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Dimanche après-midi. J'emmène mon petit garçon de cinq ans au cinéma pour voir Pierre et le loup. Le film dure moins de quarante minutes et il y a d'abord un autre court-métrage d'animation : Le loup blanc. En deux mots, une mère décapite à la hache un charmant petit lapin devant ses enfants qui trouvent cela très amusant. Ceux-ci se lient d'amitié avec un loup à qui ils offrent la tête du lapin. Malheureusement, le père capture le loup (avec un filet à papillons) et, à la hache encore une fois, la mère le décapite. L'un des enfants, furieux contre ses parents, s'écrie à leur sujet : "Je vais les tuer !" Voilà pour l'ambiance.

Maintenant, Pierre et le loup.
Cela se passe dans la Russie d'aujourd'hui telle qu'on se plait à la représenter, donc misérable, brutale et crasseuse, dans un univers glacial de neige boueuse où règne la loi du plus fort. Pierre est triste, pauvre, sale, il a froid et faim, il est vêtu comme un sans-abri, il est enfermé par son grand-père, méchant et sans doute alcoolique, dans une cour glacée de trois mètres carrés ressemblant à une décharge. Ils vivent tous les deux dans une sorte de bout de bidonville. Se rendant à la ville, Pierre est agressé par deux chasseurs méchants, à peine plus âgés que lui, habillés de kaki, et qui ressemblent à de jeunes miliciens analphabètes et teigneux. Ils entraînent Pierre dans une ruelle sombre et puante pour le frapper puis le jeter dans une poubelle où gisent de vieux détritus.

Mais Pierre n'est pas seulement triste, il est aussi visiblement profondément malheureux. Sur ses gardes, il est renfrogné et affiche généralement un regard sinistre, parfois haineux. Ses deux amis sont des animaux estropiés : un oiseau qui ne sait pas voler et un canard qui a des airs d'attardé. Ayant subtilisé des clés à son grand-père endormi (en plein jour), Pierre ouvre la porte arrière de la cour et découvre un petit étang gelé. On s'apercevra rapidement qu'il s'agit de la sortie des égouts. Se déroulent alors les quelques scènes qui feront la bande-annonce du film comme celle de Pierre qui semble goûter à une liberté qu'il ne connaissait pas (peut-être âgé d'une douzaine d'années, il n'était jamais sorti de ce côté et il danse sur la glace visiblement pour la première fois), celles de l'arrivée du loup et des poursuites d'animaux. Plus tard, le grand-père se réveille (sans doute dort-il toute la journée dans une chambre où règne d'ailleurs un grand désordre) mais se révèle incapable de gérer la situation. Pierre est à nouveau enfermé mais s'échappe et capture le loup avec une corde. Surviennent les deux chasseurs, toujours aussi agressifs, armés cette fois de fusils à lunette ressemblant fort à du vieux matériel de guerre volé. Ils visent le loup qui s'agite au bout de sa corde mais le ratent, ce qui n'est pas étonnant puisqu'ils marchent en titubant. Sans doute sont-ils ivres. Ils repartent. Le grand-père prend sa Lada toute pourrie et, dans la nuit noire, emmène l'animal prisonnier à la ville, tout aussi pourrie et très peu éclairée. Tout y est sombre et misérable, comme frappé par le malheur et la mort. Il y a peu de passants, tous éteints ou dangereux. Le grand-père cherche à savoir qui lui achètera le loup au meilleur prix, du zoo ou de la boucherie. Les chasseurs, plus hargneux que jamais, amènent encore leurs gueules juvéniles de salauds de pauvres et tentent cette fois de descendre l'animal à bout portant alors qu'il est enfermé dans sa cage. Pierre les en empêche, puis, après avoir jeté des regards de dégoût pour l'ensemble de ses contemporains, libère le loup et part avec lui dans la montagne. Voilà pour le film.

Maintenant, pour ceux qui n'ont pas en mémoire le conte musical de Prokofiev, je signale que, dans l'oeuvre originale, Pierre est un petit garçon joyeux élevé par un grand-père affectueux avec qui il vit dans une petite maison. Pierre a un rêve : chasser le loup. Mais son grand-père le met en garde contre le danger et lui interdit d'aller dans la forêt. Dans le conte, les compagnons de Pierre sont vifs : l'oiseau vole avec virtuosité et le canard est très habile. Quant aux chasseurs, ils représentent l'autorité. Pierre a conscience de devoir s'en remettre à eux et de pouvoir le faire en toute confiance. S'il a piégé seul le loup grâce à sa ruse et sa volonté, leur intervention est indispensable pour dénouer la situation et lui donner une fin heureuse. Ce sont eux qui le porteront triomphalement en pleine lumière dans un village animé, dans une atmosphère de fête. Pierre est fier, il est heureux de défiler, de vivre, d'exister parmi les siens.

Le parti pris du film est donc de casser, un à un, tous les éléments symboliques du conte original pour les défaire de leur portée éducative et, je ne crains pas le mot, morale. Ainsi, de la joie de vivre de Pierre alors qu'il est vraisemblablement orphelin, de l'affection sécurisante de son grand-père qui le gronde par amour, de la témérité de Pierre face à la puissance du loup, de cette puissance du mal symbolisée par l'animal dangereux qu'il faudra bien combattre, de l'ambition de Pierre qui veut devenir un homme (il va chercher le loup sur son propre terrain : il part au combat), de sa ruse et de sa détermination pour le vaincre, de son harmonie avec une nature représentée par deux animaux drôles mais vifs et malins, de la force et du respect inspirés par les chasseurs dont les cors résonnent sobrement et qui ont, eux seuls, le pouvoir de décider de ce qu'il adviendra du prisonnier, de la fierté et du bonheur de Pierre d'être aimé et reconnu par sa communauté, de tout cela, il ne reste rien. Ou plutôt, il ne reste que du malheur, du mépris, de la haine, de l'injustice, de la suspicion, de la violence, de la misère et de la crasse. Le film choisit de détruire le mythe, de cracher sur le beau, de noyer la légende dans une fosse d'égouts et de détourner tous les symboles pour leur faire dire le faux et le laid.

"Créativité ... modernité ... réalisme ... le film s'affranchit du conte" dit avec admiration et enthousiasme l'incontournable Télérama en constatant que, avec l'absence d'un commentaire, l'aspect initiateur à l'écoute des instruments d'orchestre (écrit par Prokofiev lui-même) a tout simplement été supprimé. Les critiques sont d'ailleurs quasiment unanimes pour saluer une "oeuvre époustouflante" en place d'un massacre. Ils jugent également intéressante l'idée totalement débile de rendre un conte réaliste, ou, pour dire les choses plus précisément, de transposer un conte dans le réalisme virtuel d'une société misérable, violente et injuste, et dans laquelle personne n'aime personne. Quelle bonne idée pour les enfants. L'offense, le sacrilège, la destruction de l'ancien, l'asservissement du texte d'auteur à la prétention ridicule de metteurs en scène médiocres, l'insouciant badigeonnage de chefs-d'oeuvre avec n'importe quoi pour montrer sa liberté et sa modernité, tout cela représente les procédés d'une certaine création contemporaine applaudie par la critique éclairée.

Je ne suis pas un intégriste de la propriété intellectuelle et je ne m'attarderai pas sur la trahison d'une oeuvre qui a été volontairement dénaturée, notamment par la suppression pure et simple du côté didactique de l'écoute d'instruments d'orchestre. En revanche, je voudrai soulever deux points autrement plus importants qui valent la peine de s'indigner ou de désespérer, selon son tempérament.


Le premier nous force au triste constat que ce ne sont pas aujourd'hui nos enfants qui sont en perte de repères, mais nous-mêmes : nous ne leur en donnons plus. Dans le conte, l'autorité est représentée par des hommes d'âge mûr, sages, respectables, et en lesquels on peut avoir toute confiance, quand bien même ils peuvent parfois se montrer un peu lents. Dans le film, ce sont deux voyous agressifs dont il faut se méfier. Dans le conte, Pierre est aimé et heureux dans une famille qui se réduit à un vieil homme dont on peut supposer qu'il l'élève bien dans une petite maison bien tenue. Le face à face des deux personnages est chargé de sens : l'un ne peut plus chasser le loup et l'autre ne le peut pas encore. On y voit la volonté de l'enfant de grandir, impatient qu'il est de devenir un homme à son tour, de devenir celui que le vieillard a dû être, et de se montrer capable d'assumer la responsabilité du foyer. Dans le film, outre que leur habitat est une cabane de bric et de broc sale et désordonnée, Pierre est seul et il n'y a aucune affection, aucun partage entre les deux personnages. Dans le conte, Pierre est mû par une ambition, il rêve d'affronter le loup et part à sa rencontre. Dans le film, Pierre est triste et se trouve par hasard face au danger. Dans le conte, Pierre est heureux parmi les siens. Dans le film, Pierre leur préfère la compagnie du loup qui, à lui seul, vaut mieux que tout le village. Et c'est bien normal car, dans notre Empire du Bien, le mal a aussi ses bons côtés. Ceci permet d'ailleurs aux auteurs de se livrer avec auto-complaisance à une esthétisation morbide du glauque sous l'oeil admiratif de critiques avertis qui applaudissent à tout rompre en vous invitant à expliquer à vos enfants que le laid, c'est beau.

Ce sont bien tous ces repères dont les enfants ont besoin, tous les éléments formateurs et stabilisateurs pour l'esprit et la vie sociale qui ont été supprimés du conte pour les remplacer par une incitation à la méfiance et un rejet de sa propre communauté. Dans le conte, Pierre est un héros, dans le film, il est une victime. Alors qu'un enfant est naturellement disposé à aimer le monde et à rêver la place qu'il y prendra, ce film l'invite à le fuir.
Le second point est au moins aussi inquiétant et nous ramène à des pratiques que je croyais révolues en France depuis longtemps déjà : celles de la propagande officielle raciste ou xénophobe. Celui dont il faut se méfier cette fois, ce n'est plus le Juif mais le Russe. Car la société affreuse, sale et méchante, décrite ici est explicitement la Russie, filmée avec ignominie. Quoi de mieux alors que l'utilisation d'un conte russe détourné pour en exprimer son mépris ? Et quelle meilleure cible pour ce discours que les enfants ? La plaquette sur le film vante les longs repérages faits par l'équipe en Russie. Sans doute ont-ils beaucoup photographié les sorties d'égouts dans les étangs, les petits caïds qui s'habillent de kaki, les villes mal éclairées la nuit et les baraquements de pauvres. C'est bien connu, non seulement les Russes sont sales, misérables et violents, mais de plus ils n'ont aucun sens de la famille, ni de la justice, ni de l'autorité légale, ni du courage, ni de la solidarité. Quand à leur pouvoir, il est naturellement exercé par deux voyous. Mais tout cela n'a visiblement pas gêné les critiques et les moralisateurs patentés qui, me semble-t-il, sont exactement ceux qui s'indignent bruyamment de Tintin au Congo, lequel, comparé à cet odieux Pierre et le loup, ressemblerait plutôt à un éloge flatteur. Mais il est vrai que, lorsque la xénophobie n'est pas dirigée contre les Noirs et les Arabes, et accessoirement contre les Juifs, elle n'intéresse plus personne. C'est un pur racisme bon teint, celui-là autorisé par nos bien-pensants habituels, par nos évêques du savoir-penser, par ceux-là même qui intentent à tout va des procès en sorcellerie pour suspicion de racisme. C'est la bénédiction de tous ceux-là qui rend cette propagande officielle. Et elle a été, à la lecture du générique, financée par l'état britannique qui entretient, comme chacun sait, des relations épouvantables avec la Russie. Ce n'est évidemment pas un hasard s'il s'agit d'une coproduction britannico-polonaise. Cette propagande se fait non pas contre le pouvoir russe mais contre les Russes eux-mêmes en massacrant une de leurs oeuvres. Et nous devrions tous applaudir comme des simples d'esprit, sous le prétexte que la réalisation technique est excellente ? C'est pourtant exactement comme si le ministère de la culture iranien finançait un film d'animation du Petit Prince où Saint-Exupéry apparaîtrait en pédophile, et qu'il faille crier au chef-d'oeuvre et y emmener ses enfants parce que l'oeuvre a été "modernisée". Mais maintenant que cette partie a commencé, il va falloir s'y attendre.

Des dizaines (des centaines ?) de milliers d'élèves de primaire, aux frais des collectivités, vont vraisemblablement aller voir ce film dans le cadre d'une sortie scolaire. Alors, si vous connaissez un professeur des écoles, si même vous n'en connaissez qu'un seul, demandez-lui s'il sait vraiment ce qu'il emmène voir ses élèves.
En tout cas, cela aura été la première fois que j'ai honte de notre monde devant mon petit bonhomme de cinq ans. A la fin, il m'a simplement dit en fronçant un petit peu le nez : "C'était un peu pas très bien".

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Devenus impuissants à lutter contre l'absentéisme scolaire, quelques lycées ont pris la décision de récompenser les classes assidues en leur consentant des "cagnottes" permettant de financer des projets comme l'obtention de permis de conduire ou des voyages. L'affaire fait grand bruit. Affaire de détail, mais si révélatrice de l'état où se trouve l'institution scolaire.
Ceux qui considèrent l'enfant comme un citoyen à part entière, autonome par nature, nanti de toutes sortes de droits (dont le droit de grève) qu'il peut revendiquer avec véhémence, devraient juger la chose normale : l'enfant est aussi un travailleur comme un autre, susceptible de recevoir des émoluments pour sa présence et son labeur.
Naturellement, les défenseurs de cette mesure arguent qu'il ne s'agit pas de rétribuer l'élève personnellement, mais de financer toute une classe pour son assiduité. En quoi serait-ce plus justifiable ? L'idée de "cagnotte" suppose une responsabilité collective. Ce qui est parfaitement injuste. La responsabilité collective ne s'entend que dans un groupe communautaire, c'est-à-dire réuni par des liens de sang, de croyance ou d'affection indélébile, ou à la limite, dans un groupe menacé en situation exceptionnelle. Une classe n'est pas une communauté, mais un ensemble de personnes réunies par un but commun, qui peuvent être solidaires, mais ne répondent pas les unes des autres. On imagine la pression des bons élèves sur les habitués de l'école buissonnière… La rétribution a clairement été collectivisée pour échapper au reproche de l'individualisme marchand. Car il est bien curieux de voir sortir cette mesure dans une société où toute relation d'argent est vilipendée à temps et à contretemps. Autrement dit : l'argent doit vous paraître détestable, sauf à être remis au groupe tout entier. Quelle hypocrisie.

Pantalonnade
La mesure, qui sera tentée à titre d'essai dans quelques lycées, traduit, au-delà de son aspect de pantalonnade, le désespoir qui règne dans l'école. Elle nous apprend (cela n'est pas clamé sur les toits, naturellement), que l'absentéisme est devenu monnaie courante au lycée. On peut comprendre que beaucoup d'élèves "multiredoublants", qui ne restent là que par obligation de présence avant d'avoir le droit légal de travailler, s'ennuient mortellement et préfèrent tâter des petits boulots au lieu d'écouter à longueur de journée des cours qui ne les concernent plus. Il faut comprendre aussi que l'on ne peut plus punir les absences, et il faut comprendre que les parents n'ont plus l'autorité suffisante pour persuader un adolescent de 15 ans d'aller à l'école.
L'Éducation nationale finira-t-elle par se rendre compte qu'il serait préférable pour certains enfants de commencer un apprentissage plus tôt, et que son patron en lui imposant de venir travailler le matin, le construira au lieu de le détruire (les patrons sont tous des exploiteurs, comme on sait) ? Finira-t-elle par saisir que des punitions justifiées construisent l'adolescent en même temps qu'elles le contraignent (la contrainte est fasciste, comme on sait) ? Les parents finiront-ils par saisir que surveiller et punir un enfant n'est pas un délit foucaldien, mais un geste de construction de la personnalité ?

Des générations de petits tyrans
Nous nous trouvons là devant l'impuissance affichée d'adultes terrorisés par des enfants-rois : lesquels, en conséquence, ne deviendront pas des adultes, puisque personne n'ose leur fixer des limites. Nous fabriquons des générations de petits tyrans, qui continueront de se croire tout permis, exhiberont un ego surdimensionné, et se prétendront victimes des moindres déboires de la vie, à moins qu'ils ne deviennent tout simplement des flambeurs criminels.
En même temps, cette méthode proprement incroyable pour répondre au problème de l'absentéisme scolaire signe le caractère décidément maternel, et despotique au sens littéral, de l'État français. Au même moment, on nous annonce l'installation de brigades de sécurité scolaire qui pourront intervenir dans les lycées menacés de violences. C'est dire que l'État se donne pour mission d'éduquer lui-même les enfants, à savoir à la fois de punir et de récompenser. Ce qui revient aux familles, si elles veulent, du moins, façonner des enfants autonomes, c'est-à-dire capables d'intérioriser les normes morales pour pouvoir ensuite se les donner à soi-même. L'État qui récompense et punit à la place des parents, méprise les groupes intermédiaires, ignore tout ce qui peut se glisser entre lui et l'individu solitaire, et finit par devenir le maître des esprits et des coeurs. Le rôle de l'État, dans la situation présente, serait davantage d'inciter les parents à remplir leur mission, de les y aider, et éventuellement de les priver d'allocations familiales s'ils négligent de s'acquitter de leurs devoirs légitimes. Sans groupes intermédiaires conscients de leur rôle et même jaloux de leur rôle, l'État devient le directeur d'un immense jardin d'enfants qui tape sur les doigts et distribue des sucettes. Parce qu'il n'a pas les moyens d'éduquer à l'autonomie, il peut seulement répondre en aval aux conséquences des sottises enfantines.
Devoir payer quelqu'un pour qu'il accomplisse son simple devoir, c'est légitimer l'émergence d'une société à la fois irresponsable et matérialiste

Paru dans Le Figaro, 9 octobre 2009

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M. G.P. était professeur de dessin dans un collège d'enseignement privé sous contrat fort imprudemment, il fit dessiner ses élèves et, pour aggraver son cas, accrocha sans vergogne leurs oeuvres sur les murs de la classe. Une première fois, le 15 janvier 1979, une inspectrice, Mme M., IPR, (inspectrice pédagogique régionale), découvre les preuves de cette activité réactionnaire gravissime : le dessin.
Elle commence ainsi son rapport d'inspection. "Dans une classe de 4ème Monsieur P. tenant compte de la saison enneigée propose à ses 24 élèves, une étude d'observation sur le parc alentour…". Voilà le corps du délit : non seulement les élèves dessinent mais en plus, ils peignent sur le motif ! "Monsieur P. demeure par trop ancré dans le désir de "réaliser" au détriment de la sensation-individuelle" (...) c'est encore au niveau de l'illustration qu'il se situe, (...) et les croquis, tracés au tableau, par un élève manifestent la gêne collective à "dessiner". C'est dire à quel point le dessin est antisocial. Pour porter l'énervement de l'inspectrice à son comble, Mr G.P. passe un fond sonore, mais au lieu d'un rock endiablé, il choisit "Pierre et le Loup"… L'inspectrice réagit et propose au professeur de s'amender : "L'inquiétude de ce professeur et son intégrité laissent espérer une volonté de remise en cause, par une information à laquelle il s'engage. Je lui suggère donc, parallèlement à une bibliographie, quelques outils pédagogiques qui lui permettront d'aborder des thèmes plus abstraits, des travaux plus créatifs". "Il sent qu'une démarche moins directive (c'est ici le mot clé) dans "l'exécution" et mieux structurée dans le "Vécu" apporterait à son propos une efficacité plus grande (...) apprenant moins à "réaliser", plus à VOIR et à sentir, parce que mieux à exprimer". Après cette belle page de lyrisme administratif (dont nous avons respecté le sens sublime de la ponctuation), et dans son immense mansuétude, madame M. colle 12/20 à notre professeur qui s'en tire donc avec une décote, ses notes administratives étant de 19,5 !
M. G.P. est aimé de ses élèves, couvert d'éloges par leurs parents, ses collègues, et sa direction lui rédige un certificat mentionnant que "les enseignants de sa qualité qui sont d'instinct pédagogues ne se rencontr(e)nt point aussi aisément que l'on pourrait l'imaginer". Oralement sa hiérarchie lui indique : "surtout ne changez rien", et, à mots couverts : "je ne comprends rien à ce que cette inspectrice raconte".
On ne change effectivement pas une méthode qui gagne. Or, dix ans après, retour de l'inspectrice, le 30 mars 1990. Catastrophe : la classe est couverte de dessins d'élèves qui se sont portraiturés les uns les autres et M G.P. est pris en flagrant délit : il fait dessiner ses élèves : des heptagones, des figures qui s'étudient au compas et passionnent ses élèves de 3ème ; l'inspectrice est au bord de la crise de nerf !
Elle perquisitionne dans les armoires pour chercher d'autres dessins compromettant et écrire fébrilement pendant une heure les moindres paroles du prof récalcitrant. Or M G.P. est en droit d'atteindre l'échelle AECE (Adjoint Enseignant chargé d'enseignement) ; c'est une échelle de titulaire indispensable pour accéder au Capes, et devenir professeur certifié. L'inspectrice saute sur l'occasion pour sévir. Début du second rapport d'inspection : "Je regrette de me trouver en situation d'obligation de pénaliser, par un refus catégorique à l'accession au titre d'AECE, M. P., enseignant, fort sympathique par ailleurs, mais qui n'a pas déplacé d'un iota ses engagements, ni sa vue sur les contenus de notre discipline depuis 79, date de ma première inspection. J'avais, à l'époque, très précisément pointé l'urgence à recycler les objectifs du travail".

Quels sont les objectifs d'un professeur de dessin en collège, d'après une inspectrice IPR fort zélée ? "1) se saisir d'éléments du vocabulaire plastique susceptibles de communiquer du "Sens". 2) investiguer le visible et le sensible par des mises en situation d'apprentissage qui s'articulent sur les dynamiques du questionnement, de l'induction, de l'exploration, … etc.".
Puis le réquisitoire continue. "La tranquille certitude de notre collègue a conduire des exercices aussi formalistes qu'impositifs est désarmante. En 1979, je décidais de lui faire confiance assurée qu'il avait compris l'urgence d'une révision des contenus de son enseignement. Ou je me suis mal fait comprendre ou j'ai parlé à vide mais la situation présente reste comme la situation antérieure : totalement hors du champ disciplinaire". Elle qualifie le travail de M G.P. d'exercices formalistes "sur des schèmes de conception établis par l'enseignant. Le professeur sait, les élèves réalisent". L'arrière pensée marxisante est claire : il y a un possédant (la connaissance) et des élèves en situation d'exploités (qui réalisent). Vient le meilleur : "Il est une chose assurément sur laquelle nous n'avons pas à tenir le contrat : celui de l'acquisition de maîtrises ou de simples savoir-faire. Les textes des programmes, très ouverts, sont clairs sur ce point. La finalité du cours d'Arts Plastiques n'est pas l'acquisition de savoir-faire mais la capacité à mieux comprendre pour pouvoir, en agissant, plastiquement, communiquer du Sens". L'interdiction de transmettre un savoir est donc officiellement proclamée. "Nous ne sommes pas professeurs d'arts Appliqués, ni professeurs d'éducation Artistique, ni professeurs de dessin mais professeurs d'Arts plastiques. Cette terminologie engage des contenus et des stratégies particulières". "Il faudrait en préambule que M. P. ne reste pas convaincu que ce qui lui est proposé vient d'un goût personnel de l'inspecteur ou d'une mode "universitaire". Si c'était le cas, il aurait raison d'attendre que le vent tourne. Or il ne s'agit pas de cela". Autrement dit il ne s'agit pas d'une volonté de l'inspectrice... mais de la ligne du parti (pédagogiste) : M. G.P. est donc un déviationniste et elle lui propose une rééducation. "Si M. P. veut être AECE, qu'il ressaisisse le champ disciplinaire (on croirait plutôt lire le camp disciplinaire )", "C'est un vigoureux travail de balayage d'habitudes, une autre manière de penser son enseignement et un solide travail de recyclage qui sont à mettre en chantier". "M. P. doit prendre contact avec la Direction Diocésaine de Paris pour suivre impérativement des stages en pédagogie et didactique de la discipline Arts Plastiques". Suit une discussion sur les livres recommandés lors de sa première visite par l'inspectrice ; l'ouvrage phare étant "La pédagogie institutionnelle" de Michel Lobrot (1).
Il est piquant (et consternant) de voir à quel point l'utopie de cet ouvrage a conduit à pratiquer ce qu'il prétendait dénoncer : un chapitre intitulé "l'enseignant vit dans la terreur de l'inspecteur" est devenu prémonitoire des dérives de ce pédagogisme. Ecrire que l'inspecteur "émet une opinion après avoir assisté à une malheureuse heure de classe durant laquelle l'enseignant aura joué une abominable comédie, avec le consentement tacite de ses élèves" est prophétique. Sauf que M. G.P., lui, n'a pas joué la comédie et est resté intègre, ce que, gentiment, lui reprocheront ses collègues : pourquoi n'avoir pas fait semblant comme eux ? En cela ils appliquent, sans l'avoir lu, Lobrot à la lettre, qui dénonçait un système où "la seule chose qu'on lui demande (au prof) est la soumission" : le soutien à notre professeur persécuté sera mou… Evelyne Tschirhart, qui a écrit en 2004 un ouvrage très vivant (2) sur la vie d'un professeur d'arts plastiques aux prises avec le système scolaire, s'interroge : "jusqu'à quand les enseignants vont-ils accepter de se plier aux diktats des "docteurs Folamour" de la pédagogie ? "

Epilogue
A l'encontre de notre professeur, (dont le seul tort est de n'avoir pas mesuré l'ampleur de l'idéologie au pouvoir), la répression de la disciple de Lobrot sera implacable : avis défavorable au titre d'AECE. Elle essaya en outre de le faire licencier de son travail ; heureusement, elle échoua : un contrat d'association empêchait Mr G.P. de se retrouver au chômage, après 20 ans de bons et loyaux services. L'inspectrice, teigneuse et tracassière, ne réussira pas non plus à l'envoyer, comme d'autres collègues, en maison de repos. Cependant, l'affaire pèse toujours sur la vie de M. G.P. qui n'a pu obtenir son Capes et n'est parti en retraite qu'au 8ème échelon, après 30 ans de travail, alors qu'en général on part au 11ème. Inutile de dire que cela entraîne également des conséquences financières dont pâtit toujours M. G.P.

Tous les inspecteurs pédagogiques régionaux ne sont pas des commissaires idéologiques, mais le cas de M. G.P. est loin d'être isolé, en témoigne le réquisitoire de Thomas Clerc en 2006 (3). "Les inspecteurs de l'Education nationale, chargés de surveiller et de noter les professeurs, sont en effet la pire survivance du soviétisme du système". Ces fonctionnaires "ont abandonné un métier dont ils se font ensuite les conseillers, les spécialistes et les juges : bel exemple d'émulation à l'envers que celui qui consiste à former des professeurs par ceux qui ont avant tout cherché à ne plus l'être". Ils constituent "une caste qui préfère se taire plutôt que d'admettre son inutilité nocive", au service d'une "institution chargée de perpétuer les dysfonctionnements" et qui  menace "les principes mêmes de l'enseignement sur lesquels ils veillent". Et T. Clerc demande la suppression du corps des inspecteurs "qui décourage les professeurs, abaisse le niveau et alourdit la machine éducative" ; (il ajoute que  l'ancien leader de 68, Alain Geismar, a rejoint leurs rangs … ).
Quant à M. G. P., il fait toujours de la résistance : même en retraite, pour le plaisir, il continue de donner des cours de dessin ! "Le dessin est intrinsèquement pervers", penseront tous les "lobrotomisés" qui peuplent encore l'éducation nationale.


(1) La pédagogie institutionnelle, Michel Lobrot, Collection Hommes et organisations dirigée par J. Ardoino, éd Gauthier-Villars, 1975.
(2) Evelyne Tschirhart, L'école à la dérive, Les éditions de Paris Max Chaleil, 2004, p.131, 199. Au lieu de dessin, on verra qu'on propose maintenant aux enfants des bagarres aux pinceaux et à la peinture, d'emballer la cour de récréation, … etc.
(3) L'inspecteur ne rappelle jamais, Thomas Clerc, maître de conférence à l'université de Paris-X Nanterre, Le Figaro, 20 juillet 2006, p. 14.

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Jeune, sympathique, le candidat démocrate avait fait une campagne brillante. Mais on oubliait que sans la crise des subprimes, Mac Cain aurait très vraisemblablement été élu. Durant le premier semestre, le président Obama a fait de beaux discours, sur les inégalités qui incontestablement existent aux États-Unis, sur une nouvelle politique américaine au Moyen-Orient ; il s'adresse honnêtement aux peuples et États africains, soulignant à juste titre les responsabilités immenses des Africains dans leurs malheurs. Tout souriait au nouveau Président. Neuf mois après son arrivée à la Maison Blanche, la situation est bien différente. La mise en place d'un système de santé sociale est fortement contestée, sa politique au Moyen-Orient connaît de grandes difficultés, les relations avec l'Union européenne posent problème et les rapports avec la Russie se sont à peine détendus.
Aux États-Unis, 50 millions d'habitants n'ont pas de protection sociale : on comprend parfaitement la nécessité d'une réforme profonde, mais nous n'en parlerons pas ici. 
Les grandes promesses d'Obama en ce qui concerne le Moyen-Orient sont oubliées depuis longtemps et quand elles ne le sont pas, elles ont eu des résultats peu convaincants ! En Israël, le gouvernement Netanyahou maintient en fait son programme de colonisation en Cisjordanie et fait construire des centaines de logements nouveaux, politique qu'avait condamné Obama ; mais il semble ne pas pouvoir faire grand-chose étant donné le poids des lobbies sionistes.
Les États-Unis tiennent leur promesse d'évacuer l'Irak : cela permet aux sunnites, aux chiites et aux Kurdes de s'entre-tuer en toute liberté. Certes Obama n'est que l'héritier de l'aberrante politique irakienne menée par Blair et Bush, mais c'est lui qui a accéléré le processus d'évacuation de l'US Army pour renforcer les moyens de l'OTAN en Afghanistan.

Or la politique américaine - même si elle est soutenue par l'OTAN - est un échec. Elle souligne l'incompréhension du problème afghan par les alliés de l'OTAN et les États-Unis. Quoi que puissent penser les politiques, ce qui manque en Afghanistan, ce sont les hommes sur le terrain. En fait, il faut repenser la politique afghane de l'OTAN. Cela demande deux choses de la part des États-Unis, savoir ce qu'ils veulent faire au Moyen-Orient, et surtout, repenser leurs positions face à l'Europe. Il est vrai que face aux États-Unis, l'Europe n'existe pas : la Commission n'a pas de politique étrangère et les États-membres ne savent pas ce qu'ils veulent. Ce désaccord est sensible quand il s'agit de l'Iran. Quelle attitude avoir face à un État, à la fois plus démocratique que tous ses voisins musulmans hormis la Turquie et infiniment plus autoritaire ? On n'a pas pris assez conscience du fait qu'une très grande majorité du peuple iranien est favorable à la possession de l'arme nucléaire. Et si à Téhéran, certains veulent la disparition de l'État d'Israël, ce n'est pas le cas de la majorité de la population. C'est cette situation que Washington et Tel-Aviv ne veulent pas voir, ce qui est sans doute la clé de la négociation.
Qui aide l'Iran dans son réarmement ? Avant tout la Chine et la Russie. Si les relations sino-américaines sont relativement apaisées, il n'en est pas de même des relations entre Washington et Moscou. Plutôt que de chercher à se rapprocher de la Russie qui a les moyens de freiner les volontés iraniennes d'expansion nucléaire, les États-Unis, et les États européens membres de l'Otan ne cessent de "tacler" Moscou. Tout incident en Géorgie, en Tchétchénie ou dans le Caucase est immédiatement mis sur le devant de la scène. Outre la Géorgie, l'autre zone où l'OTAN agace la Russie est l'ensemble Ukraine-Biélorussie. Ce sont, répétons-le, deux républiques artificielles : la Biélo-Russie, c'est l'ancienne province russe de Minsk, et elle n'intéresse l'OTAN que parce que si elle intégrait l'OTAN, Moscou serait à peine à 400 km de la frontière. Quant à l'Ukraine, les deux-tiers de la population sont plus russes qu'ukrainiennes.

L'OTAN ne cesse d'exciter les milieux ukrainiens contre Moscou et ici, Washington et Varsovie portent une lourde responsabilité. Obama avait laissé entendre qu'il apaiserait les choses, envisageant même de renoncer aux batteries anti-missiles. Or il semble qu'au-delà des belles paroles, les services américains continuent de semer la zizanie. À bien des égards, le président Obama s'est contenté de discours sympathiques, mais l'on continue à Washington de voir dans la Russie un adversaire, un ennemi potentiel. Cela se traduit d'ailleurs dans la manière dont on conduit la politique pétrolière. Chaque projet de gazoduc ou oléoduc pour le ravitaillement de l'Europe est immédiatement contré par un conduit sous contrôle américain.
En définitive, les grandes promesses du président Obama ne semblent guère vouloir aboutir. Le Président n'a pas songé qu'il lui fallait agir vite. Dans un an auront lieu les élections partielles au Congrès. En 2008, Obama et les démocrates ont gagné parce qu'il y avait la crise. Si, comme on peut l'espérer, la crise s'atténue à l'automne 2010, le président connaîtra de grandes difficultés car il risque de perdre la majorité au Congrès. Cela entraînera l'échec d'une politique sociale pourtant nécessaire, perpétuera l'image d'une Amérique soucieuse de ne pas perdre sa prépondérance, aggravera les risques de conflit au Moyen-Orient. 
 
Paru dans La Nef , n°208 d'octobre 2009

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Le gouvernement français souhaite réformer le congé parental. On reproche particulièrement à ce fleuron de la politique familiale française d'éloigner trop longtemps les mères du monde du travail, pénalisant de fait leur possibilité de faire carrière.
Il est plus que louable de militer pour qu'à travail égal, hommes et femmes aient un salaire égal. Il est juste également de faire en sorte que les femmes compétentes puissent être nommées à des postes de responsabilité, jusqu'aux plus haut niveau des entreprises et des administrations.
Faut-il pour autant rayer d'un trait de plume les dispositions actuelles permettant à tout parent d'un enfant de moins de trois ans de réduire son temps de travail ou même de s'arrêter complètement de travailler pour être disponible pour son tout petit ?
Beaucoup d'amalgames sont fait dans différents rapports officiels qui ont été écrits sur le sujet ainsi que dans de nombreux articles de presse. Ils semblent tous conclure au bien fondé de la réduction unilatérale du congé parental. Regardons les choses plus précisément.

Les études indiquent que 84% des mères en congé parental et qui bénéficiaient d'un emploi stable avant leur grossesse retrouvent leur emploi. On laisse entendre qu'il y aurait un problème pour les 16% restant… mais on oublie de dire que la plupart d'entre elles sont des femmes qui ont décidé d'attendre un enfant de plus et enchaînent donc avec un nouveau congé parental. Est-ce vraiment nuisible dans un pays qui se réjouit du nombre de ses naissances ?
Il y a certes un petit pourcentage de mères qui font le choix d'arrêter de travailler à l'issue du congé parental. Notre expérience du terrain au Mouvement Mondial des Mères indique que ce sont le plus souvent des mères de famille nombreuse ou très nombreuse. Bien souvent elles cherchent à négocier un temps partiel avec leur entreprise d'origine. Quand cette négociation n'aboutit pas, elles font le choix de donner la priorité à leur famille. La solution au problème est-elle pour ces mères de raccourcir le congé parental ou bien ne faudrait-il pas mieux promouvoir le droit au temps partiel pour les parents de familles nombreuses ?
Les études indiquent qu'à l'issue du congé parental, 22% des femmes se retrouvent au chômage. Mais ces analyses oublient de rappeler qu'avant leur grossesse 19% des femmes étaient en emploi précaire (CDD, intérim) et 21% déjà au chômage. C'est bien la grossesse qui vient aggraver la situation de ces femmes. Le congé parental n'est pas en cause. Un congé parental plus court ne résoudrait en rien le retour à l'emploi de ces salariées.
On peut même se demander si le congé parental de trois ans n'est pas une aide pour ces mères : il semble plus facile en effet de retrouver un nouveau poste quand on peut assurer sereinement sa période d'essai avec un enfant scolarisé plutôt qu'avec un bébé toujours à la merci d'une maladie infantile ou d'un défaut de mode de garde.
Il semble bien qu'il serait plus efficace de travailler sur l'accompagnement du retour à l'emploi des mères précaires ou chômeuses plutôt que sur la durée du congé parental.

Les rapports indiquent que le congé parental de trois ans est long et qu'il pénalise l'employabilité des mères en les éloignant trop longtemps du monde du travail. Mais on oublie de souligner qu'un tiers des femmes ne s'arrêtent pas de travailler pendant leur congé parental : elles choisissent de réduire leur temps de travail en passant le plus souvent à 4/5ème (parfois à mi-temps). C'est particulièrement le cas chez les cadres et chez celles qui occupent des postes à responsabilité. Devient-on réellement inemployable quand on est en fonction ? Faudrait-il empêcher les femmes qui réussissent grâce à ces aménagements horaires à concilier vie familiale et vie professionnelle de continuer à le faire ?
Par ailleurs, les congés parentaux à plein temps sont souvent pris par les femmes qui ont des emplois modestes (employées de bureau, caissières,…). Peut-on décemment soutenir que le contenu de ce type de poste est tellement modifié en trois ans qu'il n'est plus possible de remplir correctement son job ?
Il est possible qu'il faille prévoir dans les politiques RH de garder un volant budgétaire pour offrir aux mères qui reprennent leur poste la formation à laquelle leurs collègues ont eu droit en leur absence. Mais à ce détail près, est-il obligatoire d'empêcher les femmes qui veulent s'investir auprès de leurs enfants de le faire ?

Beaucoup de reproches sont faits au congé parental. Mais aucune comparaison n'est faite avec les mères qui ont des enfants et poursuivent leur activité professionnelle sans recours au congé parental. Dans certaines entreprises, tout se passe bien pour elles. Dans d'autres - aux pratiques RH plus archaïques - elles subissent réflexions, absence de progression, mise à l'écart sur des postes moins intéressants et parfois même licenciement à la première occasion. Ce sont sans doute ces mêmes sociétés qui peinent à promouvoir les mères à leur retour de congé maternité. Et il est peu probable qu'un changement de modalité du congé parental suffise à modifier radicalement la façon de penser de certains dirigeants.
Quand on voit qu'une célèbre ministre qui n'avait pas hésité à retourner travailler dans les jours qui ont suivi la naissance de son enfant a néanmoins été mise sur la touche à la première occasion, on se dit que la maternité risque de continuer à nuire à la carrière des femmes pendant un bon moment encore dans ce pays. Faudrait-il alors déconseiller aux femmes d'avoir des enfants ?
Faut-il les laisser avoir des enfants mais les priver du droit de prendre du temps pour s'en occuper pendant les premières années de la vie ?
Pourquoi ne pas laisser les parents choisir comme ils le font si bien ce qui convient le mieux à leur équilibre personnel et à celui de leur famille ?

La réforme prévue du congé parental semble plus idéologique que basée sur des analyses solides de la réalité. Ce sont tout particulièrement les adeptes de la parité à tout prix qui soutiennent cette réforme en rêvant que les papas prennent un jour autant de temps pour leurs enfants que les mamans.

Mais la révolution des mentalités ne se décrète pas au fond d'un ministère ! Tant qu'il sera normal que les bureaux soient désertés à 17h un soir de match de foot mais qu'on continuera à fixer des réunions à 18h les autres jours sans penser à ceux et celles qui veulent voir leurs enfants en bas âge plus de quelques minutes avant qu'ils ne s'endorment, on pourra craindre que toute personne voulant prendre du temps pour éduquer ses enfants ne soit de fait pénalisée dans sa progression professionnelle.

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J'étais ce matin à la Poste. Tout y était chamboulé : plus de guichet ; si vous voulez acheter un timbre à 0,56 €, on vous mène à la machine automatique : le client doit s'adapter.
Le préposé tient une boutique où il  vend des boîtes "Colissimo" à 10,50 €. Pour acheter une boîte simple à 3,5 €, on me dit d'aller à la librairie d'en face. On vend aussi dans cette boutique de beaux livres de cuisine, des albums photos.
Je cherche un formulaire d'envoi en recommandé avec accusé de réception, il n'y en a que sans. Je fais la queue pour en demander, non pas au guichet mais autour d'une sorte de banque où se pressent de manière inorganisée quelques clients ; l'esprit-clientèle se développe à La Poste : avant moi, un vieux monsieur un peu sourd accapare l'employé douze minutes ; je me dis égoïstement que du temps où un employé grincheux, bien calé derrière son guichet, expédiait les gens, j'aurais moins attendu. Mais c'est pour rien que j'ai attendu : on me dit que c'est le collègue à l'autre côté du bureau qu'il me faut voir.  Excusez-moi, monsieur, rien ne l'indiquait.
J'ai remarqué aussi que les lettres ne portent plus le cachet de la ville d'origine ; c'est peut-être plus simple pour ceux qui envoient des lettres anonymes !  Et si vous écrivez le 52 au lieu du 53 de la rue de la République, le service postal ne rattrapera jamais votre erreur comme il le faisait autrefois ; votre lettre ne parviendra tout simplement pas à son destinataire. Il arrive aussi qu'elle n'arrive pas non plus si on met l'adresse exacte. En tous les cas, plus personne à La Poste ne se risque à assurer que dans 90 % des cas, elle sera distribuée le lendemain. Et, dans certaines villes de province, pour qu'elle parte le soir même, on pouvait la poster jusqu'à minuit, puis jusqu'à six heures seulement ; maintenant le dernier délai est quatre heures. C'est le progrès, me dit-on.
Le client doit s'adapter.
Peut-être tout cela n'est-il qu'une question d'habitude. Je sais en tous cas que depuis que France-Télécom a fait, il y a plus longtemps, sa révolution commerciale, je n'ai jamais retrouvé les fauteuils moelleux du service public où l'on attendait tranquillement qu'on vous appelle pour régler votre problème de téléphone. Les agences ont l'air de vraies boutiques, où on attend un peu n'importe comment, debout, serré, qu'un employé se libère. Quand vous avez mis la main dessus, il cherche certes à régler votre problème, mais je le soupçonne aussi de vouloir vous fourguer à tout prix sa camelote : le dernier modèle de téléphone portable, le dernier forfait, … etc. 
A propos de France-Télécom, on se souvient qu'autrefois, il y avait le 12 où un fonctionnaire qui "savait ses départements" répondait vite et bien à vos demandes de renseignement. Depuis quatre ans, le service a été, comme on dit, "externalisé" ; il faut faire le 118 et quelque chose ; on a l'embarras du choix entre les opérateurs à six chiffres ; si on a le temps, on peut calculer avec sa calculette combien on économisera de centimes en passant par tel numéro plutôt que par tel autre. N'importe comment, on tombe sur une voix qui sonne, elle aussi, français, mais qui vous demande si Le Havre s'écrit avec ou sans H. C'était au début. Maintenant on trouve de plus en plus d'accent chez les standardistes, comme si on se souciait de moins en moins de sauver les apparences : elles répondent du Maroc, de l'Ile Maurice, peut-être du Vietnam. On se console en se disant que tout cela donne de l'emploi à des filles très pauvres dans le Tiers monde. Il reste que le chiffre d'affaires de l'ensemble de ces numéros réunis n'atteint pas la moitié du 12. Peut-être veut-on que je me tourne vers Internet.
Là aussi le client doit s'adapter…
Pages blanches, parlons-en. Une grande campagne de publicité a été faite il y a deux ans, au moment de l'externalisation, je pense, sur le thème "Pagesjaunes se modernise". Catastrophe : avant, la page d'accueil s'ouvrait directement sur l'annuaire des particuliers ; à partir de ce moment l'annuaire est devenu plus professionnel : il vous amène directement sur Pagesjaunes. Et pour retrouver les Pagesblanches, il faut cliquer et attendre deux secondes ; on dira certes que deux secondes ne comptent pas, pas plus en tous cas que les centimes que l'on peut gagner en fonction de l'opérateur mais, pour les gens pressés que nous sommes devenus, elles sont frustrantes. Si la première requête est infructueuse, on ne peut pas taper le nouveau nom directement ; il faut revenir à la page d'accueil de Pagesblanches : là aussi, une seconde d'attente. Il semble que depuis quelque temps certains de ces petits travers aient été corrigés. On n'aurait rien changé dès le départ qu'ils n'auraient pas eu besoin d'être corrigés !
Tout n'est pas mauvais dans la concurrence. Il est incontestable que les factures de téléphone sont moins lourdes qu'il y a dix ans. Je doute qu'il en soit de même pour les factures d'électricité. Il est facile de s'installer opérateur de télécommunications, plus difficile de construire un réseau de production et de transport d'électricité. Plus difficile aussi de faire un réseau de distribution de courrier généraliste ouvert à tous et couvrant tout le territoire.
Avec ou sans changement de statut, La Poste peut laisser dégrader son service autant qu'elle veut, je n'irai pas m'adresser à son concurrent sur le trottoir d'en face. C'est dire que cette démarche commerciale, soi-disant concurrentielle, au moins autant qu'elle s'adresse au grand public, est pure singerie, une prétendue adaptation à une concurrence qui ne verra jamais le jour  - sauf paraît-il dans les zones frontalières où la poste allemande ou neerlandaise venait il n'y a pas si longtemps chercher le courrier en France, l'affranchissait moins cher et le remettait à la poste française pour qu'elle le distribue...
Il fut un temps où le progrès voulait dire l'application de techniques modernes qui rendaient chaque année les services publics - et même privés - plus fiables, plus rapides, plus confortables : après la diligence, la machine à vapeur, puis le train électrique et maintenant le TGV (au moins sur les lignes principales, pour les autres il vaut mieux ne pas en parler). Le client devait certes s'adapter, mais il y trouvait son avantage. Aujourd'hui, on nous dit que l'évolution à laquelle il faut s'accoutumer pour être moderne, c'est un service postal plus lent, moins fiable, un service de renseignements téléphoniques moins sûr, des banques de données internet plus lentes, … etc. Mais on prétend que dans cet univers impitoyable et concurrentiel où nous sommes entrés désormais, le progrès c'est ça ; 
le client doit s'adapter. Comme dans le "1984" d'Orwell, le progrès, c'est le recul ! Les sciences et les techniques auraient-elles régressé ? Non. Qui peut comprendre ?
Fini le temps des PTT, voici la postmodernité.

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Manifestement on relève un taux de suicide anormal chez France Télécom, certes parce que les conditions de travail ont bien changé depuis quelques années, mais aussi parce que l'on n'y satisfait pas forcément la clientèle.

Ainsi, un vingt-quatrième employé de France-Telecom s'est donné la mort.… On a eu l'avis de son patron, celui de ses camarades de travail, celui des syndicats, les commentaires des journalistes. Étrangement, rien qui pût ressembler à la voix des usagers, des clients de ce qui était, il y a peu de temps encore, nos bons vieux PTT. Dommage, parce qu'il est fort probable qu'un début d'explication aurait pu être donné sur le mal de vivre qui ronge nos braves fonctionnaires (ou ex-fonctionnaires, on ne sait plus), pris entre les obligations de résultats et un certain mécontentement des clients !
Il fut une époque "lointaine" où, revenant au pays, on passait à Télé-Boutique afin de faire réactiver une ligne laissée en errance le temps d'une mission. Au pire, on vous donnait un nouveau numéro, mais vous repartiez avec le dernier cri des combinés, et vous aviez déjà la tonalité, moins d'une heure après, en revenant chez vous.
Comme vous êtes un fidèle, que vos deniers et ceux de vos parents ont payé un des plus formidables réseaux téléphoniques de la planète, vous êtes à nouveau de retour sur le sol natal et vous entrez maintenant - vous vous êtes renseigné afin de vous y retrouver dans le labyrinthe des multiples fournisseurs censés représenter la sacro-sainte concurrence-qui-en-fin-de-compte-profite-aux-clients … En fait, ils proposent tous la même chose à 29,90 € ! - vous entrez donc dans cette boutique, mi-"étatique", mi- FNAC, celle-là même qui affiche haut la couleur, la couleur fétiche, dit-on, de Frank Sinatra …

Au bout d'une bonne dizaine de minutes, vous comprenez qu'il vous faut tirer un ticket pour faire la file. Vous finissez par prendre place entre deux clients en furie qui viennent réclamer déjà pour la deuxième fois. Vous, vous êtes tout neuf, vous faites un sourire au vendeur. Vous n'êtes pas de ces Français braillards. Il vous répond par un demi-rictus décevant et c'est le début d'un marathon qui, dans les dix premières minutes, vous fait passer du statut de client à celui d'otage, et qui, dans le meilleur des cas, vous donne accès à tous les avantages du génial package dans les trente jours qui suivent … Comme, dans l'intervalle, on s'est arrangé pour vous envoyer un spécialiste, puis un deuxième pour vérifier votre ligne de l'intérieur (payant), de l'extérieur (normalement gratuit), que chaque fois que vous avez téléphoné au S.A.V. on vous répondait (plutôt gentiment et professionnellement, d'ailleurs) de Ouagadougou ou d'une autre centrale exotique, que vous avez eu accès à Internet deux fois dix minutes en un mois et que le fixe n'a toujours pas de tonalité, vous finissez par vous résoudre à pousser une nouvelle fois la porte de la boutique, celle qui affiche toujours haut la couleur…
On est à l'heure du déjeuner - là aussi, vous vous êtes renseigné -, il n'y a pratiquement personne et chance (pour vous), il se trouve que votre vendeur est justement de service. Il sent bien que vous le reconnaissez. Le rictus de la première fois, c'est qu'il était à peu sûr qu'il vous reverrait. Soulagement, il comprend que vous avez décidé de rester courtois. Bien vite, après qu'il a déroulé de nouveau sa dialectique barbare, vous lui rappelez le bon vieux temps où tout était simple pour vous. Il meurt d'envie d'abonder dans votre sens. Vous n'êtes plus que tous les deux dans le magasin, il reprend votre contrat, biffe tout ce qu'il vous avait fourgué comme "services" inutiles la première fois. C'est son cadeau, pour une fois qu'il n'est pas traité de tous les noms d'oiseaux. Ce n'est pas son boulot ça, avant il travaillait sur les poteaux …

Revenu dans la rue, vous ne pensiez pas que cela vous arriverait un jour, une sorte de sensation nouvelle vous assaille. Tous comptes faits, vous préfériez vraiment le temps où les fonctionnaires n'étaient que fonctionnaires, et heureux.

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J'ai de l'amour pour mon clocher

(...) (site endommagé en 2013)
... piailler quelques enfants sous le préau de l'école, d'avoir à demeure une postière (à mi-temps) et une autorité municipale (deux cents habitants dans la commune). De même, j'ai une tendresse pour ces départements qui jusqu'alors annonçaient leur couleur sous la forme de plaques minéralogiques.

La Corrèze n'a qu'un peu plus de deux siècles au compteur et le mot englobe des "pays", au sens braudélien du terme, fort dissemblables. Il n'en a pas moins une résonance : on est corrézien, ça situe sur la carte semi-imaginaire de nos attachements. Mais trente-six mille communes, quatre-vingt-seize départements métropolitains et vingt-deux régions, c'est déraisonnable. Sans compter les communautés urbaines et autres avatars de l'intercommunalité. Sans compter les Dom et les Tom.

Cette architectonique administrative, dans un pays saturé de fonctionnaires, semble avoir été conçue par un émule d'Alphonse Allais, après boire. C'est coûteux et ineffi­cace. Ça néantise l'effort de l'État, qui, enfin, a ­décidé de ne pas remplacer un fonction­naire sur deux partant à la retraite. Car, dans les palais régionaux et départementaux, dans les villes aussi, on embauche sans vergogne, par pur clientélisme. Le contribuable paye l'addi­tion. Ses enfants risquent de la payer plus cher et, au train où file la dette, ses petits-enfants seront tout aussi mal barrés.

D'où la nécessité d'une réforme. Sarkozy a osé la lancer, tant mieux. Jusqu'où poussera-t-il l'audace, face aux lobbies des élus et aux démagogues qui racolent les "usagers des services publics" ? On verra bien. Raffarin, dans une interview récente, a exprimé clairement la han­tise des élus territoriaux, qu'ils soient de droite ou de gauche : une "recentralisation". Bien entendu, le gouvernement jure sur sa bible, autant dire les sondages, qu'il n'a pas cette intention diabolique.

Or, cette "recentralisation", je la souhaite à la France. Pas par idéologie jacobine, encore qu'il ne faille pas démailler ce que Louis XI, Richelieu et les "hussards noirs" ont eu tant de mal à tisser. De toute façon, l'exiguïté de notre Hexagone à l'ère d'Internet frappe d'obsolescence les mythologies liées à la "proximité".
Paru dans Valeurs actuelles, 1er octobre 2009

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Dans "Je suis heureux que ma mère soit vivante", Claude et Nathan Miller relatent avec intensité un fait divers bouleversant. C'est une histoire authentique et un film captivant, mené de main de maître par Nathan et Claude Miller. À 5 ans, Thomas est abandonné par sa trop jeune mère avec son petit frère. Les deux enfants grandissent dans une famille d'adoption, mais Thomas ne peut oublier sa mère. Adolescent, il parvient à la retrouver, dans un immeuble de banlieue. Elle est enceinte, ne semble pas le reconnaître. Il s'éclipse. Quelques années plus tard, devenu mécanicien, il s'invite chez elle, s'occupe de son nouveau petit frère, partage enfin son intimité, laissant croire à sa mère adoptive qu'il a une petite amie. Un jour, il essaie de la tuer. La mère et le fils se retrouveront au tribunal. Elle lui demande pardon. Il répond seulement : "Je suis heureux que ma mère soit vivante".
On ne quitte pas la vie ordinaire, l'école, la famille, le travail, les disputes, les soucis, les appartements de banlieue, et la caméra s'en empare avec un naturel, une aisance descriptive, qui donne au film sa transparence d'eau courante. La surface laisse constamment deviner les profondeurs, opacité de roche et de racines. On touche à l'origine, à l'attachement viscéral, à l'abandon, au besoin d'être aimé, nommé, touché, aux composantes érotiques du lien maternel, à la tendresse du coeur, à la culpabilité, au pardon. Rien n'est formulé, mais tout est exprimé, avec une intensité vitale pleine d'étonnantes délicatesses. Les comédiens Vincent Rottiers et Sophie Cattani font admirablement sentir le brut et le subtil.
"C'est une histoire qui parle de nous tous, dit Claude Miller. La mythologie grecque l'aurait racontée avec des rois et des reines, mais elle se passe aussi chez les gens de tous les jours. Dans la réalité, elle a donné lieu à un petit procès, nullement retentissant".
Mais il a été suivi par Emmanuel Carrère, qui l'a raconté dans L'Événement du jeudi, en 1996, "avec cette empathie qui lui fait donner un éclairage humain à tous les comportements", dit Claude Miller, qui a porté à l'écran sa Classe de neige. Jacques Audiard coproduit le film avec Jean-Louis Livi, qui a proposé à Claude Miller et à son fils Nathan de le coréaliser. Entre les deux, l'alchimie est subtile, mais c'est Nathan qui tient la caméra et impose sa marque énergique à la mise en scène.
"J'ai choisi des lieux qui me sont familiers pour y être à l'aise, pour emmener tout le monde chez moi, dit-il. Et je me suis passionné pour la dramaturgie. Le jeu sur les différents temps, notamment, posait des questions intéressantes".
Père et fils sont d'accord : c'était une histoire formidable : "Une histoire de crime passionnel et de résilience. Avec à la fin ce "miracle médical", comme dit Carrère. "Dans la réalité, la mère a passé neuf mois dans le coma. Et elle a ressuscité pour venir demander pardon à son fils".

Paru dans Le Figaro, 29 septembre 2009

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Entretien

Le gouvernement envisage de refaire voter le Parlement au sujet du "statut du beau-parent". Vous craignez que cela n'ouvre la porte à "l'homoparentalité". Pouvez-vous nous dire pourquoi ?
Ce projet permet d'associer sans nécessité le tiers à l'autorité parentale sous prétexte qu'il vit avec l'enfant et un de ses parents. La fonction parentale est ainsi réduite à un investissement affectif envers l'enfant. La définition du parent se trouve déconnectée de son fondement biologique qui est l'engendrement de l'enfant, réel ou symbolique dans le cas des enfants adoptés notamment. Il devient possible d'appeler parent toute personne qui s'investit auprès de l'enfant sans référence à l'altérité sexuelle des parents.
Le projet, à plusieurs reprises, remplace dans le Code civil les mots "père et mère de l'enfant" par le mot "parents", en lui-même asexué. Le projet introduit ainsi dans le Code civil l'homoparentalité en privant la société française du débat auquel elle a droit sur ce sujet.


Un enfant adopté ne serait-il pas mieux dans un couple homosexuel stable que dans un couple hétérosexuel qui se déchire?
Cette question est biaisée et hétérophobe ! Elle sous-entendrait qu'un couple homosexuel est toujours stable et qu'un couple hétérosexuel, par définition, doit se déchirer…
Les statistiques prouvent que les couples homosexuels se séparent beaucoup plus que les couples hétérosexuels. Ce n'est pas très "politiquement correct" mais c'est la vérité ! La durée moyenne du mariage chez les homosexuels est de 3 ans ou moins pour 70% d'entre eux.
Un enfant confié à un couple homosexuel a donc plus de chance de voir ce couple se déchirer que s'il est confié à un couple hétérosexuel.


Vous dites que l'amour ne suffit pas. Pourriez-vous nous expliquer ce  que vous entendez par là ?
L'homoparentalité garantit la tendresse, ce qui est important. Mais la structuration psychique de la personnalité demande autre chose. Le complexe d'Oedipe, par exemple, repose sur une triangulation entre l'enfant, son père et sa mère.
Il n'est pas question ici de mettre en cause la réalité de l'amour homosexuel et de l'amour que deux "parents" homosexuels pourraient porter à un enfant. Mais aimer un enfant est une chose, aimer un enfant d'un amour structurant en est une autre. Les parents ne sont pas que des éducateurs.  C'est la psychanalyse qui nous l'enseigne : la conscience de la différence sexuelle et de la différence de génération est indispensable à la structuration psychique de l'enfant et, par le seul fait de l'existence de ses parents, il reçoit ces deux fondements. Il est essentiel qu'un enfant puisse se représenter d'où il vient. On ne se construit qu'en se différenciant, ce qui suppose de savoir d'abord à qui l'on ressemble.
Grâce à la différence sexuelle de ses parents, l'enfant sait qu'il est issu de leur relation. Les enfants adoptés, eux aussi, bien que leurs parents ne soient pas leurs géniteurs, se savent issus de l'amour et du désir de leurs parents. L'enfant a besoin de savoir qu'il est issu d'un homme, son père, qui a aimé une femme, sa mère, et s'est uni à elle.
Dans son développement, l'enfant connaît aussi un besoin d'identification et de différenciation et, grâce à cela, il découvre son identité : le petit garçon se sent homme comme son père, la petite fille se sent femme comme sa mère. 
Enfin, l'enfant a besoin d'une généalogie claire et cohérente pour se positionner en tant qu'individu. Il peut ainsi se situer dans la chaîne des générations.
Depuis des millénaires, le système sur lequel est fondée notre société est une généalogie à double lignée, celle du père et celle de la mère. Cette pérennité garantit à chaque individu de trouver sa place dans le monde dans lequel il vit, car il sait d'où il vient.


On lit souvent des statistiques sur la stabilité psychologique des enfants élevés dans des "couples" homosexuels. Vous semblez contester ces chiffres. Pourquoi ?
En premier lieu, pour obtenir des résultats aussi rigoureux que possible, il aurait fallu distinguer différentes catégories d'enfants, notamment ceux adoptés par des "couples" homosexuels avant l'âge de quatre ans, et ceux adoptés après l'âge de quatre ans car la construction de l'identité sexuelle se fait précisément à cet âge charnière.
Le nombre de personnes interrogées est très faible. Dans la grande majorité des cas, l'échantillon consulté n'est pas constitué par tirage au sort mais par candidature volontaire. Les questions posées concernent, dans presque tous les cas, les enfants pré-pubères.
Ce ne sont pas les enfants eux-mêmes qui sont interrogés mais très souvent leurs "parents". Des études, telles que "Ce n'est pas pareil", réalisées par des universitaires espagnols, montrent les conséquences subies par les enfants du fait d'être élevés par des "couples" homosexuels. On retient notamment des problèmes psychologiques, en particulier la faible estime de soi, le stress, l'insécurité quant à leur vie future et quant à leur crainte d'avoir des enfants, des troubles d'identité sexuelle et des troubles de conduite (dépendance de la drogue, dysfonctionnement dans la conduite alimentaire et échec scolaire).


Une bonne partie du dossier sur "l'homoparentalité" concerne la sémantique, pouvez-vous nous en parler ?
Le choix des mots a un poids considérable dans ce débat et ceux qui sont utilisés par les militants gays ne sont jamais pris au hasard.
Le recours abusif aux termes de "père", "mère", "parents" ou "mariage" pour désigner des situations qu'ils n'ont pas vocation, par définition, à englober, a pour effet un affaiblissement du sens de ces mots qui ne parviennent plus, aujourd'hui, à exprimer le sens profond et très précis qui est le leur et qu'ils doivent conserver.
Un père est la personne masculine lié à l'enfant par une relation de filiation et non seulement d'éducation. Une mère est la personne féminine liée à l'enfant par une relation de filiation et non seulement d'éducation.
Le mariage n'est pas que la "reconnaissance sociale de l'amour", mais l'institution d'une famille au sens juridique du terme, c'est-à-dire une cellule qui crée une relation de filiation directe entre ses membres. Au-delà de la vie commune de deux personnes, il organise la vie d'une communauté composée de descendants et d'ascendants. C'est un acte d'engagement fondamental dans la construction et la stabilité des individus et de la société.

Paru dans Les 4 vérités, 9 septembre 2009

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