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révèlent la maladie de notre monde : l'écart croissant entre riches et pauvres et la banalisation de la "barbarie", notamment dans le comportement des "bandes". Deux événements d'importance inégale nous y renvoient.


Le premier est le G20 réuni à Londres début avril. L'élargissement du nombre de pays (de 7 à 20) qui permet aux pays émergents d'être représentés est un progrès. Pour le reste, il y a loin entre le "succès" dont se sont targués les dirigeants occidentaux et la réalité. D'abord, ce qui a été annoncé est dans l'ensemble bien faible au regard des enjeux, mais surtout ne remet nullement en cause le fonctionnement débridé du libéralisme mondial : on se gausse du triplement des moyens du FMI (passant de 250 à 750 milliards de dollars) en faveur des plus pauvres, mais le FMI a été dans le passé l'un des principaux moteurs des politiques libérales de déréglementation qui ont finalement contribué à déstructurer et affaiblir les pays les plus fragiles. Est-ce vraiment la logique libérale adossée au libre-échange qui pourra aider les régions les plus pauvres à émerger ? N'est-ce pas plutôt le système économique mondial tel qu'il fonctionne avec son système monétaire foncièrement déséquilibré au profit du dollar qui serait à remettre en cause, en prenant mieux en compte trois des principes de base de la doctrine sociale catholique : les principes de subsidiarité et de solidarité, ainsi que la destination universelle des biens ?
Certes, personne n'attendait un tel bouleversement d'une réunion comme le G20, mais ne faudrait-il pas commencer à intégrer dans nos esprits la nécessité d'un changement radical face à ces problèmes mondiaux ? Car l'écart entre pays riches et pauvres, outre qu'il est profondément immoral, est foncièrement malsain pour l'équilibre de la planète et génère nombre d'autres problèmes insolubles tant que cet écart ne diminuera pas - notamment celui de l'immigration.
L'écart se creuse également entre riches et pauvres au sein même de nos sociétés occidentales, la paupérisation des classes moyennes ayant été l'un des facteurs importants de la dernière crise financière, ne l'oublions pas. Dans ce contexte, les salaires et avantages faramineux des dirigeants d'entreprises multinationales ou des stars du show-biz (acteurs, sportifs, présentateurs TV…) ne peuvent que profondément choquer une population contrainte aux économies. Là aussi, un changement radical de mentalité est nécessaire : l'augmentation sans fin de la consommation est-il le but ultime de la vie ici-bas ? La seule recherche des richesses et du plaisir suffit-elle à donner un sens à la vie ?

Le second événement est le passage à tabac d'un jeune Français dans un bus. Il est significatif, en passant, que le scandale, depuis, ne soit pas cette violence en elle-même, mais le fait de l'avoir montrée sur internet - politiquement correct oblige, la bande était d'origine étrangère et elle a eu le mauvais goût d'éructer des propos anti-français ! Et, horreur ! cela ne peut que profiter à l'"extrême droite", voilà tout ce qui intéresse nos médias ! De tels drames ravivent la question de l'immigration incontrôlée de populations qui ne cherchent en rien à s'intégrer. Il serait temps de délaisser la langue de bois et de cesser d'agiter l'épouvantail du "racisme", toujours à sens unique, pour empêcher tout vrai débat, car une lutte plus énergique contre l'immigration sauvage n'aurait rien d'illégitime. Mais une politique plus ferme, si nécessaire soit-elle à court ou moyen terme, sera toujours insuffisante si le problème n'est pas pris plus en amont : par une coopération internationale qui réduit les écarts entre pays riches et pauvres, et par une politique démographique qui cesse de faire de nos pays européens un vide dans lequel s'engouffre naturellement le trop-plein de nos voisins pauvres.
Mais ce drame met surtout en lumière le phénomène de la violence gratuite des bandes qui se développe de plus en plus - et qui ne concerne pas que les immigrés, loin s'en faut. Or, les spécialistes le savent, le principal facteur de cette violence réside dans l'éclatement et la disparition de la famille. C'est au sein d'une famille stable, constituée d'un père et d'une mère qui s'unissent pour la vie qu'un petit être humain s'épanouit, qu'il apprend ses repères et ses limites. Favoriser la famille n'est donc pas qu'un impératif moral de "cathos" déconnectés de la réalité, c'est une condition nécessaire pour endiguer la violence… et relancer la démographie : bref, il s'agit de l'urgence n°1 exigée par le bien commun ! Par aveuglement ou lâcheté, aucun politique n'ose ce langage, car cela heurterait frontalement l'idéologie dominante qui veut que l'adulte soit maître absolu de lui-même en dehors de toute contrainte extérieure, surtout morale. Il est regrettable que nos politiques ne comprennent pas que le renversement de perspective ici proposé, non seulement contribuerait au bonheur des hommes mais est aussi la seule façon de vraiment servir le bien commun. Évidemment, on ne peut changer les mentalités du jour au lendemain, mais on pourrait déjà avoir le courage de rappeler que tous les comportements ne sont pas neutres au regard du bien commun, ce qui justifie d'en favoriser certains et d'essayer de limiter les autres.

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Même si l'on peut débattre de son ampleur ou de sa réversibilité, la déchristianisation constitue sans aucun doute une des données capitales de l'Europe occidentale aujourd'hui.
Elle n'est pas séparable du recul du fait religieux en général car, en dépit des fantasmes qui règnent sur ce sujet, il s(en faut de beaucoup que les avancées de l'islam ou des sectes compensent le reflux des Eglises établies, catholique ou protestantes.
La violence des réactions médiatiques aux derniers actes du pape Benoît XVI, que ce soit la levée de l(excommunication de quatre évêques schismatiques ou ses déclarations sur les politiques de prévention du sida en Afrique, témoignent de cet éloignement désormais patent des références chrétiennes. Dans la meute qui a crié haro sur le pape se trouvaient réunis non seulement des journalistes et des intellectuels de gauche mais aussi, chose plus surprenante, des hommes politiques de droite, non seulement des agnostiques mais aussi des croyants. Il faut pourtant le dire : ces réactions sont, sur la sphère mondiale, isolées : les évêques africains - et même certains chefs d(Etat -  se sont ostensiblement démarqués des médias européens, allant jusqu'à leur reprocher dans cette affaire un comportement raciste ; le patriarcat orthodoxe a, depuis Moscou,  apporté son soutien au chef de l'Eglise catholique. De fait, le recul du sentiment religieux ne touche guère les autres continents - en dehors des quelques pays alignés sur le paradigme européen, comme le Canada, l'Australie ou la Nouvelle Zélande. 
L'orthodoxie tient le haut du pavé en Russie après presque un siècle de catacombes, même si le peuple russe demeure en partie hors de son influence. Les religions se réveillent en Indochine et se réveilleront sans doute en Chine dès qu'y sera levée la chape de plomb du marxisme. Les Etats-Unis sont divisés en deux camps, l'un très religieux, l'autre non, mais le rapport de forces y est beaucoup plus favorable au camp de la religion qu'en Europe et il n'évolue pas à son détriment, au contraire. Vitalité religieuse aussi dans le monde musulman et, encore davantage, en Afrique noire. L'Inde également demeure religieuse, pour le meilleur et pour le pire puisque les affrontements communautaires s'y multiplient. En Amérique latine, ce sont les sectes évangéliques, pas l'athéisme qui grignotent le catholicisme où pourtant les vocations sacerdotales sont en hausse. 

L'Europe roule ainsi à contre sens du reste du monde en matière religieuse. Mais ce n'est pas le seul domaine où il en va ainsi. Le fait religieux n'est que l'un des caractères qui en font une région du monde atypique.
La démographie l'a fortement singularisée à la fin du XXe siècle ; l'Europe est depuis 1975 un  continent où le renouvellement des générations ne se fait  pas - même si la position de la France, pourtant très déchristianisée, est sur ce point plus favorable. Il manque un tiers de l'effectif à chaque génération, ce qui signifie que la population européenne de souche est promise à disparaître. Le léger redressement intervenu depuis 2000 est encore peu significatif. Sur ce plan, la Russie est encore plus gravement touchée. Le fait nouveau depuis quinze ans est que dans cette trappe de la dénatalité où l'Europe s'enfonce, d'autres pays tombent à leur tour: la Chine, le Japon, le Brésil ne renouvellent pas non plus leurs générations. La natalité chute à grande vitesse dans le monde musulman, l'Inde, l'Amérique latine. Quoique encore très haute, elle baisse même en Afrique. Elle ne se maintient curieusement qu'aux Etats-Unis.
Les mouvements migratoires sont un des éléments de la démographie. Quand une région du monde combine la richesse et la dénatalité, son attraction est maximale, ce qui est le cas de l'Europe occidentale. La Russie, peu féconde mais encore pauvre n'attire guère les migrants, à la différence des Etats-Unis plus féconds que l'Europe mais riches.
En matière politique, sans porter de jugement de valeur, on relèvera que l'Europe occidentale est la seule région du monde où une organisation supranationale, l'Union européenne, envisage à terme le dépassement du fait national et la fusion des entités qui la composent sous le paravent d'un seul Etat. L'Union africaine, qui n'empiète nullement sur la souveraineté des Etats, n'a avec elle de commun que le nom. Si l'Amérique a une organisation continentale, aucun projet de ce genre ne l'anime, alors même que les pays hispanophones y sont culturellement beaucoup plus proches les uns des autres que ne le seront jamais les pays d'Europe. On pourrait en dire autant du monde arabe qui partage la même langue et, pour l'essentiel, la même religion. Quant à l'Asie, la construction d'une entité continentale est le cadet de ses soucis. Cette attrition du fait national pénètre profondément les mentalités : en France, un particulier qui met le drapeau national à sa fenêtre est l'objet de l'opprobre collectif, alors que cela est presque l'inverse aux Etats-Unis.
En matière de défense, quoique encore riche, le continent européen se repose de plus en plus pour sa sécurité, dans le cadre de l'OTAN, sur son grand allié américain. Alors que, pour le meilleur et pour le pire, les dépenses de défense grimpent depuis 1997 dans toutes les régions du monde (Etats-Unis, Russie, Inde, Chine notamment), elles baissent depuis vingt ans dans l'Europe continentale jusqu'à ne plus dépasser dans la plupart des pays 1,5 % du PIB. Ainsi se vérifie la formule de Robert Kagan (1) selon laquelle l'Europe est devenue une puissance "vénusienne" oublieuse du tragique de l'histoire et qui, de fait, sort de l'histoire, par opposition à la puissance "martienne" par excellence, les Etats-Unis, qui demeurent dans l'histoire, en mesurent le tragique et prétendent le contrôler.
Il n'est jusqu'à l'économie où la combinaison d'une monnaie forte, l'euro, et d'une économie ouverte fondée sur le libre échange n'entraîne l'Europe dans un processus de désindustrialisation rapide. Certes les Etats-Unis, quoique plus enclins au protectionnisme en dépit de leurs professions de foi libre-échangistes, sont engagés dans un processus de déclin industriel analogue ; mais ils disposent encore du privilège du dollar qui leur a permis jusqu'ici de régler une partie de leurs achats en se contentant d'émettre de la monnaie. Privilège à double tranchant car il est le signe d'un déficit structurel dont la contrepartie réside dans les soldes positifs de la Chine, de l'Inde, des pays producteurs de pétrole et de matières premières, dont la Russie. En Europe, seule l'Allemagne se rattache à ce groupe des pays structurellement excédentaires, alors que la plupart des autres pays, comme les Etats-Unis, sont déficitaires. Si d'aventure, l'euro devenait une monnaie de réserve, c'est l'Europe dans son ensemble qui se trouverait alors déficitaire.

Tout cela n'empêche pas l'Europe de cultiver des valeurs humanistes très élevées. La Convention européenne des droits de l'homme place haut la barre, en en faisant par exemple le seul continent d'où la peine de mort est bannie (2) alors qu'elle demeure en vigueur en Chine, au Japon, en Inde et aux Etats-Unis. Elle n'est que suspendue en Russie.

L'Europe se distingue aussi par le niveau élevé de sa protection sociale, la qualité des services publics, la volonté de préserver l'environnement. Tout cela a sa contrepartie : depuis la fin du communisme, elle est la région du monde (Chine exceptée) où la sphère publique est la plus envahissante et sans doute celle qui a la bureaucratie la plus développée, les réglementations les plus complexes.

Ces différents caractères sont  résumés dans le tableau suivant :  

 

 

 

 

E-U

 

Am.

 

Latine

 

Europe (1)

 

Russie

 

Pays musulmans

 

Afrique noire

 

Chine

 

Inde

 

Fait religieux

 

+

 

+

 

--

 

+

 

+

 

++

 

0

 

+

 

Démographie

 

+

 

-

 

--

 

--

 

+

 

++

 

-

 

+

 

Défense

 

++

 

+

 

--

 

+

 

+

 

0

 

+

 

+

 

Esprit national

 

++

 

+

 

-

 

+

 

+

 

+

 

+

 

+

 

Limitation Etat

 

+

 

+

 

-

 

+

 

+

 

+

 

--

 

+

 

Evol. Industrielle

 

-

 

+

 

-

 

0

 

+

 

0

 

++

 

++

 

Bal. Paiements

 

--

 

+

 

+/-

 

+

 

+

 

-

 

++

 

+

 

Solidarité

 

-

 

-

 

++

 

-

 

-

 

+

 

-

 

-

 

Services publics

 

-

 

-

 

++

 

-

 

-

 

-

 

-

 

-

 

Environnement

 

-

 

-

 

+

 

-

 

-

 

-

 

--

 

-

 

 (1) et aussi le Canada, l'Australie et la Nouvelle Zélande
(2) Le signe 0 signifie que la question n'est pas pertinente ou la réponse complexe 
 

Comment ne pas être frappé au vu de ce tableau par le nombre de signes moins qui affectent l'Europe, en particulier dans tout ce qui tient à l'instinct de survie : démographie, défense, industrie, sentiment national ? Dans la mesure où elle donne un sens à la vie, la foi religieuse peut être rapprochée de ces indicateurs. Même pour ce qui est des échanges, l'Europe n'a qu'un demi-signe plus à cause de l'Allemagne. Les mentions positives que nous avons attribuées en matière de protection sociale (et de services publics) et de défense de l'environnement font sans doute des Européens des gens heureux mais, dans un monde où la concurrence est impitoyable, elles pèsent sur l' économie. Et là aussi l'Europe, quoique pour de bonnes raisons, se trouve à contre-sens.

Il importe qu'un continent qui se tient, à juste titre, pour porteur de valeurs universelles, mesure aujourd'hui sa singularité dans le monde. L'Europe est-elle seulement une exception ou montre-t-elle le chemin au reste de la planète ? Elle semble le montrer en matière démographique, mais beaucoup moins en matière militaire ou économique. Par rapport à ces tendances récessives, les Etats-Unis sont en conjonction avec elle sur le plan industriel mais non sur le plan militaire, démographique ou religieux. La Russie traverse en revanche le même hiver démographique que l'Ouest du continent. Jusqu'à quand durera cette "exception européenne", dont le reflux du fait religieux est une composante essentielle, commencement ou aboutissement on ne sait ?
L'Europe est elle un sommet de la civilisation ou un édifice fragile menacé par des facteurs de décadence qui pourraient lui être fatals ?  Autant de questions qu'il convient assurément de poser et auxquelles chacun répondra sans doute à sa manière. 

(1) Robert Kagan, La puissance et la faiblesse- Hachette-Pluriel, 2006
(2) A l'exception de la Biélorussie

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Afrique du sud : révolution zoulou ?

Ne nous a-on pas assez dit, après tout, combien l’élection d’'un métis à la présidence des Etats-Unis était supposée représenter une révolution ?
Ce qui vient de se passer en Afrique du Sud, avec l’accession à la tête de l’ANC de Jacob Zuma, promis, après la nouvelle victoire de ce parti aux élections, à devenir le troisième président de l’après apartheid, représente aussi à sa manière une révolution.

Les deux premiers présidents, Nelson Mandela et  Thabo Mbeki étaient Xhosas, le nouveau est  Zoulou.

Zoulous et Xhosas
Il y a beaucoup de groupes ethniques en Afrique du Sud, y compris parmi les blancs divisés entre  Afrikaner et Anglophones. Mais parmi les noirs, la plupart des tribus ont un pied en dehors des frontières : les Tswana au Botswana, les Ndebele au Zimbabwe, les Swazis au Swaziland, … etc. Seuls les Zoulous et les Xhosas  (la consonne xh désigne le clic émis du fond de la gorge car le xhosa est une "langue à clics") sont purement sud-africains et ils sont aussi les plus nombreux.


Historiquement rivaux, ces deux groupes ont connu un destin très différent.
Les Zoulous, dont les farouches guerriers opposèrent au  XIXe siècle la plus rude résistance aux Européens, auraient eu vocation à prendre la tête de la lutte contre l’apartheid. Ce ne fut pourtant pas le cas : leurs chefs historiques, le roi des Zoulous et le chef Mangosuthu Buthelezi, se reposant sur la gloire de leurs ancêtres, préférèrent pactiser avec l’ancien régime. Tout en le critiquant, ils se tinrent  à l’écart de la lutte armée, cultivant leurs racines ethniques dans le cadre d’un bantoustan et d’un parti tenu pour modéré, l’Inkatha Freedom Party.
Même si l’African National Congress qui fut, en conjonction avec le parti communiste sud-africain, le fer de lance de la lutte contre l’apartheid, a au contraire toujours refusé quelque forme d’ethnicisme que ce soit, prétendant représenter tous les Sud-Africains y compris les blancs, sa direction fut de fait dès les années cinquante sous la forte emprise de la noblesse xhosa à la quelle appartenaient Nelson Mandela et sa garde rapprochée, Oliver Tambo et Govan Mbeki. C’est tout naturellement que le fils de ce dernier succéda en 1999 à Nelson Mandela comme si le pouvoir sud-africain était devenu, au sein de l’ethnie xhosa, une affaire de famille.

Ce n’est plus du tout  le cas avec Jacob Zuma qui fut longtemps le principal représentant des Zoulous à  l’ANC, mais qui s’y trouvait, de fait, en minorité. Accédant au pouvoir à 67 ans, il a profité de l’usure de son prédécesseur, de sa légitimité historique d’ancien prisonnier à Robben Island, et de sa grande popularité dans la base du parti pour s’imposer à la succession de Thabo Mbeki  en dépit de  nombreuses affaires judicaires dans lesquelles ses partisans n’ont vu que la vindicte de ses ennemis. Mais par delà le basculement ethnique, après tout assez anecdotique vu de l’extérieur, c’est à un total  changement de style qu’il faut se préparer.
Les fondateurs de l’ANC appartenaient à des familles aristocratiques ; ils avaient reçu une excellente éducation à l’Université de Fort Hare où, au cœur du pays xhosa, les missionnaires purent former, avant le durcissement de l’apartheid, une authentique élite africaine. Mandela était avocat. Thabo Mbeki a fait ses études à la London school of economics et n’a jamais renoncé à un style british qui passait mal dans le parti. Jacob Zuma est tout à l’opposé : d’origine populaire, autodidacte, il a appris à lire et à écrire en prison grâce à Govan Mbeki, le père de son prédécesseur. Il reflète à sa manière la génération la plus récente des noirs, dont le "système bantou d’éducation", produit de l’apartheid, a limité  l’instruction.

A la haute tenue morale de Nelson Mandela, à la distinction de Thabo Mbeki, il oppose une truculence  populiste et, il faut bien le dire, un profil moins lisse : mal lavé de graves soupçons de corruption, polygame affiché et grand amateur de danses africaines, il a même été accusé de viol par une de ses nombreuses partenaires. Il aura moins de raisons de traiter de haut tel ou tel de ses collègues africains. Moins marqué que son prédécesseur par le monde anglo-saxon, il devrait être aussi moins prévenu contre la France. Même s’il vient de l’aile gauche de l’ANC, son élection ne devrait pourtant pas changer les orientations du pays : une économie capitaliste où la minorité blanche, plus gênée par la grave insécurité que par la rhétorique socialiste du pouvoir, joue toujours un rôle clé. Un chômage étendu, des inégalités considérables, le sida, la corruption : malgré tout cela l’économie, dont la variable fondamentale depuis des lustres est le cours de l’or, devrait en raison de la hausse de ce dernier, tenir mieux que d’autres le choc de la crise.
Quelque inquiétude que suscite la personnalité du nouveau président, les équilibres (ou  les déséquilibres !) fondamentaux de ce pays ne devraient pas être bouleversés.

(1) Premier diplomate français à visiter un camp de l'ANC et à avoir participé comme consultant à la rédaction de la constitution de l'Afrique du Sud démocratique

 

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Les quatre registres de la morale
 

Les récentes polémiques relatives aux déclarations du pape Benoît XVI ont montré l'ignorance où se trouvent beaucoup de nos contemporains, pas seulement les journalistes, de la manière dont se posent les questions morales. Pour dire les choses de manière carrée, toute question morale peut être posée sur quatre registres différents : le bien, le moindre mal, la miséricorde, les politiques publiques.


Le bien
Le premier de ces registres est celui du bien dans l'absolu. Une société où personne ne ferait violence à personne, où tous les hommes s'aimeraient et s'entraideraient comme des frères, nul doute que cela soit le bien dans ce qu'il a d'absolu. Cela implique entre les hommes peut-être pas l'égalité mais au moins la justice, la courtoisie, la solidarité. Qu'en est-il de la relation de l'homme et de la femme ? Françoise Sagan dont les romans ne contribuèrent pas peu à la révolution sexuelle dit une fois : "Si tout était à recommencer, je voudrais n'avoir connu qu'un seul homme ; nous nous serions rencontrés jeunes et nous aurions vieilli ensemble." On aura reconnu là l'idéal du mariage chrétien. Que, dans le cadre d'une relation exclusive de ce genre, faire l'amour dans la plus totale confiance et sans aucune sorte d'artefact, soit le mieux, qui en disconviendra ?
À vrai dire, nos contemporains se mettraient assez facilement d'accord sur ce qu'est le bien en soi. Mais tous ne sont pas d'accord sur le point de savoir si cet idéal peut être atteint ou non. Les uns pécheront par excès d'idéalisme, en supposant qu'une société parfaitement harmonieuse est possible, quitte à s'abandonner à de dangereuses utopies. D'autres seront au contraire exagérément pessimistes, pensant par exemple que l'harmonie entre l'homme et la femme est un rêve impossible, qu'un mariage réussi n'existe pas en ce bas monde.

Le moindre mal
Le second registre où se déploie la réflexion morale est celui du moindre mal ou comme on disait autrefois celui de la casuistique ou étude des cas. Une expression à laquelle Pascal a fait une mauvaise presse, dénonçant les abus que, selon lui, les jésuites en faisaient et qui, pourtant, désigne un exercice nécessaire. Le Talmud lui-même n'est-il pas d'abord un vaste manuel de casuistique élaboré à partir de l'absolu de la Torah, la loi, laquelle en reste pour l'essentiel au premier registre ?
Pourquoi l'étude des cas ? Parce que, hélas, la vie morale ne se déroule pas dans un monde parfait, mais dans un univers déjà marqué par le péché et parfois gravement. Quelque bonne volonté que j'aie, je vis dans un monde où pullulent les violents, les voleurs, les menteurs, les adultères et je suis obligé de faire avec. Si je suis attaqué seul, je peux à la rigueur suivre le précepte évangélique "Ne résistez pas au méchant". Si ma femme et mes enfants sont attaqués, si mes compatriotes sont agressés, ce précepte ne peut plus s'appliquer. J'ai non seulement le droit mais même le devoir de défendre ceux qui sont agressés et cela en ayant recours à mon tour, le cas échéant, à la violence. Tuer n'est certainement pas devenu un bien mais peut être dans certains cas le moindre mal. Si une pauvre femme voit ses enfants mourir de faim, voler pour les nourrir est juste. C'est en tous cas le moindre mal. Il vaut certes mieux qu'une prostituée s'amende et renonce à son négoce. Mais si elle n'y renonce pas, utiliser le préservatif pour se protéger et protéger ses partenaires est sans aucun doute pour elle, non seulement un droit mais un devoir. Ce n'est pas le bien mais c'est là aussi le moindre mal.
Mais où est le moindre mal ? La réponse est rarement claire. Cette question est à étudier au cas par cas en fonction des temps et des lieux. La casuistique n'est pas seulement affaire de raisonnement, elle est aussi affaire de discernement, de mesure, parfois d'intuition. Elle tient compte en tous les cas des situations concrètes.

La miséricorde
Le troisième registre de la morale est celui de la miséricorde. Elle est une composante essentielle de l'héritage juif et chrétien - et même de l'islam qui a repris à son compte l'expression biblique "Dieu le miséricordieux, le compatissant". Dieu est miséricordieux pour les pécheurs nous disent les testaments, l'ancien et encore plus le nouveau, et il nous demande de l'être à notre tour "C'est la miséricorde que je demande et non point le sacrifice" (Os 6,6), "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés" (Mt 7,1). L'Église est le ministre de cette miséricorde. Une miséricorde qui s'exerçait, il faut bien le dire, plus facilement dans les sociétés où tout le monde était d'accord sur ce qu'étaient le bien et le mal.
Aujourd'hui, les choses sont moins simples. Comme jamais dans le passé, la nature du bien est l'objet de controverses, en particulier en matière sexuelle et familiale. L'Église est dès lors, plus que dans le passé, obligée de jouer le rôle rébarbatif de qui rappelle la règle morale car personne le fera à sa place : elle semble alors manquer à la miséricorde. Depuis le commencement, l'Église tient ce double discours : rappel de la règle, annonce du pardon en mettant selon les temps et les lieux l'accent tantôt sur l'un tantôt sur l'autre. Mais cela, du fait de l'inculture chrétienne, est de plus en plus ignoré. C'est ce qui conduisit une fois tel journal du soir, en recherche de scoop, à titrer stupidement "Les évêques de France changent de position sur la contraception" alors qu'ils s'étaient contentés de passer du registre du bien en soi à celui de la miséricorde.
Cette miséricorde, est-il nécessaire de le rappeler ? est sans mesure, aussi immense que Dieu lui-même. "Comme est loin l'Orient de l'Occident, il efface de nous nos péchés" (Ps 103). Mais elle suppose que le pécheur se repentisse, qu'il reconnaisse son tort et donc qu'il accepte la règle morale, qu'il ne s'enferme pas, comme il arrive souvent, dans un processus sans fin d'auto-justification.

Les politiques publiques
S'agissant de la morale individuelle, on a fait le tour de la question avec ces trois registres. Il en existe cependant un quatrième, proprement politique. La question est la manière dont les pouvoirs publics doivent se comporter face à telle ou telle règle morale. Doivent-ils la traduire en loi civile, assortie au besoin de sanctions pénales, ou engager telle ou telle politique publique pour en favoriser le respect, les deux options n'étant pas d'ailleurs incompatibles : la sobriété au volant fait l'objet de sanctions lourdes en cas de manquement mais aussi d'une propagande insistante. Doivent-ils au contraire s'abstenir de légiférer et laisser les individus libres face à leur conscience ?
Un certain libéralisme promeut cette dernière position au motif que la morale serait une affaire privée, qu'au nom de la "laïcité", l'État n'aurait pas à imposer tel ou tel choix, que les tenants de telle out telle confession n'auraient pas à étendre leurs options morales aux autres. Le raisonnement libéral ne prend pas en compte que la morale, y compris la morale chrétienne, ne fait, pour l'essentiel, que prescrire les règles d'une vie sociale harmonieuse, la coexistence pacifique et la solidarité des hommes en société. Or cela est aussi l'objet de la loi civile. Personne n'en doute s'agissant du Code de la route. La corrélation est aujourd'hui moins évidente (ce qui ne veut pas dire qu'elle n'existe pas) en matière de morale sexuelle. D'où les polémiques qui existent à ce sujet.
L'idée d'une laïcisation de la morale est d'autant plus étrangère à l'Église qu'elle n'a jamais prétendu avoir une morale propre, que sa morale n'est rien d'autre que la "loi naturelle" qu'il lui revient de rappeler mais seulement par subsidiarité, quand les autres autorités sociales l'ont perdue de vue. Le principal théologien qui se soit penché sur la morale, saint Thomas d'Aquin, ne fit pour l'essentiel que reprendre la morale d'Aristote, tenue pour universelle sous la réserve de quelques ajustements comme en ce qui concerne l'esclavage.

Même si la morale et la loi civile se recouvrent assez largement, un certain décalage a toujours existé. Il est ainsi des règles morales qui ne sont que rarement sanctionnées par la loi. Si personne ne nie que le mensonge, quel qu'il soit, soit moralement mauvais, il n'est sanctionné dans aucune société dès lors qu'il n'a pas de caractère solennel. Dans le droit positif français, il ne l'est que dans les cas les plus graves : faux serment, dénonciation calomnieuse, tromperie sur les marchandises, propagation de fausses nouvelles, … etc. Mais hors le cas des fautes bénignes, la limite entre ce qui est du ressort de la morale privée, individuelle ou familiale et ce qui est du ressort de la loi varie d'une société à l'autre. Le droit du chef de famille de châtier sa femme et ses enfants fut longtemps admis par la société, sur le modèle romain, comme quelque chose qui n'était pas du ressort de l'Etat. Aujourd'hui, ce dernier est heureusement de plus en plus mobilisé contre les violences conjugales ou la maltraitance des enfants.
S'agissant de l'avortement, l'évolution est inverse : longtemps tenu pour une affaire d'État, il est considéré par la majorité de nos concitoyens comme une affaire privée. La loi a suivi sur ce sujet l'évolution des mentalités, malgré l'opposition de l'Église. Derrière cette question se trouve un débat plus fondamental : qui est l'autre qu'il faut respecter dans la vie en société ? Est-ce seulement la personne inscrite à l'état-civil ou bien faut-il inclure l'enfant conçu et pas encore né ? Le devoir du respect d'autrui n'est pas aujourd'hui mis en cause dans les politiques publiques ; il se durcit même si l'on considère la toute nouvelle interdiction de fumer dans les lieux publics ; mais le périmètre de prise en compte d'autrui, le "périmètre civique" est objet de débat. Au temps d'Aristote, les esclaves en étaient exclus ; aujourd'hui, pour beaucoup, les enfants à naître. Le christianisme a toujours tendu à élargir ce périmètre. Dès qu'il est question de l'avortement, on ne sait jamais sur quel registre se situe le débat. "Êtes-vous pour ou contre l'avortement ?" ne veut rien dire. Dans l'absolu, bien peu de gens le considèrent comme un acte positif (premier registre) et aucun pays d'Europe n'a adopté le régime de la permissivité totale qui prévaut aux États-Unis depuis 1973. La vraie question politique (quatrième registre) est : quel statut légal doit-il avoir ? Doit-il faire l'objet d'une interdiction pure et simple ou bien, même si on le considère comme un acte mauvais, faut-il ouvrir la porte à une certaine tolérance ? Même une encyclique aussi rigoureuse qu'Evangelium vitae (1995) laisse sur ce sujet la porte entrebâillée (n. 71). Tout en rappelant avec insistance la gravité de l'avortement et le caractère absolu du droit à la vie dès la conception, elle reconnaît que "le rôle de la loi civile est certainement différent de la morale et de portée plus limitée" et que "les pouvoirs publics peuvent parfois renoncer à réprimer ce qui provoquerait par son interdiction un dommage plus grave". Elle envisage ainsi de manière incidente la possibilité d'une "tolérance légale de l'avortement et de l'euthanasie", tout en précisant que cette tolérance ne saurait se fonder ni sur la reconnaissance d'un droit, ni sur le voeu d'une majorité. Il n'est question là ni du bien en soi, ni même de la miséricorde. Si on rejoint la logique du moindre mal, ce n'est pas au niveau du choix individuel, mais seulement de l'attitude que doivent adopter les pouvoirs publics.

À côté des lois, il y a les politiques publiques. Quand le pape a récemment répondu à des questions de journalistes dans l'avion qui le menait au Cameroun, il n'a pas porté un jugement sur la légitimité du préservatif. Il ne s'est placé sur aucun des trois premiers registres. Il s'est placé uniquement sur le plan politique. Il n'a pas nié - à la différence de l'évêque d'Orléans (qui a reconnu son erreur) et contrairement à ce que certains Occidentaux ont fait semblant de comprendre pour pouvoir mieux se déchaîner contre lui -, que l'usage d'un préservatif par un homme un jour soit efficace pour protéger cet homme ce jour-là. Il a porté un jugement critique sur une politique de prévention qui se réduirait à la distribution massive de préservatifs, la seule qui soit préconisée par les organisations internationales et pratiquée dans les pays développés. Promouvoir le préservatif dans les milieux les plus menacés par le sida est sans doute nécessaire. Mais si cette promotion s'adresse à l'ensemble de la société, ne revient-elle pas de manière subliminale à poser comme normatif un comportement à risque et donc à favoriser l'épidémie ? Dans les pays d'Afrique, les organisations caritatives, dont la majorité sont catholiques, associent la distribution du préservatif (la logique du moindre mal) à l'éducation à une sexualité responsable, cela en plein accord avec les gouvernements africains. C'est ce primat de l'éducation et de l'amour qu'a rappelé le pape : "Je dirais qu'on ne peut pas surmonter ce problème du sida uniquement avec la distribution de préservatifs. Si on n'y met pas l'âme, si on n'aide pas les Africains, on ne peut résoudre ce fléau."

Le problème est que le jugement à porter en matière de politique publique ne peut être lui aussi que très délicat. Il s'appuie sur une connaissance du terrain : on ne peut par exemple raisonner de la même manière dans un village africain où le cachet d'aspirine est déjà un luxe et dans une société de consommation comme la nôtre. Il suit, comme la casuistique dont il se rapproche, la logique du moindre mal, laquelle dépend d'une appréciation des réalités qui ne peut être que complexe. L'Église, qui s'est toujours attachée, non seulement à sauver les âmes, mais aussi à élever le niveau de l'humanité dans toutes ses composantes et l'a fait au cours des siècles en adoucissant la condition de l'esclave (Antiquité), en promouvant le mariage monogame et l'exogamie (Haut Moyen-Âge), puis en instituant l'Université (XIIe siècle), l'école secondaire (Ignace de Loyola, XVIe siècle) puis primaire (Jean-Baptiste de la Salle, XVIIe siècle), l'hôpital (Vincent de Paul, XVIIe siècle), doit suivre un chemin étroit en évitant deux écueils : celui d'un irréalisme qui ne tiendrait pas assez compte de l'humanité réelle - c'est ce qu'on lui reproche en matière de sexualité -, et celui du laxisme qui, en prenant au contraire cette humanité réelle trop en compte, l'encouragerait à demeurer dans son état de stagnation - c'est ce qu'on lui a souvent reproché dans le passé en matière sociale, notamment du côté de la "théologie de la libération". Elle cherche à servir de levier (de "levain dans la pâte" dit l'Évangile) mais le levier ne doit pas casser. L'exercice est délicat ; il suppose lui aussi du discernement.

On peut regretter que ceux qui rapportent tel ou tel jugement moral ou telle ou telle prise de position de l'Église ne précisent pas sur lequel de ces quatre registres se situe le débat. Compte tenu du manque d'éducation de nos contemporains sur ces questions, il vaudrait mieux qu'ils le fassent. Mais les autorités morales, en premier lieu l'Église elle-même, devraient aussi prendre en compte cette ignorance et, les premières, prendre l'initiative d'être plus explicites. À coup sûr certains malentendus seraient ainsi évités.

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La réintégration de la France dans l'OTAN

En temps qu' "ancien" de cette organisation
(1), du temps de la Guerre Froide, la décision française devrait plutôt m'apporter quelques satisfactions. Il n'en est rien et voici pourquoi. Dans le discours justificatif présidentiel (le Monde du 11 mars 2009), il faut au passage relever quelques contradictions. Si la France était déjà de facto dans l'Organisation atlantique, le fait de la rejoindre de jure ne changerait pas grand-chose. Et si cela devait être le cas, compte tenu des inconvénients significatifs que cette décision comporte, cela en vaut-il la peine ? Par ailleurs, est-il possible sérieusement de se convaincre qu'une fois cette réintégration effectuée, la France pourra vraiment peser de tout son poids sur la prise de décision au sein de l'Alliance comme il est prétendu ? Et cela alors que notre pays, avec un effort de défense ramené à sa plus simple expression depuis des années avec 1,8 % du PNB, ne dispose désormais que de capacités de défense extrêmement réduites et d'ailleurs tendues à l'extrême (2) ? Et cela d'autant plus qu'en cas de désaccord majeur, il ne sera plus question de s'en aller derechef, sauf à se couvrir de ridicule en jouant les chevaux de manège. Mais peu importe. Car bien d'autres considérations beaucoup plus lourdes de conséquences sont associées à la démarche proposée.

La France est déjà significativement engagée en Afghanistan pour répondre à la demande américaine. Or cette guerre, de l'avis de beaucoup, n'a que peu de chances de pouvoir être gagnée (voire aucune) pour toutes sortes de raisons bien connues. Il y a en premier lieu l'incapacité d'un régime faible et corrompu (qui rappelle tout à fait le régime de Saigon sur ses fins) d'apporter une contribution significative à la conduite de la guerre. Mais il y a surtout le Pakistan voisin (devenu refuge des Taliban) qui dispose d'un régime politique, et pourrait-on dire même, d'une société en voie de décomposition rapide. Mais il dispose aussi, et bien fâcheusement, de l'arme nucléaire et de redoutables capacités de frappe à longue distance. Un conflit direct de l'OTAN avec le Pakistan nucléaire aurait sans nul doute des effets régionaux cataclysmiques que l'on n'ose à peine évoquer (3). Or la France est d'ores et déjà militairement engagée en Afghanistan et peut-être un jour pas si lointain, au Pakistan. On n'en voudra pour preuve que la nomination d'un "chargé de mission" pour ces deux pays au Quai d'Orsay.

Le retour programmé de la France à l'OTAN ne peut que nous placer plus près encore de l'épicentre d'un conflit potentiellement dévastateur. De toute façon, même sans aller jusque là, une défaite peu glorieuse de l'OTAN, la première de son histoire, sonnerait fort probablement le glas d'une organisation qui aurait perdu toute crédibilité aux yeux de ses adversaires. On ne voit guère l'avantage pour notre pays à réintégrer in extremis l'OTAN dans de telles conditions.

A nos portes, ou quasiment, l'éventualité d'un conflit entre Israël et l'Iran est désormais probable avec l'acquisition, déjà effective ou proche, de l'arme nucléaire par ce dernier pays. Avec la formation d'un gouvernement israélien "radical", avec Netanyahu (4) comme Premier Ministre, la tentation, déjà envisagée dans les derniers mois de l'Administration Bush, d'une frappe préventive contre les installations nucléaires de l'Iran deviendra de plus en plus forte (5). Le président OBAMA, englué dans une catastrophique et inextricable crise économique, fera-t-il preuve de la même fermeté que son prédécesseur pour s'opposer aux pressantes demandes israéliennes ? Et si de besoin était, Israël ne serait-il pas tenté de lui forcer la main en déclenchant préventivement les hostilités ?
Auquel cas la France, redevenue membre de l'OTAN, ne serait-elle pas, qu'elle le veuille ou non, directement impliquée dans le nouveau conflit ouvert à ses portes ? Pourra-t-elle rester neutre ? Pourra-t-elle résister à la pression américaine, comme elle l'avait fait pour l'Irak, et refuser de participer à une nouvelle guerre au potentiel nucléaire manifeste, si les Etats-Unis devaient s'y engager ? D'autant plus que les déclarations d'amitié éternelle, de bonnes intentions, de solidarité à toute épreuve entre la France et Israël n'ont guère manqué depuis deux ans. Au surplus la France a cru devoir ouvrir une base militaire, symbolique certes, mais bien réelle, au Moyen-Orient, justement face à l'Iran (6), pour bien marquer le grand "retour aux affaires" de la France dans la région (7).

L'ensemble de ces facteurs risque fort de nous entraîner, peut-être malgré nous, dans un conflit majeur qui, il faut bien le souligner, ne nous concerne pas directement. Ceci est l'occasion de revenir rapidement sur les conséquences d'une telle éventuelle conflagration. Elles sont terrifiantes et les enjeux colossaux : Tous les experts sérieux reconnaissent qu'une destruction complète et durable des capacités nucléaires de l'Iran est impossible. Dans le meilleur des cas, celles-ci seraient plus ou moins rapidement reconstituées avec, vraisemblablement, l'aide empressée de la Russie redevenue "lennemi héréditaire". Mais l'épisode suivant autoriserait forcément le recours de l'un et de l'autre des protagonistes à la bombe. Le prix du pétrole, malgré la crise, aurait toutes les chances de sauter au plafond. Avec l'impact que l'on peut aisément imaginer sur les tentatives de relance en cours qui seraient cassées net. Sans compter sur une nouvelle flambée de haine dans les pays arabes contre Israël et ses alliés, dont la France. Dans le meilleur des cas, les communautés juives et musulmanes présentes sur le territoire national seraient fortement incitées à se livrer à des manifestations d'une rare violence, peut-être même accompagnées d'une flambée de terrorisme. Toutes ces interrogations pointent malheureusement dans une même direction, à savoir les graves incertitudes et les grands risques attachés à la réintégration de la France au sein de l'OTAN. Hier, pour notre pays, l'OTAN, c'était la garantie contre le risque. Demain, ce sera le risque garanti.

Paris, le 17 mars 2009

(1) Dans les années 70 directeur des Affaires économiques et président du Comité économique de l'OTAN, occupant, à ce titre, le poste le plus élevé conservé par la France dans la partie civile de l'Organisation atlantique.
(2) L'évaluation de l'effort de défense était une de mes tâches à l'OTAN. Plus tard, conférencier à l'Ecole supérieure de Guerre, je n'ai cessé de soutenir pendant des années la nécessité de maintenir 'effort de défense au moins à 3% du PNB pour disposer d'un instrument de défense digne de ce nom. En vain !
(3) Peut-on une seconde imaginer que l'Inde resterait non impliquée et la Chine indifférente à un conflit à ses portes qui aurait des chances de devenir nucléaire?
(4) Qui dispose, est-il besoin de le rappeler, de la double nationalité israélienne et américaine, comme le directeur de cabinet du président OBAMA, Emmanuel Rahm.
(5) Elle avait déjà été très sérieusement envisagée par l'ancien Premier Ministre Olmert pendant les derniers mois de l'Administration Bush. Ce dernier, avec une tardive sagesse, avait refusé de donner son aval à une telle aventure. Israël a dû se contenter de Gaza.
(6) A Abu Dhabi, détroit d'Ormuz

(7) Un Dien Ben Phu oriental ?

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Le monde après le G20

(...) (sit endommagé en 2013)
qui voit tripler ses ressources, mais nullement ses méthodes et procédures. (1) Pour le reste du monde, la problématique reste entière. En effet, à la suite de l'effondrement de 2008, le souhait le plus ardent, tant au niveau des individus que des responsables, est que tout redevienne comme avant, et le plus vite possible. Et sans rien  changer. C'est humain. D'où la solution, simple comme le bonjour, consistant à inonder le marché de liquidités. Au risque de le noyer et de déclencher, avec ou sans reprise, une véritable "tornade" inflationniste. (2)

Sur le plan international,  le face-à-face sino-américain reste immuable, comme figé. Il ne peut en aller autrement. Il ne sera pas commode de s'en sortir sans de redoutables dégâts. C'est que le dispositif innocemment mis en place pendant la période Clinton/Bush était terriblement pervers car générateur de redoutables déséquilibres commerciaux et financiers. Il permettait à la Chine d'inonder le marché américain de ses exportations à bas prix (pour le plus grand bonheur du consommateur américain) et d'obtenir ainsi une croissance rapide à des taux records de 8 à 10% l'an. Au surplus, ce pays pouvait accumuler d'énormes réserves en bons du Trésor américain (2000 milliards de dollars). Les Etats-Unis, de leur côté, accumulaient de gigantesques déficits commerciaux (réputés éternels et excellents pour la santé du monde, selon l'évangile des "gourous" de l'époque). L'Amérique de ce fait subissait quand même un lourd handicap de croissance (moins d'exportations et d'investissements). Cet handicap était néanmoins compensé par une progression ininterrompue de la consommation financée par un gonflement des crédits en tout genre (rappelons que PNB=C+I+E). (3)
C'était beau comme l'antique. Mais le système est aujourd'hui bloqué. Si l'Amérique réduit ou élimine son déficit commercial, c'est l'excédent chinois qui se contracte et la croissance de ce pays qui se ralentit. Si  la Chine réduit ses achats de bons du Trésor américain ou fait mine de vendre ses dollars, le dollar chute et les taux d'intérêt grimpent. Si bien que la Chine voit ses réserves fondre comme neige au soleil. C'est le syndrome de Don Juan et de son tailleur. Apparemment, l'Amérique d'Obama et la Chine de Wen Jiabao ont choisi de continuer comme si de rien n'était. C'est la fuite en avant. (4) Mais pour combien de temps ?

Pour ce qui concerne l'économie américaine, les choses ne se présentent guère mieux. Deux excellents économistes américains, Paul Krugman et Joseph Stiglitz (prix Nobel bien sûr), après avoir chanté en choeur les louanges du candidat Obama pendant la campagne, s'époumonent aujourd'hui à dénoncer ce que l'un d'entre eux qualifie "d'ersatz de capitalisme". Ce qui en dit long sur la confiance qu'ils accordent à Timothy Geithner, le Secrétaire d'Etat au Trésor.
Là encore, le problème est d'une simplicité biblique : le bilan des banques américaines, après des décennies de "capitalisme" délirant, est largement gangrené de créances douteuses ou irrécouvrables et leurs fonds propres sont insuffisants ou inexistants. Le mécanisme imaginé par M. Geithner, qui croit encore fermement aux vertus du marché, est d'allécher les investisseurs privés en mettant en place un mécanisme fort complexe de rachats conjoints aux enchères des créances bancaires douteuses assortis de généreux crédits ou de garanties offerts par l'Etat ou le Federal Reserve. (5)
Ce qui revient, selon la formule de Stiglitz  à "privatiser les gains et à socialiser les pertes". Et cela au prix de déficits fédéraux potentiels proprement abyssaux. (6) Car, en fin de compte, c'est le contribuable américain, et derrière lui, l'endettement public, donc la Chine, qui vont payer l'addition. L'Amérique risque de se noyer dans un océan de dettes. En tout cas, la voilà bien partie pour s'endetter pour 100 ans. (7)

Le grain de sable qui risque d'enrayer ce mécanisme ingénieux réside dans les réactions de l'opinion publique de part et d'autre de l'Atlantique et serait-on tenté de dire, du Pacifique(Chine). Combien de temps le public américain, pourtant remarquablement endurant, va-t-il continuer à faire confiance au "magicien" Obama à raison de 600 000 chômeurs supplémentaires par mois ? (8)
En Europe, les choses risquent d'aller beaucoup plus vite et l'opinion, peu tolérante, risque fort de se cabrer devant le prolongement et l'aggravation de la crise. (9)
Dès lors, le dos au mur, les gouvernants ne vont-ils pas être tentés de céder aux sirènes du protectionnisme ouvert ou camouflé, de la planche à billet, et donc de l'inflation, nonobstant les prescriptions européennes ? A l'heure du péril, ce sera sans doute chacun pour soi et le fragile barrage de papier de la construction européenne risque de ne pas résister longtemps à la bourrasque qui s'annonce.
En fait, ce que les uns et les autres, particuliers comme responsables, ne semblent  pas avoir compris est que le monde a profondément changé et les règles qui le régissent aussi. Rien n'est encore réglé. On peut se demander si nous n'assistons à la première phase d'une crise à caractère conjoncturel précédant une deuxième crise, structurelle celle-là, l'une s'emboîtant dans l'autre, comme une poupée russe (10) 


Alors que faire ?
Les diverses mesures adoptées aux Etats-Unis ont toutes les chances a) de ne pas relancer l'économie - b) de déclencher une inflation d'une violence extrême
Que pourrait-on faire pour prévenir un tel cataclysme ?
En fait, les options sont réduites. Mais, à situation d'exception, mesures d'exception, heureusement provisoires, du moins peut-on l'espérer. Il faut instaurer une économie de commandement, comme en temps de guerre :
- nationaliser toutes les banques de quelque importance, … Mais où trouver les hommes pour les faire fonctionner ?
- bloquer arbitrairement la valeur des créances bancaires douteuses à leur niveau d'avant la crise, quitte à les amortir petit à petit au fil des ans avec le retour à la normale
- instituer une fiscalité punitive visant à a) réduire les grossières inégalités crées pendant la période Clinton/Bush), b) renforcer les rentrées fiscales, c) confisquer les gains illégitimes engrangés par banquiers et financiers pendant cette période euphorique
- amortir les crédits hypothécaires ("subprimes" et autres crédits douteux sur une très longue période (20, 30 ou même 50 ans) ou les transformer en viagerou en titres de location vente
- instituer sur le modèle français un système de RMI en faveur des ménages les plus démunis.


(1) Pour changer cela, il faudrait renouveler le "staff" habitué depuis des décennies à agir conformément à la doctrine traditionnelle du Fonds. Ces comportements ne sont pas aisément modifiables.
(2) J'avais déjà évoqué ce danger au cours du colloque de l'IGP de mai 2008. Il est frappant de voir se multiplier dans la presse américaine les avertissements sur ce même thème.
(3) Consommation + investissement + exportations
(4) "Pourvou que ça dure"  disait Laetitia Buonaparte en son temps.
(5) L'International Herald Tribune parle de 10 000 milliards d'engagements potentiels de l'Etat américain sous diverses formes.
(6) Rappelons que le déficit fédéral américain : 1 750 milliards de dollars pour un budget de 3 552 milliards - représente 13 % du PNB. Et les années suivantes ne s'annoncent guère mieux.
(7) Les Etats-Unis seront bien incapables de rembourser leurs dettes avant bien longtemps. C'est la raison pour laquelle ils se cramponnent  au dollar, monnaie de réserve mais aussi source de financement.
(8) Les Etats-Unis seront bien incapables de rembourser leurs dettes avant bien longtemps. C'est la raison pour laquelle ils se cramponnent au dollar, monnaie de réserve mais aussi source de financement.
(9) Il ne faut nullement exclure des réactions imprévisibles et d'une grande brutalité. Les institutions résisteront-elles à un "coup de chien" d'une grande ampleur ?
(10) Voir sur ce point les conclusions du colloque de l'IGP du 29 mai "inflation et croissance au XXI° siècle" - L'Harmattan 2009

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L'Afrique présente en Europe

Je commencerai par une citation, tirée du Monde, une fois n'est pas coutume, d'un livre tout récent d'un auteur britannique, John Liffe, consacré à l'Afrique. Notre auteur y écrit : "Depuis la nuit des temps, la démographie est le fil rouge de l'histoire de l'Afrique". Tout y est. Tout est dit, tant pour ce qui concerne le passé que l'avenir, notre avenir commun.
En effet, comment assurer au XXI° siècle une coexistence aussi pacifique que possible entre une Europe riche, mais vieillissante, et une Afrique désespérément pauvre, mais à la fécondité explosive ? Comment prévenir que chassés par la misère, les guerres civiles permanentes et maintenant les changements climatiques, l'Afrique ne soit inexorablement poussée à déverser ses hommes en trop sur les rivages d'une vieille Europe d'abord débordée puis submergée ? Voilà pour l'une comme pour l'autre le grand défi qui s'ouvre dans ce début de siècle. Les enjeux sont colossaux, pour chacune, en termes de survie économique, sociétale, politique et géopolitique. Le choix est clairement entre un dramatique naufrage conjoint et un avenir difficilement arraché à un destin forcément tragique.
Car on sait aujourd'hui que l'immigration massive, quoiqu'en aient dit de bons esprits, n'est nullement une panacée ni une potion magique, ni pour l'Europe, ni pour l'Afrique. Le remède est pire que le mal. L'immigration de masse, faut-il le rappeler, est terriblement coûteuse et déstabilisante, que ce soit en termes d'identité, de coûts budgétaires ou sociaux, sans parler des inextricables problèmes d'intégration. La crise économique actuelle qui ne cesse de s'aggraver ne pourra manquer de rendre intolérable ce qui était déjà insupportable. Et que l'on ne vienne pas nous dire, comme on ne cesse de le faire sempiternellement, que le problème de l'Afrique est surtout économique. Il est d'abord et avant tout de nature démographique. Mais le langage convenu, associé à la pensée unique, se refuse à admettre cette réalité pénible.
En fait, depuis quelques années, l'Afrique se développe, bien qu'à un rythme insuffisant. Quelques "locomotives", peu nombreuses, Nigéria, Afrique du Sud, Gabon tirent la moyenne africaine vers le haut alors même que les autres, plus nombreuses, reculent ou stagnent. Mais il s'agit d'une croissance "à la russe" : elle repose largement sur l'exploitation forcenée par les pays développés ou émergeants - Chine au premier rang - de ressources naturelles devenues rares et non renouvelables, pétrole, lithium, uranium, bois, or, diamants, et non sur la création d'une agriculture efficiente ou d'une industrie moderne. En fait, le mode de développement économique de l'Afrique reste désespérément primaire. Bien plus, les maigres gains économiques, calculés en termes de revenu par tête, sont instantanément "dévorés" par une croissance démographique qui reste une des plus élevées au monde. D'où la stagnation chronique du niveau de vie. Combinée aux guerres civiles chroniques, à l'insécurité physique, à la corruption endémique, à l'incorrigible mauvaise gouvernance, cette misère pousse les Africains toujours plus nombreux et désespérés en quête de salut vers l'Europe, d'où des flux migratoires toujours plus gonflés.
Dernière recette, ou dernière chimère, après une aide publique toujours plus généreuse et toujours plus inefficace, la  solution ne serait-elle pas désormais dans le co-développement ? Noble pensée et jolie formule, mais cette fausse fenêtre donne en fait sur une voie sans issue. Car voilà que d'éminents experts, Mme Withold de Wendel au premier rang, une savante s'il en fût, nous enseignent - ce que l'on soupçonnait déjà - que le développement même modeste, ne fait que renforcer les courants migratoires. Car ceux qui avant ne savaient pas ou ne pouvaient pas, savent et peuvent désormais émigrer vers des cieux plus cléments, les nôtres en l'occurrence. La boucle est bouclée et le piège de la pensée unique se referme sur lui-même. Ne comptons pas sur le co-développement pour réduire les flux migratoires.
Alors que faire ? Si la croissance démographique non maîtrisée est le problème central de l'Afrique - et donc de l'Europe par contre coup -, c'est sur ce problème crucial qu'il faut faire porter l'effort et nulle part ailleurs. Tant qu'il ne sera pas abordé et réglé, comme Chine et Japon ont réussi à le faire, rien ne sera réglé. Sinon, Il faut chercher autre chose. Mais quoi ? Et bien, honnêtement personne n'en a pas la moindre idée. Si ce n'est continuer à faire mollement ce que l'on a toujours fait, un peu plus d'aide par ci, un peu d'humanitaire par là. Ca ne mange pas de pain même si cela ne règle rien .., le tout enrobé dans le noble discours humaniste de rigueur. Nous barbotons ici en peine hypocrisie. Mais ce que nous pouvons parfaitement anticiper, et c'est ce que nous allons nous efforcer de faire maintenant, est ce que pourraient être, ce que seront à coup sûr les conséquences pour l'Europe d'une invasion démographique de l'Afrique, invasion pacifique certes, mais invasion quand même.

Le Camp des Saints est-il pour demain ?
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L'histoire de l'homme présente de très nombreux exemples de la colonisation d'un pays, d'une région ou même d'un continent avec substitution progressive de la population d'origine par une population venue d'ailleurs, laquelle exerce naturellement peu à peu des effets d'influence, de transformation et, de façon ultime, de domination, dans les domaines les plus divers, économiques, sociétaux, linguistiques, religieux et, bien sûr, politiques.
On songerait ici par exemple au Texas colonisé par les Espagnols au XVIIème siècle puis chassés par les colons américains de Houston au début du XIXème siècle. Mais avant même cet épisode, ce serait la colonisation du continent américain par l'arrivée de colons britanniques du Mayflower, celle de l'Amérique latine à la suite de Cortez et de Pizzare, de l'Afrique du Sud où les Zoulous venus du Nord ont chassé ou massacré les ethnies africaines d'origine, pour être à leur tour refoulés par les colons Boërs avant de prendre leur revanche avec l'admirable Mandela dans la 2° moitié du XX° siècle. On retrouverait le même processus, mais en pire, au Zimbabwé.
Mais au fond, il en est allé de même pour l'Algérie anciennement française puis devenue l'Algérie algérienne pour cause démographique. On en dirait autant du Kosovo où les colons albanais ont fini par surclasser les habitants d'origine serbe pour obtenir tout récemment l'indépendance politique.
Dans tous ces exemples, sans exception, les phénomènes démographiques ont joué le rôle essentiel, un rôle sans appel. Tôt ou tard, la population la plus nombreuse, la plus dynamique démographiquement, à la fécondité la plus élevée, finit inéluctablement par l'emporter et imposer sa loi à la population d'origine à la fécondité anémiée. On reconnaîtra ici sans peine en pointillé les traits de l'Europe en ce début de XXI° siècle.
En fin de compte, la leçon de l'histoire est claire : qu'elle soit pacifique ou violente, une immigration massive est quasiment toujours porteuse d'une menace politique à terme.

Pour ce qui concerne le cas européen, et plus particulièrement français, ce qui frappe le plus dans la situation actuelle est le caractère massif et étonnamment rapide du phénomène d'implantation d'une population allogène.
Songeons que l'installation des Romains dans la Gaule de César n'a concerné qu'une poignée d'individus et encore sur plusieurs siècles avant que la Gaule ne devienne romaine. L'invasion de l'Angleterre saxonne par les chevaliers normands de Guillaume le Conquérant ne concernait qu'un tout petit nombre d'individus armés il est vrai de la force militaire. Des études anthropomorphiques récentes ont ainsi montré que génétiquement parlant, la population britannique au XX° siècle ne comportant qu'un très faible pourcentage d'éléments venus d'ailleurs, pas plus, semblerait-il, de 3 à 4 % de la population d'origine installée dès la préhistoire.
En Europe, en ce début du XXI° siècle, là où il fallait naguère des siècles, les mutations démographiques s'effectuent en quelques années. On est manifestement en présence d'un phénomène démographique sans précédent dans l'histoire européenne. Il est également évident que le caractère exceptionnel du phénomène n'a pas encore pénétré la conscience des responsables politiques européens ni d'ailleurs d'une bonne partie de l'opinion publique.
Ce caractère exceptionnel est illustré par les informations tirées d'une toute récente étude de l'INED, sous la plume de Mme Tribalat, démographe respectée et reconnue. Cette publication de l'INED montre que la proportion de jeunes d'origine étrangère est passée de 11,6% en 1968 à 18,1 % en 2005, notamment en Ile de France où elle est passée de 16 % à 37%. (1) En d'autres termes, sur les bases actuelles, bientôt le quart peut-être un jour le tiers de la population française sera d'origine étrangère (dont une très forte proportion naturellement provenant du Maghreb ou d'Afrique noire, souvent musulmane). (2)
Le tableau est clair. Sur la base des tendances démographiques actuelles, on assistera à la coexistence d'une population européenne d'origine stagnante et vieillissante et à la fécondité anémiée, et de flux migratoires croissants à la fécondité dynamique. Il en ressort que l'Europe comporte déjà, et comportera encore davantage, une composante démographique d'origine africaine d'abord significative, puis importante, enfin élevée voire très élevée. A moins que cette situation ne change du tout au tout sous l'effet de facteurs imprévisibles. Mais, en matière démographique, les miracles sont rares.

Alors que peut-il se passer dans cette EurAfrique en gestation dont nous voyons déjà se dessiner les prémices sous nos yeux ? Personne n'en peut rien savoir bien sûr et nous serons donc réduits à imaginer quelques conséquences et scénarios plus ou moins probables.
Notons en premier lieu la crise économique profonde dans laquelle la France, et l'Europe, sont en train de s'enfoncer sans que personne ne puisse raisonnablement en prévoir l'issue. Tout ce que l'on peut dire est qu'il est fort peu probable que cette crise reste sans influencer les flux migratoires à venir et l'intégration des Africains déjà résidants chez nous.
L'Europe de Schengen, celle de la libre circulation des personnes, ne résistera probablement pas à terme à l'inégale répartition de la population africaine sur le territoire européen (avec plus de 50 % en France). Les pays voisins, notamment, l'Allemagne, seront-ils enclin à accepter chez eux les Africains trop nombreux implantés en France ? Rien n'est moins sûr.
Sur le plan économique, comme il a déjà été remarqué dans nos précédents colloques, il est manifeste que la montée en puissance dans la population active d'une proportion de plus en plus forte de travailleurs africains peu ou pas qualifiés ne peut que tirer vers le bas la productivité moyenne du travail, avec une influence négative sur la croissance.
En corollaire, il paraît vraisemblable que les coûts sociaux résultant de l'immigration, puis de l'intégration d'immigrants africains ne peuvent que s'alourdir d'année en année. (3)
En dehors de ce constat à caractère général, un premier scénario, optimiste, celui que portent en eux plus ou moins consciemment les "immigrationnistes" - ils sont nombreux dans les médias et parmi nos "élites" - veut que cette population d'origine africaine ou étrangère jeune, vigoureuse et dynamique, va insuffler un sang nouveau dans les veines appauvries de la vieille Europe. Dès lors, celle-ci va se redresser, reverdir et connaître un véritable printemps démographique, mais aussi économique, culturel et politique. L'Europe va refleurir.
Le spectacle de nos écoles et de nos banlieues donne néanmoins à penser qu'il pourrait peut-être en aller différemment.
Ici, je ne peux faire mieux qu'évoquer des souvenirs personnels. J'ai été, en effet, voici près d'un demi-siècle, jeune économiste frais émoulu de l'université, nommé par le Fond monétaire international chargé de mission pour Haïti. J'allais dans ce pays attachant, que je connais bien, tous les trois mois au moins sinon davantage, et cela pendant plusieurs années. Je disais alors à ma secrétaire que "l'homme irait à coup sûr dans la lune, mais qu'Haïti ne se développerait  jamais ". Prophétie, hélas, tristement réalisée de nos jours. Car Haïti est encore aujourd'hui une sorte d'enfer tropical aux terres épuisées, où les villes sont de perpétuels cloaques odorants, où la population paupérisée au-delà de l'imaginable vit au quotidien dans la peur et le désespoir. Et cela en dépit d'une aide internationale constante. Que s'est-il donc passé pour en arriver là après plus de deux siècles de décolonisation et d'indépendance ? Eh bien, on ne sait pas au juste. Mais les historiens locaux soulignent qu'après la libération d'Haïti au début du XIXème siècle de l'oppression française, grâce à Toussaint Louverture, les métis ont chassés les blancs, puis les noirs de Papa Doc Duvalier, et de bien d'autres encore, ont chassé les métis. On en est là. (4)


Pourrait-il en aller de même dans l'EurAfrique de demain ? Bien sûr que non. Cette hypothèse paraît absurde. Mais l'exemple d'Haïti et le parcours chaotique de l'Afrique post coloniale incitent quand même à la réflexion. 

(1) Source INED, Jeunes d'origine étrangère en France, Bernard Aubry et Michèle Tribalat
(2) Il est de notoriété publique qu'un bébé né l'année zéro donnera un adulte 18 ou 20 ans après.
(3) On peut les estimer entre 7 000 et 10 000 euros par an et par personne.
(4) Ce processus n'est pas sans évoquer ce qui s'est passé au Zimbabwé ces dernières années. Et demain en Afrique du Sud ?
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Grec, arabe, européen

(...) (site endommagé en 2013)
docteur ès-lettres, professeur d'histoire médiévale à l'École Normale Supérieure de Lyon (ex-Saint-Cloud), auteur de plusieurs ouvrages : sur Hildegarde de Bingen, sur les "terreurs de l'an Mil", sur les chevaliers teutoniques, publie en mars 2008 un livre dont le thème général est la transmission de l'héritage intellectuel de la Grèce à l'Europe médiévale (1). La thèse est que l'essentiel de cette transmission s'est effectué directement, ce qui tend à réduire le rôle de la médiation arabe.
Le livre a suscité un scandale inaccoutumé. Il a débordé le milieu assez restreint des gens compétents. La polémique a dérapé vers des procédés inhabituels entre universitaires, pour lesquels l'arme absolue ne va pas plus loin, à l'accoutumée, que l'éreintement dans une revue spécialisée (2). En l'occurrence, des manifestes furent publiés dans la presse et l'on fit circuler des pétitions.
J'aimerais ici, d'abord, présenter quelques observations sur les phénomènes qui me semblent avoir rendu possible une telle querelle. Puis, je traiterai sommairement la question du rôle de la culture arabe dans la formation de l'Europe intellectuelle.

Pourquoi le scandale ?
               
Université et médias
Le premier problème me semble être celui de l'articulation du savoir universitaire sur le discours médiatique. La polémique est partie d'une recension parue dans Le Monde du 4 avril. Son auteur, Roger-Pol Droit, le chroniqueur philosophique habituel du journal, y présente le livre comme opérant une révolution totale : on croyait jusqu'alors que l'Europe devait tout au monde arabe ; on sait désormais qu'elle ne lui doit rien. Le langage médiatique rabote les nuances et traduit en binaire (tout/rien, bien/mal, etc.). Hegel disait que la philosophie peignait gris sur gris. Il en est de même des petits bouts d'ivoire que polissent les historiens. Les médias, eux, brossent leurs fresques en noir et blanc. Des manifestes parurent donc, qui évoquaient l'article, sans en nommer l'auteur, et s'attaquaient au livre de S. Gouguenheim. Parmi les signataires, on trouvait des historiens unanimement reconnus dans l'étude de la question. D'autres étaient médiévistes, mais s'occupaient d'autres domaines. Certains, peu nombreux il est vrai, ne connaissaient à peu près rien au Moyen Age. En ce qui me concerne, je me suis abstenu de toute réaction positive ou négative, tout simplement parce que j'étais à l'étranger et n'avais pas encore pu me procurer le livre. On chuchote que certains signataires n'auraient pas eu ce scrupule … Certaines critiques étaient tout à fait courtoises. On signala des erreurs de fait, des interprétations tendancieuses, une bibliographie incomplète et datée. Tous arguments recevables dans une discussion scientifique de bon ton.
Malheureusement, on lut et entendit aussi des amalgames peu compréhensibles. On mentionna pêle-mêle l'immigration, les discours du Pape, on cria au "racisme" et à l' "islamophobie".

                Une intelligentsia cloisonnée
Le second problème est celui de la structure de l'intelligentsia française. Elle souffre d'un manque de communication entre les chercheurs du CNRS, de l'Université ou des autres établissements d'enseignement supérieur, d'une part, et le grand public, d'autre part. Bien des chercheurs ne publient que dans des revues spécialisées qui ne sont guère lues que par leurs collègues. Certains auraient l'impression de déroger, ou tout simplement de perdre leur temps, s'ils écrivaient pour un public moins restreint. Ceux qui vulgarisent ne sont pas toujours regardés avec beaucoup de bienveillance par ceux qui s'en abstiennent. Le résultat de ce divorce entre spécialistes et médias est que le marché du prêt-à-penser est entre les mains de gens fort peu compétents, dont personne ne prend soin de rectifier les allégations quand c'est nécessaire. D'où la présence sur ledit marché de plusieurs légendes, au gré des modes. Les gens compétents ont raison de dire que ce que S. Gouguenheim a écrit, "tout le monde le savait déjà". C'est exact si l'on prend "tout le monde" au sens où l'on parle du "tout-Paris", ce qui veut dire, dans les deux cas, quelques dizaines de personnes. Si en revanche, on pense au non-spécialiste qui cherche à s'informer dans la presse ou dans les médias, force est de constater que la légende qui y domine actuellement, "la thèse la plus médiatisée" (AMSM, p. 14), est bien celle contre laquelle s'élève S. Gouguenheim, lequel ne prétend pas faire plus que "donner à un public aussi large que possible […] des éléments d'information et de comparaison issus des travaux de spécialistes<s>, souvent peu médiatisés" (AMSM, p. 10). On peut regretter qu'il ne soit pas sur ces questions le meilleur spécialiste dont on puisse rêver. Mais pourquoi les spécialistes lui ont-ils laissé la tâche désagréable de rectifier le tir ? Et pourquoi abandonnent-ils le terrain à des ignorants, des menteurs et/ou des propagandistes ?

 

      La légende à la mode
Qu'il existe une telle légende constitue le troisième des problèmes que j'ai mentionnés. On peut la décrire à grands traits, telle qu'on la rencontre dans de larges secteurs des médias. L'idée générale est que, au Moyen Age, ce qui s'appelle aujourd'hui l'Europe, la chrétienté latine, si l'on préfère, était plongée dans une obscurité profonde. L'Église catholique y faisait régner la terreur. En revanche, le monde islamique était le théâtre d'une large tolérance. Musulmans, juifs et chrétiens y vivaient en harmonie. Tous cultivaient la science et la philosophie. Au xiie siècle, la lumière du savoir grec traduit en arabe passa d'Islam en Europe. Avec elle, c'était la rationalité qui y rentrait, permettant, voire provoquant la Renaissance, puis les Lumières. Il est clair qu'aucun de ceux qui ont étudié les faits d'un peu près ne soutient une telle caricature. Il est clair aussi que ceux qui la rejettent le font soit pour de bonnes raisons, liées à un savoir plus exact, soit pour des raisons beaucoup moins avouables, comme le préjugé selon lequel les Arabes auraient de toute façon toujours été incapables de science ou de philosophie… Je suis payé (au sens propre) pour savoir que c'est on ne peut plus faux. On a en tout cas un peu vite fait de dire que S. Gouguenheim s'en prendrait à des moulins à vent, que "personne" n'adhèrerait à la légende rose que j'ai dite. Car, encore une fois, si l'on veut dire : personne parmi les spécialistes, la cause est entendue. Si l'on veut dire en revanche : personne parmi ceux qui font l'opinion, on se trompe lourdement.

 

Un exemple : Sylvestre II
Comme exemple, ce discours du roi du Maroc prononcé à l'occasion de l'ouverture du festival de musique sacrée de Fez (3). On y explique que Gerbert d'Aurillac, le futur Pape Sylvestre II (mort en 1003) a tiré le savoir mathématique qui faisait l'admiration de ses contemporains de ses études à l'Université de Fez. On suppose donc que : 1) la Qarawiyin (fondée en 859) était une université au sens européen de ce terme et non simplement une mosquée "générale" (jâmi'a), mot qui en est venu à désigner une université dans le monde arabe contemporain ; 2) on y enseignait non seulement l'exégèse coranique, les traditions sur le prophète et le droit islamique (fiqh), mais aussi les sciences profanes, dont les mathématiques et pas seulement ce qu'il faut pour calculer la direction de La Mecque ; 3) un chrétien venu d'Europe était le bienvenu à Fez où il pouvait séjourner en toute sécurité (4) ; 4) Gerbert avait appris assez d'arabe pour suivre un enseignement supérieur dans cette langue (5). Bien sûr, les gens compétents ont devant de telles sornettes le sourire distingué de la supériorité. Et ils me demanderont s'il était bien nécessaire d'épingler ainsi le malheureux écrivaillon qui a pondu ce laïus. Mais est-ce eux qui lisent les dépliants des agences de voyages ? Est-ce à eux que les guides serinent sur place de telles contrevérités ? Est-ce eux qui regardent la télévision ? Faut-il laisser à la merci du faux les braves gens tout prêts à apprendre ? Et que faire lorsque des hommes politiques, des décideurs au plus haut niveau, sur les deux rives de la Méditerranée, s'en laissent accroire par ceux qui les conseillent ou rédigent leurs discours ?

 

La maison de la sagesse
Il me faut mentionner ici un second exemple, tant il est répandu. C'est celui de la "maison de la sagesse" (bayt al-hikma) de Bagdad. La légende y voit une sorte de C.N.R.S., un centre de recherche généreusement subventionné par les Califes amoureux du savoir, et où des traducteurs auraient été payés pour faire passer à l'arabe les trésors de la science et de la philosophie grecques. La légende ne se nourrit que de soi ; rien de tout cela ne résiste à l'examen critique. La maison de la sagesse abritait bien une bibliothèque. Mais l'activité de tous les traducteurs que nous connaissons était commanditée par des clients privés, nullement par l'appareil d'État. Enfin, plus on remonte en arrière dans le temps, moins les chroniqueurs mettent en rapport l'activité de traduction avec cette fameuse maison (6). Il semble que l'institution en question n'avait rien à voir avec les traductions, ni même en général avec le savoir profane, d'origine grecque. Elle semble avoir été avant tout à usage interne, plus précisément une sorte d'officine de propagande en faveur de la doctrine politique et religieuse que soutenaient les Califes de l'époque, à savoir le mu'tazilisme, lui aussi objet de bien des légendes.
Rappelons en deux mots que les Mu'tazilites étaient bien partisans de la liberté morale de l'homme comme indispensable pour penser la justice de Dieu qui ne peut récompenser et punir que des gens responsables de leurs actes. Mais n'oublions pas que, dans la pratique, ils ont lancé le pouvoir califal contre leurs adversaires en une campagne que bien des historiens nomment, au prix d'un anachronisme, "inquisition".

 

L'Andalousie
Toute cette légende se replace dans le cadre d'un rêve rétrospectif, celui d'une société multiculturelle où aurait régné la tolérance. En particulier, l'Espagne sous domination musulmane (al-Andalus) aurait été la préfiguration de notre rêve d'avenir d'une société bigarrée de peuples et de croyances vivant en bonne intelligence. Le niveau culturel y aurait été fantastiquement élevé. Cela aurait duré jusqu'à la Reconquête chrétienne, laquelle aurait inauguré le règne du fanatisme, de l'obscurantisme, etc. Les lieux où coexistaient effectivement plusieurs ethnies et religions ont tous disparu. Certains, comme Alexandrie ou la Bosnie, l'ont fait assez récemment pour que le souvenir de ces échecs, sanglant dans le dernier cas, ne se soit pas encore effacé. Et ne parlons pas de l'Irak …! L'Espagne musulmane, elle, est assez éloignée dans le temps pour que l'on puisse encore en idéaliser la mémoire. De plus, l'Espagne est, depuis le xvie siècle, le lieu idéal des légendes et des clichés. Cela a commencé par la "légende noire" sur la conquête du Nouveau Monde. Répandue par les plumitifs stipendiés par les rivaux commerciaux des espagnols et des portugais, dont la France, elle permettait à ceux-ci de légitimer leur piraterie d'État (dite "guerre de course"). N'insistons pas sur les poncifs "orientalistes" de Gautier et de Mérimée. Donc, pourquoi ne pas ajouter aux castagnettes et aux mantilles un al-Andalus rose ? Pour le dire en passant, il serait fort instructif de reconstituer les origines de ce mythe andalou, depuis l'américain Washington Irving en passant par Nietzsche. Un arabisant espagnol, Serafín Fanjul, s'est donné pour tâche de détruire cette légende et de montrer que les régions d'Espagne sous domination musulmane n'étaient ni plus ni moins agréables pour les communautés minoritaires que les régions chrétiennes. Des deux côtés, on constate discriminations et persécutions, le tout sur l'arrière-plan d'expéditions de pillage et de rapt. Plutôt que d'une coexistence (convivencia) harmonieuse, il s'agissait d'un système voisin de l'apartheid sud-africain (7). Là aussi, rien qui soit nouveau pour les historiens qui ont de cette époque une connaissance de première main. Mais qui les lit ?

               Oublié ?
A toutes ces légendes vient se superposer ce que l'on pourrait appeler une "métalégende", une légende sur la légende. Cet état de choses si éminemment positif aurait été oublié. Voire, il aurait été refoulé de la mémoire de l'Occident par un processus volontaire, dû à quelque complot obscurantiste. De la sorte, la boucle paranoïaque est bouclée : si l'on ne trouve pas de traces du passé tel qu'on l'imagine, c'est que ces traces ont été effacées … Mais est-ce bien vrai ? A-t-on jamais perdu de vue la contribution arabe au patrimoine culturel européen ? On parle à ce propos d'un "héritage oublié". À ma connaissance, l'expression a été lancée par un livre de Maria Rosa Menocal, professeur de littérature comparée à Yale (8). L'ouvrage portait surtout sur le domaine ibérique. Il montrait que les littératures de la péninsule ont emprunté genres et thèmes aux auteurs d'expression arabe. Ce qui est fort exact. Peu après, l'expression a été rendue populaire en France par un chapitre d'Alain de Libera qui portait ce titre et qui la transposait au domaine de la philosophie (9). Or donc, je me demande si la mention d'un "oubli", devenue depuis lors une sorte de slogan, ne serait pas un "coup de pub". Car il faut poser au niveau de l'histoire la même question que celle que j'ai posée un peu plus haut à celui de l'actualité, celle du sujet à qui on attribue le savoir ou l'ignorance. En un mot : cet héritage a été oublié par qui ? L'homme de la rue ne l'a jamais oublié, pour la bonne raison qu'il ne l'avait jamais su. Mais les gens un peu cultivés ? Avec la "Renaissance" et le mouvement humaniste, il se produisit une réaction contre la scolastique et ses défauts prétendus : mauvais latin, subtilités, abstractions, etc. Elle engloba les arabes dans le mépris de ce qui n'était pas le platonisme et l'aristotélisme supposés "purs". Mais il fut vite corrigé par les études précises produites par les générations d'orientalistes qui se sont succédées depuis le xvie siècle dans toute l'Europe : Guillaume Postel, Barthélemy d'Herbelot, Ignace Goldziher, et tant d'autres. Les érudits non orientalistes n'ont pas, eux non plus, oublié le rôle des Arabes. J'ai cité ailleurs deux textes du xviiie siècle qui le mentionnent. Et voici un passage d'Auguste Comte, trouvé au hasard de mes lectures : "Par une honorable transmission de la science grecque, la civilisation arabe figurera toujours parmi les éléments essentiels de notre grande préparation au Moyen Age (10)". On ne cesse de répéter, pour s'en faire honte, des déclarations sur l'incapacité prétendue des "Sémites" à la pensée philosophique. À y regarder de plus près, elles sont en fait presque exclusivement localisées au xixe siècle, voire au seul Ernest Renan. Celui-ci a en effet appliqué à l'histoire de la culture ce racisme tranquille, et d'ailleurs encore relativement de bon ton par rapport aux horreurs du siècle suivant, que partageaient bien de ses contemporains : la philosophie serait essentiellement "aryenne", et jamais "sémite" ; les philosophes de l'Islam auraient tous été des Persans, etc. (11) Mais les naïvetés de Renan font-elles le poids face aux travaux imposants des orientalistes que j'ai nommés ?

Des nuances
J'en viens à l'aspect positif de mon propos, et tenterai une rapide synthèse de la question. Pour ce faire, je me permettrai de reprendre quelques résultats, évidemment provisoires, de deux de mes livres, auxquels je renvoie pour plus de détails (12). Commençons par rappeler un peu plus précisément la thèse de S. Gouguenheim. La contribution de la civilisation islamique à celle de l'Europe est réelle, et personne ne songe à la nier. Mais elle est moins exclusive que ce que certains voudraient nous faire croire (12). La transmission directe à partir de l'Orient byzantin est plus importante qu'on ne l'a pensé. L'Europe latine n'a jamais cessé de loucher avec envie vers Constantinople. Un mince filet de savoir grec, venu d'Irlande ou de Byzance, a continué à irriguer l'Europe. En même temps qu'on traduisait Aristote de l'arabe, surtout en Espagne, on le traduisait directement du grec. Voire, avant. En particulier, S. Gouguenheim a attiré l'attention sur un personnage déjà connu, mais guère en dehors des cercles de spécialistes, Jacques de Venise, qui a traduit Aristote directement du grec au latin un demi-siècle avant les traductions sur l'arabe effectuées à Salerne, à Tolède, en Sicile, ou ailleurs (AMSM, p. 106-115).
Ensuite, sérions les questions et trempons notre pinceau dans les diverses nuances du gris.

 

La religion de l'islam
Il faut distinguer du côté de l'émetteur : l'islam-religion ne coïncide pas avec l'Islam-civilisation. Celle-ci a été rendue possible par l'unification du Moyen-Orient : d'abord unification politique sous le pouvoir des Califes et, plus tard, unification linguistique au profit de l'arabe. Cette civilisation a été construite autant par le travail des chrétiens, juifs ou sabéens du Moyen-Orient, et par les zoroastriens ou manichéens d'Iran, que par les musulmans qui n'étaient au départ qu'une caste militaire conquérante. Ainsi, les traducteurs qui ont transmis l'héritage grec à Bagdad étaient presque tous chrétiens, le plus souvent nestoriens. Les rares qui ne l'étaient pas appartenaient à la petite communauté "païenne" des Sabéens, comme le célèbre astronome Thabit ibn Qurra (13). L'islam comme religion n'a pas apporté grand' chose à l'Europe, et ne l'a fait que tard. Tout simplement parce qu'il n'y a été connu que tard. À la différence de Byzance, où le Coran avait été traduit dès le ixe siècle, l'Europe n'a connu le texte fondateur qu'après un long délai. La première traduction latine en fut faite à Tolède au milieu du xiie siècle sous l'impulsion de l'abbé de Cluny Pierre le Vénérable. Mais elle 'a à peu près pas circulé avant d'être imprimée, tard dans le xvie siècle (14). Le premier examen du Coran à la fois un peu sérieux et ouvert est l'oeuvre du cardinal Nicolas de Cuse, au xve siècle (15).
Parmi les traditions sur Mahomet (hadith), seul le récit merveilleux du "voyage nocturne" du Prophète au ciel (Scala Machumeti) est passé en Europe (16). L'apologétique (Kalâm) fut connue surtout par la réfutation de son école dominante qu'effectue Maïmonide dans son chef d'oeuvre philosophique et exégétique (17). Elle a fourni à la physique d'Aristote une alternative discontinuiste (atomiste) qui fut exploitée par certains nominalistes, puis à l'époque moderne par Malebranche et Berkeley (18).

 

La civilisation de l'Islam 
Sont venus de l'Islam comme civilisation deux sortes de biens culturels. D'abord, ceux qui ont transité par lui. Ainsi les chiffres dits "arabes", venus des Indes. Ou encore, ce qui d'Aristote ou d'Avicenne fut traduit à Tolède. Est venue aussi de l'Islam la contribution originale par laquelle ses savants prolongeaient et dépassaient l'héritage grec. C'est le cas en mathématiques, y compris l'astronomie et l'optique avec la révolution introduite par Ibn al-Haytham (Alhacen). C'est le cas en médecine avec Razi (Rhazès) et Avicenne. Et bien sûr en philosophie, avant tout avec, encore une fois, Avicenne, peut-être le plus novateur. La contribution des savants écrivant l'arabe est d'ailleurs loin de se limiter à ce qui a eu la chance de parvenir à l'Occident. Les travaux d'al-Biruni en géodésie, en minéralogie, etc., sans parler de l'exceptionnel miracle d'objectivité qu'est sa description de l'Inde, n'ont été connus qu'au xixe siècle (19). En philosophie, al-Farabi n'a été que fort peu traduit au Moyen Age, et pas dans ses oevres les plus originales de philosophie politique. Il y a des mathématiques (ou de la médecine, de l'alchimie, etc.) arabes en ce sens que des oeuvres relevant de ces disciplines ont été composées dans la langue de culture de tout l'Empire islamique, par des gens dont l'arabe n'était pas toujours la langue maternelle, qui n'étaient que très rarement originaires de la Péninsule Arabique, et qui n'étaient pas non plus tous musulmans. En revanche, il n'y a pas de mathématiques musulmanes, pas plus qu'il n'y a une médecine chrétienne ou une botanique juive (20). Il y a des gens de diverses confessions qui se sont occupés de diverses sciences. Même pour la philosophie, je préfèrerais parler d'un usage chrétien, juif ou musulman de la philosophie plutôt que d'une philosophie chrétienne, juive ou musulmane.

 

Quoi ?
Il faut distinguer aussi la nature de la marchandise : de l'héritage grec, seul est passé par l'arabe ce qui relevait du savoir en mathématiques, médecine, pharmacopée, etc. En philosophie, ne sont passés par l'arabe qu'Aristote et ses commentateurs, avec quelques apocryphes d'origine néoplatonicienne et eux-mêmes attribués à Aristote. Le reste a dû attendre le xve siècle pour passer directement de Constantinople à l'Europe, parfois sous la forme, réelle mais souvent un peu romancée, de manuscrits emportés par des savants byzantins fuyant la conquête turque. Ce reste, ce n'est rien de moins que toute la littérature grecque : la poésie épique (Homère et Hésiode), lyrique (Pindare), dramatique (Eschyle, Sophocle, Euripide), l'histoire (Hérodote, Thucydide, Polybe), le roman. En philosophie, c'est le cas des traités d'Épicure cités par Diogène Laërce. C'est celui de Platon, de Plotin, et aussi, hélas, d' "Hermès Trismégiste", arrivés de Constantinople à la Florence des Médicis, où Marsile Ficin mit ces trois corpus en latin. A plus forte raison, le legs théologique des Pères Grecs n'avait aucune raison d'intéresser les penseurs de l'islam. Il est entré en Europe, très partiellement d'ailleurs, en venant directement de l'Orient chrétien. Ce fut parfois par un transfert tout à fait matériel, comme ce manuscrit des oeuvres du Pseudo-Denys l'Aréopagite, offert en 827 par le Basileus Michel III à l'empereur d'Occident Louis le Pieux, puis traduit par Hilduin, et à nouveau par Jean Scot Erigène, lequel traduisit aussi des morceaux de Némesius d'Emèse et de Maxime le Confesseur. Pour le reste, il fallut attendre, selon les cas, le xiiie siècle, ou la Renaissance, voire Erasme. N'oublions pas enfin que la culture ne se limite pas à ce qui se lit et s'écrit. Outre les textes, il y a les oeuvres plastiques : architecture, sculpture, peinture. L'Islam, par scrupule religieux, n'a, avant une date récente, développé de sculpture et de peinture que par exception. La plastique grecque n'a donc pu exercer sur ses artistes la même fascination que celle que l'on rencontre en Occident. Tout ce qui relève des arts plastiques est passé du monde grec à l'Occident, la plupart du temps par l'intermédiaire de copies romaines, mais en tout cas sans détour arabe.

 

Quand ?
Il faut aussi varier selon les époques. S. Gouguenheim a choisi de se concentrer sur la période "où tout semble s'être joué, c'est-à-dire la première partie du Moyen Age, entre les vie et xiie siècles" (AMSM, p. 11). C'est là qu'il apporte du nouveau, sinon aux savants, du moins au grand public.
En revanche, il a choisi d'arrêter son enquête au début du xiiie siècle, et il s'en explique à deux reprises. C'est d'abord pour une raison de méthode : "à partir du xiiie siècle, les faits sont trop bien établis pour qu'il vaille la peine de les reprendre" ; c'est aussi parce que l'évolution même des événements invite à un tel découpage : "au xiiie siècle, l'Europe amorce une nouvelle étape de son histoire" (AMSM, p. 11 -12, puis 199). Aucune des deux raisons n'est sans valeur. Reste qu'une présentation d'ensemble aurait permis de mieux équilibrer le propos. Le xiiie siècle et le début du xive siècles constituent en tout cas l'apogée de l'influence exercée sur les penseurs européens par les penseurs arabes, et avant tout par les philosophes. Toute une série de travaux font aller le balancier vers une réévaluation au positif de l'apport des penseurs de langue arabe, musulmans comme juifs. Ainsi, Kurt Flasch a synthétisé les résultats de ses collègues pour montrer comment Albert le Grand, Dietrich de Freiberg, et jusqu'à Maître Eckhart ont nourri leur pensée de la discussion avec les thèses d'Avicenne, de Maïmonide et d'Averroès. Ce dernier devant d'ailleurs être distingué de l' "averroïsme" plus ou moins fictif construit au Moyen Age par les théologiens, puis de nos jours par les historiens qui leur font trop facilement confiance (21). Comme toujours, on peut se demander si l'on ne risque pas d'aller d'un extrême à l'autre et de voir en Averroès, que l'on avait trop longtemps pris pour une simple tête de turc, tout juste bon à gésir vaincu sous les pieds d'un saint Thomas triomphant, la source exclusive de la pensée occidentale … Après la génération de Dante, de Duns Scot, et d'Eckhart, l'influence des penseurs arabes marque le pas dans les milieux de langue latine. Elle se prolonge plus longtemps chez les Juifs, où l'influence d'Averroès reste vive jusqu'au xve siècle, de sorte qu'une continuité s'établit avec les penseurs de Padoue.

 

Combien ?
Ne perdons pas non plus le sens des proportions. Le mince filet d'hellénisme passé à l'Europe jusqu'au xiie siècle sur lequel S. Gouguenheim a attiré l'attention n'est pas nul, mais il est peu de choses par rapport à ce qui a été traduit au xiiie siècle. À plus forte raison, il n'est pas comparable à ce qui était passé du grec ou du syriaque à l'arabe dans l'Empire Abbasside du ixe siècle. Mais ces trois transferts ne sont à leur tour qu'une goutte d'eau par rapport à l'inondation qui a déferlé sur l'Europe à partir du xve siècle. Elle a concerné tout ce qui était disponible en grec. Elle a débouché sur une véritable hellénomanie qui a duré plusieurs siècles, de la Renaissance italienne aux humanismes et classicismes de toute l'Europe, de Florence à Weimar en passant par Salamanque, Oxbridge, Leyde, Paris. Tout cet engouement littéraire s'appuyait sur un mouvement philologique, séculaire lui aussi, d'édition, de commentaire, de traductions. L'hellénisme n'a été en terre d'islam que le fait d'individus comme les "philosophes" (falâsifa), intellectuellement des génies, mais socialement des amateurs privés de relais institutionnel. Ce n'est qu'en Europe qu'il a pris la forme d'un phénomène, sinon de masse, du moins de vaste envergure, puisqu'il concernait l'ensemble de l'élite intellectuelle. Et pourtant, le phénomène capital n'est peut-être pas encore là. Pour ma part, je le situerais dans le fait que les érudits européens ne se sont pas contentés de traduire à partir du grec. Ils se sont, si l'on peut dire, avant tout "traduits" eux-mêmes vers le grec. Ce n'est qu'en Europe que l'on a appris le grec de façon systématique. Ce n'est qu'en Europe que, le plus concrètement du monde, le grec est devenu matière obligatoire dans l'enseignement secondaire - en gros, selon les pays, jusqu'au milieu du xxe siècle.

De la réceptivité
Il faut en finir avec la métaphore naïve de la transmission du savoir sur le modèle hydraulique, que je viens de filer avec un sourire : un liquide qui coulerait spontanément d'un niveau supérieur à un niveau inférieur, comme l'eau du château d'eau aux éviers. Le Socrate de Platon se moquait déjà d'une telle représentation de l'enseignement (22). Le récepteur doit, pour pouvoir s'approprier le savoir, s'en être d'abord rendu capable, s'être rendu réceptif. Or donc, l'Europe a effectué, à partir du xie siècle, un énorme travail sur soi, à partir de ses maigres ressources propres : Cicéron, s. Augustin, Boèce, Isidore, quelques autres encore. Elle a connu, dans la foulée de la Querelle des Investitures, et pour étoffer conceptuellement les arguments de la papauté comme ceux de l'Empire, une renaissance juridique dont le monument principal, mais loin d'être unique, est le Décret de Gratien. Elle a connu une renaissance littéraire (s. Bernard) et philosophique (s. Anselme, Pierre Abélard). Le tout s'est fait avec les seuls "moyens du bord". De plus, en même temps qu'elle mâchonnait les plus minces brins de l'héritage antique, l'Europe ruminait. Elle retrouva à l'intérieur d'elle-même ce qu'elle avait négligé, comme les compilations de droit romain auxquelles puisèrent les artisans de la renaissance juridique dont je viens de parler (23). C'est cet essor intellectuel qui a permis à l'Europe de ressentir le besoin du savoir grec, d'aller le chercher là où il était, et de le recevoir de façon féconde. De plus, en même temps qu'elle allait chercher au-dehors ce qui lui manquait du savoir grec, l'Europe est revenue sur ce qu'elle en possédait déjà, elle a retraduit ce qu'elle avait traduit de par le passé. Ainsi, les oeuvres de Denys l'Aréopagite, qui firent l'objet d'une troisième traduction (24). L'appel à du savoir frais, latin, grec ou arabe, n'est donc pas seulement une cause de l'essor intellectuel européen ; il en est tout aussi décidément une conséquence. La réception même d'Averroès le montre : c'est en Occident chrétien et juif qu'il fut lu et commenté. Après la chute des Almohades qu'il servait, son milieu d'origine l'oublia très vite. On lit parfois dans la rubrique "faits divers" qu'un chiffonnier a trouvé un collier de perles fines dans des ordures. Il en est un peu ainsi d'Averroès : l'Occident a ramassé ce joyau dans les poubelles de l'Islam.

 

Dette
L'Europe a-t-elle une dette à l'égard du monde arabe ? Un tel vocabulaire est maladroit. J'ai utilisé moi-même cette image de la "dette", et je regrette maintenant de n'avoir pas été plus circonspect. L'ennui est, d'une manière générale, que les images que la langue met à notre disposition sont toutes piégées et qu'il faut bien quand même parler. Ainsi, parler de "racines", c'est régresser au végétal et, du coup, négliger les aspects volontaires de la culture qui, au moins en partie, se choisit ses points de référence ; parler de "sources", c'est fomenter le modèle hydraulique d'écoulement dont je viens de dire les méfaits. Dire "dette", dire "redevable", c'est aussi une façon de parler, et de rien de plus. Et prendre à la lettre ce qu'elle suggère aurait deux conséquences funestes.
La première, psychologique, est que le mot de "dette" induit une culpabilité (qu'on pense à l'allemand Schuld, à la fois "dette" et "faute"). On flatte par là le sentiment diffus d'avoir à expier dont souffre l'Europe actuelle. Celle-ci a du mal à faire face à son passé, souvent entaché d'indéniables crimes, voire elle trouve dans l'évocation de ceux-ci une complaisance morose.
La seconde conséquence est peut-être plus grave encore. Une dette est en rigueur de termes une réalité matérielle, mettons une somme d'argent. De plus il s'agit d'une chose dont le créancier a volontairement accepté de se défaire, s'en privant de la sorte pour en faire bénéficier le débiteur, et dont il attend qu'on la lui restitue. Parler de dette, c'est du coup suggérer que les biens concernés sont de nature matérielle. Or, il s'agit ici de biens spirituels, non d'objets. Et rien de ce qui vaut d'une dette ne s'applique aux choses de l'esprit. Les communiquer à autrui n'en prive pas celui qui les donne, lequel reste en leur possession : l'enseignement enrichit l'élève sans rien ôter au maître. Et même là où il est question de biens matériels, est-il vraiment juste de parler de dette ? L'Europe a pris dans d'autres civilisations des biens qui sont devenus pour elle des évidences. Ainsi sont venus de Chine la soie, le thé, la porcelaine, le papier - ce dernier transitant par le monde islamique. Ou le maïs, le tabac, le chocolat sont venus du Nouveau Monde. Or donc, personne ne songerait à dire que nous avons une dette envers les Aztèques, et encore moins que nous devons parler avec un infini respect des sacrifices humains qu'ils pratiquaient, sous prétexte que nous mangeons des tomates.
Les choses sont un peu plus compliquées là où il s'agit de biens culturels. Leurs supports matériels - manuscrits, partitions, etc. - voyagent de la même façon que les valises. Mais leur contenu n'arrive vraiment à bon port qu'au prix d'un travail d'appropriation : lire, recopier, traduire, commenter, jouer, imiter, etc. La France a naguère restitué à la Corée un précieux manuscrit jadis confisqué ; les Anglais pourraient rendre les fresques du Parthénon. Mais doit-on et peut-on rendre l'écriture aux anciens Égyptiens, l'empire aux Perses, la philosophie aux Grecs, le droit aux Romains ? Et la rationalité ? A qui la rendre au juste ? La rationalité n'est pas un sac de patates que l'on pourrait transporter, importer et exporter, mais une attitude d'esprit qu'il faut conquérir par un travail sur soi.

 

Rationalité
Sur la rationalité, il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire. "Raison" est un mot-valise, voire une malle, que dis-je, un container…
Ne cherchons nulle part au Moyen Age la forme de rationalité puissante, mais étroite, à laquelle nous réduisons souvent la raison, à savoir la méthode expérimentale des sciences mathématisées de la nature. Celle-ci n'est apparue qu'avec la révolution galiléenne au début du xviie siècle. Le Moyen Age n'a connu d'usage scientifique des mathématiques qu'en optique et en astronomie. Et encore celle-ci ne cherchait-elle que des modèles capables de rendre compte des apparences célestes ("sauver les phénomènes"), nullement de décrire la réalité des choses.
On aurait tort d'opposer le christianisme comme religion rationnelle à l'islam qui serait, lui, irrationnel. Tout au contraire, l'islam se comprend lui-même comme une religion rationnelle, et il reproche même au christianisme de vouloir faire croire l'incroyable. Les dogmes de l'islam sont plausibles et ne comportent pas de mystères un peu bizarres comme le sont ceux du christianisme (Trinité, Incarnation, eucharistie, etc.). De plus, le Coran contient des injonctions à se servir de sa raison pour se rendre à l'évidence de l'existence du Créateur à partir de l'admiration des merveilles de la création, tous passages que les philosophes de l'Islam ont su mettre en valeur pour légitimer leur propre pratique (25). Enfin, même ceux des juristes qui, en principe, se refusaient à faire du raisonnement analogique un des fondements du droit ont, dans la pratique, déployé des trésors de subtilité pour déduire à partir des principes offerts par la Révélation des règles susceptibles de s'appliquer aux circonstances concrètes de la vie quotidienne. En revanche, ce n'est pas de la raison que dépend le fondement même de l'islam, à savoir l'acceptation comme authentique de la mission législatrice de Mahomet et celle du Coran comme dictée divine.
On a donc souvent, en matière de rationalité, l'impression de jouer à fronts renversés. Ainsi, Ibn Khaldun, que l'on peut pourtant considérer en matière de critique historique comme un "rationaliste" de haute volée, écrit posément : "Quand le Législateur nous guide vers une certaine perception, nous devons la préférer aux nôtres et lui accorder plus de confiance qu'aux nôtres. Nous ne devons pas chercher à la rectifier au moyen de la perception de la raison, même si elle la contredit. Au contraire, nous devons croire et savoir ce qu'il nous a été ordonné [de croire et de savoir], et nous taire sur ce que nous ne comprenons pas, en nous en remettant pour cela au Législateur et en laissant la raison à l'écart (26)".

On pourrait risquer un paradoxe : l'islam ayant d'emblée un contenu rationnel, il n'a pas connu le défi du mystère chrétien. Il a rendu nécessaire la théologie, laquelle procède à son exploration rationnelle avec l'aide d'outils empruntés à la philosophie. L'islam, de son côté, a pu se contenter d'une apologétique dirigée vers l'extérieur. La raison n'a pu prendre pour objet les fondements de la religion, et donc aussi du droit et de la morale. Elle a dû s'y contenter de déduire les conséquences de prémisses déjà admises. Ou alors, elle a dû se borner aux sciences qui ne touchaient que de très loin à la religion, comme les mathématiques.

Conclusion
L'affaire Gouguenheim aura eu au moins le mérite d'attirer l'attention d'un vaste public sur une question historique de grand intérêt. Elle était jusqu'alors, soit confinée aux monographies savantes, soit au contraire abandonnée aux bateleurs médiatiques qui en présentent des caricatures tendancieuses. Le livre de S. Gouguenheim, se plaçant sur le terrain de la bonne vulgarisation, se proposait de rectifier les secondes en puisant dans les premières. Il n'est pas l'ouvrage définitif et exhaustif dont on pourrait rêver. Mais tant que ce livre parfait restera au pays des rêves, celui de S. Gougenheim a l'avantage de contester quelques certitudes trop rapidement acquises.

Paru dans Commentaire, numéro 124, Hiver 2008-2009

(1) S. Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel. Les Sources grecques de l'Europe chrétienne, Paris, Seuil, 2008 (ici = AMSM).

(2) Un épluchage de ce genre, dû à Max Lejbowicz (CNRS), est à paraître dans une revue savante. Il est déjà disponible sur Internet, http://crm.revues.org//index2808.html
(3) Disponible sur Internet: www. Ma/eug/sections/speeches/full_text_of_king_s7700/view.
(4) Le même discours rappelle que Maïmonide, un siècle et demi plus tard, a séjourné et étudié à Fez, alors capitale des Almohades. Mais le roi omet de signaler que c'était en se faisant passer pour converti à l'islam…
(5) Pour du sérieux sur Gerbert/Sylvestre, voir P. Riché, Gerbert d'Aurillac, le pape de l'an Mil, Paris, Fayard, 1987. Le mathématicien Léonard de Pise (Fibonacci) dit avoir étudié à Bougie. Mais c'est trois siècles plus tard… Sur lui, voir AMSM, p. 198.
(6) Voir M.-G. Balty-Guesdon, "Le Bayt al-hikmah de Baghdad", Arabica, 29, 1992, p. 131-150 ; pour un état de la question, voir C. Martini Bonadeo, "Le biblioteche arabe e i centri di cultura fra ix e x secolo", dans C. d'Ancona (éd.), Storia della filosofia nell'islam medievale, Turin, Einaudi, 2005, surtout p. 263-270.
(7) S. Fanjul, La quimera de Al-Andalús, Madrid, Siglo XXI, 2004, en particulier les ch. 2: Le mythe des trois cultures, p. 21-53 (la comparaison avec l'apartheid se lit p. 29) et 7 : Le rêve de al-Andalus, p. 194-247. Dans un livre antérieur, Al-Andalús contra España. La forja del mito, Madrid, Siglo XXI, 2000, Fanjul examinait la question de l'apport islamique à l'identité espagnole et concluait par une sérieuse révision à la baisse, en tout cas par rapport à certaines exagérations, dues en particulier à Américo Castro (La realidad histórica de España, Mexico, Porrua, 1954).
(8) M.-R. Menocal, The Arabic Role in Medieval Literary History : A Forgotten Heritage, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1987.
(9) A. de Libera, Penser au Moyen Age, Paris, Seuil, 1991, ch. IV, surtout p. 98-104.
(10) A. Comte, Discours sur l'ensemble du positivisme [1848], Conclusion générale ; éd. A. Petit, Flammarion, 2008, p. 536-537.
(11) Renan, "L'islamisme et la science" [1883], dans Oeuvres complètes, éd. H. Psichari, Paris, Calmann-Lévy, t. 1, 1947, p. 945-965.
(12) Europe, la voie romaine, 3e éd., Paris, Gallimard ("Folio-essais"), 1999 ; voir surtout Au moyen du Moyen Age. Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme, Islam, 2e éd., Paris, Flammarion ("Champs"), 2008.
(12) "L'intermédiaire arabe, sans être inexistant, n'eut sans doute pas la portée décisive qu'on lui attribue" (AMSM, p. 199, je souligne). La formule est minimale…
(13) Sur le mouvement des traductions, voir la synthèse de D. Gutas, Greek Thought, Arabic Culture. The Graeco-Arabic Translation Movement in Baghdad and Early Abbasid Society (2nd-4th / 8th-10th centuries), Londres, Routledge, 1998.
(14) Voir P. Kritzeck, Peter the Venerable and Islam, Princeton, Princeton University Press, 1964.
(15) Nicolas de Cuse, Cribratio Alcorani, vers 1460.
(16) Le Livre de l'échelle de Mahomet […], tr. G. Besson et M. Brossard-Dandré, Paris, Le Livre de Poche ("Lettres Gothiques"), 1991.(17) Maïmonide, Guide des égarés, I, 71-76.
(18) Voir D. Perler et U. Rudolph, Occasionalismus. Theorien der Kausalität im arabisch-islamischen und im europäischen Denken, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2000.
(19) Le livre sur l'Inde a été mis en français par V. Monteil. Mais, comme toutes les traductions de cet auteur, qui pratiquait généreusement la coupure non signalée, voire le pur et simple contresens, elle ne peut être utilisée qu'avec la plus extrême prudence. (20) Je songe au rire de G. Scholem sur le titre de la célèbre Flora der Juden d'Immanuel Löw ; voir Von Berlin nach Jerusalem. Jugenderinnerungen, Francfort, Suhrkamp, 1977, p. 220.
(21) K. Flasch, Meister Eckhart. Die Geburt der -deutschen Mystik aus dem Geist der arabischen Philosophie, Munich, Beck, 2006. Traduction française chez Vrin, 2008 [non vidi]. Le titre un peu accrocheur réduit le propos du livre, qui envisage tout aussi bien Albert et Dietrich.
(22) Platon, Banquet, 175d.
(23) Voir H. Berman, Droit et révolution. La formation de la tradition juridique occidentale, tr. R. Audouin, Librairie de l'Université d'Aix-en-Provence, 2002.
(24) L'importance de ce retour à Denys a été soulignée par J. Ratzinger, La théologie de l'histoire de saint Bonaventure, tr. R. Givord, Paris, P.U.F., 2007 (2e éd.), p. 131 ; voir ma préface, p. 9-10.
(25) Ainsi Averroès dans le fameux Traité décisif, et bien d'autres comme, deux siècles avant lui, al-Amirî, etc.

(26) Ibn Khaldun, Muqaddima, VI, 26 ; éd. E. Quatremère, Paris, Didot, 1858, t. 3, p. 123, 2-6 ; je reproduis la traduction française de A. Cheddadi, Le Livre des Exemples, Paris, Gallimard (Pléiade), 2002, p. 970-971.

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L'Art et la "Très Grande Crise"

(...) (site endommagé en 2013)
est le dénouement d'un ensemble d'évènements qui se sont déroulés depuis un demi-siècle. Tous ici avons traversé ce temps, en totalité ou en partie. Nous avons connu 50 ans de métamorphoses comme il s'en est peu souvent produit dans l'Histoire de l'Art.
Nous avons eu du mal à comprendre la nature de ces évènements en raison de leur rapidité, de leur nouveauté. Un fait s'est produit qui a changé nos vies d'artistes : Paris qui était la capitale des arts a soudain perdu cette réputation. Paris attirait le monde entier, pour participer à son "milieu de l'art" rassemblant depuis le XVIIIème siècle : artistes et esprits libres aux opinions, religions, milieux sociaux ou états de fortune les plus divers. C'était un milieu relativement affranchi de ce que les théoriciens de l'art appellent aujourd'hui "l'englobant", comprenez par là l'économie, le marché, le pouvoir dominant. Cet espace de liberté et de diversité, de non-conformisme, exceptionnel dans la vie sociale, fécondait les créateurs, leur permettant de réaliser une oeuvre exprimant la personne dans toute son individualité. On pourrait voir là le ressort de la modernité.
Que s'est-il donc passé ?
Jusqu'aux années 60, toute la vie intellectuelle et artistique avait lieu sous nos yeux, dans les cafés, les salons, les ateliers. Les journaux faisaient l'écho de la moindre dispute, publiait les manifestes, les critiques d'art étaient curieux de découvertes.

Après la guerre, ce milieu de l'art, libre et divers, apparut comme un danger et un enjeu politique
Ce milieu, en Europe de l'Ouest, était fortement séduit par les idées communistes. En France, comme en Italie, le Parti est très actif dans le monde des arts, offrant réseaux, lieux d'exposition, possibilités éditoriales. C'est une importante filière de reconnaissance en l'absence d'administrations culturelles. 
L'Amérique dès la fin des années 40 avait compris qu'elle ne gagnerait la guerre froide que si elle devenait à son tour la référence artistique du monde. Pour cela, elle devait fournir un circuit international de reconnaissance pour les artistes et intellectuels du monde entier, comme le faisait efficacement l'URSS depuis les années 20. La Tâche paraissait au premier abord insurmontable : l'Europe en général, la France en particulier, était tout à la fois le lieu de la transmission des savoirs millénaires et le lieu de l'innovation.  Il fallait donc à la fois leur arracher la faculté de transmettre "le grand art" et de produire des "avants gardes". L'Amérique alors ne disposait ni de l'un ni de l'autre. C'est ainsi que les Américains par le truchement de leurs Universités et de leurs Fondations, ont mis en oeuvre des stratégies pour destituer Paris. Cela rendit l'opération à la fois invisible et indolore. Ils s'employèrent à donner d'abord une image retouchée d'une Amérique intellectuelle, cultivée, tolérante et d'avant-garde, diffusée par Hollywood, par les tournées en Europe d'expositions et de concerts. On montrait des artistes abstraits, on traduisait les auteurs susceptibles de plaire aux intellectuels européens, alors même que ces produits d'exportation apparaissaient, dans l'Amérique maccarthiste, comme des œuvres "communistes", ou même "dégénérées".

En 1955,
un problème surgit, tous les expressionnistes abstraits étant morts, l'Amérique se trouva en panne d'avant-garde pour l'exportation … Il n'était plus temps d'ailleurs de promener les artistes américains en Europe. Il fallait désormais attirer les artistes et les avant-gardes à New York.
Où trouver une avant-garde non communiste ? Ils repèrent quelques artistes anglais, inventeurs du POP, ils aperçoivent un tout petit cercle d'artistes américains autour de Duchamp, Cage et Breton. Ils vont chercher un à un les artistes américains installés à Paris pour les inciter de rentrer à New York ... où les galeries les attendent, leur dit-on. On entendit pour la première fois la rumeur "Plus rien ne se passe à Paris"... rumeur qui revient avec exactitude tous les deux ans, entretenue par de subtiles campagnes de presse dans l'international, une des dernières en date étant l'article de Donald Morrisson dans le Time Magazine en novembre 2007. S'il est impossible de créer un "milieu de l'art" ex nihilo,  il est tout à fait  possible de remplacer la consécration toujours lente et complexe par le "milieu de l'art", comme en France, par une consécration par le marché. Le galeriste Leo Castelli inventa la méthode à appliquer pour fabriquer une cote et une célébrité en deux ans : Il fallait travailler en réseau avec des galeries amies, des fondations et des collectionneurs, et ce en Amérique et dans l'international. Reste à capter la légitimité française.

Vers 1958,
tous les courants possibles et imaginables sont là à Paris, en concurrence et en effervescence … Mais on perçoit aussi dans l'air un sentiment d'usure, d'interrogation, une sorte de crise de la modernité en art. Que pouvait-on inventer de vraiment  nouveau ? Le discours politique sur l'art, très prégnant alors, apportait plus de confusion que de remède … Le critique Pierre Restany élabora alors une théorie et rassembla des artistes pour l'illustrer. Il proclama de façon spectaculaire un manifeste à Milan sous la forme d'un happening néo-dadaïste; je cite : "la peinture de chevalet est morte … Elle est remplacée par la passionnante aventure du réel, perçu en soi … C'est la réalité sociologique qui est assignée à comparaître". Un pénis érigé sur la place de la cathédrale explosa en bouquet  pyrotechnique : le Nouveau Réalisme était né. L'évènement ne passa pas inaperçu à New York. La proposition de Restany ne comportait ni message politique, ni esthétique ... C'est l'art qui changeait de définition. Que souhaiter de mieux ?  Le problème des avant-gardes, à trouver à tout prix pour faire tourner la machine à consacrer, était résolu. Plus besoin n'était d'art à remettre en cause pour avoir une nouvelle avant-garde. Celle-ci devenait permanente. Paris était destitué.

En 1962,
le galeriste Sydney Jaris organisa une rétrospective des Nouveaux Réalistes à New York qui fonctionna comme un piège. Pierre Restany apporta sa théorie, son aura d'avant garde, ses artistes. Mais il ne connaissait pas les modes de fonctionnement en réseau. On glissa à son insu dans l'exposition quelques artistes du cru dont Warhol. Puis Restany fut tenu à l'écart. Ainsi se produisit, en douceur, le transfert de légitimité.
En 1964, Warhol eut son exposition en solo à la Stabble Galery avec une accumulation de boites Brillo. Un philosophe, Arthur Danto, fut invité … La vue de ce spectacle le mit de mauvaise humeur… Alors qu'il ruminait sa "déception", il se mit à appliquer les raisonnements propres à la philosophie analytique dont il était un représentant et constata que ce qu'il avait vu était sans nul doute de l'art puisqu'il avait reçu un carton, assisté à un vernissage, consulté une liste de prix et aperçu d'autres visiteurs comme lui ?... Il conclut : "Est de l'art ce qui est considéré comme tel par la société". Il écrivit un article qui fit référence. New York venait de produire sa première théorie de l'art … Le dernier obstacle pour destituer Paris venait d'être franchi. En 1964, à la Biennale de Venise, le prix toujours attribué à un peintre français, fut dévolu à un new-yorkais, Rauschenberg, plus conceptuel que peintre. La machine à consacrer était en marche. On assista, à l'apparition soudaine sur la scène internationale d'artistes inconnus à Paris. Il fallait à peine deux ans aux réseaux pour qu'un artiste coopté acquière la renommée internationale ... Le système se perfectionna au cours des années 70 par la création de grandes foires internationales, en commençant par celle de Bâle.

Dix ans après, en 1974,
des traités commerciaux sont négociés à Moscou entre l'URSS et l'Amérique. L'URSS manque de blé ! Pendant les négociations, des artistes dissidents exposent des installations et autres oeuvres non officielles dans un terrain vague. Des bulldozers écrasent la rébellion. Des journalistes avertis filment l'évènement. Leurs images font le tour du monde et sèment la consternation. L'Amérique pour sauver les artistes persécutés intègrent dans la négociation deux conditions : l'autorisation pour les artistes contestataires d'exposer dans le célèbre parc moscovite d'Ismaïlovo et la permission d'émigrer pour ceux qui le veulent, tout cela en échange de la clause de la nation la plus favorisée. L'URSS doit nourrir sa population et accepte la transaction. L'Amérique à gagné la guerre froide culturelle ce jour là.
C'est à ce moment que disparaît l'expression "art d'avant-garde" remplacée par l'expression "art contemporain". Ainsi s'efface, dans l'international mais pas en France, le lien entre l'art et le discours politique de gauche. L'art contemporain se veut celui du temps de la société nouvelle, sans passé ni futur. L'art d'un présent permanent. Comme ce mécanisme de la consécration reste obscur aux acteurs du marché de l'art, tout est possible.  La grande période des spéculations des années 80 peut commencer.

En France que se passe-t- il des années 50 aux années 80 ?
Après la guerre, Paris a connu une omniprésence du Parti communiste qui a pris le pouvoir dans le domaine culturel au moment de l'épuration.
En 1958, le Général De Gaulle crée le Ministère de la Culture. Il associe, tout en les encadrant, les communistes dans cette entreprise, par le biais des Maisons de la Culture. En Mai 68, les gauchistes remettent en cause le pouvoir des communistes en cherchant à l'infléchir. Au coeur de la crise, Georges Pompidou écoute le conseil de certains de ses amis financiers américains: "Travaillez en réseau avec nous, écartez les communistes, nourrissez les gauchistes et la fronde des intellectuels ne se reproduira plus". Suivant leur conseil, Georges Pompidou décide de construire Beaubourg et organise l'exposition 72-72.
Les années 70 sont marquées en France par une sorte de guerre intestine au milieu de l'art, entre artistes et intellectuels qui va miner cette société jadis libre et ouverte. Nous assistons à un phénomène sectaire dominé par les affrontements idéologiques et politiques. L'ouverture de Beaubourg en 1977 va ajouter une division supplémentaire: il y aura les artistes qui ont fait leur voyage à New York ayant droit à la visibilité et les autres qui ne comprennent toujours  pas les règles du jeu.
En 1981, Jacques Lang, en charge du Ministère de la Culture, ne se limitera pas à administrer la culture pour la rendre plus démocratique et à la portée de tous. Il veut diriger la création, venir au secours de l'avant garde, protéger le public du provincialisme, assister les artistes dès leur entrée à l'Ecole des Beaux Arts, décider du contenu de leur formation, peser sur leur consécration dans l'international … Tous les aspects de la création artistique sont pris en main. C'est ainsi qu'en l'espace de quelques mois, en 1982, il va lancer 72 mesures pour, selon ses termes, "sauver les arts plastiques". Il va créer pour parvenir à ce résultats : CNAC, FNACS, FRACS, DRACS, institutions pour les quelles il va falloir recruter un personnel spécialement adapté : des "créateurs de la création", futurs inspecteurs de la création en quelque sorte. Historiens d'art ou fonctionnaires déjà existants au Ministère ne font pas selon lui l'affaire. Il faut des gens du milieu de l'art contemporain, que l'on cooptera massivement. On se souvient encore du jour mémorable où furent recrutés les 23 directeurs de FRACS en une après-midi. Le budget du Ministère ayant fortement augmenté, ces derniers disposèrent de moyens financiers et donc du pouvoir de décréter ce qui est de l'art et ce qui ne l'est pas, de consacrer qui bon leur semble, sans avoir à fournir aucune justification ni critère et sans les contrôles d'usage dans la  fonction publique.

Cette prise de pouvoir va immédiatement entraîner d'importantes conséquences :
Tout d'abord, il provoque la destruction de la place de Paris par les fonctionnaires de la création. En effet, dès le début, le choix artistique du ministère fut le Conceptualisme pur et dur, dit "Art contemporain", référencé à New York. Très rapidement s'instaura un commerce singulier entre les agents du Ministère et les réseaux new-yorkais. Nos fonctionnaires viennent acquérir les oeuvres des artistes les plus en vogue. Ils ont ainsi acheté, 30 ans durant, à des galeries new-yorkaises, des artistes "vivant et travaillant à New York" en y consacrant 60 % du budget dévolu aux achats aux artistes vivants. En faisant cela, d'une façon systématique, nos administrateurs de la création ont anéanti la place de Paris et légitimé la place de New York car même dans les années 80, ceux-ci  avaient besoin de la légitimité et de la consécration européenne. D'ailleurs, pour finir de détruire le "milieu de l'art" qui fondait la légitimité parisienne, les galeries new-yorkaises ne tardèrent pas à exiger des artistes du monde entier d'avoir le label "vit et travaille à New York"  pour prétendre à entrer dans les réseaux et avoir une reconnaissance internationale. C'est ainsi que les artistes du monde entier n'allèrent plus à Paris pour s'installer, mais à New York.
Les fonctionnaires de la création assument une deuxième responsabilité aux conséquences visibles et peut être irrémédiables : c'est l'anéantissement, pour des raisons idéologiques, de la transmission des savoirs dans les écoles d'art dont ils ont le contrôle. C'est la démarche la plus radicale et durable que l'on connaisse, ruinant le privilège séculaire qui attirait à Paris des artistes du monde entier autant pour ses savoirs faire que pour ses avant-gardes.
La prise en charge par l'Etat de la création a eu aussi pour conséquence, selon une étude menée par la sociologue Nathalie Heinich, de multiplier le nombre des artistes de façon exponentielle. En créant une filière de consécration d'Etat et une source d'aides matérielles, a été entretenue l'idée que c'était un métier comme un autre. Le choix du conceptualisme comme art officiel donnait une chance à tous, sans l'obstacle d'avoir à prouver une compétence.
Autre conséquence encore, la destruction de ce milieu de l'art qui était le privilège de Paris. Il avait été très dégradé par les querelles sectaires des années 70 mais alors les artistes se parlaient encore, ils étaient voisins géographiquement, allant d'assemblées générales en manifs et en vernissages … A partir des années 80, l'augmentation des loyers à Paris sépare géographiquement les artistes, mais plus encore va les isoler la concurrence dans la cooptation par un seul réseau, celui de l'Etat. Sans parler de ceux qui se retirent, diabolisés par leur pratique désormais dissidente de la peinture, sculpture, gravure.

La prise en main de la création par l'Etat en France fut immédiatement sensible et remarquée. Il y eut des mouvements de protestation divers mais très vite fut mis en place, pour décourager toute résistance, un procédé piloté par le Ministère de la Culture de lynchage médiatique en meute s'abatant sur les rebelles. Ils subissaient une mise à mort immédiate grâce à l'invariable étiquette infamante de réactionnaire, poujadiste, nostalgique et même extrême droite, etc. Un climat de crainte s'installa, le débat sur l'art devint souterrain.
Le milieu de l'art en France a eu du mal à comprendre que la référence n'était plus à Paris. Le trafic New York-Paris n'était pas visible et Jacques Lang avait un double langage qui cachait cette réalité aux yeux de tous : Il affirmait: "l'art contemporain" était un art révolutionnaire de gauche, ne pas y adhérer était réactionnaire et secrètement nazi. Ainsi, il obéissait aux  consignes de New York: "Ici on peut tout consacrer sauf les communistes". Ce qu'il fit.
Mais les années 80 sont par ailleurs un  moment d'immense prospérité sur tous les marchés de l'art et tous les artistes, conceptuels ou non, vivant et travaillant à New York ou non, officiels, ou pas, en bénéficient. Très occupés à l'atelier les artistes remettent les questionnements à plus tard. Jean Clair a pourtant déjà écrit son livre "Considérations sur l'Etat des Beaux Arts" en 1983.

1990 : Deux évènements bouleversent la situation : la chute du mur de Berlin et la crise financière puis économique. Elle surgit au Japon, qui occupait alors 60% du marché de l'art. Ses suites dans le monde entraînèrent le premier krach de l'Art contemporain et des autres marchés de l'art.
En France, cela creusa encore le gouffre entre les artistes entretenus par l'Etat et tous les autres, bons ou mauvais. En effet, d'année en année, l'Etat a pris progressivement toute la place, aspirait vers lui tous les espaces médiatiques, d'exposition, l'argent des mécènes, les commandes d'art nationales, régionales et même municipales. Les circuits indépendants de consécration disparaissant, le marché intérieur de l'art  s'appauvrit aussi. Qui pouvait encore croire à l'oeuvre d'un peintre, d'un sculpteur, d'un graveur dont la pratique était, vilipendée dans les réseaux médiatiques, proches du ministère et subventionnés par lui et jugés obsolète par les fonctionnaires, comment les galeries pouvaient-elles soutenir la concurrence de l'Etat ?
En 1993, le système officiel se durcit encore. En prévision des élections devant ramener la droite au pouvoir, Jack Lang organise la survie de son système et prend 22 mesures pour le sécuriser. Pour protéger les agents qu'il avait cooptés, il crée deux corps de fonctionnaires spécialement affectés à la gestion de la création: "les conseillers et les inspecteurs de la création". Un concours est organisé et une disposition transitoire décide d'intégrer dans la fonction publique tous les agents en place. Ce fut un corps "d'experts" ayant des compétences "scientifiques" et bénéficiant pour cela du privilège unique dans la fonction publique visant à les protèger de leurs supérieurs: "le principe de liberté dans leur choix d'art", sorte de droit à l'arbitraire dans l'usage de l'argent du contribuable. Tout ceci créa en France un "Etat profond" capable de survivre à tous les changements de majorité. Il est désormais  plus difficile de diriger le Ministère de la Culture que de piloter un iceberg. Tout devient immuable et rigide.
Peu avant, en 1991, s'était effondré en Russie, du jour au lendemain, un corps similaire créé par Staline en 1944 des "Ingénieurs des âmes en chef", chargés de contrôler la littérature. En France se  consolidait ainsi le dernier art officiel d'Etat du XX siècle.

Nous n'avons pas compris en France pendant ces années 90 que l'Amérique, référence de notre art officiel, connaissait de graves difficultés. Le marché qui justifie New York comme capitale de l'art s'est écroulé du jour au lendemain parce que les collectionneurs avaient pratiqué l'emprunt auprès des banques pour acheter les oeuvres à crédit, anticipant sur la hausse de leur cote, le krach les a obligés à s'en débarrasser pour rembourser les banques.
Lorsque les cotes de l'AC s'effondrent … la critique surgit. Alors éclatèrent en Amérique "les guerres culturelles", un écho fin de siècle du Mac Carthisme, en plus moral et moins politique. Débat très différent du débat souterrain que nous connaissions au même moment en France parce que fondé sur des questions morales plutôt que  philosophiques et esthétiques. Les contestataires étaient le grand public : associations familiales, églises, ligues de vertu, et non pas exclusivement le milieu intellectuel et artistiques, comme c'était le cas en France. Les méthodes étaient violentes, manifestations, destruction des oeuvres, placards publicitaires dans les grands quotidiens et non pas, comme ici, l'écriture d'articles philosophiques dans quelques revues savantes. Je pense à l'article qui a été si déterminant de Jean Philippe Domecq dans Esprit en 1992.
Le feu aux poudres a été l'attribution d'une subvention par la NDA, institution culturelle rattachée à l'Etat Fédéral à un groupe d'artistes se réclamant de la communauté gay pour une exposition d'oeuvres choquantes, blasphématoires et pornographiques. Vous connaissez l'une d'entre elles c'est le fameux  "Piss Christ" d'Andreas Serrano. Ceci déclencha des manifestations partout en Amérique, pendant dix ans. La question fut débattue au Congrès : l'Etat peut-il utiliser l'argent du contribuable pour financer des oeuvres ne respectant pas les croyances et la morale pratiquées par les citoyens américains? Il y eut un interminable procès qui se termina en 1998 par un jugement en dernière instance du tribunal. Celui-ci déclara sans plus que "les institutions publiques avaient le droit de ne pas accepter des oeuvres attaquant les croyances religieuses". Jamais le journal Le Monde et la presse française ne rendirent compte de ces "guerres culturelles" et ce n'est pas un hasard. Peur de la contamination sans doute ... En Amérique, ces guerres culturelles furent ressenties comme un signe alarmant de l'éclatement possible du consensus si essentiel dans un pays aux communautés si diverses. Elles furent prises politiquement très au sérieux.

La politique américaine avait été d'abord de récolter les fruits de l'éclatement des empires coloniaux en instituant un empire multiculturel en Amérique même. A partir de 1965, l'apartheid disparut et une loi donnant un quota égal à tous les pays du monde pour émigrer faisaient à terme de l'Amérique la maquette du Monde. Devenir en réduction l'image du monde entier, lui donnant la légitimité de régner sur lui. L'engagement culturel le plus important de l'Amérique pendant un demi-siècle ne fut pas de développer une culture et un art élitiste mais de mettre en valeur et sur le même plan toutes les pratiques et arts populaires des communautés.  Le ciment de l'Amérique ne pouvait être que la religion multiculturelle pour éviter l'éclatement. Par ailleurs le message lancé dans le monde entier était : Venez en Amérique ! Formez-vous ! Créez ! Soyez consacrés, rentrez chez vous auréolés de gloire. La création du monde doit se faire en Amérique et la production se fait ailleurs.
Mais il fallait une théorie à tout cela. Elle fut suscitée, ce n'est pas la première fois, par les Fondations, les Universités et relayés par les médias. La vedette de la nouvelle théorie qui va englober l'art, l'art contemporain, l'économie et la paix des nations, se fonde sur l'apparition d'un nouveau concept : celui de "creativity". Toute société porteuse de "creativity" est source de prospérité économique. La "creativity", ce n'est pas du tout l'acte de créer, c'est une "attitude" propice à résoudre problèmes sociaux et économiques. Richard Florida son "inventeur" deviendra en peu de temps, à la fin des années 90,  la vedette et le porte flambeau de cette nouvelle utopie fabriquée pour le monde. Il est nommé en 2009, ambassadeur de l'Union Européenne, dans le domaine culturel, pour défendre ce point de vue tout le long de l'année dédiée par l'Europe au thème "Creativity and Innovation". La "creativity" obéit aux trois T : Tolérance, Talent and Technology. Selon cette théorie, la présence de "creativity" dans la société se mesure "scientifiquement", en enregistrant des taux importants de minorités étrangères, d'homosexuels, d'une bourgeoisie bohème et d'une haute technologie au sein de la société. La "creativity" est aussi mesurable chez les personnes, c'est une capacité à s'adapter et à changer tout le long de sa vie. C'est un "produit dérivé" de la culture et de l'art qui interdit l'idée d'élite, de perfection, de raffinement, de grand art, de transmission des techniques et des valeurs, et encourage essentiellement des attitudes de remise en cause permanente de tout, de valorisation de l'éphémère et du superficiel.

Nous avons connu une première rupture sémantique au début des années soixante qui a entravé notre pensée en  inversant  subrepticement  la définition du mot art en y ajoutant le terme "contemporain". Nous connaissons avec le mot "creativity" une deuxième manipulation sémantique. C'est un terme confusionnel comme le fut le mot "art contemporain" que Christine Sourgins a contracté en AC pour rendre évidente son idéologie. Voici la soupe conceptuelle que nous sert le mot "creativity" : C'est un mélange sous le même mot d'activités et de notions bien différentes : Art et culture, créativité et création. Art, invention, innovation, recherche scientifique, capacité entrepreneuriale, communication. Tout le monde est créatif ou peut le devenir en apprenant. Tout est "creativity" et prend le statut d'art : inventions technologiques, mode, design, architecture, etc. Ces frontières sont abolies pour le plus grand profit de la production et consommation convulsive de produits éphémères. Tout retour à une démarche d'excellence équivaudrait à vouloir arrêter la grande roue de la production et de l'économie et provoquer la discrimination sociale.

Le mur de Berlin est tombé depuis dix ans, le millénaire s'achève. L'Amérique a crée une nouvelle utopie pour faire rêver les peuples de la terre. On passe de l'ère des concepts à l'ère des marques. L'art doit changer encore de définition pour s'adapter : désormais tout est art, même l'art . Jadis exclu, il est aujourd'hui admis mais au niveau de n'importe quoi. Le premier à le concevoir pratiquement fut le directeur de Guggenheim, Thomas Krens, qui transforma l'espace muséal de sa fondation en espace rentable, au détriment des collections en partie vendues pour réaliser le projet. Il n'exposa plus des objets réservés à des esprits cultivés et préféra des objets aussi accessibles que des motos ou des collections de grands couturiers, tel Armani, attribuant aux objets de consommation le rang d'oeuvre d'art.
Il convenait de remettre alors sur pied le marché de l'art sur des bases plus sûres. Le souvenir de l'échec cuisant du krach explique l'obsession des collectionneurs de se garantir solidement lorsque le marché de l'art reprend, 7 ans plus tard, en 1997. Les collectionneurs s'inspireront alors des nouvelles méthodes très sécurisées et en vogue des produits financiers dérivés qu'ils vont adapter au marché de l'art.
La méthode de fabrication des cotes évolua alors, passant du système de l'entente inventée par Castelli au système du trust pratiqué par Pinaud. Désormais, dans chaque réseau on retrouve toute la chaîne nécessaire à la consécration : galeries, institutions muséales, fondations, médias, collectionneurs. Souvent, le principal collectionneur est tout cela à la fois. Les transferts d'argent passent alors de la poche gauche à la poche droite du veston. Ces pratiques, sur un marché normal sont qualifiées de "délit d'initiés", de "trust" et sont sévèrement réprimés par la loi. Il n'en est rien sur le marché de l'art contemporain puisque c'est le principe même de fabrication de sa valeur. Par ailleurs, la valeur du nouvel art contemporain s'établissant désormais grâce aux réseaux des collectionneurs financiers, l'art coopté par ces réseaux se vida chaque jour un peu plus de son contenu, jadis critique, pour offrir un produit lisse, vecteur idéal de la com' dans l'international. Le moyen aussi, pour les nouvelles fortunes désormais planétaires, de se faire connaître, et d'entrer dans les réseaux des financiers, sans l'obstacle, des idées, des religions, des origines sociales ou nationales.
L'art passa au cours de la décennie de l'instrumentalisation du politique à la servitude de la com' . Le mur de Berlin était bien tombé.

Cette dernière définition de l'art, n'excluant rien, permit de légitimer à jamais l'art conceptuel et de le mettre au même rang que l'art ancien et moderne. Ce glissement eut lieu grâce à l'entente passée entre Christie's et Sotheby's en 1999 en prévision du changement de millénaire, pour imposer un nouveau classement de leurs départements. Classement chronologique comprenant trois départements : art ancien, moderne et contemporain. Ce dernier commençant en 1960, avec la rupture conceptuelle. L'art moderne basculait d'un coup dans l'histoire et prenait ainsi de la valeur.
Cette stratégie fut complétée par leur décision d'investir le marché de l'art contemporain malgré le fait que les salles des ventes n'interviennent en principe que sur le second marché. Leur projet était désormais de pratiquer la gestion internationale et directe des artistes vivants. Tâche aisée grâce à leur présence partout dans l'international et leurs moyens financiers élevés, ils ont désormais le pouvoir de lancer de façon spectaculaire et fulgurante la cote d'un artiste, coopté par les réseaux, et de la rendre visible mondialement. 
Tout est  en place en 2000 pour une nouvelle flambée du marché de l'art contemporain. Deux incidents le retardèrent : la chute des twins towers et l'éclatement financier de la bulle Internet. Il fallut atteindre 2005 pour que les cotes de l'Art contemporain retrouvent les niveaux de 1989. En 2006, l'art contemporain passe devant les impressionnistes et les modernes. En 2007, l'art contemporain passe devant l'art ancien. En 2008, on assiste à l'apothéose avec la vente de Damian Hirst.  La chute vint un mois après.

Ainsi commence la Très Grande Crise …
Nous arrivons au dénouement … Le XIXème s'achève en 1914 par la Première Guerre Mondiale. Le XXème siècle s'achève en septembre 2008 par une crise qui touche toute la planète.
En 1960 avait commencé un système inconnu jusque là dans le domaine des arts. Une avant-garde parmi d'autres avait été choisie pour servir une stratégie politique aux enjeux majeurs. Pour la première fois ce fut possible, sans que cela soit perçu comme une violence. Grâce à la vertu des mass médias de créer par le spectacle une "réalité" et, par le seul fait de la montrer, d'effacer tous les autres aspects du réel. Grâce surtout à la création financière de la valeur appuyée sur des réseaux. Ainsi l'Art contemporain, l'AC, s'imposa comme l'art officiel mondial. Les théoriciens de "l'englobant" affirment que l'AC est le seul art de notre temps parce qu'unique reflet de la réalité sociale et économique. Toute autre expression artistique est ravalée au rang méprisable de "pastiche". Le refuser fait de vous un "réactionnaire". En ce faisant, les théoriciens occultent la ruse du vainqueur et avalisent la loi du plus fort. Posons-nous la question, l'art légitime est-il celui du vainqueur ? Ici, en l'occurrence : l'Art imposé par un marché financier ? 
En 2008, nous assistons à l'effondrement des produits dérivés entraînant l'effondrement du marché de l'AC qui apparaît clairement comme un "Financial Art". La lumière dans tous les esprits se fait, car l'usage de l'argent est universel. Lorsque l'on comprend que le mécanisme financier, caché derrière les oeuvres les plus nulles, ressemble en tous points à ceux des produits dérivés, on a enfin percé le mystère de la fabrication de la valeur de l'AC. On comprend aussi la différence de nature entre "art" et "art contemporain". Ce qui était si impossible à voir en raison de la manipulation sémantique du mot "art" s'aperçoit enfin grâce à la crise. Les valeurs qui se fabriquent en réseau s'effondrent avec les réseaux. Et "l'aura" qui entourait les objets les plus chers du monde s'éteint avec la disparition de la cote. Tout un chacun, qu'elle que soit sa nationalité ou sa fortune fait aujourd'hui l'expérience existentielle de ce que la finance ne dit pas la valeur. L'arbitraire et l'absurde sont mortels, chacun pour survivre doit garder l'autonomie de son jugement et trouver d'autres critères d'évaluation.
Le deuxième pilier, entendons par là la technologie des mass médias, qui avait permis en 1960 de créer un art contemporain international d'un coup de baguette magique, s'effondre aussi. Elles ont engendré un méchant petit canard incontrôlable : Internet. Nous n'avions rien su pendant les années 50 des folies du maccarthisme ni en 90 des Guerres Culturelles en Amérique, nous n'avions rien su du marasme culturel américain dans ces mêmes années, aujourd'hui de telles occultations de la réalité sont impossibles. Je donnerai un exemple qui concerne la semaine dernière : M. Pinault organise chez Christie's, dont il est propriétaire, une vente des artistes "les plus chers du monde", présents dans ses collections. Après la vente Saint Laurent, il convoque le monde entier et choisit Paris. Une vente de ce genre serait vue à Londres ou à New York comme une provocation, même par les médias. Il adopte la formule "vente de charité" pour que tout le monde comprenne que ce ne sont pas les collectionneurs qui se débarrassent de leurs collections mais les artistes, en grands humanitaires, qui en font le don pour la recherche sur le Cancer. Il convie tous les collectionneurs à donner le spectacle d'un art contemporain bien portant. La vente a eu lieu le 17 Mars dernier. Les mauvais résultats, publiés par Christie's ne font l'objet d'aucune information ou analyse dans les grands médias. Internet par les blogs se charge du commentaire.  Les mass médias sont encore maîtresses du spectacle mais plus autant de son interprétation.
Nous savons maintenant que le marché de l'Art contemporain est très mal en point, alors que le marché de l'art ancien et moderne, quand les oeuvres sont bonnes, se porte de mieux en mieux, si l'on en croit la vente Berger.

Que se passe-t-il en France en 2009 ?
Au premier abord tout semble plus tranquille qu'ailleurs. Le marché de l'Art contemporain ne s'effondre pas en France, les artistes français n'ayant pas été cooptés par les réseaux financiers. Même M. Pinault n'achetait pas d'artistes "vivant et travaillant à Paris". La crise pour les artistes français sévit depuis très longtemps, sauf pour ceux que le Ministère a abrités, et souvent fonctionnarisés grâce à des emplois de professeurs ou d'agents culturels. En revanche, il y a une incidence indirecte de la crise sur nos fonctionnaires qui dirigent la création. En effet,  leurs choix calés sur les tendances de New York sont remis en cause. Ils sont désorientés par l'effondrement de ce qui fut leur unique référence. Par ailleurs, l'omniprésence de l'art officiel est devenue trop visible et pesante ces derniers mois et mal supportée par le public. Alors que les Etats Unis, l'Angleterre, l'Allemagne, la Chine, le Japon défendent ouvertement leurs artistes, à Paris tous les hauts lieux de la consécration : le Louvre, Versailles, le Grand Palais, portent en apothéose "les oeuvres les plus chères du monde" : les hochets en or des "global collectors" selon l'appellation de Judith Benhamou. Pour donner le change aux protestations des artistes français ainsi méprisés, nos fonctionnaires de l'art améliorent convulsivement leur splendide utopie. Citons :
- les 15 mesures pour l'art contemporain déclarées par le Ministre lors de la FIAC en octobre 2008 ;
- Le projet d'ouverture du Palais de Tokyo n°2 pour "gérer" les artistes en milieu de carrière ;
- Leur obstination sans faille à ne retenir que la tendance conceptuelle, et à nier toute peinture, sculpture, gravure. Ainsi sera-t-il à la "Force de l'Art" qui va s'ouvrir au grand Palais, exposition conçue comme une vitrine de l'art en France ... Mais

Le développement de l'art officiel crée de la dissidence
Le sociologue de l'art Raimundo Strassoldo, ayant fait des études comparatives de la critique cultivée de l'art contemporain dans le monde, note qu'en raison d'un art officiel dur, la France a produit un corpus exceptionnel et unique d'analyses et critiques, réunissant, sociologues, historiens de l'art artistes, économistes, philosophes, écrivains de tous horizons idéologiques. Si les grands médias relaient le moins possible le débat sur l'art depuis trente ans, ils subissent aujourd'hui la pression très forte d'Internet et des blogs. Combien de temps pourront-ils ignorer la dissidence sans être pris en flagrant délit d'occultation ? Le Débat sur l'art est en France à la fois intense et souterrain … si l'on met à part sa courte apparition dans les grands médias entre novembre 96 et Mai 97. Depuis 30 ans, seuls trois noms ont été admis sur la scène médiatique : Clair, Fumaroli et Domecq, ce qui fit peser très lourd sur eux la tâche et donna l'impression qu'ils étaient  isolés.
Il n'en est rien, la dissidence en France est un courant majeur.
- Pierre Souchaud directeur d'Artension a rendu compte, dans des conditions très difficiles, de toutes les facettes de ce débat dans le magazine pendant 30 ans.
- De façon savante, la revue Ecritique, animée par François Dérivery, Francis Parent, Michel Dupré, a fait à la fois un travail d'analyse et d'histoire sur l'époque, et ce avec une totale et héroïque indépendance.
- La revue Le Débat de Gallimard dirigée par Marcel Gauchet ose depuis de nombreuses années exposer tous les points de vue du débat. 
- Ce fut aussi le cas de Crisis, dirigé par un anti conformiste majeur Alain de Benoît.

Vers 2002, les artistes relevant des arts visuels découvrent Photoshop, la révolution de l'image sur Internet. Ils adoptent ce mode de communication et accèdent ainsi à l'information et au débat sur l'art.
- Le premier blog ayant de très nombreuses visites et des échanges de haut niveau date de 2002. Il a été crée par le peintre Marie Sallantin et quelques autres peintres. C'est Face à l'Art. Le problème de l'exclusion totalitaire de la peinture y est clairement posé et exposé.
- Un autre blog les rejoint, la Peau de L'ours, animé par une association d'artistes liés à des amateurs. Philippe Rillon commente et décrypte, avec beaucoup de réactivité, les évènements qui intéressent l'art. - Rémy Aron Président de la Maison des Artistes crée un blog en 2007 qui informe et relie 40 000 artistes.
- Débat Art contemporain crée par Michel de Caso se consacre à un travail d'information de haut niveau sur les péripéties du débat. Il effectue aussi un travail d'archives dans Dissidents Art contemporain ou il expose l'exceptionnelle bibliographie de Laurent Danchin, rassemblant tous les écrits de la critique cultivée de l'AC et de l'Art depuis trente ans. Cette bibliographie régulièrement mise à jour et utilisée par des universitaires du monde entier. La réalité non médiatique apparaît avec toutes ses références. - Le Blog du dessin du XXIème siècle mené par Serghey Litvin Manoliou poursuit à la fois l'analyse du fonctionnement des marchés de l'AC et la recherche de solutions alternatives. Il y expose aussi le monde caché du dessin. Animé par le désir de reconstruire sur les ruines du  marché, il fonde la Foire internationale du dessin dont on verra la première manifestation à la fin de la semaine, rue de Turenne. - Dans Chroniques Culturelles de Carla van der Rhoe, docteur en Histoire de l'Art, défend du haut de  ses talons aiguille, de ses trente ans et de sa blondeur candide, la nécessité de réintroduire les méthodes de l'histoire de l'art dans l'évaluation de la création d'aujourd'hui. Elle défend une nouvelle critique d'art et se risque aussi à une critique, pleine d'esprit, du système. Tous les ténors de l'art officiel la craignent désormais … Leurs déclarations péremptoires sur ce qui est ou n'est pas de l'art sont passés au crible de son humour infaillible.
- Le blog de Christine Sourgins auteur des "Mirages de l'Art contemporain", fournit un corpus de textes d'analyse critique et savante de l'Art contemporain qui initie le regardeur à sa logique et à ses jeux. Elle s'attache à des cas concrets, des cas d'école pourrait-on dire.
- Citons encore Sophie Taam, MDA 2008 de Lydia Van den Bussch. La liste s'allonge tous les jours, les contacts avec l'étranger sont de plus en plus nombreux, le phénomène français fait tache d'huile.
Ainsi l'épisode sectaire est en voie de prendre fin. Le milieu de l'art se recentre sur les artistes et amateurs, se reconstitue et se rencontre à nouveau. Le débat reprend au point où il a été interrompu: Qu'est-ce que l'art ? Comment avons nous été aliénés ? Existe t-il des critères d'évaluation des oeuvres ? Comment sortir de l'impasse ?

Un nouveau paysage de l'art apparaît.
Une image inappropriée a fait obstacle pour décrire la "modernité" en art : celui de la succession des avant gardes. En réalité les avant gardes ne se sont jamais succédées, elles ont toujours été simultanées. L'image qui rendrait mieux compte de la réalité serait celle d'un fleuve se ramifiant en un delta : En effet, à partir du 19ème siècle le grand fleuve de l'art se divise. A partir de ce moment, l'art connaît de multiples courants qui sont là, tous à la fois, tout le long de la fin du XIX à aujourd'hui. L'épisode "Art contemporain" d'essence conceptuelle, imposé financièrement et médiatiquement, cache mais ne supprime pas cette modernité protéiforme. L'effondrement du marché de l'AC vampirisant à la fois la visibilité médiatique et les moyens financiers fait réapparaître ses multiples courants. Son inventaire et son évaluation sont désormais à l'ordre du jour, ce qui demandera du temps mais aussi le savoir et l'oeil exercé aux longues perspectives des historiens et critiques d'art, écartés par les théoriciens de l'AC. La reconstitution d'un marché de l'art, avec des amateurs n'ayant pas pour finalité principale la transaction financière, suivra.

Il n'y a plus de capitale de l'art, la place est à prendre
Paris pourrait y prétendre … mais tant qu'en France l'Etat et son réseau restent le seul circuit de légitimation et de consécration cela ne sera pas possible. Les raisons sont diverses, la première étant que la réalité artistique montrée par le Ministère, attaché exclusivement au conceptualisme, ne correspond pas à la réalité de la création d'aujourd'hui.
Du temps où le système soviétique existait encore, à la question qu'est-ce qu'un "dissident" ? Les Russes répondaient par la formule : "Celui qui dit la vérité",  c'est-à-dire celui qui voit le réel et n'adhère pas à l'utopie d'Etat. D'ailleurs la dissidence française, évoquée tout à l'heure, ressemble à cela … elle n'énonce pas une nouvelle utopie, ne prône pas un discours politique, philosophique ou esthétique … mais évoque les réalités concrètes et existentielles de la création. L'état est si omniprésent qu'aucune concurrence privée ne peut lui faire face, il lui arrive même fréquemment de faire échouer les initiatives qu'il ne contrôle pas. Toute entreprise privée qui ne va pas dans le sens de ses choix esthétiques est en mauvaise posture. Quel rayonnement ? Quelle aventure artistique ? Qu'elles découvertes sont elles possibles dans ces conditions ? Le changement est à l'ordre du jour mais ses modalités semblent difficiles à concevoir pour les gouvernants … Que peut faire le haut Comité piloté par l'Elysée et confié à M. Karmitz ? Il est trop tôt pour le dire mais il a un avantage majeur : Il vaut mieux avoir deux arts officiels plutôt qu'un ...
Alors, laissons finir de s'effondrer le mur du concept qui nous a privé du sensible et du réel, sortons du marécage sémantique, redevenons maîtres du vocabulaire et par la même de notre faculté de penser et de juger. Distinguons art et culture, art et art contemporain, créativité et création, multiculturalisme et universalité. Trouvons des critères différents pour juger des démarches différentes afin de rendre à chaque chose sa légitimité et sa fonction. En art, évaluons l'accomplissement de la forme qui offre le sens en cadeau. Pour l'AC, estimons l'authenticité de la critique et du questionnement qu'il s'est donné comme finalité car ce que l'on nomme aujourd'hui "Art contemporain" a toujours existé mais sans la prétention totalitaire d'être la seule expression possible. L'art a toujours eu des contrepouvoirs, remettant en cause son immense prestige. Démarche salutaire nous rappelant que nul ne possède la recette, ni la propriété du bien, du vrai et du beau. Ainsi, le comportement transgresseurs des philosophes cyniques, le temps récurrent du carnaval dévolu au monde à l'envers, les adeptes des "arts incohérents", de Dada et de Marcel Duchamp ont toujours été contemporains de l'art. Refusons aussi la fatalité de "l'englobant sociologique" et poursuivons la part intemporelle de l'art. Retrouvons dans notre travail le sens du transcendant et échappons à ce sacré terrifiant et totémique qui l'a remplacé. Jean Clair dit de la modernité : "C'est l'adaptation au temps …". Une démarche naturelle en somme, qui n'a pas besoin de théorie mais de pratique.
C'est peut être en retrouvant les chemins de la modernité naturelle que nous rendrons à Paris son rayonnement et sa place.
à l'Académie des Beaux Arts, 25 mars 2009

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