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Entretien

Le gouvernement envisage de refaire voter le Parlement au sujet du "statut du beau-parent". Vous craignez que cela n'ouvre la porte à "l'homoparentalité". Pouvez-vous nous dire pourquoi ?
Ce projet permet d'associer sans nécessité le tiers à l'autorité parentale sous prétexte qu'il vit avec l'enfant et un de ses parents. La fonction parentale est ainsi réduite à un investissement affectif envers l'enfant. La définition du parent se trouve déconnectée de son fondement biologique qui est l'engendrement de l'enfant, réel ou symbolique dans le cas des enfants adoptés notamment. Il devient possible d'appeler parent toute personne qui s'investit auprès de l'enfant sans référence à l'altérité sexuelle des parents.
Le projet, à plusieurs reprises, remplace dans le Code civil les mots "père et mère de l'enfant" par le mot "parents", en lui-même asexué. Le projet introduit ainsi dans le Code civil l'homoparentalité en privant la société française du débat auquel elle a droit sur ce sujet.


Un enfant adopté ne serait-il pas mieux dans un couple homosexuel stable que dans un couple hétérosexuel qui se déchire?
Cette question est biaisée et hétérophobe ! Elle sous-entendrait qu'un couple homosexuel est toujours stable et qu'un couple hétérosexuel, par définition, doit se déchirer…
Les statistiques prouvent que les couples homosexuels se séparent beaucoup plus que les couples hétérosexuels. Ce n'est pas très "politiquement correct" mais c'est la vérité ! La durée moyenne du mariage chez les homosexuels est de 3 ans ou moins pour 70% d'entre eux.
Un enfant confié à un couple homosexuel a donc plus de chance de voir ce couple se déchirer que s'il est confié à un couple hétérosexuel.


Vous dites que l'amour ne suffit pas. Pourriez-vous nous expliquer ce  que vous entendez par là ?
L'homoparentalité garantit la tendresse, ce qui est important. Mais la structuration psychique de la personnalité demande autre chose. Le complexe d'Oedipe, par exemple, repose sur une triangulation entre l'enfant, son père et sa mère.
Il n'est pas question ici de mettre en cause la réalité de l'amour homosexuel et de l'amour que deux "parents" homosexuels pourraient porter à un enfant. Mais aimer un enfant est une chose, aimer un enfant d'un amour structurant en est une autre. Les parents ne sont pas que des éducateurs.  C'est la psychanalyse qui nous l'enseigne : la conscience de la différence sexuelle et de la différence de génération est indispensable à la structuration psychique de l'enfant et, par le seul fait de l'existence de ses parents, il reçoit ces deux fondements. Il est essentiel qu'un enfant puisse se représenter d'où il vient. On ne se construit qu'en se différenciant, ce qui suppose de savoir d'abord à qui l'on ressemble.
Grâce à la différence sexuelle de ses parents, l'enfant sait qu'il est issu de leur relation. Les enfants adoptés, eux aussi, bien que leurs parents ne soient pas leurs géniteurs, se savent issus de l'amour et du désir de leurs parents. L'enfant a besoin de savoir qu'il est issu d'un homme, son père, qui a aimé une femme, sa mère, et s'est uni à elle.
Dans son développement, l'enfant connaît aussi un besoin d'identification et de différenciation et, grâce à cela, il découvre son identité : le petit garçon se sent homme comme son père, la petite fille se sent femme comme sa mère. 
Enfin, l'enfant a besoin d'une généalogie claire et cohérente pour se positionner en tant qu'individu. Il peut ainsi se situer dans la chaîne des générations.
Depuis des millénaires, le système sur lequel est fondée notre société est une généalogie à double lignée, celle du père et celle de la mère. Cette pérennité garantit à chaque individu de trouver sa place dans le monde dans lequel il vit, car il sait d'où il vient.


On lit souvent des statistiques sur la stabilité psychologique des enfants élevés dans des "couples" homosexuels. Vous semblez contester ces chiffres. Pourquoi ?
En premier lieu, pour obtenir des résultats aussi rigoureux que possible, il aurait fallu distinguer différentes catégories d'enfants, notamment ceux adoptés par des "couples" homosexuels avant l'âge de quatre ans, et ceux adoptés après l'âge de quatre ans car la construction de l'identité sexuelle se fait précisément à cet âge charnière.
Le nombre de personnes interrogées est très faible. Dans la grande majorité des cas, l'échantillon consulté n'est pas constitué par tirage au sort mais par candidature volontaire. Les questions posées concernent, dans presque tous les cas, les enfants pré-pubères.
Ce ne sont pas les enfants eux-mêmes qui sont interrogés mais très souvent leurs "parents". Des études, telles que "Ce n'est pas pareil", réalisées par des universitaires espagnols, montrent les conséquences subies par les enfants du fait d'être élevés par des "couples" homosexuels. On retient notamment des problèmes psychologiques, en particulier la faible estime de soi, le stress, l'insécurité quant à leur vie future et quant à leur crainte d'avoir des enfants, des troubles d'identité sexuelle et des troubles de conduite (dépendance de la drogue, dysfonctionnement dans la conduite alimentaire et échec scolaire).


Une bonne partie du dossier sur "l'homoparentalité" concerne la sémantique, pouvez-vous nous en parler ?
Le choix des mots a un poids considérable dans ce débat et ceux qui sont utilisés par les militants gays ne sont jamais pris au hasard.
Le recours abusif aux termes de "père", "mère", "parents" ou "mariage" pour désigner des situations qu'ils n'ont pas vocation, par définition, à englober, a pour effet un affaiblissement du sens de ces mots qui ne parviennent plus, aujourd'hui, à exprimer le sens profond et très précis qui est le leur et qu'ils doivent conserver.
Un père est la personne masculine lié à l'enfant par une relation de filiation et non seulement d'éducation. Une mère est la personne féminine liée à l'enfant par une relation de filiation et non seulement d'éducation.
Le mariage n'est pas que la "reconnaissance sociale de l'amour", mais l'institution d'une famille au sens juridique du terme, c'est-à-dire une cellule qui crée une relation de filiation directe entre ses membres. Au-delà de la vie commune de deux personnes, il organise la vie d'une communauté composée de descendants et d'ascendants. C'est un acte d'engagement fondamental dans la construction et la stabilité des individus et de la société.

Paru dans Les 4 vérités, 9 septembre 2009

Publié dans A tout un chacun
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Dans Le Dernier pour la route, premier film de Philippe Godeau, l'acteur joue le personnage réel du journaliste Hervé Chabalier, sauvé de l'alcool par une thérapie de groupe. L'air sombre, la mèche rebelle, François Cluzet interprète le grand reporter Hervé Chabalier, patron de l'agence Capa, au moment où il a décidé d'en finir avec l'alcool. Avec lui, on entre dans un luxueux centre de cure et dans¬ une communauté d'abord étrange à ses yeux, où la solitude est bannie autant que l'alcool. Les maîtres mots de l'aventure sont le courage et l'entraide.
"Au-delà de l'alcool, c'est un film qui parle de nos blessures profondes, des coups durs qui nous font perdre nos repères et du besoin que nous avons des autres pour nous remettre dans la vie", dit François Cluzet.
Quand Philippe Godeau lui a proposé le récit autobiographique de Chabalier, Le Dernier pour la route, l'acteur a commencé par refuser. Cette histoire d'alcoolique ne l'intéressait pas, lui rappelait sans doute de trop sombres moments. Le producteur, qui n'avait pas encore décidé de devenir réalisateur, a sollicité d'autres interprètes. Il en a trouvé, mais pour une raison ou pour une autre, le film ne se faisait pas. Retour à Cluzet, que son agent persuade de lire le scénario : il découvre alors que ce n'est pas l'histoire d'une dérive mais d'une thérapie. D'une renaissance, "Et surtout d'une renaissance qui passe par les autres, ajoute François Cluzet. On tombe dans le pétrin tout seul, mais on a besoin des autres pour s'en sortir. La vertu de la thérapie de groupe, telle que la raconte le film, c'est l'échange. C'est l'autre qui te dit qu'il connaît le même malheur que toi. Et en le partageant, et ses fragilités et ses angoisses, on fait circuler la vie".
"Cela correspond à l'idée que j'ai aujourd'hui du métier d'acteur : jouer ensemble, former une troupe. Le cinéma est un sport d'équipe. Là, comme on s'appuyait sur un témoignage authentique, il fallait une haute sincérité de la part de tous les acteurs, une attention extrême les uns aux autres. Souvent, Philippe Godeau reprenait ce mot de Pialat : "On refait la scène sans la jouer".
Voilà juste trente ans que François Cluzet a débuté à l'écran, dans Cocktail Molotov, de Diane Kurys. Chabrol, Tavernier, Jolivet, Salvadori, notamment, ont fait de ce fils d'un vendeur de journaux parisien une tête d'affiche du cinéma français, couronnée par un césar en 2007 pour Ne le dis à personne, de Guillaume Canet (avec qui il tourne actuellement un nouveau film, Les Petits Mouchoirs).

"J'ai mis du temps à me trouver, se souvient-il, j'étais encombré par mon ego, je faisais un numéro, et je picolais, moi aussi. Mais c'est un enfermement. Peu à peu, on perd le contact avec son entourage, on s'isole, on ressasse, on tombe dans le monologue. Ce que j'ai pu me faire ch... quand je ne m'intéressais qu'à moi ! Maintenant, je passe des journées merveilleuses où je ne pense pas à moi. Je n'ai pas envie de vivre sans les autres, c'est trop monotone ! Et puis, on n'y arrive pas".
À 54 ans, François Cluzet a retrouvé l'humour qu'il aime, l'art de se moquer de soi-même, et surtout, il a développé cette vision large et généreuse de son travail d'acteur : "C'est trop simple, le héros, assure-t-il. On hypertrophie les qualités, on enlève les défauts. Je crois qu'à l'inverse il faut jouer les défauts, partir de ses faiblesses, de ce fond de blues que nous avons tous, pour trouver la vie. La vie arrive avec les acteurs qui s'abandonnent, pas avec ceux qui veulent contrôler, dominer, imposer une image. Et si on a le rôle principal, on est responsable du jeu de ses partenaires, de l'harmonie de l'ensemble".
Il lui semble qu'aujourd'hui, le "grand acteur" qui se propulse de film en film, toujours reconnaissable, soit passé de mode, comme, dans d'autres domaines, l'homme providentiel ou l'individualiste gagnant. Et il n'est pas mécontent de cette évolution.
"On a fait les frais de l'individualisme stérile, dit-il. Les faux héros de la performance égoïste se révèlent des escrocs et des imposteurs. Tant mieux si on commence à changer d'époque et à s'apercevoir que les profiteurs laissent vraiment trop de gens sur le bord de la route. Je suis convaincu que le progrès passera par le fait d'accepter les plus faibles et non pas de se retrouver entre forts".
En attendant À l'origine, le nouveau film de Xavier Giannoli (en salle le 11 novembre), où Cluzet joue un escroc sauvé par l'amour, Le Dernier pour la route annonce déjà ce monde un peu plus fraternel.

Paru dans Le Figaro, 23 septembre 2009
Le Dernier pour la route - Drame de Philippe Godeau, avec François Cluzet, Mélanie Thierry, Michel Vuillermoz. Durée : 1h47.

Publié dans A tout un chacun
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(...) (site endommagé en 2013)
une publicité sous le slogan quasi-théologique : "Tout peut être sauvé". Tant pis pour cette publicité vraiment involontaire, je vous en donne lecture, sans y ajouter un mot : "Time Machine est l'outil de sauvegarde automatique révolutionnaire intégré à Mac OS X. Il conserve une copie à jour de tout ce qui figure sur votre Mac : photos numériques, musiques, films et documents. Du coup, si vous en éprouvez le besoin un jour, vous pouvez facilement remonter le temps pour récupérer n'importe quelles données. Tout peut être sauvé. Time Machine se souvient de la façon dont se présentait votre système un jour donné. Vous pouvez donc revisiter votre Mac tel qu'il apparaissait dans le passé. Vous pouvez ainsi remonter le temps. Entrez dans le navigateur Time Machine à la recherche de vos fichiers perdus depuis longtemps et vous verrez exactement à quoi ressemblait votre ordinateur à une date donnée".
Ce qui me frappe, je l'ai dit, c'est le côté religieux du message véhiculé par cette publicité. On le voit, le salut par la Croix ou par le Messie a désormais de sérieux challengers ! A quoi bon attendre un sauveur quand nous avons désormais des logiciels qui peuvent tout sauver ! Mais il ne faut pas prendre cette question seulement à la rigolade. Le réseau électronique et informatique qui se mondialise est en train de se doter d'une capacité globale de mise en mémoire qu'il faut estimer sans commune mesure, à l'échelle cosmique, avec ce qui a jamais eu lieu. Et l'intelligence inhumaine (je veux dire sans mesure humaine) que ce réseau développe voudrait tout manager. Or il me semble que cette intelligence globale, qui voudrait ne rien laisser perdre et qui se dote peu à peu des moyens de tout sauver, a quelque chose de plus terrifiant que les idoles de jadis. C'est bien sûr que rien n'échappe à son filet, à son pouvoir infini de computation et de vérification.
Mais c'est finalement du sens même du salut qu'il est question. Car si tout peut être sauvé, que devient cela même qui est ainsi sauvé, et qui n'a pas été choisi, puisque tout est sauvé comme dans une poubelle où tout serait conservé pêle-mêle. Est-ce cela le salut ? Est-ce là le Salut universel que nous souhaitions ? Encore une fois, comme des apprentis-sorciers, nous voyons notre voeu, réalisé à la lettre, devenir un sortilège, une malédiction. L'enfer, c'est justement que tout puisse être sauvé, et c'est ce que Nietzsche le premier sans doute avait vu. Pour vivre, il faut au contraire choisir, sélectionner, ne pas se laisser envahir par tout, et surtout par tout ce qui ne voudrait pas être sauvé, ne voudrait pas être conservé ni revenir interminablement. Même la nature ne cesse de gaspiller, de perdre, de prodiguer pour rien.
Certes il ne s'agit pas de faire un éloge inconsidéré de l'élimination. Une société où l'on ne conserverait rien, où l'on jetterait toute chose aussitôt consommée, serait à la fois une société sans mémoire, sans durée, une société futile. Ce serait d'ailleurs une société encerclée par la pollution de ses propres poubelles, comme cette cité décrite dans Les villes invisibles d'Italo Calvino, menacée par l'éboulement de ses propres détritus. Mais nous avons trop longtemps pensé le salut comme un immense grenier, depuis l'histoire de Joseph en Egypte c'est bien l'image que nous en avons. Nous avons pensé le salut comme une mémoire intégrale, une mémoire telle que chaque existence, chaque cheveu même, fasse une différence dans la mémoire de Dieu. Nous avons pensé le salut comme don surabondant, comme plénitude.

Qui veut gagner sa vie la perdra, disait Jésus. Et qui perd sa vie à cause de moi la sauvera, ajoutait-il. Mais celui qui n'accepte la perte que pour sauver et gagner encore davantage au bout du compte, n'est-il pas dans un calcul infernal ? Et si le véritable salut, comme disait Calvin, était l'insouci même du salut ? Et si le Royaume de Dieu était la possibilité de se perdre tranquillement, dans un monde où tout veut sans cesse être sauvé ? Et si le véritable salut était simplement la perte, ou du moins la déperdition ?
Paru dans La Croix , mai 2009

Publié dans Au delà
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Il faut avoir habité une ville, fût-elle de dimension modeste, pour apprécier la douceur de vivre dans un village de la campagne française. Surtout aux approches de l'automne, quand les estivants sont rentrés à l'école. Les grillons chantent encore dans les prés jaunis, le bleu du ciel a des pâleurs d'une suavité inouïe. Les feuilles commencent à tomber, les fougères à roussir, c'est le temps des girolles, des noisettes et des mûres, un temps qui coule avec lenteur autour d'un clocher plusieurs fois centenaire. Ici, le bonheur semble aller de soi. Pas de délinquance, ni de vraie misère ; juste la ritournelle des aubes givrées, des crépuscules langoureux et des nuits étoilées qui semblent des prémices d'éternité.
Du coup, les tracas évoqués dans la presse que j'effeuille sont entachés d'irréalité. Pour un peu, j'oublierais que je vis à l'intérieur d'une parenthèse, dans un sursis de ruralité. La France contemporaine ne ressemble pas à ce village qui somnole sur ses arpents de verdure. Les bonheurs que j'y glane, j'ai un peu le sentiment de les filouter. Car enfin, un ami enseignant dans le '93' me décrit au téléphone une manière d'apocalypse : la France a de gros problèmes avec nos compatriotes de souche non européenne, dans les trop fameuses 'cité'. Un autre ami, haut fonctionnaire spécialisé dans le social, me raconte le calvaire des pensionnaires de certaines maisons de retraite, ainsi que le coût faramineux du vieillissement de notre population : autre problème, au moins aussi crucial que l'écologie. Un troi­sième ami, inspecteur des finances, me démontre, chiffres à l'appui, l'impasse où la France accule notre progéniture, avec la dette publique et les gabegies tous azimuts. À terme, c'est la faillite. Un quatrième, industriel de son état, me confirme, pour sa part, que notre appareil productif perd chaque jour en compétitivité vis-à-vis des pays dits émergents. À terme, c'est la décadence.
Ici, je ne m'aperçois de rien, on vit dans la fiction d'une permanence invincible. Atlan­tide larguée par l'Histoire, mon beau village me dore la pi­lule, mais je sais bien, hélas, que la réalité n'a pas ses dou­ceurs paradisiaques.

Paru dans Valeurs actuelles, 9 septembre 2009

Publié dans En France
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Monsieur le Premier ministre,
Je me présente, Henri Tisot, comédien et ex-imitateur du général de Gaulle dans la mémoire des Français.
C'est avec une joie non dissimulée que j'ai entendu au cours d'un journal de France-Inter, qu'à la conférence des ambassadeurs du 27 août dernier, vous avez avec courage fait état de la dette qui nous incombe par rapport à l'Union européenne. On nous verse 14 milliards et il nous en coûte 19. Vous seul avez osé le dire ! Lors de mes dîners en ville, je remettrai les Français à leur juste place lorsqu'ils se gobergeront du fait que l'Union européenne est bénéfique à la France.
J'ai pris l'habitude de dire sous forme de boutade que je suis certes entré dans la peau du général de Gaulle, mais lui a fini par avoir la mienne. Du coup, il m'a communiqué son amour invétéré pour notre pays. Lorsque je me réfère à ses déclarations sur l'Europe, je constate que celle que l'on nous impose n'a plus rien à voir avec celle qu'il envisageait : "Si elle n'est pas l'Europe des peuples, si elle est confiée à quelques organismes technocratiques plus ou moins intégrés, elle sera une histoire pour professionnels, limitée et sans avenir qui se dissoudra comme du sucre dans le café. C'est en réalité l'Europe des Américains, l'Europe des multinationales."
Je ne vous l'apprendrais pas, Monsieur le Premier ministre, mais je puis vous assurer que les 60% des Français, dont je suis, et qui se sont abstenus (avec regret et pour la toute première fois pour la plupart) lors des Européennes, ont une - dégoûtation - marquée pour cette Union européenne qui dicte ses ordres à la France. Quel Français nous sortira de ce piège ? C'est impossible dit-on. Me revient en mémoire cette réplique de Winston Churchill à qui on demandait comment avait-il fait pour tenir tête aux nazis durant la guerre: "Nous l'avons fait parce que c'était impossible ! "
Pardon Monsieur le Premier ministre d'avoir pris quelques minutes de votre précieux temps pour me lire, mais je suis heureux de me situer selon mes convictions que je partage avec nombre d'amis. J'ai le fervent espoir qu'un jour viendra où elles ne seront plus utopiques.
Je vous prie de trouver ici l'expression de ma profonde admiration pour votre dure, rude tâche à Matignon et prie pour que le courage continue à vous être octroyé sans restriction.
Votre Henri Tisot.

Publié dans Avec l'Europe
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Un militant congolais fait du battage pour que l'album d'Hergé Tintin au Congo soit mis à l'index. Relayé par certaines associations, il semble avoir obtenu le retrait du titre de quelques bibliothèques, aux États-Unis et en Angleterre. Le motif de cet activisme intempestif, c'est évidemment l'imputation de "racisme". Cet album, paru au début des années trente, peint un Africain d'imagerie, en forçant sur le paternalisme.
Hergé était belge, comme le Congo en ce temps-là ; il n'a pas exalté le colonialisme, ce qui du reste eût été son droit, mais on retrouve évidemment dans les dessins et le scénario les clichés de ce "rire Banania" dénoncé à juste titre par Senghor. À la même époque, Simenon, compatriote d'Hergé, très hostile au colonialisme, n'en silhouetta pas moins dans plusieurs romans un Africain caricatural - en gros, un grand enfant émotif et passif. Doit-on interdire ces romans à la vente ? Dans ce cas, les inquisiteurs devraient inclure dans leur démonologie les romans du même Simenon où les homosexuels n'ont pas le beau rôle, ceux où les personnages juifs ne sont pas particulièrement reluisants, sans oublier ceux où les stéréotypes féminins relèvent d'un machisme assez brut de décoffrage.
Rien de plus absurde, pour aborder une oeuvre, peinte ou écrite, que l'anachronisme moralisant. Si on y traque le "racisme", le "sexisme" ou l'"homophobie", peu d'écrivains ou de théologiens seront épargnés, il va falloir ordonner force autodafés.
De saint Augustin à Chateaubriand en passant par les chansons de geste, Shakespeare, Cervantès et Voltaire, toute la littérature occidentale est politiquement incorrecte. Il faut situer les oeuvres dans leur contexte, n'en diaboliser aucune et se méfier de ce moderne puritanisme qui, sous motif d'expurger le Mal, vise à concasser la mé­moire pour nous servir le brouet insipide et amorphe d'un éternel présent. J'ai lu Tintin au Congo quand j'étais gosse, sans avoir besoin d'un directeur de conscience pour comprendre que le boy de Tintin était un personnage de fantaisie, irréel à l'instar des Incas, Arabes, Hindous, Chinois, Yankees, Japonais ou Latinos présents dans ses autres albums. J'espère que les enfants de 7 à 77 ans continueront de lire et d'aimer Tintin car il y a une morale implicite dans l'oeuvre d'Hergé : la défense chevaleresque des opprimés ­contre toutes les formes de persécutions.

Paru dans Valeurs actuelles, 9 septembre 2009

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Le numéro de juillet de la revue Esprit est consacré à la figure du pirate. Au-delà de l'analogie des termes, piraterie-piratage, qui laisse voir les hackers comme des pirates contemporains, l'occasion est donnée d'une analyse assez subtile des sociétés dans lesquelles nous vivons: "sociétés liquides", selon Zygmunt Bauman, auteur trop peu connu en France, dont ces articles s'inspirent abondamment.
Hegel avait montré toute la différence symbolique entre les deux mondes de la terre et de la mer, le premier structuré par les frontières, la mémoire et les lois, le second lisse, sans empreintes et hors la loi. C'est dans cet esprit que Carl Schmitt avait plus tard écrit son ouvrage le Nomos de la terre. Le pirate agit sur la mer, que n'habite nul gendarme.
Les sociétés présentes finissent par ressembler davantage à la mer qu'à la terre. L'incapacité des souverainetés étatiques à tout surveiller, la mondialisation qui permet d'échapper à la multiplicité des lois, l'ubiquité des acteurs franchissant les espaces au moins sur la Toile, une série de facteurs concordants nous livrent un monde fluide et opaque, dans lequel tout devient à la fois possible et dangereux. On pense aussitôt au terroriste international, guerrier sans patrie ni État qui frappe par surprise et impunément.
Mais plus important encore, ce monde est celui du pirate, qu'il s'agisse du financier abrité dans son paradis fiscal, ou du hacker volant sans crainte les propriétés intellectuelles. Comme le terroriste, mais version soft, bouffonne et sympathique, le pirate n'a pas d'ennemi propre ni de victime désignée : il menace tout le monde, sans nationalité, comme le terroriste. Ce comportement est en passe de se respectabiliser : il existe un parti pirate qui a porté un député à Strasbourg.
La substitution des réseaux aux corps sociaux engendre des sociétés où règnent le parasite et le pirate, parce que nul n'y est plus enfermé dans des communautés, mais chacun bénéficie à chaque instant du "droit de partir", sans plus devoir honorer des promesses ou des responsabilités qui appartiennent au temps long. Les auteurs montrent tout ce que ces nouvelles libertés doivent au protestantisme et remontent à l'histoire politique (la révolution anglaise) et à l'histoire littéraire (par exemple les oeuvres de Milton ou de Defoe). Une question affleure: quelle éthique pour ce monde sans lois ?
Bien sûr, on peut rappeler, et c'est historiquement exact, que les pirates des siècles précédents réinstauraient des règles au sein de leurs microsociétés, parfois selon un idéal d'égalité et de solidarité qui n'avait plus cours dans les sociétés d'où ils sortaient. Et de même,les pirates d'aujourd'hui (notamment dans le domaine de l'informatique) visent parfois un idéal de solidarité et de justice dont ils estiment que nos sociétés ont perdu le sens. On peut se rappeler ce que répondit un pirate à Alexandre qui venait de le capturer et lui reprochait d'écumer la mer : "Toi, tu écumes bien la terre! et pour cela personne ne te punit… ". Nos pirates arguent de la même façon qu'ils ne volent pas davantage que certains capitalistes ou bandits institutionnels. Ainsi, on peut croire que cette évolution, qui signe un déclin du politique et des souverainetés, marque aussi un refus d'institutions perverties. Faut-il pour autant penser une "éthique de la prise" comme le dit Olivier Abel ? Sans qu'elle devienne cet oxymore que serait une éthique du vol… Faut-il croire,comme Antoine Garapon, qu'à la piraterie mondiale doit répondre la compétence universelle, c'est-à-dire une loi pénale internationalement applicable à tous par n'importe quel État ? Ces questions ont au moins le mérite d'être posées.
Il ne s'agit pas de pleurer le passé des territoires structurés sur lesquels on savait où est le délit et comment attraper le voyou. Mais nous aurons à décrire les inquiétudes qui planent après cet état des lieux. Cet individu désaffilié, sans patrie ni appartenance qu'une morale de justicier sui generis, qui n'obéit à personne mais se glisse dans les interstices des autorités vacantes pour à la fois donner des leçons et accomplir ce travail de prédateur, sommes-nous contraints de le trouver si sympathique ? Délivré de responsabilité concrète parce qu'il surfe sur les réseaux multiples et reste inattrapable, n'est-il pas réduit au stade infantile ? Peut-on être un éternel mutin, ou bien la mutinerie ne s'inscrit-elle pas plutôt dans un processus, souvent naturel, de délivrance de l'autorité, qui laisse augurer de nouvelles responsabilités ? Ce retour à la société de la chasse et de la cueillette n'apparaît-il pas comme une régression ? Quels liens tisseront ces sociétés du butinage, de la prise et de la cachette, où l'honneur consiste à chaparder sans se faire voir, tout en chapitrant le monde entier? En somme, en quoi le pirate fait-il société ?
Paru dans Valeurs actuelles, 3 septembre 2009

Publié dans De par le monde
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"L'amour dans la vérité" : petite phrase qui a l'air de rien et qui, si l'on y réfléchit, résume au plus profond l'encyclique de Benoît XVI qui porte ce beau titre, Caritas in veritate. Car c'est bien d'amour dont notre monde a besoin, mais un amour ancré dans la vérité concrète des choses, contre tous les relativismes actuels une fois de plus épinglés par le pape. Ce texte est fondamentalement un message d'espérance contre toutes les peurs qui nous gouvernent, principalement la peur des hommes et de leur trop grand nombre, la peur de manquer ! Dieu, créateur de la terre, a donné aux hommes la mission et aussi les moyens de maîtriser le monde qui nous a été donné : personne n'est de trop et chacun y a sa place. Il n'y a aucune fatalité ou loi inexorable qui empêcherait de nourrir et faire cohabiter pacifiquement la population du globe ; l'homme, aidé par Dieu, peut transformer ce monde en faisant progresser l'amour et la justice. "Cette espérance, écrit le cardinal André Vingt-Trois, se fonde sur une conviction : dans l'univers, l'être humain a une dimension particulière qui lui permet de n'être pas soumis à la domination mécanique des phénomènes, qu'ils soient naturels ou économiques et sociaux. Il assume cette dimension particulière dans la mesure où il reconnaît qu'il se reçoit dans une relation à un plus grand que lui, un Absolu, plus grand que chacune de nos existences" (1).
On est là au coeur de la dimension théologique de la doctrine sociale de l'Église que beaucoup omettent souvent. En effet, combien de fois n'a-t-on pas entendu demander, d'un air ironique, si cette doctrine sociale était une "troisième voie" entre libéralisme et socialisme ? Bien évidemment, elle ne l'est pas, tout simplement parce qu'elle ne se place pas au même niveau. Socialisme et libéralisme sont des systèmes politiques qui relèvent plus ou moins de l'idéologie en ce sens que l'expérience concrète ne leur sert guère de leçon. La doctrine sociale de l'Église s'appuie sur le réel, elle est donc accessible par n'importe quel non-croyant doué de raison, mais aussi sur la Révélation. Autrement dit, cette doctrine sociale est incompréhensible si on la déconnecte de l'anthropologie chrétienne qui en est la base : l'homme étudié dans son cadre économique et social, n'est pas un individu isolé, c'est un être également spirituel, enraciné dans une culture et une patrie, une personne à la dignité inaliénable car créée à l'image de Dieu.
L'imposture est donc soit de tirer d'un côté la doctrine sociale de l'Église, du côté du libéralisme ou du socialisme selon les uns ou les autres  - ainsi, Paul VI aurait plutôt penché du côté socialiste et Jean-Paul II du côté libéral ! - , soit de faire croire qu'il ne peut exister d'lternative entre le libéralisme et le socialisme, et qu'en conséquence, la doctrine sociale de l'Église, qui rejette en réalité très clairement l'un et l'autre dans leurs acceptions idéologiques, est une utopie qui ne pourra jamais voir le jour.

Cette imposture s'appuie sur une confusion : faire croire que le principe du marché tel que l'admet l'Église, système qui est celui de la liberté d'initiative privée, se confond avec le capitalisme financier tel qu'il s'est développé aujourd'hui. Depuis Rerum novarum (1891) au moins, personne ne peut ignorer que l'Église a toujours condamné le libéralisme idéologique qui idéalise les vertus de la concurrence, affirme que les régulations sur le marché s'opèrent au mieux spontanément sans intervention de l'État, qui justifie le profit comme fin en soi et absolutise la propriété privée. Aujourd'hui, cependant, le système capitaliste a franchi une étape supplémentaire qui est celle de la "financiarisation" de l'économie : très concrètement, le libéralisme ne défend pas la liberté de création de la petite entreprise à taille humaine dont les propriétaires - les "capitalistes" - étaient également les dirigeants (voire bien trop rarement des salariés) ; plus il s'impose à l'échelle planétaire, plus les multinationales se développent et avalent les petites et moyennes entreprises. Ne subsistent peu à peu que de gigantesques multinationales aux activités multiples dont la seule logique est le rendement financier : qu'importent les hommes qui y travaillent, le métier et le savoir-faire d'une fabrique ou le lieu concerné, sans même parler d'un quelconque bien commun national dont elles se moquent éperdument, seul compte le taux de retour sur investissement et la rémunération des actionnaires (2).
Ce libéralisme-là est une plaie dont la crise financière de l'an dernier montre où il peut nous mener si on le laisse continuer selon sa logique propre. Il est une plaie également car il contribue à augmenter l'écart, scandaleux déjà, entre pays riches et pays pauvres, sans même parler des disparités qui augmentent également au sein même de nos nations développées. Dans ce contexte, Benoît XVI nous presse "à adopter de nouveaux styles de vie" (n. 52). Il va plus loin et propose une véritable révolution dans nos mentalités en délaissant "le binôme exclusif marché-Etat" : "Vaincre le sous-développement demande d'agir non seulement en vue de l'amélioration des transactions fondées sur l'échange et des prestations sociales, mais surtout sur l'ouverture progressive, dans un contexte mondial, à des formes d'activité économique caractérisées par une part de gratuité et de communion" (n. 39).

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La Nef, n°207, septembre 2009

(1) Présentation de l'encyclique à Paris le 7 juillet 2009.
(2) Benoît XVI pointe du doigt ce problème au n°40 de Caritas in veritate (sur ce thème, cf. l'article de Philippe Conte p. 32-33 de ce numéro).

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On se souvient du roman de Giono, Le Hussard sur le toit, racontant une épidémie de choléra. Et l'on tente d'imaginer (quelques excellents historiens l'ont fait, tel Jean Delumeau) l'état d'esprit des populations quand elles se trouvaient face à un péril de ce genre. La grande peste qui parcourait l'Europe du XIVe au XVIIIe siècle, par épisodes récurrents, emportait chaque fois dans les villes touchées entre 20 % et 40 % de la population. On peut - ou plutôt on ne peut pas - comprendre dans quel sentiment de précarité vivaient ces gens poursuivis par une peur affreuse et, certainement, contagieuse comme la maladie.
Nous avons le sentiment que la grippe A (H1N1) engendre la même terreur qu'une épidémie de choléra ou de peste en ces âges anciens. Pourtant, il ne s'agit pas du même mal, loin de là. Les spécialistes sont formels : la grippe A ne tue personne, sinon ceux qui, hautement fragilisés par des troubles beaucoup plus graves, seraient emportés facilement par la moindre anicroche. C'est une grippe pénible, s'étalant sur quelques jours, et que des remèdes simples suffisent à combattre et à guérir.

Panique ridicule
On se demande pourquoi un tel sentiment de panique s'est emparé du pays, à tel point qu'on ne nous parle plus que de fermer des écoles (ce qui a déjà commencé), que nos bulletins d'informations sont encombrés de conseils à la fois tatillons et solennels, et que l'on met au point une justice expéditive pour temps d'épidémie, comme si dans les prochains jours la moitié du personnel dans tous les bureaux du pays allait se trouver défaillante, j'allais dire subclaquante. Beaucoup de gens naïfs, qui regardent abondamment la télévision et prennent ces délires à la lettre, renâclent à se serrer la main et concluent avec une résignation de condamnés : "S'il le faut, nous mettrons des masques". Pour une grippe banale ? On croit rêver.
Il n'y a qu'un adjectif pour cela : ridicule. Lequel ne tue pas, comme on sait. Mais enfin il faut aller plus loin que la moquerie, parce que ces larmoiements débilitants signent une mentalité et c'est bien cela qui compte. Quelques-uns pensent que les gouvernants ont intérêt à laisser glisser l'attention des citoyens sur des craintes de ce genre, qui leur font oublier l'ampleur ("envoyez-les dans n'importe quelle guerre, ils oublieront de critiquer votre gouvernement", disait le Florentin), ne peut convaincre à lui seul. Peut-être nos gouvernants se trouvent-ils secrètement satisfaits que cette broutille enflamme des esprits qui sinon se révolteraient contre la taxe carbone. Mais enfin le cynisme a des limites.
On peut penser que les médias amplifient la catastrophe jusqu'à l'absurde par un désir permanent de tout dramatiser, car il n'y a que le drame qu'on ait envie de raconter et qui attire le chaland. À ce point qu'un quotidien de province, tout récemment, a eu la malhonnêteté de titrer "Un mort de la grippe", réservant pour les pages intérieures l'état préalable de la victime, déjà atteinte de graves maladies. On ne fait pas mieux pour alarmer en inventant l'objet de l'alarme, et donc pour appâter des clients.
Mais il faut aussi penser que les médias se trouvent pratiquement privés de ce qui légitime au premier chef leur existence : l'événement. Que trouvons-nous dans les informations quotidiennes ? Un ministre a subi le blâme de telle association parce qu'il avait prononcé un adjectif apparemment simple, mais interprétable comme une injure, à condition de se lever très tôt pour l'analyser. L'inondation d'un affluent a mis à mal trois maisons dont on interviewe jusqu'à plus soif les habitants en train de récurer leur cafetière. S'agit-il d'événements ? Sûrement pas. Bien plutôt d'anecdotes, qui les ont remplacés. Nous vivons sous le règne de l'anecdote. Il faut bien la gonfler, quand on peut, pour en faire quelque chose "qui arrive", avec toute la charge d'inattendu, voire de retournement, que cela implique. La grippe A : enfin un fait nouveau, capable de changer la donne ! Enfin un vrai désastre… à condition de s'exalter un peu. On ne va pas s'en priver.

Des citoyens sans défense
La crainte de la contagion a acquis une teneur hautement symbolique dans des sociétés de masse, où chacun, doutant infiniment de ses propres capacités à répondre à l'adversité et à déployer sa conscience personnelle, craint en permanence de se voir entraîné, tel un fétu de paille, dans le malheur des autres. Le livre Matin Brun terrifiait moins par le contenu de la maladie épidémique (le nazisme) que par le sentiment de la contagion même. La société de masse, livrée à l'opinion et à la promiscuité, laisse sans défense des citoyens dont les caractères proviennent de l'extérieur et sans caractère propre pour résister à n'importe quelle teinture. En même temps, la grande crainte de ces anonymes en foule est de se voir privés de l'atmosphère de la foule d'où ils tirent toute énergie vitale, de se voir marginalisés, d'une manière ou d'une autre. Une victime de la grippe A raconte quelle douleur cela représentait pour elle de devoir mettre un masque afin de ne pas contaminer ses proches, mesure qui la reléguait à l'extrême de l'ostracisme. C'est que dans la société des égaux et des semblables, être différent induit le blâme, exclut de l'humanité même, prive de toute identité.
L'extrême développement de la sensibilité, ou plutôt de la sensiblerie, jette nos contemporains dans des abîmes de détresse dès qu'un cheveu leur tombe. Nous ne supportons plus rien. Le moindre désagrément nous indigne et nous pousse dans des révoltes véhémentes. Dans le film Bienvenue chez les Ch'tis, couronné du succès que l'on sait, le père de famille, contraint de partir travailler dans une province jugée inhospitalière, se voit entouré d'une atmosphère de drame comparable à celle qui devait se tisser autour d'un condamné au départ pour une guerre meurtrière à une époque encore récente.
Éloignés depuis si longtemps des dangers graves de la guerre, de la famine et de la terreur d'État, nos contemporains ne tirent pas de cette sécurité davantage de bonheur : ils rabaissent le niveau du tragique, qui devient un petit tragique mesquin, l'enflure d'un désagrément, un bobo boursouflé. Autrement dit : sans doute faut-il qu'il y ait de la crainte et du malheur, on les trouve là où l'on peut. Nous n'allons tout de même pas souhaiter de vraies guerres pour permettre la restauration de la magnanimité. Pourtant, on ne peut se déprendre d'un étonnement rêveur quand on voit que la disparition des grands malheurs laisse place à des cœurs si pusillanimes.
À la fois récusant toute blessure - par addiction à la sécurité, au confort, au bien-être -, et nostalgiques de dangers qui n'ont plus court, il est bien naturel que pour nous cette épidémie pourtant bénigne devienne le motif d'une grande peur et d'une grande fascination.

Paru dans Le Figaro, 15 septembre 2009

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Le cinéaste brésilien Walter Salles coproduit avec son compositeur favori, Gustavo Santaolalla, un superbe documentaire sur les vieux maîtres du tango à Buenos Aires. "Le tango est la seule chose que nous ne discutons pas avec l'Eu­rope !" disait Macedonio Fernandez. Depuis qu'il est né dans le monde des immigrants, ses longues vagues de tristesse et de désir, tour à tour caresse et mor­sure, agitent l'Argentine. "On y sent l'exil et la nostalgie, en même temps que la nécessité de se rebaptiser dans une nouvelle géographie", dit Walter Salles. Le cinéaste brésilien a coproduit avec le musicien argentin Gustavo Santa­olalla (compositeur de son film Carnets de voyage) le merveilleux Café de los maestros, réalisé par Miguel Kohan. Un bijou du documentaire musical, dans la ligne du Buena Vista Social Club de Wenders, réunissant les grands interprètes des années 1940 et 1950, âge d'or du tango.

"Santaolalla poursuit sa recherche de sons authentiquement argentins commencée voilà vingt ans avec son disque De Ushuaïa a La Quiaca, explique Walter Salles. Et j'étais intéressé autant par l'amitié pour moi, le cinéma est une affaire de famille que par la curiosité envers cette forme d'expression qu'est le tango. Il y a dans le tango, qui parle de l'ori­gine et du destin d'un pays, une question centrale de mouvement dans l'espace qui est au cœur de mon cinéma".
Lorsque Gustavo Santaolalla a enregistré un album consacré aux anciens maestros du tango, il a envoyé à Walter Salles quelques images prises dans les studios par Miguel Kohan, avec cette question : "Y aurait-il là matière à un film ?".
"J'ai répondu aussitôt oui. J'ai été frappé par la vigueur artistique de ces personnalités, et par leur humour particulier, leur dérision, leur manière de voir et de décoder la société argentine". Pendant un an, la caméra a accompagné les vingt et un musiciens au jour le jour, dans leurs lieux familiers, avant de les rassembler au Teatro Colon pour un concert final éblouissant.
"Ce concert a été un moment d'émotion intense, dit Walter Salles. C'est la première fois que le tango, art éminemment populaire, né dans la rue, répandu dans les bars, entrait au Teatro Colon, temple de la "haute culture". Soudain, une frontière était dépassée, tout le monde le ressentait. Émotion, aussi, de voir renaître un de ces grands orchestres qui ont disparu sous la dictature militaire, parce qu'on croyait, à tort, que le tango était une traduction du péronisme. En fait, c'est un ensemble culturel beaucoup plus ample, qui caractérise toute la région du Rio de la Plata, jusqu'en Uruguay".
Aujourd'hui, les orchestres de tango refleurissent, les écoles de tango se développent, et les documentaires musicaux foisonnent avec succès en Amérique latine. Walter Salles y voit une forme de résistance spontanée à la mondialisation, exprimant "un besoin d'authenticité, de proximité avec la vie, loin des mixtures technolo­giques". Et puis, à la suite de Wenders, "qui a ouvert les portes d'un passé vivant", Walter Salles s'enchante, et nous aussi, de la savoureuse présence de ces octogénaires.
"Dans une société qui vend une culture de la jeunesse à outrance, c'est un éloge de la vivacité qui vient avec l'âge, de l'étonnante fraîcheur de la sagesse. Un regard sur le monde très franc, direct et personnel. Ils n'ont rien à cacher, rien à représenter, pas de prétention. Ils incarnent une mémoire musicale sans être nostalgiques. Ils sont l'authenticité même".

Paru dans Le Figaro, 10 septembre 2009

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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