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Les Européens sont vraiment très aimables avec Kadhafi. Les Écossais lui restituent un terroriste avéré, les Suisses lui présentent humblement leurs excuses. Berlusconi et Sarkozy le ménagent. Une telle mansuétude produit un sentiment de vulnérabilité de notre Vieux Continent, et on comprend la rancoeur des Américains, plus regardants sur le respect de leur dignité nationale. Ce qui, du reste, n'empêche pas leurs industriels d'aller signer des contrats juteux à Tripoli.

Nul ne conteste l'intérêt d'une certaine normalisation des rapports avec la Libye, pétrole oblige. Tout de même, un peu de retenue serait de mise. La participation symbolique de la France aux festivités commémorant la "révolution" libyenne ne s'imposait pas. Or, elle vient d'être annoncée. Comme tous les vrais chefs, Kadhafi prend acte des rapports de force. Plus il sentira que nos élites ont peur de son ombre, plus il s'autorisera des actes de chantage, ou pire encore. Et plus les Américains seront fondés à décréter que la sécurité du monde occidental leur incombe exclusivement.

Paru dans Valeurs actuelles, 3 septembre 2009

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Ils ont surgi soudain à l'horizon social, voilà une vingtaine d'années. Depuis, ils se sont multipliés, diversifiés, organisés. Aujourd'hui, les coachs vous accompagnent partout, au travail ou dans votre vie personnelle, pour prendre une décision ou sortir d'une relation bloquée, pour travailler votre "look" ou votre expression, pour améliorer votre efficacité professionnelle, votre forme physique ou votre mental. Ils sont votre ombre ou votre double, ils tiennent du directeur de conscience et du punching-ball, du psy et de la nounou, du mentor et du partenaire de jeu. Le coaching est devenu un phénomène de société. Effet de mode ou signe des temps ?
"Je pense qu'il faut distinguer le coaching, terme à la mode qu'on utilise pour tout et n'importe quoi, et travail du coach", dit Martine Volle, représentante permanente de la présidence d'ICF-France (International Coaching Federation), une des principales associations dans notre pays avec la Société française de coaching, la Fédération francophone de coaching et le Syntec. Ces organismes se sont employés à élaborer des chartes déontologiques et à mettre au point des formations reconnues. Bref, à donner un statut officiel à une profession autoproclamée, née de pratiques empiriques, et particulièrement protéiforme.

Exigence de résultats et de performances
Le portail de la Société française de coaching en fait un rapide historique en rappelant que le mot "coach" (du français coche) a d'abord désigné un répétiteur dans l'argot universitaire anglais du XIXe siècle, avant de passer au domaine du sport. Mais "l'accompagnement" est une tradition plus ancienne, et ne vise pas seulement la performance. Les associations de coaching aiment rappeler la maïeutique de Socrate ou les techniques d'éveil spirituel. "Ni le coach ni le coaché n'ont de réponse au départ, souligne Martine Volle. Mais à deux, on peut la trouver. C'est un travail de questionnement et de co-création, qui remet la personne au centre de la réflexion et de l'action". Ainsi ce patron qui hérite d'une entreprise familiale : s'il la reprend par loyauté va-t-il y trouver son accomplissement ? Le coaching lui a permis de sortir de cette pression en acceptant l'expérience pour un temps limité. À partir d'un problème précis ou d'un désir de changement, le coach utilise les nombreux outils forgés par les sciences humaines pour faire émerger une solution pratique, mais aussi les valeurs du sens. La prestation comporte en moyenne une dizaine de séances, parfois moins, au tarif de 550 à 600 euros l'heure.

Les coachs peuvent venir d'univers très différents : entraîneurs sportifs, comédiens, consultants d'entreprise, thérapeutes, psychologues, animateurs socio-éducatifs… Il y a environ 5 000 coachs en France, 40 % d'hommes et 60 % de femmes, généralement âgés autour de la cinquantaine, d'un niveau d'études bac + 5, et fort d'une expérience professionnelle riche. La demande est aussi diverse que l'offre. Aux États-Unis, 80 % des demandes proviennent de cadres qui font une démarche individuelle, parce que l'exigence de résultats et de performances leur fait subir une pression extrême. C'est là que l'ICF est née, en 1995, de la réunion de quelques coachs désireux de formaliser leurs pratiques. La branche française s'est créée l'année suivante. "En France, la demande personnelle est moins fréquente, et le coaching est principalement financé par l'entreprise", précise Martine Volle. Le besoin s'en est fait sentir avec l'accélération des technologies, la multiplication des informations, la ramification des postes, qui rendent l'entreprise de plus en plus complexe. Complexité doublée d'une instabilité globale, économique, géographique, qui exacerbe les tensions.
"Cette instabilité - qu'on retrouve dans la vie sociale - isole et crée une situation de compétition généralisée des individus", observe Nicolas de Kermadec, auteur de Doper votre efficacité, méthode
de pilotage individuel par check-lists visant à "s'autocoacher". "On ne travaille plus en équipe, ajoute-t-il, on vit au milieu de concurrents. C'est l'esprit d'équipe qui liait le polytechnicien loufoque et l'ingénieur rigoureux, en conjuguant au mieux les qualités et les défauts de chacun. Cet équilibre naturel a disparu, obligeant à recourir à des gens extérieurs". Un sondage a corroboré ces réflexions en montrant que "les salariés se montrent majoritairement hostiles (80 %) à l'idée de compétition au sein de leur équipe de travail. Ils pensent que c'est le respect de l'autre (49 %) et la capacité à travailler en équipe (43 %) qui caractérisent au contraire les bonnes relations de travail" (OpinionWay et Conversations essentielles, février 2009).

Organiser la spontanéité
Le recours au coaching apparaît donc dans une société aux relations malades, où l'on est seul et sans repères, mais où il est impératif d'aller bien, d'être performant et séduisant. Pour la Société française de coaching, le développement de la profession "s'inscrit, d'une part, dans l'effondrement des institutions tutélaires telles que la famille, l'État, l'Église, l'armée, les syndicats et, d'autre part, dans l'injonction faite à l'individu de devenir lui-même en dehors de ces institutions tutélaires et des constructions collectives".

"Sûrement, si on passait plus de temps en famille, avec les anciens, les amis, à discuter et échanger, on aurait moins besoin de coachs. L'idéal serait qu'on s'en passe. Mais c'est un beau métier !", affirme Luc Teyssier d'Orfeuil, qui pratique à la fois le coaching d'acteurs et le coaching d'entreprise. Comédien, il a créé voilà vingt-deux ans, avec Pascal-Emmanuel Luneau, le studio Pygmalion, où Anne Parillaud a travaillé le film Nikita et Marion Cotillard son rôle de Piaf. Double travail, à la fois sur la construction du personnage et sur la confiance en soi. Dans l'entreprise, l'approche artistique qui fait appel à l'émotion, à la sensation, à la gestuelle, permet de sortir des habitudes et d'accéder à un fonds secret de la personne qui sera la vraie matière du coaching : "C'est toujours sur l'humain qu'on travaille". Sur la forme et le sens qu'on veut donner à son activité.
"Le sujet nous concerne tous", estime Olivier Doran , réalisateur du Coach, comédie qui sera sur les écrans le 9 septembre. Coach réputé mais joueur endetté, Chêne (Richard Berry) accepte un contrat véreux proposé par une société : guider à son insu (ce qui est absolument contraire à l'éthique professionnelle) un directeur bohème et ingérable, Marmignon (Jean-Paul Rouve), dans les importantes négociations qu'il doit mener avec des Chinois. Il est conduit à s'immiscer de plus en plus dans la vie privée de Marmignon, qui s'étonne de sa manie d'analyser les situations et de lui suggérer des recettes, "comme s'il y avait une seule façon de vivre". Avec son naturel et sa fantaisie sans calcul, Marmignon va faire du coaching sans le savoir, et transformer à son tour la vie de Chêne, toute tournée vers l'efficacité.

Olivier Doran a situé son tandem de comédie au carrefour du coaching d'entreprise et du coaching personnel. "Les deux sont révélateurs d'une société, de ses angoisses et de son mode de fonctionnement. Les gens sont tellement seuls et inquiets qu'ils ont besoin d'un coach pour s'habiller, se maquiller, manger ou séduire", remarque-t-il. Et dans le cadre du travail, "on aide les gens à se sentir mieux, mais le but profond est tout de même d'accroître leur rendement, pas leur bien-être". Le film à son tour est révélateur des appréhensions et des méfiances suscitées par ce coaching envahissant : rationalisation utilitaire des rapports humains, formatage des individus, manipulation… Si le cinéma véhicule une image manipulatrice du coaching d'entreprise, comme dans
Rien de personnel, autre film sur le sujet qui sort le 16 septembre, il y a, à l'autre extrémité, le coaching placebo : "Ça vous donne la pêche un moment, mais ça n'arrange rien" , résume une ex-chômeuse passée par les séances de l'ANPE.
Les coachs sérieux sont d'ailleurs les premiers critiques d'eux-mêmes : la distance lucide fait partie d'un métier conscient de ses paradoxes. Trouver par soi-même ce qu'on ne trouve pas par soi-même, comme l'écrit Philippe Bigot
(Youman.fr). Recréer techniquement des liens naturels. Organiser la spontanéité. Commander la liberté… Au-delà du traitement d'une société en crise, le coaching fait de ces contradictions les ressorts d'une aventure humaine ouvrant sur la quête de sens, l'intelligence collective… Cela est un autre chapitre.
Paru dans Le Figaro, 1er septembre 2009

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Après une brève manifestation d'étudiants qui ont tenté de retarder le jury, pour se faire entendre des politiciens présents à la soirée d'ouverture, Baaria de Giuseppe Tornatore a lancé la compétition de la 66e Mostra de Venise. Voilà vingt ans qu'il n'y avait pas eu de film italien en ouverture, et dix que le réalisateur de Cinema Paradiso n'avait tenté une aussi ample fresque. Double retour, donc, et entrée en fanfare de l'Italie. Une fanfare berlusconienne, puisque le premier ministre, non seulement finance le film, via la production Medusa, mais signe la première critique, parue hier matin dans La Repubblica, avant la projection de presse : "un chef-d'oeuvre", tout simplement.
Baaria, superproduction de 25 millions d'euros, avec quelque 200 acteurs professionnels ou non et 35 000 figurants, est une chronique familiale située dans le village natal de Tornatore, Baaria (abréviation familière de Bagheria), dans la province de Palerme. Le film suit trois générations de paysans, des années 1930 aux années 1980, en traversant les grandes heures de l'histoire italienne. Avec pour personnage principal Peppino (Francesco Scianna), fils d'un berger misérable, mais lettré, qui deviendra un militant communiste dans les années 1950, enlèvera la jolie Maninna (Margaret Madè) que sa famille refuse de marier à un communiste, et plus tard, après avoir dû s'expatrier quelque temps en France pour trouver du travail, dans les années 1960, deviendra député. Cinéaste affectif, Tornatore traite son sujet à la manière d'un long feuilleton populaire, par épisodes brefs et pittoresques ponctués de grands mouvements de caméra à la grue qui font passer de l'intime au collectif. C'est simple, vivant, mouvementé, généreux, chaleureux.

Une réflexion politique et morale
"Baaria est un lieu allégorique de tous les lieux où on voit le jour : où que nous soyons nés, c'est le centre du monde jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que le monde tourne sans nous. Je raconte les gens, les événements à travers un microcosme qui est leur pays, mais en faisant sentir constamment l'écho de tout ce qui se passe ailleurs, loin d'eux", dit Tornatore.
Ainsi, l'instauration du fascisme apparaît à travers une scène de comédie : un chanteur de bel canto est embarqué par la police après s'être tourné ironiquement vers la photo de Mussolini posée sur scène pour chanter "Je ne pourrais pas vivre sans toi", et autres déclarations sentimentales qui suscitent l'hilarité du public. La Seconde Guerre mondiale, le débarquement de Sicile et la Libération tiennent en une scène de bombardement, un passage de soldats américains, une scène de pillage. Le changement de régime, la difficulté d'être communiste dans les années 1950, les grandes crises sociales, la présence de la mafia, l'évolution des moeurs sont traités tout aussi allusivement, tels que les gens les ont perçus dans leur vie quotidienne. À travers tout cela, le réalisateur sicilien fait courir une réflexion politique et morale.
"C'est un film qui parle de beaucoup de choses, commente- t-il, mais le thème de la passion civique et morale est particulièrement important pour moi. Une des premières choses que j'ai apprises en famille, c'est qu'il fallait vivre au milieu du monde, respecter les autres, alors que, dans les années 1950, on ne pouvait pas parler à quelqu'un qui ne pensait pas comme vous. Ce serait beau de réapprendre à écouter les opinions différentes des siennes, chose qui s'est un peu perdue dans le chaos politique actuel. C'est pourquoi je défends l'idée de réformisme, qui consiste à promouvoir ses idées de façon raisonnable et équitable, sans radicalisme excessif."
Baaria sera-t-il un succès italien et international comme Nos meilleures années ? Le film sortira dans 500 salles fin septembre et est déjà vendu dans divers pays. Il ne reste qu'à attendre le palmarès de Venise.

Paru dans Le Figaro, 3 septembre 2009

Publié dans De par le monde
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(...) (site endommagé en 2013)
ni de brosser le portrait moderne, libéral, démocratique, et gentillet du Réformateur en pasteur végétarien. C'est d'abord de comprendre en quoi la Genève de 1550 n'est pas une "Calvingrad" glaciaire, mais un volcan, une ville en état de révolution, attirant des réfugiés de toute l'Europe, et qu'il a fallu canaliser cette énergie - quand elle n'y est plus on ne comprend pas comment on a pu avoir besoin de canalisations aussi contraignantes, ni l'énergie qu'il a fallu pour briser les liens de l'ancien monde et instaurer nos tranquilles libertés. Calvin malgré lui n'a pas été un humaniste en robe de chambre, mais le refondateur d'une cité-école, d'une internationale entourée d'ennemis acharnés.
Tout commence avec le sentiment radical de la grâce divine. Quand le cardinal-évêque de Carpentras, Jacques Sadolet, exhorte les Genevois à se soucier du prix infini de leur âme et de leur salut éternel en revenant à l'Eglise romaine, Calvin répond que la question n'est pas là mais simplement d'obéir à Dieu sans s'occuper de soi - seule façon de trouver un rapport authentique à soi-même. La grâce, c'est l'insouci de savoir si on a la grâce. Il faut se vider de tout souci de soi, et de tout souci de son propre salut, et "détourner notre regard de nous-mêmes". Il ne s'agit plus d'être sauvé, mais de reporter ce souci sur les autres, sur le monde.

La grâce n'est donc plus pour lui le couronnement de la nature ni de l'histoire, un achèvement, mais ce par quoi tout commence. C'est le perpétuel re-commencement du monde. Tout est par grâce. Le monde n'est qu'un chant, qu'un rendre grâce. En quoi la nature rend-elle grâce ? Comprendre cela c'est comprendre la nature entière. En quoi nos Etats et nos Eglises rendent-elles grâce, les uns par la joie des humains de se témoigner leur amour mutuel, les autres par leur joie commune de chanter la louange de Dieu ? En quoi est-ce que je rends grâce d'exister ? Comprendre ma propre gratitude c'est me comprendre moi-même, de la tête aux pieds.
D'où l'incroyable énergie que Calvin met à tout recommencer. Comment l'arrêter ? Il n'est pas au port, en train d'arriver, il vient tout juste de commencer. D'où ce titre, Institution de la religion chrétienne ; carrément. Il s'agit aussi de mettre fin aux dérives qui menacent de l'intérieur la Réforme d'une sorte de dilution dans le n'importe quoi. Il sait que c'est cette menace intérieure qui disperse les forces et la légitimité de la Réforme. Il faut de toute urgence rappeler les limites. On ne peut laisser les dissidents "dissider" tout seuls. Il faut qu'ils "dissident" et diffèrent ensemble, dans certaines limites.
C'est ici qu'interviennent les Ecritures rendues à la parole vive et à ceux qui la reçoivent. On sent chez Calvin une confiance immense dans la parole, à elle seule capable d'ouvrir un monde : on se presse au culte, à Genève, on y vient de partout, il faut interdire de réserver des chaises, c'est comme un grand théâtre en train de s'ouvrir autour du Livre, qu'il s'agit d'interpréter, non au sens théorique, mais dans l'existence. Et il ne faut pas s'étonner si les enfants s'appellent Abraham, Ruth ou Samuel : on est "dans" le texte, et l'on s'interprète au miroir des Ecritures.

Au passage, la langue française s'élargit pour supporter une parole souveraine, une voix dont s'empare des milliers de nouveaux locuteurs. Il faut donc redire que Calvin est un protestant latin, formé au droit romain, penseur de l'institution et de la mesure, faisant rayonner dans l'Europe entière la langue française, et préparant Montaigne et Descartes. Avant Montaigne, Calvin, qui avait étudié Sénèque, se sépare du stoïcisme, dont il trouve qu'il prône un Homme imaginaire, aussi insensible qu'une bûche, et refusant les joies et les tristesses, les passions et les limites de l'homme ordinaire. Avant Descartes, Calvin affirme la transcendance, l'extériorité absolue de Dieu au monde, tout entier devenu mesurable. Calvin, c'est la France.
Calvin a longtemps réussi à tenir ensemble, par sa gouaille mordante et l'ampleur ordonnée de ses vues, le camp des rieurs qui se moquent des superstitions et des raisonnements creux des théologiens, et le camp résolu de ceux qui ont retourné leur vie sans crainte de se séparer, parce que l'amour de Dieu est plus grand que toutes les observations religieuses dans lesquelles on voudrait l'enfermer. Mais bientôt la panique et la persécution explosent, tout bifurque et chacun doit choisir son camp. Calvin choisit l'exil et invente une issue géniale à l'alternative de se révolter ou d'accepter le martyre. Dieu n'est pas enclos dans nos petites cérémonies humaines, il est partout. Les individus sont ainsi déliés pour contracter des alliances nouvelles, des libres alliances, et Calvin prépare ainsi toutes les philosophies du pacte social, de Hobbes à Rousseau, et c'est pourquoi Calvin est plus important pour la pensée politique moderne que Machiavel.

On voit en Calvin le prototype du puritain austère et moraliste. Mais jusqu'au début du 17ème siècle, on lui reproche sa vie dissolue, sa débauche, son amour du vin, et il faut mesurer que c'est à cette propagande que Genève a du répliquer, pour montrer que la Réforme ne conduisait pas à l'immoralité, etc. Pour lui on ne peut recevoir cette grâce qu'en manifestant de la gratitude, et il fonde toute son éthique sur cette gratitude. C'est à la gratitude que l'on mesure l'émancipation, l'autonomie d'un sujet, sa sortie de la minorité : un sujet incapable de gratitude est encore puéril, qui croit ne rien devoir qu'à lui-même. Au contraire le sujet se tient "devant Dieu", d'où l'idéal moral de sincérité, si important pour la formation du sujet moderne : ne pas se mentir à soi-même, aux autres ni à Dieu.

Et la pragmatique de l'idée de prédestination chez Calvin, bien loin de ce qu'on croit, indique cette confiance, mais aussi cette limite libératrice : ni les prêtres, ni les rois, ni même les sujets ne peuvent mettre la main sur cette partie de nous qui n'appartient qu'à Dieu, et une réserve est ainsi placée, un voile d'ignorance qui nous redonne chance, puisque jusqu'à la fin nous ne saurons jamais entièrement qui nous sommes, et qu'à la limite cela n'est pas notre affaire. Oui, la modernité toute entière, aujourd'hui si incomprise, est comme contenue dans cet intense commencement.
Jean Calvin, Pygmalion, 2009
Paru dans le Bulletin paroissial de l'Oratoire, été 2009

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L'autre soir dans le métro, revenant fatigué de discours, je me suis aperçu que mon regard s'attachait distraitement à tout ce qui était écrit. Et où que je porte mon regard il y avait des écritures, ou des images qui disaient quelque chose. J'aurais voulu fermer les yeux, me retirer d'un monde qui sans cesse offre des fenêtres vers d'autres possibilités, que nous sommes comme obligés d'envisager ? Combien parfois on aimerait ne pas savoir lire, ne pas pouvoir comprendre ce qu'une image nous suggère si visiblement, se trouver enfin planté devant des formes qui ne disent rien ! Et je me suis dit que c'était un peu le sens de la vieille morale : savoir ne pas. Ne pas lire. Ne pas manger. Ne pas téléphoner. Ne pas voyager. Ne pas acheter.

Mais n'est-ce pas ce qu'il y a de plus difficile, dans un monde où tout est ménagé pour nous ouvrir le maximum d'options possibles ? Oui, je peux, mais je ne le ferai pas. Je peux employer ce moyen technique qui faciliterait tout, mais je préfère m'en abstenir. Je peux savoir ce qui s'est passé et que l'autre ne m'a pas raconté, mais je ne veux pas le savoir. Je peux prendre, mais je ne prendrai pas. C'est peut-être le commencement de toute culture humaine, cette abstention résolue par laquelle je ne prends pas tout, j'en laisse pour les autres et d'ailleurs aussi pour moi-même une autre fois.
Bien sûr, en effet, le "ne pas" donne de la morale un visage un peu négatif, proche de l'interdiction. Mais l'interdiction structure les équations fondamentales de nos vies : nous devons mourir, et nous pouvons tuer, mais nous ne le ferons pas. Cette promesse de ne pas faire ce que nous pourrions faire est comme le chemin qu'ouvre la vie entre deux malheurs pour ne pas répondre au malheur par un malheur pire. Pour arrêter le mal. Tout interdit peut être interprété comme un tel chemin en zigzag. Ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fasse. Ne pas exercer sur les autres un pouvoir tel que nous les laisserions sans contre-pouvoir contre nous. Ne pas utiliser la force comme si nous allions toujours être les plus forts. Et comme l'écrivait Simone Weil "ne rien croire à l'abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis, et ne pas mépriser les malheureux."
Et puis la peur d'interdire ne doit pas nous faire perdre de vue l'importance de la négation entendue ici comme une limite, une borne à l'illimitation. C'est qu'il est important de ne pas croire que l'on puisse tout accepter, tout désirer, tout approuver, tout promettre. Et même si on le pouvait, il est important d'apprendre non pas tant à faire qu'à ne pas faire. L'abstention est ici une formule de la prudence : ne donne pas en sorte que tu ne puisses plus donner ; ne prends pas en sorte que tu ne puisses plus prendre ; ne reçois pas en sorte que tu ne puisses plus rien recevoir ; et même, ne perds pas en sorte que tu ne puisse plus perdre. Nous avons avec ces quatre principes une sorte de carré moral négatif.
C'est ici le point de conversion de nos vies, où notre désir s'inverse. Il ne s'agit pas de se donner des limites destinées à être transgressées, comme des interdits qui susciteraient en quelque sorte l'envie de ce dont nous sommes privés. Non, c'est notre désir même qui est de ne pas. Ne pas même toujours chercher à comprendre, cesser d'expliquer, de justifier. Il ne s'agit pas de résister à la tentation, mais de ne pas y être soumis, de ne pas éprouver le possible comme une tentation.
On dira que cette vie d'abstention est ennuyeuse, et je vois bien les méfaits subis par les générations jadis soumises aux morales du "ne pas". Mais la morale implicite véhiculée par tout ce que l'environnement nous propose aujourd'hui comme possible est trop impérieuse pour que nous ne recherchions pas désormais à l'équilibrer par une morale de la retenue, gardienne de la différence entre le possible et la réalité au nom du souhaitable. Ce n'est pas parce que c'est possible que c'est bon. Après tout, Dieu lui-même ne s'est-il pas fait homme pour que son message puisse ne pas être reçu ?

Paru dans La Croix, mai 2009

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Il ne faut pas remettre en cause la bonification des retraites des mères de famille. Une fois de plus, la majoration de retraites des mères de famille (sous forme de bonification dans le calcul de la durée de cotisation) est dans le collimateur des pouvoirs publics. Il y a longtemps que les caisses de retraite, à court d'imagination dès lors qu'on leur demande de faire des économies, ont repéré le maillon faible d'un dispositif rigide.
Est-il nécessaire de rappeler ce qu'aurait d'absurde une telle mesure sur le plan démographique ?
Hélas oui, car l'analphabétisme en la matière atteint chez nous des sommets. Discussion récente d'un contribuable avec son agent des impôts, lequel tenait une famille nombreuse pour un signe extérieur de richesse, un luxe que personne n'était après tout, disait-il, obligé de s'offrir : le dit contribuable rétorquant que cela représentait aussi des sacrifices dont d'autres profiteraient grâce aux cotisations versées par ces enfants devenus adultes : "Je ne vois pas le rapport ! " lui fut-il rétorqué sèchement. Heureusement la majorité de nos compatriotes comprend que de la fécondité d'aujourd'hui dépend la forme de la pyramide des âges de demain et donc l'équilibre futur des régimes de retraite. Dès lors qu'il s'agit de retraites par répartition, où les sommes versées par les cotisants sont immédiatement  utilisées pour régler les pensions (comme c'est le cas presque partout en Europe), le système de retraites obligatoires constitue, dans une société libérale, un îlot de communisme appliqué à l'entretien des personnes âgées. La solidarité qu'elle instaure n'est pas tant celle des jeunes et des anciens, déjà  assurée par l'obligation alimentaire légale (article 205 du code civil), mais celle des anciens qui ont des enfants pour les soutenir et de ceux qui n'en ont pas. Le vrai libéralisme consisterait, non point à traiter tous les retraités à égalité quelle que soit leur situation de famille, mais au contraire à ce que les cotisations des enfants profitent directement à leurs parents : on comprend qu'alors beaucoup d'anciens n'ayant pas eu d'enfants ou ayant des enfants sans emploi seraient réduits à la mendicité.
Dans notre société où la recherche du profit et le chacun pour soi sont devenues la règle, où la gratuité n'est guère à l'honneur, l'activité des parents élevant des enfants nombreux qui contribueront plus tard à l'entretien, non point seulement de leurs propres parents comme le voudrait la loi de la nature, mais à celui d'autres n'ayant pas pu ou voulu avoir une descendance, constitue un des rares transferts massifs sans contrepartie (1).  Inégalité aggravée pour les parents : d'abord par le morcellement des héritages, ensuite en raison des avantages conférés à l'épargne. Ce dernier point mérite une explication : les enquêtes ont montré combien une famille trop nombreuse obère la capacité d'épargne et donc prive les intéressés des avantages attribués à ceux qui auront pu au contraire épargner (assurance-vie, Préfon-retraite etc.) Mais l'inégalité se trouve encore aggravée, pour les seules mères de famille cette fois, du fait qu'elles auront dû généralement interrompre leur vie professionnelle ou vu leur avancement ralenti pour s'occuper d'enfants qui, demain, paieront les retraites… des autres ! En résumé : plus une famille rend service au système de retraite, plus faibles seront ses droits à pension. 
C'est dire que les bonifications attribuées aux mères de famille ne sont qu'une faible compensation d'un préjudice massif  -  sans même évoquer le cas des mères au foyer généralement réduites au minimum vieillesse.
L'idée absurde de supprimer cette bonification est pourtant dans l'air depuis longtemps. Un groupe de travail de l'ENA l'avait proposé il y a une vingtaine d'années, les élèves s'étant crus malins de reprendre une idée qui circulait déjà dans l'univers étroit des caisses de retraite. Le jury, présidé par le regretté Gérard Calot, les nota très mal : ils doivent encore se demander pourquoi !
Tel un vieux serpent de mer, elle ressurgit aujourd'hui. 
Il faut dire qu'elle s'est trouvée entre temps compliquée par les arrêts du Conseil d'Etat (juillet 2002), puis de la Cour de cassation (19 février 2009), eux-mêmes inspirés par une fâcheuse décision de la  Cour européenne des droits de l'homme, étendant la majoration aux pères, au nom de l'égalité des sexes. Appliquée aussi aux hommes, la bonification coûterait désormais 7,6 milliards d’euros aux caisses.

Ainsi, au nom d'une conception abstraite de l'égalité des sexes, leur inégalité réelle pourrait se trouver aggravée. Conception abstraite parce que déjà les femmes, qui pourtant vivent plus longtemps, ne perçoivent en moyenne que 62 % des retraites des hommes. Conception abstraite parce que, même si l'on admet que les hommes devraient contribuer autant que les femmes à l'éducation des enfants, la réalité est qu'ils ne le font pas : dans 90 % des cas, les juges accordent le droit de garde à la mère. Toutes les études le montrent : la femme en tant que femme ne subit pratiquement plus de discriminations dans le travail ; mais si elle se risque à avoir des enfants, c'est alors qu'elle subit un préjudice. La bonification d'ancienneté des mères de famille ne faisait ainsi que redresser (très partiellement) une situation déjà lourdement discriminante. Abolir ou simplement réduire cette bonification serait non seulement absurde sur le plan démographique, mais aussi profondément injuste.

1. Cf. Droit Social n° 7/8, juillet/août 2009, page 846, une remarquable étude qui démontre, chiffres à l'appui, l'ampleur de ce transfert.

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Depuis longtemps, dans les pays avancés, les hommes ne consomment plus, pour la plupart, ce qu'ils produisent : ils échangent leurs productions. Pour échanger, il leur faut un étalon commun : la monnaie. Autrefois cette monnaie était faite de métal (or, argent, cuivre) extrait des mines et fondu à grand peine. Aujourd'hui, elle consiste principalement en lignes de crédit inscrites dans les ordinateurs des banques (et encore un peu de billets imprimés et de pièces sans valeur intrinsèque). Cette monnaie circule plus ou moins vite mais, pour une vitesse de circulation moyenne, le principe est le même : ou il n'y a pas assez de monnaie et les échanges (et donc la production) se ralentissent, ou il y en a trop et les prix montent. Dans ce dernier cas, pour un bien donné, les acheteurs sont nombreux ;  selon la loi de l'offre et de la demande, les enchères montent : c'est l'inflation. Il faut donc qu'il y ait assez de monnaie, mais pas trop, pour assurer des échanges réguliers à des prix stables.

Comment se fabrique la monnaie ?
Qui produit la monnaie ? Principalement les banques (y compris les banques centrales), chaque fois qu'elles ouvrent une ligne de crédit à quelqu'un, consommateur, investisseur, autre banque ou Etat (lequel, éventuellement, a déjà fait crédit à un autre agent et demande alors à la banque de le "refinancer"). Comme il n'y a, au départ du mécanisme, pas de monnaie préexistante, la loi fondamentale est que la masse de monnaie en circulation est égale à la somme des crédits que les "agents économiques" (producteurs et consommateurs, collectivités publiques) se font entre eux. Jusqu'où va ce mécanisme ? Il pourrait en théorie ne jamais s'arrêter car chaque fois qu'un crédit est fait à un agent économique et qu'il ne l'utilise pas dans l'instant, la somme reste à la banque, qui peut la reprêter immédiatement à quelqu'un d'autre etc. Pour éviter que le mécanisme ne s'emballe, les Etats se sont toujours efforcés de contrôler le montant total du crédit et donc la masse monétaire. Ils le font  avec des moyens variables, de manière plus ou moins stricte.
Mais combien de monnaie faut-il à une économie ?
Si la population augmente, si l'économie connaît des innovations importantes, éventuellement si les exportations se développent, l'économie est en croissance et exige un peu plus de monnaie chaque année mais pas trop. Entre les agents économiques (comme entre les Etats), l'échange est généralement inégal. Cette monnaie, cet "argent", certains en gagnent (ou perçoivent) trop pour leurs besoins : ils épargnent. D'autres n'en gagnent pas assez : ils consomment (ou investissent) plus qu'ils ne produisent (ou perçoivent) : ils doivent emprunter. Les banques mettent les épargnants, devenus prêteurs, et les emprunteurs en relation, sous différentes formes, à court terme ou à long terme, sous la forme de prêts au jour le jour ou de placements rapidement disponibles (livrets de caisse d'épargne par exemple), d'achat d'obligations, d'actions, etc. La rémunération moyenne des épargnants varie en fonction de l'offre et de la demande de crédit : plutôt vers le haut si l'épargne est rare, plutôt vers le bas si l'épargne est abondante. Mais quand il n'y a pas d'inflation, la rémunération moyenne des épargnants varie en définitive en  fonction de la croissance. Disons 5 % par an pour une économie développée en régime de croisière. 

Pour satisfaire les clients
Si l'épargne est abondante et les taux d'intérêt jugés trop faibles par ceux qui ont de l'argent à placer, les banques, qui cherchent à satisfaire leurs clients, vont essayer de trouver des placements plus rémunérateurs que ceux que permettrait en théorie l'état de l'économie. Certains biens qui ne sont pas de consommation courante peuvent alors prendre de la valeur parce que beaucoup de gens ayant de l'argent s'y intéressent en même temps : des oeuvres d'art, des biens immobiliers, voire les actions de certaines sociétés qui semblent plus rémunératrices que d'autres ou dont on a entendu dire qu'elles pourraient le devenir. Il faut, dans ce cas, plus d'argent en circulation puisque la valeur de ces biens augmentant, la société semble s'enrichir - même si la production proprement dite n'augmente pas. Mais un jour, la valeur de l'immobilier, celle des actions et des entreprises se heurte à une épreuve de vérité : l'évolution de leur rendement ne suit pas forcément la hausse des cours, parce que la croissance globale ou les revenus des locataires ne suivent pas. Alors une correction s'effectue : baisse de la bourse, de l'immobilier pour repartir sur des bases plus réalistes. Cette baisse a des limites car les biens en cause conservent, quoi qu'il arrive, une valeur intrinsèque. Mais les choses peuvent aller plus loin : les banques peuvent offrir des placements beaucoup plus rémunérateurs que la moyenne sur des bases diverses : des intérêts plus élevés exigés d'emprunteurs peu solvables (autrefois, on appelait cela l'usure), des fonds où les nouveaux placements servent à rémunérer les anciens ("pyramide de Ponzi"). Si ces mécanismes vicieux ne sont pas trop visibles, certains épargnants peuvent obtenir pendant un certain temps des rendements plus élevés que la croissance de l'économie réelle ne le justifierait. Tous ces biens artificiels prenant de la valeur, la richesse globale semble augmenter et il faut donc plus de monnaie en circulation. Mais comme le crédit, on l'a dit, génère le crédit, le mouvement, pour peu que les autorités monétaires laissent faire, s'entretient de lui-même. Se forme alors ce qu'on appelle une "bulle".

Les effets des bulles
Sur l'économie réelle, se greffe ainsi une économie artificielle, principalement centrée sur les banques, qui attire l'argent, rapporte beaucoup (tant que son caractère artificiel n'est pas apparu au grand jour), permet de verser des rémunérations plus élevées, tant aux clients qu'aux actionnaires et aux dirigeants, que dans l'économie réelle. Que la bulle attire un surplus d'argent n'est pas au départ trop grave puisque il s'agit d'un argent autogénéré qui en laisse assez à l'économie réelle pour fonctionner (encore que dans un pays comme la France, cette spéculation se soit faite aux dépens de crédit aux entreprises). Plus grave est que la bulle attire aussi des ressources rares comme la matière grise. Les intermédiaires se multiplient, des emplois "artificiels" se créent, les talents délaissent l'économie réelle pour s'investir dans l' "ingénierie financière" : si les trois quarts d'une promotion de jeunes ingénieurs se détournent de la technique pour entrer dans la banque et la finance, l'innovation  en pâtit, la croissance de l'économie réelle se ralentit etc. Si de nombreux hauts fonctionnaires ou talents politiques sont attirés dans le système, la gestion des affaires publiques se dégrade. Comment cela se termine-t-il ? Le jour où la bulle éclate  (notamment quand les défaillances des emprunteurs  initiaux se multiplient), ceux qui se sont beaucoup enrichis dans l'économie artificielle et qui ont su revenir à temps dans l'économie réelle s'y retrouvent. Ceux qui ont fait l'inverse laissent des plumes.
Il est difficile de savoir qui se trouve dans la première catégorie et dans la seconde : on soupçonne qu'il y a davantage d'Américains dans la première, d'étrangers (y compris, des Etats ou des banques) plaçant leurs avoirs aux Etats-Unis dans la seconde, davantage de grandes fortunes dans la première, de petits épargnants dans la seconde, des "in" d'un côté, des "out" dans l'autre, mais nous manquons d'éléments pour l'établir. De grands investisseurs ont aussi beaucoup perdu dans la présente crise. 
Et le petit peuple dans tout cela ? Celui qui vit de ses salaires ou de ses retraites, sans avoir les moyens de faire des placements mirifiques ? Il ne profite que peu des périodes d'euphorie, car les salaires ne grimpent pas autant que la valeur des placements. Au premier abord, il souffre moins des  krachs. Mais  il en souffre indirectement parce que ces krachs, limités au départ à la sphère financière, affectent très vite l'économie réelle : les épargnants appauvris achètent moins, un climat de méfiance s'instaure, le crédit "utile" se contracte, les échanges aussi et par conséquent la production. Le taux de chômage s'élève et les salaires sont tirés vers le bas.
Tant que les crises ne touchent que l'économie réelle (effet de "surchauffe" qui exige un réajustement), elles ont un impact limité : les unités de production les plus vulnérables ferment ; elles sont vite remplacées, l'innovation aidant, par de nouvelles. Quand les crises partent de l'économie "artificielle", la récession est sans commune mesure, car toute la mécanique de production et d'échange se trouve contaminée par les retombées de l'explosion de la bulle.

Que faire ?
Que faire pour sortir de ces crises ? Si quelqu'un le savait, nous serions déjà sortis de la crise actuelle. Que faire pour ne pas y rentrer ? Eviter ou contrôler les bulles, ce qui veut dire mieux contrôler les banques à la fois pour éviter une trop importante création de monnaie et pour faire la police des innovations financières douteuses .
La première grande crise a eu lieu en 1929, la seconde en 2008. Entre temps, il n'y a eu (hors guerre) que des crises limitées car les banques ont été un peu partout, entre 1932 et 1945, mises sous le contrôle étroit des Etats et des banques centrales, y compris, dans certains pays, par le biais d'une nationalisation partielle. Ces contrôles ont été en partie levés à partir de 1985 sous l'inspiration des idées libérales. On en voit aujourd'hui les effets.
Une seconde raison de l'émergence des bulles est la libéralisation du commerce international qui tire vers le bas les prix et les salaires ; l'excès de monnaie ne se traduit plus comme dans l'après-guerre par la spirale inflationniste prix-salaires, mais se concentre dans les biens artificiels, dits "spéculatifs". Les banques renâclent à être replacées sous contrôle car les bulles permettent de verser des dividendes et des bonus importants aux actionnaires et aux dirigeants. A tel point que malgré beaucoup de rodomontades des deux côtés de l'Atlantique, aucun Etat n'a véritablement remis les banques sous contrôle. Les Etats leur ont au contraire, pour éviter que tout le système ne s'effondre, avancé beaucoup d'argent sans véritable contrepartie.
Les banquiers et ceux qui les défendent allèguent les principes du libéralisme mais les explications données ci-dessus montrent que les lois ordinaires du marché ne s'appliquent pas au monde de la finance. Un puits de pétrole, un stock d'automobiles s'épuisent au fur et à mesure qu'on les écoule. Le crédit, lui, est un puits sans fond qui s'autoalimente au fur et à mesure qu'on le distribue, alimentant ainsi les "bulles".
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il faut s'attendre, faute que ce contrôle soit établi, à de nouvelles bulles et de nouvelles crises, voire à une persistance, faute de retour à la confiance, de la crise de l'économie réelle.

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des premiers pas de l'homme sur la Lune, et le documentaire In the shadow of the moon (éditions MK2) en est une excellente évocation, grâce à la participation des astronautes qui furent les héros de cette aventure prodigieuse. "Ce film a été tourné entièrement en décors naturels, sur terre, dans l'espace et sur la lune",
indique le générique de fin de In the shadow of the moon. Et avec les acteurs authentiques de la conquête de la lune. Neuf des astronautes qui ont participé, voilà quarante ans, à cette fabuleuse épopée apportent leur témoignage, dans ce documentaire de David Sington qui contient des images d'archives inédites de la NASA. Et c'est palpitant, parce que, à côté des prodiges de la technique qui offrent des images de science-fiction, leur présence fait vibrer la dimension humaine de l'aventure, les sensations, les émotions, les tensions, l'extrême vigilance et la précision des calculs, mais aussi la ferveur et l'enthousiasme qu'ils ont éprouvés. Avec Mike Collins et Buzz Aldrin, compagnons de Neil Armstrong dans la mission Apollo 11, Jim Lovell, Gene Cernan ou Charlie Duke, on revit toute l'histoire à partir du discours de Kennedy qui lança le programme spatial américain, en 1961.

A l'époque, "personne ne savait comment aller sur la lune". Tous les pilotes d'essai en rêvaient. Ceux qui l'ont fait en gardent une modestie émerveillée : ils ont mesuré la grandeur et la fragilité humaines, suspendus dans l'immensité, plongés dans l'obscurité lunaire, "inhospitalière", dit Collins, mais fascinante : "Quelque chose de si intact, de si pur !", se souvient Duke.
Spontanément, ils ont retrouvé l'esprit de louange et d'humilité, et fait retentir la Parole de Dieu dans la solitude intersidérale. (Une athée californienne leur a même intenté un procès pour avoir cité la Bible et donné une dimension religieuse à cet exploit humain !)
On ne peut que recommander chaleureusement la vision de ce DVD, non seulement parce que l'exploit, en effet, est enthousiasmant, au sens propre du mot, mais aussi parce que ses héros sont dignes d'admiration. A l'opposé des célébrités "pipole" clinquantes et vaines, qui n'existent que dans un monde artificiel et dérisoire, voici des hommes en prise, et aux prises, avec la réalité et qui la font aimer comme ils font aimer l'exigence, le courage, l'amitié, la fraternité profonde des défis relevés ensemble. Paradoxalement, on pourrait dire qu'ils vous remettent les pieds sur terre. Tout en élargissant splendidement l'horizon.
Leurs visages, leurs paroles, d'une parfaite simplicité, sont un hymne à la beauté du monde et à la véritable humanité.

Paru dans Le Figaro, août 2009

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Afghanistan : l'amnésie française

(...) (site endommagé en 2013)
d'un nouveau soldat français mort en Afghanistan, on ne sait de quoi il faut s'étonner le plus : de la passivité de l'opinion publique ou du silence de la classe politique sur cette guerre. Un silence qui contraste avec les critiques de plus en plus vives qu'elle suscite au Royaume-Uni et en Allemagne.
Et pourtant, s'il y a un pays  qui devrait être critique sur cet engagement, c'est bien la France. La France marquée par sa double et tragique expérience de l'Indochine et de l'Algérie, la France dont la figure emblématique du dernier siècle, Charles de  Gaulle, fonda  l'essentiel de son action politique sur le pari que les solidarités nationales l'emportaient toujours en dernière instance. Un pari qu'il n'a jamais perdu : l'occupant allemand a été vaincu, les peuples colonisés se sont émancipés, l'Amérique a perdu au Vietnam, "la Russie a bu le communisme comme le buvard boit l'encre".
Or, comme si ces expériences n'avaient jamais eu lieu, comme si de Gaulle n'avait jamais existé, une presse de plus en plus paresseuse évoque la nécessité de protéger les populations d'Afghanistan des talibans, dont au fond elle ne voudrait pas, l'espoir de consolider le régime du président Karzaï, le  juste combat des soldats de l'OTAN pour la civilisation contre la barbarie etc. Ne se croirait-on pas revenu au conformisme du milieu des années cinquante sur le problème algérien : nos soldats se battant pour protéger les indigènes des "fellaghas", appelés aussi terroristes, l'action psychologique auprès des populations etc. N'avons-nous pas entendu que l'état-major américain avait voulu s'informer des méthodes françaises de "pacification" utilisées à cette époque ?
Tout cela, comme s'il y avait lieu de douter un instant des sentiments de cette population quand elle voit d'un côté des maquisards issus de ses rangs, de son sang, de l'autre des étrangers dont elle ignore la langue et exècre les moeurs, venus de pays lointains avec un état d'esprit complètement différent, des moyens techniques démesurés et sans doute la délicatesse d'un éléphant dans un magasin de porcelaine. Comme si on pouvait espérer la moindre sympathie de villageois qui ont appris qu'à quelque distance de chez eux, l'aviation américaine avait  fait des centaines de morts en bombardant par erreur une noce, comme si le problème du président Karzaï se réduisait à sa corruption. Corrompu, certes, il l'est ;  mais quel gouvernement ne l'est pas sous ces latitudes ?  La question n'est pas là ; elle est la profonde illégitimité d'un régime venu "dans les fourgons de l'étranger" comme la monarchie restaurée de 1815, un vice irrémédiable pour une population montagnarde, où le sentiment national  - ou tribal qu'importe - est à vif.
Moins encore qu'en Algérie où une communauté d'un million de Français devait être défendue, au Vietnam, où les Américains avaient l'alibi d'endiguer le communisme, cette guerre n'a la moindre légitimité, une fois acquis que les grandes opérations terroristes ne se sont jamais préparées là et que savoir si les femmes d'Afghanistan porteront ou non la burkha ne nous regarde pas - nous qui ne sommes même pas capables de décider si elle sera autorisée ou non sur notre sol ! 
Parmi  les conditions de la guerre juste énumérées par saint Thomas d'Aquin, outre celles qui sont bien connues - légitime défense, épuisement des autres moyens de  régler le conflit, proportionnalité des moyens aux fins, etc. il en est une moins connue : avoir des chances raisonnables de l'emporter.

En l'espèce, ces chances se réduisent à près de zéro. Ce n'est pas quelque tiers-mondiste attardé ou un vieux gaulliste du canal historique, c'est le premier ministre du Canada, Stephen Harper, faucon repenti, qui avoue publiquement son scepticisme sur les chances de jamais gagner cette guerre. Le premier ministre du Canada, pas de la France. Combien faudra t-il encore rapatrier de cercueils pour que notre opinion se réveille de sa léthargie et que notre classe politique ose dire l'absurdité d'un engagement militaire français dans les lointaines montagnes de l'Hindou Koush ?

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La résistance poétique d'Elia Suleiman

(...) (site endommagé en 2013)
signe Le temps qu'il reste, chronique familiale  mélancolique et drôle, de 1948 à nos jours.

La Palestine d'Elia Suleiman ne ressemble pas aux images d'actualité violentes transmises par les médias. C'est un pays intérieur qui tient à l'enfance autant qu'à l'Histoire, l'une et l'autre s'accordant pour faire de la terre natale une absence de terre, et pourtant un monde bien réel, riche de sensations et de souvenirs, de conflits mais aussi d'amour.
"J'ai eu des parents aimants et drôles, dit le cinéaste, et même si le contexte était politiquement très lourd, j'ai grandi dans une atmosphère de grande tendresse".
Il en a fait un style : regard léger posé sur des choses sombres, découpant avec un humour incisif de petites scènes familières dans les lambeaux d'une époque déchirée. Après Intervention divine, prix du jury et de la critique internationale à Cannes en 2002, tableau burlesque et onirique du désastre palestinien, Suleiman retrouve le même charme poétique, cette fois-ci lié à la mémoire, dans Le temps qu'il reste, chronique familiale qui évoque le destin des siens depuis l'instauration de l'Etat d'Israël, en 1948.
"C'est une continuation de mes films précédents, mais avec un fil historique que je tire pour la première fois. Cela m'a demandé beaucoup de recherches. Avant que le cancer n'emporte mon père, je lui ai demandé d'écrire ses souvenirs sous la forme d'un journal qui m'a fourni un scénario de base pour la période que je n'ai pas connu", explique Elia Suleiman. 
Sa famille appartenait à la moyenne bourgeoisie de Nazareth, habitant de belles maisons entourées de jardins que le réalisateur a reconstituées avec un soin amoureux, recherchant vaisselle et objets, traces de la vie disparue dans les anciennes demeures dont les propriétaires ont été dépossédés. D'une scène, Suleiman résume l'entrée victorieuse de la Haganah à Nazareth : une colonne de soldats israéliens coiffés des keffiehs des combattants arabes rejoint une colonne de soldats israéliens non déguisés, faisant ainsi croire à la population que tout est joué. 
"Mon père a été ce jeune résistant palestinien qu'on voit dans le film, plein de charme, de force et de fierté. Mais que pouvait-on faire face à la Haganah qui bénéficiait du remarquable entraînement de l'armée anglaise ? D'autant que les Arabes n'on jamais vraiment soutenu les Palestiniens, à l'exception de Nasser. J'ai souvent été attaqué pour ce genre de réflexion, mais la "cause palestinienne" a surtout servi les intérêts de ceux qui s'en emparaient. Le problème est de savoir qui sont les Palestiniens. On en fait un peuple de marionnettes, caricatural, idéologique, plus palestinien que nature". 
L'amertume politique d'Elia Suleiman est profonde, et son pessimisme va très au-delà du conflit israélo-palestinien, englobant l'inconsistance et l'irresponsabilité du monde occidental. "Il n'y a rien de vrai en Europe", dit-il. Et s'il respecte la personnalité d'Obama, il le trouve bien seul, investi d'un espoir démesuré qui pourrait se retourner contre lui.
"Mon film parle du passé, mais son titre, Le temps qu'il reste, regarde l'avenir, pas seulement de la Palestine, mais du monde. Et je crois qu'on a très peu de temps, s'il n'est pas déjà trop tard, pour sortir de notre distraction égoïste, pour être vrais, pour agir bien".
Il ne croit pas à l'intelligence, qui a "beaucoup servi à la corruption", mais il lui reste la foi dans la poésie, dont témoignent ses films : "Je cherche à recréer des petits moments de vie. Je prends des quantités de notes sur les choses simples de la réalité quotidienne, comme le souffle du vent sur un arbre, et cela forme un terreau d'images et de sons où mon film pourra prendre racine. Quand on est complètement sincère, si on se tient dans la justesse et la simplicité, la saveur des émotions se communique aux autres, ils retrouvent leur propre vérité intime. Chaque vie est un territoire poétique. Si vous incorporez votre sensibilité aux situations les plus ordinaires, si vous prenez seulement le temps de regarder, de savourer, vous rendez les choses meilleures. Jouir de la vie diminue la violence".
Elia Suleiman est un résistant comme son père, aussi opiniâtre, isolé et fragile dans son domaine cinématographique. S'il n'avait pas rencontré le producteur Hani Farsi, un frère d'armes comme le fut Humbert Balsan, il n'aurait pu monter son film : Ce n'est pas seulement une question d'argent, dit-il.
Beaucoup de gens dans le cinéma vous volent spirituellement. Avec ce que vous apportez de simplement humain, ils essaient de faire un cocktail mondain". 
Pau dans Le Figaro, 12 août 2009

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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