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En général, quand on parle de l'Iran, on oublie un certain nombre d'éléments qui donnent à cet État un caractère à part. À la différence des États artificiels que sont l'Irak, la Syrie ou la Jordanie, tous trois nés en 1920, l'Iran est une très vieille nation dont on a pu célébrer les 2500 ans d'âge.
Généralement on oublie aussi que l'Iranien n'est pas un sémite, même s'il utilise l'alphabet arabe. Le fonds de la population iranienne est indo-européen. Cela explique le mépris de l'Iranien moyen face aux Arabes. Enfin, l'Iran, dans le monde musulman, est un État à part, du fait qu'il appartient dans sa grande majorité à la communauté chiite.
Sans doute du fait de la médiocrité des deux dynasties qui se sont succédé depuis la fin du XVIIIe siècle, l'Iran - alors appelé Perse - est victime de ses voisins russe et britannique qui se partagent des zones d'influence en 1907. La chute du tsarisme fera de la Perse un quasi-protectorat britannique.
À l'influence anglaise succède, après 1945-1947, une influence américaine qui élimine les velléités d'indépendance politico-économiques du Président Mossadegh. Comprenant mal la culture iranienne, les États-Unis, obnubilés par le pétrole, font de l'Iran un protectorat américain. Le shah engage alors son pays dans une modernisation à l'occidentale. Mais face à l'autoritarisme impérial marxiste du Parti Toudeh, classes moyennes, religieux intégristes s'allient pour renverser le Shah qu'abandonnent les États Unis (1979). C'est la haute hiérarchie chiite animée par l'Ayatollah Khomeiny réfugié en France où il est protégé par Giscard d'Estaing qui prend le pouvoir et le garde jusqu'à aujourd'hui. Se met en place un régime assez particulier, une théocratie démocratique.
Le pouvoir en Iran n'est pas de type monarchique : il est partagé entre trois institutions, le successeur de l'Ayatollah Khomeiny, le Guide de la Révolution, un Conseil de discernement que préside Rafsandjani, ancien président réformateur, et le Président de la République, élu au suffrage universel, Armadinejad. Mais on ne peut négliger le poids du clergé chiite.
La crise iranienne a des causes multiples. La chute du Shah a entraîné un conflit diplomatique grave avec les États-Unis dont l'ambassade sera pendant plusieurs mois une véritable prison pour les diplomates américains qui étaient considérés comme otages. Cela a amené les États-Unis à fermer les yeux devant la tentative de Saddam Hussein de mettre la main sur les riches zones pétrolifères de l'Ouest iranien. Cela conduit à une guerre de dix ans qui va renforcer l'unité des Iraniens.
Ce qui constitue le poids de l'Iran, ce sont ses ressources économiques, le pétrole et d'autres minerais. Le pétrole iranien a été l'objet de toutes les convoitises des pétroliers anglo-saxons avant d'être nationalisés par Mossadegh, puis par Khomeiny. Le pétrole est un des plus importants facteurs de crise du Moyen-Orient. Comme le rappelle A. Pertuzio dans Géostratégiques, le détroit d'Ormuz, à la sortie du Golfe Persique, est facile à bloquer par les Iraniens en cas de conflit ; or, "40 % de la consommation pétrolière mondiale transite par ce détroit au débouché d'une région où se trouvent 20 des 28 points de chargement du Moyen-Orient".

Le problème iranien se complique pour trois raisons. Tout d'abord il a laissé faire - sinon soutenu - toute une série de mouvements révolutionnaires fondés sur une vision intégriste de l'Islam, en particulier le Hezbollah, même si ses liens avec Al quaida sont loin d'avoir l'importance qu'on leur donne. Ensuite l'Iran tend à devenir une puissance nucléaire de manière à préserver ses propres réserves d'hydrocarbures. Mais il envisage très vraisemblablement d'utiliser ses centrales nucléaires pour se doter d'un armement nucléaire qui, à l'occasion, pourrait servir contre Israël ; État musulman radical, l'Iran a plusieurs fois annoncé sa volonté de faire disparaître l'État d'Israël. Enfin, l'Iran joue des relations conflictuelles entre Moscou et Washington. C'est incontestablement un allié de la Russie qui fournit technologie nucléaire et armement classique. De surcroît, l'Iran est associé au Pacte de Shanghai groupant Moscou, Pékin et New Delhi.
Un rapprochement entre le Kremlin et la Maison Blanche contribuerait sans doute à une détente dans le Golfe persique. Ce qui peut améliorer la situation, c'est l'évolution de la société. En Iran, le poids des religieux, s'il demeure considérable au sein de la classe politique, est jugé beaucoup trop fort par la population. Celle-ci subit de plein fouet le poids de l'embargo international et de l'inflation. Aussi la grogne monte-t-elle des milieux économiques, de la classe moyenne et naturellement des fonctionnaires. Cela apparaîtra-t-il lors des élections présidentielles du printemps prochain ? La pression internationale contre le nucléaire, il est vrai, renforce le pouvoir actuel, car posséder des centrales nucléaires fait l'unanimité de la population.
Il faudra donc beaucoup de doigté à la nouvelle administration américaine qui veut renouer le dialogue avec Téhéran pour calmer le jeu, d'autant que l'Iran a accru - du fait du comportement de l'administration Bush - un prestige certain dans tout le Moyen Orient.
L'Union européenne - et particulièrement la France - aurait pu jouer ici un rôle de médiateur ; malheureusement ni Bruxelles ni Paris n'ont voulu prendre une direction différente de celle de Washington. Le retour à une situation normale implique que l'on ne voit pas systématiquement en l'Iran un adversaire diabolique mais que l'on cherche à négocier avec lui. Après tout, à la différence de ses voisins, États ex-soviétiques d'Asie centrale, Afghanistan, Irak et peut-être même Turquie, l'Iran peut être un partenaire plus stable, plus ouvert à la modernité. N'oublions pas que l'Iran a un taux de scolarisation parmi les plus élevés du Moyen-Orient et qu'il existe en Europe occidentale et en Amérique du Nord une intelligentsia fort dynamique.

Le monde iranien est celui d'un peuple fier, conscient de son histoire et du rôle qu'il a joué à certains moments dans le passé. Il conviendrait peut-être de s'en souvenir comme il faut avoir présent à l'esprit que l'Iran n'est pas l'Irak : c'est un État de 70 millions d'habitants au niveau de vie analogue à celui de la Turquie, aux potentialités militaires qui sont loin d'être négligeables tant sur le plan humain que sur le plan stratégique. Enfin, il convient de ne pas négliger les liens entre Russie et Iran qui demeurent très étroits, même si Téhéran se méfie de Moscou.
Chronique internationale parue dans La Nef  n°203 - avril 2009

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L'invraisemblable lynchage médiatique subi par le pape et l'Église catholique ces dernières semaines a atteint une dimension encore jamais vue jusque-là, comme si la raison s'était volatilisée et avait laissé place aux seules passions pour discréditer et abattre un homme qui dérange. Il y a d'abord eu la levée des excommunications des quatre évêques de la Fraternité Saint-Pie X au moment même où étaient révélés les propos négationnistes de l'un d'eux et, aussitôt, Benoît XVI fut accusé de complaisance envers les "intégristes", voire envers le négationnisme. Puis survint le drame affreux de Recife et le ton est monté d'un cran contre l'Église accusée de pharisaïsme, de manque de compassion et ainsi de trahison du message évangélique. Enfin, l'acharnement a atteint son paroxysme avec les propos du pape sur le sida et le préservatif.

Lorsque nos moutons médiatiques ânonnent que le "pape pose un problème", ils feraient mieux de s'examiner eux-mêmes, car, ou incompétence ou malhonnêteté, ils se sont précipités sur un événement ou un mot sans jamais chercher à comprendre. Il fallait une bonne dose de mauvaise foi ou de bêtise pour croire que Benoît XVI aurait eu une quelconque indulgence à l'égard du négationnisme, qu'il aurait sacrifié les acquis du dialogue judéo-chrétien ou qu'un tel geste signifiât la remise en cause du Concile Vatican II. Il ne fallait rien connaître à l'affaire de Recife et au contexte brésilien pour accuser l'Église de manquer de compassion, quand on sait les efforts et la présence du P. Rodrigues, curé d'Alagoinha, auprès de la famille de la victime. Quant à la phrase de Benoît XVI sur le préservatif et le sida, il ne s'agit nullement d'une "maladresse", comme le répètent à satiété les imbéciles, mais d'une vérité que refusent obstinément d'admettre ceux pour lesquels la sacro-sainte licence sexuelle est un tabou intouchable.
Certes, on peut toujours critiquer des imperfections dans la "communication" de l'Église, certes, dans l'affaire du préservatif, on ne peut nier la manipulation, exercice classique de désinformation où quelques mots, livrés en pâture au public, sont sortis de leur contexte pour permettre de crier au fou : il n'empêche que cela ne suffit pas à expliquer la hargne du monde intello-médiatique contre un seul homme et toute l'institution qu'il représente. Si les attaques ont atteint une telle violence, c'est parce que l'Église s'oppose, quasiment seule, avec un discours fort et cohérent, à la "culture de mort" qui cherche à étendre partout son hégémonie tyrannique. Ce n'est pas un hasard si l'avortement et le préservatif ont été au départ des dernières campagnes médiatiques. Le discours de l'Église pour la vie, pour la famille, pour l'amour vrai, sa compassion pour les plus faibles et les plus pauvres, chacun sent bien qu'il est exigeant mais accessible à toute âme de bonne volonté et qu'il est seul capable de sauver l'homme de lui-même et de la dérive relativiste mortifère de nos sociétés. La violence du monde politico-médiatique est donc une réaction de peur : peur de voir finir par s'imposer une vérité que l'on refuse et que l'on cache. Même si le pape n'avait pas évoqué le préservatif, le seul fait d'affirmer que la multiplication des "partenaires" - hétéro ou homosexuels - contribue plus que tout à étendre la pandémie du sida est déjà un scandale dans les médias, comme tout propos qui heurte le dogme intangible qui veut qu'on ne remette pas en cause la conception hédoniste - égoïste - et matérialiste de la vie humaine : le "bien" qui prime tout est la "liberté" individuelle de l'adulte de suivre son bon plaisir, le bien d'un tiers - enfant, société et bien commun - ne pouvant l'entraver.

Nos benêts parisiens pensent que le monde entier nous envie cette conception de la vie qu'ils assimilent à la "liberté". En réalité, s'ils n'étaient pas aveuglés par leur nombrilisme, les deux affaires de Recife et du préservatif en Afrique auraient pu leur ouvrir les yeux et leur montrer combien les Sud-Américains et les Africains rejettent ce modèle "occidental" qui conduit à la mort, au lent suicide d'une civilisation - qui, de ce point de vue-là, n'a plus rien de judéo-chrétien. Une société qui a complètement perdu la tête au point de ne plus reconnaître de nature humaine (et donc de loi naturelle), de ne plus faire de différence entre l'homme et la femme, le père et la mère (cf. le projet de loi sur le statut de "beau-parent"), qui s'acharne à détruire la famille stable, seule cellule où puisse s'épanouir un petit d'homme, qui se méprise soi-même au point de cracher sur son histoire, de renier sa propre identité et d'abandonner sa souveraineté politique, est condamnée à mort. À ce stade de déliquescence intellectuelle, spirituelle et morale, ce n'est plus de réformes dont nous avons besoin, mais d'une profonde révolution mentale - une conversion - qui nous ouvre les yeux sur l'abîme où nous sommes tombés.

La virulence qui se manifeste contre le pape et l'Église n'est pas prête de s'éteindre, car elle manifeste l'opposition irréductible entre l'anthropologie chrétienne et celle de l'idéologie dominante qui tend de plus en plus à ramener l'homme au rang de l'animal.
Editorial, La Nef n°203 d'avril 2009 - www.lanef.net

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Les sociologues nous décrivent un univers d'un gris de cendre froide où nos compatriotes, saturés d'angoisses et privés de repères, cherchent en tâtonnant une identité de plus en plus aléatoire. Internet abolit l'espace, la télé concasse le temps, lamine les imaginaires et invalide les restes de pédagogie parentale. L'usage banalisé du divorce décompose et recompose à la hâte les cellules familiales, la mondialisation nomadise les psychismes et les dingueries des spéculateurs peuvent ruiner du jour au lendemain l'épargne d'une vie. L'homme "désenchanté" de Gauchet, l'homme "banal" de Melman, l'homme "fatigué d'être soi" d'Ehrenberg, hanté par les spectres du terrorisme, du sac écologique de la planète, de l'immigration anarchique et du chômage, ce pauvre homme a le moral au fond des godasses. Il a peur de tout et ne croit plus en rien.

Il y a du vrai dans ce diagnostic. L'Histoire aura été plus cruelle pour maintes générations mais jamais elle n'a été chahutée par une mutation aussi radicale et aussi rapide. Le changement ne fait plus l'amour à la permanence, il nous embarque sans préavis dans une gigue qui nous décervelle et nous inflige le sentiment nauséeux de l'irrémédiable. Jamais les artistes n'ont autant haï la société dans laquelle ils pataugent, jamais les philosophes n'ont à ce point frayé avec le nihilisme. Pour affronter le catastrophisme des économistes et des médias, les Français se gavent de neuroleptiques. Davantage que nos voisins, comme si chez nous la mélancolie passait les bornes de la tristesse pour atteindre l'enfer d'un désarroi sans fin.
Pourtant … Un sondage récent révèle que les mêmes Français sont franchement optimistes quant à leur avenir. Optimisme pour leur compte, il est vrai : la société se porte mal, disent-ils en substance, mais moi, ça va. Ce repli égocentré trahirait un renoncement à tout lien social - citoyenneté, patriotisme, etc. - si un autre sondage ne semblait décrire une franche propension à l'altruisme. En somme, nos compatriotes seraient accessibles à la solidarité, à condition qu'elle ne leur soit ni imposée, ni prescrite. En tout cas, je vis parmi des gens ordinaires, à Paris, en province, à la campagne, et j'ai l'impression qu'ils sont plutôt heureux de leur sort. Inquiets certes, assiégés par une "modernité"qui souvent les indispose, mais heureux tout de même. Comme avant, ils prennent leurs joies et leurs peines dans le giron familial. Comme avant, on discerne ce mélange fruité de gouaille ironique et d'épicurisme bon enfant qui est l'apanage de ce vieux peuple. La télé, les Français la regardent, sans adhérer à ce qu'elle leur serine. Comme avant, ils font leur boulot en attendant l'heure de l'apéro et le retour des vacances. Comme avant, comme toujours, ils n'avoueraient pour rien au monde qu'ils savourent leur existence. Ils voyagent plus qu'avant, leurs rejetons sont en stage à Shanghai ou en Erasmus à Cracovie, ils pianotent sur leur ordinateur mais le cercle de leur sociabilité intime comprend trois ou quatre douzaines de parents, amis, copains de virée. Pas davantage, car les limites de l'affectivité d'un être sont constantes.
Et s'ils savent vaguement ce qui se trame aux quatre coins de la planète, leur conscience politique se sustente localement : d'abord le maire, accessoirement le député, subsidiairement le match de la présidentielle. Le club de leur village est plus près de leur coeur que les Bleus de Domenech. Bref, s'ils sont épargnés par le chômage ou la maladie, ils ne souffrent, pour parodier Chardonne, que de "maux éternels". Les mêmes maux que ceux de nos aînés. Modulés différemment. Mais la texture des félicités et des souffrances humaines n'a pas changé. Moralité, si l'on peut dire : les Français se portent nettement mieux que la France. En vérité, ils continuent de cocardiser, à leur façon goguenarde. La France, ils l'aiment, autant qu'avant. En revanche, leur récusation des "élites" est sans merci. Politiciens, patrons, syndicats, technocrates, people des stades ou des écrans, magistrats, policiers, journalistes sont englobés dans le même rejet viscéral, pour ne pas dire dans le même mépris. Trop de vénalité, trop de vulgarités, trop de suffisance exaspèrent ce peuple français qui a gardé ses délicatesses et sa joie de vivre. Si, au prix d'une renaissance morale, les "élites" méritaient sa considération, la France redeviendrait vite le sel de la terre. On n'en est pas là mais on a le droit de rêver.

Publié dans Valeurs actuelles, avril 2009

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Crédibilité des chrétiens malgaches en politique

Des "Assises nationales" ont eu lieu à Madagascar les 2 et 3 avril dernier. L'archevêque de Antananarivo, président en exercice du Conseil des Eglises chrétiennes (FFKM), y a participé, apparemment au titre de la seule Eglise catholique.
Engluée dans une crise à épisodes multiples, marquée depuis bientôt trois mois de violences et de confusions, la Grande Ile est actuellement gouvernée de fait par une Haute Autorité de Transition, dont Andry Rajoelina est le président, tandis que Marc Ravalomanana tente depuis l'étranger de galvaniser une opposition qui le ramènerait volontiers au pouvoir.
Le calendrier électoral prévu par les "Assises nationales", référendum en septembre 2009, législatives en mars 2010, présidentielles en octobre 2010, ne suffira pas à poser les bases de la vie démocratique. Tant que domineront l'importance des ethnies, la revendication d'appartenance identitaire à une confession religieuse, les réseaux d'influence liées au charisme d'un chef et à sa fortune, Madagascar ne fera pas l'apprentissage de la maturité démocratique. Le constat est sévère, mais c'est pour mieux pointer l'espoir profond enraciné dans ce pays qui a tous les potentiels pour y parvenir enfin.

Le rôle des chrétiens est à cet égard fondamental : il est d'éduquer à la démocratie en prenant beaucoup de distance avec les modèles de gouvernance passées et d'éventuels choix idéologiques. Mais pour l'instant, la présence institutionnelle des Eglises est souvent ambiguë, car les quatre Eglises principales, catholique, luthérienne, réformée, épiscopalienne, sont réunies, par leur quatre dirigeants respectifs, en un Conseil d'Eglises chrétiennes (FFKM), dont l'oecuménisme s'est limitée à de l'interventionnisme politique. L'échec des négociations initiées récemment par ce Conseil a été d'autant plus flagrant que les chrétiens semblent entrer eux-mêmes en conflit, laissant deviner ce qu'on ne voulait plus croire, c'est-à-dire l'esprit des communautarismes partisans. L'inefficacité récente du Conseil tient en grande partie à cela.
Ce qui paraissait aux observateurs étonnés un heureux consentement de responsabilité dans la vie nationale, a été, en définitive, révélateur des compromissions archaïques de la religion avec le pouvoir.
Il y a grande nécessité à expérimenter, en fondement à tout autre démarche commune, un oecuménisme spirituel : les chrétiens cherchent ensemble à se reconnaître responsables devant Dieu et puis, devant les hommes et pour leur conciliation.
Ensuite, nous remarquons qu'au regard de la tradition et de la théologie chrétiennes, et en contexte de culture politique malgache, aucune Eglise ne peut ni ne devrait se prétendre gardienne de la légitimité politique. Pourtant l'une d'elles (l'Eglise réformée dite FJKM) s'est positionnée dans ce sens. Les quatre Elises ne sont désormais plus unanimes dans leur engagement.

Les chrétiens ont, individuellement, leurs convictions personnelles. Ils sont citoyens. Au niveau du corps ecclésial, donc de communauté, leur parole est prophétique et leur agir de communion. Ou bien ils font mentir le nom qu'ils portent. S'ils doivent participer aux évènements politiques de Madagascar, c'est tous ensemble. Nous leur croyons ce beau devoir d'y être présents, car la démission du christianisme signifierait celle des valeurs de l'Etat moderne et laïque. C'est à cette hauteur d'analyse et d'engagement que nous attendons les chrétiens malgaches.
Chronique du Jour, Radio Fréquence protestante, lundi 6 avril 2009
 

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Michela Marzano nous avait gratifiés en 2006 (1) d'un beau livre : Je consens, donc je suis…, sur la nouvelle éthique individualiste (par ­exemple, "si je veux moi-même me faire euthanasier, comment cela pourrait-il être mal ?"). Elle signe aujourd'hui un livre sur la peur contemporaine, ses visages et ses raisons… et les réponses qu'on pourrait lui apporter. Le diagnostic est bien connu de nous tous qui vivons dans cette société où la peur est omniprésente : peur de l'insécurité, de la perte d'emploi, de l'échec personnel… Ici, la des­cription fait appel à la littérature et au monde des images… Pourquoi cette floraison de films d'horreur ? S'agit-il d'exorciser la peur ou de s'en repaître ? L'auteur montre le rôle du politique, qui, depuis Machiavel, instrumentalise la peur des citoyens pour les rendre plus obéissants. En même temps, elle déroule le mécanisme des réponses à la peur, qui doit, pour s'apaiser, trouver ses boucs émissaires. Pour elle, la peur de l'étranger représente une cristallisation inconsciente qui identifie un objet de la peur et fait ainsi reculer cette an­goisse diffuse qui rend l'existence infréquentable.

Mais les réponses politiques à la peur comme sentiment social dominant laissent rêveurs les partisans de la liberté. Comme le précise Michela Marzano, le terme de "sûreté", employé aux siècles précédents, a été ­remplacé par le terme de "sécurité". Aujourd'hui, placer le citoyen en situation de sécurité signifie hérisser les villes de caméras de surveillance, par exemple. Ce qui nous donne un univers bien proche, d'après elle, de celui de Kafka. On ne sait plus très bien si la surveillance permanente déjoue la peur ou l'augmente, c'est là toute la question, finalement.
Mais d'où vient donc cette peur ? Est-elle récente ?
Le citoyen contemporain craint-il plus pour sa sécu­rité que le sujet d'autrefois ? Pensons aux villes des siècles passés, qui étaient souvent de vastes coupe-gorge. Et à la crainte permanente de la maladie, de la douleur, de l'accouchement, à ces époques privées d'une médecine fiable. Il faut bien mettre un nom plus précis sur la diffusion de ce sentiment, à une époque plus confortable, à tous égards, qu'aucune autre. La peur d'aujourd'hui est liée à l'ab­sence de repères, de limites, de règles… Plutôt une angoisse ? En tout cas, une crainte de vivre dans un monde sans bornes ni ancrages, où, privé d'instance qui conseille ou auto­rise, l'individu doit répondre seul aux interrogations permanentes qui jalonnent l'existence.

Tocqueville avait déjà analysé cette peur à la fois nouvelle et permanente du citoyen moderne. Tous ces individus, désormais égaux, ne se situent plus au sein de hiérarchies et, délestés des autorités qui contraignaient leur liberté, doivent pratiquement tout réinventer par eux-mêmes. Cette obligation d'autonomie ne laisse-t-elle pas au bord de la route ceux qui auraient besoin de guides, autrement dit, tous ? Observons comment les conseils des proches ont été remplacés par les manuels de méthode ("Comment soigner votre en­fant ?") ou les numéros verts ("Comment faire face à une querelle avec votre conjoint ?").

Par ailleurs, la démocratie, en référant tout au mérite individuel, semble dire au citoyen : "Fais ce que tu veux, toute réussite sera tienne, mais tout échec aussi sera tien"… L'Américain Christopher Lasch avait récemment souligné dans quelle alarme on jette alors cet individu dos au mur, responsable de tout parce que libre de tout, et empêché même, en cas d'échec, de s'en remettre à la responsabilité d'une autorité, d'une situation, d'un mauvais modèle. La démocratie, en conférant la liberté, confère aussi la peur. Plus profondément, une société dans laquelle on récuse si facilement la condition humaine, s'imaginant que, désormais, tout est possible à notre volonté, laisse se développer en son sein un sentiment permanent de volonté inaccomplie. Tout lui est crainte parce que les limites anthropologiques abolies par le discours et pourtant indestructibles sont dès lors intériorisées. L'homme ne peut pas ne pas ressentir ce qu'écri­vait le poète Octavio Paz : "Je suis homme : je dure peu / Et la nuit est énorme." (Mais l'homme des Lumières, justement, peut-il reconnaître et assumer cette nuit ?) Comme le disait Tocqueville, encore : il est très difficile de faire bien vivre des hommes qui ne veulent pas mourir…
"La peur est une trace d'humanité", nous dit Michela Marzano : ainsi ne peut-elle jamais quitter notre condition. Le problème étant de savoir où elle se loge. Mieux vaut la canaliser plutôt que la récuser. Sauf à la voir surgir dans les souterrains les plus immondes.

Paru dans Valeurs actuelles, 9 avril 2009

(1) Visages de la peur, de Michela Marzano, Puf, 156 pages, 13 euros.

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Les ravages du nihilisme
 

Sous l'écorce d'une équanimité blasée vis-à-vis du religieux coule la sève de l'anticléricalisme le plus rétro chez la "fille aînée de l'Église". La récusation solidement argumentée du relativisme moderne par Benoît XVI, aux Bernardins, avait indis­posé nos intellos et leur suite médiatique. Faute d'arguments plausibles pour le contrer, ils étaient restés cois, mais préméditaient leur revanche. 

La voici, sous la forme d'une feinte indignation, au motif que le pape n'a pas daigné prescrire le préservatif comme thérapie à tous les maux de la terre. Dieu sait mon aversion pour le puritanisme. Mais enfin, fallait-il, par concession à la mode, que Benoît XVI exhorte ses ouailles à partouzer ? De­vrait-il, pour mendier les faveurs d'une "modernité" par définition évanes­cente, mettre à l'index la fidélité et la chasteté ? Ces valeurs ne sont pas l'attendu d'on ne sait quel moralisme de grenouille de bénitier ; on les retrouve dans le patrimoine mondial des sagesses, hellénistiques autant qu'orientales. Du reste, le pape des catholiques ne dis­pose d'aucun pouvoir temporel ; il s'adresse aux fidèles qui, en toute liberté, ont fait le choix de prendre sa parole en considération.
D'où le ridicule des sondages qu'on a vu fleurir, afin de convaincre les masses de l'obsolescence du message catho. En quoi un athée, un agnostique, un sectateur de Ramakrishna ou d'Auguste Comte sont-ils concernés ? Qu'ils procèdent à leurs ébats avec l'adjuvant d'une capote, d'un stérilet, d'un étui à cigares ou qu'ils préfèrent la nudité intégrale, c'est leur affaire ! Certes, un débat de fond sur l'approche théologique de la sexualité ne serait pas superflu ; l'Église aurait beaucoup à y gagner sur le plan de la communication. Mais ce débat n'a de sens qu'au sein de la communauté des fidèles. Il serait d'ailleurs intéressant de connaître l'avis des dignitaires musulmans, juifs ou orthodoxes, dont la sensibilité sur le sujet est sûrement plus proche de celle du Vatican que de l'air du temps. Or, on les épargne, parce que toute minorité est sanctuarisée.

Brocards et ricanements sont réservés à l'Église, au prix d'une mauvaise foi patente. Ainsi fait-on semblant de croire que Benoît XVI, soucieux de mettre fin au scan­dale d'un schisme, approuve le délire antisémite d'un évêque pour le moins marginal. Décidément, le scientisme, le positivisme de monsieur Homais n'ont pas désarmé ; nos plumitifs bouffent du curé, comme au temps du petit père Combes. Haro sur la calotte ! Sus à l'Infâme ! Et comme nos politiques brillent rarement par leur courage, on a droit à un concert presque unanime de récriminations antipapistes.


Admettons que Benoît XVI ne soit pas plus diplomate qu'il n'est démagogue. Reste la problématique qu'il a abordée aux Bernardins. Impossible de l'occulter, elle va droit au but en soulignant la nécessité d'une articulation entre liberté et vérité. Elle vise en outre la finalité du savoir. Sans autre référent que la pulsion pro­méthéenne brute, la soif de connaissance peut met­tre la planète à sac et nous concocter un Frankenstein de derrière les gênes. Ces évidences offusquent le confort intellectuel, de sorte que le prurit anticlérical trahit un désir d'anesthésier l'esprit critique. Il finira par achopper sur l'angoisse de nos contemporains face au nihilisme colporté sans relâche par la caste intellectuelle. Tôt ou tard s'imposera un retour aux fondamentaux métaphysiques, et on s'apercevra alors que la pensée de Benoît XVI est moins désuète que celle de ses censeurs.

D'aucuns me reprochent des indulgences plénières pour Sarkozy. Puisque jadis j'ai soutenu Chirac, je devrais, paraît-il, réprouver son successeur et me claquemurer dans une nostalgie bougonne. Chirac avait son style, Sarko a le sien ; on peut aimer le rugby et le foot, le poisson et la viande. La fidélité à Chirac d'un ami tel que Jean-Louis Debré l'honore, mais ses raisons de ne pas apprécier la nouvelle donne ne sauraient être les miennes, je ne suis d'aucun clan et il y a longtemps que Sarkozy, parmi les enfants politiques plus ou moins légitimes de Chirac, m'a semblé être au-dessus du lot. Ce qui ne m'empêche pas de critiquer certaines décisions, si elles me paraissent foireuses ou inopportunes. Par exemple les prérogatives légales dont il souhaite doter les "beaux-parents". C'est l'exemple de la fausse bonne idée qui croit épouser les moeurs et ne résoudra rien.

Paru dans Valeurs actuelles, 2 avril 2009

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Les Medias : nécessité démocratique ou obligation éthique ?
 

Qu'un philosophe s'interroge sur les medias peut paraître surprenant lorsque l'on connaît le genre d'ouvrages auquel il se consacre à l'ordinaire. Et pourtant, l'enjeu de toute recherche philosophique, depuis son origine grecque, est bien celui de la médiation. Lorsque Socrate s'interrogeait, avec ses partenaires, sur la possibilité de la vérité, il prétendait qu'un "démon" en lui était l'intermédiaire entre l'être, objet de la connaissance, et le sujet de la connaissance. Le philosophe ne peut en effet penser ce qui est sans passer par une médiation, celle du langage ou, plus savamment, celle de la dialectique qui, tissée de dialogue en dialogue entre les hommes, accède après une série de détours à ce qu'elle cherchait à définir. La question philosophique est donc celle-ci : peut-on penser l'être tout d'un coup, à la suite d'une sorte d'illumination ? Il y a, certes, chez Platon, chez les néoplatoniciens ou, plus près de nous, chez Bergson, une connaissance intuitive, entendons absolument immédiate, que les Grecs nommaient noésis et que nous traduisons par "intuition" ; mais on ne peut y accéder sans passer par une série de médiations qui sont autant d'épreuves que la pensée doit affronter. La fin de la connaissance est toujours différée.


La nécessité de la médiation
Les philosophes sont donc au moins d'accord sur ce premier point : la réalité effective, celle qui nous entoure et que nous vivons, doit passer par une suite complexe de médiations pour être ce qu'elle est, pour être énoncée et pour être connue. Toute médiation, précisément parce qu'elle n'est pas immédiate, nécessite, et ici intervient pour la première fois la nécessité, une élaboration progressive en fonction du temps qui s'écoule. En clair, le temps est la médiation nécessaire qui permet à l'homme de construire son existence et de développer ses connaissances à mesure de ses activités. On comprend pourquoi Hegel définissait la médiation, dans la préface de la Phénoménologie de l'Esprit comme "l'égalité-avec-soi-même se mouvant ".
Un lecteur non prévenu se demandera ce que signifie une telle expression. Elle dit pourtant, sous une forme logique, ce qu'est toute médiation, et, pour en venir à notre sujet, tout media, par exemple un journal quotidien ou une émission de télévision. Il s'agit bien, dans les deux cas, d'une réalité qui est toujours égale à elle-même et, qui, par suite, conserve son identité à travers des apports toujours changeants : en publiant ses informations Le Figaro reste chaque jour Le Figaro, comme le Journal télévisé de TF 1 reste chaque soir -  même en l'absence de Patrick Poivre d'Arvor - le Journal télévisé de TF 1. Mais, cette "égalité-avec-soi-même", en tant qu'identité, est sans cesse en train de se mouvoir, entendons par là en train de changer selon les événements qu'elle doit transmettre pour assurer l'information du lecteur et du spectateur. La médiation n'est ainsi jamais première, ou alors elle serait immédiateté, comme le media n'est jamais premier, ou alors il serait actualité. Or il est une exposition présente d'une réalité passée. Pour qu'elle puisse assurer sa fonction de connaissance, la médiation requiert la présence de la relation, de l'altérité et de la négativité.

Relation, en premier lieu, parce que la médiation est bien le lien entre des événements qu'elle articule pour en comprendre le sens et, ainsi, les ordonner en une connaissance. Altérité, ensuite, parce que la médiation doit distinguer les éléments qu'elle associe tout en se distinguant d'eux. Négativité, enfin, au sens où Hegel prend dialectiquement ce terme, parce que la médiation annule chacun de ses moments antérieurs pour en présenter de nouveaux. C'est exactement ce que font, mais d'une façon concrète là où les philosophes l'exposent de façon abstraite, les medias de notre temps qui ne surprendraient pas Hegel, celui qui disait faire sa prière du matin en lisant le journal. Hegel aujourd'hui serait une sorte de Francis Balle, maître en connaissance des médias, comme Francis Balle a été sans doute un Hegel lorsqu'il faisait ses études de philosophie.
En clair, lorsque je lis chaque après-midi Le Monde, je constate qu'il assure la relation de tous les événements notables de la journée précédente afin d'en donner connaissance à ses lecteurs. Cette relation implique une altérité constitutive puisque, non seulement les événements relatés sont distincts les uns des autres bien qu'ils soient unifiés par leur information, mais encore l'information elle-même se distingue des événements qu'elle rapporte et, parfois, commente. En dernier lieu, la médiation du Monde est bien négativité, ou "égalité avec-soi-même se mouvant ", puisque ce quotidien national, tout en restant identique depuis sa création, ce dont témoigne aussi bien son titre d'édition que sa fonction de presse, est chaque jour différent du fait des informations nouvelles qu'il transmet à ses lecteurs. La question posée est donc résolue, du moins au niveau de la définition du media : un media, qu'il soit presse, radiodiffusion, télévision, publicité, Internet ou tout autre mode de communication, est une médiation dont l'analyse philosophique comme l'opinion triviale tirent une connaissance. Et cette connaissance, de quelque niveau d'abstraction qu'elle relève, implique systématiquement une relation, une altérité et une négativité.
Nous avons ainsi défini ce qu'est une médiation, dans son sens théorique, ou un media, dans son effet pratique, un mode de communication qui permet aux hommes de parvenir à la connaissance. On aura noté que cette définition de la médiation est la définition même de la temporalité. Le changement de l'information médiatique, heure après heure, est en effet l'écoulement même du temps médiateur, et ce que l'on nomme l' "actualité" n'est au fond rien d'autre que la "temporalité". Le parallélisme est frappant : de même que, de toute nécessité, car cette nécessité est cosmique, la temporalité du temps passe en se niant elle-même à chaque instant, de même la médiation, ou, si je peux risquer ce terme, la médiateté de la médiation, se meut en s'altérant elle-même à chaque information. Non seulement l'information, et donc les medias, n'attendent pas, mais encore ils ne s'arrêtent pas, en anglais the show must go on !, la terre continuant de tourner, les événements de se précipiter, les nouvelles de s'annuler et les médias de médiatiser ce qu'ils portent sans relâche à notre connaissance.

On voit par là qu'il y une nécessité des medias qui n'est rien d'autre que la nécessité de l'information qui est à son tour la nécessité de l'événement qui provient elle-même de la nécessité du temps. La connaissance humaine ne s'exerce que dans le temps et ne se rapporte qu'au temps, ce qui lui interdit de "connaître", même si elle essaie de le "penser", tout ce qui excède le temps, en d'autres termes la métaphysique, et qui s'adosse à l'éternité. Voilà pourquoi les "nouvelles", comme on nomme les informations du jour, sont passagères, et passagères à un point tel qu'elles seront bientôt oubliées par l'advenue de nouvelles tout aussi nouvelles, et tout aussi passagères. On ne saurait le leur reprocher à moins de reprocher au temps de passer. Comme le chantait Ronsard : "Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame. Las ! Le temps, non, mais nous, nous en allons ! ". Pour nous, adeptes des medias, "l'information s'en vient, l'information s'en va, Messieurs. Las ! L'information, non, mais nous, nous l'oublions ! "
Cette nécessité de médiation pour assurer la connaissance des êtres, qui provient, nous l'avons vu, de la nécessité du mouvement des choses, c'est-à-dire du temps, bien qu'elle soit une constante de la condition humaine, s'est transformée et amplifiée dans les Temps modernes par la multiplication des medias. On pourrait en ce sens définir la condition moderne, et même post-moderne car la rupture ici, serait-elle symbolisée par Internet, s'accomplit sur le mode d'une continuité, comme la mutation de la médiation en media. Déjà, pour Hegel, la Raison tout entière, c'est-à-dire l'Absolu, était médiation, dans la lignée du christianisme qui voit dans le Christ, Dieu fait homme, la médiation absolue, symbolisée par la Croix. Pour nous, qui sommes sans le savoir hégéliens, la Réalité tout entière, c'est-à-dire la connaissance de l'Absolu, est media à un point tel que la médiation est devenue totale. C'est le triomphe de l'Internet : tout est médiation, ce qui revient à dire que tout est information, ou, mieux encore, tout est négation. Une nouvelle chasse une autre nouvelle, un clip élimine un autre clip, un zapping annule l'autre zapping, une information rature une autre information et cela, à l'infini, les messages ne cessant de délivrer de nouveaux messages qui deviennent à leur tour un nouveau contenu d'information.


Le message de la démocratie
Tout tient à la sentence, en forme d'impératif catégorique, de McLuhan : The Medium is the Massage, publié à Londres en 1967. En réalité, le titre de l'ouvrage qui a connu un succès mondial état, évidemment, The Medium is the Message, "le medium est son propre message". Mais une coquille de l'imprimeur a transformé Message en Massage, ce qui a satisfait les amateurs de douceurs  thaïlandaises, mais aussi l'auteur lui-même. Car si le "message" peut devenir, par la grâce de l'imprimerie, c'est-à-dire du fondement des medias, un "massage", c'est bien parce que le message moderne dans ce que le même sociologue a appelé le "village global", se confond avec le medium qui le fait venir à l'être. Que le message n'ait plus besoin de contenu, puisqu'il est une pure forme médiatique qui se suffit à elle-même, cela n'a été possible que dans les temps démocratiques. La nécessité de la médiation ne tient plus à la temporalité, et donc à la réalité, comme c'était le cas chez Hegel pour qui "tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel", c'est-à-dire médiation. Elle tient à la démocratie, et donc à l'humanité, s'il est vrai que, pour les Modernes, la démocratie est l'expression politique de l'humanité. La Déclaration universelle des Droits de l'homme de 1948 ne dit pas autre chose, en particulier dans son article 19 sur la liberté d'opinion et d'expression qui fonde la liberté de la presse.
Or une telle liberté est d'inspiration et de finalité démocratique, ainsi que l'a remarqué le premier Tocqueville. Non seulement la démocratie a partie liée avec l'imprimerie, du fait de la diffusion généralisée des livres, mais elle a partie liée avec les médias, quels qu'il soient, en raison de l'humanisation généralisée des hommes. Pour les Grecs et pour les Romains, pour ne rien dire des autres peuples, tous les hommes n'étaient pas véritablement dignes d'être des hommes ; seuls les citoyens participaient de l'humanité, du moins avant l'apparition du stoïcisme chez les Grecs et l'introduction du christianisme chez les Romains. Le message du philosophe et le message du croyant apportent la même "bonne nouvelle", et cette nouvelle, à la différence des autres, passagères, reste toujours d'actualité. C'est celui de l'universalité de l'humanité qui, avec l'instauration généralisée, et tardive, de la démocratie, reconnaîtra à chaque individu les même droits.

Or, ce droit d'humanité, appelons-le ainsi, est un droit de communauté, c'est-à-dire le droit d'être reconnu parmi les siens comme celui qui partage avec eux ce droit de reconnaissance. Et ce partage est en même temps un droit de la connaissance qui se manifeste par un droit de communication. Si j'ai le droit de connaître le monde, et dans le monde les autres hommes, ceux-ci possédant à leur tour les mêmes droits que moi, il s'ensuit que les hommes ont le droit de communiquer : la communication, c'est-à-dire la médiation humaine, est désormais la marque de l'humanité. En clair, la dimension formelle et universelle de la démocratie justifie logiquement, et anthropologiquement, la dimension formelle et tout aussi universelle de la médiacratie, un terme qui me paraît plus fondamental que celui de "mediologie" créé par Régis Debray pour définir l'étude rationnelle des medias. Mais si la médiologie est une science d'ordre théorique, la médiacratie est une expérience d'ordre pratique qui l'a précédée. Elle exprime la nécessité démocratique de diffuser et de partager l'information de manière universelle par des medias qui s’intéressent à tout, sans rien laisser dans l'ombre, et qui s'adressent à tous, sans interdire à quiconque de s'informer.

Les medias démocratiques, ce qui est d'emblée un pléonasme, ont imposé la médiation de la raison, médiation dialectique de Platon à Hegel, à l'information des hommes, l'universel théorique venant dicter sa loi à l'universel pratique. Dans une langue moins philosophique, cela signifie que, en des temps de démocratie, et je renvoie une fois encore à Tocqueville, personne ne peut échapper, car telle est la loi de transparence démocratique, au pouvoir des médias. On pourra éteindre sa télévision, se détourner d'Internet, ne plus lire les journaux, et ne plus regarder les publicités, nul ne réussira à éviter le partage d'une communication généralisée, c'est-à-dire d'une médiation universelle qui est à la base de la mondialisation. Le réseau des medias, ce que l'on appelle encore le multimedia, sinon l'hypermedia, est la forme hyperbolique de la médiation pour laquelle rien de ce qui est immédiat n'est étranger.
L'événement brut, quel qu'il soit, est immédiateté pure : un accident de train, une secousse sismique, le coup de tête de Zidane lors de la finale de la coupe du monde déclenchent, dès qu'ils se manifestent, un ras de marée de médiations visuelles et auditives qui, après un délai parfois extrêmement bref, sinon une parfaite immédiateté - on voit à la télévision les tours jumelles s'effondrer en direct, live, et, en l'occurrence, not live, but dead ! - multiplient les médiations de toutes sortes sur tous les supports possibles : images de télévision, d'appareils de photos, de téléphones portables, pour les médiations chaudes, entendons rapides, et les informations des journaux, des magazines, des essais, des romans, des recherches historiques, pour les médiations froides, comprenons lentes.

L'obligation de l'éthique
Si la démocratie impose d'elle-même la médiacratie, le media devenant, non pas un troisième pouvoir, mais, en fait sinon en droit, le premier, c'est dans la mesure où il n'est plus de droit divin, mais de droit humain, le politique lui étant subordonné comme on le constate chaque jour. Le règne démocratique des medias engage en conséquence l'individu et la société dans une dépendance envers l'information aussi implacable que la dépendance envers la nature. La formule de Spinoza, Deus sive Natura, devient aujourd'hui Deus sive Media, les hommes faisant partie d'un réseau non plus naturel, mais artificiel, qui lui garantit l'universalité des informations dont il dispose. On s'adressait auparavant à Dieu ou à la Nature, en joignant les mains sur un missel ; on s'adresse aujourd'hui à Google ou à Yahoo, en frappant des doigts sur un clavier. On lisait autrefois l'Encyclopédie de Diderot ; on consulte maintenant celle de Wikipedia : la médiatisation de l'existence démocratique est à ce prix.
Mais, comme disait Pascal, la raison ne sait pas mettre de prix aux choses, surtout en matière d'éthique. Et c'est là que le bât blesse, ou tue, dans l'usage de la raison médiatique. Car s'il n'est pas question de nier la nécessité de la démocratie, qui est la projection de la nécessité de l'information, qui est elle-même la projection de la nécessité de la temporalité, le temps et l'information étant les garants de la vie humaine, il convient de s'interroger sur le conflit possible de la nécessité sociale et de l'obligation morale. Et l'enjeu de ce conflit, qui devient un événement historique nouveau que l'information des medias doit prendre en compte, est celui du sens que l'homme accorde à une information universelle quand celle-ci commande son existence et sa destinée. En d'autres termes, si l'homme ne vit pas seulement de pain, vit-il aussi seulement de medias ? La nourriture médiatique suffit-elle à remplir une vie quand bien même elle diffuserait à tous les hommes des nouvelles universelles sans la moindre censure dans l'optique d'une transparence parfaite ? Si l'homme est dans la nécessité de savoir, ce qui lui cause un intense plaisir comme le notait Aristote, est-il  dans l'obligation de tout savoir, ou bien est-il dans l'obligation d'oublier, comme l'exigeait Nietzsche ? À cette inflation de l'information, Borges avait répondu dans une nouvelle, Funes ou la mémoire, dans le volume Fictions, qui nous présente un homme saturé d'informations et qui meurt de ne pouvoir rien oublier : "Ma mémoire", dit-il au narrateur, "est comme un tas d'ordures ! " On comprend, à la fin du récit, qu'il est mort de congestion.

Il est permis de se demander si les medias n'ont pas l'obligation morale, et non la seule nécessité politique, d'informer l'homme en l'orientant vers la vérité. Cela a toujours été la fin du langage, serait-il perverti par le mensonge, cet hommage que le vice rend à la vertu. Or, on peut douter, à voir le fonctionnement réel, et non pas idéalisé, des différents medias, que cette obligation concerne véritablement ce qu'ils appellent, pour se donner bonne conscience, leur déontologie. Et ce, pour une raison simple qui ne met pas en cause les producteurs des medias, mais l'outil de leur médiation, c'est-à-dire la confusion du message, voire du massage, et du media. Toute médiation en effet est formelle, et à ce titre universelle, sa vacuité permettant à tous les contenus de se manifester. Mais lorsque la forme universelle, dans notre cas, la médiation du media, se prend elle-même comme objet au point de se confondre avec le message qui l'anime ; lorsque le media s'autonomise de la réalité au point d'annuler son propre message pour se substituer à lui, comme l'ordinateur Hal se substituait à l'être humain dans 2001, l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick, alors la communication révèle sa vacuité native. Les hommes communiquent, mais ils n'ont plus rien à communiquer, sinon le fait de communiquer lui-même, comme dans Faces et d'autres sites de rencontres où l'utilisateur de l'ordinateur ne rencontre que la médiation virtuelle de sa propre rencontre.
Le Medium est le Message : telle est la prière de la médiation moderne qui a pris la place de l'ancienne prière : Dieu est Dieu. Mais alors que dans les théocraties, le message divin, la bonne nouvelle de l'Évangile, possédait un contenu substantiel, auquel l'homme croyait ou non, mais qui donnait un sens à son existence, serait-il nié comme chez certains personnages de Dostoïevski, dans les médiacratie, le message humain, la dernière nouvelle de CNN, ne possède pas d'autre contenu que lui-même. On regarde la télévision ou on surfe sur Internet pour regarder la télévision ou surfer sur Internet, machinalement, sans autre souci que de participer à un réseau de communication universelle. C'est à l'image des hypermarchés où certains produits sont présentés avec la mention : "Vu à la télévision", comme si l'information télévisée, purement formelle et virtuelle puisque le produit n'est pas présent, suffisait à la consommation de celui qui le voit maintenant après l'avoir vu. On notera d'ailleurs que l'on ne voit jamais, dans la publicité télévisée : "Vu au supermarché". C'est pourtant au marché, qui est un bâtiment réel qui vend des produits réels, que se tient l'objet réel, à ce titre utilisable, et non à la télévision qui représente l'image virtuelle de ce qui est l'objet médiatique de l'information.
Le cycle naturel de la connaissance : réalité - médiation virtuelle - réalité se renverse en cycle artificiel du media : médiation virtuelle - réalité - médiation virtuelle.

La nécessité médiatique, avec son formalisme vide, prend la place de l'obligation éthique, sans son contenu substantiel, et ne se rapporte désormais qu'à elle-même. Mais, pour qu'une information et, plus encore une connaissance, possède une signification qui soit susceptible d'être partagée par tous les hommes, il faut leur reconnaître une dimension morale qui exclut l'équivoque, le mensonge, le travestissement ou toute autre manipulation d'une réalité médiatisée par le langage de l'énonciateur. Cette dimension morale exige que les medias, dans le choix délibéré de leurs informations, de leurs traitements, de leurs interprétations et de leurs commentaires, respectent non seulement l'exactitude des faits, ce qui renvoie à la réalité du monde et non à son simulacre, mais encore l'attente des hommes auxquels on les présente, ce qui se rapporte à leur dignité et non à son illusion. Si les media ne relèvent pas simplement d'une nécessité politique, mais d'une obligation éthique, c'est au respect des hommes auxquels ils s'adressent qu'ils le doivent et non à l'observance de la démocratie.

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Les fossés intellectuels et sociaux dans le monde

(...) (site endommagé en 2013)
professeur de sciences politiques de Harvard, a connu un succès mondial avec son article Le Choc des civilisations, The Clash of Civilizations,
publié en 1993 par la revue Foreign Affairs, qui donna lieu par la suite à un ouvrage qui porte le même titre.
Ce texte, qui a suscité un grand nombre de débats et de polémiques, s'inspirait de l'ouvrage de Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, paru en 1987. Huntington, à l'image de l'historien français, s'interrogeait sur l'identité des civilisations, à l'heure de la mondialisation, ainsi que sur leur relations conflictuelles possibles. Mais là où Braudel se contentait d'analyser les traits majeurs des grandes aires civilisationnelles, Huntington soulevait l'hypothèse d'un "choc", ou d'un clash, possible entre les civilisations actuelles en fonction des tendances centripètes d'une mondialisation qui tend à unifier toutes les cultures à partir du modèle anglo-saxon. Huntington craignait que les différences culturelles profondes entre les pays du Nord et les pays du Sud soient exacerbées par les fossés économiques et entraînent des conflits majeurs. Les critiques ont été vives contre cette thèse que l'on a accusée d'être une légitimation de l'impérialisme occidental, et, plus particulièrement, américain, opposée, surtout après les attentats du 11 septembre 2001, au monde musulman.
Sans prendre position sur cette question, qui relève d'hypothèses théoriques en géostratégie et non de réalités concrètes en politique, je retiendrai que le plus grand défi du monde d'aujourd'hui, et donc du monde de demain, consiste, pour éviter un "choc" possible entre les civilisations, de combler le "fossé" qui se creuse de plus en plus entre les pays riches et les pays pauvres, fossé qui risque d'entraîner, à terme, des chocs effectifs, et non seulement conceptuels comme chez Huntington, c'est-à-dire des explosions de violence à travers le terrorisme ou la guerre. Ce fossé, que personne ne conteste, prend les formes les plus diverses, qu'elles soient physiques, climatiques, démographiques, culturelles, politiques et, en définitive, économiques et financières. On remarquera en premier lieu que les facteurs politiques, disons proprement intellectuels, qui dépendent des hommes, sont soumis à la pression de facteurs naturels, cette fois strictement matériels, qui ne dépendent pas de nous.

Envisageons le premier fossé, le plus fondamental puisqu'il concerne l'espèce humaine sur terre : la démographie. Chaque seconde, deux êtres humains meurent et quatre nouveau-nés apparaissent à la surface de la Terre ; l'accroissement est donc de deux personnes par seconde, soit 200 000 par jour ou 75 millions par an. La population double au rythme actuel tous les 60 ans et devrait donc atteindre 12 milliards en 2068. En dépit de ce calcul mécanique, l'INED (Institut National Démographique) avance que le nombre d'habitants devrait se stabiliser à 9 milliards d'ici un siècle. Si l'explosion démographique que l'on craignait dans les années soixante est sans doute improbable, la répartition des populations va connaître cinq évolutions importantes que la revue Foreign Policy détaillait dans son numéro de septembre 2007.
1. L'Europe et l'Asie vieillissent. En Italie et au Japon, le taux de natalité est respectivement de 1,3 et 1,2 enfant par femme. D'ici 2050, les plus de 60 ans représenteront 39% et 44% des populations italienne et nippone. Les systèmes de santé et de retraite risquent de ne plus pouvoir satisfaire les besoins dans ces deux continents.
2. De son côté, la population africaine s'accroît fortement car les femmes qui vivent dans des pays pauvres ont tendance à faire plus d'enfants. Selon une projection de l'ONU, l'Ethiopie comptera plus d'habitants en 2030 que l'Allemagne en 2040.
3. Le Sida continue de décimer l'Afrique sub-saharienne. Les morts provoquées par cette maladie ont un impact économique négatif : d'ici 2020, 23 pays africains auront perdu 9 % de leur population en âge de travailler.
4. L'Asie manque de femmes. En raison de la préférence traditionnelle pour les garçons, la Chine et l'Inde connaissent un déséquilibre démographique accéléré : 118 garçons pour 100 filles en Chine, 120 garçons pour 100 filles dans certaines régions de l'Inde. Il y aura ainsi un excès de 30 millions d'hommes en âge de se marier d'ici 2020 en Chine.
5 - Les populations du Sud, qui sont pauvres, vont continuer de se diriger vers les pays du Nord, qui sont plus riches dans des proportions considérables. En Europe, qu'il s'agisse de l'Italie, de l'Espagne, de l'Allemagne ou de la France, un très grand nombre de Maghrébins et d'Africains souhaitent migrer sur le vieux continent. Aux États-Unis, la proportion de la population hispanique augmente sans cesse, en dépit des frontières renforcées avec le Mexique, au point de représenter 24 % de la population totale en 2050.
Bien que la fertilité soit partout en baisse, les déséquilibres sont partout en hausse, qu'il s'agisse du déséquilibre entre le Nord et le Sud, ou, à l'intérieur de chaque espace, du déséquilibre entre les plus âgés et les plus jeunes. Le fossé démographique sera aussi un fossé générationnel. Il ne semble pas que le paramètre de la démographie soit maîtrisable dans les sociétés humaines, par des décisions politiques, médicales ou économiques, à moins de supposer, comme dans le cas des sociétés animales, que des équilibres se reconstituent d'eux-mêmes sans intervention de l'homme.
La question la plus débattue à l'heure actuelle, et pour certains observateurs, la plus urgente, est celle des changements climatiques qui creusent des fossés considérables entre les pays. On entend par "changement climatique" une modification durable, qui va d'une décennie, à échelle humaine donc, à plusieurs millions d'années, à échelle terrestre cette fois, pour les paramètres moyens du climat global de la Terre. Comme chacun sait, le débat entre scientifiques, mais aussi entre décideurs politiques, se tient entre les partisans d'une variabilité naturelle à la suite de processus propres à notre planète - c'est la position de Claude Allègre sur le plan climatologique et d'Emmanuel Leroy-Ladurie dans ses travaux historiques - et ceux qui attribuent ces changements aux activités industrielles et à l'usage abusif des énergies fossiles de l'homme. Quoi qu'il en soit à long terme, et quelles que soient les causes, les projections du Rapport Mondial sur le Développement Humain (RMDH) du 21 novembre 2006 concernant le changement climatique du Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD), soulignent que le fossé se creuse entre les pays riches et pauvres dès maintenant. Une étude sur les pays d'Amérique du Sud et des Caraïbes conclut que, si des solutions en ne sont pas trouvées d'ici dix ans seulement, une augmentation de plus de deux degrés Celsius des températures submergerait 10% des terres des Bahamas, détruirait 60% des cultures de maïs dont dépendent deux millions d'agriculteurs au Mexique et entraînerait la disparition des glaciers qui assurent 80% de l'approvisionnement en eau douce des villes du Pérou.

Le même Rapport indique que les pays les plus riches du monde sont responsables, du fait de leurs dépenses en énergie, du changement climatique. Ils devraient en conséquence rééquilibrer le budget carbone réduisant leurs émissions de 80% d'ici 2050, investir US$ 86 milliards supplémentaires par an pour protéger les pauvres du monde, et soutenir la production de biocombustibles sans compromettre les droits des petits agriculteurs appartenant à des populations autochtones ; et réduire la déforestation dans des pays comme le Brésil. Les auteurs du Rapport soulèvent un problème quasiment insoluble quand ils remarquent que réduire les émissions est indispensable, mais qu'il faut en même temps assurer permettre aux pays du Sud d'accéder aux services énergétiques fondamentaux. Ce qui reviendra à dépenser une énergie encore supérieure aux dépenses actuelles, comme on l'a vu avec l'accession de la Chine au rang de plus grande puissance énergétique mondiale. Les pays développés devaient alors créer, selon l'ONU, un Fonds d'Atténuation des Changements Climatiques (FACC) afin de financer les investissements supplémentaires dans les énergies à faible émission de carbone dans les pays en développement. Mais, si tous les pays, y compris les plus pauvres comme les pays subsahariens ou Haïti, parviennent à leur tour à un développement comparable à celui des pays riches, comment freiner la consommation énergétique qui serait, pour les prévisions les plus pessimistes, responsable du changement climatique et de ses effets sociaux dévastateurs ?

Laissons maintenant de côté les inégalités naturelles, dont la démographie et le climat sont la meilleure illustration, mais il faudrait leur ajouter les inégalités agricoles, industrielles, énergétiques, pour nous intéresser aux inégalités humaines, c'est-à-dire à celles dont l'homme, et non la nature, est responsable. Il est, bien entendu, impossible d'envisager chacun des "fossés", pour continuer à utiliser ce terme qui désigne l'ensemble des fractures et des inégalités entre les pays et les peuples. Je me limiterai au fossé scientifique et au fossé technologique qui lui est lié et dont, à mon sens, les autres fossés sociaux, économiques, financiers, et même politiques dépendent. En effet, si l'on entend par "fossé" la séparation plus ou moins profonde qui se creuse entre les pays les plus avancés et les pays les plus pauvres, sous la forme d'une dérive des civilisations qui s'éloigneraient les unes des autres à la façon de la dérive des continents, pour ne pas dire à la façon de l'éloignement des galaxies, on peut penser, non seulement que les sociétés humaines ne se développent pas sur le même rythme, mais que les plus fortes accélèrent sans cesse leur développement alors que les plus faibles voient leur développement se ralentir, le fossé s'amplifiant entre les deux extrêmes. Certains auteurs, dont Samuel Huntington, pensent que ce sont les cultures des civilisations concernées qui sont responsables de leur avancement ou de leur stagnation.
J'entends ici par "culture", au sens large, les formes sociétales quotidiennes, c'est-à-dire les différentes façons de vivre une vie, de produire des objets et de penser le monde, qu'elles soient de nature religieuse, comme dans les pays musulmans, ou de nature laïque, avec une séparation marquée entre le temporel et le spirituel. Les différentes cultures de l'Europe, de l'Asie et des autres régions du monde ont ainsi contribué au développement respectif des cinq continents. Le modèle européen, puis occidental, fondé sur le lien étroit entre la rationalité, la science et la technique, ces domaines théoriques sur lesquels la démocratie est venue tardivement se greffer pour permettre un développement généralisé des connaissances et, par là-même, des possibilités d'action des hommes, ce modèle européen, donc, a contribué aux réussites rapides de l'Occident en tous domaines depuis deux siècles. Mais, dans la mesure où ce modèle rationnel a aujourd'hui triomphé avec ce que l'on qualifie de "mondialisation" ou de globalisation, ce ne sont plus des cultures ou des civilisations distinctes qui s'affrontent dans une compétition où certains se détachent nettement tandis que d'autres font du surplace ou régressent. Ce sont des éléments d'un même projet civilisationnel, appelons-le technologique, qui se trouvent séparés par un fossé, ou une série de fossés de plus en plus larges et profonds.

En effet, le développement des sociétés humaines au XXe et au XXIe siècle ne repose plus sur les mythes archaïques, les sagesses traditionnelles ou les religions monothéistes, pas plus d'ailleurs que sur la guerre, le pillage et l'esclavage, mais sur la science et la technique dont les progrès sont fulgurants et, dorénavant, impossibles à réduire ou à stabiliser. La logique du progrès, c'est non seulement de progresser, mais d'accélérer sa progression. Une bonne illustration en est donnée par ce que l'on appelle ordinairement la "loi de Moore", qui n'est pas une loi, mais une conjecture empirique, laquelle s'est trouvée toujours vérifiée. par Gordon Moore, ingénieur de la société Fairchild Semiconductor et l'un des trois fondateurs de la société de microprocesseurs Intel, a constaté en 1965 dans Electronics Magazine que la complexité des semi-conducteurs doublait tous les ans à coût constant depuis 1959, date de leur invention. Il a émis l'hypothèse d'une poursuite de cette croissance selon une augmentation exponentielle qui s'est révélée exacte. En gros, on peut dire qu'entre 1971 et 2001, la densité des transistors a doublé chaque 1,96 année. Il semble que cette loi de Moore soit pour le moment tellement exacte qu'elle pourrait le rester jusque vers 2015 avant que la construction des semi-conducteurs soit confrontée à des effets quantiques. À cette date, chaque processeur d'ordinateur devrait contenir plus de 15 milliards de transistors. Pour donner une idée de cette progression fulgurante dans le domaine de l'infiniment petit, considérons cette échelle : selon la loi de Moore, la mémoire d'un microprocesseur exprimée en bits, mesure de la vitesse de communication numérique, était en 1980 de 64 kilobits (= 1000 bits) ;  en 1983 de 256 Kbits ; en 1985 de 1 mégabit (= 10 6 bits) ; en 1987 de 4 mégabits ; en 1990 de 16 mégabits ; en 1993 de 64 mégabits ; en 1996 de 256 mégabits ; en 1999 de 1 gigabits ( = 10 9 bits) ; en 2005 de 3 gigabits. Les experts prévoient des terabits, des petabits, des exabits, des zettabits, et des yottabits, ces derniers montant à 10 24 bits.

On peut objecter que cette progression s'arrêtera devant quelque limite physique. Mais on peut répondre à cette objection que la technologie trouvera alors un autre moyen de transmettre les informations si une limite physique vient interdire ce mode de communication numérique. Une nouvelle rupture pourra intervenir, mais elle restera dans la continuité d'un progrès rationnel dont on ne voit pas comment l'humanité pourrait l'arrêter, ou seulement le freiner. Les remarques précédentes conduisent à conclure, d'une part, que nous sommes entrés dans l'ère du numérique sans aucune possibilité de revenir en arrière, et d'autre part, que nous continuons dans cette même phase de progrès rationnel, dont la face visible est le progrès des technologies, qui s'avère indépassable parce qu'elle est son propre dépassement.
Qu'en résulte-t-il pour les différentes sociétés en compétition au coeur d'une civilisation, sinon mondiale, du moins en voie de mondialisation ? Que le fossé technologique, qui est, dans la vie sociale, la projection du fossé scientifique, dans la vie intellectuelle, va continuer à se creuser du fait de l'accélération des connaissances et des techniques. Ce n'est plus la loi de Moore qui gouverne le monde, mais ce que je propose d'appeler la loi de Cournot. On se souvient que Cournot, mathématicien, économiste et philosophe, soutenait l'idée, déjà présente chez Condorcet, que - je le cite - "l'idée du progrès indéfini, c'est l'idée d'une perfection suprême, d'une loi qui domine toutes les lois particulières, d'un but éminent auquel tous les êtres doivent concourir dans leur existence passagère". On a pu contester depuis deux siècles cette idée de progrès à mesure, paradoxalement, que ce progrès se faisait plus rapide, dans le domaine matériel, bien entendu, et non dans le domaine moral dont je ne traite pas ici et qui pose une tout autre question, liée à un tout autre fossé, celui entre le bien et le mal. Il reste que personne ne parvient à freiner ce progrès, dont tout le monde attend le plus grand bien dans l'ordre scientifique (pensons aux conquêtes de la médecine et de la génétique), mais dont chacun voudrait limiter le développement dans l'ordre industriel (pour éviter la pollution de la planète ou le réchauffement du climat). En clair, nous voulons une chose et son contraire, le progrès scientifique, technique, social et politique, pour ne pas parler du progrès moral, en oubliant que la science ne se développe que sur fond d'ignorance, la technique sur fond de pollution, la société sous forme de conflits, et la politique sur fond d'inégalité.

Or l'inégalité se creuse aujourd'hui entre les pays riches et les pays pauvres, non pas sur les plans agricole et industriel, mais sur le plan technologique, et en premier lieu numérique. Le fossé numérique devient aujourd'hui le facteur le plus puissant d'inégalité entre les sociétés. Les Technologies de l'Information et de la Communication  - les TIC - sont actuellement la seule arme véritable contre la pauvreté mondiale. Elles peuvent donner aux habitants des pays en voie de développement des moyens efficaces de remédier aux problèmes sociaux les plus graves auxquels ils sont affrontés. Cependant un véritable "fossé numérique" sépare ceux qui, dans tous les pays, ont accès aux TIC pour obtenir des avantages économiques et sociaux, et ceux qui sont privés de cet accès. Mais pour que ces technologies aient un impact tangible sur la vie des gens, il est indispensable que les efforts de développement aillent au-delà des ordinateurs et des connexions pour assurer aux gens un accès réel aux TIC et leur permettre de les utiliser pour améliorer leur existence. Le fossé numérique se mesure en fonction du nombre de téléphones, d'ordinateurs et d'usagers de l'Internet. Entre les divers groupes de gens d'un même pays, on le mesure également selon la race, le sexe, l'âge, les handicaps, le lieu de résidence et le niveau socioéconomique des habitants.

La société Bridges.org, fondée à Washington en 2000 et basée en Ouganda et en Afrique du Sud, s'est donné pour mission de promouvoir dans le monde, et particulièrement dans les pays pauvres, l'usage des technologies de l'information et de la communication pour réduire le fossé numérique. Elle a constaté que ce dernier se creusait à travers le monde bien que tous les pays, les groupes et les particuliers dans ces mêmes pays, mêmes les plus pauvres, accroissaient leur accès aux TIC. Ce phénomène provient du fait que, comme nous le constations dans le domaine des microprocesseurs avec la loi de Moore, les pays et les individus qui ont accès à ces technologies les utilisent et les développent à un taux exponentiel, alors que ceux qui n'y ont pas accès sont, au même rythme, exclus du marché commercial, de la participation politique et de la richesse économique. Du fait de leur puissance opératoire, les TIC en viennent à accentuer les inégalités existantes.

Un grand nombre d'études internationales ont abouti à des rapports et des recommandations sur la façon de résoudre ces problèmes en proposant des réformes politiques fondamentales. On ne sache pas que ces rapports et recommandations aient changé grand chose dans le développement technologique mondial du fait du progrès accumulé par les pays avancés qui les éloigne des plus en plus des pays pauvres soumis parallèlement à un retard accumulé. D'énormes efforts sont déployés dans le cadre de projets allant de la création de points d'accès publics où les pauvres auront la possibilité d'utiliser les téléphones et les ordinateurs. Ce ne sont pas seulement les ONG ou l'ONU qui tentent de réduire une fracture numérique qui renforce la fracture sociale, mais les sociétés multinationales comme Hewlett Packard qui, avec son projet E-Inclusion qui se monte à un milliard de dollars, développe les innovations techniques nécessaires aux pays en voie de développement.
Mais les ordinateurs et leurs connexions se révèlent insuffisants si la technologie n'est n'est pas abordable financièrement, si les gens ne savent pas les utiliser faute de formation. C'est dire que le problème matriciel de toute inégalité technologique, et aujourd'hui toutes les inégalités se ramènent à une utilisation insuffisante ou nulle de la technique, c'est-à-dire au fameux fossé technologique. Autrefois, et encore parfois aujourd'hui, l'inégalité était d'emblée creusée entre ceux qui savaient lire et ceux qui ne le savaient pas. De l'analphabétisme, nous sommes passés à l'illettrisme, et maintenant, mais à un rythme beaucoup plus rapide, nous passons, non pas à la numérisation, dans le sens positif du terme, mais à l'anumérisation, c'est-à-dire à l'absence, manifestée par l'alpha privatif, de la maîtrise des techniques nouvelles.

Que conclurons-nous de ce rapide tour d'horizon des divers fossés - démographiques, climatiques, économiques, scientifiques et technologiques - qui séparent le Nord du Sud, et dans le Nord même, les groupes favorisés et les populations pauvres ? Le constat est pessimiste puisque nous constatons que partout, le développement de richesses s'accompagne de pauvreté comme si la lumière ne pouvait produire que de l'ombre, une ombre qui devient plus sombre à mesure que la lumière devient plus vive. Il n'y a que trois domaines qui peuvent laisser espérer une réduction des inégalités qui, en dehors de la justice morale qu'elle satisferait, limiterait les risque de violence, de terrorisme et de guerre dans un monde de plus en plus tendu : le développement de l'éducation, au niveau pédagogique de la société ; l'accroissement des connaissances scientifiques, au niveau théorique de la recherche ; la maîtrise des techniques d'information et de communication, au niveau opératoire de l'action sociale. Mais pour réussir à combler les fossés éducatifs, scientifiques et technologiques, il faut d'abord que l'on puisse combler le fossé politique qui sépare les dirigeants des citoyens ou des sujets, et les programmes de leurs réalisations. Seul le politique qui, en dernière instance, décide de tout peut, avant de le résoudre, poser la question de ces fossés à combler.
Quant au fossé moral, c'est encore une autre affaire qu'il n'était pas de mon propos de traiter aujourd'hui.
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L'art de l'insignifiance ou la mort de l'art

Dans les premiers jours de février 2004, les visiteurs du Musée Guggenheim d'Art contemporain de Bilbao pouvaient admirer sur les cimaises une peinture sur bois intitulée Tourbillon d'amour 1978 avec l'indication qu'elle avait été offerte par un mécène, Annika Barbangos, au Musée Guggenheim de New York. Le tableau représentait un coeur rouge qui s'évanouissait en spirale.
 

 

Cette oeuvre était en réalité une supercherie montée par un groupe inconnu, Mike Nedo, qualifié d' "Antéchrist de l'art", qui avait accroché au mur le tableau avec un morceau de Velcro. La scène, filmée avec un camescope, sera diffusée ultérieurement sur la télévision locale à deux reprises. Sur l'écran, un homme masqué déclarera que son groupe avait voulu démontrer deux choses : d'une part, que "n'importe qui peut être un grand artiste", et, d'autre part, que "n'importe quoi peut devenir une oeuvre majeure pourvu qu'elle soit diffusée de manière adéquate". Les responsables du Musée ont ouvert une enquête pour identifier les responsables de l'incident et "évaluer l'importance de l'affaire".

De l'oeuvre au non-art
L'affaire en elle-même est simple et prouve par l'absurde la justesse de la thèse la plus radicale de l'art contemporain, selon laquelle il n'y a plus de différence entre les oeuvres ni entre les auteurs, ainsi que celle, symétrique, selon laquelle il n'y a plus de sens critique chez les amateurs d'art contemporain puisqu'il leur est impossible de distinguer une oeuvre authentique d'un simple canular. La supercherie est ici également partagée entre l'exposition des oeuvres officielles et l'accrochage de l'oeuvre officieuse. Si n'importe qui peut introduire une toile dans un musée sans que personne parmi le public ou les responsables de l'institution ne s'en aperçoive, alors, effectivement, la thèse d'une indifférence totale des oeuvres, des gestes et des hommes sera vérifiée par l'absurde. Selon le mot d'Andy Warhol, tout homme pourra enfin connaître la gloire d'être célèbre et reconnu un temps par l'ensemble de la société.

L'art contemporain relève-t-il bien de l'insignifiance comme il le proclame lui-même par la bouche de ses artistes et de ses théoriciens ? Mon propos ne concerne pas toutes les manifestations de l'art d'aujourd'hui, ce qui relèverait d'une enquête infinie, ni, a fortiori, de l'art moderne en sa totalité, que l'on pourrait faire remonter à Manet avec Le déjeuner sur l'herbe de 1863. Je me limiterai à l'art officiel qui est reconnu, sous l'expression admise d' "art contemporain", par les institutions publiques, les musées internationaux, les instituts des Beaux-Arts, les galeries et les hôtels des ventes, et qui occupe les revues spécialisées comme les ouvrages théoriques sur l'art. Cet art contemporain devenu officiel, sinon académique, concerne essentiellement les arts plastiques, la peinture en premier lieu, et toutes les formes d'installations plus ou moins complexes disposées dans un lieu donné. Les autres formes d'art, qui échappent à la représentation, sont moins concernées par ce vertige de l'insignifiance dans la mesure où ils sont moins exposés, du fait de la résistance imposée par leurs objets, à la tentation de l'anéantissement de l'oeuvre. La musique, hormis chez John Cage et ses partitions silencieuses, exige une technique complexe, du sérialisme au jazz et de l'opéra à la comédie musicale, qui interdit à n'importe qui de faire n'importe quoi. L'architecture est tenue par ses calculs, la résistance des matériaux, les impératifs de sécurité et les exigences de fonctionnalité du bâtiment. Aucun plaisantin ne pourrait construire un musée similaire à celui de Bilbao et l'introduire subrepticement dans la ville en abusant les promoteurs comme le public à l'image du groupe Mike Nedo. Le cinéma, en dépit d'Andy Warhol qui, dans Sleep, proposait six heures et demie de plan fixe sur un dormeur et dans Eat quarante-cinq minutes de plan fixe sur un mangeur de champignons, se nourrit de mouvements de camera, d'images et de montage qui imposent une construction artistique aussi bien qu'une production industrielle rigoureuses. Le théâtre et la danse, à leur tour, ne peuvent se maintenir dans le néant d'une représentation sans sujet ni acteurs, en dépit des efforts de Ben et du groupe Fluxus qui, en 1966, à Nice, proposaient la pièce Personne dans un théâtre où le rideau se levait et se baissait à 21 h 30 et dans lequel le public n'était pas admis. Le néant absolu ne souffre pas la répétition. C'est donc bien la peinture, en tant que représentation stable du monde disposée sur un plan de vision fixe qui est concernée par la crise de l'esthétique contemporaine qui a peu à peu détruit tous les principes qui définissaient une oeuvre d'art. Traditionnellement, celle-ci se situait à la rencontre d'une pensée et d'un matériau pour engendrer un monde spécifique à la suite d'un processus de création dynamique, au sens où l'entendait Paul Klee : "L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible". Et ce qui est ainsi rendu visible, l'invisible, c'est la forme ou l'idée qui commande le pouvoir énergétique de l'oeuvre, assimilée par Klee à la "genèse" (Genesis) du monde. Ainsi Fra Angelico, dans l'une de ses huit Annonciations, par exemple celle du couvent San Marco à Florence, vers 1438, parvenait-il à rendre manifeste une inspiration qui relève de l'invisible absolu.

Je ne proposerai donc pas une critique globale de l'art contemporain, mais une analyse de ses réalisations, de ses intentions et de ses prétentions à esthétiser n'importe quel objet, ou absence d'objet, qu'il s'agisse du quelconque, du banal, de l'insignifiant, de l'ignoble, de l'abject, voire du néant, pour en faire ce que l'on appelait jadis une "oeuvre d'art", ou, à tout le moins, un objet, une situation ou un événement qui est censé relever de l'art, et, à ce titre, se situer dans un musée ou un espace d'exposition. De tels essais, quels que soient les raisonnements qui tentent de les justifier, échappent au domaine artistique proprement dit et sont les manifestations, si l'on tient à conserver le terme, d'un art de la régression, c'est-à-dire d'un art barbare qu'il faudrait écrire Barb-Art pour en souligner nominalement la décomposition.
Maurice Denis définissait en 1912 le tableau comme "une surface plane rehaussée de couleurs en un certain ordre assemblées" (Théories 1890-1910). Depuis cette date, les critiques ont tendu à assimiler l'évolution de la peinture moderne à une conquête de la planéité. On reconnaît la thèse célèbre de Charles Greenberg développée dans Art et culture en 1961. Le peintre et son public n'auraient plus à se soucier de la représentation de la réalité, que ce soit sous la forme du sujet, du thème ou, selon le mot de Cézanne, du motif, pour se concentrer uniquement sur une surface couverte de couleurs. Pour gagner en planéité, l'art pictural pourrait encore se réduire à la simple surface de la toile, dénuée de couleur, et bientôt à la disparition de la toile elle-même. C'est le cas de la shaped canvas, ou "toile façonnée", de Frank Stella qui transformait le tableau en cadre et l'accrochait au mur sans rien au milieu, en dehors évidemment du mur. On a pu aller jusqu'à la suppression du tableau lui-même, c'est-à-dire de l'objet réel que l'on nommait habituellement un "tableau". Le 28 avril 1958, à la galerie parisienne Iris Clert, Yves Klein inaugurait son exposition "L'époque pneumatique. La spécialisation de la sensibilité à l'état matière première en sensibilité picturale stabilisée". L'entrée était de 1 500 F, et le public composé de trois mille personnes. Les visiteurs trouvèrent la galerie entièrement vidée, jusqu'au téléphone, et l'intérieur repeint en blanc. Le cocktail offert pour le vernissage, devant des cimaises absentes, colora en bleu Klein l'urine des invités. Deux ans plus tard, Arman donna la réplique à son confrère en inaugurant l'exposition Le plein dans la même galerie bourrée d'objets hétéroclites jusqu'au plafond ; l'artiste avait renoncé au dernier moment à y déverser une benne d'ordures du fait des impératifs d'hygiène imposés par la ville de Paris.

On peut penser que la rupture artistique, en matière de peinture, vient de Malevitch, en 1915, avec son Carré noir, bientôt suivi en 1919 par un Carré blanc sur fond blanc tout aussi impénétrable. Le peintre russe se proposait explicitement de réfuter l'existence du monde, tel qu'il s'offre à nous, au profit de qu'il nommait "le monde blanc de l'absence d'objets" compris comme "la manifestation du rien libéré". La logique de ce manifeste, exposé dans l'ouvrage de 1927, Le monde sans objets, revenait à promouvoir un monde sans oeuvres et, donc, un monde sans monde, puisque la suppression programmée de l'oeuvre interdit tout recours et toute ouverture au monde. On comprend que Malevitch ait proposé de détruire les musées après avoir récusé le monde dans son suprématisme. Il laissait le champ libre à tous les épigones qui, de façon toujours plus radicale, allaient au cours du siècle raturer, démembrer, détruire l'oeuvre pour mieux ériger leur personnalité sur les ruines de l'art. On pourrait multiplier les exemples de cette volonté d'anéantissement qui justifie la remarque de Nietzsche à propos du nihilisme moderne : "L'homme préfère vouloir le néant que ne rien vouloir du tout". En avril 1970, un artiste nommé Lawrence Weiner rédigea une "oeuvre d'art", présentée comme telle, qui parut dans la revue Arts Magazine sans la moindre référence à une quelconque expérience visuelle. Le texte se limitait à ces quatre brefs paragraphes : " 1. L'artiste peut édifier l'oeuvre - 2. L'oeuvre peut être inventée - 3. L'oeuvre n'a pas besoin d'être édifiée. Chacun de ces trois points étant égal et conséquent avec l'intention de l'artiste, la décision quant à la condition appartient au récepteur à l'occasion de la réception". Il est frappant de constater à quel point, dans la peinture et les techniques visuelles qui lui sont apparentées, le refus du sens de l'oeuvre a été poussé jusqu'à la suppression de celle-ci, soit par la substitution d'une déclaration comme celle de Lawrence Weiner à l'oeuvre réelle, le mot prenant littéralement la place de la chose, soit par la suppression volontaire d'une oeuvre antérieure qui est purement et simplement anéantie. Le cas d'école bien connu est celui de Robert Rauschenberg qui exécuta en 1953, dans tous les sens du terme, une oeuvre intitulée Erased De Kooning Drawing : ce "désoeuvrement" consistait à effacer, à l'issue d'un mois de travail intense et l'usure consommée de quarante gommes, un dessin du peintre De Kooning avec l'accord de ce dernier. L'oeuvre entière de Rauschenberg tenait dans son travail d'effacement, et donc de suppression, qui mit fin, non seulement au dessin initial, mais à l'effacement lui-même. On voit que ce n'est plus simplement la dimension éternitaire de l'oeuvre qui est ici ébranlée, mais sa dimension temporelle elle-même puisqu’elle est vouée à disparaître dans le néant en ne laissant, après, elle que la trace du souvenir. En dépit de ce radicalisme, on peut aller plus loin encore, et, en remontant en arrière par une sorte de repentance, dénier au passé le droit d'avoir créé des oeuvres d'art. Ce fut le cas de Malevitch qui, dans une apostrophe célèbre, interdisait à Michel-Ange de sculpter son David. "Michel Ange a fait violence au marbre, a mutilé un morceau de pierre magnifique", écrivait-il avec indignation. "Le marbre gâché était souillé dès le début par la pensée de Michel Ange sur David". Avec cet interdit, ce n'est plus l'oeuvre qui est coupable d'exister, ou d'avoir existé ; c'est la pensée elle-même qui ne doit plus offrir une intention signifiante et permettre à la statue de venir au monde. L'acte artistique est nié dans son processus interne de création comme dans le geste même qui vient informer le matériau. Et l'exigence classique de fécondité, inhérente à l'oeuvre d'art, se voit niée par une volonté de stérilité inhérente cette fois à l'artiste qui, tel Néron murmurant à sa mort : Qualis artifex ! en souvenir de l'incendie de Rome, ne parvient à régner que sur les ruines de son propre empire. L'avènement de l'artiste moderne signe la mort de l'art.

Du sens au non-sens 
Si la peinture, les formes plastiques, les installations, les happenings, en un mot tous les objets, les gestes ou les comportements qui revendiquent l'étiquette d' "art contemporain", se trouvent à la frontière d'un néant artistique dont les artistes ou les critiques font leur miel, c'est dans la mesure où ils ont choisi de refuser la dimension du sens. La révolte des artistes contre l'existence de l'objet d'art met en cause sa réalité objective en tant que telle qui fait de l'oeuvre, dès qu'elle accède à son propre statut, une entité aussi stable et permanente que le monde lui-même. La disparition du sens, au profit d'une confusion généralisée des divers éléments esthétiques, censés être "esthétisables", se reconnaît d'entrée au fait qu'il n'y a plus de grand sujet, ni de sujet tout court, comme dans la peinture traditionnelle où le contenu du tableau supportait et conditionnait la forme picturale. Tout est devenu objet d'un discours et d'une pratique esthétiques depuis que le romantisme a accueilli le laid ou le monstrueux - que l'on pense à Goya ou à Victor Hugo dans la préface de Cromwell. Le banal, le médiocre, le quelconque, le pauvre, l'inintéressant, le moche, l'indigent, voire l'ignoble, l'ordure, le répugnant, le scatologique, l'abject, choisis avec le dessein de surprendre et de choquer, sont susceptibles d'entrer dans le monde de l'art. Les objets de récupération de Tony Cragg, les poubelles de Spoerri, les boîtes de conserve (Campbell Soup, 1962) ou les boîtes de tampon à récurer (Brillo Box, 1964) d'Andy Warhol, les éclaboussures de plomb fondu sur un mur (Splashing de Richard Serra, 1968), les lambrics de résine suspendus à des crochets (Seven Poles, 1970) d'Eva Hesse, les chaises couvertes de graisse de Joseph Beueys (1964), les images d'abattoirs d'Éli Lothar ; les nus encadrés, non par des colonnes, mais par des étrons agrandis (Naked Shit Pictures, 1995), c'est-à-dire des nus de pure merde de Gilbert et de George, les imageries fécales de Noritoshi Hirakawa côtoient dans les salles d'exposition des musées internationaux les scarifications du Body Art ou les opérations chirurgicales d'Orlan au cours desquelles l'artiste boursoufle de façon monstrueuse son visage avant de vendre les clichés aux plus grandes galeries.

Certes, la réflexion artistique depuis l'Antiquité n'ignorait pas que l'imitation des pires horreurs, en premier lieu dans la tragédie, libère les passions des spectateurs en idéalisant leur représentation. La distance de la fiction, et c'est par cette distance que naît le sens, permet la purgation des affects, la catharsis dont parlait Aristote. Mais il s'avère nécessaire, pour parvenir à cette libération qui procure un plaisir d'ordre esthétique, que l'art transfigure le donné immédiat par un travail constant sur la forme et le matériau. Lorsque la réalité se donne à nu, en supprimant toute distance, la signification recherchée échoue dans l'indifférence de l'insignifiant. Quand tout fait sens, rien n'a de sens, et quand tout est porteur de valeur, de l'excrément au déchet, rien n'a de valeur puisque toutes les choses deviennent interchangeables. Il est alors nécessaire, pour réveiller l'intérêt des spectateurs blasés, de multiplier les provocations en opérant sur de nouveaux objets délaissés par l'art ou en supprimant toute forme au profit de l'esthétisation du je ne sais quoi ou du rien du tout. Un projet de Claude Gintz pour le Musée d'Art Moderne de Paris s'intitule ainsi "De l'informe à l'abject" ; il définit assez bien le trajet historique des manifestations les plus nihilistes de l'art contemporain. Le sculpteur Christian Lemmez présentait il y a quelques années au Musée d'Art Moderne de Copenhague sept gorets en putréfaction, dont chacun était proposé à la vente au prix de 60 000 F ; pour l'occasion, un système d'aération avait été installé par le Musée afin d'évacuer les odeurs. L'exemple le plus provocant de cette régression vers l'abject qui, en même temps, abaisse autant qu'il est possible l'action artistique, est celui de Piero Manzoni qui mit en conserve dans 90 boîtes sa Merda d'artista pour la vendre au gramme en suivant les cotations de l'or. Chaque boîte était ainsi étiquettée : "Contenu net 30 gr ; conservée au naturel, produite et mise en boîte en mai 1961 ; produced by Piero Manzoni ; made in Italy". L'ouverture, en 1989, de l'une de ces boîtes à la galerie Pailhas de Marseille, fut considérée comme une performance artistique par le plasticien français Bernard Bazile. Cet acte d'excrétion, et non de création, justifie à n'en pas douter l'interprétation selon laquelle, au sens littéral du terme, l'art contemporain, c'est de la merde.

Toutes les manifestations de cet art du non-sens reviennent en dernière instance à choisir délibérément l'insignifiant en tant qu'insignifiant, c'est-à-dire à récuser la possibilité pour l'art d'exprimer du sens. Déjà l'urinoir de Marcel Duchamp, en 1917, en tant que ready-made, n'était pas considéré par son auteur comme une oeuvre d'art bien qu'elle fut signée R. Mutt et dénommée Fontaine. Il s'agissait, comme on sait, d'un urinoir anonyme strictement identique aux autres urinoirs industriels. L'artiste Pierre Pinoncelli l'utilisa en conséquence le 24 août 1993 en urinant dedans avant de lui asséner des coups de marteau au Carré d'Art de Nîmes ; il prétendit ainsi avoir donné à son comportement, à son tour, le statut d'oeuvre d'art. Dans la même lignée, on se souviendra que Paul-Armand Gette avait exposé ses oeuvres, non dans le musée du centre Georges-Pompidou, à Beaubourg, mais dans les toilettes de ce musée. L'objet ordinaire, naturel ou factice, artisanal ou industriel, mais aussi le moindre geste, voire la moindre posture, serait-elle immobile - comme James Lee Byars qui, à la Documenta de Cassel en 1972, limita son intervention d'artiste à la station debout, dos au public, sur la façade du musée - sont censés devenir des éléments esthétiques dès lors qu'ils sont présentés comme tels par leurs auteurs. Il n'y a plus de distance, ou, selon l'expression de Walter Benjamin, d'aura, entre l'oeuvre et le spectateur, l'objet esthétisé ne participant qu'à lui-même, à l'état brut. Le banal en tant que banal, aussi bien que l'ordure en tant qu'ordure, sont tous deux des modalités de l'insignifiant en tant qu'insignifiant. En 1977, Pierre Rostang, critique d'art et expert international, donnait ce certificat d'authenticité au "mètre carré artistique", un morceau de Tergal ordinaire acheté chez un grossiste et vendu cent trente fois son prix d'achat : "Je certifie que le mètre carré artistique de Fred Forrest constitue au double plan du geste et de l'objet une oeuvre d'art authentique conçue, présentée et vendue comme telle".

On peut aller plus loin que l'ordure ou la dérision et introduire dans l'art l'ignominie et le blasphème tout en neutralisant leur violence par ce même souci d'insignifiance qui égalise "le geste et l'objet", selon l'expression de Pierre Rostang. Prenons deux cas précis dans le théâtre et dans la peinture. Le 25 juillet 2000 à Avignon, l'Anglais Pip Simmons et le Hollandais Rudy Engelander présentaient leur pièce An die Musik qui montre des juifs prisonniers dans un camp de concentration humiliés et torturés, une femme mise à nu étant pendue par les bras pour recevoir un seau d'eau à toute volée. Le critique du Monde Michel Cournot écrira, le 29 juillet, sous le titre "Le spectacle de l'abjection" : "Cette pièce [….] est une monstruosité" ; ce n'est rien d'autre qu' "une abjection spectaculaire pour voyeurs maladifs sadiques". Parallèlement, une exposition du Musée du Louvre, en novembre 2001, intitulée "La peinture comme crime", proposait des gravures classiques de Goya et de William Blake comparées à des photographies d'actions orgiaques et masochistes d'artistes contemporains. L'exposition, refusant toute distance et toute hiérarchie, mélangeait des séances d'automutilations d'actionnistes autrichiens (l'un se tailladait les cuisses à coup de rasoir, l'autre vomissait un liquide brun sur les oreilles d'un homme bâillonné, une femme nue suffoquait sous des giclées ininterrompues de sang de veau sur le visage et les seins, etc.) avec des photographies et des vidéos de prisonniers juifs à Auschwitz en pyjama rayés. Quant au blasphème, je me contenterai de mentionner, dans la lignée du Piss Christ d'Andres Serrano de 1987 : un crucifix plongé dans l'urine, l'exposition de la Royal Academy de Londres en septembre 1997, Sensation, avec des oeuvres de la collection de Charles Saatchi, le magnat de la publicité. On pouvait voir une Sainte Vierge entourée de clichés pornographiques et de bouses d'éléphants de l'artiste Christ Ofili ainsi que le tableau Myra, portrait de Myra Hindley, la meurtrière des Landes qui avait tué plusieurs enfants : son portrait était composé d'une juxtaposition d'empreintes de mains d'enfants. Plus récemment enfin, en octobre 2000, une exposition intitulée "Apocalypse : la beauté et l'horreur dans l'art contemporain", toujours à la Royal Academy, présentait une œuvre de Maurizio Cattelan, "La neuvième heure", qualifiée de slapstick blasphemy, comprenons "blasphème burlesque", dans laquelle le pape Jean-Paul II tenant un long crucifix de ses deux mains était couché, écrasé par une météorite, au milieu d'innombrables éclats de verre.

On comprend qu'un certain nombre de critiques spécialisés dans l'art contemporain, lassés de ces provocations, aient pris leur distance à l'égard de ces pratiques. Robert Hughes, l'historien d'art le plus célèbre des États-Unis, et critique du magazine Time, n'a pas hésité dans ses American Visions, en 1997, à qualifier de "farce obscène" le marché de l'art new-yorkais et à conclure son ouvrage par cette sentence sans réplique : "Du point de vue artistique, nous vivons une époque de merde". En France, Jean Clair s'est montré plus modéré dans le style, mais tout aussi cruel dans les analyses en mettant en cause le formalisme des avant-gardes, en premier lieu l'abstraction et l'expressionnisme, qui ont précédé, avec "la catastrophe des images", "la catastrophe des corps" (1). De façon plus générale, le même auteur, Directeur du Musée Picasso et du Centenaire de la Biennale de Venise en 1997, récusera dans ses Considérations sur l'état des Beaux-Arts, et dans d'autres ouvrages, la négation systématique de la tradition picturale au profit d'un art iconoclaste qui n'éveille aucune surprise, ni aucune condamnation tant le public demeure indifférent à ces excès : "Pourquoi ne voit-on guère dans les musées d'art moderne qu'insignifiance, formalisme, intellectualisme vide ou dérision, et surtout, surtout, cette masse accablante d'oeuvres abstraites, vidées de toute substance, désolées, décharnées ?" (2)
On doit convenir qu'une grande partie de l'art contemporain officiel, et cela dans tous les pays occidentaux, s'est vouée à l'insignifiance, moins peut-être pour élever le n'importe quoi à la hauteur de l'art, ce qu'à tout prendre la peinture classique faisait avec ses natures mortes, que pour dénier à l'art le pouvoir de faire sens. L'art contemporain est fondamentalement nihiliste ou n'est pas, dans une spirale de radicalité qui le conduit à nier l'art lui-même, et non seulement l'oeuvre. L'un des plus grands spécialistes de cet art contemporain, le philosophe américain Arthur Danto, dans son Beyond the Brillo Box en 1992, traduit sous le titre Après la fin de l'art, reconnaît que l'art traditionnel a disparu depuis la généralisation de l'objet quelconque comme la boîte à récurer sérigraphiée par Warhol. Et il précise ainsi sa pensée : "Le musée qui avait été un temple de la beauté s'est transformé en un genre de foire culturelle" (3). Dans une foire, ancienne ou moderne, on peut trouver de tout, et n'importe quoi, par exemple une fenêtre cassée et une toile de maître. Nelson Goodman fera fond sur cet exemple, pour défendre l'inconsistance de l'art contemporain qui met sur le même pied tous les objets, en écrivant de façon ironique : "Je peux me servir d'un tableau de Rembrandt pour remplacer une fenêtre cassée". On peut douter que le critique américain mette en pratique un tel acte s'il lui arrivait de posséder un jour un tableau du peintre flamand. Au demeurant, il aurait dû préciser si son action était réversible et s'il pouvait se servir d'une fenêtre cassée pour remplacer un tableau de Rembrandt.

De l'objet au sujet
Dans un article retentissant de Libération en date du 20 mai 1996, "Le complot de l'art", Jean Baudrillard écrivait : "L'art contemporain est nul" et ironisait sur la duplicité de cet art : "revendiquer la nullité, l'insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu'on est déjà nul. Viser le non-sens alors qu'on est déjà insignifiant. Prétendre à la superficialité en termes superficiels". Il suscitait ainsi la colère des artistes et des critiques mis en cause, alors que le sociologue ne faisait que constater leur logique de nullité revendiquée sous la forme du triple refus de l'oeuvre, de l'art et de la création. C'est Harold Rosenberg, l'un des plus célèbres spécialistes de l'art contemporain, qui reconnaissait dans La tradition du nouveau, que, "pour être de l'art moderne, une oeuvre n'a pas besoin d'être moderne, ni d'être de l'art, pas même d'être un oeuvre […] Un morceau de bois trouvé sur une plage devient de l'art" (4). On répond généralement à cette constatation, en forme d'objection contre l'objet quelconque, que l'art contemporain cherche moins à affirmer l'objet d'art que l'objet esthétique. Or, selon la formule souvent citée de Nelson Goodman, on qualifie d' "esthétique" n'importe quel objet "quand il fonctionne esthétiquement". Mais à quelles conditions un objet fonctionne-t-il esthétiquement ? Quelle est l'autorité qui en décide ? Il n'y a qu'une seule réponse. Un objet est reconnu comme esthétique, c'est-à-dire un objet est esthétisé, quand l'artiste ou le critique le déterminent comme tel et lui imposent une forme esthétique. Il s'agit là d'un fiat, d'un décret impératif étranger à la réalité de la chose considérée, qui, par le pouvoir souverain de la seule énonciation, confère le statut d' "esthétique", et non de "commercial", d' "industriel" ou de "financier", à n'importe quel objet, geste ou action du monde, ou, au contraire, le lui retire. Nous sommes ici en présence de ce que les linguistes appellent un énoncé performatif. Il est d'ailleurs remarquable que beaucoup d'artistes contemporains ne parlent plus en termes d'oeuvres ou de réalisations, mais de "performances". Mais une performance se ramène en fait, comme on le constate à la lecture des programmes des musées ou des galeries, à l'énoncé performatif du geste de l'artiste ou du refus du geste. L'illustration la plus radicale, et la plus définitive, est celle du sculpteur Robert Morris. Le 15 novembre 1963, il déclarait officiellement par un acte notarié exposé depuis lors au MOMA de New York, son intention à l'égard de sa construction en métal Litanies : "Je, soussigné, Robert Morris, auteur de la construction en métal Litanies, et décrite dans la première pièce à conviction jointe, retire à ladite construction toute qualité esthétique et tout contenu, et déclare à compter de ce jour ladite construction dépourvue de telle qualité ainsi que de contenu".

Un tel refus délibéré, non seulement de la dimension artistique constitutive de l'objet, mais même de la valeur esthétique propre au sujet, témoigne de la tentation nihiliste qui taraude de façon continue l'art contemporain. On peut supposer, puisque les formes artistiques ont toujours reflété l’état des civilisations, que les productions contemporaines renvoient au nihilisme latent de nos sociétés, et, bien entendu, des individus qui les composent. Heidegger voyait comme l'une des caractéristiques essentielles des Temps modernes ce qu'il nommait "l'entrée de l'art dans l'horizon de l'esthétique" : cela revenait à affirmer l'entrée de l'art dans l'horizon du nihilisme. Cette modification de l'horizon a consisté à déréaliser au maximum l'oeuvre, ou même l'objet artisanal, en lui déniant toute réalité significative au profit de la libre appréciation du sujet, ce que l'on appelle depuis Balthasar Gracian et surtout depuis Kant, le "goût". Le remplacement du jugement objectif sur la beauté ou la grandeur d'une oeuvre par un jugement subjectif - en termes de saveur - qui apprécie ou rejette ce qui s'offre à lui en fonction de choix nécessairement multiples, changeants et contradictoires, en un mot relatifs aux impressions aléatoires des individus, est au fondement de l'esthétique contemporaine. À ce titre, il signe le dépérissement de l'art comme représentation des significations objectives du monde. Jean Molino a pu écrire, dans L'art d'aujourd'hui, que "le passage à l'esthétique est un événement désastreux dans l'histoire de la théorie de l'art" (5). En effet, ce que l'on appelle depuis le XVIIIe siècle l' "esthétique", en tant que théorie et pratique générale de l'art, n'est plus fondé sur le processus de création, comme dans les formes d'art classique, mais sur la sensation perçue par le sujet, qu'il soit artiste, client ou amateur. Ce qui devient primordial, c'est l'émotion ressentie par le sujet par le biais d'une sensation, en grec aisthésis, qui est en droit indifférente à l'objet visé, à l'oeuvre considérée et au monde lui-même tel qu'il nous est donné par la grâce de l'oeuvre.
On peut le constater en rapprochant Marcel Duchamp de Kant. Toute l'esthétique kantienne, qui joue dans l'ordre de la sensibilité artistique le même rôle directeur que l'éthique kantienne dans l'ordre de la sensibilité morale, tient à cette analyse de la Critique de la faculté de juger : "Pour jouer le rôle de juge en matière de goût, il ne faut pas se soucier le moins du monde de l'existence de l'objet, mais bien au contraire être indifférent en ce qui y touche". Et Kant précise en ces termes sa pensée : le jugement de goût ou de dégoût "ne peut être que subjectif " (6), parce qu'il est un jugement réfléchissant qui, à l'inverse des jugements déterminants rapportés à leur objet, ne réfléchit que le sujet, c'est-à-dire celui qui regarde l'oeuvre, et non le créateur, celui qui la façonne. Marcel Duchamp, plus d'un siècle plus tard, ne dira pas autre chose : "Il faut parvenir à quelque chose d'une indifférence telle que vous n'ayez pas d'émotion esthétique. Le choix des ready made est toujours basé sur l'indifférence visuelle en même temps que sur l'absence de bon ou de mauvais goût" (7). On constate ici que le primat du sujet absolu, qu'il soit artiste ou spectateur, parvient à annuler, par cercles décroissants, le monde artistique, les œuvres, les objets, les matériaux, les émotions esthétiques elles-mêmes pour ne plus laisser place qu'à la seule décision du sujet. Nouveau dieu, celui-ci confère ou refuse par son fiat, la dimension esthétique à ce qu'il énonce et qui, à la limite, peut très bien ne pas exister. Nous sommes passés insensiblement de la représentation du monde, ou de l'invisible, à l'expression d'un sujet privé de monde qui se considère comme un sujet quelconque au même titre que l'objet quelconque qu'il regarde, rejette, nomme ou refuse de nommer. On voit l'échec de cette esthétisation de l'objet qui, prétendant se passer de l'art, en vient à se passer de l'émotion esthétique elle-même. L'impératif de Warhol, "Tout peut être de l'art", et celui de Duchamp, "Il faut parvenir à l'indifférence", s'avèrent aussi catégoriques, et aussi peu argumentés, que l'impératif de Joseph Beueys : "Chaque homme est un artiste. C'est même là ma contribution à l'histoire de l'art". Cette déclaration définitive était inscrite en gros caractères sur la façade du Centre Georges Pompidou lors de la rétrospective de l'artiste. En un style plus ludique, Ben n'a jamais dit autre chose. Citons quelques sentences : "Je préfère dormir que faire de l'art" lisait-on dans sa rétrospective au MAMAC de Nice du 17 février au 27 mai 2000 ; "La vérité est que je préfère la vie à l'art" ; en 1993 à Beaubourg : "J'emmerde l'art" ; et, pour clore la série : "Je soussigné Ben Vautier déclare authentique oeuvre d'art l'absence d'art", en 1963.

À la vacuité d'un monde, qui n'est plus à explorer, répond la vanité de l'artiste qui n'a plus rien à éprouver en dehors du vide de ses déclarations. D'où vient cette vacuité, en laquelle nous pouvons reconnaître la marque du nihilisme contemporain ? D'une perte de la foi, non seulement en l'existence de Dieu comme l'avait pressenti Nietzsche, mais dans l'existence même du monde, occulté par l'ombre du sujet. La récusation de l'oeuvre, en tant qu'objet matériel porteur de sens occupant une place privilégiée dans l'espace et dans le temps, est une récusation du monde, dans sa dimension physique, le cosmos, comme dans son héritage historique, la culture. Chirico faisait remonter à l'école impressionniste la décadence de l'art de peindre : la perte du métier, le sensualisme facile, le renoncement aux préoccupations métaphysiques, ce que Chirico nommait "le spectral" et Paul Klee "l'invisible". Il justifiait ainsi, du point de vue du peintre, le jugement sans appel de Claude Lévi-Strauss. Dans un article célèbre de la revue Le débat, l'ethnologue mettait en cause le principe esthétique fondateur du mouvement impressionniste. "L'impressionnisme a démissionné trop vite en acceptant que la peinture eut pour seule ambition de saisir ce que les théoriciens de l'époque ont appelé la physionomie des choses, c'est-à-dire leur considération subjective, par opposition à une considération objective qui vise à appréhender leur nature" (8). Et Lévi-Strauss de rejeter ce qu'il nommait "l'impasse impressionniste" produite par une société amorphe et anomique, incapable de se hausser à la hauteur de l'oeuvre et de la vérité du monde. On pourrait encore la nommer l'impasse esthétique puisqu'elle concerne l'impasse finale de toute subjectivité dès qu'elle s'affronte à la réalité : "Une complaisance de l'homme envers sa perception s'oppose à une attitude de déférence, sinon d'humilité, devant l'inépuisable richesse du monde".

L'empire moderne de l'esthétique signe la mort de l'art dans le saccage de l'oeuvre. Pour Chirico, Munich avait été le berceau des deux grandes calamités du XXe siècle : "la peinture moderne et le nazisme" (9). On peut se demander, avec Jean Clair qui cite la remarque du peintre italien, si le délire des divers avant-gardes n'a pas été lié à l'éclipse de l'homme dans les différentes manifestations de l'art contemporain : "l'extermination de l'humain en l'homme avait été ainsi précédé par le désastre de sa représentation"(10). Sans aller aussi loin, on est en droit de s'interroger sur l'évolution de pratiques esthétiques qui ont prétendu se passer de la tradition, du métier, et de l'enseignement constant de toutes les formes d'art qui nous ont précédés dans les civilisations antérieures. Picasso, le peintre qui représente le symbole majeur de l'art moderne, se montrait pour sa part réticent à l'égard du refus de la tradition picturale sous le prétexte d'un rejet de l'académisme ; cette prétendue libération à l'égard du passé lui paraissait être une "limitation terrible". Et il ajoutait : "Quand l'artiste commence à exprimer sa personnalité, ce qu'il gagne en liberté, il le perd en ordre, et c'est très mauvais de ne plus pouvoir s'attacher à une règle" (11). Il risque même de pousser le refus de l'ordre jusqu'au refus de la vie. Un jeune peintre japonais se suicide en 1959 en se jetant du haut d'un immeuble sur une toile étendue dans la rue. La mort de l'artiste accèdera au statut d'oeuvre posthume par le legs de sa toile ensanglantée au Musée d'Art Moderne de Tokyo.

Conclusion
Selon le mot d'Allan Caprow, "le mot 'art' pourrait bien devenir un mot vide de sens", au même titre, nous l'avons vu, que le mot "beauté" ou le mot "oeuvre" (12). Les plasticiens les plus radicaux, ou les plus sincères, n'ont pas hésité à reconnaître qu'il s'agissait bien de mettre fin à l'art à travers les oeuvres ou les objets habituellement qualifiés d' "artistiques". Dans son "Éclipse de l'oeuvre d'art", Robert Klein n'hésitait pas ainsi à écrire : "Si l'on pouvait concevoir un art qui se passerait d'oeuvres (on s'y efforce), aucun mouvement anti-artistique n'y trouverait à redire. Ce n'est pas à l'art qu'on en veut, mais à l'objet d'art" (13).

Au cours du dernier siècle, on est passé de l'oeuvre à l'acte, de l'acte à l'artiste, et de l'artiste au "je" et au "jeu" de n'importe qui pour justifier le n'importe quoi réalisé n'importe où et n'importe comment. L'idolâtrie du contemporain n'est alors rien d'autre que l'idolâtrie du sujet qui a voulu rompre tous les ponts avec le monde du sens. Yves Klein énonçait en ces termes le mot d'ordre de la peinture contemporaine qui est une déclaration de guerre à tout ce qui n'est pas le peintre lui-même : "Un peintre doit peindre un seul chef d'oeuvre : lui-même, constamment". Et il ajoutait à propos des peintres et des poètes : "Leur présence et le seul fait qu'ils existent comme tels, c'est leur grande et unique oeuvre" (14). Je préfère laisser la parole, pour lui répondre, à un autre peintre, Balthus, dont l'art ouvert au monde était dépouillé de toute subjectivité : "S'il n'y a plus de peintres aujourd'hui, de moins en moins en tout cas, c'est parce qu'ils ne veulent plus regarder les choses extérieures. Ils prétendent puiser en eux, dans leurs individus, et faire des oeuvres avec ça. C'est une erreur. Quel peintre pourrait inventer quoi que ce soit d'intéressant, vraiment d'intéressant ? Pas un". Et Balthus d'ajouter, à l'encontre de Georges Bataille qui prétendait qu’à force de regarder un objet, on le détruit : "Giacometti et moi, nous lui répondions qu'à l'inverse, quand on regarde un objet, on demeure au-dessous de ce qu'il est, de sa compréhension" (15).

(1) J. Clair, Malinconia. Motifs saturniens dans l'art de l'entre-deux guerre, Paris, Gallimard, 1996, p. 11
(2) J. Clair, Considérations sur l'état des Beaux-Arts. Critique de la modernité, Paris, Gallimard, 1983 ; 1989, p. 86
(3) A. Danto, Après la fin de l'art (1992), Paris, Le Seuil, 1996, p. 26
(4) H. Rosenberg, La tradition du nouveau (1959), Paris, Éditions de Minuit, 1962, p. 35
(5) J. Molino, L'art d'aujourd'hui, Paris, éditions du Félin, 1993, p. 165
(6) É. Kant, Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, p. 49-50. Souligné par Kant
(7) M. Duchamp, Ingénieur du temps présent, Paris, Belfond, 1967, p. 801
(8) C. Lévi-Strauss, "Le métier perdu", Le débat, n°10, mars 1981, p. 6
(9) G. de Chirico, Mémoires, Paris, La Table ronde, 1965, p. 6
(10) J. Clair, Malinconia, op. cit., p. 12
(11) F. Gilot et C. Lake, Vivre avec Picasso, Paris, Calmann-Lévy, 1965, p. 67
(12) A. Caprov, L'art et la vie confondus, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1966, p. 114
(13) R. Klein, "L'éclipse de l'oeuvre d'art", La forme et l'intelligible, Paris, Gallimard, 1970, p. 407
(14) Y. Klein, "Quelques extraits de mon journal en 1957", Yves Klein, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1983, p. 178
(15) Balthus, "Monsieur le Comte", entretien avec Philippe Dagen, Le Monde, 4-5 août 1991

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Candide et la leçon d'humanisme

(...) (site endommagé en 2013)
s'interroge, à travers une fable à la manière de Voltaire, sur l'étrange refus contemporain de laisser le Pape en appeler à la sagesse des comportements.
"Voyez-vous, ce n'est pas avec des mesures purement techniques que l'on viendra à bout de ... l'addiction au tabac, avec ses conséquences, l'augmentation des cancers des poumons, de la vessie, etc. Bien sûr, mettre des filtres sur les cigarettes peut limiter les dégâts. Mais leur présence donne aux fumeurs une fausse sécurité, et leur éviter de s'interroger sur leurs motivations et leurs responsabilités. La véritable solution, la solution à long terme est dans l'éducation; il faudrait apprendre aux gens à maîtriser leur angoisse autrement qu'en fumant comme des pompiers. C'est à ce prix qu'ils redécouvriront la joie de respirer les vraies odeurs de la vie.

- Bravo, cher Docteur, et merci pour cette belle leçon d'humanisme !

- Voyez-vous, ce n'est pas avec des mesures purement techniques que l'on viendra à bout de la violence dans les banlieues, avec ses conséquences, la destruction des bâtiments publics, les incendies de voitures, etc. Bien sûr, mettre un flic derrière chaque jeune peut limiter les dégâts, et il vaut mieux réprimer que laisser les coupables impunis. Mais la présence pesante de la police donne aux responsables des banlieues une fausse sécurité, et leur évite de s'interroger sur les motivations des casseurs et leurs propres responsabilités. La véritable solution, la solution à long terme est dans l'éducation : il faudrait apprendre aux jeunes à maîtriser leurs frustrations autrement qu'en cassant tout. C'est à ce prix qu'ils redécouvriront la joie de gagner sa vie par un travail honnête et de contribuer au bien de la société.
- Bravo, cher énarque, et merci pour cette belle leçon d'humanisme !

- Voyez-vous, ce n'est pas avec des mesures purement techniques que l'on viendra à bout du terrorisme islamique, avec ses conséquences, la régression de sociétés entières, l'oppression des femmes, etc. Bien sûr, envoyer des soldats en Afghanistan peut limiter les dégâts, et il vaut mieux ne pas laisser les fanatiques imposer leur loi. Mais la présence d'armées occidentales donne aux politiciens dici et de là-bas une fausse sécurité, et leur évite de s'interroger sur les motivations des talibans et leurs propres responsabilités. La véritable solution, la solution à long terme est dans l'éducation : il faudrait apprendre aux musulmans à passer à la modernité autrement qu'en se faisant sauter. C'est à ce prix qu'ils découvriront la joie de vivre en démocratie et de dialoguer en paix avec les autres civilisations.
- Bravo, cher diplomate, et merci pour cette belle leçon d'humanisme !

- Voyez-vous, ce n'est pas avec des mesures purement techniques que l'on viendra au bout du sida, avec ses conséquences, l'avortement, l'abandon des enfants, etc. Bien sûr, mettre un préservatif peut limiter les dégâts et, si l'on ne peut se contenir, il vaut mieux en utiliser que de contaminer sa partenaire. Mais leur usage donne aux gens, en Afrique, comme ailleurs, une fausse sécurité, et leur évite de s'interroger sur leurs motivations et leurs responsabilités. La véritable solution, la solution à long terme est dans l'éducation : il faudrait apprendre aux gens à canaliser leurs pulsions sexuelles plutôt que de multiplier des expériences au fond insatisfaisantes. C'est à ce prix qu'ils redécouvriront la joie d'aimer et de respecter une personne, de fonder une famille, d'élever des enfants.
- Bravo, cher Benoît XVI, et merci pour …

- Mais t'es fou ! C'est le Pape qui parle comme çà ! C'est pas une blouse blanche, c'est une soutane ! Le Pape est allemand, donc nazi. Il est chrétien, donc ringard. Si, si, je l'ai entendu dans les médias. Il est pape, donc il a toujours tout faux …"
Paru dans Le Figaro, 23 mars 2009

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