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Le débat sur l'identité nationale ne prend en compte que les minorités, avec une focalisation sur nos compatriotes arabo-musulmans. Certes ils existent, et on ne saurait nier la spécificité de leurs racines. Mais on en vient à occulter la majorité de Français dont les ancêtres sont peut-être venus d'ailleurs, mais qui campent sous nos clochers depuis maintes générations. Ceux-là sont au mieux exclus du débat, au pire considérés comme des "beaufs" auxquels il serait malséant de demander leur avis. Pourtant ils ont une identité, ils le savent, ils la sentent, elle est spirituelle, paysagère, patrimoniale, esthétique, gastronomique. Elle se reflète dans une sociabilité, des tournures d'esprit, une approche de la féminité, un type d'humour, une mythologie, un attachement à des rituels dont la subtilité échappe aux sociologues.
J'appartiens à cette humble piétaille apparemment hétérogène, car nos terroirs sont contrastés, mais qui tout de même pérennise le fond de sauce de l'identité de la France. Si on la respectait davantage, elle n'éprouverait pas ce sentiment de dépossession qui parfois tourne à la rancoeur. Avis aux préfets en charge de ce débat foireux et tronqué : nulle part des minorités ne sont bien accueillies quand la majorité sociologique n'est pas assurée d'un minimum de supériorité symbolique. Tous les citoyens français sont évidemment égaux devant la loi ; les composantes culturelles de la citoyenneté française, bien que toutes respectables, ne sont pas égales devant la mémoire.

Paru dans Valeurs actuelles, 24 décembre 2009
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Parmi les patriotes que nous sommes, beaucoup, pourquoi ne pas l'avouer ? ont pensé que la mécanique supranationale de la Constitution européenne calerait avant d'aller jusqu'au bout. La cause nous paraissait entendue après le double référendum négatif de mai-juin 2005, en France et aux Pays-Bas.
Quand fut mis en chantier le traité de Lisbonne, clone de la défunte Constitution, même illusion : le refus irlandais, les difficultés polonaises, la décision du tribunal constitutionnel de Karlsruhe tendant à préserver la souveraineté du Parlement allemand, le blocage obstiné du traité par Vaclav Klaus, président de la République tchèque, la perspective d'un référendum britannique nous avaient laissé espérer jusqu'au dernier moment que l'affaire capoterait. Considérant à juste titre que ces consultations partielles exprimaient l'hostilité de la plupart des peuples d'Europe au processus d'intégration en cours, nous pensions naïvement que, dans une Europe aux fortes traditions démocratiques, les peuples auraient en définitive le dernier mot. Et bien non ! Nous nous sommes trompés. En cette fin de 2009, le traité de Lisbonne entre en application.

On pourra certes se consoler encore en considérant que les grands pays gardent la maîtrise des orientations essentielles (ou de l'absence d'orientations !) : plan de relance, politique étrangère, nomination des personnalités clef de l'Union. La France et l'Allemagne ont ainsi imposé, en application du traité de Lisbonne, un président de l'Union européenne honnête mais falot Herman Van Rompuy (dont l'absence sur la scène intérieure risque de coûter cher à la Belgique) et un haut-représentant aux affaires étrangères, Catherine Ashton, femme de cabinet sans légitimité démocratique, dont on peut se demander si les Britanniques ne l'on pas désignée pour ridiculiser la fonction.
Mais là aussi, il ne faut pas se réjouir trop vite. Car ce qu'il y a de plus redoutable dans la machine européenne se situe au niveau intermédiaire, celui où règne en maître la commission. Une commission beaucoup plus puissante depuis que l'Europe se fait à 27.
Le succès final du processus de ratification du traité de Lisbonne a montré que, malgré tous les obstacles, l'hydre bureaucratique bruxelloise étendait ses tentacules de manière inexorable et que, forte de sa puissance administrative, de sa patience et du caractère dispersé et intermittent des résistances, elle finissait, comme toute machine idéologique, à arriver au but qu'elle s'était fixé. Or c'est au niveau de la bureaucratie qu'il y a lieu de craindre les effets de la ratification. Après avoir connu plusieurs années de morosité, liées aux résistances des peuples, la bureaucratie européenne vit aujourd'hui dans l'euphorie. La signature du traité de Lisbonne a libéré sa volonté de puissance.

Longtemps frustrés, les technocrates de Bruxelles veulent à présent mettre des bouchées doubles pour achever le processus d'intégration. La directive Bolkestein, aux effets si déstabilisateurs sur le marché du travail, un temps gelée, entre en application. Forte de la création d'un ersatz de ministère des affaires étrangères, la Commission a commencé à recruter 5000 diplomates qu'elle déploiera à travers le monde, à l'égal d'un Etat. Ce nouveau réseau diplomatique ne manquera pas de dévaluer les ambassades des pays membres. A la première contrainte budgétaire, un gouvernement français d'orientation européiste pourrait tirer prétexte de son existence pour alléger notre propre dispositif, dont l'étendue fut longtemps un facteur de rayonnement pour notre pays. Les Pays-Bas y pensent déjà.
Le traité de Lisbonne a d'importantes conséquences en matière de justice et de sécurité et donc de contrôle de l'immigration : dans ces domaines, les décisions pourront être prises à la majorité. La formation de policiers européens est à l'étude. Ne doutons pas que Bruxelles se précipitera pour occuper ces nouveaux territoires où pourtant elle est loin d'avoir fait ses preuves.
Le travail d'unification des normes de toutes sortes, en application de l'Acte unique de 1987, destiné à parachever le marché intérieur, va se poursuivre.
En matière agricole, les crises du lait et celle des fruits et légumes ont montré le caractère impitoyable de la mécanique bruxelloise dès lors qu'il s'agit d'écraser les petits et les dégâts du tout-marché qu'elle cherche à instaurer. Pourtant la commission a fait circuler un mémorandum destiné à redéployer vers d'autres secteurs les dépenses de régulation des marchés agricoles, lesquelles seraient réduites de 60 à 30 % du budget communautaire. Heureusement, une offensive française relayée par l'Allemagne semble faire échec à ce plan. Pour combien de temps ?
Bien que le coup vienne de Strasbourg et non de Bruxelles, la décision de la Cour européenne des droits de l'homme, au mépris du principe de subsidiarité et du souhait de la majorité des Italiens, d'interdire les crucifix dans les écoles d'Italie, montre jusqu'à quel point l'idée d'un droit abstrait, désincarné, étranger à la volonté des peuples, fait son chemin.
La manière dont le président du Parlement européen a tenté d'empêcher de parler Nigel Farage, brillant député britannique eurosceptique, montre le climat d'intolérance qui règne plus que jamais dans une machine désormais remise sur les rails.
A ce regain d'activisme bruxellois, répond une soumission grandissante des administrations nationales pour lesquelles le droit européen est devenu, en France au moins, la loi et les prophètes. Le Conseil d'Etat vient de décider que les directives européennes étaient immédiatement exécutoires avant même leur inscription dans le droit national. C'était déjà la position - contestable - de la Cour de justice européenne mais pas encore celle des juridictions nationales. Le Parlement français, qui n'a même plus à intervenir, se trouve ainsi un peu plus dévalué.
En réussissant à mettre en oeuvre le traité de Lisbonne malgré la volonté des peuples, la machine européenne a franchi un pas dont nous ne mesurons peut-être pas encore les conséquences. Quelque part, l'Europe est désormais sortie du "cercle de la démocratie". L'étonnante "investiture" de Herman van Rompuy par le groupe de Bilderberg a valeur de symbole. Cette capacité d'arriver à ses fins en contournant tous les obstacles est typique d'un régime idéologique, appliquant la maxime de Lénine : "deux pas en avant, un pas en arrière". Jusqu'où nous mènera cette machine infernale en marche, dès lors qu'elle a démontré qu'elle pouvait passer outre avec succès à la volonté populaire clairement exprimée ? Nul ne le sait.

Que l'Europe ne compte plus beaucoup de vrais croyants ne doit pas nous rassurer. Hannah Arendt a montré comment les régimes idéologiques continuaient longtemps à fonctionner alors même que leurs cadres avaient perdu la foi. Leurs bureaucrates n'en étaient même que plus impitoyables. Nous émettions l'hypothèse dans un ouvrage paru il y a dix ans (1) qu'il y avait entre un régime véritablement totalitaire et le système idéologique européen la différence d'un étang revêtu d'une couche de glace épaisse et d'un autre où seulement flotteraient quelques plaques éparses. Mais on sait qu'il suffit que la température baisse de quelques degrés pour que celles-ci se soudent entre elles et que tout l'étang soit gelé.


(1) Les hauteurs béantes de l'Europe, Ed. François-Xavier de Guibert, 1999, reed. 2007

Publié dans Avec l'Europe
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Ce livre est écrit par un jeune psychiatre philosophe, en exercice dans les hôpitaux et auteur de plusieurs ouvrages de psychologie prénatale, enfants de moins de 12 ans et personnes fragiles, s'abstenir de lire. Il s'agit de mettre à la portée du public la signification de cette science médicale nouvelle qu'est la procréatique. Celle-ci consiste en l'intervention de la médecine sur la procréation humaine. On verra que ces interventions sont de toutes sortes.
Benoît Bayle veut nous montrer que, comme il arrive parfois, cette science est devenue dès sa naissance, récente, une véritable idéologie : celle du désir individuel consacré en critère éthique. L'idéologie se résume par quelques slogans, qu'on entend à tous les vents : "Un enfant quand je veux", "Un enfant comme je veux", "Pas l'enfant que je ne veux pas", "Un enfant même si je ne peux pas". Autrement dit, les limitations de la biologie sont récusées dans la mesure où la technique permet à présent de "tout" faire. La technique médicale peut tout, ou presque. Dès lors, où gisent les limites ? Dans le désir individuel.
Une première partie historique, courte et claire, met en scène l'apparition et le développement de la contraception, du diagnostic prénatal, de la réponse à l'infertilité. C'est bien l'un des rêves de l'homme que de maîtriser la procréation. D'où la jubilation qui accompagne les annonces et descriptions médiatiques de procréation artificielle, la naissance du premier bébé conçu in vitro, la joie des couples stériles ou homosexuels recevant enfin un enfant, la disparition de certaines maladies génétiques ... Toutes manifestations de la puissance moderne et de l'émancipation humaine portée à un degré inégalé.

La technique médicale procréatique qui-peut-tout n'a cependant rien de magique. Elle est fascinante, sophistiquée, foudroyante d'intelligence et de précision. Pourtant, maîtresse des limites qu'elle recule indéfiniment, elle avance en posant ses conditions. La loi du désir a un prix. Parle-t-on assez de ce prix, n'avons-nous pas plutôt tendance à en refouler la réalité, enthousiastes que nous sommes devant cette gigantesque et neuve liberté ?
Le prix à payer, c'est une nouvelle psychologie de l'enfant issu du seul désir de ses parents. Enfant porté aux nues, dont on attend tout, parce que aucune part de hasard ne le précède : terriblement exposé, donc, à la déception des parents, car pourquoi serait-il, plus que d'autres, exactement tel qu'on l'a programmé ?
Mais surtout, la société procréatique est celle de la surproduction, de la sélection et de la surconsommation embryonnaire. Pour procréer selon le désir, il faut beaucoup trier et beaucoup supprimer. Le désir est juge suprême pour répondre à la question: cette vie-là vaut-elle ou non d'être vécue ? L'interruption médicale de grossesse se pratique sur des foetus bien viables, que l'on tue (par injection d'un produit létal) avant l'accouchement  faute de quoi il s'agirait bien d'un meurtre, oh, hypocrisie. Ne doit-on pas parler d'eugénisme? Comme le disait Habermas dans son ouvrage l'Avenir de la nature humaine, il s'agit d'un eugénisme libéral, c'est-à-dire justifié par le désir et la volonté individuels, et donc préservé de son immoralisme foncier parce qu'il n'est pas pratiqué par un État visant à sélectionner sa population. La différence est-elle si grande qu'elle transforme la nature morale de l'acte de tri et de suppression de certaines vies ? Benoît Bayle ne le pense pas. Il va jusqu'à parler d'un génocide libéral, puisque des groupes d'individus bien identifiés sont supprimés par volonté individuelle des parents. La motivation est la compassion, celui qui fait la piqûre est un médecin : la nature de l'acte en est-elle fondamentalement changée ? Nos sociétés devraient peut-être y réfléchir davantage. Pour certains groupes, comme les individus atteints de trisomie 21, les financements visant la recherche thérapeutique ont été stoppés : voilà un groupe dont le seul destin est la suppression.


Nous ne connaissons pas le statut de l'embryon. Sans doute le décrivons-nous en réaction contre les affirmations de l'Église, tout autant qu'en rapport à la toute-puissante loi du désir. Devant la destruction massive qui en est le prix à payer, au moins faudrait-il que nous nous interrogions honnêtement. Ce que nous ne faisons pas, emportés que nous sommes dans la fascination de notre puissance. Le mérite du livre de Benoît Bayle, outre la pertinence des questions posées, réside dans son style alerte et son argument toujours compréhensible. Une excellente initiation dans un domaine ambigu et difficile.
À la poursuite de l'enfant parfait, de Benoît Bayle, Robert Laffont, 324 pages, 20.
Paru dans Valeurs actuelles, 17 décembre 2009

Publié dans A tout un chacun
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A l'heure où les représentants du monde entier débattent à Copenhague du devenir de la planète, ressurgit une vielle rengaine que l'on croyait depuis quelques années remisée au placard : le fantasme de l'explosion démographique et de la surpopulation, d'où on tire que pour lutter contre le réchauffement de la planète, il faudrait empêcher une partie de l'humanité d'avoir des enfants, en tous les cas d'en avoir trop.
On ne s'étendra pas sur le paradoxe philosophique : lutter contre la vie pour préserver la vie…
On n'insistera pas non plus sur le fait que la population est une chose, le modèle de consommation   en est une autre. Les hommes dont il s'agit sont loin d'être égaux. Selon leur mode de vie, le carbone qu'ils émettent varie de 1 à 100. Même entre des régions de niveau analogue comme l'Europe et les Etats-Unis, la différence est de 1 à 2.
On soulignera  plutôt l'ignorance abyssale des phénomènes démographiques que révèle un tel  discours.
Ignorance de ce qui se passe sur le terrain d'abord. La fécondité est en diminution dans la plupart des  pays de la planète. Un exemple : l'Iran où, sous un régime ultrareligieux, la fécondité est descendue de 7 à 2 enfants par femme en 25 ans. Tous les pays d'Europe sont aujourd'hui au-dessous du seuil de reproduction des générations. Certes la France, borgne parmi les aveugles, n'est que juste au  dessous, mais toute l'Europe de l'Est est en train de se dépeupler à grande vitesse : la Russie perd près d'un million d'habitants par an. Sont aussi au-dessous du seuil de reproduction l'Australie, la Nouvelle Zélande, le Canada, le Japon, la Chine, le Brésil, la Tunisie. Le taux de fécondité est en baisse continue au Mexique, au Maroc, en Algérie, en Egypte, en Inde, au Pakistan, en Indonésie et ne devrait pas tarder, dans ces pays aussi,  à passer au-dessous du seuil.
Même sur  le continent le plus en retard, dans l'Afrique subsaharienne, la fécondité globale, encore élevée certes, baisse chaque année.
Très peu de pays font exception à ce mouvement de baisse : la France et les Etats-Unis, surtout  en raison de l'immigration, et quelques pays très arriérés mais peu peuplés, comme le Niger, la Guinée Bissau ou l'Afghanistan.
Et pourtant, dira-t-on, la population mondiale, qui a déjà atteint 6,8 milliards d'habitants augmente encore.
Il est vrai qu'au cours du XXe siècle, la population mondiale a augmenté comme jamais auparavant,  passant de 1,5 à 6 milliards en 100 ans. Mais cette croissance est en cours de décélération rapide.
Si la population de la planète augmente encore, on le doit au phénomène d'inertie bien connu des démographes : le taux de natalité (distinct de celui de fécondité) n'est pas seulement fonction de la fécondité des femmes, mais aussi du nombre de femmes en âge d'enfanter. Or en raison de la croissance passée, ce nombre est important dans les pays du Sud : la population mondiale est comme un camion lancé à grande vitesse qui continue d'avancer malgré un grand coup de frein.
Si l'on prolonge, non seulement la courbe de croissance mais encore la pente en diminution de cette courbe, la population mondiale devrait atteindre vers 2040 un maximum que l'ONU chiffre à environ 9 milliards d'habitants, mais il faut savoir que cette prévision était de 12 milliards il y a  quelques années et est révisée en baisse tous les ans. Dans ces 9 milliards, l'Afrique noire pèsera sans doute plus qu'aujourd'hui, peut-être pour 2 milliards, mais ce continent est encore peu peuplé et, contrairement à la légende, les terres cultivables encore sous-exploitées, n'y manquent pas.
Et après, que se passera- t-il ? La croissance zéro, dont rêvent les défenseurs de l'environnement ? Non, l'humanité n'est pas si sage : comme dans un lancer de pierre, la courbe redescendra alors  inexorablement. Tant mieux dira-t-on ? Mais que sera l'état d'esprit de cette humanité en déclin, vieillissante et où, par la voie de la sélection artificielle, les hommes seront un peu partout plus nombreux que les femmes ?
Ignorance enfin des mécanismes à l'oeuvre dans les phénomènes de population. Tout ce que nous venons de dire montre que, avec ou sans proclamations emphatiques sur la nécessité de contrôler les naissances, un processus de décélération rapide de la population mondiale est à l'oeuvre. La politique forcée de contrôle des naissances qui a prévalu à l'initiative du gouvernement en Chine ou en Inde, sous l'égide des Nations-Unies en Amérique latine, semble y être pour quelque chose. Pourtant le mouvement a été analogue dans des pays où de telles politiques n'avaient pas cours, comme l'Indonésie ou l'Iran. Les ressorts des comportements démographiques, sans être mystérieux, sont trop intimes pour que les pouvoirs publics puissent les infléchir à leur gré, sinon à la marge.  Aujourd'hui, le principal ressort de la baisse de la fécondité est l'imitation d'un modèle occidental qui, grâce aux média, est désormais connu partout. Un modèle occidental peut-être suicidaire : un pays comme l'Allemagne qui voudrait redresser ses naissances à un niveau moins catastrophique, n'y parvient pas.
A ce vaste mouvement de baisse en marche un peu partout dans le monde, il  est d'autant plus inutile d'en rajouter que l'on ne sait pas encore où il conduit l'humanité. 

Publié dans De par le monde
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En tant qu'enseignant, je crois moins en la cohérence interne d'un système éducatif qu'en la cohérence de celui-ci avec le pays dans lequel il s'intègre. Autrement dit, j'ai acquis la conviction qu'une bonne méthode de travail se conçoit d'abord avec une bonne connaissance de ses élèves.
Voici un exemple de mon travail en collège. J'ai, dans deux établissements différents, deux classes de troisième. L'une, d'un bon niveau, l'autre, indisciplinée, d'un niveau très faible. Dans cette classe, une bonne moitié ne connaît pas ses tables de multiplication, quatre élèves ont de grandes difficultés de lecture, et l'un n'a jamais fait de quatrième. Dans l'une de ces deux classes, je donne souvent des cours magistraux avec un cours précis et rigoureux que les élèves doivent apprendre par coeur, je fais un contrôle d'une heure chaque semaine, je distribue des dizaines de feuilles d'exercices et je m'efforce d'obtenir un silence absolu. Dans l'autre, les élèves collent la photocopie du cours directement dans leur cahier, nous ne faisons presque que des exercices, nous abordons des questions annexes si elles se présentent, les élèves interviennent assez librement et il m'arrive de laisser passer deux ou trois semaines sans faire de contrôle. Vous aurez compris que c'est avec la classe difficile et très faible que je fais du cours rigoureux, des contrôles très nombreux et où j'exige le silence. Il y a bien nécessité de cohérence entre la méthode et son destinataire, mais si on comprend facilement qu'il faut pour ces classes deux approches différentes, encore faut-il savoir laquelle des deux est appropriée.

Ainsi, à une autre échelle, ce que nous donnent les comparaisons internationales n'est certainement pas le classement des méthodes les plus efficaces, mais le classement des pays qui se connaissent le mieux. Les "gagnants" ne sont pas ceux qui ont pris un modèle de l'étranger pour l'appliquer chez eux, mais ceux qui ont su trouver le modèle adapté à leurs propres caractéristiques et à leur population. C'est pourquoi il me semble insensé de vouloir s'inspirer du modèle finlandais en France ou du modèle Coréen en Espagne. L'un et l'autre perdraient mmédiatement leur qualité majeure : celle d'être en phase avec la population à laquelle ils s'adressent.
Ce n'est pas dans l'analyse détaillée des méthodes, des programmes ou des structures de l'école en Finlande ou en Corée que l'on trouvera la clé du succès mais dans l'observation de l'essentiel : nos élèves. C'est une croyance trop répandue que celle de la toute-puissance d'un système éducatif. Ses effets positifs sont assez limités, alors que ses effets négatifs peuvent se montrer dévastateurs. Cela, je le constate avec effroi tous les jours au collège. L'expérience quotidienne de l'enseignement nous incite sans cesse à faire preuve de modestie et d'humilité devant le réel, elle nous fait comprendre qu'un bon système n"est pas celui qui cherche à développer des qualités chez certains enfants, mais celui qui s'assure d'abord de ne pas ruiner celles de tous les autres.
Si on mélangeait les élèves de mes deux troisièmes, le niveau de chacun d'entre eux baisserait considérablement car il n'y aurait aucune méthode adaptée. C'est une vérité bien connue de tous les enseignants, du moins de ceux qui enseignent : le niveau homogène d'une classe est une condition sine qua non de progrès et de bons résultats. Un bon système est donc avant tout un système qui offre des classes de niveau homogène, qu'elles se constituent naturellement dans un cursus unique ou artificiellement dans un système qui offre des voies différenciées.
Enfin, tous les pays n'ont évidemment pas les mêmes objectifs en termes d'éducation. Ces objectifs sont déterminants dans une juste élaboration d'un système éducatif mais aussi dans la lecture de ses résultats. En résumé, comme dans le cas de mes deux classes, ce qu'il faut réussir, c'est la cohérence du système, des objectifs ciblés et de la population concernée.
Mais pour réaliser cette triple cohérence, il faut énoncer précisément des objectifs, ce qui nous amène au problème central de l'école en France puisque, de mon point de vue d'enseignant, celle-ci n'en connaît aucun autre que les quotas de remise de diplômes. Ainsi, pour comprendre sa situation, il faut imaginer une entreprise industrielle dont la direction fixerait des objectifs de quantité de production sans indiquer la nature des pièces à fabriquer. Ce serait alors une idée bien étrange que de vouloir comparer, évaluer ou améliorer les performances de l'usine.

En France, la question des objectifs de l'école n'est ni traitée ni posée. De ce fait, à l'image de l'ouvrier devant sa machine dont il ne sait pas ce qu'il faut en attendre, les enseignants sont plongés dans un désarroi confus, mais profond. A l'évidence, c'est une question fondamentale pour le succès de l'école, et, à l'évidence, ce n'est surtout pas aux professionnels de l'éducation d'y répondre. Chacun admettra en effet que le MEN, ses dirigeants, ses cadres, ses enseignants et ses syndicats n'ont aucune compétence particulière pour juger des caractéristiques de la société française, de ses besoins ou de ses aspirations. Et pourtant, ce terrain leur a été abandonné. C'est à mon sens l'origine des difficultés du système primaire et secondaire français. C'est une faute grave et au moins aussi grossière que celle qui consisterait à confier la politique étrangère aux armées. Voici deux illustrations des conséquences de ce système dépourvu d'objectifs.

Première illustration: les diplômes
150 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme. Au lieu de s'interroger sur la nature du problème soulevé par ce fait, on se tourne vers le MEN en lui reprochant de ne pas faire son travail. Il y répond avec sa logique : pour diminuer le nombre de sans diplôme, il faut rendre plus facilement accessible le diplôme le plus bas. Il serait fastidieux de décrire des procédés pour faciliter le brevet des collèges, mais la technique est au point. Prenons l'exemple de la période de 2000 à 2006 où le taux de réussite est passé de 78,7% à 82,3%. Le PISA a testé nos élèves en âge de passer ce diplôme sur cette période. Voyons alors le tableau d'évolution des performances. Eh bien la France est au dernier rang des quarante pays sondés avec une régression record en mathématiques, et en 29ème position sur 37 avec une régression du même type en compréhension de l'écrit. Ainsi, ces tests internationaux nous montrent que la France a augmenté le taux de réussite du diplôme avec des élèves beaucoup plus faibles.
Dans cet exemple, le MEN s'est fixé lui-même l'objectif de distribuer le plus grand nombre possible de brevets parce que personne ne lui a dit précisément quelles qualités il devait valider. Peut-être le fait-il parce qu'aujourd'hui, un petit patron ne veut plus prendre en alternance un élève qui n'a pas obtenu le brevet. On voit ici comment démarre une inflation de diplômes non significatifs. Car ce patron, prenant un apprenti qui a reçu le brevet alors qu'il ne le méritait pas, exigera dans quelques années un titulaire du baccalauréat. Mais il ne le demandera pas parce que ses exigences ont augmenté. Il le demandera parce que l'apprenti précédemment recruté au niveau du brevet n'avait toujours pas les qualités attendues.
Voici une seconde preuve que l'augmentation du nombre de diplômes ainsi que leur dévalorisation sont d'abord dus à un recul significatif du niveau d'exigence. Il s'agit des usages du MEN lui-même dans ses recrutements. Il y a de cela quarante ans, il recrutait ses enseignants avant le baccalauréat pour les former. Il a ensuite recruté à partir du bac, puis de bac+2, puis de bac+3. Il déclare aujourd'hui vouloir le faire à bac+5. Il s'agit bien d'une preuve supplémentaire, sauf à penser qu'un enseignant moyen d'il y a trente ans est un ignorant face à un néo-titulaire moyen aujourd'hui. S'il vous reste encore un doute, je vous invite à examiner les annales des concours d'enseignants de mathématiques. Vous constaterez que, en même temps que le niveau du diplôme requis montait, le niveau de difficulté des épreuves descendait, tout comme la note du dernier admissible.

Deuxième illustration: les mathématiques
Voici ce qu'on peut lire sous le titre "Finalités et objectifs" des programmes de mathématiques: Au collège, on remarque qu'une proportion importante d'élèves s'intéresse à la pratique des mathématiques et y trouve du plaisir. Une telle activité est ainsi accessible au plus grand nombre. L'objectif est de développer des capacités d'expérimentation, de raisonnement, d'imagination et d'analyse critique. Elles contribuent ainsi à la formation du futur citoyen. Elles permettent d'intervenir dans les sciences physiques, les sciences de la vie et de la terre, la technologie, la géographie. Leur emploi est précieux, de la gestion familiale à l'activité professionnelle.
Dans ce propos confus, apparaît en filigrane une volonté de se situer dans un contexte utilitaire et de plaisir immédiat. En fait, la force et l'intérêt des mathématiques ont été rayées du programme puisque ceux-ci résident dans ce qui n'y apparaît pas : l'abstraction et l'effort intellectuel. Or, l'expérience en classe montre que ces deux points sont justement attractifs pour les élèves et source d'un plaisir d'autant plus fort qu'il n'est pas immédiat. En outre, on ne se pose pas la question de ce que les élèves devraient savoir, mais de ce qui pourrait être su par le plus grand nombre. L'objectif n'est plus l'acquisition de qualités que l'on jugerait fondamentales, mais la réussite elle-même. Je vois là la source de la crise des vocations scientifiques et de la chute continue du niveau de connaissances. Le plus inquiétant est que les réponses apportées ne font qu'amplifier le phénomène en allant dans le même sens que les mesures qui ont provoqué cette crise. L'incroyable régression soulignée par le PISA aurait pu y mettre un point d'arrêt. Il n'en est rien et les allègements de programmes continuent inlassablement dans la même direction et demandent encore moins d'approche théorique mais plus de sens concret, encore moins d'efforts intellectuels mais plus d'automatismes, encore moins de cours mais plus d'activités faciles et ludiques.

Ainsi, l'absence d'objectifs précisément désignés nous aura conduit, pour soigner le mal, à appliquer le curieux principe suivant : "Si le remède donne de mauvais résultats, alors il faut en augmenter la dose".
Intervention lors du séminaire du 14 décembre 2009 au centre d'analyses stratégiques sur les performances scolaires et les comparaisons internationales.

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Le président Sarkozy a évoqué en juin dernier la possibilité d'interdire la burqa en France. Au même moment, l'Assemblée nationale a diligenté une mission parlementaire sur le port de cette dernière. Le rapport de la commission devrait être connu en ce mois de décembre. Certains se demandent pourquoi faire tant de bruit pour si peu de cas recensés : 300 selon les uns, 2000 selon les autres. Et légiférer sur le port d'un vêtement à caractère religieux, n'est-ce pas contraire à la laïcité, voire à la liberté religieuse ?


Avant de poursuivre la réflexion, souvenons-nous que la limitation de la "liberté individuelle" en matière vestimentaire existe déjà dans l'espace public : l'atteinte aux bonnes moeurs ne permet pas, en principe, de se promener dans les rues d'une façon indécente, ou la visite de certains lieux publics ne peut se faire qu'en tenue correcte. Le principe même d'une réglementation vestimentaire conforme au bien commun n'est donc pas absurde en soi. De plus, dans le cas de la burqa, et même du niqab, le visage de la personne est méconnaissable, ce qui est contraire à la loi française qui interdit tout ce qui masque le visage, la police devant pouvoir contrôler l'identité des personnes. Plus fondamentalement, le regard est un facteur de communication entre les êtres et donc un élément de convivialité humaine naturelle et nécessaire.
Ces préalables montrent qu'il est légitime de s'interroger sur ce phénomène, à condition de l'aborder sous le bon angle : ce n'est pas en tant que problème religieux qu'il nécessite une éventuelle intervention des pouvoirs publics - il n'y a donc pas atteinte à la liberté religieuse -, mais en tant que problème politique d'ordre public et de bien commun. Et cela est vrai non seulement parce que l'islam est plus qu'une religion - il est aussi un système socio-politique -, mais surtout parce que le port de la burqa est une façon ostensible et provocante d'affirmer et d'imposer chez nous une vision de la société et de la femme contraire à toutes nos traditions : c'est un signe pour affirmer une identité, une domination, un refus de nos valeurs, de notre culture. Cela rappelle en passant que le vrai problème de la burqa est celui de l'immigration islamique sans laquelle la question ne se poserait même pas.

L'assujettissement complet de la femme que symbolise la burqa - assujettissement qui peut certes être volontaire, mais cela ne change rien au fond du problème - heurte notre vision de l'égalité entre l'homme et la femme héritée du judéo-christianisme. En France, ce devrait être un point non négociable, ainsi que l'a souligné Alain Finkielkraut qui ajoutait : "Ce "vivre-ensemble" implique bien sûr la liberté religieuse. Mais il indique aussi que la France n'est pas une auberge espagnole. Ce pays ne se réduit pas à la diversité de ses composantes actuelles. Il a une histoire, il a une substance, il est davantage qu'un ensemble de procédures visant à régler la coexistence des communautés" (1). Interdire la burqa chez nous - en utilisant la loi actuelle qui suffit ou en légiférant - est ainsi une façon de montrer à l'islam que nous sommes décidés à ne pas nous laisser imposer impunément sa loi quand elle contrevient à la nôtre. Et les musulmans sont là-dessus mal placés pour s'en plaindre, quand on constate l'absence infiniment plus grave de liberté religieuse en terre d'islam. Quand pourra-t-il y avoir une messe en Arabie Saoudite pour les presque deux millions de chrétiens qui y travaillent ? Quand pourront-ils arborer une malheureuse petite croix autour du cou ?

Nous sommes cependant nous-mêmes en position de faiblesse sur cette question pour deux raisons.
D'abord parce que nos politiques ont une notion fausse de la laïcité qui leur fait regarder le phénomène religieux avec crainte et suspicion, d'où ce souci d'exclure les religions de la sphère publique ; ce faisant, elles relèveraient uniquement des convictions personnelles, lesquelles, comme les cultures qui les portent, seraient toutes également respectables. Or, ce sont les personnes qui méritent toujours le respect, non leurs idées, leurs religions ou leurs cultures en tant que telles : ces dernières ne sont respectables qu'en fonction du bien qu'elles apportent et quand on est en France, c'est en fonction de nos propres valeurs qu'il convient d'en juger. Ainsi, par exemple, la polygamie est une réalité de l'islam, cela ne la rend pas pour autant juste et légitime chez nous. Ensuite, nos sociétés occidentales sont devenues tellement matérialistes et obsédées par le sexe, que nous sommes inondées par une indécence généralisée et une pornographie omniprésente : on en arrive à comprendre le mépris des musulmans et leur désir de provoquer une société si décadente.

Et cela nous renvoie à la consultation sur l'identité nationale. Le débat autour de la burqa montre combien le problème même de l'identité est mal posé : si celle-ci se réduit à la défense des droits de l'homme (lesquels ?) ou, selon un esprit pourtant plutôt anti-conformiste comme Max Gallo, au droit du sol, à l'égalité, à la laïcité, etc. (2), alors cette "identité" n'est en rien propre à la France : elle peut tout aussi bien être revendiquée par n'importe quel peuple partageant ces valeurs. Une nation peut certes avoir des valeurs communes avec d'autres, mais ce qui la caractérise relève de son histoire propre et est donc avant tout une affaire d'héritage, de transmission d'une culture qui passe par l'éducation et l'instruction. Le droit du sol est un mythe de la "République" : toutes les nations, la France comme les autres, s'appuient avant tout sur le "droit du sang", c'est-à-dire sur le principe fondamental qu'est Français celui qui naît de parents français : c'est ainsi que peut se transmettre l'héritage, la patrie étant par définition la terre des pères. Certes, il est bon et légitime qu'existe aussi un droit du sol, mais il ne peut être que marginal et ne fournir qu'une petite minorité de nationaux, le mode normal de possession de la nationalité ayant toujours été la filiation.
On le voit, il y a encore beaucoup à faire pour revenir ne serait-ce qu'au simple bon sens.


(1) "Est-ce ainsi que les femmes vivent ?", Le Figaro du 26 juin 2009.
(2) "Les dix points cardinaux de l'identité française", Le Figaro du 30 octobre 2009.
Max Gallo n'évoque même pas les "Mères Patries" (Jean-Marie Paupert), Jérusalem, Athènes et Rome, qui ont façonné l'Europe.

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Je vais vous raconter une histoire. C'est une histoire vraie, c'est celle de quatre élèves du collège où j'enseigne les mathématiques. C'est l'histoire de Mamadou, Madjid, Fatoumata et Mohammed. Mon collège est situé dans un quartier populaire de la périphérie parisienne, dans un quartier d'immigrés venus d'Afrique, et ces prénoms y sont très répandus. Ces quatre enfants, je les vois pour la première fois au début du mois de septembre 2006. C'est leur premier jour au collège, ils entrent en sixième, ils ont onze et douze ans.


Mamadou dessine remarquablement bien. Pendant les interclasses, fièrement il montre à tous, et à moi-même, ses créations qui racontent en bandes dessinées les aventures extraordinaires des personnages qu'il a imaginés. Je note qu'il fait ses dessins sur du papier blanc et qu'il parvient à tracer sans repère des cadres impeccables dont il varie les tailles et les formes pour adapter le format de chaque scène à l'instant de l'histoire qu'elle raconte. Quelques cours suffisent pour constater que Mamadou a des capacités exceptionnelles de travail et de compréhension des mathématiques. A chaque contrôle, il obtiendra aisément une note supérieure à dix-huit sur vingt, note qu'il compare d'ailleurs à celle de Karen, une autre élève de la classe tout aussi excellente. Quand je rends un devoir, chacun de ces deux là guette sa propre note avec autant d'impatience que celle de l'autre. Mamadou aime l'école. A ce propos, je dois vous dire que, contrairement à une idée répandue, l'immense majorité des élèves, en début de sixième, aiment l'école et ce, quelque soit leur niveau. Par exemple, comme beaucoup d'autres, Mamadou adore lever le doigt pour répondre à une question, ou bien pour en poser une autre. Par exemple encore, cela vous surprendra peut-être, mais comme beaucoup d'autres, il aime bien quand je passe entre les rangs pour vérifier le travail fait à la maison. Mamadou est également généreux, il aime partager et il explique volontiers à ses voisins, ce qui le rend d'ailleurs très populaire les jours de contrôle. Enfin, Mamadou a la chance, immense dans un quartier comme celui-ci, d'être grand et bien bâti, ce qui lui permettra d'entretenir sans danger de bonnes relations avec ses professeurs. Sans danger, c'est-à-dire sans se faire insulter, menacer et frapper dans la cour de récréation. D'ailleurs, quelques autres élèves sérieux, mais de petite taille, profiteront de cette aubaine en passant les temps de pause sous sa protection.

Madjid, lui, ne dessine pas, mais n'écrit pas non plus. Dès le premier cours, je sens chez lui une réticence à sortir ses cahiers et déjà je dois me battre pour qu'il écrive ce qu'il faut écrire. Sans doute est-il un peu paresseux. Pourtant, il n'hésite pas à lever le doigt pour proposer des solutions et semble tout disposé à participer. Au début, il le fait même avec enthousiasme et intérêt. Un peu farceur, le bonhomme est drôle et gentil, il sourit toujours, il rit souvent, il est doté d'une imperturbable bonne humeur. Tout cela ne durera pas. Je comprends très vite que sa réticence à écrire est bien naturelle puisqu'il ne le peut pas. C'est-à-dire qu'il écrit très mal, très lentement et en transcrivant la phonétique. Son maniement et sa compréhension du français (la seule langue qu'il connaisse) sont si faibles que, par exemple, il lui est très difficile de seulement recopier une phrase comme : "Deux droites perpendiculaires à une troisième droite sont parallèles entre elles", ou alors il doit le faire lettre par lettre, ce qui lui demande de longues minutes et qui ne lui évite pas de faire des fautes. Cette phrase lui est incompréhensible autant à l'écrit qu'à l'oral. J'ajoute que cette simple phrase n'est pas non plus facile pour beaucoup d'élèves de sixième aujourd'hui qui se demanderont par exemple pourquoi on dit qu' "une troisième droite sont parallèles". Mais l'école est précisément là pour ça, pour enseigner aux élèves ce qu'ils ne savent pas et une telle phrase est une occasion de travailler sur leur compréhension avec l'objectif de les amener progressivement à des formulations de théorèmes ou de propriétés plus élaborées. En revanche, un problème insoluble se pose quand cette phrase est, pour quelques-uns, un obstacle qu'ils sont obligés de contourner. Car, bien sûr, j'explique avec un dessin, je montre du doigt sur le tableau et la propriété peut être intuitivement comprise par Madjid mais il ne pourra ni la formuler le moment venu, ni l'appliquer dans des configurations un peu évoluées. Je préviens les élèves qu'ils auront le lendemain une interrogation écrite dans laquelle ils devront citer cette propriété apprise par coeur et l'illustrer par un dessin en nommant les droites. Même avec la meilleure volonté du monde, Madjid ne pourra faire ce jour-là qu'un schéma peu convaincant sans aucune indication.

Fatoumata, elle, ne dessine pas non plus, mais elle lit. Beaucoup. Des tas de livres, au moins deux par semaine à ce que j'observe, qui parlent de princesses déchues et d'amours contrariées. Fatoumata ne fait aucun effort de travail. Elle est peu attentive en classe, très bavarde et son travail à la maison est bâclé. Sans être catastrophiques, ses notes sont très insuffisantes. Il me semble pourtant qu'elle n'a aucune difficulté particulière, sinon le manque de sérieux, et je voudrais l'amener à plus d'exigence pour elle-même, à plus d'ambition. Je décide de la surveiller avec insistance, de la suivre de plus près, de la contrôler davantage et, en quelques semaines, ses résultats s'améliorent effectivement. Mais Fatoumata est fragile. Elle réagit trop vite et trop facilement aux petits jeux d'agressions verbales de ses camarades de classe. Peut-être dois-je vous préciser que le passe-temps favori de quelques élèves indisciplinés de ces quartiers-là est la pratique des insultes. Pour ce jeu, il faut trouver une bonne victime, c'est-à-dire un élève qui réagit vite et fort. Les réactions rapides et disproportionnées de Fatoumata en font une cible parfaite et les incidents sont fréquents. De plus, elle a tendance à me tenir tête, à contester et je dois donc fréquemment désamorcer le moindre début de conflit en la ramenant vers le travail.

Enfin, Mohammed. Mohammed a sans aucun doute la plus belle écriture de toute la classe et il rend toujours des travaux extrêmement soignés. Il écrit très bien mais lentement, avec beaucoup d'application et peut-être aussi un peu de difficulté. Il ne bavarde jamais et suit toujours les indications de ses professeurs. Jamais non plus il ne lève le doigt, peut être par peur d'apporter une réponse fausse ou de poser une question stupide, peut être aussi par timidité, ou peut-être encore tout simplement parce qu'il n'a rien à dire. Précisons au sujet de ce dernier point, au sujet d'un élève qui n'a rien à dire, que les grands savants du Ministère de l'éducation nationale le considèrent comme un défaut d'autant plus grave qu'il constituerait une entrave aux apprentissages. Mais Mohammed apprend toujours parfaitement ses leçons et ses excellentes notes obtenues aux interrogations écrites améliorent encore les notes de ses contrôles pour parvenir à une moyenne très satisfaisante. Je m'occupe peu de Mohammed, très peu, car mes priorités sont de faire régner le calme, de mettre au travail les élèves réfractaires et d'encourager les plus faibles.

J'ai, de plus, beaucoup à faire avec les deux ou trois Madjid de la classe qui, submergés par leurs difficultés, ne veulent pas, ne peuvent pas occuper la position d'élève. Sans cesse il faut prendre le temps de les rappeler à l'ordre parce qu'ils n'ont pas sorti leurs affaires, ou bien parce qu'ils n'ont pas écrit la leçon, parce qu'ils ont oublié leurs cahiers, parce qu'ils n'ont pas fait leur travail, parce qu'ils n'ont pas de quoi écrire, ou pas de compas, pas de crayon, pas de gomme, pas de règle. Ils se servent alors directement chez leurs voisins et provoquent des incidents. Il faut prendre le temps de leur donner des punitions, donc de le noter sur mon cahier, puis de les ramasser au cours suivant, de les augmenter si elles n'ont pas été faites, de les noter à nouveau, de tenir à jour toute cette comptabilité, parfois d'écrire une convocation pour une heure de retenue et d'écrire des mots pour leurs parents. Il faut aussi mettre fin à leurs querelles, leur demander de se taire, de ne pas éclater de rire, de ne pas se lever, de ne pas dire de grossièretés, de jeter leurs chewing-gum, d'enlever leur casquette ou leur manteau. Parfois il faut prendre le temps d'en exclure un, donc de rédiger un bulletin à cet effet et de désigner un élève pour l'accompagner chez les surveillants. Bref, rien que cela, dans une classe"dite" "normale", occupe entre dix et quinze minutes de chaque cours. Je ne voudrais pas être fastidieux mais je rappelle qu'il y a cinquante-cinq minutes entre deux sonneries et que les élèves mettent cinq minutes à arriver dans la salle et à s'y installer, sans compter qu'il faut faire l'appel à chaque heure et noter les absents et les retards. Cela signifie que ce seul temps, consacré donc à deux ou trois élèves qui ne sont de toute façon pas en mesure de suivre, représente près de trente pour cent du temps dévolu à tous les élèves. Pardonnez-moi d'insister encore sur ce point mais, autrement dit, c'est comme si, dans une classe qui fonctionne normalement, l'année scolaire se terminait au mois de mars. Mais je n'inclus pas le temps nécessaire pour leur réexpliquer plusieurs fois ce qui a déjà été compris par une grande partie de la classe car il s'agit là d'un temps de vrai travail.
Ainsi, vous comprendrez qu'aucun professeur ne peut avoir de temps disponible pour Mohammed puisque Mohammed est silencieux, puisqu'il est attentif en cours, puisqu'il n'arrive pas en retard, puisqu'il fait son travail consciencieusement à la maison, et puisque ses résultats sont satisfaisants. En fait personne ne s'en soucie parce que Mohammed n'a pas quelque chose à dire en toute circonstance, ce dont l'accusera très officiellement le conseil de classe en lui reprochant de ne pas"participer" et de ne pas "s'intégrer davantage à la classe".

Les semaines et les mois passant, je donne encore et toujours une trop grande partie de mon temps et de mon attention à ceux qui sont "en grandes difficultés", comme disent pudiquement les enseignants pour parler des élèves qui ne sont pas au niveau et qui n'y seront jamais. Presque contre moi-même, j'accorde à tort de nombreuses concessions sur les exigences de travail. Je les accorde par faiblesse. Je cède ainsi à l'empathie régnante, je suis emporté contre mon gré, et comme tous mes collègues, par ce détestable courant d'eau tiède de la réussite de tous, courant impulsé par un ministère et une bonne conscience générale l'un et l'autre aussi aveugle que doué de bonnes intentions. Malgré cela, inexorablement, les écarts se creusent et les lacunes de certains se confirment, sans surprise aucune, définitivement insurmontables.
Au bout de quelques mois, la participation et la bonne humeur naïves de Madjid se sont muées en une solide résistance. Ses résultats sont pires qu'alarmants et il tente d'échapper à cette humiliation en montrant ostensiblement qu'il provoque délibérément ses notes et qu'il ne s'en soucie pas. Ce sont deux mensonges mais c'est la seule façon pour ce type d'élève de ne pas perdre la face et d'échapper aux moqueries auxquelles il s'exposerait s'il continuait à montrer sa bonne volonté des premiers jours. Il sait que cette bonne volonté le mènerait aux mêmes résultats mais que ceux-ci seraient encore alourdis par la honte de "faire de son mieux". Comme s'il avait lu les discours des ministres de l'éducation nationale, comme s'il connaissait par coeur leurs directives et leurs recommandations, Madjid se rattrape en considérant que le collège, ce n'est pas que du travail et des apprentissages, le collège 'est aussi un lieu de vie. On y trouve donc des rapports humains qu'il faut examiner à la loupe, des conflits qu'il convient d'analyser en détail, des élections de délégués qui sont de la plus haute importance, de la violence verbale ou physique dont il faut parler longuement et des heures de vie de classe qui consistent d'une part à se plaindre de l'école en général et d'autre part à parler de soi en particulier et de son rapport aux autres dans une introspection tout à fait passionnante. Sur tous ces plans, Madjid existe, et il occupe même une place importante.

Malheureusement, pendant les heures de cours où il n'est question que de travail, il n'a plus beaucoup de choix. Soit il provoque certains de ses camarades par des incidents et des insultes, soit il les distrait avec tant d'insistance que ceux-là tombent sous le charme et le rejoignent. Ne pouvant s'intégrer au groupe par le travail, Madjid en arrache autant d'éléments qu'il le peut car, et c'est bien naturel, il ne veut pas rester seul.
Mamadou, lui, comprend rapidement qu'il est inutile de lever le doigt pour répondre lorsque je pose des questions trop faciles. Il me regarde alors en souriant, un peu étonné comme si j'avais lancé une plaisanterie, et, sans beaucoup d'enthousiasme, ne lève le doigt que si plusieurs réponses fausses ont été données. Les premiers incidents de discipline avec les quelques Madjid de la classe le surprennent visiblement. Il me fixe alors de ses grands yeux pour ne rien rater de ma réaction. Mais il s'en lasse rapidement et ne réagit bientôt plus. Il se contente alors d'attendre patiemment que le problème soit réglé en griffonnant un dessin sur son cahier de brouillon.
Fatoumata se révèle très fragile. Elle nécessite une pression de tous les instants pour ne pas dévier, pour ne pas se laisser entraîner dans les insultes et les conflits. Elle est de plus en plus nerveuse et vulnérable, et réagit parfois de façon agressive, même avec moi. Je la sens prête à sombrer dans le refus de travail ou la contestation systématique. Il n'en faudrait pas beaucoup pour qu'elle rejoigne le groupe de ceux qui ne font rien, groupe qui s'épaissit tout au long de l'année et qui est sans cesse en recherche de nouveaux membres. Parmi eux il y a des enfants perdus sur le seul plan scolaire et qui n'ont donc pas d'autre choix que de s'exclure eux-mêmes. Mais il y a aussi d'autres Fatoumata, des élèves tout à fait capables de réussir. Ceux-là n'ont malheureusement pas été assez forts pour ne pas céder à la tentation du jeu permanent, à la tentation de rejoindre ce groupe où l'on semble s'amuser tant. Je me dois donc d'être injuste, c'est-à-dire d'être beaucoup plus exigeant avec Fatoumata qu'avec beaucoup d'autres si je veux la garder du "bon côté". C'est du moins ce que je tenterai de faire durant cette année de sixième.

Il y a quelques semaines, au début du mois de septembre 2009, il se trouve que je suis à nouveau en charge de cette classe maintenant en troisième sans les avoir eus en cinquième ni en quatrième. Aucun d'eux n'a redoublé et, à part quelques rares départs et arrivées, la classe est restée la même. Bien que ne les ayant plus vus depuis le mois de juin 2007, je me souviens du prénom de chacun. Enfin, presque.
Mamadou a bien changé. Dès le premier cours de son année de troisième, il s'installe seul au fond de la salle pour dessiner tranquillement. Il ne me montrera plus rien. Il y a bien longtemps qu'il ne lève plus le doigt pour répondre à aucune question. Les élèves comme Mamadou (et ils sont nombreux, je reviendrai sur ce point) peuvent faire l'actuel programme de mathématiques du collège en deux ans au lieu de quatre et de manière beaucoup plus approfondie. Cela, je le sais et je l'affirme. Dans cette classe, le résultat est qu'au bout de quatre ans, vu le désordre qui y règne et les interruptions de cours incessantes, vu surtout le niveau extrêmement faible que les enseignants sont contraints d'appliquer pour parvenir à une misérable moyenne truquée par des contrôles trop faciles, Mamadou aura à peine la possibilité de survoler le programme officiel. Ses notes sont bonnes, certes, mais sans plus et il s'en désintéresse totalement. Elles ne représentent plus rien, et puis il n'y a plus personne avec qui les comparer depuis que Karen a déménagé. Il est vraisemblable qu'il ne fasse plus tout son travail à la maison. Cela ne présente aucun intérêt pour lui et son plaisir de travailler a disparu. De plus, il sait bien que dans cette classe, aucun professeur ne passera entre les rangs pour vérifier le travail, car ce professeur devrait d'abord s'assurer que les élèves ont apporté de quoi écrire. Mamadou a appris à attendre, à ne rien faire, à ne plus avoir vis-à-vis de lui-même la moindre exigence. Il s'est isolé, il a appris à ne plus avoir confiance en personne au collège, surtout pas en ses professeurs qui passent le plus clair de leur temps soit à gérer l'ingérable, soit à faire en troisième un travail du niveau de cinquième. A ses yeux, cette école-là n'est pas crédible, elle est juste pitoyable.

Fatoumata a suivi les exemples qu'il ne faudrait pas suivre mais avec lesquels le collège unique la contraint de vivre. Elle est devenue insolente et refuse de travailler, ce qui lui donne un niveau médiocre. Mais le niveau général est si faible, que même en étant exclue un cours sur deux, elle sait qu'il lui suffit de faire un tout petit effort le moment venu sur quelques contrôles pour passer en seconde générale. Elle lit toujours, mais maintenant pendant les cours et lorsque je la réprimande pour cela, elle me répond, scandalisée : "Mais je ne fais rien de mal et je n'embête personne!". Elle est devenue très agressive et entre facilement dans de grandes colères pour un mot, pour un regard. Pour quelques-uns, elle est devenue un jouet que l'on fait démarrer à distance par une petite insulte lancée à voix basse ou, comme ils disent, par un mauvais regard. Devenue incapable de se contrôler, elle leur répond alors par une autre insulte cette fois à voix haute ou même se lève pour aller à l'affrontement. J'ai été contraint de l'exclure pour bagarre déjà plusieurs fois depuis le début de l'année.

Madjid est toujours là. Du haut de ses un mètre quatre-vingt, il ressemble maintenant à un chef de bande depuis qu'avec ses deux compagnons d'infortune de ses débuts, ils sont parvenus à convaincre six ou sept autres de les rejoindre.
Par des incidents incessants, ceux-là, devenus nombreux (ils représentent maintenant un tiers de la classe), se livrent à une véritable compétition de saccage des cours. Il y a bien longtemps qu'ils ont compris, certains à tort, d'autres à raison, qu'ils n'apprendraient jamais rien au collège. De toute façon, maintenant, il est trop tard. Leur seul objectif est donc d'empêcher coûte que coûte les autres de travailler. J'espère ne pas avoir déjà passé trop d'années dans les collèges difficiles (huit ans au total, serait-ce déjà trop?), j'espère ne pas être atteint d'une nouvelle forme du syndrome de Stockholm, mais je ne leur en veux pas. Bien sûr je les punis comme il se doit et je les empêche de nuire à la collectivité, mais je ne les blâme pas car leur volonté de créer sans relâche des obstacles au travail de la classe relève moins de la méchanceté que du dépit. On les force à être là, alors qu'ils savent, mieux que quiconque, qu'ils sont parfaitement incapables de tirer le moindre bénéfice de leur présence. Ou plutôt, le seul bénéfice qu'ils savent pouvoir en obtenir est de passer de bons moments, ce qui est bien naturel puisque, faut-il le rappeler encore et encore, ce sont des enfants. Un autre Madjid m'a dit un jour, dans une autre classe: "ce collège c'est Alcatraz, et votre cours c'est de la garde à vue".
C'était ma première année d'enseignement et je ne pouvais pas encore comprendre à quel point ses mots étaient justes. Bien sûr, comme tous les ministres de l'éducation nationale imbéciles et menteurs depuis tant d'années, on peut toujours tenter de se rassurer en pensant qu'il restera bien quelque chose de tout ce temps, de tous ces moyens, de toutes ces tentatives d'apprentissage forcé, inadapté, inopportun et contre-nature mais en réalité, le peu que ces élèves savaient en arrivant, ils vont le désapprendre. Par exemple, Madjid écrit maintenant plus mal que lors de ses premières semaines au collège, car au début de sa sixième, il pouvait encore s'appliquer et écrire avec attention, au moins en recopiant. Aujourd'hui, il n'en est même plus capable.
Qu'a-t-il appris ? Rien. Certes il aura entendu parler de Balzac, de Pythagore ou de Napoléon mais ce ne sont que des mots dénués de sens.

Alors on peut aussi croire que si le collège unique n'apporte rien à beaucoup de Madjid, il n'a pas pu leur faire de mal et que l'expérience devait être tentée. Hélas non, le collège unique n'est pas inoffensif, le collège unique les détruit. Car en arrivant joyeusement en sixième, tous ceux-là se découvrent honteux de ne pas savoir ou de ne pas pouvoir. Il leur apparaît qu'ils ne sont pas à leur place, ils comprennent qu'ils n'ont rien à faire là. Ils vont vivre quatre ans d'enfer. Il leur faudra vivre l'humiliation d'être, sur un plan scolaire, de vrais incapables. Cela, c'est ce que leur répètent tous leurs professeurs à longueur de journée, sans jamais le formaliser bien sûr, mais en leur donnant des notes épouvantables. Pendant quatre ans, ils vont accumuler toute la rancoeur provoquée par les innombrables réprimandes, les hurlements, les punitions et les exclusions vécues à longueur de journée. Cette humiliation et cette rancoeur, ce mépris de soi-même engendré par l'horrible image qu'on leur donne d'eux-mêmes à longueur de journée et pendant toute leur adolescence, ils s'y habituent, ils grandissent avec, ils emmagasinent, ils stockent tout le ressentiment, tout le malheur nécessaire pour fabriquer de la haine. Dévorés par un confus besoin de vengeance, ils iront bientôt brûler la voiture de leur voisin ou le supermarché du quartier, et se livreront gaiement à des lynchages sur la voie publique.
Il faut savoir que ces élèves-là se partagent en deux catégories : ceux qui sont toujours absents et ceux qui ne le sont jamais. Pour les premiers, être absent est une façon de ne pas se laisser détruire par le collège unique, l'absentéisme est leur radeau de survie. Pour les seconds, être présent est une façon de détruire le collège en retour, en rendant coup pour coup. Pour ceux-là, le collège est un terrain d'affrontement sur lequel ils se rendent avec parfois la volonté d'y faire un maximum de dégâts. Un peu plus tard, ils se rendront sur le terrain des manifestations publiques ou des émeutes avec le même désespoir qui se traduira par la volonté de détruire n'importe quoi et de frapper n'importe qui. Finalement, ce que le collège unique aura appris à tous ces enfants, c'est à devenir des barbares.

Revenons à cette classe et à ce mois de septembre 2009. Ce n'est qu'au bout d'une semaine que je réalise que l'un de nos quatre élèves a disparu. Comment s'appelait-il déjà ? Ah oui, Mohammed, cet élève modèle, sérieux et appliqué ! Il a déménagé ? Non. Les élèves m'apprennent que, l'année précédente il a été définitivement exclu sur conseil de discipline. Devant mon incrédulité et ma surprise, ils s'empressent de me donner des explications et l'histoire me revient en mémoire. Je l'avais entendue sans savoir de qui il s'agissait. En plein cours de français, Mohammed s'était soudainement levé pour aller frapper violemment Madjid avec son compas qu'il maniait comme un couteau. Comme s'il avait voulu commettre un meurtre, il avait visé la poitrine de Madjid qui avait heureusement esquivé le coup et le compas s'était planté dans son bras. La blessure ne présentait aucune gravité mais la direction avait estimé que le coupable devait être exclu dans l'heure. Un collègue qui avait assisté au conseil de discipline de Mohammed en était sorti bouleversé et m'avait raconté la scène. Le père avait gardé les bras croisés pendant toute la séance sans dire un mot mais la mère pleurait bruyamment, elle répétait qu'elle ne comprenait pas. Lorsque l'exclusion définitive fut annoncée par le chef d'établissement, elle se leva et, le doigt tendu vers son fils qui sanglotait en silence, en le maudissant elle l'accusa de jeter la honte sur toute la famille.
Dans cette histoire, désigner le coupable ressemble fort à un test psychologique. Il y a Mohammed, l'auteur des faits, il y a Madjid la victime, mais bien sûr coupable de provocations et de harcèlement envers Mohammed, il y a le professeur qui a laissé se développer une situation qui a mal fini, et enfin il y a le ministre et sa politique qui les ont enfermé tous les trois dans la même pièce. Je vous laisse juge pour décider lequel de ces quatre-là est le vrai coupable et mérite d'être exclu sans délai.

Mon histoire s'arrête là. Puisque nous sommes réunis pour parler du collège unique, j'ai jugé utile de mettre à profit la plus grande partie du temps qui m'était offert pour vous faire entendre ce qu'il est dans la réalité des zones défavorisées. Le collège unique, c'est le service public qui fabrique en Madjid un véritable barbare, le collège unique c'est le service public qui interdit structurellement à Mamadou de se diriger vers des classes préparatoires en vue de très grandes écoles, le collège unique c'est le service public qui va faire de Fatoumata une lycéenne médiocre, caractérielle et paranoïaque et sur laquelle il faudra bien que le lycée général règle ses exigences et son niveau de tolérance, enfin le collège unique c'est le service public qui brise un élève sérieux comme Mohammed pour en faire un garçon dangereux et dégoûté à tout jamais d'une école dans laquelle il donnait le meilleur de lui-même.
On peut se demander maintenant quelle est la proportion de ces types d'élèves. Il existe bien des évaluations nationales faites en sixième mais elles ne constituent pas un outil d'analyse opportun puisqu'elles ne répertorient que des savoir-faire et des compétences. Pour des raisons strictement idéologiques, ces évaluations ignorent délibérément les capacités de chacun.

Mon expérience en collège est de huit années dans des zones de type ZEP en périphérie de Paris et je ne peux vous parler que de cela. De ce que j'ai vu pendant ces années au collège, je dirais qu'à l'entrée, il y a environ dix pour cent d'élèves à capacités scolaires d'excellence et pas plus d'élèves inaptes à suivre un cursus général. Les quatre-vingt pour cent restants sont des Fatoumata, des Mohammed et bien d'autres encore que je ne peux pas tous vous décrire. Tous ceux-là sont des enfants comme les autres, je veux dire comme les nôtres, des enfants qu'il faut pour la plupart forcer à travailler, qu'il faut souvent réprimander et parfois punir, tout cela est bien naturel et le plus solide bon sens nous dit que l'éducation et l'instruction ne peuvent se résoudre à une partie de plaisir. Mais chacun de ceux-là est au fond tout à fait apte et désireux de suivre tranquillement son propre chemin pour parvenir à sa propre réussite, quand bien même elle serait de rentrer en apprentissage en fin de cinquième. En tout cas, j'affirme que dans un environnement serein et homogène, le niveau général de cette masse de nos élèves serait nettement plus élevé.

Bien qu'il ne relève pas de statistiques mais de ma seule expérience, je voudrais revenir et insister sur ce chiffre de dix pour cent d'élèves à excellentes capacités à l'entrée de la sixième. Ils n'apparaissent pas dans les évaluations car ils peuvent par exemple avoir des lacunes, ce qui ne les empêche pas d'être excellents. Dix pour cent, c'est beaucoup, dix pour cent c'est même énorme, cela représente un nombre considérable d'enfants. Rêvons un peu : si tous ceux-là avaient le droit de suivre une scolarité dans de bonnes conditions, cela aurait des conséquences puissantes et profondes sur notre société. Par exemple, il y aurait à nouveau un ascenseur social, on serait confiant et fiers de notre service public, on stopperait net la chute vertigineuse et dramatique du niveau d'instruction, les grandes écoles afficheraient des taux d'étudiants issus de familles modestes qui seraient un honneur pour elles et pour la France et non une honte comme ils le sont aujourd'hui. Plus simplement, si tous ces enfants n'avaient pas l'obstacle quasiment infranchissable du collège unique sur leur route, cela mettrait sans doute un terme à la débâcle de l'école, et on évoquerait même une école républicaine en vie. Aujourd'hui, aucun ou presque de ces très bons élèves ne peut survivre jusqu'en fin de troisième d'un collège unique en zone défavorisée. Le collège unique réalise ce massacre avec tant d'adresse et tant d'indifférence que l'on pourrait même raisonnablement se demander s'il n'a pas été inventé dans ce seul objectif.

Le théorème du collège unique a deux corollaires indissociables: la réussite pour tous et l'égalité des chances. Et si ces deux slogans sont aussi absurdes l'un que l'autre, c'est parce que le collège unique a été bâti sur un principe unique : le mensonge.

L'acharnement éminemment politique et syndical du nauséeux slogan de la réussite pour tous se concrétise en la construction par le service public de l'échec de chacun. C'est un mensonge sur l'absence de sélection puisqu'elle se pratique maintenant sur le quartier, donc sur les origines sociales, c'est un mensonge sur les capacités des élèves qui ne sont pas et ne seront jamais uniformes, c'est un mensonge économique sur les besoins du pays et des employeurs qui ont moins besoin de diplômés que de gens capables et désireux de travailler et de se former, c'est un mensonge sur la mission de l'école qui se devrait maintenant de délivrer des quotas de diplômes, c'est un mensonge sur le sens de "réussir sa vie" et c'est aussi un mensonge sur le sens vrai de la réussite car la vraie réussite n'est pas objectivable et ne repose que sur l'amour que chacun porte aux autres et à lui-même. Enfin, c'est même un mensonge sur la nature humaine qui voudrait faire croire aux belles âmes que tout le monde peut tout à condition d'en avoir les moyens. Tous ces mensonges sont extrêmement douloureux pour les enfants qui, à juste titre, deviennent malheureux et méchants lorsqu'ils en prennent conscience. Au contraire de l'amour, la réussite annoncée s'avérera n'être que du mépris de soi-même et de l'école, mépris dont vous voyez les manifestations dans les innombrables faits divers sur les relations entre professeurs et élèves.
Maintenant, à propos de cette hypothétique "égalité des chances", j'avoue ne pas comprendre comment il est possible de faire une telle impasse sur le réel. Serions-nous tous devenus fous ? Des enfants nés dans des milieux populaires n'ont pas les mêmes chances de réussite scolaire que ceux issus de milieux favorisés, et, c'est le bon sens même, ils ne les auront jamais. Ils ne les auront évidemment jamais parce que les conditions matérielles d'étude à la maison ne sont pas les mêmes, parce que le langage à la maison n'est pas le même, parce que les motivations, les stimulations pour étudier, les exemples, les modèles à la maison ne sont pas les mêmes et pour encore mille autres raisons déjà parfaitement connues. Au lieu d'accepter cette réalité incompressible contre laquelle l'école ne peut et ne pourra jamais rien, au lieu d'y faire face par une sélection ferme et des filières différenciées dès la fin du primaire (et peut-être même avant dans les zones difficiles), au lieu de comprendre que la sélection est la seule porte vers la justice sociale et la mixité, le pouvoir politique et syndical a préféré céder à cet invraisemblable et grotesque mensonge de l'égalité.

Quant au très fameux socle commun, pour savoir ce qu'il contient réellement, il ne faut pas consulter la documentation du ministère mais se tourner vers Mamadou, Madjid, Fatoumata et Mohammed pour savoir ce qu'ils ont en commun au bout de quatre années de collège. Ces élèves auront d'abord en commun d'être malheureux à l'école, mais ils auront aussi acquis les quelques principes que voici : il est vain de travailler et de faire des efforts, il faut considérer son ego comme prioritaire en toute circonstance, l'insulte est la plus courante des formes d'expression, et la loi du plus fort est fondatrice de la vie en communauté. Le voila, le vrai socle commun transmis par le collège unique, syndrome d'une société toute entière qui ne sait plus élever ses enfants dans la vérité, et se précipite ainsi elle-même vers la barbarie et le chaos.

Les organisateurs de notre colloque, que je remercie chaleureusement de m'avoir invité, me demandaient il y a quelques semaines avec un peu de déception, voire un peu d'inquiétude : "Mais vous ne proposez rien ? Vous avez bien une vision de l'avenir du collège unique ?". Eh bien non, je ne propose rien pour le collège unique. Surtout, rien. En cette période de réformes, en cette époque de confiance aveugle dans le progrès, dans la modernisation et les programmes d'action, je ne redoute rien davantage qu'un grenelle de l'éducation ou des états généraux de l'école.

Les adversaires du collège unique disent, quand ils se laissent aller à l'excès, qu'il est un système contre-productif, néfaste ou pervers. Ce n'est pas ma position. Pour ma part, je dis que le collège unique est la bête immonde de notre société contemporaine. La seule chose à espérer est donc sa disparition soudaine et totale et ce qu'il faut redouter le plus au monde, c'est précisément l'entreprise de sa modernisation.
Conférence donnée le 28 novembre 2009 à l'université Paris Sorbonne
lors du colloque Vers un renouveau du collège unique organisé par LIRE-ECRIRE

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"Je me suis mis en accord avec mes arrière-pensées !" c'est la réponse que fit le général de Gaulle à Georges Pompidou, son Premier ministre au retour de Baden-Baden dans la tourmente de Mai 68. Tout rentra alors dans l'ordre et la chienlit cessa. J'ai 72 ans. Je suis moi aussi en accord avec mes arrière-pensées, ou plutôt avec celles du Général puisqu'il a envahi ma vie. C'est au point que lorsque la France souffre, je souffre avec elle. De Gaulle faisait ce distinguo : "Le patriotisme c'est aimer son pays. Le nationalisme c'est détester celui des autres". Mais l'identité nationale tant à la mode, n'est-elle pas conditionnée par la pléthore des produits venus d'ailleurs ?

Ce livre ne perd jamais de vue ma vocation première qui rejoint celle de Beaumarchais : "Je m’empresse de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer ", et je n'ai pas honte d'avouer que lorsque je me relis, je m'esclaffe. Mais par delà le rire, ce livre est un hymne à la France et au général de Gaulle. Je souligne au passage que c'est moi, pauvre petit imitateur, qui, avec l'aide fraternelle du maire de Paris Bertrand Delanoë, ai fait mettre en lumière la statue du chef de l'armée de l'ombre qui était dans le noir à l'angle du Grand palais. Mais, disons-le, le but non véritablement avoué de mon livre serait de mettre aussi sous les projecteurs de la presse, les idées de De Gaulle sur l'Europe des 6, des 9 ou des 12, pour enfin sortir du cauchemar de cette Union européenne à 27. Car si De Gaulle avait "une certaine idée de la France", il avait aussi une certaine idée de l'Europe et l'Union européenne va totalement à l'encontre des projets gaulliens : "Notre politique, Peyrefitte, je vous demande de bien le faire ressortir : c'est de réaliser l'union de l'Europe. Mais quelle Europe ? Si elle n'est pas l'Europe des peuples, si elle est confiée à quelques organismes technocratiques plus ou moins intégrés, elle sera une histoire pour professionnels, limitée et sans avenir.[...]Une Europe où chaque pays européen, à commencer par le nôtre, perdrait son âme. Comment voulez-vous qu'on aille toujours plus loin vers l'enrichissement des riches et l'appauvrissement des pauvres ? Et qui est mieux placé que la France pour faire entendre la voix de ceux qui n'ont pas de voix ? Les peuples ça existe et ça résiste. Ce sont les gouvernements qui n'existent pas quand ils sont à la merci de leurs partis, de leurs comités et de leurs Parlements". (1)

L'Union européenne édicte des lois contraignantes pour tous les pays d’Europe, sans jamais faire jouer la préférence européenne, de sorte que l'Europe se trouve prise entre les deux feux de l'Amérique et de la Chine qui, économiquement "se tiennent toutes deux par la barbichette". Nous sommes les victimes d'une sorte de nazisme économique et sournois, duquel s'ensuit la déportation, oui la déportation de nos usines que l'on masque sous la dénomination moins effrayante de délocalisations. Du coup, elles partent en fumée comme se sont évanouis dans les airs lors de la guerre 39-40 les pauvres êtres humains. Tout se passe à la vue et au su de tous sans que les victimes aient même le temps d'ouvrir leur clapet. Faudra-t-il une révolution ouvrière pour parvenir à nous sauver et nous aider à nous échapper de cette Union européenne mortifère, une nouvelle Résistance capable d'en imposer aux maîtres faillis de Wall Street et aux chantres du renoncement bruxellois ? Tisot, voyons, sortir de l'Europe, c'est impossible ! "Nous l'avons fait parce que c'était impossible !" avait conclu Churchill après la guerre.
Serait-il devenu complètement fou ce pauvre fou du roi à force de s'approprier les idées de son maître, ou mégalomane bon à enfermer ?
Pourtant, "s'exprimant à l'occasion de la 17e conférence des ambassadeurs, le 27 août 2009, le Premier ministre François Fillon, a tenu à rappeler que la France recevait chaque année 14 milliards d'euros de l'Union Européenne (PAC-politique agricole commune comprise), mais contribuait à son budget à hauteur de 19 milliards. "Nos partenaires devront comprendre que cette position de premier contributeur net, avec l'Allemagne, ne pourra résister éternellement aux tensions actuelles des finances publiques" a-t-il souligné."

Je laisse à calculer ce que font 5 milliards d'euros en francs lourds. Pour l'heure c'est la victoire des Etats-Unis d’Amérique qui instillent de longue date ce clonage aux nations de la planète entière. Ils épandent leur drogue mortifère, à savoir la mondialisation et la globalisation qui se repaissent toutes deux des individualités qu'elles ont en horreur. Telles les trous noirs dans l’univers, elles mangent tout ce qui éclaire. De Gaulle confiait enfin à Alain Peyrefitte : "L'Amérique est devenue aujourd'hui une entreprise d'hégémonie mondiale."

Quant à l'atmosphère, elle est empuantie par le plus grand pollueur de la planète, la Chine, qui empoisonne aussi les échanges commerciaux. Et plus on leur achète de produits, plus ils émettent de CO2. Qu'à cela ne tienne, réunissons-nous à Copenhague pour noyer le "poison" !
Non, je n'oublie pas "de m'empresser de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer" quitte à faire rire jaune bien sûr. En mai 1968, en Chine, les gardes rouges de Mao défilèrent avec des banderoles : "Non à la tête de chien de De Gaulle". Le Général, stoïque, déclara en conseil des ministres : "C'est la première fois que je suis traité de chien par des Pékinois !" De Gaulle savait rire. Moi aussi. Ce livre aussi.

Seule la fidélité aux idées de De Gaulle nous apportera le salut.

(1) Alain Peyrefitte - C'était de Gaulle, tome III - Paris, Editions de Fallois/Fayard  2000.

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Dans le ciel de la bonne conscience et de la pensée unique européennes, la votation des Suisses tendant interdire les minarets a fait l'effet d'un coup de tonnerre. Si beaucoup de bonnes âmes, y compris ecclésiastiques, jettent l'anathème sur la nation helvétique suspecte de repli sur elle-même et de xénophobie, personne n'est dupe : un référendum analogue dans la plupart des pays de l'Union européenne aboutirait au même résultat. D'ailleurs personne ne se risquera à l'organiser. Comme dans le cas des votes français et néerlandais sur la constitution européenne, le vote d'un seul pays sert de révélateur de ce que pensent les autres. On est d'ailleurs surpris que les augures politiques, s'appuyant sur des sondages pourtant effectués dans les règles de l'art aient pu imaginer que le résultat du vote serait différent.

Ce vote est un avertissement pour les élites européennes qui pensent que les peuples, éduqués ou rééduqués à grand renfort de discours officiels, de pression médiatique, d'affiches, de programmes scolaires, se sont une fois pour toutes résignés à une Europe multiculturelle, multiethnique et composant avec un islam de plus en plus prégnant. Ceux là ne doivent se faire aucune illusion sur les sentiments réels de la majorité, malgré ou peut-être à cause des leçons qu'on lui assène.
De même devraient perdre leurs illusions les fanatiques qui se figurent que l'ultime assaut de l'islam contre une Europe fatiguée et déchristianisée est pour bientôt. On connaît les paroles du président Boumediene pour qui les musulmans, après avoir été conquis, conquerraient à leur tour l'Europe grâce à la fécondité de leurs femmes. Le premier ministre Erdogan cache mal son sentiment que l'entrée d'une Turquie de 80 millions d'habitants dans l'Union européenne, conjuguée à la montée des populations immigrées dans les pays de l'ouest, devrait permettre aux musulmans d'être un jour majoritaires en Europe. Tarik Ramadan et consorts le pensent aussi. Le vote suisse devrait leur montrer que cette conquête pacifique du continent n'est pas pour demain.

Que va-t- il dès lors se passer ? Il est indubitable que grâce à la poursuite de l'immigration, moins contrôlée que jamais depuis qu'elle n'est plus du ressort national mais communautaire, et au différentiel de fécondité - surtout chez les nouveaux arrivants -, la part des musulmans dans la population, qui se situe autour de 6,5 % en France et en Allemagne, devrait continuer à progresser.
Jusqu'où ? Aucun fait nouveau, comme pourraient l'être, un contrôle de l'immigration beaucoup plus strict, une baisse rapide de la fécondité dans les populations musulmanes de l'Europe ou encore un regain de vitalité des Eglises chrétiennes du vieux continent, ne laisse prévoir à court ou moyen terme un retournement de la tendance.

C'est d'ailleurs la conscience diffuse de cela et l'inquiétude qui l'accompagne qui sous-tendent la réaction des Suisses, une réaction dont aura beau jeu de dire que, fondée sur le seul refus de l'islamisation du paysage urbain, elle est plutôt une manière de se voiler la face que d'aller au fond des choses.
La perspective brossée par Emmanuel Todd ou d'autres, d'une laïcisation progressive, au recul de la foi chrétienne répondant celui de la foi musulmane, quoique plausible, ne doit pas nécessairement nous rassurer. Parce que des différences culturelles fortes subsisteraient, la principale étant le registre des prénoms, et aussi du fait que l'affaiblissement des repères religieux peut aussi bien favoriser le durcissement identitaire, comme le même auteur l'a montré dans le cas de l'Allemagne nazie.

Bien des traits de l'Europe actuelle peuvent s'apparenter à des signes de déclin : la déchristianisation, l'attrition de nations tenues pour un vestige du passé, voire une référence suspecte, fasciste ou nazie, la désindustrialisation, la dénatalité, le chômage endémique, la démilitarisation relative, l'absence de volonté politique propre. L'esprit de tolérance, souvent à sens unique, la culpabilité postcoloniale, le politiquement correct qui prévalent actuellement dans les élites ne favorisent certes pas le ressaisissement. Le christianisme est tenu en suspicion dans ses propres rangs et, critiqué, voire ridiculisé de toutes parts, n'a pas les moyens de faire face à la montée de l'islam. Celle-ci trouve l'appui de tout un arsenal idéologique fondé sur la non-discrimination ou l'antiracisme (comme si la plupart des musulmans n'étaient pas de race blanche !). L'école laïque qui donnait de la viande le vendredi au temps où l'Eglise l'interdisait (1) impose dans certaines villes des menus sans porc même aux élèves non-musulmans, comme si la minorité musulmane avait déjà réussi à imposer la charia. 


Malgré son ambiguïté, la votation suisse nous laisse cependant soupçonner que la population de la vielle Europe, quelle que soit l'attitude de ses élites, ne se laissera pas réduire à la dlimmitude (position du minoritaire en terre d'islam) sans réagir.
Ce serait mal connaître l'histoire de ce continent, qui a joué un rôle si singulier dans l'émergence de la modernité, que d'imaginer qu'il pourrait laisser ses traditions les mieux établies - pas seulement le christianisme -, s'étioler dans la passivité. Chaque fois qu'elle fut confrontée au risque d'être submergée par les populations ou les influences orientales, l'Europe s'est in extremis ressaisie : Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platées, Actium, plus tard les Champs catalauniques, Covadonga, Poitiers, Las Navas de Tolosa, Lépante, Vienne : la liste de ces lieux de résistance est longue.
A l'inverse d'ailleurs, l'Orient a fini, lui aussi, par rejeter la romanité puis les croisés, puis Byzance, puis la colonisation. (Quoi que disent certains Arabes, l'épopée d'Israël est trop singulière pour être amalgamée à ces précédents.)

Le retournement, pour le meilleur et pour le pire, s'effectue d'abord dans les têtes. Point de pays plus tolérant à l'islam et au judaïsme que l'Espagne du XIVe siècle, avant qu'une mystérieuse mutation n'induise une réaction violente de rejet des minoritaires. Inutile de chercher à juger ce genre de mutation à partir de la morale d'une époque ; les repères basculent avec elle : ce qui était politiquement correct la veille, la tolérance en l'occurrence, cesse de l'être et inversement. Et si cela nous arrivait, probablement verrions-nous les chiens de garde les plus vigilants dans la première configuration continuer leur office avec la même hargne quand le paradigme a changé, les modérés se trouvant toujours, dans ces cas, débordés.
De même, le christianisme européen, tenu plusieurs fois au cours de son histoire pour moribond a su se ressaisir : après les invasions barbares, puis arabes, au temps des déchirements des XVe et XVIe siècles, après la Révolution française.

Quand s'effectuera ce réveil ? On peut penser que le plus tôt sera le mieux. Pour une raison bien simple : si d'aventure nos pays devaient arriver à un point où musulmans et non-musulmans représenteraient des forces comparables (2), on peut craindre, au vu des précédents de pays comme Chypre, le Liban ou la Bosnie que notre continent n'échapperait pas aux affres d'une guerre civile de grande ampleur.
Les esprits responsables comprendront que personne en Europe n'a intérêt à ce que ce point soit jamais atteint.


(1) L'Eglise catholique interdisait à ses fidèles de manger de la viande le vendredi jusqu'en 1966. Les Espagnols étaient dispensés de cette règle depuis la bataille de Lépante.
(2) Ce qui ne signifie pas nécessairement un poids démographique équivalent : au XVIe, les protestants ne représentaient en France qu'environ 10 % de la population mais 50 % de la noblesse.

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Ce qui s'avoue quand la parole se libère : la cohabitation avec l'islam sera le défi à résoudre pour l'Europe du XXI e  siècle. La religion n'est pas en cause, ni la respectable dévotion musulmane que tout croyant ne peut qu'admirer. C'est, en revanche, la construction politique qui accompagne ce culte, dont les textes de référence ne différencient pas le spirituel du temporel, qui préoccupe les démocraties. Elles voient leurs règles utilisées par des néofondamentalistes pour tenter d'ébranler la laïcité. Pourquoi feindre encore de ne rien remarquer ?
Un même panurgisme, qui assure à Copenhague que l'Occident est seul coupable du réchauffement climatique, refuse d'analyser la tentation totalitaire portée par cette conception d'une société soumise. Au nom de la non-discrimination, ce système est exempté de responsabilité dans la crise existentielle qui traverse l'Europe. Le débat sur l'identité, que le conformisme refuse, serait devenu "un déversoir et un défouloir" selon Yazid Sabeg, commissaire à la Diversité. Ce risque existe peut-être, tant les peuples perdent patience. Mais ce serait attiser les exaspérations que de refuser de poser des limites à l'islam en France.
La rapide émergence de ce tabou, que le vote suisse contre les minarets a achevé de briser, oblige à dire les choses. Or le déni, qui fut celui de bien des dirigeants face à la montée du communisme puis du nazisme, se retrouve chez ceux qui ne veulent pas voir les avancées de l'islamisme, dont l'idéologie rétrograde s'infiltre dans des cités majoritairement musulmanes, au nom du différentialisme défendu par les belles âmes. Une confuse référence à la suprématie coranique devient déjà, pour certains Français, le prétexte à ne plus obéir aux lois de la République. S'en accommoder, au prétexte de ne "stigmatiser" personne ?

L'apaisement est brandi par le politiquement correct, qui récuse les conflits et sacralise les minorités. Dimanche, Hervé Morin, ministre de la Défense, a justifié cette attitude. Elle vaut à la secrétaire d'État, Nadine Morano, d'être accablée de critiques pour avoir dit attendre "du jeune musulman français qu'il aime son pays, qu'il trouve un travail, qu'il ne parle pas verlan, qu'il ne mette pas sa casquette à l'envers". Les censeurs, qui veulent y entendre des propos "nauséabonds" annonçant, allons-y, un retour de Vichy, se bousculent depuis pour réclamer la suspension du débat national. Vite, remettre les têtes dans le sable...
Nicolas Sarkozy, en recentrant le débat sur l'islam (Le Monde, 9 décembre) a opportunément rappelé "l'humble discrétion" qui oblige le chrétien, le juif ou le musulman "à se garder de toute ostentation et de toute provocation". Le parallèle outrancier que soutient une partie de la gauche entre la situation des musulmans de France et celle des juifs sous l'Occupation illustre sa confusion. Même les religieux ont admis l'enjeu. "Le dernier arrivé doit s'adapter aux règles collectives", reconnaît Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman. "La balle est dans notre camp, c'est à nous musulmans d'expliquer, de combattre l'extrémisme", confirme Fouad Alaoui, président de l'Union des organisations islamiques de France. Les donneurs de leçons entendent-ils ?
La première vertu du débat est d'avoir convaincu, semble-t-il, ces représentants de leur responsabilité. Celle-ci consiste à corriger la caricature que l'intégrisme est en train de donner à leur communauté. À ceux qui, comme Hamid Zanaz (L'Impasse islamique, Les Éditions libertaires), disent ne guère croire en une "révolution mentale" pouvant promouvoir un "islam libéral", il appartient à ces Français issus de l'immigration d'apporter les signes de leur acceptation de la laïcité et de ses règles égalitaires. Le peuple iranien, qui aspire à la démocratie en affrontant la théocratie, ne prend-il pas ce chemin ?

Alors que les députés s'apprêtent à légiférer sur l'interdiction de la burqa dans des lieux publics, il devrait revenir aux musulmans de défendre cette mesure. Il serait utile de les entendre fixer les limites de la pratique religieuse à la seule sphère privée. Face aux incursions du néo-fondamentalisme, qui exige des cantines séparées et des salles de prière dans les entreprises, qui y récuse des femmes et réclame des jours fériés, qui impose sa loi dans des hôpitaux et veut des horaires séparés dans les piscines, l'actuel silence de nos compatriotes est ambigu. Leur demander de se désolidariser d'un intégrisme sclérosé n'est pas leur faire injure. C'est même l'exact contraire.
Au nom de la diversité, concept censé représenter la nouvelle richesse de la France, l'islam politique instrumentalise des exigences religieuses pour asseoir sa visibilité, singulièrement dans les banlieues. Même le Hezbollah islamiste a été autorisé à tenir une conférence, samedi dernier, à la Sorbonne, symbole de l'humanisme français. Continuer à nier ce qui crève les yeux ? Un constat : ceux qui réclament l'arrêt du débat sont les mêmes qui, comme Dominique de Villepin, se sont fait les chantres de "la dimension islamique de l'Europe". C'est leur monde rêvé qui est aujourd'hui jugé par les Français. Il sera difficile de les faire taire. Cette libre parole favorisa-t-elle le FN ? Rien n'est moins sûr. Ce n'est pas l'extrême droite qui s'exprime mais un peuple ouvert, simplement soucieux de préserver ses principes et son mode de vie.

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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