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Les élections allemandes viennent de donner à la droite une majorité substantielle et de souligner le recul des gauches. Le SPD et l'extrême gauche (die Linke) perdent globalement 8 %, passant de 43 % à 35 %. Cette simple donnée montre que l'électeur SPD, déçu par son parti, n'est guère allé voter pour l'extrême gauche : il s'est abstenu, tout comme une partie des catholiques votant chrétien-démocrate s'est refusée à voter pour une protestante divorcée. C'est ce que souligne l'effondrement de la CSU bavaroise.
Le vrai vainqueur de ces élections est le parti libéral, le FDP. Son programme est nettement néo-libéral sur le plan économique : grosso modo, il récuse les fondements de l'économie sociale de marché à laquelle la CDU demeure profondément attachée. C'est d'ailleurs sur cette base qu'avait été bâtie la Grande Coalition. En freinant au maximum toute intervention de l'État dans la vie industrielle, le FDP risque de contribuer à renforcer l'écart économique qui plombe le couple franco-allemand. Rappelons que le FDP avait été sinon hostile du moins très réticent devant le Traité de l'Élysée. Mais ayons le courage de nous souvenir que les difficultés que connaît le couple sont liées à des questions de politique industrielle : les grandes entreprises françaises pèsent infiniment moins que les entreprises allemandes. Siemens est un géant face à Alsthom, de même Hoechst face à Aventis, et l'on sait le poids d'Allianz dans le réseau des assureurs français.
Économiquement, nous ne faisons pas le poids face à la RFA et cela s'explique par le goût du petit dans la société et la pensée françaises, caractère que l'on retrouve dans la taille des grandes entreprises industrielles comme des exploitations agricoles. Et quand l'on tente de s'élargir (cf. EDF ou France Télécom), syndicats et politiques se mettent à hurler. En rejetant systématiquement toute restructuration industrielle ou commerciale, les syndicalistes français ont contribué à la désindustrialisation dramatique de notre pays. Il est vrai que le désintérêt pour les problèmes sociaux, tant du patronat que d'une classe politique intéressée exclusivement par l'anticléricalisme, a conduit à la charte d'Amiens et à une idéologisation de la lutte des classes. Au contraire la politique sociale de Bismarck, de 1881 à 1890, a favorisé l'éclosion dans le syndicalisme allemand de l'idée de cogestion, thème qui apparaît dès 1917 et se conclut avec les lois sur la participation de 1975.

Dans l'esprit du Général de Gaulle, le traité de l'Élysée devait favoriser la naissance d'une Europe forte, à même de rivaliser avec les États-Unis et l'Union soviétique. Cette Europe est toujours dans les limbes et, de 1963 à aujourd'hui, le couple franco-allemand fondé sur des données stratégiques n'a guère été autre chose qu'un instrument politique plus ou moins efficace. Ces derniers mois, tenant compte des conflits industriels franco-allemands autour de Siemens-Alsthom, Hoechst-Aventis ou Airbus, on a cherché à modifier le caractère politique du couple, et à en faire un moteur économique favorisé par l'idéologie social-démocrate commune à la Grande Coalition et à l'UMP. Avec le départ du SPD et l'arrivée des libéraux au pouvoir, cette stratégie politique franco-allemande risque d'être difficile et ne facilitera guère la construction européenne.
Cette construction européenne connaît bien des ratés. Sans doute le scrutin irlandais a-t-il été un gros succès pour les europhiles, mais il n'a pas tout réglé. La résistance passive du Président tchèque Vaclav Klaus semble être un frein à double-détente. Il rejette autoritairement un texte adopté par son Parlement et approuvé par sa cour constitutionnelle, favorisant ainsi la tâche des conservateurs britanniques. Mais au fond, si le peuple anglais dit non à l'Europe, pourquoi le retenir ? L'Europe sans le Royaume-Uni serait moins atlantiste et se porterait mieux sous la conduite d'un couple franco-allemand

En attendant, soyons conscients que pour l'Allemagne et plus encore pour le peuple allemand, l'Europe à 27 est un boulet. Un triangle Berlin-Prague-Varsovie serait plus intéressant et valoriserait le poids de la RFA. Celle-ci d'ores et déjà domine largement le commerce de cette Europe orientale de Stockholm à Bucarest et Sofia, en passant par les États baltes, la Hongrie et les États catholiques de l'ex Yougoslavie.

En réalité l'idée d'Europe se meurt de trois choses : elle n'est plus occidentale - Chypre-Grèce-Bulgarie-Roumanie éloignent l'Europe des valeurs de l'Occident -, elle se bat pour des institutions et des réglementations souvent obsolètes et parfois même inutiles. Elle n'a pas de politique visible ni sur le plan économique ni au niveau international, car M. Solana ne fait que jouer les utilités. Cette Europe que l'on souhaite ne tient pas sa place face à la mondialisation, car pas plus que de politique extérieure commune, elle n'a de politique économique commune. Il est vrai que l'Europe à 27 est beaucoup trop diverse. L'actuelle crise du lait illustre parfaitement ce propos : comment se fait-il qu'avec 15 millions de bovins, la France produise chaque année 15 % de lait de moins qu'une RFA qui n'élève pas 12 millions de bovins ?
Très souvent, on oppose Europe fédérale et Europe des États, en se fondant sur la pensée gaullienne. Il faudrait tout de même se souvenir que pour le Général, l'Europe devait être une puissance à même de rivaliser avec l'URSS et les États-Unis, ce qui impliquait des pouvoirs diplomatiques et militaires supra-nationaux.

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La Nef n°209, novembre 2009

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A entendre les éloges funèbres, Claude Lévi-Strauss, aujourd'hui unanimement encensé, aurait été le plus politiquement correct des philosophes : antiraciste avant l'heure, anticolonialiste, promoteur des civilisations "premières", quelle meilleure référence ?
Il est certes incontestable qu'il défendit l'idée, fondamentale dans son oeuvre, que les cultures dites primitives sont aussi complexes que les cultures modernes.

A cette figure d'hagiographie, les fines bouches objectent cependant tel ou tel propos de jeunesse sur l'inégalité des races ou paraissant hostile à l'islam. Mais avant 1945 - cela est complètement oublié aujourd'hui - , dans presque toutes les familles politiques et pas seulement les pro-nazis, il était naturel de parler de race et de s'interroger sur leur éventuelle inégalité. C'est à partir de la catastrophe hitlérienne que les mentalités changèrent et encore très progressivement. Lévi-Strauss était d'ailleurs resté plutôt discret sur ces questions.
Ce n'est en tous les cas pas pour cela mais pour une toute autre raison qu'il fut considéré dans les années soixante comme un fieffé réactionnaire.
Connu seulement des spécialistes, Claude Lévi-Strauss a passé la rampe de la célébrité, au moins dans le grand public cultivé, quand fut lancée, vers 1966, la mode du "structuralisme". Il s'agissait au départ d'une expression journalistique, comme plus tard les "nouveaux philosophes" regroupant de manière approximative des penseurs qui ne se connaissaient pratiquement pas et dont les préoccupations étaient en réalité fort différentes.
Lévi-Strauss avait tiré de la linguistique de Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1916) l'idée que les phénomènes humains sont organisés comme des systèmes (structures), de telle manière que si on bouge tel élément - d'une langue pour Saussure, d'un système de parenté ou de représentations mythologiques pour Lévi-Strauss (Les structures élémentaires de la parenté, 1949) -, c'est tout le système qui est affecté et pas seulement la pièce que l'on a bougée. Cela parce que les différents aspects de telle ou telle réalité humaine sont reliés par des logiques invisibles qui expliquent ce genre d'effets, dits "effets de structure" : un peu comme quand on modifie l'un des quatre angles d'un parallélépipède, les trois autres en sont automatiquement affectés.

A Saussure et Lévi-Strauss furent rattachés le psychanalyste Jacques Lacan, qui lui aussi travaillait depuis longtemps mais n'était pas encore très connu, lequel allait répétant que "l'inconscient est structuré comme un langage", et Michel Foucault qui montra dans Les mots et les choses (1966) comment des éléments apparemment étrangers d'une même période de la culture (son analyse du XVIIe siècle français fut exemplaire) étaient reliés par des analogies secrètes qu'on pouvait aussi qualifier de structures. Théorisant le structuralisme, Foucault dit également que l'étude de l'homme passe désormais par différentes sciences humaines dont chacune construit son objet à sa manière, produisant un éclatement de la notion d' "homme", désormais dépourvue de sens.
Il n'y eut pas d'économiste structuraliste mais l'économie de marché fonctionne de manière si évidente selon une logique structurale que personne ne ressentit alors le besoin de le relever.

Tout cela était-il de nature à provoquer la controverse, voire la haine ? Oui, parce que les marxistes - dont on a oublié l'hégémonie idéologique au cours des années soixante, mai 68 compris, supérieure peut-être à ce qu'elle avait été au sortir de la guerre, virent dans le lancement du structuralisme un nouvel artifice inventé par la bourgeoisie pour contrer le marxisme. Pourquoi ?
Parce que le marxisme-léninisme standard reposait sur l'idée d'une infinie plasticité de la nature humaine : sinon comment prétendre sculpter l'homme nouveau du communisme ? Ce dogme avait conduit Staline à soutenir, contre toute raison, les biologistes anti-mendéliens et anti-darwiniens Mitchourine et Lyssenko. Lié à cette plasticité, le primat de l'histoire sur la structure : c'est dans un processus historique concret que l'homme se produit lui-même sans être entravé par des structures prédéterminées. Or, personne n'avait osé le dire explicitement, tant cela eut paru une grossièreté (seul, un peu plus tard, Edgar Morin s'y risqua dans Le paradigme perdu, 1973) : le structuralisme ressuscitait l'idée de quelque chose comme une nature humaine. Pour Lévi-Strauss, il n'y avait certes pas un seul système de parenté, de type monogamique occidental (c'est en cela qu'il était "tiers mondiste") mais tous les systèmes de parenté n'étaient pas pour autant possibles. L'humanité a dressé de manière inconsciente une sorte de tableau de Mendeleieff des systèmes de parenté et elle est condamnée à naviguer de l'un à l'autre, sans échappatoire. Même chose pour Lacan : la castration du désir oedipien primitif est une constante de l'homme, un destin originel auquel nul n'échappe. Le pessimisme de Lacan - prolongement de celui de Freud -, était exprimé en termes suffisamment cryptés pour qu'un public soixante-huitard avide de nouveautés mais ne comprenant pas bien ce qu'il disait lui fasse une ovation. Seul Gilles Deleuze (L'Anti-oedipe, 1972) saisit combien cette pensée pouvait être "réactionnaire" car désespérante pour toute idée de progrès. Les linguistes découvrent eux aussi des règles permanentes qui régissent l'évolution des langues. La pensée de Foucault est en revanche moins nette sur ce sujet : on n'a jamais su le statut épistémologique des concordances qu'il mettait au jour à telle ou telle époque.
Tandis que les intellectuels communistes officiels se déchaînaient contre la vague structuraliste, il y eut de tentatives de synthèse entre le marxisme et le structuralisme. Un anthropologue aujourd'hui oublié, disciple de Lévi-Strauss et soigné par Lacan, Lucien Sebag, s'y essaya dans un brillant essai justement appelé Marxisme et structuralisme (1964). Peut-être conscient d'une impasse, il se suicida l'année suivante.

Mais l'homme qui se trouva, bien malgré lui, au carrefour des deux courants de pensée fut Louis Althusser. Il était à la vérité plus marxiste que structuraliste et surtout influencé par Bachelard, mais en considérant qu'une configuration économique et sociale donnée était une réalité globale dont toutes les parties étaient solidaires, il a paru faire une lecture structuraliste du marxisme. Cela lui valut une solide méfiance du parti communiste. Il fut en revanche le maître à penser des premiers maoïstes mais pour une toute une autre raison : Althusser considérait que le mode de pensée idéologique (par opposition au mode de pensée scientifique) ne s'arrêtait pas avec la révolution mais que dans une première phase, le pouvoir "prolétarien" avait besoin d'une idéologie pour se consolider, une théorie qui justifiait à bon compte tous les délires, tant staliniens que maoïstes, à un moment où le parti communiste dénonçait au contraire le "culte de la personnalité".
Claude Lévi-Strauss, dont le nom fut utilisé bien malgré lui dans ces querelles germanopratines, se tint largement sur la réserve. D'abord parce qu'il était souvent sur le terrain, ensuite parce que son tempérament distant et le souci de la rigueur scientifique le tenaient naturellement éloigné des tumultes de l'agora.

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Ce véritable génie de l'Histoire nous émerveillait par sa passion, par sa force de travail, par sa capacité de recherches, par son talent oratoire, comme par son humanité. Il était ainsi pour nous, selon le titre d'un de ses livres, La mémoire de l'éternité.
Avec Alfred Sauvy (1), il n'avait eu de cesse de m'encourager à rejoindre l'alma mater, m'honorant de son amitié.
Pierre Chaunu (2) laisse une oeuvre immense toujours à revisiter, et allant bien au-delà de la simple science historique. Pensons tout particulièrement à son ouvrage La mémoire et le sacré, une réflexion puissante et toujours à méditer.
En 1989, quelques mois après mon élection à la Sorbonne, je lui avais adressé, il y a donc vingt ans, une modeste lettre ouverte :

Lettre ouverte à Alfred Sauvy et Pierre Chaunu

Après son admission au concours national de recrutement des professeurs d'Université, Gérard-François Dumont est désormais professeur à l'Université de Paris-Sorbonne.

Il y enseigne notamment l'économie et la démographie dans le cadre de la section de géographie humaine, économique et régionale.
Appelant dorénavant "collègues" ses maîtres Alfred Sauvy et Pierre Chaunu, il a souhaité brièvement leur rendre hommage.
 

Il n'était rien pour vous. Il n'avait pas eu le bonheur de fréquenter vos amphithéâtres. Son cursus universitaire l’avait conduit dans d'autres lieux.
Il n'était rien pour vous. Il n'était alors recensé dans aucune association de chercheurs. Et les thèmes de ses premières publications concernaient surtout l'économie et la gestion.
Il n'avait pas trente ans. Vous étiez déjà des maîtres. Il se passionnait pour les vraies choses de la vie, celles qui concernent l'homme et sa culture. Il vous a proposé une collaboration. Vous l'avez spontanément acceptée. Ce fut une association. Puis, ce fut la première édition du livre La France ridée qui fut accueillie très favorablement par l'ensemble des critiques et même comme un "livre indispensable" par François de Closets dans L'Express. Sur la couverture, quatre noms, le moins jeune avec un demi-siècle de plus que le benjamin. L'économiste et démographe Alfred Sauvy s'associait à l'historien Pierre Chaunu pour publier avec le benjamin et notre ami commun Jean Legrand.
À vous, mes maîtres, dont je n'ai jamais été juridiquement l'élève, l'heure est venue d'un trop maigre merci.
L’heure est venue car il me faut désormais appeler Pierre Chaunu : cher collègue.
L'heure est venue car le séminaire que je dirigeais au nom du professeur responsable Alfred Sauvy au Collège de France est désormais devenu "mon" séminaire à l'Université de Paris-Sorbonne.
Si vous m'avez tant apporté, c'est parce que vous êtes si différents. Déjà, travers mes parents à qui je dois tant, le sang qui coule en moi a mélangé celui d'un grand-père laïc et anticlérical à celui d'un autre grand-père catholique et démocrate-chrétien.
En innervant mes neurones, Alfred Sauvy a essayé de me donner le respect des faits, le refus d'accepter sans esprit critique les idées reçues, le souci de l'humour, le sens du social, le goût de la simplicité, la recherche de la clarté, la méfiance face aux poncifs à la mode du moment.
Pierre Chaunu, quant à lui, m'a montré l'importance de l'histoire, le sens de la mémoire, la dimension du sacré, le courage de dire, l'analyse historique du présent.
0 maîtres si différents : l'un posé, réfléchi, fin, tendre, humain ; l'autre tonique, vif, puissant, passionné, aimant. L'un avec une force de caractère si concentrée qu'elle ne peut s'exprimer qu'avec mesure. L'autre, énergique comme un fleuve de printemps nourri par la fonte des neiges. L'un, conservant ses éventuels rapports avec le spirituel dans sa vie privée ; l'autre, témoignant en permanence de la place de Dieu. L'un, essayant de conjuguer le socialisme et la justice. L'autre, pourfendant tout ce qui peut attenter à la liberté.
0ui, c'est parce que vous êtes si différents, si opposés, si contradictoires que vous avez réalisé l'harmonie qui m'a conduit à vous considérer comme mon "double maître", celui dont l'homme a toujours besoin pour prendre la mesure des choses. Et vous savez que le jeu de mots n'est pas involontaire.
Mais il demeure surtout un point essentiel. Malgré vos méthodes si différentes, malgré vos études si dissemblables, malgré vos recherches si distinctes, vous seuls, dès les années 1960, avez vu vrai sur ce qui, in fine, conduit les civilisations. Je veux dire l'évolution de la vie. S'il fallait ne vous conserver qu'un mérite, ce serait celui-là, mais ce serait appauvrir tous les autres.
Alfred Sauvy et Pierre Chaunu, mes Maîtres, ne cessez pas d'aider nos raisons et nos cœurs à faire la lumière.
Gérard-François Dumont 
17 décembre 1989


(1) Alfred Sauvy (1898-1990), économiste et démographe. Cf. par exemple Dumont, Gérard-François, "Les dix points de la méthode d’Alfred Sauvy", Les anciens de Stan, n° 181, novembre 2008.
(2) Pierre Chaunu (1923-2009).

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Les affaires qui ont perturbé la rentrée, le procès Clearstream, le projet de placer Jean Sarkozy à la tête de l'EPAD, les confidences de Frédéric Mitterrand, semblent s'apaiser, au moins provisoirement.
Beaucoup de Français auraient volontiers passé au gouvernement ces soubresauts s'ils avaient eu le sentiment que le coche allait dans la bonne direction, que d'authentiques et utiles réformes étaient en préparation. Or la présente rentrée parlementaire est loin d'offrir une telle perspective.
Aucun parmi les grands projets en chantier : la taxe carbone, la suppression du juge d'instruction, la réforme des collectivités locales, celle de la taxe professionnelle, qui ne soit à la fois plein de périls pour le gouvernement et contestable quant au fond.
La taxe carbone est très impopulaire. Elle est également inutile - sauf pour renflouer un budget lourdement déficitaire - et dangereuse. Inutile car la France ne produisant que 1% du carbone mondial, cette taxe, qui d'ailleurs ne réduira l'émission qu'à la marge, n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan, faute que les grands pollueurs de la planète la mettent aussi en place. Elle est en outre injuste parce qu'elle va frapper d'abord les catégories les plus défavorisées : non pas les assistés, mais les "travailleurs pauvres" : agriculteurs, artisans, ouvriers et petits employés obligés de faire des dizaines de kilomètres pour aller au travail et que le coût de l'immobilier a obligé à se loger loin des centre-ville, personnes âgées à qui leur maigre retraite ne permet pas de rénover leur chauffage etc. Dangereuse car elle va encore altérer la compétitivité française qui n'avait vraiment pas besoin de ça. 
La suppression du juge d'instruction défavorisera les victimes qui n'auront pas, dans les cas où la police manquerait de zèle, les moyens de payer un détective pour instruire les affaires. Concentrant les pouvoirs entre les mains d'un procureur aux ordres du gouvernement, elle affaiblit  la "justice républicaine".
La réforme des collectivités locales qui heurte beaucoup d'intérêts politiques établis, ne passera sans doute qu'au prix de concessions qui aboutiront, non point à un dispositif plus simple et moins cher, son  objectif de départ, mais, selon un schéma déjà rodé en la matière, à tout le contraire : une nouvelle "usine à gaz" plus compliquée et plus coûteuse. Il est d'ores et déjà prévu que les futurs conseillers territoriaux percevront des indemnités plus importantes que les conseillers régionaux et généraux actuels. On dit aujourd'hui que leur nombre sera réduit mais qu'en sera-t-il in fine ? Sans aller jusqu'à sa suppression comme le prévoyait le rapport Balladur, la réforme va achever de vider de sa substance l'entité communale, la plus ancienne des institutions françaises, lieu par excellence de la démocratie de proximité. La suppression de la taxe professionnelle sans réduction des dépenses correspondantes ne changera rien à la charge globale.
Dans tous les cas, on trouve à la fois un vrai problème, une analyse insuffisante de ce problème, fondée sur des clichés, et dans deux cas au moins, le recours à des modèles étrangers tenus stupidement pour meilleurs avant tout examen.

Il y a un vrai problème de pollution au carbone même si le débat devrait être également ouvert à ceux qui pensent que ce n'est pas là la  vraie cause du réchauffement climatique. Mais l'approche punitive -toujours plus de réglementation et de taxes - dans laquelle se complaît, à la suite de Nicolas Hulot, une partie des écologistes, risque de dégoûter l'opinion de tout effort, alors qu'il y aurait tellement mieux à faire pour diminuer l'émission de carbone : mettre de l'ordre dans la jungle du marché des économies d'énergie, mieux informer l'opinion des avantages fiscaux existants, etc...
Il y a un vrai problème du fonctionnement de l'instruction judicaire. Rappelons-nous toutefois que la malheureuse affaire d'Outreau a non pas précédé mais suivi la dernière réforme destinée à résoudre ce problème : l'instauration du juge des libertés et de la détention. Déjà un problème mal analysé avait conduit à une réforme contre-productive ! La redéfinition des rapports du juge d'instruction et de la police, la nomination de juges plus expérimentés, le recours partiel à la collégialité, une révision de notre pratique de la détention préventive eussent été des mesures plus adaptées que la suppression pure et simple de ce maillon essentiel de notre système judiciaire. La justice américaine qui ne le connaît pas présente des dysfonctionnements assez graves pour qu'on ne la prenne pas en exemple. Quant à la justice anglaise, souvenons-nous de l'affaire des "six de Birmingham" qui firent vingt ans de prison, sur une fausse accusation de terrorisme, à la suite d'une enquête de police manipulée. Pire qu'Outreau.
Il y a aussi un problème de la lourdeur et du coût de notre structure locale. Mais le nombre d'échelons administratifs est aussi élevé en Allemagne et aux Etats-Unis  que chez nous. Seule l'Angleterre a fait un réel effort de simplification au temps de Margaret Thatcher, effort sur lequel  Blair est en partie revenu. On confond la prolifération verticale des niveaux avec la prolifération horizontale des communes mais celles-ci, largement administrées sur la base du bénévolat, coûtaient très peu avant que le gouvernement y ajoute de force des échelons intercommunaux dispendieux. La principale question n'est pas abordée : c'est la liberté, unique en Europe, qu'ont les collectivités locales d'engager des dépenses nouvelles.
Il y a enfin un vrai problème des charges qui pèsent sur nos entreprises. Mais si l'enveloppe de la taxe professionnelle demeure la même, cela veut dire que certains payeront moins mais d'autres plus. On nous promet que les entreprises de production seront gagnantes. Tant mieux, mais il y aurait tellement  plus à faire.
S'agissant des charges des entreprises, ce gouvernement qui se présente comme réformateur n'a pas osé jusqu'ici réaliser la seule grande réforme qui s'impose si l'on veut sauver du désastre notre production industrielle et agricole : l'instauration de la TVA, bien mal nommée "sociale". Ce n'est pas électoral, dit-on. Jusqu'à ce qu'un président grand pédagogue sache expliquer les yeux dans les yeux aux Français qu'ils n'ont rien à y perdre, y compris dans leur niveau de vie, et tout à y gagner. Il ne s'agit en effet nullement d'un transfert de charges des entreprises vers les consommateurs, ni d'un moyen de sauver la Sécurité sociale. Il s'agit d'un transfert de charges des entreprises françaises qui vendent à l'étranger vers les entreprises étrangères qui vendent en France. Et tant qu'à faire, pourquoi ne pas financer sur la même base, outre la sécurité sociale, la taxe professionnelle ? L'Europe ne voudra pas, objecte-t-on. Mais l'Allemagne l'a bien obtenu et c'est une des raisons pour lesquelles sa balance est excédentaire et non déficitaire comme la nôtre. La TVA sociale est la seule solution alternative à une sortie de l'euro si l'on veut que notre compétitivité soit rétablie.

Cet agenda mal conçu, mal ficelé, fait de réformes ni faites ni à faire, nous promet des mois de cafouillage, de négociations, dans le genre de ce qu'on a connu avec la loi HADOPI ou le travail du dimanche, pour finir peut-être par une invalidation par le juge constitutionnel. Il n'est pas sûr que le coût politique de ces réformes pour le gouvernement ne soit pas au bout du compte plus élevé que celui des affaires de la rentrée. Il est probable en tous les cas qu'elles coûteront plus cher à la France.

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"Sois vaillant et loyal !"
C'est la devise de l'Ecole des mousses qui vient de renaître après vingt et un ans de sommeil…
Oh, un évènement modeste ! Il n'a pas défrayé la chronique, mais il vaut la peine d'être conté parce qu'il fut heureux et qu'il est appelé à le rester, ce qui est devenu plutôt rare, ceci expliquant cela…
L'Ecole des mousses, sur les bords de la rade de Brest, un des creusets historiques des équipages de la flotte, qui a donné à la marine pendant plus de 150 ans, parmi les plus vaillants de ses marins à travers le monde, avait été fermée en 1987 pour tout un tas de "bonnes raisons". A cette époque-là, d'aucuns contestaient, entre autres, l'idée que de jeunes gens de 16 ans pussent être "shangaïés" de la sorte par l'institution militaire, laquelle dans la logique riche de la conscription, s'était rangée à l'idée qu'elle n'avait effectivement pas à se substituer à la performante éducation nationale.
Mais les temps sont difficiles et le recrutement est devenu un casse-tête pour chacune des armées, même pour la marine, à cet égard restée plutôt épargnée jusqu'à ces toutes dernières années. Aussi, dans le contexte des réflexions du moment sur la "seconde chance" et autre "ascenseur social", le chef d'état-major de la marine en a -t-il profité pour lancer cette idée qui trottait dans bien des têtes et tout particulièrement dans la sienne, en proposant au ministre de faire renaître "l'escalier social" qu'avait été l'Ecole des mousses depuis sa création.
Alors que les goélettes brestoises tiraient des bords, au loin sur la rade dans ses couleurs d'automne, une cérémonie sobre et familiale a permis de remettre son drapeau (décoré de la fourragère de la Légion d'Honneur, tout de même…) à la première promotion de la renaissance, 150 jeunes gens et jeunes filles (ça, c'est nouveau !) qui venaient de rallier le centre d'instruction. Dans l'assemblée, on remarquait Bernard Giraudeau, parrain de la promotion, un député, un ou deux amiraux encore fringants et prêts à recommencer sous le tricot rayé et le bâchi, tous passés par là et unanimement enthousiastes sur leur "école de la vie". 
Angélisme, direz-vous… A l'évidence pourtant, en offrant leur brouillon de défilé à la fin de la cérémonie, ces jeunes recrues, dans leur diversité, étaient fières de porter le bonnet bien droit à visage découvert, surtout peut-être les quelques-uns qui avaient échappé à certains de ces couvre-chefs qui les auraient maintenus clandestins.

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Elevage laitier et viande, fruits et légumes, céréales ; tous les secteurs de l'agriculture ou presque sont en crise comme peut-être jamais ils ne l'ont été. Quand l'Union européenne négocia les derniers accords du GATT (1994), les adversaires de la politique agricole commune obtinrent largement gain de cause : la préférence communautaire, tenue pour une relique du passé, devait être progressivement abolie et l'ensemble des filières ouvertes au marché mondial. 

La France, plus réticente que d'autres, n'obtient que des délais d'application qui expirent aujourd'hui les uns après les autres : la catastrophique réforme du marché du lait acceptée par Michel Barnier n'a pas d'autre sens. Il est vrai  que nos négociateurs n'alléguèrent à l'époque que des difficultés "politiques" à mettre en oeuvre trop vite des décisions dont ils ne contestaient pas vraiment qu'elles fussent, quant au fond, bonnes.
Mais l'étaient-elles vraiment ?
L'idée que le marché est  le meilleur régulateur, même en matière agricole, doctrine officielle de l'OMC, ne tient pas compte de la spécificité des marchés de matières premières. Presque tous les agents économiques encaissent aujourd'hui assez facilement les impulsions du marché, en les répercutant à l'amont ou à l'aval, le cas échéant par un retrait. Les producteurs de produits primaires, notamment agricoles, seuls, prennent ces impulsions "en pleine gueule": d'abord parce qu'ils sont en bout de chaîne, mais aussi parce que les marchés de produits primaires sont, selon le jargon des économistes, peu "élastiques", et parce qu'ils ont généralement du faire des investissements lourds et spécialisés : il est moins facile de vendre, en cas de crise, une mine ou une ferme qu'un fonds de commerce ou des bureaux, voire de délocaliser des machines.
Cet inconvénient est neutralisé pour  la plupart des denrées primaires par l'existence de monopoles de droit ou d'ententes de fait entre grands groupes, contrôlant aussi bien les prix que les quantités : EDF, les "majors" pétrolières (et en amont les pays de l'OPEP), les multinationales minières etc. En définitive,  les seuls marchés "purs et parfaits", hors intervention de l'Etat, sont les marchés agricoles.
La commission européenne, impitoyable pour des producteurs de fruits et légumes exsangues dès lors qu'il s'agit de censurer une distorsion de concurrence, ne peut que fermer les yeux sur les ententes invisibles et de tout autre portée des grands producteurs d'énergie.

Le mythe du libre-échange
L’hystérie disproportionnée déclenchée par certaines épizooties
(vache folle, grippe aviaire, grippe porcine) a encore accru la vulnérabilité de la profession agricole.
Cette situation particulière de l'agriculture n'avait au XIXe siècle que des inconvénients limités du fait que les paysans pratiquaient alors une large autoconsommation, n'avaient ni charges fixes, ni dettes. La grêle était alors plus redoutée que la mévente.
A partir des années trente, à la suite du drame américain des Raisins de la Colère, prodrome (déf. signe annonciateur) de la grande dépression, on considéra assez naturellement, que, dans les grands pays qui pouvaient se le permettre, le progrès social exigeait la mise en place d'amortisseurs institutionnels de ces secousses inhumaines, sous la forme de soutien des cours, de protections, voire de subventions directes.
Mis en pool au sein du Marché commun au cours des années soixante, ce système se perfectionna au fil des temps. Le monde agricole comprit que le contrôle des cours impliquait celui des quantités : ce fut le sens des quotas laitiers, puis des jachères.  
Au XXe siècle, tous les pays développés ont protégé leur agriculture : le Japon beaucoup, les Etats-Unis moins, l'Europe entre les deux. Les accords de Lomé tentèrent timidement de faire profiter certains pays africains d'une protection analogue.
C'est au démantèlement de ces protections que, par idéologie et sous l'impulsion des Etats-Unis (qui n'hésitent pourtant pas à protéger fortement certains secteurs comme le coton) et de quelques autres pays (le groupe de Cairns), s'est attaché le GATT à partir de 1984. Non seulement la commission européenne fut en la matière son relais efficace (Pascal Lamy passa sans transition de la fonction de commissaire au commerce international à celle de directeur général de l'OMC), mais certains Etats comme la France avaient pris les devants avec la réforme de la PAC de 1992, fondée sur l'idée, elle aussi un peu courte, qu'au soutien des prix devait se substituer l'aide directe, pourtant beaucoup plus coûteuse.
De ces nouvelles orientations, on voit aujourd'hui les effets, notamment dans notre pays où les charges fixes de l'agriculture (sécurité sociale, impôt foncier, main d'oeuvre) sont particulièrement lourdes. 25 suicides à France Télécom mais qui dénombrera ceux, encore plus nombreux,  des éleveurs du Massif central ?
Le consommateur, dit-on, y trouve son compte. Pas toujours. Doit-on au demeurant sacrifier les Antilles pour qu'il paye le kilo de bananes 0,50 - au lieu de 0,80 - ?
Les bons apôtres, généralement abrités du marché par leur statut ou par des monopoles de fait, ont beau jeu de préconiser toujours plus de progrès de productivité. Savent-ils que l'agriculture en a fait en soixante ans plus que toute autre branche ? Ou que dans des pays supposés compétitifs, comme le Etats-Unis ou l'Argentine, l'endettement du monde agricole est aussi lourd que chez nous et sa déréliction aussi grande ?    
Il faut accepter le principe que la spécificité technique des marchés agricoles au sein du marché mondial exige une régulation. Il ne faut pas hésiter à le dire : la doctrine du marché intégral, appliquée au seul secteur qui soit pleinement exposé au vent du large, à la fois en bout de chaîne et non contrôlé par des oligopoles, a un caractère inhumain.
C'est dans les années 1960-1990, au temps de la préférence communautaire, que l'Europe était dans la vérité, et aujourd'hui qu'elle est dans l'erreur.

Paru dans Marianne, 24 octobre 2009

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Pierre Chaunu vient de mourir. Il avait quatre-vingt-six ans. Je connaissais alors Pierre Chaunu depuis vingt ans ; nous nous étions rencontrés chez Alain Peyrefitte, au début des années quatre-vingt, quand nous envisagions au sein d'un aréopage de notoriétés dont je n'étais pas, les moyens de lutter contre François Mitterrand et la mainmise du Parti socialiste sur l'État. Pierre Chaunu s'était pris de sympathie pour moi : "Je vous aime bien", répétait-il quand je le remerciais des services qu'il me rendait : m'inviter à Radio-Courtoisie, faire un papier sur mon John Barrow, préfacer mon Mandeville …

Je lui dois d'avoir rencontré des personnalités de grande qualité dont certaines sont devenues de vrais amis. Il était "comme ça", Pierre, le coeur sur la main, parlant de tout avec le plus grand naturel et une capacité de passer, par association d'idées, d'un sujet à un autre qui pouvait désorienter le non-initié.
Peyrefitte avait une formule qui donnera une idée de sa culture. Ignorions-nous, lui et moi, quelque chose, il me disait : "Je demanderai à Chaunu", ou "Appelez donc Chaunu, il sait tout". …
"Né en 1923, le 17 août, à la lisière extrême de la zone des combats, dans une maison fraîchement relevée de ses ruines, au milieu d'un paysage lunaire - ce cadre a pesé sur mon destin et sur cette place que tiennent dans ma carrière d'historien la vie, la mort, la foi - entendez la quête du sens."

Fils de France
Il répétait volontiers comme il était le fils du nord-est de la France et du sud-lorrain et corrézien. "Deux mondes, mais à l'image de la France !" France, en qui, tel De Gaulle, il voyait "une personne" : "La France est une personne et le mystère d'une personnalité collective n'est pas plus épais que celui des personnages que nous formons à partir de notre être biologique… Bien sûr, la France est héritage, mélange de lignées - comme moi, comme vous - lignées biologique et culturelle ! "
Cet héritage, biologique et culturel, Pierre Chaunu aimait à répéter qu'il est indissociable du sacré, lequel, depuis le Berechit, premier mot de la Bible, voue l'homme au "plan divin" dont notre France moderniste, républicaine et libertaire, laïque en même temps qu'autoritaire et totalisante, paraît avoir divorcé ! Lui parliez-vous de la liberté de parole en France, Pierre répondait du tac au tac : "On était bien plus libre sous Louis XV et Louis XVI que sous l'actuelle Ve République !"
Cet homme de bonté portait des jugements sévères, cet apparent optimiste nous voyait un avenir noir.
Ses études démographiques en étaient cause, qui dès les années 1970 étaient devenues son cheval de bataille.
"La vérité en matière démographique, comme en histoire, n'est pas bonne à dire, et en la matière, je n'ai qu'une déception, la plus cruelle : ne pas m'être trompé. Des cataclysmes se préparent, avant le grand cataclysme à l'horizon du XXIIIe ou XXIVe siècles. Voyez les tableaux de mon dernier bouquin, La Femme et Dieu (Fayard, 2001) … Comme disait Sauvy, j'ai cherché à prévoir, pour ne pas voir. Mais je crois que je suis arrivé trop tôt : on n'a jamais raison à contretemps.
Les démographes (pas ceux de l'Insee que paie le gouvernement) - tous les vrais démographes savent, comme moi, que ce que nous vivons est sans précédent, que rien ne permet encore d'entrevoir le bout du tunnel et que ceux qui n'ont pas un boeuf sur la langue s'exposent à de sérieux désagréments.
Il faut feinter pour parler, comme l'a fait Dupâquier, historien et authentique savant ; user d'humour, blaguer sur les certitudes prolétariennes de Lyssenko, pour laisser apparaître, à contre-jour, quelques avertissements ! On ne lit pas l'avenir dans le marc de café, on le lit dans les colonnes de l'état-civil. Répudié l'état-civil ! Trop contraire à la très paisible idéologie libertaire du plaisir (devenue, comme dit Updike : tyrannie du plaisir)… Dieu sait à qui le crime profite !"

Fils de Dieu
Quelle religion, Pierre Chaunu ?
"Baptême catholique, suivi d'une instruction religieuse sérieuse : primaire et secondaire, dans la France civilisée, je veux dire : concordataire, où il était naturel qu'une enfant reçût une éducation religieuse, même à l'école communale. Ma mère avait été très pieuse ; je ne l'ai pas connue. La tante qui m'a élevée l'était sans doute aussi, j'allais au catéchisme, à l'aumônerie du lycée ensuite. Vers quinze ans, j'ai quitté Metz, la France concordataire et l'instruction religieuse. J'ai erré quelques années, sans problèmes de conscience bien graves. Mais cette formation messine m'a été d'un grand secours, un peu plus tard…
Pourquoi le luthéranisme ? Naturellement et dans la ligne de la formation reçue à Metz, quand j'ai rencontré ma femme qui était de famille à la fois catholique et protestante. Vers trente ans, j'ai demandé à entrer dans l'Église réformée. Luther m'était apparu merveilleusement humain, en rupture avec une certaine rigueur que j'avais subie. Il se rattache à la devotio moderna, la lecture personnelle, mais aussi à saint Bernard !"
Ce protestant qui disait couramment "Notre Saint Père le pape", que d'aucuns voyaient plus catholique que bien des évêques, expliquait : " Nous ne devons pas mettre notre espoir en nous, mais en Dieu. C'est uniquement dans les plaies du Christ qu'on peut trouver la sécurité", dit saint Bernard. C'est la contemplation de la Croix, sans la hantise du jugement, avec la certitude qu'elle est pleinement suffisante. Or, ce que dit saint Bernard, un peu en incidente, conduit au point central de la doctrine de Luther, la grande illumination salvatrice formulée en 1515 : "Le chrétien est par la foi toujours simultanément pécheur, juste et pénitent." La formule est au centre des 95 thèses, où elle s'affirme dès les premières lignes : "En disant : Faites pénitence, Notre Seigneur et Maître Jésus Christ a voulu que toute la vie des fidèles soit une pénitence". Tout au long des écrits de Luther, et bientôt sur un pied d'égalité, les trois termes peccator, justus et penitens en marquent clairement la filiation bernardienne ! Domine, non sum dignus, et la Grâce salvatrice intervient. Je suis sauvé ! Et vous… Mais, attention, ce n'est pas une vie de mortifications : rien à voir avec le jansénisme ! L'angoisse du salut a été le moteur de la réforme luthérienne, dont le levier est le sola fide. Par cette "foi seule", entendez la gratuité, la grâce en langage canonique, dans les rapports de l'homme à son Dieu qui se fait connaître au coeur… Sola fide libère de l'angoisse du salut."
Anecdote : en 1992, le cardinal Ratzinger est reçu comme membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques. Après la réception, il bavarde avec ses pairs, dont Pierre Chaunu. Est abordé le sujet de la Vierge Marie, Pierre tient tête au cardinal qui finit par lui dire :
- Mais, cher professeur, vous êtes plus catholique que moi !
Dieu ait votre âme, cher Pierre.

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Ayant dirigé pendant dix-huit ans une maison d'édition sur la rive gauche de la Seine, j'ai fréquenté pas mal d'êtres à la marge, voire franchement irréguliers, en m'abstenant de juger leur moralité. Mais je sais jusqu'où un certain snobisme prétendument libertin, ou libertaire, peut légitimer par fausse bravade la transgression la plus nauséeuse. Je ne connais pas le neveu de Mitterrand, j'ai lu le chapitre "exotique" du récit autobiographique dont il est question ici et là. La prose vaut ce qu'elle vaut sur le plan littéraire ; en l'occurrence, elle ébauche les contours d'une personnalité peu compatible avec la dignité d'une fonction ministérielle. Peu m'importe que les passages les plus glauques (euphémisme) aient suscité l'indignation de tels responsables du FN ou du PS : le ton de sincérité que l'on perçoit dans l'évocation fiévreuse des bordels thaïlandais suffit à me convaincre que cette nomination aura été une bévue.
Et les amalgames quasiment staliniens de ses défenseurs les plus véhéments ("ordre moral", selon Moscovici, rappel des "heures sombres de notre histoire", selon Bertrand) trahissent au mieux une inculture historique navrante, au pire un mépris scandaleux pour les victimes de l'Occupation.
Aucune homophobie ne dicte ma réaction, et aucune acrimonie envers Sarkozy que j'ai toujours soutenu, y compris contre mes amis chiraquiens. Je reste convaincu qu'il est le président dont la France a besoin par les temps nuageux qui courent. Mettons que j'ai envie, dans cette triste affaire, de le sauver contre lui-même. Tout locataire de l'Élysée est emmuré dans une geôle dorée dont les matons sont les courtisans, officiels ou officieux. Ils feutrent immanquablement les rumeurs de la rue. Défendre Polanski avec les mots de Mitterrand (Frédéric) était inconvenant et nous a valu une gifle méritée d'Hillary Clinton. Réduire à un réflexe homophobe le malaise qu'inspire aux Français ordinaires l'aveu très explicite d’une fascination sordide est un symptôme d’aveuglement. Même si la conscience de l’auteur ne fanfaronne pas, il faut lui rendre cette justice.
Son destin lui appartient, et Dieu en est seul juge. Simplement, les ombres portées de ses appétences ne le qualifiaient pas pour siéger au Conseil des ministres de notre République. Surtout dans le gouvernement d’un chef d’État soucieux d’en finir avec l’amoralisme, le cynisme, le nihilisme soixante-huitard. Du moins l’a-t-il clairement affirmé, et il avait raison. Si Mitterrand (Frédéric) est honnête, ce que je crois, et intelligent, ce que je présume, il mesurera le dommage causé à Sarkozy par son intronisation indue sur la scène politique. S’il est courageux, ce que j’ignore, il en tirera les conséquences. Et si Sarkozy est lucide, ce que j’ose espérer, il s’apercevra vite que ses vrais amis ne grenouillent pas dans ce sérail hors sol où l’on feint de prendre à la légère une indignation populaire plus que fondée.
Un Sarkozy peut en cacher un autre. J’ai rencontré Jean, le fils, une seule fois, je l’ai trouvé sympa, vif d’esprit, pas ramenard et doué d’un charisme indéniable. Un versant bonapartiste de mon naturel m’incline aux indulgences plénières pour les jeunes pousses qui, tel d’Artagnan, sont impatientes de défourailler afin d’éprouver leur ardeur. J’imagine Jean Sarkozy désireux d’ébahir son père ; en focalisant ce désir sur le champ politique, il se lance un défi qui ne manque pas de panache. Après tout, les généraux de Bonaparte au pont d’Arcole ou sous les pyramides n’étaient guère plus âgés que lui. Mais ces fils de personne avaient fait la guerre, la vraie, celle où on risque sa peau. Bien évidemment,cette affaire bidon n’aurait pas été montée en mayonnaise médiatique si la France se portait comme un charme et si l’épisode mitterrandesque n’avait sourdement indisposé nos compatriotes. Le climat ambiant n’étant pas favorable au père, on a envie de conseiller au fils de se décravater, d’aller écluser des bières avec ses copains dans les bistrots du Quartier latin et de terminer ses études en roue libre. Après, tout lui sera permis, et si son étoile vient à briller au firmament de la politique, il pourra dire comme Sarko senior qu’il ne doit plus rien à personne. L’Homme pressé de Morand est un beau roman, pas forcément un bon modèle. La Fontaine me paraît être de meilleur conseil : "Patience et longueur de temps…"
Paru dans Valeurs actuelles, 22 octobre 2009

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Elevée dans le judaïsme et convertie au catholicisme, philosophe, carmélite, morte à 50 ans à Auschwitz en 1942, canonisée en 1998, Edith Stein est l'une des plus belles figures de ce dernier siècle européen. Au début des années trente, elle a entrepris l'histoire de son enfance et de sa jeunesse, présentée comme un hommage à sa mère. Ici, l'éditeur a ajouté deux textes, dont "Comment je suis venue au Carmel de Cologne".

Chronique pour servir la grandeur de l'institution familiale. Edith Stein était la plus jeune d'une famille nombreuse, et elle avait 2 ans à la mort de son père. La bonté, l'intelligence, la culture qui habitent cet univers font penser d'une certaine manière à l'enfance de Simone Weil.
Le titre de l'ouvrage laisse-t-il entendre que les familles juives seraient si spécifiques ? Ce n'est pas cela. L'auteur, à partir de sa propre histoire, laisse le témoignage monographique de ce que peut être une famille aimante, rigoureuse et libérale à la fois, pieuse sans être obtuse, élevant les enfants dans une atmosphère de confiance et de responsabilité. Le portrait cependant n'a rien de complaisant : les critiques vis-à-vis de certains membres de la famille ne sont pas éludées, et c'est aussi en raison de ces critiques, outre les passages plus intimes, qu'Edith Stein avait demandé que ce livre ne fût pas publié avant la mort de ses frères et soeurs, à l'exception de sa soeur Rosa. Nous nous trouvons donc devant l'exemple d'une éducation réfléchie et réussie, inspirée par la foi religieuse, au milieu même des épreuves du sort et des vicissitudes de la grande histoire.
Mais nous avons là aussi un témoignage de ce que fut l'apprentissage d'Edith Stein à la vie intellectuelle, si précieux pour comprendre ce que plus tard elle allait devenir. Et une chronique particulière de la vie estudiantine en Allemagne avant la Première Guerre, puis de la vie d'une infirmière de la Croix-Rouge pendant cette même guerre, en Moravie, avec tout ce que cela suppose d'obéissance aux règlements, de contraintes et de concessions. L'entrée dans le monde concret de la guerre oriente définitivement le destin de la jeune femme, lui imposant de réfléchir sur l'Einfühlung (sympathie, empathie), dont elle fera après guerre le sujet de sa thèse de doctorat, et qui marquera le sens de toute son existence future. Le récit autobiographique s'achève sur la soutenance de cette thèse.
Vibrant hommage à la mère, qui parvient à maintenir la maisonnée et à éduquer les enfants sans le secours du père défunt. En même temps, récit au quotidien de cette ambiance particulière et terrible régnant dans une famille stigmatisée par le nazisme, et qui sera plus tard décimée dans les camps d'extermination.

En chapitre final figure le récit de l'entrée au Carmel, qui s'intitule "Comment je suis venue au Carmel de Cologne". Edith Stein, convertie au catholicisme et baptisée depuis 1922, était en 1933 professeur à l'Institut des sciences pédagogiques de Münster. Les mesures édictées par le IIIe Reich l'excluent de son emploi. Elle se rend compte qu'elle ne pourra plus enseigner qu'à l'étranger, et reçoit une proposition pour l'Amérique du Sud. Mais elle décide de se préparer à entrer au Carmel, ce qui était son voeu depuis de nombreuses années, empêché surtout par la crainte de peiner sa mère déjà meurtrie par sa conversion. Après avoir parlé avec les supérieures, elle est élue, comme c'était la coutume, par les capitulantes.
Etrange postulante juive, elle a dépassé 40 ans, et n'apporte pas de dot, elle transporte avec elle six caisses de livres. Reçue chaleureusement au Carmel, elle ne se résout pourtant pas à annoncer cela à sa mère. Ses soeurs semblent lui reprocher de contribuer à achever de détruire cette femme altière, malmenée par la vie, et à ce moment brisée par les mesures antisémites et les problèmes de subsistance. Quand elle lui annonce ce qu'elle va faire chez les soeurs de Cologne, sa mère entre dans une sorte de révolte désolée, si bien qu'une partie de la fratrie tente de persuader Edith Stein de renoncer. La douleur de la mère est terrible. Pour le dernier jour, alors qu'Edith Stein l'a accompagnée à la synagogue pour la fête des Tentes, sa mère lui dit en rentrant : "Tu vois, il y a donc aussi une façon juive d'être pieux !" "Bien sûr, répond-elle, lorsqu'on n'en est pas venu à connaître autre chose". Grâce à la mère, malgré la mère et contre elle : histoire d'une déchirure.

Vie d'une famille juive, d'Edith Stein, Le Cerf, 624 pages, 34
Paru dans Valeurs actuelles, 15 octobre 2009

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La 'votation' concernant le futur statut de La Poste, ouvertement soutenue par les partis, syndicats et élus de gauche, ouvre une porte fâcheuse au populisme. La France n'est pas la Suisse. Si on habitue nos compatriotes à conjurer ainsi leurs hantises, ou à valoriser leurs fantasmes, elle s'enlisera immanquablement dans l'inertie. En période de crise, les Français rêvent tous de caser leur progéniture dans la fonction publique, État ou collectivités territoriales.
Organisez une votation sur la nécessité - ou pas - d'embaucher davantage de fonctionnaires ; ils répondront oui, comme ils l'ont fait sur le thème du maintien en l'état du service postal. Or, nul n'ignore qu'il faut réduire la voilure, sous peine de faillite. Demandez aux mêmes, par le même biais démagogique, leur avis sur la politique d'immigration : ils seront nettement plus radicaux que Le Pen.

La démocratie représentative souffre déjà de maux imputables à la pression du système médiatique, à la fréquence excessive des consultations électorales et à la complexité croissante des processus technocratiques et juridiques ; si on lui inflige des votations au gré des pulsions de l'opinion, cette dame frivole et inconséquente, la légitimité des gouvernants y laissera ses dernières plumes. Le bien public n'est pas un hochet ; il faut du temps pour concocter une réforme, du temps aussi pour en percevoir les effets. Sans compter les impératifs d'une saine pédagogie, qui exigent une sérénité incompatible avec le harcèlement d'un faux scrutin manipulé par des factions. J'aimerais entendre un haut responsable politique dénoncer comme antidémocratiques des moeurs que les Helvètes commencent à trouver pernicieuses. S'ils n'osent, les promoteurs de cette initiative irresponsable risquent de mettre la mode au pays, et seuls les pêcheurs en eaux troubles y trouveront leur compte.
Paru dans Valeurs actuelles, 15 octobre 2009

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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