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(Beaubourg) (1) fut un événement peu, mal ou pas compris qu'il convient d'analyser dans la mesure où il crée de la "réalité" et de l'"Histoire" au sens médiatique et conceptuel du terme. Mais on ne peut laisser cette "réalité" s'installer sans en faire la critique cultivée et approfondie. Cette exposition marque en France un tournant historique dans la compréhension de la modernité et de la postmodernité. Elle souligne pour la première fois, de façon officielle, les profonds rapports entre la modernité en art et les courants para gnostiques et ésotériques très divers qui ont sous-tendu les utopies politiques, artistiques et scientifiques du XIXe et XXe siècle. "Traces du Sacré" a reposé sur la théorie selon laquelle la "mort de Dieu", la rupture, après les Lumières et la Révolution, de la référence à un sacré chrétien s'exprimant dans un rituel et une liturgie, a libéré la création artistique, qui a enfin trouvé ses sources en l'homme lui-même. A partir de là, l'art est censé refléter la profondeur invisible de l'homme, et c'est ce retournement qui fonde la modernité. La "libération" ainsi opérée fait apparaître d'autres formes du "sacré" : un sacré panthéiste, un sacré primitif, immanent, "numineux", se dépouillant progressivement de toute source transcendante pour aboutir à un nouveau sacré entourant la pulsion, la peur, le vertige éprouvé devant l'absolu de la mort irrémédiable et du néant.

Sans l'avoir voulu cette exposition fait date dans la mesure où elle donne la preuve visuelle et spectaculaire de la prédiction d'Hegel : la "mort de Dieu", la négation de la transcendance, entraînant irrémédiablement la mort de l'art. Ce propos radical est cependant le fruit d'une malhonnêteté intellectuelle fondée sur un brouillage sémantique. Le commissaire de l'exposition, Jean de Loisy, ne définit pas le contenu précis des mots fondateurs : sacré, religieux, métaphysique, spirituel. Dans l'esprit du commun des mortels, ils impliquent généralement l'idée de l'existence d'une transcendance divine, alors que dans la logique de Jean de Loisy, exprimée lors d'une mémorable conférence de Carême à Notre-Dame de Paris le 17 mars 2008, ces mots désignent d'autres formes d'absolu liés à l'humain, sans au-delà. Ce flou sémantique a permis d'écarter a priori de cette exposition toutes les oeuvres ou presque (2) d'art sacré chrétien crées entre 1830 et nos jours, c'est-à-dire deux siècles de création très fécondes. La raison de ce parti pris, avancée par le commissaire, est qu'il n'est pas pertinent de montrer des "oeuvres religieuses de commande" jugées comme non novatrices, comme n'étant pas de l'art. Sans plus.

Jugée souvent confuse, l'exposition a cependant été bâtie sur un corpus d'idées, défendu par Jean de Loisy dans catalogue, cartels, entretiens et conférences. (3) Elle est le résultat d'une élaboration trentenaire.
Quelques faits méritent d'être rappelés : à partir de la construction de la cathédrale d'Evry en 1987,  "concept " élaboré davantage dans le bureau de Jack Lang que dans celui de Mgr Herbulin, vont se créer des ponts réguliers entre d'une part le Ministère de la Culture, la Délégation aux Arts plastiques (DAP), la Caisse nationale des Monuments historiques, et d'autre part le clergé et les laïcs catholiques en charge de l'art sacré. Colloques, expositions, rencontres vont proliférer. '4) A ces occasions, la nécessité de créer un "dialogue", un langage commun, s'est fait jour. L'enjeu était le bon déroulement de la commande publique d'art sacré. La DAP entendait imposer ses artistes officiels, de tendance exclusivement conceptuelle, à un clergé pour qui l'art sacré avait d'autres finalités. Inclure les artistes officiels dans le grand patrimoine religieux permettait à la fois de nourrir une clientèle, de les consacrer et d'en faire la cote. (5) Le choix de "sacraliser" l'AC en France peut paraître étrange mais il correspond à une nécessité de compenser le fait que cet "art" y est fabriqué par l'Etat et que par conséquent sa cote est artificielle et non reconnue dans le monde. Les fonctionnaires, inspecteurs de la création, conseillers et commissaires, pratiquent donc une consécration arbitraire qu'ils tentent de légitimer par tous les moyens, en particulier symboliques. L'inscription dans le grand patrimoine sacré leur permet à la fois de laisser leur marque dans l'Histoire et d'entourer ces oeuvres d'une aura qui les rend tabous. Ils ont ainsi opéré à leur profit un transfert du sacré pour compenser l'absence de vrais amateurs.

La stratégie du "dialogue"
Pour collaborer il faut d'abord "dialoguer". C'est ainsi que les deux clergés, celui de la DAP et celui de l'Eglise, ont entamé des relations suivies où le principe fut d'écarter tout ce qui fâche et de se retrouver autour d'un plus petit dénominateur commun. Une solution s'imposa facilement : celle du partage de quelques mots stratégiques en laissant à chacun la liberté de leur contenu. Pour l'AC, la chose va de soi, car mots et oeuvres sont polysémiques : c'est le "regardeur", l'usager, qui donne le sens. Pour les chrétiens, la démarche symbolique permet, pour une même image ou texte, des lectures à des niveaux différents. Cet attachement commun au contenu polysémique de l'art et des mots fut une aubaine pour le "dialogue", occultant le fait que dans la dimension chrétienne les sens sont hiérarchisés (sens matériel, littéral, psychologique, spirituel, mystique, etc.) alors que l'AC conçoit une polysémie horizontale ou tous les sens sont possibles et équivalents.
Grâce à ces subterfuges les théoriciens de l'AC ont "christianisé" leurs concepts afin d'émerveiller l'autre clergé. Ce furent de grands jeux de mots : le vide à la place de l'inconnaissable, le néant à la place de l'absolu, la mort et la souffrance du crucifié comme apex de la tragédie humaine omettant la Résurrection sur laquelle on ne pouvait s'entendre. Le mortifère fut un merveilleux terrain de fraternisation. On parlait avec enthousiasme du mystère du Samedi-Saint (7) qui mettait tout le monde d'accord.
Ainsi en examinant l'ensemble des textes, parus depuis les années 1980, accompagnant les expositions, colloques et commandes publiques d'art sacré, on voit apparaître l'élaboration d'une étrange "théologie" que l'on retrouve en filigrane dans le catalogue de l'exposition "Traces du Sacré" et les propos explicatifs de Jean de Loisy.

La théologie dite négative, ou apophatique, a été l'un des terrains de prédilection de ce jeu avec les mots. Cette conception théologique absolutise l'impossibilité de figurer et de définir Dieu. Seule une définition négative pourrait y parvenir : on ne peut dire qui est Dieu, mais on peut dire ce qu'il n'est pas. L'AC revendique cette négativité comme fondatrice : ses artisans rejettent la matière et sa transformation, ils se veulent purs de toute sensualité, toute séduction, toute beauté supposée trompeuse par nature. Ils disent regarder le réel en face avec lucidité, confessent un réel terrible, ils sont les témoins du néant, qui devient pour la circonstance le vide laissé par "l'absence réelle" de Dieu. Jean de Loisy insiste beaucoup sur ce sacré inversé qui révélerait Dieu plus fortement encore que s'il était montré de façon positive.

L'expérience de l'absence de Dieu, de la transgression de ses Lois, relèverait de l'ascèse la plus radicale que l'on puisse concevoir, et constitue la raison d'être de l'AC. Cette démarche explique la valeur donnée au blasphème, à la transgression et à l'exhibition de l'insoutenable, comme pratiques ayant la vertu de faire apparaître Dieu en opérant une "catharsis bienfaisante". Mgr Albert Rouet avait résumé ainsi ces procédés : "Cet exhibitionnisme devient exorcisme mais un exorcisme à l'envers : il chasse les démons, il les convoque au tribunal de l'oeuvre. Il y a un interdit transgressé, une mise à distance pour mieux voir". "Il s'agit de lever le voile pour dépasser le visible avec rage"... "Le voyeurisme quête l'autre coté des choses, le réel du réel" ... (8)
L'autre terrain de prédilection du dialogue fut celui du langage mystique, avec ses ténèbres et son vocabulaire qui allie les contraires. Toutes ces expressions liées à une expérience du divin, une fois coupées de leur source transcendante, deviennent les concepts du relativisme postmoderne.


La fin d'une implosion ?
Traces du Sacré, on l'a dit, apparaît comme le fruit de trente ans de dialogue entre l'Eglise et les fonctionnaires de la DAP, les commissaires de Beaubourg et leurs artistes. Cette relation fondée sur un ensemble de supercheries d'ordre sémantique peu décelables par le grand public, a été nstrumentalisée pour introduire dans le patrimoine religieux un art officiel dont le discours omniprésent a peu de rapports avec les nécessités liturgiques.
Cette exposition aura eu l'avantage de nous montrer comme en creux deux crises propres à l'Eglise : au XIXe siècle, lorsque celle-ci se heurte à la science confondue avec le rationalisme, elle crée un vide vite occupé par les courants gnostiques qui ont eu le désir de réconcilier avec ses moyens particuliers le domaine de la "connaissance" avec celui du "sacré" par le moyen de l'art. Dans la deuxième partie du XXe siècle, l'Eglise connaît une crise de la liturgie et des formes de l'expression de la foi qui engendre à nouveau un vide, que l'AC s'empresse de capter au profit de sa survie et de sa légitimation.

Cette exposition, grâce à la perspective historique qu'elle nous offre, a le mérite de révéler au grand jour ces phénomènes.  Elle nous fait voir du même coup l'origine de la crise et l'impasse actuelle. Pourquoi l'Eglise, qui a surmonté l'obstacle passager dressé jadis entre foi et science, ne surmonterait-elle pas l'obstacle actuel entre l'art et la foi ? Le renouveau passe par là.


(1) 7 mai - 11 août 2008. Nombreux éléments sur le site http://traces-du-sacre.centrepompidou.fr où sont réunies, entre autres une
présentation générale et plusieurs commentaires d'oeuvres
par Jean de Loisy, commissaire de l'exposition.
(2) Jean de Loisy inclut des oeuvres chrétiennes qu'il réinterprète, comme par exemple le tableau de Caspar David Friedrich. Il expose quelques artistes choisis par le père Couturier mais se sert surtout de son discours condamnant sans faire de détail tout l'art sacré du siècle qui précède, pour exclure sans danger tous les autres... Stratégie habile qu'un historien d'art ne pourrait admettre
(3) Conférence à l'Ecole cathédrale, entretiens sur France Culture, Radio Notre-Dame et Fréquence Protestante.
(4) Dont : colloques de 1988 et 1989 organisés par Claude Mollard, suivis de bien d'autres, dont "Forme est Sens", (Louvre, 1996). Expositions : Les formes de l'Invisible (Les Cordeliers, 1997), Épiphanie (Évry, 2000), L'art sacré en France au XXe siècle (Boulogne, 1993), ... etc.
(5) En France, nous avons un art officiel : ce n'est pas le marché qui fabrique la cote des artistes mais une stratégie d'État qui fonctionne en réseau avec quelques galeries, collectionneurs et médias.
(6) AC, acronyme d'Art contemporain. Employé par Christine Sourgins dans son livre Les Mirages de l'art contemporain (La Table Ronde, 2005) pour la commodité du langage, il permet d'éviter de confondre cet usage idéologique de l'art avec tout l'art d'aujourd'hui.
(7) On peut se familiariser avec cette théorisation en lisant le livre de Catherine Grenier L'art contemporain est-il chrétien ? (Jacqueline Chambon, 2003). Catherine Grenier a donné aussi une conférence de Carême à Notre-Dame de Paris sur ce sujet en 2006
(8) Mgr Albert Rouet, La Chair et Dieu. L'Eglise et l'art d'avant garde - De la provocation au dialogue, Albin Michel, 2002, pp. 128 et 129. Ces conceptions font penser à une forme récurrente de l'antique hérésie du gnostique Carpocrate et de ses disciples, qui prétendaient marquer leur mépris pour les "créateurs" du monde - la création étant considérée comme une chute dans la matière - en transgressant toute loi.

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Soljénitsyne : hommage au dernier géant
 

au cœur de l'été, comme s'il avait voulu que son grand départ se fît dans la discrétion, loin du tam-tam médiatique qu'il a si souvent fustigé. Après Jean-Paul II, il est sans doute le dernier "géant" du XXème siècle à tirer sa révérence. Comme Jean-Paul II, il a été l'une des rares grandes "consciences" des décennies d'après-guerre, l'un et l'autre unissant l'Occident et l'Orient - les "deux poumons de l'Europe", comme aimait à le dire le pape polonais - dans une même vision de l'homme et de la vie, une vision profondément chrétienne en complète opposition avec les idéologies du siècle, qu'elle soit communiste ou consumériste-libérale. Contre ces idéologies, Soljénitsyne nous a définitivement vaccinés et c'est cela finalement qu'on ne lui a pas pardonné.
Certes, le monde entier a rendu hommage au courage exceptionnel de l'homme qui s'est dressé contre la mécanique implacable du totalitarisme, mais le plus souvent, ces hommages ont esquivé les motivations profondes qui l'animaient, sa volonté farouche de vivre sans compromission avec le mensonge, volonté enracinée dans une vive foi orthodoxe.
Sur la réalité du communisme, son témoignage a résonné comme un coup de tonnerre avec L'archipel du Goulag qui a contribué à une prise de conscience de l'Occident foncièrement prisonnier du conformisme et du "politiquement correct" et qui l'est resté après ! Car enfin, en 1974, au moment où ce chef-d'œuvre est enfin publié en Occident, tout esprit honnête ne pouvait ignorer la réalité de l'horreur absolue du communisme, que Soljénitsyne n'a pas hésité à comparer à celle du nazisme, bien avant les travaux fondamentaux de François Furet et Stéphane Courtois. Soljénitsyne lui-même n'avait-il pas déjà publié Une journée d'Ivan Denissovitch au début des années 60 ? L'apport le plus essentiel de Soljénitsyne à la connaissance du communisme russe restera cependant sans doute son immense chef-d'œuvre historico-littéraire La Roue rouge, composition d'une extraordinaire ampleur qui le place au sommet, parmi les plus grands écrivains russes, avec Tolstoï et Dostoïevski.
Exilé de Russie, il a fallu peu de temps à Soljénitsyne pour comprendre et analyser les graves faiblesses de l'Occident, qu'il expose notamment en 1978 dans son retentissant Discours de Harvard au titre évocateur : Le déclin du courage. Il reproche au modèle occidental une "communauté d'origine idéologique" avec le communisme : tous deux sont "issus du matérialisme et de l'athéisme" (1). Tout découle directement ou indirectement de ce rejet de Dieu : la proclamation de l'autonomie de l'homme émancipé de toute transcendance, ce qui l'entraîne finalement à s'adorer lui-même, à ne plus voir le mal qu'il porte en lui - à la suite du péché originel qui est nié ou ignoré - et à limiter sa quête du bonheur aux seuls besoins matériels dans une course effrénée à la consommation. Relativisme, refus du sacrifice, liberté irresponsable, tels sont les principaux maux de notre civilisation que Soljénitsyne met en lumière dans une analyse que rejoindra Jean-Paul II.
Sa venue aux Lucs en 1993 à l'invitation de Philippe de Villiers pour le bicentenaire des guerres de Vendée lui a fourni l'occasion d'insister sur le lien entre la Révolution française et le totalitarisme rouge. Son discours, ce jour-là, a fermement rejeté le principe même de toute révolution : "les révolutions détruisent le caractère organique de la société, elles ruinent le cours naturel de la vie, elles annihilent les meilleurs éléments de la population, en donnant libre champ aux pires. […] Désormais, nous comprenons toujours mieux que l'effet social que nous désirons si ardemment peut être obtenu par le biais d'un développement évolutif normal, avec infiniment moins de pertes, sans sauvagerie généralisée."
Depuis l'éclatement de l'Union soviétique, il s'est peu à peu retiré du monde, mais n'en a pas moins fustigé le "rouleau niveleur" (2) de la mondialisation qui gomme les particularités nationales et culturelles à l'aune du modèle mondial anglo-saxon. Pour Soljénitsyne, "toute culture nationale est bénie", "les nations sont les couleurs de l'humanité" (2). Autant de prises de position qui ne pouvaient améliorer l'image "rétrograde" que nos élites s'étaient faites de cet écrivain hors du commun. Aujourd'hui, il repose dans la paix du monastère de Donskoï près de Moscou.

(1) Message d'exil, interview accordée à la BBC le 3 février 1979, Seuil, 1979, p. 44.

(2) La Russie sous l'avalanche, Fayard, 1998, p. 199. 
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posent bien des problèmes à l'historien. On semble oublier tout d'abord que la Géorgie - telle qu'elle est définie en droit international - est un État artificiel lié à la politique colonialiste des Soviets dans les années 1920. On se méfie à Moscou de la Géorgie qui vient d(être occupée par les Britanniques et on adjoint au territoire de cette République l'Abkhazie, à majorité musulmane, et les Ossètes hostiles de tout temps aux Géorgiens, pour limiter les velléités indépendantistes du peuple géorgien. Après 1921, les Soviétiques cherchèrent à restructurer la région, créant d'abord une République fédérée de Transcaucasie avec Tbilissi pour capitale. En 1936,  Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan deviennent chacune République fédérée. À la République fédérée de Géorgie, on rattache en 1931 l'Abkhazie et on lui confia une région autonome d'Ossétie du Sud peuplée d'Ossètes, adversaires traditionnels des Géorgiens, deux territoires qui, dès 1991, ont refusé l'intégration à la Géorgie. Les laisser fictivement sous souveraineté géorgienne revenait à fabriquer un baril de poudre qui exploserait à la première occasion.
Qu'on le veuille ou non, la Russie est largement européenne. Elle a donc une histoire qui marque largement la mentalité nationale. Or depuis plus de deux siècles, la Géorgie - comme l'Ukraine - a fait partie intégrante du territoire russe, tsariste, soviétique ou poutinien. Les Russses se sont résignés à l'indépendance de ces nouveaux États à condition qu'ils reconnaissent leurs liens privilégiés avec la Russie. Or depuis plus de dix ans, excités par certains Occidentaux, Ukraine et Géorgie ont pris des positions russophobes. La Russie, même après 1991, demeure un État dont Washington a peur - même si on n'ose pas le dire. En effet, la Russie risque de gêner les ambitions des cercles conservateurs qui veulent affirmer "la suprématie américaine" dans le monde. En Europe, avec l'appui des Allemands, ils soutiennent la désintégration de la Yougoslavie, favorisent l'indépendance de la Croatie, poussent à l'intervention de l'Otan au Kosovo et violent le droit international en reconnaissant l'indépendance autoproclamée de ce territoire serbe.
Simultanément, les États-Unis cherchent à dresser une muraille face à la frontière occidentale de la Russie, favorisant l'entrée des États baltes et de la Pologne dans l'Otan. Ils facilitent le développement de mouvements russophobes en Ukraine et en Géorgie. La "Révolution des roses" en Géorgie est plus une révolution de la misère qu'une révolution démocratique. La "Révolution orange" en Ukraine n'aurait jamais eu lieu sans l'appui de Washington, de Varsovie et sans doute de Berlin.
Dans cette série de conflits, les néo-conservateurs autour du vice-président Dick Cheney et du Secrétaire à la Défense jouent un rôle déterminant. Alors que certains responsables américains, tels les Secrétaires d'État Colin Powell et Condolezza Rice, poussent à un rapprochement avec Moscou pour lutter contre le terrorisme lié à l'Islam radical, les néo-conservateurs américains entendent diminuer le pouvoir russe par tous les moyens. Pas plus qu'ils n'ont compris la situation au Moyen Orient, ils n'ont saisi ce qu'était le monde russe. Pour les dirigeants russes, plus encore que pour la masse de la population, les terres orthodoxes qui furent russes pendant plus de deux siècles ne sauraient devenir des bases hostiles à la Sainte Russie. Or, si l'Ukraine entrait dans l'Otan, Moscou serait à environ 250 km de la frontière ! On vient de rendre hommage à Soljénitsyne. Mais on n'a pas lu sérieusement celui qui n'a cessé de répéter jusqu'à sa mort qu'Ukraine et Biélorussie étaient des terres russes.
Ossétie du Sud et Abkhazie ont parfaitement compris que le droit international modifié unilatéralement par Washington et ses alliés dans l'affaire du Kosovo leur donnait la possibilité d'autoproclamer leur indépendance. C'est sans doute pour éviter une telle situation que Sackachvilli a réagi en attaquant l'Ossétie du Sud, estimant que Washington l'appuierait de tous ses moyens, ce qui dénotait du reste une grave erreur d'analyse stratégique. Et même si l'Otan avait intégré la Géorgie, avec quels moyens aurait-il pu intervenir ?
La crise géorgienne, n'hésitons pas à le dire, est née des provocations répétées de Washington et de certains de ses alliés qui n'ont qu'une idée en tête : réduire le poids de la Russie dans le monde. La Russie ne peut accepter que l'Ukraine ou la Géorgie soient dans l'Otan et pas davantage la mise en place d'un bouclier anti-missile. Que dirait l'Occident si Moscou décidait d'implanter dans l'enclave de Kaliningrad une base de missiles, une escadre aérienne d'assaut et quelques divisions de parachutistes ?

Mais soyons conscients que la vision américaine développée par G.W. Bush dans la lutte du Bien contre le Mal reste parfaitement conforme à la tradition diplomatique développée par Washington telle qu'elle a été énoncée par le Président Wilson lorsqu'il déclare le 4 juillet 1917 : "Il convient d'établir le règne de la loi basé sur le consentement des peuples et soutenu par l'opinion organisée de l'humanité".

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L'insoutenable légèreté de l'occident

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... dans ses relations avec les petits pays d'Europe centrale et orientale.
Dès l'entrée des troupes russes en Géorgie, les Etats-Unis, après avoir émis de vigoureuses protestations, ce qui ne coûte rien, ont fait savoir qu'ils excluaient une riposte proprement militaire dans le Caucase. Vu de Moscou, c'est là le plus important. Les "sanctions" qu'envisage de prendre l'Europe occidentale, si dépendante de la Russie pour ses approvisionnements énergétiques, ne sauraient, en tout état de cause, avoir qu'un caractère symbolique. De telles positions peuvent choquer. Elles ne devraient pas nous surprendre. Parmi les motifs qui poussèrent en son temps le général de Gaulle à construire une force de dissuasion indépendante, se trouvait sa conviction, maintes fois exprimée, qu'à partir du moment où l'URSS s'était dotée d'une force nucléaire, jamais les Etats-Unis ne risqueraient un affrontement direct avec une autre puissance nucléaire pour assurer la protection de l'Europe occidentale. C'est dans cette logique que Washington inventait dès 1956, la théorie prudente de la "riposte graduée". Et il était alors question de  la protection de la France et de l'Allemagne, pas de la Lituanie et de la Géorgie !

L'imprudence des Etats-Unis
Ce qui surprend en revanche est que les Etats-Unis et certains de leurs alliés aient, depuis plusieurs années, laissé croire si inconsidérément aux petits pays d'Europe de l'Est, les anciennes démocraties  populaires aussi bien que les ex-républiques soviétiques, qu'ils leur apportaient une garantie si sérieuse de sécurité qu'ils pouvaient se risquer à provoquer allègrement leur grand voisin russe.
Non seulement les Etats-Unis, malgré les réticences de la France et de l'Allemagne, ont poussé à l'entrée de l'Ukraine et de la Géorgie dans l'OTAN, mais ils ont apporté une assistance militaire importante à la Géorgie, contribuant même à ce qu'il semble, au travers de la fourniture d'un armement ultramoderne et de quelques centaines d'instructeurs, à préparer l'imprudent coup de force du président Saakatchvili contre l'Ossétie du Sud. Comment ce dernier n'aurait-il pas été convaincu, au vu d'un appui technique aussi sensationnel, que les Américains enverraient des troupes pour le soutenir ? Avec autant de légèreté, l'Ukraine menace d'exclure les Russes de la base navale de Sébastopol.
Accepter sur leur sol des éléments du bouclier antimissile américain, dont on aura du mal à faire comprendre aux Russes qu'il n'est pas dirigé contre eux, est tout aussi aventuré de la part de la Pologne et de la Bohême, alors même que l'OTAN ne comporte aucune obligation de solidarité militaire en cas d'agression.
Tout à leur rêve américain, ces pays ont dans la période récente réécrit l'histoire des années trente de manière fantasmagorique. A les en croire les Etats-Unis auraient volé à leur secours en 1939, en 1956, en 1968 ou en 1981 ! Forts de cette protection supposée, ils croient pouvoir narguer non seulement la Russie mais l'Union européenne (à qui on ne s'est jamais soucié de demander son aval pour recevoir le bouclier antimissile). Certes, la France et la Grande-Bretagne ne s'illustrèrent pas en 1938 pour défendre la Tchécoslovaquie et n'eurent  pas non plus la stratégie la plus avisée pour protéger la Pologne (1). Mais enfin, la France a risqué son existence en faisant jouer la solidarité avec celle-ci. Les  Etats-Unis, eux, faut-il encore le rappeler ? ne bougèrent que deux ans plus tard, à la suite de l'attaque  de Pearl Harbour, pour ensuite les lâcher à  Yalta. Quelle que soit la détermination du président Reagan (beaucoup plus prudent que Bush, père et fils, dans ses engagements militaires), c'est d'abord à leurs  propres efforts que les Polonais, les Tchèques  - et  les Russes eux-mêmes (2) - doivent d'avoir secoué le joug du communisme.

Qui parle de Munich ?
Tous ceux qui aujourd'hui  évoquent Munich à tort et à travers, devraient en outre se souvenir qu'une des grandes leçons des années trente est qu'on ne bafoue pas ou ne laisse pas bafouer impunément le droit international. Même si les conséquences funestes d'une rupture de l'ordre juridique n'apparaissent pas immédiatement, toute entorse ouvre la boite de Pandore. Or qui ne se souvent de l'euphorie avec laquelle Américains  et Européens l'ont piétiné, au nom des droits de l'homme, en agressant la Serbie en 1999 puis, plus récemment, en reconnaissant l'indépendance du Kosovo. Le consensus des grandes démocraties, disait-on avec une inconcevable légèreté, vaut toutes les résolutions du Conseil de sécurité ! Il est douteux que le reste du monde l'ait vu de cette façon. Moscou en tous cas n'a pas oublié. Les avertissements pourtant clairs par lesquels la Russie a signifié que la reconnaissance du Kosovo constituait un affront grave à son égard (3), ont été négligés. En Géorgie, où elle viole à son tour le droit international (mais ni plus ni moins que nous au Kosovo), elle nous rend la monnaie de notre pièce. La pente est assurément dangereuse.
La nouvelle politique du "cordon sanitaire" signifiée par l'élargissement indéfini de l'OTAN vers l'Est était doublement absurde. Elle négligeait le fait pourtant capital que depuis 1990 la Russie ne cherchait plus à exporter aucune idéologie. Elle promettait aux pays concernés un appui qu'en réalité, dès le départ, aucun Occidental n'était prêt à apporter.

La nécessaire modération

Doit-on aujourd'hui se contenter de contempler le désastre ?
Il est des imprudences qui ne se rattrapent guère: on peut craindre que celles qui ont été commises dans les Balkans en fassent  partie.
Mais les "Occidentaux" (on se demande à quoi correspond encore cette expression depuis la chute du communisme !) doivent aujourd'hui clairement admettre que la paix en Europe ne proviendra pas de l'écrasement d'un camp, si camp il y a, par un autre, par une réduction de la Russie à l'état de pays de seconde zone, ce que l'immense  espace dont elle dispose interdit de toutes les façons, à moins d'y  rappeler les Tartares.
La paix en Europe ne proviendra que d'un compromis fondé sur la modération, la reconnaissance du partenaire et un minimum d'égards pour  ses préoccupations. 
Peut-être même faudrait-il passer de nouveaux accords d'Helsinki. Sur quelles bases ? Sans doute l'intangibilité des frontières, ce qui supposerait qu'on ne reconnaisse, si c'est encore possible, ni le Kossovo, ni l'Abkhazie (ni demain la Flandre !). Il faut aussi s'interroger sur l'avenir de l'OTAN qui de fait protège si peu et, ressentie comme une menace par les Russes, n'est plus pour ses membres européens qu'un moyen de les contrôler. La Russie n'a sans doute pas le droit  d'attenter à la souveraineté de ses voisins, anciennes républiques soviétiques comprises. Mais pas plus que la France ne supporterait que quelque puissance lointaine vienne exciter la Belgique ou le Luxembourg contre elle, on peut comprendre qu'elle exige d'eux en échange une certaine neutralité. Qu'elle ne souhaite pas que la Géorgie, pays natal de Joseph Staline ou l'Ukraine, berceau historique de la Russie, lui deviennent antagonistes, est après tout compréhensible. A des degrés divers, que cela leur plaise ou non, la sécurité des pays de l'Europe centrale et orientale -  et celle de l'Europe en général -  passe par une forme ou une autre de modération vis-à-vis du grand voisin de l'Est. 


1. Mais au moins n'avaient-ils pas encouragé ces pays à provoquer l'Allemagne !
2. Et les Afghans !
3. La Russie pouvait estimer être impliquée dans les Balkans à un double titre : comme protecteur traditionnel des Chrétiens orthodoxes et comme membre permanent du Conseil de sécurité.

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Que fait la France en Afghanistan ?
 

Avec l'embuscade tragique qui a coûté la vie à dix de ses soldats, la France a compris brusquement qu'elle était engagée en Afghanistan dans une vraie guerre. Avant tout, ces soldats méritent notre hommage et, avec leur famille, notre compassion.

Ils sont vraiment "morts pour la France". Honneur à eux.
My coutry, right or wrong disent les Américains.
Mais l'émotion n'interdira pas longtemps de poser la question de la justesse de l'engagement de 3000  soldats français dans la guerre d'Afghanistan.
Quelles peuvent en être les justifications ?
Pour les Etats-Unis, il s'agissait au départ de "punir" et de  chasser du pouvoir les complices de l'attentat du  11 septembre : le régime taliban du mollah Omar, lequel abritait Ben Laden et les camps d'entraînement d'Al Qaida.
Gent fort ingrate au demeurant puisque le mouvement taliban avait été créé de toutes pièces par les Américains en 1994 afin, déjà, de punir et chasser du pouvoir un de leurs  protégés, Gulbuddin Hekmatyar, maladroitement compromis dans un premier attentat contre le World trade center.
L'objectif de chasser les talibans fut très vite atteint, à un prix il est vrai lourd : pour les 3000 victimes du 11 septembre, plus de 100 000 victimes civiles et militaires afghanes environ, dont la quasi totalité n'était impliquée ni de près ni de loin dans l'attentat de New York. "oeil pour oeil, dent pour dent", dit l'antique adage biblique, finalement point si inhumain : on est, on le voit, dans cette affaire, très au-delà du compte.
L'incapacité des Américains  à installer un pouvoir stable à Kaboul (leur refus d'une restauration du roi Zaher Chah n'a pas facilité les choses) et la haine bien naturelle de l'occupation étrangère ont vite permis aux talibans de reprendre du poil de la bête au point qu'ils seraient déjà revenus à Kaboul si celle-ci n'était défendue par les Occidentaux. 


La "guerre des civilisations" ? 
On arrive au second but de la guerre : empêcher une faction susceptible de protéger les terroristes islamiques de reprendre le pouvoir. La guerre en Afghanistan ne serait dans cette perspective que la pointe avancée de la lutte de l'Occident contre le terrorisme, singulièrement islamique, un avatar de la nécessaire "guerre des civilisations".
Ce but de guerre s'inscrit dans une conception aujourd'hui répandue - et qui a largement inspiré le récent Livre blanc de la défense nationale -, de "stratégie globale", selon laquelle  le concept de défense du territoire national au sens classique serait périmé, à la fois parce que territorial et parce que national. 

L'idée d'un parti pro-terroriste semble tenir la route sur le papier. Elle ne prend cependant pas en compte un certain nombre de données concrètes :
- la base afghane n'a joué qu'un rôle accessoire dans le 11 septembre : loin d'être un coordonnateur tout-puissant, Ben Laden a surtout labellisé cet attentat - et d'autres ; si les "camps afghans" ont permis une mise en condition idéologique de certains comparses, l'attentat du 11 septembre a d'abord  été préparé en Occident par des éléments occidentalisés, arabes et non afghans ;   
- de toutes les façons, les talibans contrôlent aujourd'hui suffisamment de territoire pour protéger Ben Laden ; est-il vrai, comme le disent certains militaires français, que les Américains à qui ils avaient signalé sa position, ont refusé de l'arrêter ? Comme si  le méchant devait rester vivant jusqu'à la fin du film !   
- il n'y a plus eu d'attentat significatif aux Etats-Unis et dans la plupart des pays d'Europe depuis 2001 ;
- l'efficacité de la coordination policière entre les partenaires occidentaux, singulièrement entre les Etats-Unis et la France, est la cause principale de ce reflux du terrorisme : c'est là un facteur  autrement sérieux, dans la lutte contre le terrorisme, que d'obscurs combats dans les vallées du Panshir ; 
- les talibans se préoccupent peu de Ben Laden : ils ont d'abord le sentiment de se battre pour défendre leur patrie et leur foi ; c'est d'ailleurs leur force ;
- si les talibans revenaient au pouvoir, il y aurait moyen par des frappes ciblées de les dissuader d'apporter un concours aux terroristes, concours qui, de toutes les façons, vu leur position géographique, ne pourrait être que modeste ;
- le vivier des talibans est la tribu des Pachtounes à cheval sur la frontière du  Pakistan : ce pays immense, bien plus peuplé que l'Afghanistan, à la "gouvernance" catastrophique, travaillé par les intégrismes, disposant de l'arme nucléaire et pourtant protégé par les Etats-Unis, représente un risque autrement grave pour la paix que ne le serait un Afghanistan islamiste ;
- le concept de "sécurité globale", dépassant le seul cadre militaire, est à la mode : malgré ses défauts,  le régime taliban avait supprimé la culture du pavot ; sept ans après l'Afghanistan fournit 93 % de l'opium consommé en Occident !

A supposer que malgré ces considérations, on accepte encore la logique "guerre contre les talibans = guerre contre le terrorisme", il faudrait pour que notre engagement soit justifié, qu'on ait l'espoir de gagner cette guerre.
Or aucun stratège raisonnable n'imagine aujourd'hui une telle victoire possible. Comment croire qu'un engagement en définitive assez limité viendra à bout de milices aguerries et bien armées, recrutées dans des tribus aux fortes traditions guerrières, se battant dans un terrain particulièrement difficile qu'elles seules connaissent, et qui, après avoir résisté à la colonisation, ont tenu pendant dix ans la dragée haute aux Russes, voisins directs engagés avec des moyens autrement puissants ? Cette guerre est, de l'avis commun, encore bien plus mal emmanchée que ne l'était celle du Vietnam.
On dira en désespoir de cause que, même s'il ne peut gagner la guerre, l'Occident se doit d'être présent à cet endroit -là pour marquer une attitude offensive dans la guerre générale qui est menée contre l'islamisme. Mais à quel coût et jusqu'à quand ?
De plus cyniques, - il en est dans nos états-majors -, avouent en privé que peu importe la légitimité de cette guerre : elle est un utile terrain de manoeuvre en vraie grandeur, permettant aux armées de l'OTAN de rester aguerries. C'est faire bien peu de cas des victimes civiles afghanes, d'autant plus nombreuses que les bombardements indiscriminés, aussi habituels en ces circonstances que contre-productifs, sont pratiqués à grande échelle.

La défense est d'abord nationale
Mais par-delà les considérations d'opportunité se pose la question de principe de la "stratégie globale".
Qui ne voit que les considérations géostratégiques fumeuses peuvent justifier n'importe quelle expédition lointaine ?
Elles vont en tous les cas à l'encontre de la conception traditionnelle, capétienne si l'on veut (mais aussi bien républicaine) de la défense nationale : dans cette conception, la guerre est tenue pour une chose grave qui ne se justifie que quand se trouve en jeu pour un pays un intérêt à la fois essentiel,  spécifique, et certain. Si la lutte contre le terrorisme est assurément un intérêt essentiel, il s'en faut de beaucoup qu'il soit certain ni spécifique.
Nous avons montré le caractère incertain du lien entre la lutte contre le terrorisme et la guerre civile d'Afghanistan. 
Même si les Etats-Unis furent bien peu solidaires de la France au temps où celle-ci subissait de plein fouet le terrorisme tout aussi islamiste du FIS algérien, on veut bien admettre que par son ampleur, l'attentat du 11 septembre mérite notre solidarité, mais pas au point que l'intérêt de la France soit entièrement fondu dans un intérêt occidental unique.
Un pays n'est pas une entité abstraite perdue dans le champ de la mondialisation : il a une géographie et une histoire particulières qui déterminent ses intérêts propres. Même si ses frontières nationales ne sont pas pour le moment menacées, la France a des intérêts spécifiques, notamment en Afrique, qui ne sauraient être sacrifiés, comme on s'apprête à le faire, à des considérations de "stratégie globale".  Empêcher les milices Jandjaouies d'entrer au Tchad est  aussi important pour nous que fermer la route de Kaboul aux talibans. L'Afghanistan se trouve très clairement en dehors des zones d'intérêt traditionnelles de la France.  

Cette conception de la défense nationale fut celle du général de Gaulle qui, lui, savait combien la guerre est une chose grave : c'est peut être pourquoi il termina deux guerres et n'en commença aucune ; il fut aussi, on l'ignore trop, à partir de 1962, plus avare d'expéditions outre-mer qu'aucun de ses successeurs. 
La vertu qui gouverne cette conception est la prudence, laquelle ne signifie nullement une quelconque   pusillanimité munichoise mais implique au contraire de savoir frapper fort quand il le faut, c'est à dire rarement.
Le faut-il dans le cas de l'Afghanistan ? Les considérations qui précèdent montrent clairement que non.

24 août 2008

 

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Réflexions d'un militaire en août 2008
 

Quand certains Français ont pris connaissance du Livre Blanc sur la Défense, version 2008, dans ce mois d'août propice à la lecture, ils ont dû être aussi stupéfaits que moi. Alors que le Livre Blanc -  vraisemblablement influencé par les idées de F. Fukuyama il y a vingt ans - nous parle d'un monde idyllique, rarement troublé par quelques tsunami et terroristes, nous avons assisté en direct à l'invasion de la Géorgie par la Russie.

Nous oublions trop souvent que la plupart des Russes sont plus proches de Dostoïevski que de Mendeleïev… Surprise, les Russes ont des chars, et ils s'en servent : le Livre Blanc n'estimait-il pas que cet engin est à ranger au musée de Saumur ? En léger différé, ce fut, en Afghanistan, l'accrochage entre les Talibans et un de nos régiments. La première impression d'un militaire professionnel à la retraite, c'est que nos militaires ne disposaient pas :
- de moyens de renseignements adéquats, interprètes parlant le patchtoune, drones, hélicoptères, ...
- de chars : rappelons que les chars furent inventés pour protéger les combattants de la ferraille du champs de bataille. Les véhicules de transport dont ils sont munis sont percés par les mitrailleuses lourdes depuis trente ans.
- d'appui : apparemment, il n'y avait ni artillerie, ni génie.
Faut-il rappeler que les Britanniques se sont cassés les dents en Afghanistan au XIXème siècle (revoir Kipling) et les Soviétiques au XXème ? L'Afghanistan, en admettant que les Occidentaux puissent y éviter la défaite, ne sera pas une promenade militaire. Vaincre militairement une guérilla, cela exige
- des effectifs (un soldat pour vingt civils à pacifier),
- du temps (huit à dix ans ),
- des moyens : le Livre Blanc semble vouloir nous transformer en chair à canons pour l'Alliance Atlantique.  Manifestement, les politiques et l'opinion publique ne sont pas prêts à l'accepter. Il faut d'urgence revoir la question des appuis et de la logistique de notre armée de terre.
Oui, les Russes ont bien joué. Dès l'indépendance du Kosovo, ils avaient annoncé les risques que cet événement pouvait créer au Caucase. Empêtrés en Irak et en Afghanistan, les Occidentaux ne peuvent exercer aucune pression sur les Russes.
Essayons au moins de revoir la réorganisation de notre armée de terre à la lumière des derniers évènements.
 

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Mai 68, un film de série "B"
 

Le cri du coeur de notre ami Yves Meaudre, en prise au quotidien avec la réalité du grand monde, à des années lumière des minauderies réchauffées de quelques "maîtres à penser" du microcosme et des nostalgies pathétiques d'un certain journalisme, ce cri du coeur que je viens de lire à retardement dans mon "exil" du Nordeste brésilien, combien nous le comprenons et combien il est loin de nous scandaliser !

J'avais aussi dix-sept ans en 1968 et, dans notre campagne reculée, nos parents avaient jugé bon de nous tenir à l'écart des évènements. Nous avons passé le mois à découvrir les sites mariaux oubliés sur les chemins de randonnée des montagnes du Forez. Résistance non militante, même combat cependant, au moins dans l'esprit …
Mais, entre nous, avez-vous trouvé que cette commémoration de Mai 68 a eu le retentissement  que l'on nous avait annoncé ? 
Vu de la province et a fortiori de l'étranger, tout a semblé comme si nos héros d'une "H"istoire qu'ils font et refont coûte que coûte, dans le confort de leur admiration mutuelle, au mieux à l'aune de leurs illusions, en avaient été plutôt pour leurs frais.
C'est qu'une révolution - soit dit en passant, pour être nommé ainsi, le phénomène physique requiert d'effectuer 360°, et non pas seulement 180 comme sembleraient le croire la plupart des révolutionnaires qui s'en vont mettre le monde à l'envers. De la sorte, une fois le cycle accompli, il y a de grandes chances pour se retrouver au même point … A la dérive près, si l'on peut s'autoriser cette image aéromaritime, une dérive qui pourrait être une redistribution des privilèges, par exemple ! -   c'est qu'une vraie révolution, donc, on n'en ressort pas avec seulement quelques petits bobos ! On ne la fait pas, non plus, " avec des gens qui bouffent trois fois par jour " comme l'avait résumé, à sa façon, Michel Audiard auquel on voulait faire dire qu'il avait eu peur des dangereux révolutionnaires de 1968.
Dans le fond, ce Mai 68, on le rapprocherait bien de cette confidence qu'un diplomate brésilien me faisait récemment. Il avait joyeusement participé aux troubles des années soixante dans son pays, lesquels avaient fini par amener les militaires au pouvoir pour une vingtaine d'années. Exilé pendant plusieurs décennies, il a été réhabilité, depuis, par le Président Lula. Aujourd'hui, il juge, en substance, les évènements de sa jeunesse : "nous étions tous des acteurs de série B, y compris ceux qui ne voulaient pas vraiment du pouvoir mais qui y sont restés quand ils ont compris le profit matériel qu'ils pourraient en tirer".
Dans le monde libre - où l'on pouvait s'amuser - c'était les années Guevara, de ces soubresauts sans fin d'une sorte de marxisme romantique, orchestré pour masquer les échos grandissant du goulag et relayé par une jeunesse souvent dorée, tenante d'une gauche surtout disposée à partager ce qu'il y avait dans l'assiette des autres. Elle savait pertinemment qu'elle avait tort avec Sartre. Elle est allée dans le sens de la ravine comme toutes les eaux sans destin. Elle voulait, tout vulgairement, jouir de tout ce que proposent les marchands. Elle a même joué avec les espoirs légitimes de ceux qui croyaient sincèrement au "grand soir". Ainsi, elle aura trahi jusque dans son camp.

Mais le parallèle brésilien s'arrête là. En effet, si le président Lula dont les convictions personnelles relèvent plutôt d'un catholicisme proche de la théologie de la libération, s'est débarrassé peu à peu des représentants de l'aile d'inspiration marxiste de son parti (surpris la main dans le sac, pour bien d'entre eux !), en revanche, en France où l'échec ne tue pas, nos héros de série B ont encore voix de rengaine à quelque chapitre essoufflé.
Ils nous ressassent que depuis ce fol mois de Mai, plus rien ne serait comme avant. Mais au bilan, à les entendre, on en revient toujours à cette fameuse libération des "élèves de cinquième". Ah, la belle affaire ! C'est vrai qu'elles paraissaient tellement soumises, les jeunes femmes de la Belle Epoque, accoudées au bastingage en croisière sur le Nil ! Et la littérature de la plupart de nos académiciens à succès de la première partie du XX ème siècle, elle n'était que fiction ? Et "le Chemin des Ecoliers" de l'entre deux guerres ou des années 50, était-il plus triste que le regard vide de bien de nos adolescents d'aujourd'hui, qui ont déjà tout connu ? 
Oui, les dégâts sont là, dans toute leur désolation … Mais Dieu nous garde de nous laisser prendre au jeu d'une quelconque morale, car ce sont eux qui en font ! S'ils se sentent si libérés, en effet, pourquoi ont-ils tant besoin que le Vatican leur donne le coup de goupillon, en abondant dans le sens de leurs revendications chimique et plastique ?
Non, nous ne sommes pas condamnés à la série B !
Dans le grand monde, on rencontre de plus en plus de jeunes Français en voyage (pas en tourisme !). Ils viennent voir, ils restent parfois quelques temps si le pays leur plaît ou s'il se dérobe à leur désir de comprendre. Ils n'ont pas toujours des idées toutes faites. Justement, c'est pour s'en faire des idées que, consciemment ou non, ils ont pris leur sac à dos ! Ils viennent respirer quelques temps loin des sollicitations des marchands et n'ont pas vraiment l'allure de "fashion victims". Ils n'entendent pas grand-chose aux sornettes ringardes de nos révolutionnaires de pacotille. Ils reviendront sûrement au pays un jour. Ils retrouveront ceux qui n'auront pas, non plus, passé leur temps en nuts-coca devant la télé.  Ils ne sont pas nombreux, direz-vous ? C'est le propre du levain, il est toujours bien mince au regard de la masse qu'il lui faut faire bouger. Et ça, c'est chimique ! Imparable.

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En lisant le nouveau Livre Blanc
 

On a entendu et lu bien des choses sur le Livre Blanc : travail trop rapide,  confusion entre choix stratégiques et opération de communication , allure de "patchwork", hétéroclite, ... etc. Mais il faut reconnaître une grande cohérence entre son idéologie, ses concepts politique et militaire, son vocabulaire. Car c'est d'abord un "copié-collé des idées américaines", présentes dans les média américains, auxquelles les auteurs se sont soumis sans en étudier ou imaginer d'autres … Certes, le poids américain dans les domaines politique, stratégique, diplomatique et militaire est encore écrasant, et les Européens ne brillent guère par leurs productions ou leurs publications dans ces domaines. D'emblée, dans son introduction, le Livre Blanc annonce "une stratégie nouvelle de sécurité nationale", car il se place dans un environnement instable, dans une période plus complexe et plus incertaine. Le choix des mots est éloquent : les mots dangers, guerres, conflits sont éludés.  On est dans un environnement, non dans les interactions d'entités souveraines précises et localisées. Le monde où évoluerait la France, c'est celui conçu par les publicistes et stratèges américains, repris par les Présidents américains depuis 1991 : ce monde est un milieu naturel, sauvage, d'où surgissent catastrophes naturelles et dangers multiples. C'est la vision du monde présentée des années durant par Patrice Poivre d'Arvor à TF1 ...


Les Etats-Unis ne se considèrent pas comme responsables des oppositions qu'ils rencontrent, tout comme Israël, qui fabriquent à tour de bras des djihadistes dans le monde entier. Ils nous désignent désormais les ennemis à combattre. Comme les Etats-Unis, nous devrons donc lutter sans fin contre le terrorisme, ce qui légitime l'organisation policière de la société, les expéditions d'Irak et d'Afghanistan aux quelles sont conviés les Alliés, la destruction des Etats du Grand Moyen Orient, etc ... Le statut politique, l'interaction, la négociation sont refusés :
- aux ennemis, considérés comme des délinquants, aux quels sont niés le droit de la guerre, le statut de prisonniers (voir Guantanamo, Abou Graïb, ... etc.) ;
- aux alliés, qui pourraient revendiquer le statut de rival, d'où le torpillage de toute tentative d'Europe de la défense : ils doivent se contenter d'accepter le mandat du ciel américain….
Dès la lettre de mission reçue par monsieur Mallet en juillet 2007, il convenait d'accepter la représentation américaine de la société mondiale.. On a donc mélangé sous le nom de vulnérabilité et de risques l'insécurité dont les média font leurs choux gras :
- l'attentat du 11 septembre 2001 et ceux qui ont touché l'Europe ;
- les guerres exotiques, famines et génocides du Tiers-Monde ;
- les catastrophes météorologiques, raz-de-marée (tsunamis en politiquement correct), tremblements de terre.
De tels risques ne seraient plus à la mesure de la France, et ils ne concerneraient que faiblement les armées, que l'on peut donc réduire. Mais il nous faudrait donc réintégrer l'OTAN et prendre notre part du fardeau américain, comme d'autres le font ou l'ont fait. Nous allons redevenir "la chair à canons" des Etats-Unis, qui conserveront les armes lourdes et les moyens logistiques, tandis que nous fournirons de l'infanterie.

On peut toutefois s'interroger sur le bien-fondé des idées américaines, dont l'échec est patent en Irak, et ailleurs, depuis sept ans. L'insécurité sert la doctrine sécuritaire unilatéraliste, avec des terroristes fabriqués sans fin par les Etats-Unis et Israël, par leurs méthodes prédatrices et par leur refus d'accorder à leurs adversaires les droits de l'homme et les droits de la guerre. Or les Etats-Unis s'affaiblissent, et leurs échecs, militaires, financiers, économiques s'accumulent. Certes, comme l'a constaté le Premier Ministre, nous sommes un Etat en faillite. Faut-il néanmoins abandonner tous nos principes et nos traditions ?

La France qui entretient d'excellentes relations avec la plupart de ses voisins aurait-elle raison d'abandonner les idées de de Gaulle dans son discours à l'Ecole Militaire le 3 novembre 1959 ?  "Il faut  que la défense de la France soit française. Une nation comme la France, s'il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre ; il faut que son effort soit son effort. Sans doute, la défense française pourrait-elle être, le cas échéant, conjuguée avec celle d'autres pays. Mais il serait indispensable qu'elle nous soit propre, que la France se défende par elle-même, pour elle-même et à sa façon".
Le Livre Blanc, version 2008, est aux antipodes de ce concept.

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Depuis la victoire du non au référendum en Irlande le 12 juin dernier, on assiste aux mêmes simagrées que celles que l'on nous sert à chaque fois qu'un peuple a la chance - rare - de s'exprimer sur la "construction" européenne. Cela devient hallucinant, tant le discours et la méthode sont rodés, et tant nos gouvernants, de droite comme de gauche, s'y tiennent avec un aplomb et un cynisme renversants : les Irlandais ont voté contre le traité de Lisbonne ? Qu'à cela ne tienne, on poursuit la procédure de ratification comme si de rien n'était, on évoque un statut particulier pour la nation rebelle, ou l'on envisage même de la faire revoter comme cela s'était déjà fait en 1993 et 2001 lorsqu'elle avait rejeté les traités de Maastricht puis de Nice. On pourrait croire à un gag si le sujet n'était si sérieux. Mais hélas ! depuis vingt ans au moins, les peuples d'Europe ne cessent de signaler le plus clairement du monde qu'ils ne veulent pas de cette Union supranationale, technocratique et anti-démocratique, mais rien n'y fait, on continue dans la même direction, comme s'il n'y avait aucune alternative.


La tare congénitale de cette Europe est qu'elle s'est élaborée sans les peuples, puis contre eux. Que l'Irlande ait été le seul pays de l'Union organisant un référendum pour ratifier le traité de Lisbonne est déjà un scandale qui aurait dû révolter nos belles âmes soi-disant éprises de démocratie. Chacun sait que si un référendum avait été organisé en France (1), en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Autriche, en Suède, au Portugal, en Grèce, en Pologne, en République Tchèque, en Hongrie, en Slovaquie et même en Allemagne, la réponse aurait été la même qu'en Irlande.

Si les peuples, cependant, ne veulent pas de cette Europe, force est de constater qu'ils ne le manifestent pas aux moments cruciaux des élections législatives ou présidentielles : en ces occasions, les enjeux européens sont à peine évoqués et les peuples portent au pouvoir ceux-là mêmes qui les grugent régulièrement depuis des années ! Le thème de l'Europe met en lumière le décalage total entre les Français et une classe politique largement acquise à la supranationalité : ce faisant, celle-ci n'est plus représentative de ses électeurs sur l'un des sujets essentiels qui engagent l'avenir du vieux continent. La propagande soigneusement orchestrée par un système médiatique totalement verrouillé joue à l'évidence un rôle important qui marginalise les partis non conformistes opposés à l'idéologie dominante, confisquant ainsi la démocratie au profit des grands partis politiques qui se partagent la manne financière publique.

Les causes du fossé qui s'est creusé entre peuples et gouvernants sont simples : le fonctionnement de l'Union européenne est totalement opaque, technocratique et anti-démocratique d'une part, et celle-ci, loin d'être une barrière protectrice contre le libéralisme et la mondialisation, est un vecteur actif de cette idéologie d'autre part - la préférence européenne, par exemple, qui était à l'origine du traité de Rome a totalement disparu. Les peuples comprennent peu à peu que l'Union européenne n'est en rien un remède à leurs maux : elle apparaît sans but, comme une fuite en avant, allant toujours plus loin dans l'élargissement - au point de négocier l'adhésion d'un pays non européen, la Turquie - et l'abaissement des souverainetés nationales. Ce n'est pas en additionnant des malades que l'on construit un ensemble plus fort !

On nous trompe sur le diagnostic et sur le but de l'Europe : son problème n'est pas une question de taille ; à entendre nos europhiles, on a l'impression que le but de l'Europe est de copier les États-Unis en formant l'ensemble économique le plus puissant du monde, comme si cela était une fin en soi. Comment ne pas comprendre que c'est faire violence à la nature d'un continent qui est formé des plus vieux États-nations du monde qui ne peuvent s'unir comme l'ont fait la Virginie, le Texas ou l'Oklahoma ? La France, avec sa taille et ses atouts, n'a nul besoin de l'Europe pour jouer son rôle sur la scène mondiale - comme elle a su le faire entre 1963 et 1967 -, mais cela suppose de croire en elle, en sa pérennité en tant que nation indépendante, ce en quoi notre classe politique n'a plus foi et notre président moins encore. La super-puissance n'est nécessaire que pour ceux qui ont une volonté impérialiste, une volonté dominatrice, non pour servir la paix et le bien commun international qui est la vocation profonde de notre patrie, "France éducatrice des peuples", avait lancé Jean-Paul II au Bourget en 1980.

Le problème de l'Europe n'est donc pas la taille ou la puissance, mais fondamentalement de retrouver ses racines, son être spirituel et historique, la juste fierté de ce qu'elle est, de ce qu'elle a été - le reste n'est que secondaire. Or, la construction européenne ne fait qu'éloigner les nations et les peuples de cette identité qu'ils renient et qui, pourtant, seule peut les faire vivre en apportant au monde ce qu'il est en droit d'attendre d'eux.


Quand aura-t-on la lucidité et le courage de voir la réalité et d'abandonner cette Europe mortifère pour une nouvelle Europe, enfin respectueuse des nations et des peuples, digne de son histoire et de sa vocation ?
Paru dans La Nef

(1) Selon un sondage de l'Institut "Opinion Way" réalisé les 29 et 30 mai 2008, 61 % des Français sont opposés au traité de Lisbonne dans lequel ils voient une remise en cause du référendum du 29 mai 2005.

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Depuis deux ans, une série d'ouvrages publiés. chez nous est consacrée à la Russie depuis l'arrivée de Poutine au pouvoir.
Nul ne peut se désintéresser d'un Etat qui couvre le 1/8ème des terres émergées, peuplé de 140 millions d'habitants, répartis en 160 nationalités ou groupes ethniques, parlant 110 langues, possédant d'immenses ressources naturelles, dont la plus importante forêt du monde. Notons immédiatement que 72% de la population est concentrée sur 23% du territoire, et que la Sibérie ne compte que 7 millions d'habitants. De plus, la Russie perd 700 000 habitants par an : les problèmes démographiques sont incontournables, qu'il s'agisse d'économie ou de défense ...

D'emblée, disons qu'on ne peut rien comprendre à la situation actuelle sans revenir sur les traumatismes subis par les Russes depuis 1991 :
- ils appartenaient à une super-puissance qui s'effondra en quelques mois ;
- Boris Eltsine, voulant occidentaliser la Russie, l'a soumise à une thérapie de choc aux résultats décevants ;
- coup de force des 3 et 4 octobre 1993 ;
- victoire communiste aux élections de 1996 ;
- réélection difficile de Boris Eltsine en 1996 ;
- krach financier et économique de 1998 ;
- conflit tchétchène.
 A l'arrivée au pouvoir de Poutine, les Russes étaient aussi honteux et humiliés que les Napolitains en 2008 …

Peut-on se comprendre ?
Le malentendu entre Occidentaux et Russes, Natalia Narotchniskaïa l'exprime crûment dans un ouvrage récent, comme le dépit des Russes devant le dédain manifesté selon elle par les Occidentaux envers les Orthodoxes et les Russes. Elle remonte à la IVème croisade, à Custine, à Karl Marx, auteur de la formule : "La Russie, prison des peuples", aux propos racistes de Friedrich Engels. Pour elle, jamais la Russie, celle de la victoire contre les Turcs en 1878, celle de la guerre de Crimée, ou l'URSS, n'a jamais été reconnue comme faisant partie du concert européen. Elle fut utilisée en 1848 pour mater "le printemps des peuples", en 1914 comme "rouleau compresseur" contre l'Allemagne, comme chair à canon à Stalingrad. Mais à chaque fois nous l'aurions repoussée le plus à l'est possible : elle oublie Yalta au passage … Nous ne saurions pas gré aux Russes d'avoir renversé seuls et sans violence le régime soviétique, et nous ne cesserions de leur prodiguer des conseils pleins d'arrière-pensées. Elle nous accuse de vouloir piller les richesses russes, en prenant pour exemple Mikhaïl Khodorkovski, prêt à vendre 25% des actions de Youkos à Exxon-Mobil. Elle explique que le peuple russe a serré les rangs autour de Poutine qui lui a rendu sa dignité, restauré son prestige et suscité la crainte chez les ennemis de la Russie. Et elle conclue en nous demandant que l'on cesse de craindre la Russie qui, au rythme actuel de sa démographie, comptera 120 millions d'habitants en 2040, quand l'Inde et la Chine pèseront chacune 1,5 milliard d'habitants.

Rappel historique
C'est au XVIIème siècle que la Russie s'ouvre pour la première fois, et avec difficulté, aux influences occidentales : elle sort alors de l'occupation mongole, du temps des troubles (1598-1613), elle vient d'échapper à la conquête polonaise. En fait, les réticences face à l'occidentalisation resteront une constante de la politique russe, même après Pierre le Grand en 1700. Klioutchevski note : "A quoi l'Histoire destine la Russie, est-elle vouée à devenir la lumière de l'Orient, ou bien à ne rester que dans l'ombre de l'Occident ? ".
La Russie conserve, depuis le XVIIIème siècle, le syndrome de la puissance pauvre, parvenue à des résultats certains dans les domaines industriel et militaire, sans pour autant se rapprocher de la civilisation européenne ou occidentale et de son développement économique. Dès 1620, dans sa Chronique, le diacre Ivan Timophéev écrivit : "Les Russes se tournent le dos, regardant les uns vers l'Orient, les autres vers l'Occident". La Russie hésite toujours entre l'attrait pour l'Occident, le courant eurasiatique, qui voit son avenir en Asie, et les slavophiles, tentés par le retour à la Moscovie des origines, ce que Nicolas Ier a défini par le triptyque "orthodoxie, autocratie, identité nationale". Quand Soljenitsine prône une fusion entre Russie, Biélorussie et Ukraine, c'est bien le projet slavophile qu'il reprend. 
A partir de 1994, Boris Eltsine a voulu calquer en Russie le modèle occidental libéral. Les pommes de discorde se sont multipliées : Tchétchénie, Iran, Irak, Serbie, Kosovo. Dès 1996, le ministre Primakov ressortit la carte chinoise et fit entrer la Russie dans le groupe de Shanghai, devenu l'OCS, l'Organisation de Coopération de Shanghai, avec la Chine, le Kazakhstan, la Kirghizie et le Tadjikistan. Avec Vladimir Poutine, nous assistons à la victoire de la "realpolitik" et de l'intérêt national.

Le poids de la religion
Historiquement, les Tsars et l'église orthodoxe ont pratiqué une symphonie des rapports de l'Etat et de l'Eglise. Nikolaï Berdiaev écrivit : "Le christianisme fut adapté à l'autorité de César".
Sous le régime soviétique, la foi était l'expression de l'opposition au monopole idéologique du parti communiste.
Ce n'est que le 29 avril 1988 que Gorbatchev, rencontrant le patriarche Pimen, reconnaissait la liberté de conscience et la liberté religieuse. Il y eut bien entendu des remous, et le père Alessandro Men, un prédicateur très populaire, fut assassiné presque en même temps que le père Popiéluszko en Pologne.
Après la disparition de Pimen, le dernier patriarche soviétique, le métropolite de Saint Petersbourg fut élu sous le nom d'Alexis II.
D'emblée, il voulut une indépendance pleine et entière de l'Eglise à l'égard des autorités laïques et il refusa le statut d'Eglise d'Etat. Il rappela que, dans le passé, l'Eglise s'était retrouvée "veuve politique" à chaque changement de régime. En reconnaissance de l'aide apportée par les croyants d'autres pays pendant la dictature soviétique, Alexis II soutient l'oecuménisme. Il s'éleva contre ceux qui voient dans l'orthodoxie une idéologie nationale et contre la formule "L'Eglise sert la Russie", mais il est de plus en plus seul. En 1994, le synode des évêques russes s'est certes prononcé contre la participation du clergé à la lutte politique. Mais ses détracteurs, de plus en plus nombreux, sont des nostalgiques de la période durant laquelle l'URSS fut le plus grand empire du monde. Autour de Ioann Snytchev, ancien métropolite de Saint Petersbourg, et de Kirill, métropolite de Smolensk et de Kaliningrad, ils voient dans la liberté et les droits de l'homme "la cause première de tous les maux de l'Histoire". Pour eux, "le pouvoir profane et le pouvoir sacerdotal se désignent mutuellement comme le corps et l'âme et sont nécessaires pour l'organisation de l'Etat exactement comme l'âme et le corps le sont pour les êtres vivants".  
Si Alexis II a tenté sans relâche de promouvoir la négociation en Tchétchénie, les évêques se sont alignés sur le gouvernement, comme autrefois. En février 1995, ils ont proclamé "le caractère sacré du service militaire". Le synode a créé un  "département pour la coopération avec les forces armées et de maintien de l'ordre". Ce département édite une revue, Pobeda (Victoire). Trois citations :
- La séparation de l'Eglise et de l'Etat est sans fondement juridique ;
- Les missionnaires venus de l'étranger font de l'espionnage ;
- La prise de Paris, il y a 190 ans marquait l'apothéose, l'exploit spirituel et moral des soldats russes. Maintenant les héritiers de la vieille Europe occidentale, ceux-là mêmes qui ont vendu le Christ, créent un nouveau droit international du troisième millénaire. Que devons-nous faire ? Il n'est pas exclu que nous devions de nouveau prendre Paris et sauver ainsi la civilisation des conséquences de la mondialisation".

En janvier 2008, un gros volume de 850 pages est paru en librairie à Moscou et à Saint Petersbourg. Le métropolite Kirill a rencontré les auteurs et il a annoncé que "ce document présentait un  apport important à l'autodétermination conceptuelle et politique de la Russie". Quelques citations :
- L'objectif proposé est d'aboutir à des réseaux de nature impériale, destinés à remplacer le monde soviétique aujourd'hui disparu dans la ligne des meilleures traditions de la Sainte Russie, du vieil empire russe et des conquêtes soviétiques, c'est à dire sur la base d'une "nation super-nationale russe" ;
- Les quatre valeurs profondément russes sont l'orthodoxie, la monarchie, l'empire et le messianisme. La fidélité à l'orthodoxie chrétienne est synonyme de fidélité à la nation. L'Etat doit entrer dans l'océan spirituel de l'orthodoxie ; 
- Nous avons besoin de répression à une vaste échelle. Seule la répression est susceptible de reconstruire le système organique des statuts sociaux … Quand nous parlons de répression, nous ne pensons pas nécessairement aux méthodes utilisées par Staline ou Ivan le Terrible ;
- Le principe de la priorité donnée aux droits de l'homme comme élément essentiel des normes de la société occidentale doit être rejeté ;
A plusieurs reprises, les auteurs font appel "à l'expérience des deux derniers empereurs russes et de Staline".

En conclusion du livre, l'application de cette doctrine ouvre les perspectives suivantes : "En un demi-siècle, la Russie deviendra une superpuissance … L'Europe sombrera dans une profonde décadence, et les Etats-Unis pourront perdre leur unité … Nous gouvernerons la planète avec les Chinois, les Indiens et les Musulmans. Et si la Chine se disloque … "

J'ai tenu à citer ces textes qui reflètent les idées d'une partie non négligeable de l'actuelle élite (nomenclatura) ecclésiastique, militaire et politique. En dépit de l'oubli des problèmes démographiques, il est difficile de savoir s'il s'agit uniquement de la nostalgie du bon vieux temps (starina) ou d'une version modernisée du "Que faut-il faire" de Lénine …
En tous cas, l'idée, reprise depuis 1910 et dans le livre blanc sur la défense de 2008, que la guerre est impossible en Europe, mériterait quelques "bémols". Peut-on exclure que la Russie veuille, dans quelques années, si les circonstances s'y prêtent, récupérer la partie orientale de l'Ukraine ou tout ou partie des pays baltes ?

L'économie
Sous la présidence d'Eltsine, il y eut une privatisation sauvage des biens légués par l'URSS : en 1994, 10% des Russes concentraient 65% des revenus du pays, tandis que les 10% les plus pauvres ne recueillaient que 2,5% de la richesse du nationale. L'espérance de vie diminue, l'alcoolisme fait des ravages et la démographie est la pire d'Europe.
Paradoxalement, la crise financière de 1998 fut le début de la renaissance de la Russie. L'arrivée au poste de 1er ministre d'Evguenny Primakov le 1° septembre marqua la fin du libéralisme à tout va. Grâce à une dévaluation bien conduite, l'économie redémarra au dernier trimestre de 1998. En 1999, la croissance fut de 5% : depuis, la croissance est régulière même si la Russie n'a pas encore récupéré le niveau industriel de l'URSS de 1990 ; son PIB est déjà supérieur à celui de l'URSS de 1990.
Dès sa prise de pouvoir, Vladimir Poutine a voulu rétablir l'économie russe, en récupérant les revenus des hydrocarbures et en recourrant au capitalisme d'Etat. Lors du 10ème anniversaire de Gazprom, Poutine déclara : "Gazprom est un instrument contribuant  à rétablir l'influence économique et politique de la Russie  dans le monde". L'objectif de Poutine et de Medvedev est d'amener la Russie en 2020 parmi les cinq économies les plus développées du monde. En 2007, ses exportations ont crû de 20% et ses importations de 50%, car presque tout est importé. En 2008, la Russie a encaissé 650 millions d'euros par jour grâce à ses exportations d'hydrocarbures et elle dispose de la 3° réserve d'or et de devises de la planète.

En 2007, face à la carence des investisseurs privés, qui ne pensent qu'au court terme, Poutine a créé 9 sociétés détenues à 100% par l'Etat. Leur statut leur permet de mener des projets avec des investisseurs privés, de lever des fonds en bourse, d'acheter et de vendre des actifs. Elles reçoivent des actifs et des fonds de l'Etat : 33 milliards de dollars ont été prévus.
Leurs champs d'action :
- Rosatom : activités nucléaires civiles et militaires ;
- Rostechnologies : armement et technologie de pointe ;
- Olympstroi : aménagement du site de Sotchi pour les jeux olympiques de 2014 ;
- Posnanotech : les nano-technologies ;
- Fondation pour les services communaux : amélioration de l'habitat ;
- Banque pour le développement : financement de projets en Russie et à l'étranger ;
- OSK : regroupement des chantiers navals civils et militaires ;
- OAK : regroupement des entreprises de l'aéronautique civile et militaire ;
- Agence pour l'assurance des dépôts bancaires : éviter les catastrophes de 1997/1998.

Les banques russes ont évité les prises de risques des banques occidentales et elles n'ont donc pas subi les contrecoup des "subprimes". En fait, les banques russes ont moins de pouvoir et de ressources que les grandes entreprises comme Gazprom, Rosneft ou Rosoboron Export.
Grâce à sa saine gestion, la Russie dispose de fonds souverains et elle peut mener des actions au plan international. Des coopérations avec des entreprises étrangères sont possibles, comme le montre l'exemple de Gazprom et de Total pour l'exploitation du champs pétrolifère de Shtojkman, ou celui de Renault et d'Avtovaz.
Déjà, des firmes russes contrôlent 60 % de l'économie ukrainienne. Elles s'implantent aux pays baltes, en Biélorussie, en Asie centrale, au Caucase. Les producteurs d'aluminium RusAl & Sual sont des majors au plan mondial.

Le régime actuel et sa politique
La constitution adoptée en 1993, largement inspirée de la constitution française, donne des pouvoirs très importants au président, et elle laisse à la Douma un rôle décoratif.
Depuis l'effondrement de l'URSS, la Russie avait pris acte de décisions qui ne pouvaient que l'inquiéter :
- élargissement de l'OTAN à l'ensemble des pays de l'Est et aux pays baltes, morceaux de l'ex-URSS ;
- changement apporté par cet élargissement au traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE) ;
- abandon par les Etats-Unis du traité ABM.
Pendant ce temps, Poutine  évacuait ses bases à Cuba et au Vietnam, et il acceptait, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, l'installation de bases américaines en Asie centrale. De plus, il accordait un droit de transit dans l'espace aérien russe et un droit d'escale aux avions de l'OTAN.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que ces gages de bonne volonté ne furent pas payés de retour. Le discours de Dick Cheney à Vinius le 4 mai 2006 fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Poutine haussa le ton dès l'annonce de l'installation de radars et de missiles en Pologne et République Tchèque, puis lors de l'indépendance du Kosovo. De même, il aligna les prix du gaz et du pétrole exporté chez les anciens satellites sur les cours internationaux.
La Russie veut désormais être respectée et redevenir une grande puissance.

Dès le 14 février 2008, Poutine déclara : "Les décisions qui sont de la responsabilité d'un seul relèvent du Président, mais le sommet du pouvoir exécutif, c'est le gouvernement". Cela dit, l'élite actuelle qui dirige la Russie émane en grande partie de l'armée, de la police et des services secrets. Quand Poutine a décidé de ne pas se représenter pour un 3° mandat, on pouvait craindre une lutte à mort entre ces trois clans. C'est pour cela que Poutine lui-même a choisi un successeur neutre par rapport aux trois corps, pour maintenir un équilibre entre eux. Poutine a pris soin de déclarer : "Chercher à voir en quoi la politique du nouveau président se distinguera de celle de l'ancien sera peine perdue". Poutine a éliminé les tendances centrifuges, qu'il s'agisse de l'économie avec l'affaire Khodorkovski, ou de la politique. L'Etat contrôle désormais les principaux médias et il a joué sur l'ambition des élites héritées de l'URSS : après avoir fait allégeance, 80 % des chefs de régions ont gardé leur statut, comme la plupart des oligarques, à l'exception de Khodorkovski, Goussinski Bezerovski. Le pays est remis en ordre, Medvedev maintiendra le cap avec un style différent, mais toujours pour rendre à la Russie son statut de grande puissance.
La loi électorale ne permet la représentation des partis que s'ils obtiennent au moins 7 % des voix. L'objectif de Poutine et Medvedev est de parvenir au bipartisme. Deux partis ont été créé par le Kremlin pour contrôler l'espace politique : "Russie unie", plutôt libéral et "Russie juste", de tendance social-démocrate.
En 2005, Poutine a fixé 4 priorités : santé, éducation, logement, industrie agroalimentaire.
En 2008, Dimitri Medvedev a étendu ces priorités : renforcement des institutions, développement d'une économie fondée sur l'innovation, renforcement de l'investissement et des infrastructures.
Remarquons en passant que le découpage administratif coïncide avec celui des régions militaires.
L'idéologue du Kremlin , Vladislav Sourkov, présente la Russie comme une "démocratie souveraine", ce qui implique que l'autoritarisme de Poutine et les imperfections que nous relevons sont adaptés à la société russe, qui veut retrouver son statut de puissance d'autrefois. Et qu'il existe d'autre modèles que la démocratie occidentale. 
Le plus important succès de la Russie, c'est l'établissement de relations cordiales avec la Chine, l'Inde, et avec son hinterland d'Asie centrale.

La politique russe envers l'Europe consiste à affaiblir l'Union Européenne et à empêcher l'élaboration d'une politique européenne commune. A travers 27 contentieux - Pays baltes, viande polonaise, tensions sur le pétrole et le gaz, affaire Litvinenko , le Kosovo … etc. - Moscou tient à maintenir les Européens divisés.
Sans que cela soit écrit, la Russie se veut la protectrice des orthodoxes et des Slaves. Elle est donc très intéressée par les problèmes de l'ex-Yougoslavie, de l'Arménie, de la Grèce, du Caucase, de la Moldavie, de Chypre et de ses immigrés en Israël.
Pour la Russie, l'installation de bases et de troupes occidentales à sa périphérie est une menace et une  préoccupation permanente. En dépit de la présence d'un ambassadeur russe à l'OTAN, la Russie croit que le bouclier anti-missiles déployé en Pologne et en république tchèque est d'abord dirigé contre elle. En représailles, elle a suspendu l'application du traité relatif aux forces conventionnelles en Europe (TFCE)

Démographie
La Russie connaît un effondrement démographique depuis 20 ans, dont la déliquescence du système de santé est largement responsable : le nombre de naissances a été divisé par deux, et le nombre de décès a augmenté de 50%, ce qui est unique dans le monde développé. Le taux de fécondité russe, 1,3 ou 1,4 enfant par femme est comparable à ceux de plusieurs pays européens, Grèce, Italie, Espagne. Mais les ambitions russes sont incompatibles avec la diminution de sa population et le fait qu'elle se concentre à l'ouest de l'Oural. Notons le dynamisme démographique des républiques ou territoires musulmans : la Tchétchénie, qui a récupéré le nombre d'habitants d'avant 2000,  et l'accroissement naturel  des petites républiques du Caucase, Daghestan et Ingouchie, Ossétie du Nord, Kabardino-Balkarie. Les causes de cette situation sont connues : retard de la procréation, avec un ou deux enfants par ménage. Beaucoup de naissances ont lieu hors mariage. Par ailleurs, la crise du système de santé publique s'est aggravée depuis les années 1990. D'abord, la mortalité infantile est le double de celui de la France. La prévention a disparu et les comportements à risque, notamment l'alcool et SIDA ont abouti à la chute de l'espérance de vie des hommes à 58 ans et des femmes à 72 ans.
Ce n'est que depuis le 10 mai 2006, dans un message du Président à l'assemblée fédérale, que les problèmes démographiques ont été pris en compte. Un congé parental d'une durée de 18 mois est accordé, avec 40% du salaire. Une allocation de 1 500 roubles est attribuée pour le premier enfant, 3 000 pour le second et les suivants. Une prime de maternité de 8 000 roubles, le remboursement des frais médicaux de la grossesse, des aides pour l'éducation des enfants sont aussi prévus : un capital maternel de 250 000 roubles est attribué à la naissance du deuxième enfant, mais il ne peut être perçu en liquide et doit être réservé aux études des enfants ou à l'amélioration du logement ou à l'épargne-retraite.
Ces chiffres ne doivent pas faire illusion : en 2007, le revenu moyen monétaire était de
125 000 roubles ; le minimum vital était de 1800 roubles et l'euro valait environ 35 roubles.
En fait, le problème démographique russe n'est pas simple. Outre la faible fécondité féminine, la mortalité, les migrations non-maîtrisées et la mauvaise répartition de la population sur le territoire national rendent encore plus délicates toutes les solutions possibles. En dépit des efforts de Poutine, si la situation démographique ne se redresse pas rapidement, on peut craindre que la Russie ne sorte de l'Histoire, comme le reste de l'Europe …

Pourquoi Poutine ?
A partir de 1917, la Russie et l'URSS furent dirigées par des autocrates âgés, portés sur la boisson,  valétudinaires, s'accrochant au pouvoir jusqu'à leur mort. Le clan de Brejnev, particulièrement corrompu, s'opposait au clan du KGB, dirigé par Iouri Andropov, inquiet de voir l'URSS perdre pied dans la course technologique menée par les Etats-Unis, et désireux de mettre en place des équipes de dirigeants modernes, moralement sains, capables de faire évoluer l'URSS. Poutine est clairement l'héritier d'Andropov et de ceux qui voulurent la "perestroïka". Le succès de Poutine s'explique d'abord par son image de dirigeant jeune, sportif, parlant un russe impeccable. Il a rendu sa dignité au pays, il a conduit un redressement spectaculaire. Il a évité l'éclatement du pays et consolidé le pouvoir central, il a restauré le pouvoir d'achat. Et ce dirigeant, après deux mandats successifs, a su se retirer au profit d'un homme plus jeune que lui. Oui, il est issu du KGB, dont Madame Carrère d'Encausse rappelait qu'il fut l'ENA de l'URSS … Cela dit, le KGB, devenu FSB, n'est plus hégémonique en Russie : Medvedev est un juriste qui n'a jamais servi dans les services secrets.
Manifestement Poutine a voulu restaurer le pouvoir régulateur de l'Etat. Il a refusé la décomposition de la Russie et il a pris des mesures brutales en Tchétchénie. Il a rejeté la corruption et la soumission aux pouvoirs étrangers acceptés par les oligarques. Il a remis sur pied la sécurité sociale, le paiement des pensions et des impôts, le chauffage en hiver à des prix abordables par tous, il a relancé l'industrie et il redonné du prestige international à la Russie. Oui, il a institué une tyrannie au sens grec du terme, c'est à dire un pouvoir absolu soutenu par une majorité du peuple russe et dirigée contre l'oligarchie héritière d'Eltsine : cela ne mérite-t-il pas notre compréhension ?
Les Russes ne comprennent pas la défiance que nous manifestons à leur égard et la complaisance que nous montrons envers la Chine, dont le système totalitaire est intact.
Les Russes voudraient que nous ayons  autant de compréhension envers eux qu'envers les Chinois. Est-ce possible ?


Bibliographie
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- Arnaud Kalika, L'empire aliéné. le système de pouvoir russe (Ed. CNRS, 2008)
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- Anatoly Krassikov, La religion en Russie, facteur de paix ou de guerre ? (Géopolitique, mars 2008),   
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     Le centre fédéral et le pouvoir régional, influence sur la politique sociale de la Russie contemporaine, (Moscou, 2007, Institut de sociologie, Académie des sciences de Russie), 107 p.
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