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Comme le temps passe ! Le XXIe siècle finit sa première décennie. Il prépare ces années 2010 dont chacun espère la fin de la crise et la grande mutation du monde vers la paix sur tous ses territoires, une bonne gouvernance et un développement durable (1). Faut-il avoir la nostalgie des années, des mois et des jours qui s'accumulent derrière nous ?
Doit-on penser que cette nostalgie devrait être encore plus intense pour les plus âgés d'entre nous ? Le général de Gaulle n'a-t-il pas effectivement écrit : "La vieillesse est un naufrage" (2) ? Mais il écrivait cette formule à propos du Maréchal Pétain en 1940. Pourtant, depuis cette date, l'espérance de vie à la naissance s'est accrue en France d'un quart de siècle, de 56 ans à plus de 81 ans, une évolution que personne n'avait imaginée. Ainsi se constate un décalage fantastique entre les progrès dans la longévité accrue et les propos apocalyptiques souvent déversés dans les médias. Travaillons à un monde meilleur, mais ne pensons pas que les générations qui nous ont précédés n'ont rien fait en matière d'environnement (3). En effet, les gains d'espérance de vie résultent d'un ensemble de facteurs combinant une alimentation suffisante et plus diversifiée, des découvertes médicales et pharmaceutiques, des progrès techniques limitant la pénibilité du travail et de considérables changements touchant l'hygiène. Ces derniers additionnent les meilleurs équipements des logements en sanitaires et salles d'eau ou des multiples infrastructures urbaines contribuant à combattre morbidité et mortalité : réseaux d'eau potable, assainissement, traitement des eaux usées, stations d'épuration…

La science démographique répond clairement à la question ci-dessus.
D'une part, elle confirme une évidence : vieillir est la meilleure façon de ne pas mourir. Le vieillissement individuel (4) est donc une excellente solution pour continuer à bénéficier de la vie.
D'autre part, non seulement celui qui vieillit ne meurt pas mais, en outre, dans un pays comme la France, il allonge son espérance totale de vie. La connaissance des évolutions démographiques apprend que plus une personne avance en âge, plus elle peut espérer une vie plus longue. Par exemple, en 2006, l'espérance de vie à la naissance en France est de 81 ans en moyenne, davantage pour les femmes et moins pour les hommes. Mais la personne qui a atteint l'âge de 85 ans dispose encore, en moyenne, d'une espérance de vie de 5,96 années pour les hommes et de 7,40 années pour les femmes.

La capacité d'allonger son espérance totale de vie en vieillissant peut être mise en évidence en France en considérant par exemple la génération née en 1920. Les nouveau-nés de cette année-là ont des espoirs limités de vivre. Déjà, passer le cap de la première année sera difficile. 123 sur mille vont mourir avant même d'atteindre l'âge d'un an. L'espérance de vie à la naissance de la génération 1920 est seulement de 55,9 ans pour les femmes et de 52,2 pour les hommes. Mais ceux qui, au fil des années, survivent montrent une meilleure résistance aux causes naturelles de la mortalité et bénéficient des facteurs qui améliorent l'espérance de vie, comme la découverte des antibiotiques. Aussi, ceux arrivant à l'âge de 60 ans en 1980 comptent une espérance de vie restante de 22,4 ans pour les femmes et de 17,3 ans pour les hommes. Leur durée espérée de vie atteint donc respectivement 82,4 ans et 77,3 ans, soit beaucoup plus qu'à leur naissance en 1920.
Quinze ans plus tard, les personnes de cette même génération nées en 1920 qui atteignent 75 ans en 1995 ont, devant elles, une durée espérée de vie encore plus longue : 87,7 ans pour les femmes et 84,8 pour les hommes. Là aussi, ces personnes bénéficient des conséquences des nouveaux progrès réalisés, notamment dans la médecine gérontologue. Considérons désormais les survivants de la génération 1920 arrivés à l'âge de 85 ans en 2005 : leur durée espérée de vie s'élève désormais à 92,1 ans pour les femmes et 90,8 ans pour les hommes.

De tels chiffres illustrent tout l'intérêt de vieillir pour allonger sa durée espérée de vie. Ils permettent aussi de mieux éclairer la réflexion sur les politiques de l'État et des collectivités territoriales.

(1) Concernant les États-Unis, cf. Zaninetti, Jean-Marc, Les États-Unis face au développement durable, Population & Avenir, n° 690, novembre-décembre 2008
(2) Charles de Gaulle, Mémoires de guerre : L'Appel, 1940-1942, Livre de Poche.
(3) Wackermann, Gabriel (Direction), Ville et environnement, Paris, Ellipses, 2005.

(4) Notion à bien distinguer du vieillissement de la population. Cf. Dumont, Gérard-François et alii, Les territoires face au vieillissement en France et en Europe, Paris, Ellipses, 2006.

N° 695 de la revue Population et Avenir

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Le gouvernement a lancé une vaste consultation sur "l'identité nationale" en envoyant aux préfets, chargés d'organiser les débats à l'échelon local, un "guide" qui propose quelque deux cents questions. Pas moins ! Étrange procédure en vérité, qui révèle surtout combien cette identité ne va plus de soi aujourd'hui. Il faut vraiment que la France soit tombée bien bas pour qu'on en arrive à s'interroger sur ce qu'elle est. La réponse, au demeurant, est loin d'être facile et univoque, car la notion même d'identité renvoie, pour une personne comme pour une nation, à son être même. L'identité est une réalité qui se vit - qui change donc aussi forcément -, plus qu'elle ne se définit. L'être d'une personne est indissociable de sa vie, de son passé, mais il ne se limite pas qu'à cet aspect, son être profond s'exprimant surtout par son âme, qui est réfractaire à toute description purement rationnelle. Par analogie, l'identité d'une nation est forgée par son histoire, par le "vivre ensemble" de citoyens engagés dans un destin commun. Et il y a aussi son "âme", difficile à cerner, qui exprime le fondement de l'unité d'un peuple, ce qui le caractérise dans une volonté commune de perdurer en tant que nation.

Ces considérations, dont j'ai conscience qu'elles peuvent paraître bien abstraites, nous conduisent cependant à un constat : "l'identité nationale" intègre toute l'histoire de France, depuis les Gaulois, Clovis, les rois, la Révolution jusqu'à la Ve République. On ne peut faire un tri entre ce qui nous plaît et ce qui nous déplaît, pas plus qu'on ne peut réécrire le passé que nous voudrions changer. La France, c'est à la fois la monarchie et la république, le christianisme et les Lumières, Vichy et la Résistance. Cela ne signifie pas, bien évidemment, que tout soit à mettre sur le même plan. Il est légitime d'insister davantage sur le meilleur, de regretter le pire, mais non de faire qu'il n'ait pas eu lieu. Quand on englobe la totalité de l'histoire de France sans arrière-pensée idéologique, on perçoit mieux certaines grandes lignes : l'imprégnation du christianisme, d'abord, qui forme ses racines les plus profondes - ce n'est pas pour rien que la France a été qualifiée de "fille aînée de l'Église" - et qui a poussé nos élites à être aux avant-postes de la pensée ; la France a été l'un des pays les plus missionnaires au monde, aussi bien pour répandre la foi que des idéologies plus ou moins délétères ; le constant souci d'indépendance de nos rois, ensuite, qui ont cherché inlassablement à former l'unité du "pré carré" sans cette volonté hégémonique propre aux empires : la France a toujours eu de ce fait une vocation à favoriser les équilibres géopolitiques. Tout cela permet de comprendre pourquoi le pape Jean-Paul II avait merveilleusement résumé notre vocation : "France, éducatrice des peuples".

Mais aujourd'hui, pourra-t-on rétorquer, la déchristianisation est très avancée et l'immigration - en grande partie musulmane - change la physionomie du pays. On se souvient que l'historien Jean de Viguerie avait diagnostiqué la mort de la France (1) et Jean Raspail lui avait emboîté le pas dans un retentissant article du Figaro (2). Si elle était soumise demain à la loi musulmane, serait-elle encore la France ? Certes, les civilisations sont mortelles, l'histoire l'a montré avant Paul Valéry, et rien ne nous assure infailliblement de la pérennité de nos vieilles nations européennes, mais devait-on diagnostiquer la mort de la France en 1941, à un moment où bien peu croyaient encore en son destin, ou en 1420 après le funeste traité de Troyes qui livrait le royaume à l'occupant anglais ? La différence, jadis, est que le danger venait principalement de l'Europe, donc d'une même civilisation chrétienne que la nôtre. Cela était vrai pour la France, mais n'oublions pas qu'une partie non négligeable de l'Europe a longtemps vécu sous la menace musulmane et que l'Espagne et les Balkans ont dû batailler des siècles pour s'en défaire.

Quoi qu'il arrive, une chose est certaine : la France de demain sera à l'évidence bien différente de celle d'hier, ce qui ne signifie pas qu'elle aura disparu. Il est ainsi des moments de l'histoire où les ruptures sont particulièrement brutales : songeons au changement de monde qu'a représenté la Révolution pour les contemporains ! Aujourd'hui, la technique et les communications donnent l'impression d'une "accélération" de l'histoire et donc aussi des changements : cela est fort déstabilisant, mais cela ne doit-il pas nous inciter à nous recentrer sur l'essentiel ?
En commençant par voir nos vrais problèmes en face : nous ne savons pas qui nous sommes - nous avons même oublié que l'on devient Français d'abord par filiation, que nous sommes les héritiers d'un trésor immérité -, nous ne croyons plus en nous-mêmes ; il serait temps de retrouver la légitime fierté d'être Français, de comprendre que la première richesse d'une nation, ce sont ses hommes et que son avenir dépend de ses enfants, d'où l'absolue nécessité d'une démographie dynamique, ce qui suppose de remettre à l'honneur le seul moyen connu pour cela : honorer et favoriser la famille stable. Sans ce préalable, il est vain de prétendre faire reculer l'immigration ou assimiler des étrangers. Et ce d'autant plus que la société d'accueil est décadente, ravagée par le matérialisme consumériste : quel immigré peut avoir envie de s'intégrer dans un tel pays si peu convaincu lui-même de ses propres mérites ?
La France a la particularité d'avoir une grande vocation qui ne nécessite pas d'être une "super-puissance" : cette vocation, elle pourrait l'assumer encore aujourd'hui, rien ne s'y oppose et surtout pas sa "petite taille", il ne suffirait que d'y croire et travailler sans relâche au bien commun, national et international.

(1) Les deux patries, DMM, 1998.
(2) La patrie trahie par la République, Le Figaro du 17 juin 2004.

La Nef, décembre 2009

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Allez, un blasphème : ce sommet de Copenhague manque de crédibilité.
Bien sûr, il est important que les pays se parlent et s'acheminent vers une autolimitation afin de préserver la planète. Mais ces grands prêtres, ces dévots et ces prosélytes, mais ces credo, ces excommunications et ces bûchers montrent surtout ce qu'est devenu l'écologisme : un culte sectaire, despotique, intransigeant. À écouter les sermons, la modernité industrielle, forcément coupable, doit se soumettre au dogme de la décroissance sous peine de punition divine. Désolé, mais le ridicule entache cette hypermesse ouverte cette semaine.
Une pensée unique chasse l'autre, dans un mimétisme planétaire. Après l'unanime sacralisation de Barack H. Obama, messie à l'indécision problématique, voici les matraquages sur l'implication de l'homme dans le réchauffement du climat. Sur cette question controversée, "le débat est clos", ont décrété les convertis, dont Nicolas Sarkozy. Cette semaine, cinquante-six journaux ont publié le même éditorial : "La question n'est plus de savoir si c'est l'activité humaine qui est responsable, mais de calculer le peu de temps qu'il nous reste pour limiter les dégâts." Où est le pluralisme des analyses ?
Seule une religion peut oser se réclamer ainsi d'une vérité universelle, assénée par ses prophètes. Le paradoxe est de voir tant de laïcs s'engouffrer dans cette bigoterie pour qui le diable est la société libérale et le capitalisme. L'hérétique Claude Allègre n'est pas le seul à avoir été qualifié de "négationniste" par l'Inquisition qui ne supporte pas de voir mise en doute la faute originelle de la société de consommation. De nombreux autres scientifiques récalcitrants ont aussi été bannis. L'État se devrait de respecter, dans ce domaine aussi, une séparation avec ce nouveau clergé.
Que cela plaise ou non à l'animateur Nicolas Hulot, dont le film Le Syndrome du "Titanic"  révèle son choix tiers-mondiste et altermondialiste, des doutes subsistent sur le réchauffement (certains assurent que les températures baissent depuis 1998) et sur le rôle unique de l'homme dans ce phénomène (qui pourrait être dû aussi aux cycles du soleil). D'autant que les révélations du Wall Street Journal, apportant des preuves de bidouillages de données climatiques (le "Climategate") au sein de l'Université d'East Anglia (Grande-Bretagne) afin de soutenir la thèse officielle, accréditent le soupçon d'une manoeuvre idéologique. Or ce sont des interdits et des impôts déguisés qui sortiront de Copenhague. Non, vraiment, la parole de ce sommet n'est pas d'évangile.

Donnée oubliée
Les Verts, qui annoncent l'apocalypse, espèrent faire de Copenhague leur propre sacre. Mais le gouvernement n'a rien à gagner à devenir l'apôtre d'une cause qui utilise la propagande et l'intimidation intellectuelle pour convaincre. Avoir rejoint l'écologiquement correct lui a déjà valu de perdre de sa popularité en instaurant une inutile taxe carbone en pleine crise du pouvoir d'achat. D'ailleurs, l'opinion américaine se détache de ce culte aux procédés opaques. Certes, l'Arabie saoudite a eu tout intérêt à dénoncer, dès lundi, "le niveau de confiance" en la science, ébranlé par le "Climategate": les producteurs de pétrole veulent poursuivre leur fructueux commerce. Cependant il n'est pas besoin de sommets tapageurs pour que les gens se persuadent des vertus de la voiture électrique ou de l'intérêt d'une indépendance vis-à-vis des pays de l'or noir.
D'autant qu'une autre donnée, passée plus inaperçue, pourrait aussi expliquer partiellement les changements climatiques : la surpopulation mondiale, qui pourrait approcher les 9 milliards en 2050. Cette hypothèse est évoquée dans le dernier rapport du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), qui estime : "Le ralentissement de la croissance démographique (...) pourrait faciliter la tâche d'équilibrer les émissions mondiales de gaz à effet de serre sur le long terme et de rendre possible une adaptation plus immédiate aux changements climatiques déjà en cours." Selon cet organisme, l'augmentation démographique serait à l'origine de 40 à 60 % des émissions de gaz à effet de serre depuis 1820.
Une réflexion collective sur cette question taboue de la limitation des naissances, notamment dans les pays en voie de développement, serait sans doute aussi légitime que ce sommet de Copenhague qui joue à faire peur avec des données incomplètes. Plutôt que de taxer encore dans l'espoir vain de faire la pluie et le beau temps, pourquoi les États n'aideraient-ils pas les pays en voie de développement à l'éducation des femmes ? Ils pourraient aussi, dans la foulée, s'inquiéter de la malnutrition : lors du dernier sommet mondial de l'alimentation, aucun des chefs d'État des pays riches n'était présent...

Libération de la parole
Cette sévère rechute dans la pensée unique, qui occulte les sujets n'entrant pas dans ses certitudes, est d'autant plus anachronique que les Français font l'expérience d'une libération de la parole sur leur propre identité, grâce au débat lancé par Éric Besson, ministre de l'Immigration. Après des décennies de récitations sur "l'immigration, chance pour la France" et "l'islam, religion de paix et de tolérance", il est enfin permis d'aborder les faits dans leurs complexités. Sarkozy a même été jusqu'à critiquer, mercredi dans Le Monde, le "mépris du peuple" de ceux qui avaient qualifié le vote suisse contre les minarets de "populiste". Dès lors, pourquoi se remettre des chaînes et des oeillères ?
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Liberté religieuse et culte public

(...) (site endommagé en 2013)
a suscité un tel émoi que beaucoup en ont oublié de réfléchir au cadre théorique dans lequel il s'inscrit : la problématique de la liberté religieuse en Occident. Il faut le rappeler : ce sont les minarets qui ont été interdits par le peuple suisse, pas les mosquées. Si les mosquées avaient été interdites, on aurait pu considérer à bon droit qu'il s'agissait d'une atteinte inacceptable à la liberté religieuse. L'interdiction des minarets touche en fait une autre question : celle de la visibilité publique du culte. La disposition d'un lieu de culte est affaire de droit fondamental, sa visibilité une question d'ordre public et donc d'opportunité, variable selon les lieux et les temps.
Cette distinction n'est pas nouvelle en Europe : comme l'a montré Bruno Dumézil (1), on la trouve dès les origines de la chrétienté instituée. L'Eglise a ainsi presque toujours admis le droit des juifs à disposer de synagogues dans un Etat chrétien. Comment d'ailleurs un chrétien pourrait-il, sans se renier, empêcher d'autres croyants d'adorer Dieu ? La même Eglise a en revanche rarement accepté que d'autres cultes aient un caractère public, ou en tous les cas officiel (2).
Curieusement, le Syllabus et Dignitatis humanae ne diffèrent pas autant qu'on croit sur ce sujet.
Parmi les erreurs condamnées par le premier figure qu'il faille "louer que certains pays, catholiques de nom, aient décidé par leurs lois que les étrangers qui viennent s'y établir puissent jouir de l'exercice public de leurs cultes particuliers" (§78).
Dignitatis humane  dit de son côté que "Dès lors que les justes exigences de l'ordre public ne sont pas violées, ces groupes sont en droit de jouir de cette immunité (de toute contrainte en matière religieuse) afin de pouvoir se régir selon leurs propres normes et honorer d'un culte public la divinité suprême (…) (§ 4.2)".

Certes, entre ces deux textes, le ton est très différent : autant Pie IX est restrictif pour les cultes non catholiques, autant Paul VI l'est au contraire pour toute entrave à la liberté de quelque culte que ce soit. On peut même s'inquiéter qu'en exigeant que les groupes religieux obtiennent l'immunité "pour se régir selon leurs propres normes", le texte de 1965 puisse fonder l'application de la charia en Europe. En fait il n'en était pas question à cette date. Le texte visait d'abord le droit des églises chrétiennes d'organiser comme elles l'entendent la vie ecclésiastique et non celui d'un groupe religieux d'avoir son propre droit civil ou pénal, cette idée étant étrangère à la tradition chrétienne laquelle, pour ce qui n'est pas d'ordre religieux, n'a jamais revendiqué que l'application du droit "naturel".
Si Dignitatis humanae insiste sur le droit des croyants, quels qu'ils soient, à pratiquer leur culte, le Syllabus ne traite que du culte public, ce qui veut dire, dans un texte limé au millimètre, que le droit des étrangers (ou d'autres) à pratiquer un culte privé, droit conforme à la tradition de l'Eglise (sinon à la pratique de tous les princes chrétiens), n'est pas en cause. Le statut que, entre les lignes, le Syllabus ouvre aux cultes non catholiques est-il d'ailleurs différent de celui qu'un certain laïcisme voudrait imposer à tous les cultes ?
Mais la déclaration Dignitatis  humanae, soumet la liberté de culte (y compris publique pour le coup) qu'elle promeut à la restriction importante des "justes exigences l'ordre public". Ordre public, peut-on supposer, au sens large : non seulement le souci de préserver la paix civile mais encore celui de la circulation routière ou d'un urbanisme ordonné. La question des minarets n'est plus un problème de liberté de conscience mais peut être tenue comme l'a suggéré François Fillon pour un problème d'urbanisme, voire de gestion d'un patrimoine historique (3).
Curieusement, une telle convergence n'existe pas seulement entre deux textes réputés antinomiques de l'Eglise catholique mais encore entre ceux-ci et la pratique la République française laïque. La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat du 9 novembre 1905 (article 4) confie l'organisation du culte aux  seules associations qui se conforment "aux règles d'organisation générale du culte dont elles se proposent d'assurer l'exercice", c'est-à-dire, s'agissant de l'Eglise catholique, qui se conforment au droit canon.
Quant à l'exercice public du culte, le fameux arrêt abbé Olivier du Conseil d'Etat (19 février 1909) affirme que l'autorité publique (un maire en l'occurrence) ne peut apporter de restrictions à la liberté de culte - y compris  à une procession - qu' "en cas de menace précise et sérieuse pour l'ordre public".
En notre temps où les intégrismes de tout poil prospèrent sur fond d'ignorance, ces distinctions, pourtant classiques, sont fâcheusement remises en cause. La Charte des droits fondamentaux  annexée au traité de Lisbonne reconnaît "la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites" (article 10) sans aucune restriction liée aux exigences de l'ordre public, ouvrant la porte à de graves risques. A l'inverse, un laïcisme exacerbé, voudrait bannir tout symbole religieux de l'espace public sans autre motif que de principe.

La Rapporteur spécial de l'ONU pour la liberté de religion, Mme Asma Jahangir, s'est montrée "profondément inquiète" quant aux "conséquences négatives du résultat de cette votation sur la liberté de religion ou de conviction des membres de la communauté musulmane en Suisse." On aimerait savoir si l'intéressée, originaire du Pakistan, s'est autant émue du cas de nombreux pays musulmans qui aujourd'hui multiplient les entraves, non seulement à l'exercice public du culte chrétien - ou juif - mais à son exercice tout court, de manière officielle, comme en Arabie saoudite d'où sont bannis non seulement les clochers mais les églises, ou de manière sournoise presque partout ailleurs.
On aurait aimé aussi plus de retenue de la part de M. Erdogan premier ministre d'un pays, la Turquie,  qui non seulement a commis au début du XXe siècle un génocide massif des chrétiens, pas seulement  arméniens (4), mais où encore aujourd'hui des prêtres ou des militants chrétiens sont assassinés et où la construction de nouveaux lieux de culte non musulmans est pratiquement impossible.


(1) Bruno Dumézil, Les racines chrétiennes de l'Europe, contrainte et liberté religieuse dans les royaumes barbares,  V-VIIIe siècle, Fayard, 1905
(2) Ce que signifie exactement culte public n'est pas précisé dans les textes cités et peut-être est-ce mieux, car ainsi est  laissée une marge d'interprétation.
(3) On admet cependant que le référendum suisse a une portée plus large, touchant à l'identité nationale.
(4) A l'exception des catholiques et des protestants, peu nombreux et protégés par la crainte de la France et de l'Angleterre

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(...) (site endommagé en 2013)
et la notion de guerre "juste" inaugurée par Magistro, lisez le tout récent, et remarquable, discours de Barak Obama, heureux récipiendaire du prix Nobel de la Paix à Oslo. Tout y est. Il en ressort que les guerres justes ne sont pas forcément nécessaires ; que les guerres nécessaires ne sont pas forcément justes.
Ceci étant, rappelons, en guise d'exorde, une constatation d'une affligeante banalité, à savoir que la notion de ce qui est juste ou non varie du tout au tout selon les époques et les sociétés humaines. Ce qui était justifié hier ne l'est plus aujourd'hui et le sera moins encore demain. Dont acte.
Par ailleurs, les guerres d'aujourd'hui ne sont pas celles d'hier, ni celles de demain. Comment va t-on réagir demain dans l'hypothèse d'une guerre nucléaire ? Allons plus loin. Une guerre nucléaire peut-elle être juste ?
En fait, aucune guerre n'est jamais juste dans la mesure où elle provoque forcément la mort de civils d'innocents, surtout pour ce qui concerne les guerres contemporaines.
Certes, c'était déjà largement le cas dans le passé. Songeons aux bombardements dévastateurs de Coventry, d'Hambourg, d'Hiroshima et de Nagasaki.
Mais c'est encore plus vrai depuis la dernière guerre mondiale. Les conflits "modernes", dans leur majorité (sauf la guerre de Corée et celle du golfe) ne mettent plus aux prises des armées régulières agissant en corps constitués. Ce sont des guerres de type post colonial, entendons par là le fait qu'elles mettent en présence des forces régulières qui affrontent le plus souvent des guérillas noyées dans la masse de la population civile (guerre d'Israël au Liban et dans la bande Gaza, guerre d'Algérie, guerre d'Indochine, puis du Vietnam, guerre d'Irak après la chute de Saddam Hussein, innombrables guerres civiles africaines, terrorisme au Liban, en Somalie, en Afghanistan, que sais-je encore ?).
Ces guerres comportent forcément des "bavures" ou des "dégâts collatéraux" largement imprévisibles, pour ne pas dire inévitables, qu'elles que soient les bonnes intentions des acteurs.
Notons au passage que ce sont des guerres pratiquement "ingagnables" (no-win wars comme le disent nos amis américains). Car les forces régulières ne sont pas armées sur le plan moral pour les affronter sans dommages moraux ou psychologiques démesurés, et souvent irréversibles, ni équipées sur le plan opérationnel pour l'emporter définitivement sur le terrain. Comment, en effet, se faire aimer des populations locales tout en les bombardant régulièrement de jour comme de nuit (c'est le cas en Afghanistan) ? Personne n'a encore trouvé la recette.
C'est donc la raison pour laquelle l'Occident - qui ne comprend jamais les leçons de son propre passé -est condamné à perdre régulièrement ce genre de guerre. C'est bien ce qui risque fort de se passer tôt ou tard en Afghanistan (les récits publiés dans la presse par d'anciens soldats américains revenus de ce pays sont éloquents à ce sujet).

En fait, le soldat, ou l'homme politique du temps de guerre, sont confrontés à des choix quasi insolubles : fallait-il renoncer au bombardement nucléaire d'Hiroshima au risque de condamner à mort un million supplémentaire de soldats américains ? Fallait-il renoncer à faire pleuvoir sur Hambourg d'innombrables bombes incendiaires et retarder d'autant la délivrance des déportés agonisant dans les camps de concentration nazis ? Faut-il renoncer à extirper d'un prisonnier suspecté de terrorisme, par des moyens "que la morale réprouve", les renseignements qui permettront  de sauver les enfants de l'école voisine ? (rappelons  à ce sujet le beau film L'honneur d'un capitaine de Pierre Schoendoerffer). Combien de  morts, combien de souffrances peuvent-elles justifier d'autres morts, d'autres souffrances plus nombreuses ou plus terribles encore ?
En réalité, les choix de ce genre sont largement dictés par de considérations d'opportunité qui s'imposent dans l'instant et sur le terrain. Et cela quelles que soient les savantes exégèses des textes des Pères de l'Eglise, lesquelles ne peuvent guère éclairer le soldat dans l'action du  combat.
Ce n'est que dans le calme de leur bureau, et rétroactivement, que censeurs, moralistes et justiciers peuvent tranquillement se prononcer (dans les colonnes du Monde de préférence) selon les principes de leur conscience et s'ériger en juges d'un passé qu'ils n'ont pas vécu.
Au final, toutes les guerres, notamment celles de notre temps, comportent nécessairement une fraction d'injustice plus ou moins étendue. C'est la malédiction de la condition humaine, hier comme aujourd'hui. Le Droit et la morale sont là pour limiter et réduire au minimum, la plupart du temps a posteriori, cette part d'injustice inhérente à la guerre.

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En inventant l'efficace slogan "Travailler plus pour gagner plus", Nicolas Sarkozy avait su rallier à lui une catégorie de Français dont on peut se demander si elle ne sera pas en définitive sa principale victime. Quelle catégorie ? Pas ceux qui ne travaillent pas, assistés de différents régimes (chômage, RMI, allocations d'adulte handicapé, etc.), ni ceux qui n'ont pas besoin de gagner plus. La cible de ce slogan n'était pas non plus d'abord les "cadres supérieurs et professions libérales" qui n'ont pas attendu le sarkozisme pour savoir qu'on pouvait gagner plus en ayant plus de clients, de patients, en consultant davantage ; tout au plus pouvaient - ils espérer que l'impôt sur le revenu écrêterait moins leurs gains : comme le bouclier fiscal ne leur profite que peu, il sont déchantés.

La cible principale, c'était l'armée des travailleurs moyens ou pauvres, ceux qu'on appelait autrefois la classe ouvrière, mais qui comprend aussi beaucoup d'employés, la plupart des agriculteurs et des artisans. Tous ceux - là sont les premiers touchés par l'érosion progressive du pouvoir d'achat au cours des dernières années et par les conséquences de la crise : fermetures d'usines, crise agricole, etc.
Ils sont doublement frustrés : de ne pas arriver à joindre les deux bouts, de voir que le niveau de vie de beaucoup d'assistés qui, eux, ne travaillent pas, les rattrape ou même les dépasse.

Cette catégorie sociale, occultée dans les préoccupations des élites politico-médiatiques par celle des "exclus" proprement dits : chômeurs de longue durée, SDF, sans-papiers, etc., aucun parti politique ne s'y était vraiment intéressé. Les sociologues ne l'ont découverte que récemment. Les familiers des campagnes électorales savent pourtant combien ses doléances occupent la première place dans les réunions de quartier.
En réhabilitant la valeur travail, Nicolas Sarkozy fut le premier à prendre en compte cette sensibilité. Il en fut récompensé en 2007, arrachant une partie de cette clientèle à la gauche ou au Front national. Que les intéressés n'aient pas obtenu grand-chose et soient même durement frappés par la crise, quoi d'étonnant ? On sait quel est le lot des promesses de campagne : se souvient-on encore de celle de "réduire la fracture sociale" ? Favoriser l'ouverture des magasins le dimanche ne leur apportait rien. La défiscalisation des heures supplémentaires pouvait être à la rigueur une solution pour les petits salariés en situation de surchauffe ; elle ne l'est naturellement pas en temps de récession.

Victimes de la taxe carbone et de la suppression de la taxe professionnelle
Mais ce que les intéressés n'attendaient sans doute pas, c'est d'être la principale victime de deux mesures phares de la rentrée : la taxe carbone et la suppression de la taxe professionnelle.
La taxe carbone ne touchera pas trop ceux qui ne sortent pas de chez eux, hormis les personnes âgées qui n'ont pas les moyens ou l'ardeur de rénover leur installation de chauffage, pas davantage les traders de l'Ouest parisien qui se rendent au bureau en vélib' ! Qui touchera-t-elle d'abord ? Les agriculteurs et la plupart des artisans (on leur promet des détaxations, à voir...), les salariés contraints d'habiter loin de leur lieu de travail soit parce qu'ils n'ont pu acheter leur logement que loin des villes centre, soit parce que, en situation de précarité ou d'intérim, ils ont du accepter un emploi éloigné de leur domicile. Les vrais pauvres, comme l'a montré une étude récente, ne sont plus dans la couronne parisienne, ils sont dans les villages de la périphérie de l'Ile-de France, quelquefois dans l'Oise, le Loiret, l'Eure-et-Loir, etc. et aussi dans les départements ruraux particulièrement touchés par les délocalisations.

La suppression de la taxe professionnelle ne devrait pas avoir d'effets sur les particuliers avant 2012 puisque jusque là l'Etat promet de compenser le manque à gagner des collectivités locales. Mais au-delà ? Les dépenses des dites collectivités, qui ont beaucoup embauché et titularisé du personnel - et emprunté - au cours des dernières années sont très peu élastiques à la baisse : le prélèvement dont seront allégées les entreprises sera transféré vers les ménages redevables de la taxe foncière et de la taxe d'habitation. Alors que la moitié des foyers français est exonérée de l'impôt sur le revenu, presque tous payent la taxe d'habitation et tous les propriétaires, grands et petits, soit 70 % des ménages, payent l'impôt foncier. Parmi ces derniers beaucoup de petits revenus : salariés ayant acheté leur maison à crédit, retraités à qui leur maigre retraite ne permet plus de payer les charges d'une maison pour l'acquisition de laquelle ils se sont privés toute leur vie.
L'alourdissement extravagant de ces impôts dans une partie des communes - des départements et des régions - au cours des dernières années (résultat d'une décentralisation débridée) fait que beaucoup de propriétaires payent l'équivalent d'un loyer en taxes et que certains, essoufflés, déménagent dans un logement plus petit ou une commune moins imposée. Il est notoire que c'est dans cette catégorie d'impôts que les difficultés de recouvrement sont les plus grandes.
Comme l'impôt sur les portes et fenêtres - ancêtre de la taxe d'habitation - instauré par l'Assemblée constituante en 1790 avait eu au XIXe siècle l'effet désastreux de pousser les Français à construire avec des ouvertures les plus petites possible, le poids des impôts locaux pousse aujourd'hui les Français à habiter de plus en plus petit.
Témoins amers des effets bénéfiques du bouclier fiscal pour les uns, du RSA (qu'il est question d'étendre aux moins de 25 ans) pour les autres, les petits salariés se diront sans doute que malgré les belles envolées tendant à réhabiliter le travail, ils continueront d'être les oubliés d'une République ploutocratique et compassionnelle mais de plus en plus dure à ceux qui triment.

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Qui se souvient de cette série de dessins de Jacques Faizant en 1975 ? Huit personnages identiques, affublés de leurs vêtements nationaux, levaient fièrement le poing en criant : "Vive le Vietnam !", "Vive le Portugal !", "Vive Cuba !", "Vive l'URSS !", "Vive la Chine !", "Vive la RDA !", "Vive la Palestine !" et "Vive l'Albanie !". La légende de chaque illustration sonnait comme un leitmotiv : "Valeureux patriote !". Une dernière case montrait un Français moustachu levant son béret, et disant avec un sourire, "Vive la France !". La légende sonnait cette fois comme un glas : "Vieux con cocardier, chauvin, xénophobe et présumé facho ! "

Trente-quatre ans plus tard, rien n'a changé : le glas de l'identité sonne toujours pour nous seuls. Aux yeux du politiquement correct, il est interdit de réfléchir sur l'"identité nationale" comme si l'alliance de ces mots était blessante pour les autres peuples. On sait depuis longtemps, certes, que la notion d'identité est délicate à appliquer aux sociétés. Dans l'ordre anthropologique, comme le disait Lévi-Strauss dans un cours du Collège de France, l'utilisation de l'identité commence par "une critique de cette notion", car la question "qui suis-je ?" est aussi indécise que la question "que sais-je ?". Il reste pourtant que Lévi-Strauss reconnaissait que l'identité est "une sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer". Ce foyer ne se referme pas sur une identité crispée, il s'ouvre sur une identité sereine lorsque la distinction de notre identité avec celle des autres assure leur reconnaissance mutuelle.
En d'autres termes, c'étaient déjà ceux de Montesquieu, à la question "comment peut-on être français ?", la réponse en miroir est nécessairement "comment peut-on être persan ?". La mosaïque française s'est formée de diverses formes et de diverses couleurs dont chacune assure l'unité d'un dessin identique. Ce qu'ignorent les contempteurs de l'identité française, c'est que toute société est contrainte d'affirmer son être par opposition à celui d'autrui. C'est moins un processus d'exclusion de l'autre qu'un processus d'inclusion de soi, lequel a besoin de l'altérité de l'autre pour assumer son identité.

Rousseau n'hésitait pas à donner ce conseil aux lecteurs d'Émile : "Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins." La fausse reconnaissance de l'autre entraîne en effet cette mauvaise haine de soi en laquelle Castoriadis voyait "la forme la plus obscure, la plus sombre et la plus refoulée de la haine". Elle n'exalte l'identité d'autrui que pour mieux nier la sienne au détriment de leur reconnaissance réciproque.
La polémique à propos de l'entrée d'Albert Camus au Panthéon est un nouvel avatar de ce déni d'identité. On brandit aussitôt l'épouvantail d'une récupération. Mais par qui ? Le rédacteur en chef de Combat partageait-il les thèses du Front national ? L'homme de gauche serait-il devenu, parce qu'il préférait la vie de sa mère à la justice du terrorisme, un homme de droite ? D'où viendrait la récupération ? Des Européens d'Algérie qu'il n'a pas reniés quand ils l'ont exclu de leurs rangs ? Ce serait alors exclure, en même temps que Camus, une catégorie de Français dont on ne reconnaîtrait pas l'identité.
Le débat sur l'entrée du philosophe dans un temple consacré à tous les dieux, en termes modernes, à l'universel, est révélateur de la méfiance à l'égard de notre identité. Né d'un père d'origine bordelaise et d'une mère d'ascendance espagnole, Camus incarnait, par la générosité de son engagement comme par la fidélité de son enracinement, l'universalité de la culture française. Ce serait une amère ironie de l'histoire que l'auteur de L'Étranger, qui vivait de toutes ses fibres l'étrangeté de l'existence humaine, ne puisse incarner, en reposant au Panthéon, l'identité de la France qui est celle de ses oeuvres.
Concluons. Deux amis du journal Pilote ont imaginé le personnage d'Astérix, l'une des figures les plus reconnues de l'identité française si l'on en juge par le nombre de lecteurs qui se sont identifiés à elle. Le dessinateur, Alberto Aleandro Uderzo, est le fils d'une famille d'immigrés italiens, et le scénariste, René Goscinny, le fils d'une famille de Juifs polonais émigrés en Argentine, aux États-Unis puis en France. Dira-t-on que la culture française ne produit pas d'identité à travers les oeuvres que des étrangers ont conçues dans son foyer en assumant son passé gaulois ?

Comment peut-on être français, vous demandez-vous ? En évitant d'être le seul peuple qui, pour exalter l'identité des autres, croit nécessaire de répudier la sienne.
Jean-François Mattéi, Auteur de Albert Camus et la pensée de Midi (Éd. Ovadia) et de L'Identité de l'Europe, avec Chantal Delsol (PUF, à paraître en 2010)

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Les outrances de Martine Aubry laissent à penser que la gauche française souffre d'amnésie dans son approche de notre identité nationale. Pas toute la gauche, mais beaucoup de gens à gauche, et singulièrement dans la gent intello. C'est inquiétant. L'identité de la France, titre d'un beau livre de Braudel, on la connaît : quinze siècles d'histoire-géo sur des sols déterminés, le double giron de l'hellénisme et du christianisme, avec un apport substantiel de la romanité et un long magistère spirituel, moral et esthétique du catholicisme.

Quarante rois, cinq républiques, deux empires et pas mal d'intermèdes embrouillent notre identité politique, mais les fondamentaux sont acquis, et admis : une démocratie laïque dotée d'un État censé réguler une économie de marché. La pente universaliste de notre héritage culturel récuse l'ethnicité : tout un chacun peut devenir français, comme le prouvent plus de cent mille naturalisations annuelles. Pour autant, la France se doit de choisir et de doser ses flux migratoires, sous peine de diluer son fond de sauce culturel dans un méli-mélo de communautés qui ne sont pas forcément aptes à l'endosser et ne le désirent pas toujours. De Gaulle en avait tout à fait conscience ; c'est pourquoi il a mis fin à l'ère coloniale et aux faux angélismes qu'elle entretenait.

L'actuel débat est biaisé par mille sous-entendus politiciens, mais puisque Sarkozy a cru devoir le lancer, ne l'escamotons pas. La hantise d'une menace islamique me paraît fallacieuse. Elle procède d'un contraste entre la religiosité bien ancrée d'un certain nombre de nos compatriotes musulmans et la déchristianisation ambiante. Sans s'en apercevoir clairement, les Français dits de souche ont peur d'un vide : nos églises sont désertes, et nos esprits gagnés par un scepticisme débilitant. On constate souvent chez les Français issus de l'espace islamique un sens de la famille, un souci de la décence et un attachement à la tradition dont nous aurions lieu de nous inspirer. La question religieuse est hors sujet, ainsi que les litanies sur une "laïcité" contestée seulement par d'infimes minorités. Certes, tels imams prêchent en eaux banlieusardes troubles la haine de l'Occident. Il incombe aux autorités de les expulser sans pinailler. Qu'elles s'y emploient, ça soulagera l'immense majorité des Français de confession ou de sensibilité musulmane, qui paient cash les atermoiements de nos dirigeants. Le vrai problème, c'est celui du nombre. Il y a beaucoup d'étrangers en France, beaucoup de Français de fraîche date, et nous sommes en situation de crise économique : ça fait peur à la majorité silencieuse, que l'on aurait tort de dédaigner. Or cette peur génère des fantasmes, incite au repli, prédispose aux réflexes d'autodéfense. Ou pire. Il faut la prendre en compte, en acceptant la notion de seuils de tolérance. Seuils éventuellement symboliques, variables selon l'état moral ambiant, celui du marché de l'emploi, celui aussi des comptes publics.

Depuis vingt ans, il est évident que nous frôlons un seuil au-delà duquel les Français ne reconnaîtront plus la France. Déjà ils ont du mal. Ayons le courage de l'admettre, sauf à avaliser avec fatalisme la perspective de violences endémiques, fruits d'acculturations sans issue. Si l'immigration zéro semble un objectif illusoire, les Français ont le droit de savoir combien d'étrangers nos autorités publiques envisagent d'agréger à la communauté nationale, d'où ils viennent, et en vertu de quelles prospectives ils ont des chances de s'intégrer à terme. Ainsi les impétrants sauraient de quoi ils héritent en accédant à la nationalité française.

J'assistais l'autre jour, à Limoges, à un colloque de la fondation RTE qui oeuvre pour enrayer le déclin de notre antique ruralité. J'y ai constaté un désir presque amoureux, et unanime, de ne pas laisser le vent de l'oubli effacer ce qui s'est tramé au fil des âges sur cette belle damassure de terroirs semés de clochers et de labours. Sans le savoir, les intervenants définissaient tous une part non négligeable de notre identité. Il ne faut pas la réduire aux acquêts d'une nostalgie : l'Angélus de Millet semble loin de la France contemporaine. Toutefois sa résonance dans nos sensibilités témoigne d'un besoin de sortir des brumes de l'éphémère. La longue mémoire de la France ne doit pas être bradée dans les brocantes pour bobos ou limitée à l'abstraction d'une "citoyenneté". Plus sera forte et explicite la conscience de notre héritage, plus s'éclaircira la question cruciale de l'immigration. Et mieux se porteront les Français en panne d'éclairage sur l'inconscient national, quelles que soient la couleur de leur peau, la texture de leur foi, la juste fierté de leur origine.
Paru dans Valeurs actuelles, 3 décembre 2009

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L'économie de marché a gagné ; l'économie administrée s'est effondrée. Mais de quelle économie de marché s'agit-il ? D'une économie du laisser-faire intégral ou d'une économie régulée telle qu'elle s'est constituée, précisément en réponse au défi lancé par l'économie soviétique, mais aussi en réponse à l'effondrement d'une certaine économie de marché dans les années 1930 ? La réponse n'est pas forcément simple parce que le monde a évolué et, avec lui, les conditions de sa régulation. Ce qui nous est interdit, en tout cas, c'est un retour en arrière à des doctrines qui ont déjà signé leur échec ou qui ont été détournées ou mal interprétées et dont la pertinence n'a pas survécu à leur application, sinon à leurs auteurs. En revanche, les enseignements de la grande dépression demeurent. Ils sont à la mesure des succès de la reconstruction et des choix qui les ont permis. Ils semblent, pourtant, avoir été oubliés alors qu'ils auraient dû continuer à nous éclairer. La crise financière majeure qui a commencé en 2007 et ses conséquences pour l'économie réelle sont sans aucun doute le prix de cet oubli. Elle ébranle un consensus qui semblait avoir l'onction de la rigueur scientifique tout en oubliant les exigences du plein emploi et d'une répartition équitable. Les vices dénoncés par Keynes avaient un temps reculé, un recul qui n'est pas sans expliquer que les économies de marché l'aient emporté. Ils sont de retour. Au fond le plus curieux de l'histoire récente est que l'économie de marché qui a vraiment gagné est celle qui a assuré la réussite de la reconstruction et de la convergence, pas celle qui s'est épanouie dans les esprits et dans certaines pratiques après la chute du mur de Berlin.

Le consensus moderne
Face aux difficultés qui s'accumulent dans un monde de plus en plus intégré, et qui se traduisent par le gonflement des déséquilibres commerciaux, des déficits budgétaires et des dettes publiques, il est de bon ton de dénoncer aussi bien la malveillance sinon la corruption des pouvoirs publics que l'égoïsme des générations actuelles qui n'hésiteraient pas à sacrifier leurs héritiers qui auraient à payer leurs erreurs. Cette posture morale, qui cache l'acceptation des inégalités et de leur transmission, n'est autre que l'écho d'une analyse économique qui fait de l'Etat et des groupes de pression, qui capturent les décideurs publics, la cause unique de tous les maux. Les décideurs individuels seraient, eux, dotés des connaissances voulues pour adopter des comportements individuellement et socialement optimaux. Ce n'est qu'en raison d'institutions inadaptées qu'ils prendraient les mauvaises décisions. C'est, en outre, parce qu'ils ne seraient pas dupes des manoeuvres de l'Etat, qu'ils contrecarreraient des interventions publiques forcément inappropriées, empêchant notamment le chômage de diminuer en deçà d'un niveau jugé naturel. Il n'y aurait, dès lors, pas d'autre voie que d'éliminer toutes les entraves au libre jeu des forces du marché et de rechercher la neutralité monétaire et budgétaire du gouvernement. Tel est le consensus qui s'est établi dans la communauté des économistes comme des experts des institutions gouvernementales ou internationales, même si les avis divergent sur la nature des entraves au bon fonctionnement des marchés, institutionnelles pour les uns, informationnelles pour les autres.

En toute hypothèse, il existe une réelle conjonction entre nombre des prescriptions avancées, leur justification morale et certaines prétentions de l'analyse économique moderne. Celle-ci aurait produit une connaissance achevée des modes de fonctionnement des économies contemporaines, en fait du rôle des incitations dans des contextes informationnels variés. Resterait, alors, à identifier, d'une part, la variété et la spécificité des informations inhérentes à l'hétérogénéité des situations individuelles et, d'autre part, les mécanismes institutionnels qui répondent à cette variété et à cette spécificité ainsi que la façon dont ils sont choisis. C'est ainsi que se développe une économie des choix individuels qui explore la nature des comportements en faisant appel à des considérations qui relèvent d'autres disciplines, la psychologie, la sociologie, voire les neurosciences.
L'accent ainsi mis sur les conditions qui président aux choix individuels reste en conformité avec la référence à la situation d'équilibre général concurrentiel dont il est montré qu'il constitue un état optimal des affaires. Simplement, l'information n'est plus parfaite - elle est cachée ou incomplète - et induit des comportements déviants - des actions cachées. Il s'agit, alors, de réduire les effets de cette imperfection et de cette déviance au moyen d'institutions ou de règles adaptées qui sont l'assurance pour la collectivité d'atteindre ou d'approcher un état optimal. Le principe général est simple : dans certaines circonstances, le marché est défaillant et les comportements induits ne sont pas socialement optimaux ; des corrections sont nécessaires qui prennent la forme de contraintes incitatives, en fait de mécanismes institutionnels censés garantir cohérence et efficacité des choix individuels.
Ce monde imparfait, où l'information est inégalement distribuée et incomplète, est d'autant plus complexe que l'action des individus elle-même concourt à former cette information. Il est désormais, bien connu que, non seulement, la qualité détermine le prix, mais le prix contribue à déterminer la qualité. C'est que nous enseigne l'exemple célèbre du marché des automobiles d'occasion : quand les acheteurs ignorent la vraie qualité des produits mis sur le marché, un prix moyen conduit les vendeurs des meilleurs produits à se retirer d'un marché qui se rétrécit et où la qualité moyenne diminue. L'objectif des règles et des mécanismes institutionnels est de pallier ce type de défaut et de permettre la révélation de l'information pertinente, celle qui assure une plus grande efficacité des choix effectués.


Il revient à l'économiste de découvrir ces règles et de fixer les mécanismes institutionnels permettant de les mettre en oeuvre. Ces règles sont plus ou moins complexes. Elles font figure de normes censées guider l'action des individus, des groupes sociaux et du gouvernement. Les domaines privilégiés sont la gestion des biens publics et la régulation des industries de réseau. Mais l'analyse concerne le fonctionnement des marchés de biens, des capitaux et du travail et les institutions qui les encadrent aussi bien que la gestion des ressources en entreprise. L'objectif est d'établir la teneur des contrats optimaux susceptibles de pallier les effets des asymétries d'information.
Règles et institutions sont conçues pour pallier les défaillances du marché, mais aussi celles de l'Etat. L'une des prescriptions emblématiques est celle qui vise à constituer des autorités administratives indépendantes chargées de surveiller et de réguler certains marchés, et dont l'existence est justifiée par la nécessité d'échapper aux dérives de comportement d'un gouvernement ou de ses agents soumis à la pression d'intérêts contradictoires ou des élections. Ces autorités sont censées remplir correctement la fonction régulatrice parce que leurs responsables sont choisis en raison de leurs compétences, ne sont pas soumis aux électeurs et appliquent des règles fixes présumées efficaces.

Règles et institutions participent d'une économie des choix politiques (faussement appelée économie politique) dont l'objet est de révéler la nature des obstacles aux réformes jugées nécessaires par les économistes et de proposer la meilleure façon de les contourner. Ceux-ci tiennent avant tout aux positions de groupes de pression et de titulaires de rentes, dont le pouvoir procède de jeux institutionnels pervers. Ainsi, alors qu'il est devenu difficile de défendre l'application brutale de prétendues règles de marché dans des économies en transition, le débat qui vise à condamner la thérapie de choc et justifier le gradualisme des réformes porte-t-il sur la meilleure façon de vaincre les oppositions des bénéficiaires de rentes et non sur les enchaînements que provoquerait l'une ou l'autre de ces stratégies. A l'arrière plan, de façon le plus souvent implicite, se profilent des normes de répartition des revenus et des richesses qui sont présentées comme l'expression de contraintes naturelles mais qui ne pourraient s'imposer que progressivement.
L'enjeu de la recherche économique n'est plus de comprendre les mécanismes d'interaction sociale au coeur de l'échange et de la création de richesses, mais d'approfondir la connaissance des mécanismes de choix individuel en relation avec le type d'information sélectionné. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, de voir disparaître la spécificité de la macroéconomie réduite à considérer les seules incitations des individus et des groupes. Les politiques publiques actives sont, le plus souvent, condamnées au motif qu'elles perturbent le bon fonctionnement des marchés.
Ce consensus sur la méthode et les prescriptions de l'analyse économique s'est établi en réponse aux errements des économies administrées et à la vulgate interventionniste qui s'était imposée dans les économies de marché développées. Il s'est pourtant fissuré au contact des réalités anciennes ou nouvelles.


Le mauvais prétexte de la technologie ou le mythe de la frontière
La remise en cause des politiques publiques d'inspiration keynésienne, des formes d'organisation industrielle et de la redistribution des revenus qui leur étaient associées et plus largement des institutions qui les ont portées les unes et les autres est évidemment contrariée par leur réussite exceptionnelle pendant plusieurs décennies. L'idée s'est, alors, faite jour consistant à imaginer que ces institutions étaient adaptées à une période historique particulière, la période de reconstruction des économies européennes et du rattrapage de l'économie américaine. Elles ne le seraient plus une fois ce rattrapage réalisé.
Dans cette optique, la nature des institutions optimales à promouvoir dépendrait du degré de proximité de la frontière technologique. Le tout marché deviendrait un objectif contemporain, déterminé qu'il serait par le fait que tout le monde serait sur la même ligne en termes de potentiel de développement technologique. L'idée est simple : à proximité de la frontière des connaissances, un renforcement de la pression concurrentielle du fait d'une déréglementation des marchés constituerait une forte incitation à innover car l'innovation serait la seule chance d'échapper à une concurrence destructrice. Ce ne serait pas le cas loin de la frontière pour la simple raison que les entreprises en retard n'auraient pas les moyens de combler leur retard face à de nouveaux concurrents qui étaient, eux, sur la frontière. Cette thèse n'est autre que la version moderne de la théorie du protectionnisme éducateur. Des entorses au libre jeu de la concurrence seraient nécessaires pour combler un retard de développement, mais deviendraient un obstacle quand il s'agit de faire la course en tête. A chaque période du développement correspondrait un type optimal d'institutions.
Le progrès technique récent serait, dans ce contexte, responsable du creusement des inégalités de revenus. En fait, il introduirait un biais en faveur des plus qualifiés entraînant par là même une augmentation de leurs rémunérations absolues et relatives. Les revenus rémunéreraient les qualifications et celles-ci seraient davantage polarisées entre basses et hautes qualifications. Les inégalités deviendraient ainsi un effet de la nature intrinsèque des nouvelles technologies et ne sauraient être combattues sauf à remettre en cause les incitations requises pour que se développent ces technologies. A chaque période correspondrait un type de technologie et, par suite, une structure particulière de la répartition des revenus.

Cette représentation du monde laisse perplexe sur l'explication de la croissance dans l'économie dominante - celle des Etats-Unis - dans les années 50 et 60. On comprend mal, en effet, comment munis des institutions héritées du New Deal impliquant plus de régulation et moins d'inégalités, ils auraient continué à innover.
Le discours repose sur l'hypothèse que la technologie est une donnée essentiellement exogène, aux propriétés spécifiques, qui serait à prendre ou à laisser, qui existerait préalablement aux choix économiques, y compris les choix de répartition, et les contraindrait. Innover impliquerait de se conformer à des schémas précis d'incitation : l'incitation à choisir une technologie particulière. En fait, la technologie constituée, incorporée dans le capital physique comme dans le capital humain, ne peut être que le résultat du processus économique et non une sorte de pré requis. Sa mise en oeuvre effective dépend de la capacité de l'économie à absorber les changements structurels qu'elle implique. Dès lors, il n'y a pas de différence fondamentale entre innover et imiter. La dissémination ou le transfert de technologie pose le même type de problèmes que l'invention de nouveaux biens ou processus. Les deux types d'actions impliquent de surmonter les mêmes obstacles toujours liés à la nécessité de coupler la réorganisation du travail avec l'extension des marchés. Aussi peut-on présumer que le problème des économies contemporaines ne réside pas davantage que par le passé dans la technologie, mais tient toujours à leurs capacités de coordination internes comme externes dont les conditions de répartition des revenus sont un élément. L'état de la technologie ou la distance à la frontière technologique ne peuvent pas servir d'alibi pour ignorer les acquis du keynésianisme en la matière. Sans doute, les institutions doivent-elles évoluer parce que les conditions dans lesquelles se posent les problèmes changent, mais la nature même de ces problèmes n'a pas changé : ce sont des problèmes de coordination, de capacité de vivre ensemble, pas seulement des problèmes d'incitations.
Recourir au mythe de la frontière technologique, c'est situer la nouveauté des problèmes dans la nouveauté des problèmes technologiques, alors qu'ils résident dans un élargissement du marché qui n'a pas eu pour corollaire un élargissement du périmètre effectif de l'action publique, en fait dans la résurgence de difficultés de coordination.


Retour à Keynes
Un des économistes contemporains les plus influents, récompensé par le prix Nobel, Lucas, considérant qu'il n'y avait plus lieu de s'intéresser à des évènements pathologiques comme la grande dépression que l'on savait pouvoir empêcher, a répondu péremptoirement par la négative à la question de savoir s'il était encore opportun de lire Keynes. Or quel était le message principalement délivré par Keynes ? Qu'il était erroné de vouloir attribuer le chômage aux seuls dysfonctionnements du marché du travail et qu'il fallait se tourner, pour l'expliquer, vers les défaillances du système à assurer le niveau requis de l'investissement. Il ne semble pas que ce message, fondamentalement juste, ait été définitivement entendu quand il n'est, question, aujourd'hui encore en Europe, que de réformes du marché du travail pour permettre de restaurer la croissance et de rétablir le plein emploi. En pleine crise généralisée, caractérisée par une insuffisance de demande, certains n'hésitent, d'ailleurs pas, à faire de la timidité des dites réformes la cause de la dégradation des performances en Europe plus forte que celle enregistrée aux Etats-Unis. Pourquoi ce retour en arrière ? Et s'agit-il vraiment d'un retour en arrière ? Pourquoi un message aussi important a-t-il été perdu ? Ces questions peuvent sembler relever du débat académique et s'inscrire dans une histoire de l'analyse économique. Les réponses qu'on y apporte sont, pourtant, au coeur des choix politiques qui commandent notre avenir.

Ce que Keynes met en évidence ce sont, avant tout, les difficultés de coordonner des décisions prises en avenir fondamentalement incertain. Ces difficultés sont une constante de la vie économique et n'ont pas disparu de notre horizon quelles que soient les politiques mises en oeuvre. Le passage controversé de la Théorie Générale en témoigne, qui décrit la décision d'épargner comme revenant "à renoncer à son dîner du jour" sans pour autant entraîner "simultanément la décision de dîner ou d'acheter une paire de chaussures une semaine ou une année plus tard". Il a pu être interprété, non sans raison, comme une dénonciation des méfaits de l'épargne, mais, fondamentalement, il rend compte des conséquences d'une incertitude fondamentale et de l'absence de marchés complets pour les biens futurs impliquant des comportements monétaires et financiers éventuellement dommageables pour la performance globale. Contrairement à la vulgate savamment entretenue, ce n'est pas la consommation qui est au coeur de l'analyse de Keynes, mais bien l'investissement qui repose précisément sur la perception que les entrepreneurs ont du futur. Ces entrepreneurs ne sont pas à mettre sur le même rang que les consommateurs. Leur rôle est prééminent. C'est le volume de l'investissement qui est déterminant du produit et de l'emploi. Mais, naturellement, il doit rester en phase avec la consommation finale. Sa chute ou sa volatilité témoignent d'un défaut de coordination dans le temps qui se répercute sur des défauts de coordination à chaque moment entre l'offre et la demande.

Ce dont l'économie a souffert dans les années 1930, c'est de ce défaut de coordination intertemporelle des décisions économiques. Ce qu'elle a très largement réussi à faire dans les années 1950 et 1960, dans le monde occidental développé, c'est d'être parvenue à cette coordination grâce à l'intervention appropriée de l'Etat en termes de réglementation et de régulation macroéconomique. Ce succès a, un temps, été attribué à l'application d'une doctrine Keynésienne malheureusement réduite à la stimulation de la demande globale, alors qu'une observation attentive révèle des actions plus complexes dont l'objectif était implicitement de coordonner l'offre et la demande au cours du temps. Il a aussi pu faire croire que les individus avaient appris de leur expérience et qu'ils connaissaient désormais la manière dont l'économie fonctionne, sans avoir plus besoin d'un tuteur sous la forme d'interventions de politique économique, tuteur dont il convenait, désormais, de dénoncer les manquements et les dérives. C'est ce que reflète, très récemment, l'idée déjà évoquée selon laquelle des institutions adaptées à la période de reconstruction et de rattrapage étaient devenues un obstacle à l'innovation et à la croissance, à commencer par les institutions financières, pour la simple raison que les économies seraient parvenues sur la frontière technologique. Les crises financières qui jalonnent l'évolution depuis 1987 révèlent une réalité bien différente : à bien des égards les mécanismes financiers nouvellement promus expliquent pour une part le retour vers une économie de la dépression.

Le chaînon manquant dans l'analyse de Keynes tout autant que l'erreur d'appréciation qui voudrait que les difficultés de coordination temporelle des décisions économiques aient été définitivement résolues résident dans le défaut d'identification des causes premières des distorsions. Keynes s'en tient à souligner le rôle des anticipations des entrepreneurs en matière de profit et des spéculateurs en matière de taux d'intérêt. La dimension temporelle ou séquentielle de l'activité est bien présente, mais uniquement à travers les propriétés d'un choix fondé sur des anticipations à un moment déterminé. L'accent mis sur le rôle de l'investissement aurait, pourtant, du ou pu permettre d'entrapercevoir les causes essentielles. Aucune connaissance a priori ne permet aux individus de se prémunir contre les distorsions qu'impliquent des investissements porteurs d'innovations. Ces investissements sont décidés par une multitude de firmes en concurrence entre elles et qui ont une connaissance approximative du marché. Il s'ensuit inévitablement, soit un excès, soit une insuffisance du montant des investissements effectivement réalisés. En outre, les défaillances enregistrées - les déséquilibres entre offre et demande - s'inscrivent (se fossilisent) dans la constitution de stocks d'actifs réels ou financiers involontairement accumulés. Elles se propagent au cours du temps. Les excès prennent du temps pour être résorbés ; les manques mettent du temps à être comblés. Ainsi, l'économie moderne - celle qui existe depuis l'aube de la révolution industrielle - est-elle soumise à ce que Schumpeter dénommait un processus de destruction créatrice dont la caractéristique première est de rompre inéluctablement les équilibres existants et, notamment, l'harmonie des investissements réalisés à des périodes successives. Les distorsions qui en résultent ne peuvent pas être éliminées ab initio : elles sont dans la nature de l'évolution et doivent être corrigées par des actions individuelles ou collectives qui impliquent inévitablement les pouvoirs publics. Le rôle de ces derniers n'est pas, en l'occurrence, de veiller à ce que prévalent les bonnes incitations, mais à pallier les défauts de coordination  des individus entre eux quand ils se produisent.

La crise de 1929 et la dépression qui a suivi sont le fruit de déséquilibres qui concernent d'abord l'investissement et qui ont été amplifiés par des décisions de politique économique tendues vers l'obtention ou la conservation d'une neutralité improbable. Des investissements très importants en volume et procurant des taux de rendements élevés jusqu'en 1928 ont cédé la place à une chute non moins importante attribuable à la réticence des prêteurs habitués à des taux de rendement trop élevés, relayée ensuite par celle des emprunteurs inquiets des conséquences de la baisse des prix. La volatilité des investissements (de la production de biens capitaux) a bien été au coeur de la crise. Un excès d'investissement s'est manifestement produit, rendu possible par des facilités excessives de financement, conformément d'ailleurs au diagnostic de Hayek. Mais, ce n'était sûrement pas en resserrant les conditions monétaires ou en réduisant la dépense publique qu'il était possible de revenir au plein emploi.
La crise financière qui débute en 2007 traduit des déséquilibres qui ne sont pas sans évoquer ceux qui ont provoqué la crise de 1929. Les investissements, là encore très importants, effectués dans les années 1990, l'ont été sur la base de taux de rendement anticipés particulièrement élevés, bien supérieurs au taux de croissance, qui ne pouvaient avoir globalement de sens qu'en raison d'un creusement des inégalités de revenus et qui ne pouvaient tenir, comme nous le verrons, que si le crédit venait relayer une épargne salariale défaillante. L'éclatement de la bulle des valeurs technologiques en 2001, puis celle de la bulle immobilière et l'insolvabilité des emprunteurs les plus fragiles dans des conditions financières pour le moins risquées devaient inéluctablement provoquer l'effondrement financier.

Le problème économique sous-jacent est toujours le même. Il est de savoir comment concilier les choix d'hier et d'aujourd'hui avec ceux de demain avec comme enjeu de favoriser l'innovation, la croissance et l'emploi. Cette conciliation repose sur le rôle conjoint du marché et de l'Etat. Le marché s'inscrit dans un monde par définition imparfait et sa supériorité sur les autres modes de coordination vient de sa capacité à produire l'information nécessaire aux individus mieux que tout autre forme d'organisation sociale. Pour autant, les interventions publiques ne sont jamais neutres car elles se manifestent dans un monde en déséquilibre. Il est bien connu que le maintien d'un budget public en équilibre face à une récession et à la baisse des recettes fiscales ne peut qu'aggraver encore la situation économique. D'une manière générale, le respect d'un critère de neutralité budgétaire ou monétaire face à des évolutions par nature irrégulières affecte la croissance et l'emploi. L'endettement public n'est pas un mal en soi quand il est un moyen de lisser les déséquilibres successifs.

Maîtriser l'articulation des décisions économiques au cours du temps, concilier les choix successifs conduit à se poser la question du rapport qu'entretiennent les générations présentes avec les générations futures. La grande leçon de Keynes à ce propos est que les générations présentes doivent aux générations futures d'investir et non de s'abstenir de consommer ou de s'endetter. Or investir est aussi la condition pour elles de bénéficier du plein emploi. Il n'y a pas de conflit de générations de ce point de vue. L'autre grande leçon est que les récessions, pas plus que les dépressions, n'ont de vertus thérapeutiques ou rédemptrices. C'est un point sur lequel il est difficile de suivre Schumpeter. Quand Keynes se préoccupe d'expliquer les causes d'un chômage massif et durable, plutôt que l'enchaînement des booms et des récessions, c'est certes pour simplifier le problème, mais aussi, peut-être, pour signaler que les cycles ne sont pas inéluctables et qu'il faut en réduire l'amplitude. Dans ces conditions, les normes sociales qui assurent la protection des générations présentes face à l'incertitude sont également favorables aux générations futures. Il n'est jamais opportun de poser en règle de sacrifier la consommation courante ou l'investissement courant et de renoncer à la dépense publique courante dès lors que ces sacrifices procèdent de l'existence de déséquilibres intertemporels auxquels il faut faire face. Dans ce contexte, les fluctuations n'ont rien de naturel et doivent être amorties grâce à l'intervention publique.


L'énigme du changement structurel
Les économies de marchés intrinsèquement engagées dans un processus d'évolution fait de destruction créatrice sont le siège de déséquilibres qui se propagent inévitablement dans le temps et qui appellent des décisions dont les effets de résorption ne sont jamais immédiats.
Prenons le cas des déséquilibres observés dans les années 1970 et rapidement attribués à la hausse subite du prix du pétrole à laquelle il n’aurait pas fallu répondre par des hausses nominales de salaires, mais par une lutte déterminée contre l'inflation et donc par la modération salariale. La réalité mérite une analyse plus minutieuse. La hausse des prix des matières premières, et pas seulement du pétrole, est le résultat direct des tensions créées par un taux de croissance très fort, lui-même induit par un choc monétaire et budgétaire parti des Etats-Unis à la fin des années 1960. Les ressources primaires disponibles, et notamment les ressources en énergie, deviennent le nouveau plafond. Le taux de croissance compatible avec la stabilité des prix devient plus faible. Mais surtout la résolution des difficultés requiert d'augmenter significativement la productivité grâce à un effort substantiel d'investissement. A l'évidence, ce qui est en jeu c'est une rupture de grande ampleur qui appelle de disposer des moyens humains et financiers nécessaires. Ni un soutien de la demande salariale pour maintenir l'emploi, ni une politique monétaire et budgétaire restrictive pour réduire l'inflation, ne sont les réponses requises. Le Keynésianisme standard pas plus que le monétarisme n'offrent de solution, tout simplement parce que l'un et l'autre ignorent la réalité du problème qui est le temps nécessaire pour mener à leur terme les dépenses d'investissement nécessaires. C'est accepter la défaite que de s'en tenir à ce qui apparaît comme des mesures défensives. En fait, la chute du taux de croissance de la productivité est considérée comme une donnée à laquelle l'économie doit s'adapter, alors qu'il faudrait s'interroger sur la défaillance de l'économie à capter les gains potentiels de productivité. Un choc d'offre quel qu'il soit, dès lors qu'il induit un processus de destruction créatrice, a des effets éventuellement négatifs sur la productivité, non pas que les choix technologiques soient absurdes, mais parce que les performances sont gouvernées par les conditions de coordination.

Prenons le cas de la reconstruction de l'économie européenne après la deuxième guerre mondiale. Les économies sont confrontées à une augmentation de l'offre de travail disponible qui revient à son niveau normal face à une capacité de production en deçà de son niveau normal. La production courante de biens de consommation est largement insuffisante et l'accroissement de la force de travail est de peu d'effet immédiat sur ce montant. La consommation est limitée par le maintien du rationnement, la taxation ou la hausse des prix. La résolution des difficultés requiert de soutenir l'investissement. Ce qui est en jeu c'est de mobiliser l'offre de travail pour construire la capacité de production future. Une politique monétaire restrictive - une hausse du taux d'intérêt - pour combattre l'inflation est à proscrire. L'importation de biens de  consommation est, dans ces circonstances, un moyen d'atténuer la hausse des prix et d'éviter une spirale prix - salaires. En revanche, une exportation de biens de consommation aggraverait les tensions. En d'autres termes, le déficit extérieur facilite la transition. Ainsi, ce qui s'est avéré être une faute après la première guerre mondiale et qui n'a pas été répété après la deuxième, c'est la restauration d'un marché libre avant que les pénuries aient pu être surmontées.  Si l'on y regarde de près, la reconstruction et la croissance d'après guerre doivent beaucoup à la capacité politique de mobiliser les ressources humaines et financières nécessaires pour faire face aux besoins d'investissement créateurs d'inévitables tensions sur les prix et sur la balance commerciale. Cette capacité a pris la forme de politiques en faveur de l'immigration (en provenance du sud ou de l'est) et de politiques monétaires accommodantes dont le plan Marshall a été, d'une certaine façon, l'expression initiale. Ce dernier, en particulier, a permis aux économies européennes d'importer les matières premières et les machines dont elles avaient besoin, atténuant ainsi les tensions inflationnistes.

Prenons le cas de la Chine contemporaine. Elle développe une stratégie de croissance fondée sur l'exportation. Seul, en effet, un accès à la demande extérieure, alimentée par des revenus relativement élevés, lui permet de produire des biens industriels en masse et de bénéficier de rendements croissants. Les revenus intérieurs sont provisoirement trop faibles pour alimenter une demande suffisante pour ce type de biens. La conséquence est un excédent commercial récurrent et croissant et un gonflement des réserves de change en l'absence de réévaluation de la monnaie chinoise. Ces déséquilibres réels et financiers favorisent la transition. Mais, ils ne sont pas soutenables à moyen terme et posent un problème de gouvernance internationale. Ce sont les Etats-Unis qui tirent, pour une grande partie, la croissance chinoise mais au prix eux-mêmes de déséquilibres financiers problématiques.

Face aux chocs qui ont, certes, une dimension exogène, mais se propagent au point que ce qui leur a donné naissance devient rapidement sans importance, ce qui compte c'est la capacité de l'économie de demeurer dans les limites d'un corridor de stabilité, de conserver ou de retrouver un régime de croissance quasi-régulier. Cette capacité s'inscrit essentiellement dans une relative régularité des flux d'investissement, qui tout à la fois signale et garantit la cohérence des choix successifs. Les données structurelles relatives aux caractéristiques de l'offre sont contingentes : elles dépendent des conditions de déroulement d'une évolution hors de l'équilibre, en fait des contraintes de ressources qui sont le produit du processus économique, mais aussi des contraintes de demande.
Au regard de cet enjeu, aucune des neutralités censées être au coeur d'une évolution économique harmonieuse ne tient. Des règles immuables dans un environnement en mutation permanente ne peuvent que concourir à l'amplification des déséquilibres. La politique économique doit être active pour aider à réduire ces déséquilibres conjointement avec le marché. L'Etat (ou l'accord politique international) n'est pas l'ennemi du marché, mais son complément indispensable. S'il est impossible de connaître les contours de l'évolution à l'avance, il est cependant nécessaire de la maîtriser.

L'économie de marché contient tous les germes d'une instabilité récurrente qui ne s'est jamais réduite d'elle-même. Des arbitrages sont systématiquement nécessaires entre des objectifs ou des intérêts divergents. Les normes, loin de devoir être assimilées à des règles censées créer les 'bonnes' incitations, sont constitutives de la capacité de la société et de l'économie à absorber le changement en minimisant destructions et regrets. Elles relèvent de procédures décisionnelles plutôt que de l'application rigide de règles présumées optimales. Elles font apparaître que c'est en choisissant les arbitrages qui favorisent les générations actuelles, et non en les sacrifiant, que l'on améliorera le sort des générations futures, tout simplement parce que ces arbitrages sont la condition de viabilité pour ne pas dire de survie des économies de marché.

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Mais qu'est-ce qu'elle a fait au bon Dieu pour avoir un fils pareil ? D'abord, il disparaît pendant vingt ans sans donner la moindre explication ni faire le moindre signe ; ensuite, il débarque sans plus d'égards, une balle de revolver dans l'épaule : les risques du métier, explique-t-il, quand on "travaille dans les banques". La vérité, Maniette (Catherine Frot) la comprend très vite : son rejeton, Sidney (Albert Dupontel), est un horrible galapiat. Et ce n'est pas qu'il ait mal tourné : il a toujours été comme ça. Menteur, tricheur, voleur, débauché, assassin, sans coeur, franchement ignoble ! Dans une cachette qu'il avait aménagée sous le plancher de sa chambre, elle découvre ses souvenirs d'enfance : bulletins scolaires truqués, jouets volés aux petits copains pour les faire chanter ("si tu veux revoir ton doudou"), photos pornos… Pas d'erreur : c'est ainsi qu'elle l'a fait. Et peut-être qu'il tient d'elle. Tout en luttant contre des promoteurs immobiliers véreux qui veulent l'exproprier, Maniette entreprend de remettre son fils sur le droit chemin et de réparer ses vilenies. Et elle a la méthode, cette adorable petite vieille dame impavide et souriante. Une façon très pédagogique de vous empoisonner une tasse de thé pour vous montrer ce que ça fait, d'assassiner les gens. Puis de proposer l'antidote : "Mais seulement si tu promets de faire quelque chose de bien".
L'affrontement entre mère et fils est de plus en plus oedipien et de plus en plus délirant.

Étincelante et discrète
Le talent de Catherine Frot s'est affirmé discrètement mais sûrement sur les planches, avec Ionesco, Tchekhov, ... On a salué sa performance dans Un air de famille, d'abord au théâtre, ensuite à l'écran. Minois pointu, diction précise, un charme intemporel, une fantaisie qui va de l'impertinence à l'émotion, et retour, avec une légèreté aérienne. Elle a toujours été exquise et surprenante, et Pascal Thomas l'a rendue encore plus exquise et surprenante, de La Dilettante au Crime est notre affaire. Mais elle a été aussi une excellente Folcoche.

Critique
Un atout maître pour la nouvelle comédie de Dupontel : Catherine Frot, irrésistible, en vieille dame délicatement indigne, impossible à choquer au physique (elle échappe à tous les mauvais coups) comme au moral. Avec ses rides en latex et son imper étriqué, elle s'est composé un air de Prudence Petitpas qui jouerait la reine des bandits. Sa clownerie précise et gracieuse répond très joliment aux pitreries noires de Dupontel, affreux jojo bricoleur de crimes potaches. Il est si laborieux, et elle si légère, quand il s'agit de faire un mauvais coup ! À vilain, vilaine et demi. Rien d'étonnant s'il finit par être séduit par sa mère. Comme toujours, l'infernal Albert n'y va pas de main morte avec les éclairages jaunes, les angles de prises de vue menaçants, les figures déformées, les outrances caricaturales. Tout un attirail de burlesque frénétique qu'on peut trouver parfois lourd, mais qui fait un style. Son Vilain, sous son déguisement d'ogre, est resté le petit garçon de sa maman. S'il fait tant de bazar, c'est peut-être qu'il a peur du noir. Dupontel signe une espèce de fable qui parle de mal, de bien, de réparation, de salut, avec des boules puantes et des fusils à tirer dans les coins. Voyez-vous !

Le Vilain, Comédie d'Albert Dupontel, avec Catherine Frot, Albert Dupontel, Bouli Lanners - Durée : 1 h 26
Paru dans le Figaroscope, 25 novembre 2009

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