court terme en vue d'une rentabilité financière maximum.

Cette logique libérale pousse à la financiarisation de l'économie, c'est-à-dire que les activités financières occupent une part croissante dans l'économie et dans les grandes entreprises. Beaucoup d'entre elles, notamment ce que l'on nomme les multinationales, ne se caractérisent plus par un savoir-faire technique, mais sont devenues d'immenses groupes hétéroclites mus essentiellement par un souci de retour financier à court terme sur investissement. Une branche est achetée ou vendue en fonction de sa rentabilité. Ce n'est plus une logique industrielle et encore moins humaine ou nationale, c'est une logique financière de profit maximum qui ne recule devant aucune délocalisation.
Beaucoup de chrétiens craignent cette critique virulente du néo-libéralisme, car ils pensent que ce système est un moindre mal face à la seule alternative qu'ils envisagent, le socialisme, qui n'a que trop montré ses échecs et dont nous supportons encore les effets - le poids de la bureaucratie et des interventions intempestives de l'État dans des prérogatives qui ne sont pas les siennes (alors qu'il ne remplit plus ou mal celles, régaliennes, qui le justifient). Eh ! oui, c'est bien l'un des paradoxes et des difficultés de l'heure de souffrir à la fois d'un excès de libéralisme et de socialisme - dont on ne dira jamais assez qu'ils sont frères ennemis, "frères" signifiant qu'ils puisent aux mêmes sources philosophiques en réduisant l'homme à un vulgaire homo oeconomicus.
Les catholiques, néanmoins, ne devraient pas être surpris par cette analyse, car j'ose dire qu'elle est celle de la doctrine sociale de l'Église pour qui se donne la peine de lire les textes sans lunettes idéologiques : Caritas in veritate (2009), la magistrale encyclique sociale de Benoît XVI, va très précisément dans ce sens. Mais pour le comprendre, il faut bien saisir une distinction rarement faite : le capitalisme financier qui nous gouverne - auquel peu de monde tient vraiment, sauf la toute petite minorité qui en profite - n'est pas la même chose que le principe de la liberté d'initiative - à laquelle nous sommes fondamentalement attachés (3). Ce qui caractérise le capitalisme financier, c'est l'inégale répartition du pouvoir dans l'entreprise - juridiquement des sociétés anonymes (SA) -, seuls les capitalistes ayant le pouvoir de décisions : or, ces capitalistes - les porteurs de parts de ces SA - sont le plus souvent totalement étrangers à la société dont ils sont actionnaires ; la seule chose qui les intéresse est donc le rendement de leur investissement, d'où l'obsession de la rentabilité de ces grandes multinationales qui se financent sur les places boursières (4).
Que l'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas le néo-libéralisme qui défend la libre entreprise à taille humaine - c'est-à-dire la PME familiale ; au contraire, sa folle logique pousse à la concentration des entreprises, à la constitution de groupes multinationaux toujours plus puissants au détriment du tissu des PME qui n'ont pas les moyens de résister à la concurrence déloyale des fabrications délocalisées dans les pays à main-d'oeuvre bon marché et peu soucieux d'écologie.
Depuis l'hégémonie du néo-libéralisme à la suite de la chute du mur de Berlin, un autre phénomène ne cesse d'inquiéter : celui de la croissance des inégalités des salaires. Ceux-ci ont beau grimper en moyenne, le salaire médian, lui, stagne ; autrement dit, seul le groupe des hauts revenus profite de cette croissance (5). Cette paupérisation des classes moyennes est au demeurant à l'origine de la crise des subprimes aux États-Unis.
Cette crise financière a-t-elle ébranlé le leadership américain ? L'économiste Jacques Sapir estime que le tournant s'est produit en réalité lors de la crise de 1997-1999. Celle-ci, écrit-il, "montre que les États-Unis et les institutions financières internationales qu'ils contrôlent directement ou indirectement sont incapables de maîtriser l'univers financier qu'ils ont créé" (6). Sapir en arrive ainsi à montrer que le "siècle américain" a avorté à ce moment-là, mais que, ce faisant, la voie s'est ouverte pour un "retour des nations". Les événements de 2008 lui donnent raison, mais c'est un autre sujet sur lequel nous aurons à revenir.

Paru dans La Nefn°213 de mars 2010

(1) Le triomphe de la cupidité, de Joseph E. Stiglitz, Les liens qui libèrent, 2010, 474 pages, 23 e.
(2) Encyclique Caritas in veritate, n. 52.
(3) Sur cet aspect, cf. Jacques Sapir, Les trous noirs de la science économique. Essai sur l'impossibilité de penser le temps et l'argent, 2000, rééd. Seuil "Points Économie", 2003.
(4) Cet aspect est évoqué par Benoît XVI dans Caritas in veritate, n. 40.

(5) Jacques Sapir, Le nouveau XXIe siècle. Du siècle "américain" au retour des nations, Seuil, 2008, p. 22-23.
(6) Ibid., p. 79.

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De quelque manière qu'on le considère, il n'y a que trois moyens de résoudre le problème que pose année après année le vieillissement de la population à nos systèmes de retraite : l'augmentation des cotisations, la diminution des prestations ou l'allongement de la vie active.
L'augmentation des cotisations est la solution de facilité : elle risque d'être insupportable à terme. Dépenses publiques et transferts représentent déjà 52,7 % du PIB en France: aucun grand pays n'est allé si loin. N'en déplaise aux tenants du tout-social, au-delà d'un certain seuil, des transferts excessifs multiplient les effets pervers, surtout s'ils sont financés par des prélèvements comme ce devrait être la règle : évasion, injustice fiscale, travail au noir, diminution de la compétitivité et donc chômage etc. Un fardeau exagéré imposé par les vieilles générations aux plus jeunes, puisque c'est de cela qu'il s'agit en matière de retraites, risque d'écraser celles-ci et d'entraîner l'effondrement du système.
La diminution des prestations est aujourd'hui difficilement envisageable, même pour ceux qui prônent, un peu à la légère, la mise en place des fonds de pension qui ne produirait ses effets que dans quinze ou vingt ans. Nous ne sommes cependant pas à l'abri d'une telle diminution, surtout si nous ne faisons rien. En cas de retour de l'inflation, une telle diminution se produirait faute que les retraites nominales puissent être revalorisées.
Reste la troisième solution : retarder de l'âge de la retraite (sauf pour ceux qui ont eu les métiers les plus pénibles). Compte tenu de l'amélioration générale de la santé, de l'allongement de la durée de la vie, de la réduction de la durée du travail, cette solution est évidemment la moins difficile à condition que le taux de chômage n'augmente pas en parallèle. D'autant que l'arrivée massive à la soixantaine, depuis 2006, des classes pleines de l'après-guerre se conjugue avec le rétrécissement progressif des cohortes de jeunes en fin d'études.
Quand et jusqu'où faut-il relever l'âge de la retraite ? Nous proposons de le faire de manière progressive en instaurant une règle qui, une fois admise, rendrait insensible ce relèvement : une échelle mobile de l'âge de la retraite en fonction de la pyramide des âges.

En fonction de la pyramide des âges
Aujourd'hui, en partant d'un âge de la retraite fixé à 60 ans, le rapport des actifs potentiels (la strate de 20 à 60 ans) aux retraités potentiels (les plus de 60 ans) est de 2,4, ce qui signifie en gros qu'un retraité est soutenu par 2,4 actifs (en fait moins, compte tenu de l'allongement des études, du chômage et des préretraites, tous facteurs qui expliquent que le rapport effectif des cotisants aux retraités ne soit que de 1,9). Ce rapport ne sera, en maintenant les mêmes seuils d'âge que de 1,8 en 2020 et 1,5 en 2040. La loi pourrait établir que ce rapport doit rester constant en posant par exemple que "l'âge de la retraite sera fixé chaque année par décret de telle manière que le rapport du nombre de ceux qui auront entre vingt ans et cet âge là au nombre de ceux qui dépasseront cet âge demeure égal à 2,5".
L'INSEE étant un organisme officiel, ses chiffres doivent pouvoir servir de base à un tel calcul.
Le gouvernement qui inscrirait une telle règle dans la loi résoudrait durablement la question de l'équilibre des caisses de retraite, la dégradation de la pyramide des âges entraînant un relèvement progressif de l'âge de la retraite. Son amélioration, qu'elle résulte de la natalité ou de l'immigration permettrait de le rabaisser. Sans doute la règle sera-t-elle difficile à faire comprendre au début mais l'effort initial d'explication qui serait nécessaire constituerait un investissement. Une fois la règle comprise et acceptée, le glissement annuel rendu nécessaire par le vieillissement se ferait sans douleur.
Une formule glissante est déjà utilisée en matière de retraite. La retraite du régime général est fixée en fonction de la durée de cotisation (160 trimestres ans pour le taux plein ) : façon d'en retarder l'âge au fur et à mesure de l'allongement de la scolarité. Mais cette formule ne prend pas en compte la variable démographique.
Une échelle mobile à caractère démographique aurait l'avantage de faire prendre conscience, ne serait-ce que par les débats qui accompagneraient la mise en place d'un tel système, de l'importance de la démographie dans la question des retraites. Elle aurait ainsi un caractère hautement pédagogique.

Pédagogie démographique
Le poids de la démographie en la matière est en effet une donnée mal connue de l'opinion. D'autant que tout le vocabulaire qui entoure la question des retraites depuis cinquante ans : le calcul du nombre de points, les trimestres de cotisations etc. nourrit l'illusion que nous sommes dans un système de capitalisation où la variable démographique n'entrerait pas en ligne de compte. Une échelle mobile démographique remettrait les idées en place à tous ceux à qui ce vocabulaire fallacieux donne l'illusion que les caisses mettent leurs cotisations de côté pour leur verser une retraite. Le fonctionnement véritable d'un régime appelé à rester encore longtemps un régime de répartition serait ainsi mis en évidence.
Le poids de la démographie en matière de retraites serait encore mieux mis en valeur si au lieu de bâtir le ratio sur la tranche d'âge au-dessus de 20 ans, on prenait en compte toute la population au-dessous de l'âge de la retraite. Un tel calcul serait sans doute moins exact économiquement, dans la mesure où seuls les actifs contribuent au financement des retraites, mais il aurait l'avantage d'intégrer directement le paramètre de la fécondité dans le calcul annuel de l'âge de la retraite. Autant qu'une active politique familiale, un tel mode de calcul serait une incitation au renouvellement des générations. On sortirait ainsi de la situation absurde où les plus de quarante ans - où se recrutent la plupart des décideurs - ne sont plus susceptibles d'être affectés dans leur vie personnelle par l'évolution de la fécondité, et se trouvent par là peu sensibles à cette variable.
Quelle que soit la formule utilisée, la mise en oeuvre d'une échelle mobile de l'âge de la retraite, mettant clairement en lumière le mécanisme de la répartition, aurait le mérite de se fonder sur la vérité économique et démographique des retraites.

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La profession agricole a vu son revenu baisser de 34 % entre 2008 et 2009 - et 54 % dans le secteur laitier -, avec peu d'espoir de relèvement dans l'immédiat.Il y a toujours dans ces cas là des hommes politiques, des haut-fonctionnaires, des journalistes pour donner des leçons. Pour sortir de la crise, les agriculteurs doivent, disent-ils, faire des efforts de productivité. Le président de la République a lui-même repris l'antienne dans un discours récent.
Le Salon de l'agriculture que, pour la première fois depuis 1995, le chef de l'Etat n'inaugurera pas, est une grande kermesse destinée à célébrer la productivité : machines agricoles toujours plus grosses (et plus chères !), vaches laitières plus productives, semences plus efficaces, etc.

Il y a fort à craindre pourtant que cette course à la productivité ne soit pour la profession un leurre. Non point que la recherche de la productivité ne soit pas nécessaire dans une compétition mondiale très dure - nous ne prêchons pas le retour au moulin à eau ! - mais parce qu'elle ne saurait suffire par elle-même à relever le revenu agricole.

Des progrès de productivité inégalés
Parle-t-on de la productivité du travail ? Contrairement aux idées reçues, elle a augmenté au cours des 60 dernières années, dans l'agriculture, plus que dans n'importe quel secteur, y compris industriel. Un agriculteur nourrissait trois Français en 1950. Il en nourrit cinquante aujourd'hui. Les agriculteurs se comptaient par millions il y a cinquante ans, encore par centaine de milliers aujourd'hui, par dizaine de milliers bientôt, ce qui veut dire que la productivité du travail agricole va encore augmenter. A quoi rimera d'ailleurs de n'avoir plus que 50 000 agriculteurs dans un pays qui aura peut-être 5 millions de chômeurs ?
Parle-t-on de la productivité des autres facteurs ? Les rendements de la terre sont devenus si élevés qu'on dut un temps imposer des jachères. Le salon de l'agriculture est le grand festival des super-performances : taureaux de plus d'1,5 tonne, vaches à plus de 10 000 litres de lait par an, brebis géantes etc. Or cette course à la performance - qui implique chez les meilleurs une conscience professionnelle extraordinaire et un grand amour du métier - n'a depuis quelque temps aucune incidence sur le revenu. On dira que ne vont au salon que les champions. Mais n'imaginons pas que ceux qui n'y vont pas soient très en dessous de ces performances. N'imaginons pas non plus que les champions gagnent beaucoup plus que les autres : malgré les flonflons et les médailles, certains sont très en difficulté.
Veut-on que l'agriculture française investisse encore ? Mais la beaucoup des exploitations sont surendettées (c'est aussi le cas aux Etats-Unis souvent donnés en exemple). Depuis quarante ans, la politique officielle encourage les jeunes agricultures à investir le plus possible en recourant à l'emprunt : pas d'investissements, pas de dotation. L'escalade des normes environnementales et sanitaires - le ministre n'est plus d'abord celui de l'agriculture mais celui de l'alimentation ! - continue à exiger toujours plus d'investissements. Ce n'est que depuis une date récente qu'on se préoccupe aussi du caractère judicieux de ces investissements et du souci d'économiser les "intrants" (inputs) pour maximiser le bénéfice.
L'amertume des agriculteurs vient du sentiment que, au rebours des discours officiels, plus ils s'efforcent d'améliorer leurs rendements et leur productivité et plus ils investissent, plus leur revenu est laminé.
Beaucoup de fermes ne dégagent encore du revenu que par des artifices : ici un retraité de 75 ans tient lieu d'ouvrier agricole gratuit, là le salaire de l'épouse vient boucher le déficit de l'exploitation, presque partout les journées font plutôt 50 heures que 35.
Pour la plupart d'entre elles, le revenu dégagé est bien inférieur à ce que l'on obtiendrait en ajoutant, comme il serait normal, un SMIC et un rendement de 5 % du capital investi, soit le rendement moyen d'un portefeuille boursier normalement géré.
Hors le cas particulier de grands crus viticoles ou de quelques "niches", seules dégagent encore des bénéfices à peu près normaux les fermes qui combinent l'efficacité technique maximum et les aides européenne les plus conséquentes, principalement dans le secteur céréalier.
Si on en est arrivé là, c'est que la compétitivité des exploitations dépend en réalité de bien d'autres facteurs que de la seule productivité technique. Elle dépend du taux de change : comme l'industrie, l'agriculture française est piégée par l'euro fort. Elle dépend des charges générales : quelle comparaison faire avec la Grande-Bretagne où il n'y a ni foncier non bâti, ni cotisations sociales lourdes (le National Health Service étatisé assure les soins de santé), ni chambres d'agriculture ? Elle dépend dans certains secteurs comme les fruits et légumes, des charges salariales : pendant longtemps le recours des ouvriers saisonniers sous-payés était toléré ; les inspecteurs du travail y ont mis bon ordre, mais comment résister à la concurrence de l'Allemagne où l'emploi de main d'oeuvre venue de l'Est n'est pas soumis au SMIC ? A tout cela s'ajoute l'incertitude des cours mondiaux sur lesquels Bruxelles voudrait que, de plus en plus, l'agriculture européenne s'aligne.

Prendre en compte le rapport de force social
Mais la course à la productivité recouvre aussi l'illusion que c'est la profession agricole qui va profiter des gains de productivité. Les milieux dirigeants de l'agriculture, FNSEA en tête, qui imaginent que la libéralisation des OGM sera pour eux le Pérou, sont en plein dans cette illusion. En réalité, depuis soixante ans, le gain de productivité ne bénéficie que rarement à la profession concernée et est au contraire confisqué par le reste du corps social. Par quel mécanisme ? La hausse de la productivité en milieu concurrentiel se traduit par une hausse de la production et donc une baisse des prix relatifs qui lamine les marges. Cela vaut autant pour l'industrie (indépendamment des délocalisations, les gains de productivité ont abaissé les prix des appareils électriques) que pour l'agriculture. C'est ce qui explique ce phénomène que les agriculteurs ont tant de mal à comprendre : la baisse des prix relatifs de la plupart de leurs productions sur quarante ans. Pour s'exonérer de cette confiscation, une entreprise a besoin d'une protection, soit par un brevet, soit par une position de monopole ou de cartel : c'est ainsi qu'avant d'en faire bénéficier le consommateur, EDF a pu faire ses choux gras de la baisse du prix de revient de l'électricité induite par le nucléaire.
Savoir quelle part du gain de productivité sera en définitive retenu par une profession donnée ne relève pas de l'économie pure, mais du rapport de force social : les agriculteurs qui sont dispersés, en bout de chaîne et donc sans possibilité de répercuter leurs coûts, dans un marché de produits fongibles et aujourd'hui ouvert aux quatre vents de la mondialisation, se trouvent à cet égard dans une position de vulnérabilité toute particulière. C'est pourquoi, depuis de nombreuses années, leurs gains de productivité sont, par le jeu des prix, confisqués par d'autres : l'industrie agro-alimentaire, y compris les grandes coopératives qui ne sont plus que formellement leur propriété, les grandes surfaces mais aussi les consommateurs.
C'est dire le caractère trompeur d'un salon où la fête de la performance cache bien des misères. C'est dire l'inanité des discours qui ne présentent d'autre voie de salut aux agriculteurs que la course à la productivité.

Lors de son discours de Poligny du 26 octobre dernier, le président de la République a cru bon de servir au monde agricole, outre le copié-collé de vieux discours, quelques poncifs inspirés par un pétainisme grossier, plus représentatifs des préjugés du milieu bobo où il évolue que des véritables préoccupations des agriculteurs. Le ministre de l'agriculture Bruno Le Maire, qui a réuni le 10 décembre 22 ministres de l'agriculture de l'Union européenne pour contrer les orientations ultralibérales de la commission de Bruxelles a, lui, bien mieux pris conscience des véritables enjeux. Il lui reste à trouver, pour sauver du désastre une profession sinistrée, à gagner la bataille intellectuelle contre des institutions, européennes mais aussi nationales, où les think tanks libéraux exercent plus que jamais une influence prépondérante et à convaincre une classe dirigeante qui croit encore que l'agriculture coûte trop cher et que le tout-marché est la panacée.
Aussi publié par Marianne2, 5 mars 2010

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Pardon d'insister, mais le ­désarroi des Français, qui se lira dans les abstentions des 14 et 21 mars, attend toujours des réponses. La persistance de la crise de l'intelligence rend l'avenir indiscernable, faute d'analyses. Comment comprendre le silence des intellectuels devant les bouleversements qui s'accumulent, sinon comme l'aveu d'une débandade générale ? La politique s'éloigne des gens, qui le lui rendent bien. Mais un État doit se réformer quand il ne peut plus préserver ni le travail, ni la sécurité, ni la cohésion sociale. On y est.
En apparence, le pouvoir est omniprésent. Nicolas Sarkozy a naturellement apporté, lundi, la solidarité de la nation aux sinistrés de la Vendée après la tempête (53 morts) qui a noyé des zones pavillonnaires. Il y aura un plan digues, comme il y a eu un plan de relance et comme il y aura un plan de réindustrialisation. L'État sauveur s'était pareillement démené contre la grippe A ou le réchauffement climatique, en prenant d'ailleurs des options contestables. Mais qu'attend-il, par exemple, pour reprendre la main sur l'immigration, qui ébranle de plus en plus la société ?
Plus le pouvoir se dérobe sur de tels sujets essentiels et plus il devient envahissant sur les questions accessoires. Jean-François Revel avait épinglé cette France "suradministrée et sous-gouvernée" : la dérive vient de loin, en effet. Mais le procédé s'est systématisé chez ceux qui, sous prétexte de proximité et de compassion, en viennent à courir après les aléas de l'actualité, sans rencontrer pour autant la gratitude de l'opinion. Sarkozy, qui réagit à la première dépêche, n'arrive pas à renouer avec la confiance. La lucidité collective peut devenir ravageuse.
En fait, l'Etat se comporte comme s'il avait renoncé à maîtriser des mutations qu'il pourrait pourtant gérer. Le désastre de l'école, qui gaspille sans résultats, est un exemple. "La fonction de roi consiste principalement à laisser agir le bon sens" disait Louis XIV. Les gouvernements ont oublié la leçon, y compris quand ils prétendent moraliser le capitalisme. "Là où la politique avance, les libertés reculent" met en garde l'économiste Pascal Salin (Revenir au capitalisme, Odile Jacob), qui rêve, pour l'économie, d'un dirigeant qui s'en remettrait à la sagesse des hommes. A quand l'Etat réaliste et modeste ?

L'Etat fait mal ce pour quoi il n'est pas fait. Or c'est cette voie qu'il poursuit quand il se dit attendu là où les initiatives privées seraient le meilleur gage d'une réussite. Rappelons avec Salin, tant le pilonnage antilibéral est puissant, que la crise économique, mise sur le dos des banquiers, des traders et des paradis fiscaux, a d'abord été le résultat d'un laxisme de la politique monétaire américaine associé à une distribution généreuse de crédits immobiliers, avalisée par Jimmy Carter puis Bill Clinton, pour le compte des minorités défavorisées. La Grèce et le Portugal payent d'autres gestions publiques hasardeuses. En France, plutôt que de se lancer dans un grand emprunt qui alourdira la dette et une taxe carbone imposée par la propagande éventée des Verts, le gouvernement gagnerait à répondre humblement à la paupérisation qui s'installe.
Rappel d'une évidence : ce sont les citoyens essorés qui ne cessent de payer, par des cotisations, taxes et impôts, les rêves de grandeur de leurs dirigeants qui disent de surcroît vouloir "sauver le monde". Le gouvernement porte sans doute un message utile, quand il déclare, hier, vouloir lutter contre la désindustrialisation, qui a fait perdre deux millions d'emploi. Mais ce n'est pas en ayant recours à la coûteuse et inefficace économie administrée que l'Etat incitera les entreprises, alourdies de charges et entravées par l'euro fort, à se relocaliser sur un marché qui n'est plus compétitif. Si l'interventionnisme a encore un sens, c'est dans les domaines souverains qu'il a délaissés. Il est temps pour lui de se recentrer.

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