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Ce véritable génie de l'Histoire nous émerveillait par sa passion, par sa force de travail, par sa capacité de recherches, par son talent oratoire, comme par son humanité. Il était ainsi pour nous, selon le titre d'un de ses livres, La mémoire de l'éternité.
Avec Alfred Sauvy (1), il n'avait eu de cesse de m'encourager à rejoindre l'alma mater, m'honorant de son amitié.
Pierre Chaunu (2) laisse une oeuvre immense toujours à revisiter, et allant bien au-delà de la simple science historique. Pensons tout particulièrement à son ouvrage La mémoire et le sacré, une réflexion puissante et toujours à méditer.
En 1989, quelques mois après mon élection à la Sorbonne, je lui avais adressé, il y a donc vingt ans, une modeste lettre ouverte :

Lettre ouverte à Alfred Sauvy et Pierre Chaunu

Après son admission au concours national de recrutement des professeurs d'Université, Gérard-François Dumont est désormais professeur à l'Université de Paris-Sorbonne.

Il y enseigne notamment l'économie et la démographie dans le cadre de la section de géographie humaine, économique et régionale.
Appelant dorénavant "collègues" ses maîtres Alfred Sauvy et Pierre Chaunu, il a souhaité brièvement leur rendre hommage.
 

Il n'était rien pour vous. Il n'avait pas eu le bonheur de fréquenter vos amphithéâtres. Son cursus universitaire l’avait conduit dans d'autres lieux.
Il n'était rien pour vous. Il n'était alors recensé dans aucune association de chercheurs. Et les thèmes de ses premières publications concernaient surtout l'économie et la gestion.
Il n'avait pas trente ans. Vous étiez déjà des maîtres. Il se passionnait pour les vraies choses de la vie, celles qui concernent l'homme et sa culture. Il vous a proposé une collaboration. Vous l'avez spontanément acceptée. Ce fut une association. Puis, ce fut la première édition du livre La France ridée qui fut accueillie très favorablement par l'ensemble des critiques et même comme un "livre indispensable" par François de Closets dans L'Express. Sur la couverture, quatre noms, le moins jeune avec un demi-siècle de plus que le benjamin. L'économiste et démographe Alfred Sauvy s'associait à l'historien Pierre Chaunu pour publier avec le benjamin et notre ami commun Jean Legrand.
À vous, mes maîtres, dont je n'ai jamais été juridiquement l'élève, l'heure est venue d'un trop maigre merci.
L’heure est venue car il me faut désormais appeler Pierre Chaunu : cher collègue.
L'heure est venue car le séminaire que je dirigeais au nom du professeur responsable Alfred Sauvy au Collège de France est désormais devenu "mon" séminaire à l'Université de Paris-Sorbonne.
Si vous m'avez tant apporté, c'est parce que vous êtes si différents. Déjà, travers mes parents à qui je dois tant, le sang qui coule en moi a mélangé celui d'un grand-père laïc et anticlérical à celui d'un autre grand-père catholique et démocrate-chrétien.
En innervant mes neurones, Alfred Sauvy a essayé de me donner le respect des faits, le refus d'accepter sans esprit critique les idées reçues, le souci de l'humour, le sens du social, le goût de la simplicité, la recherche de la clarté, la méfiance face aux poncifs à la mode du moment.
Pierre Chaunu, quant à lui, m'a montré l'importance de l'histoire, le sens de la mémoire, la dimension du sacré, le courage de dire, l'analyse historique du présent.
0 maîtres si différents : l'un posé, réfléchi, fin, tendre, humain ; l'autre tonique, vif, puissant, passionné, aimant. L'un avec une force de caractère si concentrée qu'elle ne peut s'exprimer qu'avec mesure. L'autre, énergique comme un fleuve de printemps nourri par la fonte des neiges. L'un, conservant ses éventuels rapports avec le spirituel dans sa vie privée ; l'autre, témoignant en permanence de la place de Dieu. L'un, essayant de conjuguer le socialisme et la justice. L'autre, pourfendant tout ce qui peut attenter à la liberté.
0ui, c'est parce que vous êtes si différents, si opposés, si contradictoires que vous avez réalisé l'harmonie qui m'a conduit à vous considérer comme mon "double maître", celui dont l'homme a toujours besoin pour prendre la mesure des choses. Et vous savez que le jeu de mots n'est pas involontaire.
Mais il demeure surtout un point essentiel. Malgré vos méthodes si différentes, malgré vos études si dissemblables, malgré vos recherches si distinctes, vous seuls, dès les années 1960, avez vu vrai sur ce qui, in fine, conduit les civilisations. Je veux dire l'évolution de la vie. S'il fallait ne vous conserver qu'un mérite, ce serait celui-là, mais ce serait appauvrir tous les autres.
Alfred Sauvy et Pierre Chaunu, mes Maîtres, ne cessez pas d'aider nos raisons et nos cœurs à faire la lumière.
Gérard-François Dumont 
17 décembre 1989


(1) Alfred Sauvy (1898-1990), économiste et démographe. Cf. par exemple Dumont, Gérard-François, "Les dix points de la méthode d’Alfred Sauvy", Les anciens de Stan, n° 181, novembre 2008.
(2) Pierre Chaunu (1923-2009).

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Les affaires qui ont perturbé la rentrée, le procès Clearstream, le projet de placer Jean Sarkozy à la tête de l'EPAD, les confidences de Frédéric Mitterrand, semblent s'apaiser, au moins provisoirement.
Beaucoup de Français auraient volontiers passé au gouvernement ces soubresauts s'ils avaient eu le sentiment que le coche allait dans la bonne direction, que d'authentiques et utiles réformes étaient en préparation. Or la présente rentrée parlementaire est loin d'offrir une telle perspective.
Aucun parmi les grands projets en chantier : la taxe carbone, la suppression du juge d'instruction, la réforme des collectivités locales, celle de la taxe professionnelle, qui ne soit à la fois plein de périls pour le gouvernement et contestable quant au fond.
La taxe carbone est très impopulaire. Elle est également inutile - sauf pour renflouer un budget lourdement déficitaire - et dangereuse. Inutile car la France ne produisant que 1% du carbone mondial, cette taxe, qui d'ailleurs ne réduira l'émission qu'à la marge, n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan, faute que les grands pollueurs de la planète la mettent aussi en place. Elle est en outre injuste parce qu'elle va frapper d'abord les catégories les plus défavorisées : non pas les assistés, mais les "travailleurs pauvres" : agriculteurs, artisans, ouvriers et petits employés obligés de faire des dizaines de kilomètres pour aller au travail et que le coût de l'immobilier a obligé à se loger loin des centre-ville, personnes âgées à qui leur maigre retraite ne permet pas de rénover leur chauffage etc. Dangereuse car elle va encore altérer la compétitivité française qui n'avait vraiment pas besoin de ça. 
La suppression du juge d'instruction défavorisera les victimes qui n'auront pas, dans les cas où la police manquerait de zèle, les moyens de payer un détective pour instruire les affaires. Concentrant les pouvoirs entre les mains d'un procureur aux ordres du gouvernement, elle affaiblit  la "justice républicaine".
La réforme des collectivités locales qui heurte beaucoup d'intérêts politiques établis, ne passera sans doute qu'au prix de concessions qui aboutiront, non point à un dispositif plus simple et moins cher, son  objectif de départ, mais, selon un schéma déjà rodé en la matière, à tout le contraire : une nouvelle "usine à gaz" plus compliquée et plus coûteuse. Il est d'ores et déjà prévu que les futurs conseillers territoriaux percevront des indemnités plus importantes que les conseillers régionaux et généraux actuels. On dit aujourd'hui que leur nombre sera réduit mais qu'en sera-t-il in fine ? Sans aller jusqu'à sa suppression comme le prévoyait le rapport Balladur, la réforme va achever de vider de sa substance l'entité communale, la plus ancienne des institutions françaises, lieu par excellence de la démocratie de proximité. La suppression de la taxe professionnelle sans réduction des dépenses correspondantes ne changera rien à la charge globale.
Dans tous les cas, on trouve à la fois un vrai problème, une analyse insuffisante de ce problème, fondée sur des clichés, et dans deux cas au moins, le recours à des modèles étrangers tenus stupidement pour meilleurs avant tout examen.

Il y a un vrai problème de pollution au carbone même si le débat devrait être également ouvert à ceux qui pensent que ce n'est pas là la  vraie cause du réchauffement climatique. Mais l'approche punitive -toujours plus de réglementation et de taxes - dans laquelle se complaît, à la suite de Nicolas Hulot, une partie des écologistes, risque de dégoûter l'opinion de tout effort, alors qu'il y aurait tellement mieux à faire pour diminuer l'émission de carbone : mettre de l'ordre dans la jungle du marché des économies d'énergie, mieux informer l'opinion des avantages fiscaux existants, etc...
Il y a un vrai problème du fonctionnement de l'instruction judicaire. Rappelons-nous toutefois que la malheureuse affaire d'Outreau a non pas précédé mais suivi la dernière réforme destinée à résoudre ce problème : l'instauration du juge des libertés et de la détention. Déjà un problème mal analysé avait conduit à une réforme contre-productive ! La redéfinition des rapports du juge d'instruction et de la police, la nomination de juges plus expérimentés, le recours partiel à la collégialité, une révision de notre pratique de la détention préventive eussent été des mesures plus adaptées que la suppression pure et simple de ce maillon essentiel de notre système judiciaire. La justice américaine qui ne le connaît pas présente des dysfonctionnements assez graves pour qu'on ne la prenne pas en exemple. Quant à la justice anglaise, souvenons-nous de l'affaire des "six de Birmingham" qui firent vingt ans de prison, sur une fausse accusation de terrorisme, à la suite d'une enquête de police manipulée. Pire qu'Outreau.
Il y a aussi un problème de la lourdeur et du coût de notre structure locale. Mais le nombre d'échelons administratifs est aussi élevé en Allemagne et aux Etats-Unis  que chez nous. Seule l'Angleterre a fait un réel effort de simplification au temps de Margaret Thatcher, effort sur lequel  Blair est en partie revenu. On confond la prolifération verticale des niveaux avec la prolifération horizontale des communes mais celles-ci, largement administrées sur la base du bénévolat, coûtaient très peu avant que le gouvernement y ajoute de force des échelons intercommunaux dispendieux. La principale question n'est pas abordée : c'est la liberté, unique en Europe, qu'ont les collectivités locales d'engager des dépenses nouvelles.
Il y a enfin un vrai problème des charges qui pèsent sur nos entreprises. Mais si l'enveloppe de la taxe professionnelle demeure la même, cela veut dire que certains payeront moins mais d'autres plus. On nous promet que les entreprises de production seront gagnantes. Tant mieux, mais il y aurait tellement  plus à faire.
S'agissant des charges des entreprises, ce gouvernement qui se présente comme réformateur n'a pas osé jusqu'ici réaliser la seule grande réforme qui s'impose si l'on veut sauver du désastre notre production industrielle et agricole : l'instauration de la TVA, bien mal nommée "sociale". Ce n'est pas électoral, dit-on. Jusqu'à ce qu'un président grand pédagogue sache expliquer les yeux dans les yeux aux Français qu'ils n'ont rien à y perdre, y compris dans leur niveau de vie, et tout à y gagner. Il ne s'agit en effet nullement d'un transfert de charges des entreprises vers les consommateurs, ni d'un moyen de sauver la Sécurité sociale. Il s'agit d'un transfert de charges des entreprises françaises qui vendent à l'étranger vers les entreprises étrangères qui vendent en France. Et tant qu'à faire, pourquoi ne pas financer sur la même base, outre la sécurité sociale, la taxe professionnelle ? L'Europe ne voudra pas, objecte-t-on. Mais l'Allemagne l'a bien obtenu et c'est une des raisons pour lesquelles sa balance est excédentaire et non déficitaire comme la nôtre. La TVA sociale est la seule solution alternative à une sortie de l'euro si l'on veut que notre compétitivité soit rétablie.

Cet agenda mal conçu, mal ficelé, fait de réformes ni faites ni à faire, nous promet des mois de cafouillage, de négociations, dans le genre de ce qu'on a connu avec la loi HADOPI ou le travail du dimanche, pour finir peut-être par une invalidation par le juge constitutionnel. Il n'est pas sûr que le coût politique de ces réformes pour le gouvernement ne soit pas au bout du compte plus élevé que celui des affaires de la rentrée. Il est probable en tous les cas qu'elles coûteront plus cher à la France.

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"Sois vaillant et loyal !"
C'est la devise de l'Ecole des mousses qui vient de renaître après vingt et un ans de sommeil…
Oh, un évènement modeste ! Il n'a pas défrayé la chronique, mais il vaut la peine d'être conté parce qu'il fut heureux et qu'il est appelé à le rester, ce qui est devenu plutôt rare, ceci expliquant cela…
L'Ecole des mousses, sur les bords de la rade de Brest, un des creusets historiques des équipages de la flotte, qui a donné à la marine pendant plus de 150 ans, parmi les plus vaillants de ses marins à travers le monde, avait été fermée en 1987 pour tout un tas de "bonnes raisons". A cette époque-là, d'aucuns contestaient, entre autres, l'idée que de jeunes gens de 16 ans pussent être "shangaïés" de la sorte par l'institution militaire, laquelle dans la logique riche de la conscription, s'était rangée à l'idée qu'elle n'avait effectivement pas à se substituer à la performante éducation nationale.
Mais les temps sont difficiles et le recrutement est devenu un casse-tête pour chacune des armées, même pour la marine, à cet égard restée plutôt épargnée jusqu'à ces toutes dernières années. Aussi, dans le contexte des réflexions du moment sur la "seconde chance" et autre "ascenseur social", le chef d'état-major de la marine en a -t-il profité pour lancer cette idée qui trottait dans bien des têtes et tout particulièrement dans la sienne, en proposant au ministre de faire renaître "l'escalier social" qu'avait été l'Ecole des mousses depuis sa création.
Alors que les goélettes brestoises tiraient des bords, au loin sur la rade dans ses couleurs d'automne, une cérémonie sobre et familiale a permis de remettre son drapeau (décoré de la fourragère de la Légion d'Honneur, tout de même…) à la première promotion de la renaissance, 150 jeunes gens et jeunes filles (ça, c'est nouveau !) qui venaient de rallier le centre d'instruction. Dans l'assemblée, on remarquait Bernard Giraudeau, parrain de la promotion, un député, un ou deux amiraux encore fringants et prêts à recommencer sous le tricot rayé et le bâchi, tous passés par là et unanimement enthousiastes sur leur "école de la vie". 
Angélisme, direz-vous… A l'évidence pourtant, en offrant leur brouillon de défilé à la fin de la cérémonie, ces jeunes recrues, dans leur diversité, étaient fières de porter le bonnet bien droit à visage découvert, surtout peut-être les quelques-uns qui avaient échappé à certains de ces couvre-chefs qui les auraient maintenus clandestins.

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Elevage laitier et viande, fruits et légumes, céréales ; tous les secteurs de l'agriculture ou presque sont en crise comme peut-être jamais ils ne l'ont été. Quand l'Union européenne négocia les derniers accords du GATT (1994), les adversaires de la politique agricole commune obtinrent largement gain de cause : la préférence communautaire, tenue pour une relique du passé, devait être progressivement abolie et l'ensemble des filières ouvertes au marché mondial. 

La France, plus réticente que d'autres, n'obtient que des délais d'application qui expirent aujourd'hui les uns après les autres : la catastrophique réforme du marché du lait acceptée par Michel Barnier n'a pas d'autre sens. Il est vrai  que nos négociateurs n'alléguèrent à l'époque que des difficultés "politiques" à mettre en oeuvre trop vite des décisions dont ils ne contestaient pas vraiment qu'elles fussent, quant au fond, bonnes.
Mais l'étaient-elles vraiment ?
L'idée que le marché est  le meilleur régulateur, même en matière agricole, doctrine officielle de l'OMC, ne tient pas compte de la spécificité des marchés de matières premières. Presque tous les agents économiques encaissent aujourd'hui assez facilement les impulsions du marché, en les répercutant à l'amont ou à l'aval, le cas échéant par un retrait. Les producteurs de produits primaires, notamment agricoles, seuls, prennent ces impulsions "en pleine gueule": d'abord parce qu'ils sont en bout de chaîne, mais aussi parce que les marchés de produits primaires sont, selon le jargon des économistes, peu "élastiques", et parce qu'ils ont généralement du faire des investissements lourds et spécialisés : il est moins facile de vendre, en cas de crise, une mine ou une ferme qu'un fonds de commerce ou des bureaux, voire de délocaliser des machines.
Cet inconvénient est neutralisé pour  la plupart des denrées primaires par l'existence de monopoles de droit ou d'ententes de fait entre grands groupes, contrôlant aussi bien les prix que les quantités : EDF, les "majors" pétrolières (et en amont les pays de l'OPEP), les multinationales minières etc. En définitive,  les seuls marchés "purs et parfaits", hors intervention de l'Etat, sont les marchés agricoles.
La commission européenne, impitoyable pour des producteurs de fruits et légumes exsangues dès lors qu'il s'agit de censurer une distorsion de concurrence, ne peut que fermer les yeux sur les ententes invisibles et de tout autre portée des grands producteurs d'énergie.

Le mythe du libre-échange
L’hystérie disproportionnée déclenchée par certaines épizooties
(vache folle, grippe aviaire, grippe porcine) a encore accru la vulnérabilité de la profession agricole.
Cette situation particulière de l'agriculture n'avait au XIXe siècle que des inconvénients limités du fait que les paysans pratiquaient alors une large autoconsommation, n'avaient ni charges fixes, ni dettes. La grêle était alors plus redoutée que la mévente.
A partir des années trente, à la suite du drame américain des Raisins de la Colère, prodrome (déf. signe annonciateur) de la grande dépression, on considéra assez naturellement, que, dans les grands pays qui pouvaient se le permettre, le progrès social exigeait la mise en place d'amortisseurs institutionnels de ces secousses inhumaines, sous la forme de soutien des cours, de protections, voire de subventions directes.
Mis en pool au sein du Marché commun au cours des années soixante, ce système se perfectionna au fil des temps. Le monde agricole comprit que le contrôle des cours impliquait celui des quantités : ce fut le sens des quotas laitiers, puis des jachères.  
Au XXe siècle, tous les pays développés ont protégé leur agriculture : le Japon beaucoup, les Etats-Unis moins, l'Europe entre les deux. Les accords de Lomé tentèrent timidement de faire profiter certains pays africains d'une protection analogue.
C'est au démantèlement de ces protections que, par idéologie et sous l'impulsion des Etats-Unis (qui n'hésitent pourtant pas à protéger fortement certains secteurs comme le coton) et de quelques autres pays (le groupe de Cairns), s'est attaché le GATT à partir de 1984. Non seulement la commission européenne fut en la matière son relais efficace (Pascal Lamy passa sans transition de la fonction de commissaire au commerce international à celle de directeur général de l'OMC), mais certains Etats comme la France avaient pris les devants avec la réforme de la PAC de 1992, fondée sur l'idée, elle aussi un peu courte, qu'au soutien des prix devait se substituer l'aide directe, pourtant beaucoup plus coûteuse.
De ces nouvelles orientations, on voit aujourd'hui les effets, notamment dans notre pays où les charges fixes de l'agriculture (sécurité sociale, impôt foncier, main d'oeuvre) sont particulièrement lourdes. 25 suicides à France Télécom mais qui dénombrera ceux, encore plus nombreux,  des éleveurs du Massif central ?
Le consommateur, dit-on, y trouve son compte. Pas toujours. Doit-on au demeurant sacrifier les Antilles pour qu'il paye le kilo de bananes 0,50 - au lieu de 0,80 - ?
Les bons apôtres, généralement abrités du marché par leur statut ou par des monopoles de fait, ont beau jeu de préconiser toujours plus de progrès de productivité. Savent-ils que l'agriculture en a fait en soixante ans plus que toute autre branche ? Ou que dans des pays supposés compétitifs, comme le Etats-Unis ou l'Argentine, l'endettement du monde agricole est aussi lourd que chez nous et sa déréliction aussi grande ?    
Il faut accepter le principe que la spécificité technique des marchés agricoles au sein du marché mondial exige une régulation. Il ne faut pas hésiter à le dire : la doctrine du marché intégral, appliquée au seul secteur qui soit pleinement exposé au vent du large, à la fois en bout de chaîne et non contrôlé par des oligopoles, a un caractère inhumain.
C'est dans les années 1960-1990, au temps de la préférence communautaire, que l'Europe était dans la vérité, et aujourd'hui qu'elle est dans l'erreur.

Paru dans Marianne, 24 octobre 2009

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Pierre Chaunu vient de mourir. Il avait quatre-vingt-six ans. Je connaissais alors Pierre Chaunu depuis vingt ans ; nous nous étions rencontrés chez Alain Peyrefitte, au début des années quatre-vingt, quand nous envisagions au sein d'un aréopage de notoriétés dont je n'étais pas, les moyens de lutter contre François Mitterrand et la mainmise du Parti socialiste sur l'État. Pierre Chaunu s'était pris de sympathie pour moi : "Je vous aime bien", répétait-il quand je le remerciais des services qu'il me rendait : m'inviter à Radio-Courtoisie, faire un papier sur mon John Barrow, préfacer mon Mandeville …

Je lui dois d'avoir rencontré des personnalités de grande qualité dont certaines sont devenues de vrais amis. Il était "comme ça", Pierre, le coeur sur la main, parlant de tout avec le plus grand naturel et une capacité de passer, par association d'idées, d'un sujet à un autre qui pouvait désorienter le non-initié.
Peyrefitte avait une formule qui donnera une idée de sa culture. Ignorions-nous, lui et moi, quelque chose, il me disait : "Je demanderai à Chaunu", ou "Appelez donc Chaunu, il sait tout". …
"Né en 1923, le 17 août, à la lisière extrême de la zone des combats, dans une maison fraîchement relevée de ses ruines, au milieu d'un paysage lunaire - ce cadre a pesé sur mon destin et sur cette place que tiennent dans ma carrière d'historien la vie, la mort, la foi - entendez la quête du sens."

Fils de France
Il répétait volontiers comme il était le fils du nord-est de la France et du sud-lorrain et corrézien. "Deux mondes, mais à l'image de la France !" France, en qui, tel De Gaulle, il voyait "une personne" : "La France est une personne et le mystère d'une personnalité collective n'est pas plus épais que celui des personnages que nous formons à partir de notre être biologique… Bien sûr, la France est héritage, mélange de lignées - comme moi, comme vous - lignées biologique et culturelle ! "
Cet héritage, biologique et culturel, Pierre Chaunu aimait à répéter qu'il est indissociable du sacré, lequel, depuis le Berechit, premier mot de la Bible, voue l'homme au "plan divin" dont notre France moderniste, républicaine et libertaire, laïque en même temps qu'autoritaire et totalisante, paraît avoir divorcé ! Lui parliez-vous de la liberté de parole en France, Pierre répondait du tac au tac : "On était bien plus libre sous Louis XV et Louis XVI que sous l'actuelle Ve République !"
Cet homme de bonté portait des jugements sévères, cet apparent optimiste nous voyait un avenir noir.
Ses études démographiques en étaient cause, qui dès les années 1970 étaient devenues son cheval de bataille.
"La vérité en matière démographique, comme en histoire, n'est pas bonne à dire, et en la matière, je n'ai qu'une déception, la plus cruelle : ne pas m'être trompé. Des cataclysmes se préparent, avant le grand cataclysme à l'horizon du XXIIIe ou XXIVe siècles. Voyez les tableaux de mon dernier bouquin, La Femme et Dieu (Fayard, 2001) … Comme disait Sauvy, j'ai cherché à prévoir, pour ne pas voir. Mais je crois que je suis arrivé trop tôt : on n'a jamais raison à contretemps.
Les démographes (pas ceux de l'Insee que paie le gouvernement) - tous les vrais démographes savent, comme moi, que ce que nous vivons est sans précédent, que rien ne permet encore d'entrevoir le bout du tunnel et que ceux qui n'ont pas un boeuf sur la langue s'exposent à de sérieux désagréments.
Il faut feinter pour parler, comme l'a fait Dupâquier, historien et authentique savant ; user d'humour, blaguer sur les certitudes prolétariennes de Lyssenko, pour laisser apparaître, à contre-jour, quelques avertissements ! On ne lit pas l'avenir dans le marc de café, on le lit dans les colonnes de l'état-civil. Répudié l'état-civil ! Trop contraire à la très paisible idéologie libertaire du plaisir (devenue, comme dit Updike : tyrannie du plaisir)… Dieu sait à qui le crime profite !"

Fils de Dieu
Quelle religion, Pierre Chaunu ?
"Baptême catholique, suivi d'une instruction religieuse sérieuse : primaire et secondaire, dans la France civilisée, je veux dire : concordataire, où il était naturel qu'une enfant reçût une éducation religieuse, même à l'école communale. Ma mère avait été très pieuse ; je ne l'ai pas connue. La tante qui m'a élevée l'était sans doute aussi, j'allais au catéchisme, à l'aumônerie du lycée ensuite. Vers quinze ans, j'ai quitté Metz, la France concordataire et l'instruction religieuse. J'ai erré quelques années, sans problèmes de conscience bien graves. Mais cette formation messine m'a été d'un grand secours, un peu plus tard…
Pourquoi le luthéranisme ? Naturellement et dans la ligne de la formation reçue à Metz, quand j'ai rencontré ma femme qui était de famille à la fois catholique et protestante. Vers trente ans, j'ai demandé à entrer dans l'Église réformée. Luther m'était apparu merveilleusement humain, en rupture avec une certaine rigueur que j'avais subie. Il se rattache à la devotio moderna, la lecture personnelle, mais aussi à saint Bernard !"
Ce protestant qui disait couramment "Notre Saint Père le pape", que d'aucuns voyaient plus catholique que bien des évêques, expliquait : " Nous ne devons pas mettre notre espoir en nous, mais en Dieu. C'est uniquement dans les plaies du Christ qu'on peut trouver la sécurité", dit saint Bernard. C'est la contemplation de la Croix, sans la hantise du jugement, avec la certitude qu'elle est pleinement suffisante. Or, ce que dit saint Bernard, un peu en incidente, conduit au point central de la doctrine de Luther, la grande illumination salvatrice formulée en 1515 : "Le chrétien est par la foi toujours simultanément pécheur, juste et pénitent." La formule est au centre des 95 thèses, où elle s'affirme dès les premières lignes : "En disant : Faites pénitence, Notre Seigneur et Maître Jésus Christ a voulu que toute la vie des fidèles soit une pénitence". Tout au long des écrits de Luther, et bientôt sur un pied d'égalité, les trois termes peccator, justus et penitens en marquent clairement la filiation bernardienne ! Domine, non sum dignus, et la Grâce salvatrice intervient. Je suis sauvé ! Et vous… Mais, attention, ce n'est pas une vie de mortifications : rien à voir avec le jansénisme ! L'angoisse du salut a été le moteur de la réforme luthérienne, dont le levier est le sola fide. Par cette "foi seule", entendez la gratuité, la grâce en langage canonique, dans les rapports de l'homme à son Dieu qui se fait connaître au coeur… Sola fide libère de l'angoisse du salut."
Anecdote : en 1992, le cardinal Ratzinger est reçu comme membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques. Après la réception, il bavarde avec ses pairs, dont Pierre Chaunu. Est abordé le sujet de la Vierge Marie, Pierre tient tête au cardinal qui finit par lui dire :
- Mais, cher professeur, vous êtes plus catholique que moi !
Dieu ait votre âme, cher Pierre.

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Ayant dirigé pendant dix-huit ans une maison d'édition sur la rive gauche de la Seine, j'ai fréquenté pas mal d'êtres à la marge, voire franchement irréguliers, en m'abstenant de juger leur moralité. Mais je sais jusqu'où un certain snobisme prétendument libertin, ou libertaire, peut légitimer par fausse bravade la transgression la plus nauséeuse. Je ne connais pas le neveu de Mitterrand, j'ai lu le chapitre "exotique" du récit autobiographique dont il est question ici et là. La prose vaut ce qu'elle vaut sur le plan littéraire ; en l'occurrence, elle ébauche les contours d'une personnalité peu compatible avec la dignité d'une fonction ministérielle. Peu m'importe que les passages les plus glauques (euphémisme) aient suscité l'indignation de tels responsables du FN ou du PS : le ton de sincérité que l'on perçoit dans l'évocation fiévreuse des bordels thaïlandais suffit à me convaincre que cette nomination aura été une bévue.
Et les amalgames quasiment staliniens de ses défenseurs les plus véhéments ("ordre moral", selon Moscovici, rappel des "heures sombres de notre histoire", selon Bertrand) trahissent au mieux une inculture historique navrante, au pire un mépris scandaleux pour les victimes de l'Occupation.
Aucune homophobie ne dicte ma réaction, et aucune acrimonie envers Sarkozy que j'ai toujours soutenu, y compris contre mes amis chiraquiens. Je reste convaincu qu'il est le président dont la France a besoin par les temps nuageux qui courent. Mettons que j'ai envie, dans cette triste affaire, de le sauver contre lui-même. Tout locataire de l'Élysée est emmuré dans une geôle dorée dont les matons sont les courtisans, officiels ou officieux. Ils feutrent immanquablement les rumeurs de la rue. Défendre Polanski avec les mots de Mitterrand (Frédéric) était inconvenant et nous a valu une gifle méritée d'Hillary Clinton. Réduire à un réflexe homophobe le malaise qu'inspire aux Français ordinaires l'aveu très explicite d’une fascination sordide est un symptôme d’aveuglement. Même si la conscience de l’auteur ne fanfaronne pas, il faut lui rendre cette justice.
Son destin lui appartient, et Dieu en est seul juge. Simplement, les ombres portées de ses appétences ne le qualifiaient pas pour siéger au Conseil des ministres de notre République. Surtout dans le gouvernement d’un chef d’État soucieux d’en finir avec l’amoralisme, le cynisme, le nihilisme soixante-huitard. Du moins l’a-t-il clairement affirmé, et il avait raison. Si Mitterrand (Frédéric) est honnête, ce que je crois, et intelligent, ce que je présume, il mesurera le dommage causé à Sarkozy par son intronisation indue sur la scène politique. S’il est courageux, ce que j’ignore, il en tirera les conséquences. Et si Sarkozy est lucide, ce que j’ose espérer, il s’apercevra vite que ses vrais amis ne grenouillent pas dans ce sérail hors sol où l’on feint de prendre à la légère une indignation populaire plus que fondée.
Un Sarkozy peut en cacher un autre. J’ai rencontré Jean, le fils, une seule fois, je l’ai trouvé sympa, vif d’esprit, pas ramenard et doué d’un charisme indéniable. Un versant bonapartiste de mon naturel m’incline aux indulgences plénières pour les jeunes pousses qui, tel d’Artagnan, sont impatientes de défourailler afin d’éprouver leur ardeur. J’imagine Jean Sarkozy désireux d’ébahir son père ; en focalisant ce désir sur le champ politique, il se lance un défi qui ne manque pas de panache. Après tout, les généraux de Bonaparte au pont d’Arcole ou sous les pyramides n’étaient guère plus âgés que lui. Mais ces fils de personne avaient fait la guerre, la vraie, celle où on risque sa peau. Bien évidemment,cette affaire bidon n’aurait pas été montée en mayonnaise médiatique si la France se portait comme un charme et si l’épisode mitterrandesque n’avait sourdement indisposé nos compatriotes. Le climat ambiant n’étant pas favorable au père, on a envie de conseiller au fils de se décravater, d’aller écluser des bières avec ses copains dans les bistrots du Quartier latin et de terminer ses études en roue libre. Après, tout lui sera permis, et si son étoile vient à briller au firmament de la politique, il pourra dire comme Sarko senior qu’il ne doit plus rien à personne. L’Homme pressé de Morand est un beau roman, pas forcément un bon modèle. La Fontaine me paraît être de meilleur conseil : "Patience et longueur de temps…"
Paru dans Valeurs actuelles, 22 octobre 2009

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Elevée dans le judaïsme et convertie au catholicisme, philosophe, carmélite, morte à 50 ans à Auschwitz en 1942, canonisée en 1998, Edith Stein est l'une des plus belles figures de ce dernier siècle européen. Au début des années trente, elle a entrepris l'histoire de son enfance et de sa jeunesse, présentée comme un hommage à sa mère. Ici, l'éditeur a ajouté deux textes, dont "Comment je suis venue au Carmel de Cologne".

Chronique pour servir la grandeur de l'institution familiale. Edith Stein était la plus jeune d'une famille nombreuse, et elle avait 2 ans à la mort de son père. La bonté, l'intelligence, la culture qui habitent cet univers font penser d'une certaine manière à l'enfance de Simone Weil.
Le titre de l'ouvrage laisse-t-il entendre que les familles juives seraient si spécifiques ? Ce n'est pas cela. L'auteur, à partir de sa propre histoire, laisse le témoignage monographique de ce que peut être une famille aimante, rigoureuse et libérale à la fois, pieuse sans être obtuse, élevant les enfants dans une atmosphère de confiance et de responsabilité. Le portrait cependant n'a rien de complaisant : les critiques vis-à-vis de certains membres de la famille ne sont pas éludées, et c'est aussi en raison de ces critiques, outre les passages plus intimes, qu'Edith Stein avait demandé que ce livre ne fût pas publié avant la mort de ses frères et soeurs, à l'exception de sa soeur Rosa. Nous nous trouvons donc devant l'exemple d'une éducation réfléchie et réussie, inspirée par la foi religieuse, au milieu même des épreuves du sort et des vicissitudes de la grande histoire.
Mais nous avons là aussi un témoignage de ce que fut l'apprentissage d'Edith Stein à la vie intellectuelle, si précieux pour comprendre ce que plus tard elle allait devenir. Et une chronique particulière de la vie estudiantine en Allemagne avant la Première Guerre, puis de la vie d'une infirmière de la Croix-Rouge pendant cette même guerre, en Moravie, avec tout ce que cela suppose d'obéissance aux règlements, de contraintes et de concessions. L'entrée dans le monde concret de la guerre oriente définitivement le destin de la jeune femme, lui imposant de réfléchir sur l'Einfühlung (sympathie, empathie), dont elle fera après guerre le sujet de sa thèse de doctorat, et qui marquera le sens de toute son existence future. Le récit autobiographique s'achève sur la soutenance de cette thèse.
Vibrant hommage à la mère, qui parvient à maintenir la maisonnée et à éduquer les enfants sans le secours du père défunt. En même temps, récit au quotidien de cette ambiance particulière et terrible régnant dans une famille stigmatisée par le nazisme, et qui sera plus tard décimée dans les camps d'extermination.

En chapitre final figure le récit de l'entrée au Carmel, qui s'intitule "Comment je suis venue au Carmel de Cologne". Edith Stein, convertie au catholicisme et baptisée depuis 1922, était en 1933 professeur à l'Institut des sciences pédagogiques de Münster. Les mesures édictées par le IIIe Reich l'excluent de son emploi. Elle se rend compte qu'elle ne pourra plus enseigner qu'à l'étranger, et reçoit une proposition pour l'Amérique du Sud. Mais elle décide de se préparer à entrer au Carmel, ce qui était son voeu depuis de nombreuses années, empêché surtout par la crainte de peiner sa mère déjà meurtrie par sa conversion. Après avoir parlé avec les supérieures, elle est élue, comme c'était la coutume, par les capitulantes.
Etrange postulante juive, elle a dépassé 40 ans, et n'apporte pas de dot, elle transporte avec elle six caisses de livres. Reçue chaleureusement au Carmel, elle ne se résout pourtant pas à annoncer cela à sa mère. Ses soeurs semblent lui reprocher de contribuer à achever de détruire cette femme altière, malmenée par la vie, et à ce moment brisée par les mesures antisémites et les problèmes de subsistance. Quand elle lui annonce ce qu'elle va faire chez les soeurs de Cologne, sa mère entre dans une sorte de révolte désolée, si bien qu'une partie de la fratrie tente de persuader Edith Stein de renoncer. La douleur de la mère est terrible. Pour le dernier jour, alors qu'Edith Stein l'a accompagnée à la synagogue pour la fête des Tentes, sa mère lui dit en rentrant : "Tu vois, il y a donc aussi une façon juive d'être pieux !" "Bien sûr, répond-elle, lorsqu'on n'en est pas venu à connaître autre chose". Grâce à la mère, malgré la mère et contre elle : histoire d'une déchirure.

Vie d'une famille juive, d'Edith Stein, Le Cerf, 624 pages, 34
Paru dans Valeurs actuelles, 15 octobre 2009

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La 'votation' concernant le futur statut de La Poste, ouvertement soutenue par les partis, syndicats et élus de gauche, ouvre une porte fâcheuse au populisme. La France n'est pas la Suisse. Si on habitue nos compatriotes à conjurer ainsi leurs hantises, ou à valoriser leurs fantasmes, elle s'enlisera immanquablement dans l'inertie. En période de crise, les Français rêvent tous de caser leur progéniture dans la fonction publique, État ou collectivités territoriales.
Organisez une votation sur la nécessité - ou pas - d'embaucher davantage de fonctionnaires ; ils répondront oui, comme ils l'ont fait sur le thème du maintien en l'état du service postal. Or, nul n'ignore qu'il faut réduire la voilure, sous peine de faillite. Demandez aux mêmes, par le même biais démagogique, leur avis sur la politique d'immigration : ils seront nettement plus radicaux que Le Pen.

La démocratie représentative souffre déjà de maux imputables à la pression du système médiatique, à la fréquence excessive des consultations électorales et à la complexité croissante des processus technocratiques et juridiques ; si on lui inflige des votations au gré des pulsions de l'opinion, cette dame frivole et inconséquente, la légitimité des gouvernants y laissera ses dernières plumes. Le bien public n'est pas un hochet ; il faut du temps pour concocter une réforme, du temps aussi pour en percevoir les effets. Sans compter les impératifs d'une saine pédagogie, qui exigent une sérénité incompatible avec le harcèlement d'un faux scrutin manipulé par des factions. J'aimerais entendre un haut responsable politique dénoncer comme antidémocratiques des moeurs que les Helvètes commencent à trouver pernicieuses. S'ils n'osent, les promoteurs de cette initiative irresponsable risquent de mettre la mode au pays, et seuls les pêcheurs en eaux troubles y trouveront leur compte.
Paru dans Valeurs actuelles, 15 octobre 2009

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C'est le seul mur dont les effets juridiques sont niés douze ans avant que son érection soit réalisée. En effet, la Loi fondamentale pour la République fédérale d'Allemagne (RFA) (1), promulguée le 23 mai 1949, définit la nationalité allemande en se référant au territoire du Reich tel qu'il existait le 31 décembre 1937. Son article 116 précise : "Sauf réglementation législative contraire, est Allemand au sens de la présente Loi fondamentale quiconque possède la nationalité allemande ou a été admis sur le territoire du Reich allemand tel qu'il existait au 31 décembre 1937 (2), en qualité de réfugié ou d'expulsé appartenant au peuple allemand, ou de conjoint ou de descendant de ces derniers". La Loi refuse implicitement d'accepter comme définitive pour les Allemands ainsi définis la nationalité de tout autre Etat existant ou susceptible d'être créé puisqu'ils conservent leur droit à la nationalité allemande. Cette Loi signifie donc que le "rideau de fer" (3), déjà installé par les Soviétiques au moment où cette Loi entre en application, comme le mur de Berlin construit par la suite mais dont personne n'imaginait alors l'érection, n'ont aucun effet juridique privant les Allemands de leur nationalité au sein de la République fédérale d'Allemagne. Elle explique également pourquoi, dans la pratique, la réunification allemande du 3 octobre 1990, ainsi que l'accueil des Aussiedler, ces personnes de souche allemande originaires de territoires de l'ex-URSS, se sont assez aisément effectués par simple application de la Loi fondamentale (4), sans qu'il soit nécessaire de discuter et de promulguer de nouveaux textes.
Bien que n'ayant aucun effet juridique au regard du droit de tous les Allemands à la nationalité de la République fédérale d'Allemagne, le mur a néanmoins été construit. Il convient donc de présenter les facteurs ayant conduit à son érection. Ensuite, il faut préciser combien le mur était beaucoup plus qu'un mur stricto sensu. Pourtant, en dépit des risques, il n'est pas resté totalement infranchissable. Enfin, il convient de se demander si, vingt ans après le démantèlement du mur, s'exercent encore des conséquences géopolitiques de son existence.

 

Avant le mur, une hémorragie démographique continuelle
Pendant quarante ans, la République démocratique allemande (RDA), fondée le 7 octobre 1949 sous influence soviétique, empêche et refuse toute unité de l'Allemagne (5). Comme l'explique par exemple une brochure touristique distribuée en 1970 en Allemagne de l'Est, "

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Universalité de Confucius et de son coeur

(...) (site endommagé en 2013)
... qui vise, en 200 pages, à donner aux Français un aperçu de la civilisation chinoise : "Même si la Chine du xxe siècle a souvent cherché à le répudier, Confucius demeure très présent chez les Chinois du xxie. Il prêchait piété filiale et soumission aux rites, car l'une et l'autre concourent à l'harmonie de la société et de l'univers. Mais il ne fige pas pour autant ce peuple industrieux. Grande est la capacité des Chinois d'une évolution dans la continuité". J'ajoutais : "Ce roi sans royaume est un des hommes qui a le plus influé sur le destin de son peuple, celui-ci eût-il le plus souvent ignoré le fond de sa pensée et les ressorts de son éthique : responsabilité et sollicitude fondées sur l'expérience et l'étude". Si les Chinois sont nombreux à suivre la Voie confucéenne sans le savoir, les rares Occidentaux qui, sans l'avoir lu, ont une idée de Confucius, voient en lui le fondateur d'un ordre social conformiste qui donne une rôle dominant et arbitraire au souverain, au père, à l'époux, à l'aîné ; d'un patriarcat qui enferme une multitude d'individus dans une soumission totale à quelques privilégiés du sexe mâle.
Or, Lunyu dit de Confucius qui commence à courir le pays : "Le Ciel va donner au peuple en ce grand homme un héraut de la vérité" (Lunyu iii, 25). Il ouvrira la Voie, dao, dont je retiendrai l'observation qu'en donne le Dictionnaire français de la langue chinois, de l'Institut Ricci, pour son acception cosmique : "La Voie ne peut être appréhendée par l'esprit discursif, est manifeste dans le devenir naturel et s'impose à l'homme en le rendant à lui-même".

Confucius, "héraut de la vérité", va rassembler tout ce que le coeur chinois (siège tant des sentiments que de l'intelligence) a produit de meilleur depuis les origines et en fera la leçon aux générations futures. Fruit des traditions antérieures au Maître, sa doctrine se répendra en Chine selon la volonté du Ciel, contribuant à l'éducation de "l'homme véritable" - le junzi. C'est le temps où la Perse écoute Zoroastre, la Grèce, les présocratiques (Démocrite, Épicure, Empédocle, Héraclite, Anaximène, Pythagore et Thalès de Milet), puis Socrate ; le temps où les Hébreux connaissent les premières relations écrites des prophéties, celui où Rome forme un ordre moral et social qui durera plus de mille ans et a profondément marqué les esprits et les moeurs en Occident. C'est une ère qu'en matière de connaissance de l'Homme nous n'avons pas dépassée.

Le jésuite Matteo Ricci, arrivé en Chine en 1584, autorisé à séjourner à Pékin en 1601, jugeait que les livres de Confucius étaient "de beaux ouvrages de morale" (1). Il en dit : "Au temps de Platon et d'Aristote, florissaient en Chine des livres moraux en forme de maximes, oeuvres de lettrés de bonne vie, et, en tête, Les Quatre Livres, hautement estimables, que je relis jour et nuit" (2). Il écrivit des confucéens authentiques : "S'ils ne croient pas à l'immortalité de l'âme, ils rejettent les superstitions des autres sectes et pratiquent un culte austère du ciel et de la terre" (3).
Comparer Confucius aux Sages de l'Antiquité gréco-romaine permet aisément de lui supposer une métaphysique : selon Sénèque, philosophe stoïcien - païen, bien sûr ! du ier siècle de notre ère, "toute vraie philosophie postule la justice, la piété, la religion, et toutes les autres vertus qui se donnent la main et forment comme une chaîne. C'est elle qui nous apprend à reconnaître la souveraineté divine, à traiter les hommes en frères" (4).
Ricci ne pouvait l'ignorer. Pourquoi, alors, réduire la sagesse de Confucius à une morale ? Pour qu'elle ne portât pas ombrage à la religion chrétienne que Ricci entendait prêcher à la Chine… Mauvais calcul ! Ses successeurs commettront la même erreur, au risque, si souvent vérifié, d'interdire au "coeur" des Chinois une approche naturelle et spontanée du christianisme. Quant au grief de conformisme que l'Occidental contemporain fait à la morale confucéenne, il est dérisoire. Une seule formule du Maître suffit à le détruire : "L'honnête homme cultive l'harmonie et non le conformisme" (Lunyu xiii, 23).

Si le confucéisme est plus qu'une morale, sa portée morale n'en est pas moins immense. Confucius, sait que, pour "l'homme véritable" - ou "l'homme généreux", le "gentilhomme" - la vie est une longue suite de responsabilités à assumer : "L(homme véritable doit être robuste et courageux. Le fardeau est lourd, et le voyage long. Son fardeau, c'est la pratique de la vertu d(humanité ; n(est-ce pas lourd ? Son voyage ne finira qu'après la mort ; n'est-ce pas long ?" (Lunyu viii, 7). La mort est-elle une délivrance ? Confucius le sait-il ? Le sent-il ? Il se garde bien, en tout cas, de l'affirmer : "Zilu interrogea Confucius sur la manière d'honorer les esprits. Le Maître répondit : "Celui qui ne sait pas remplir ses devoirs envers les hommes, comment saura-t-il honorer les esprits ?" Zilu reprit : "Permettez-moi de vous interroger sur la mort" Le Maître répondit : "Celui qui ne sait pas ce qu'est la vie, comment saura-t-il ce qu'est la mort ?" (Lunyu, xi, 11). Socrate, le plus bel esprit grec, ne disait pas autre chose, au ve siècle avant notre ère, quand il affirmait : "Je sais que je ne sais rien".

Le confucéisme, hérité des Dynasties Xia, Yin et Zhou, est bien d'abord une morale individuelle, commandant responsabilité de soi, sollicitude aux faibles, respects aux supérieurs et surtout aux aînés qui, naturellement, ont meilleure expérience - partant : meilleure "prudence", (du latin prudentia, "sagesse") - que leurs cadets. "À quinze ans, je m'appliquais à l'étude. À trente ans, mon opinion était faite. À quarante ans, j'ai surmonté mon incertitude. À cinquante ans, j'ai découvert la volonté du Ciel. À soixante ans, nul propos ne pouvait plus me troubler. À soixante-dix ans, je peux vivre tous les élans de mon coeur, sans jamais sortir du droit chemin" (Lunyu, ii, 4 ).


Le confucéisme et sa morale ont vocation de donner à chacun la possibilité d'assurer son salut au regard du Ciel et de Sa Voie ; il a bien une métaphysique. "Le Maître dit : "Tendez votre volonté vers la Voie ; fondez-vous sur la Vertu ; appuyez-vous sur la bienveillance ; ayez pour délassements les arts" " (Lunyu vii, 6).Quant au Ciel confucéen, comment ne pas le concevoir d'une essence proche du Ciel de la tradition biblique et de son "Dieu tout puissant" ? Pour Confucius, le Ciel a une volonté absolue : "Si c'est la volonté du Ciel, la vérité prévaudra. Si c'est la volonté du Ciel, la vérité sera étouffée" (Lunyu xiv, 36). Confucius quête le Vrai, le Bien, le Bon sous l'autorité absolue du Ciel qu'il convient de redouter, étant entendu qu'elle est "sacrée", c'est-à-dire "vénérable" et "redoutable" à la fois.
Nous n'en sommes pas aux commandements de Jésus qui a dit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit: voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même" (5).
En revanche, on ne peut que songer au Dieu biblique : "Dieu redoutable au conseil des saints, grand et terrible à tout son entourage" - que chante le Psaume 89.

La parenté entre confucéisme et tradition biblique voire chrétienne, me l'a confirmée le constat saisissant que dressa l'ancien Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères de Chine, mort moine bénédictin de l'abbaye de Saint-André à Bruges, Lu Zhengxiang (6) ; il voyait dans le dao chinois le possible équivalent du verbum, dont saint Jean a écrit : "Au début était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu" (7). Lu a écrit : "Le confucéisme dont les normes de vie morale sont si profondes et si bienfaisantes, trouve dans la révélation chrétienne la justification la plus éclatante de tout ce qu'il possède d'humain et d'immortel et il trouve, en même temps, le complément de lumière et de puissance morale qui résout les problèmes devant lesquels nos sages ont eu l'humilité de s'arrêter, comprenant qu'il ne revient pas à l'homme de trancher le mystère du Ciel" (8).
Présenter le confucéisme comme une Voie propre à préparer le confucéen à la Révélation chrétienne, c'est, pour le catholique de culture latine si curieux de la Chine que je suis, placer la sagesse du Maître au sommet de l'appréhension humaine du monde. À la réflexion, ce jugement ne saurait étonner. Est-ce que Gou Hongming ne disait pas, au lendemain de la chute de l'Empire - en un temps où Confucius est déprécié : "Confucius croyait en Dieu, bien qu'il ait rarement parlé de lui " ? (9)

Lu et Gou m'ont conduit à approfondir toujours la lecture de Maître Kong, principalement le Lunyu - ces "paroles critiques" sur tous les aspects de la responsabilité de l'individu dans l'harmonie sociale et cosmique. J'ai constaté ce que Yan Ying disait de Confucius : "Plus on le fréquentait, plus on le respectait". (Lunyu v, 17). Son message universel, écoutez-en quelques bribes : "L'homme vulgaire ne connaît pas la volonté du Ciel, et donc il ne la craint pas ; il méprise les grands hommes ; il se moque des paroles des saints" (Lunyuxvi, 8) ; "La vertu d'humanité, c'est élever autrui comme on souhaiterait l'être soi-même ; c'est le faire parvenir là où on le voudrait soi-même. Qui est capable de s'en faire le modèle offre la recette de cette vertu" (Lunyu, vi, 28) ; "L'honnête homme quête la Voie, et non les biens matériels" ; (Lunyu, xv, 31) "Un homme de coeur, au besoin, donnera sa vie pour préserver son humanité"  (Lunyu xv, 9) ; "L'efficacité du milieu juste est suprême, la plupart des gens en ont perdu la notion depuis longtemps" (Lunyu, vi, 29) ; "Celui qui offense le Ciel n'obtiendra son pardon par l'entremise d'aucun esprit » (Lunyu, iii, 13) !
Foi, Espérance et Charité, les vertus théologales, sont là - ne fussent-elles pas nommées. Pourquoi ? Parce que Confucius a d'abord du coeur, lequel, comme chez tout Chinois, est siège de son intelligence des choses. Contemporain des plus fameux philosophes grecs - Socrate est né dix ans après sa mort -, Confucius l'emporte sur eux dans la compréhension du cosmos, de la société humaine, de chaque individu. Au vrai, son affectivité rend sa générosité très proche de la charité. Il aurait pu prononcer cette formule tirée de la dernière encyclique du pape actuel, Benoît XVI : "La cité de l'homme n'est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d'abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion" (10). Le droit, d'ailleurs, n'existe pas dans la tradition chinoise, chacun n'ayant que des devoirs à l'endroit d'autrui, "devoirs" dont le coeur ne saurait qu'incidemment être absent. Est-ce que dans les cinq Vertus la tradition chinoise ne place pas la bonté avant l'équité, le "bon" avant le "juste" ? J'ai fait allusion à ma culture latine, je vois en Rome la mère de l'Occident dont l'ordre millénaire - j'entends préchrétien - est contemporain aussi de Confucius : le Maître avait 42 ans, quand, en 509, Rome renverse ses rois et proclame un État (dit "république", soit l'"affaire de tous") dont la cellule de base est la famille, placée sous l'autorité du père, pater familias, et dont l'âme est fides : la fidélité à la Ville, Urbs, entité naturelle, non géographique, regroupant le peuple romain qui la compose, comme la Chine est partout où sont les Han vivant selon les usages han. Cette fides est à la fois la confiance en son ordre, la loyauté à son endroit. On y vit more majorum, "selon les usages des ancêtres" ; on rend hommage à leurs lares  - "âmes des ancêtres défunts", comme dans tout foyer chinois aux zu. Quel disciple de Confucius ne comprendrait cet ordre latin ?

Modeste avec fierté, confiant en l'histoire et l'expérience, Confucius en empiriste absolu se défend d'avoir rien inventé. "Je transmets, je n'invente rien. Je suis de bonne foi et j'aime l'Antiquité" (Lunyu vii, 1). Il n'est pas nostalgique ou réactionnaire pour autant. On lit dans L'Invariable Milieu :
"Confucius dit : "Un ignorant qui veut suivre son propre jugement, un inférieur qui veut suivre sa propre volonté, un homme de notre siècle qui veut ramener les usages anciens, tous ces hommes s'attirent des malheurs" (Zhongyong, § 28). Le propos renvoie implicitement aux Cinq Relations : empereur/sujet, père/fils, aîné/cadet, époux/épouse, amis, qu'harmonisent les Cinq Vertus : bonté, équité, courtoisie, sagesse, loyauté ; les unes et les autres sont chang - indispensables "constances" . Un surhomme, Confucius ? Non. Un homme (ren) au sens de la plus belle humanité (ren). Un saint ? On le dit shengren ("le saint homme"), voire zhisheng ("parfaitement saint"). Ces locutions lui confèrent une sainteté incontestable, tant au regard de la tradition chinoise que dans toute culture, y compris chrétienne (11). Pleinement homme, il sait que le qi ("le souffle naturel de vie") qu'il lui faut assumer à chaque instant, dépend aussi de la volonté du Ciel. Lisez La Grande Étude : "Ceux qui par leur vertu et leur sage conduite savent se tenir debout et progresser, le Ciel les comble de faveurs. Quant à ceux qui par défaut de vertu penchent d'eux-mêmes et sont près de tomber, le ciel, les renverse et achève leur ruine". (Daxue, § II, ex Liji n. 255)
L'histoire que saisit son regard n'est pas figée, il y constate et des évolution et des constantes, observant du même coup les limites à attendre du progrès des comportements humains, tant individuels que collectifs, partant la répétitivité de l'Histoire dont il appartient au Fils du Ciel de tenter d'éviter le retour des malheurs : "Zi Chang demanda si l'on pouvait savoir d'avance ce que feraient les empereurs des dix dynasties à venir. Le Maître répondit : "La dynastie des Yin a adopté les rites de la dynastie des Xia ; on peut connaître par les Documents ce qu'elle a ajouté ou retranché. La dynastie des Zhou a adopté les rites de la dynastie des Yin ; ce qu'elle a ajouté ou retranché se trouve mentionné dans les Documents. On peut savoir d'avance ce que feront les dynasties à venir, fussent-elles au nombre de cent" (Lunyu, ii, 23). La répétitivité des ères chinoises de splendeur, la répétitivité des périodes atroces de déchirement du Grand Empire sont le plus sûre illustration de ce propos du Maître. Moins que liés à la conception cyclique du temps, les constats du Maître lui sont suggérés par la limite des capacités morales des hommes : à chaque mal, mêmes conséquences au fil des âges !

Étudier Confucius conduit à une réflexion sur la morale chinoise, la sociologie chinoise, l'histoire chinoise et, de façon implicite, sur ce "Ciel" que l'éthique confucéenne commande de "respecter" - un Ciel qui agit. Les révolutionnaires du Quatre-Mai (1919) récusèrent le message confucéen, lui imputant l'immobilisme et l'arbitraire qui leur semblaient avoir frappé la société chinoise depuis des siècles. Lu Xun dénonce "l'emprise de la civilisation où le système hiérarchique des temps anciens a rendu l'homme étranger à l'homme", parle à propos de l'histoire chinoise de "festins de chair humaine" (29/04/1925) !Confucius est associé à cette "emprise", à cette "anthropophagie" : quelle erreur !
"Que l'honnête homme fasse son devoir gravement et sans faillir, qu'il traite autrui avec respect et civilité, et sur cette Terre, tous les hommes seront ses frères" (Lunyuxii, 5). Mao incluait Confucius dans les ruines du "féodalisme" et de son arbitraire. Négligeait-il que si "si on peut priver une armée de son général en chef, on ne saurait priver le dernier des hommes de son libre arbitre" (Lunyuix, 26) ?

Les temps ont changé !
Il y a peu (12), Le Quotidien du Peuple observait : "Si l'étude de Confucius cesse d'être confinée aux bibliothèques, elle offrira un regain de force spirituelle au monde moderne".
À Cambridge, en février 2009, Wen Jiabao prononça un discours confucéen. "Ma patrie bien aimée est un pays vieux et jeune à la fois. Vieux, parce que son histoire compte plusieurs millénaires. C'est avec diligence et sagesse que la nation chinoise a donné le jour à une splendide civilisation et apporté des contributions significatives aux progrès de l'humanité. C'est un pays jeune, parce que la République Populaire de Chine a tout juste soixante ans et que le pays a entamé, il y a trente ans seulement, sa politique - réformes et ouverture -, par quoi le peuple chinois a fondé la Nouvelle Chine". Il faut, poursuit-il, "privilégier l'intérêt du peuple, répondre toujours mieux à ses besoins matériels et culturels en libérant et en développant ses forces de production (…) ; sauvegarder la dignité et la liberté de chacun, en sorte qu'il puisse prétendre au bonheur au prix d'un peu d'ingéniosité et de beaucoup de travail".
"Renouvellement", "travail" - c'est du confucéisme ! On lit dans La Grande Étude : "La baignoire du roi Zheng Tang portait l'inscription : "Renouvelez-vous véritablement et chaque jour, ne cessez pas de vous renouveler". Dans les Avis donnés à Gangshu il est dit : "Encouragez le peuple à se renouveler". (Daxue, §II)
Pour Wen Jiabao, "la culture chinoise est riche, largement répandue, profonde. L'harmonie, valeur suprême et chérie de l'ancienne Chine, demeure au coeur de notre culture" ; c'est encore du confucéisme !
Selon L'Invariable Milieu, "quand l'équilibre et l'harmonie atteignent leur plus haut degré, chaque chose est à sa place dans le ciel et sur la terre ; tous les êtres se propagent et se développent heureusement". (Zhongyong, §I) Wen insiste sur "la perte de toute moralité, cause sous-jacente de la crise présente" celle du monde de 2009 ; pour lui, "dans le corps de chaque homme d'affaires doit couler le sang de la morale". Confucius encore : "L'homme honorable exerce la bienfaisance, sans rien dépenser, fait travailler le peuple sans le mécontenter, a des désirs, sans être cupide" (Lunyu, xx, 2).
Wen comme Maître Kong est un "Grand éducateur". Pour Confucius, dit Marcel Granet, sinologue français qui a consacré l'essentiel de sa brève carrière à la formation de la Chine, "l'enseignement était le premier devoir du sage" - "une mission céleste" (13) !
Granet apporte cette précision sur la perception que Confucius avait du Ciel et de Sa Providence :
"Dans la pensée personnelle de Confucius, l'idée de l'Ordre Universel était à la fois une notion centrale et une notion concrète : elle correspondait à une croyance proprement religieuse. Confucius avait foi dans une Puissance Régulatrice (dont la Vertu princière fournissait l'image) ; il avait des élans de piété vers une Providence céleste dont il croyait tenir sa mission civilisatrice et il se sentait en communion de coeur (14) avec elle" (15).

Granet observe, généralisant peut-être hâtivement, que "les disciples n'héritèrent pas la foi du Maître". Ce seraient ainsi eux qui permettraient à l'Occidental rationaliste de voir en la doctrine confucéenne une morale jugée volontiers passéiste et de pure façade. Or, peut-on ignorer que, pour l'homme en quête du milieu juste, la Voie (dao) permettant d'y atteindre est déterminée par "l'action du Ciel". Observation et étude mènent Confucius à une perception raisonnable du monde ; expérience et humilité lui interdisent d'en user pour élaborer quelque "système" raisonné censé mener à la grandeur, au bonheur. "Toute grandeur n'appartient qu'au Ciel" (Lunyu, viii,19).
De ce « Ciel » qu'il révère, il ne cherche pas non plus à donner une explication, ne le peuple d'aucune mythologie : le monde est peuplé de sheng autant que d'hommes, mais sheng et hommes sont les uns et les autres "sous le Ciel" : y loger les premiers, prétendre que les seconds pourraient en connaître la nature (par quelle expérience ?) : impossible !
Au disciple qui s'inquiète du silence de son maître, il répond : "Est-ce que le Ciel parle ? Les quatre saisons suivent leur cours ; tous les êtres croissent. Est-ce que le Ciel parle jamais ?" (Lunyu xvii, 18)
Je renvoie encore à la chute de L'Invariable Milieu : "L'action du Ciel n'est perçue ni par l'ouïe ni par l'odorat" (Zhongyong, § 33)
Et au philosophe chinois moderne Feng Youlan (16) : "Le Ciel confucéen a une volonté et c'est lui qui domine tout". On ne s'étonnera pas de lire : "Il n'y a pas moyen de faire parler le Maître de la nature des choses ni de la Voie céleste" (Lunyu v, 13).
L'une et l'autre requerraient de Confucius une spéculation intellectuelle que sa morale et son approche de la réalité lui interdisent. Reste que "l'honnête homme" se doit de concourir à l'harmonie universelle. À cette fin, il pratiquera le ren - "vertu d'humanité, bienveillance envers autrui, libérale, universelle et désintéressée, participation de l'homme à la vertu du Ciel".

Simple morale ? Même la Chine contemporaine réputée athée y discerne une "force spirituelle".
Il faut rendre au confucéisme toute sa valeur morale  et spirituelle : morale, elle commande les relations aux autres, spirituelle, les relations au cosmos. La sagesse a retenu Confucius de prétendre à "trancher le mystère du Ciel" (17). Nul doute qu'il pensait, comme Laozi, que "quelque chose d'indéfini et total préexistait au Ciel et à la Terre, lequel peut être regardé comme le père/mère de toute chose" ; qu'il "ignore son nom et lui donne le nom de Voie" (18).
Ses disciples peuvent-ils accepter un message religieux ? Xin, le coeur, siège de l'intelligence chinoise, les aidera-t-il à en percevoir tant la portée morale que l'enseignement téléologique ? Vous dites : impossible ? Mais Confucius n'est-il pas dit justement "celui qui poursuit ce qu'il sait être impossible" (Lunyuxiv, 38) ?

Il faut connaître Confucius pour comprendre ce qui a façonné le meilleur de la civilisation chinoise. Traditionnellement, elle ne connaît pour l'ordonner, que devoirs, solidarité, usages et rites ; elle ignore le droit. Le droit à suivre ressortit à une forme de spéculation que s'interdit le confucéisme : si lois il y a, elles sont fruits des usages, de l'expérience, sont jurisprudence et rites instaurés par les siècles, c'est-à-dire l'expérience. Une expérience elle-même en constante évolution - que celle-ci soit bonne ou fâcheuse : "La dynastie des Yin a adopté les rites de la dynastie des Xia ; on peut connaître par les documents ce qu'elle a ajouté ou retranché. La dynastie des Zhou a adopté les rites de la dynastie des Yin ; ce qu'elle a ajouté ou retranché se trouve mentionné dans les documents. On peut savoir d'avance ce que feront les dynasties à venir, fussent-elles au nombre de cent" (Lunyu, ii, 23).
Leçon de morale ? Leçon de l'histoire ! Voyez (quinze siècles plus tard !) Le Miroir complet pour l'illustration du gouvernement (Zizhi tongjian), de Sima Guang ; c'est dans l'histoire qu'est inscrit l'avenir à bâtir, ou à subir. Reniant son passé, mécontent (on le comprend) de la situation que connaissait la Chine dans les années 1920, Lu Xun écrivait : "La création d'une période d'un troisième type, période que la Chine n'a pas connue, est la tâche qui incombe aux jeunes d'aujourd'hui".
Beaucoup l'ont cru comme lui et jusqu'à récemment.
Le retour de Confucius dans la langue officielle, dans les pensées et sentiments sans doute aussi de maints Chinois, là est la Voie - celle de la Chine fidèle à elle-même - "splendide civilisation", rappelait Wen à Cambridge, qui, au plus fort de son éclat (hua), a "apporté des contributions significatives aux progrès de l'humanité" et qui persistera à en apporter d'autres, dès lors qu'elle aura retrouvé celui qui depuis 2 500 ans l'a guidée sur la Voie, lui conférant sa vraie nature. "Ji Zicheng dit : "L'homme honorable l'est par nature. Qu'a-t-il à faire de la culture ?" Zigong répondit : "Voilà un mot bien regrettable. Culture et nature tiennent l'une de l'autre comme ses rayures tiennent au tigre. Arrachez ses poils à la robe du tigre ou du léopard ; rien ne la distinguera plus de la peau d'un chien ou d'un mouton" (Lunyu, xii, 8). Lunyu dit : "Confucius est comme le soleil et la lune" Lunyu (xix, 24) ; il est la source de l' "éclat" de Zhonghua, par lui seul cet "éclat" peut être "constant" !
Cet "éclat" peut dépasser les bornes de l'Empire : il l'a fait en Corée, en Annam ; il a vocation à éclairer le genre humain : "Le Maître voulait aller vivre au milieu des tribus barbares de l'Est. On lui dit : "Ils sont grossiers ; convient-il de vivre parmi eux ?" Il répondit : "Si un honnête homme demeure au milieu d'eux, resteront-elles barbares ?" (Lunyu, ix, 13).

Souhaitons encore qu'à travers leur audience au sein de la prochaine superpuissance chinoise, les confucéens continuent de recevoir du dehors les apports qu'ils jugent propres à l'enrichissement de leur pays - au plan métaphysique, comme dans les domaines techniques, juridiques et autres - avant de les frapper de leur marque, de les siniser ! La sage universalité de Confucius rend son éthique propre tant à rappeler les hommes du monde entier à la responsabilités et à la dignité - aux antipodes du libertarisme occidental - qu'à recevoir du monde entier les messages les plus riches et à les offrir - bientôt sinisés - aux à leurs frères chinois.
Le christianisme est des dons précieux que les Chinois peuvent recevoir du dehors. Un jésuite contemporain, le P. Benoît Vermander, le dit (19), ce sera difficile. Il y a d'abord la question du nom de Dieu en chinois, vieux problème, posé déjà à Ricci qui avait donné trois réponses : Tianzhu - "Maître du Ciel", Tian - "Ciel" et Changdi - "Souverain Seigneur". L'Église catholique (depuis 1704) n'a retenu que Tianzhu. Ce "Maître du Ciel" qui vient donner une personnalité au "Ciel" impersonnel de Confucius, ne contribue-t-il pas à apporter, comme le dit Lu Zhengxiang , "le complément de lumière qui résout les problèmes devant lesquels les sages chinois ont eu l'humilité de s'arrêter" ?
Les catégories traditionnelles de pensée chinoise influent sur l'approche des questions théologiques. Ainsi, Vermander le montre, "aimer Dieu en chinois n'est pas évident : envers le Ciel, l'attitude exprimée est de révérence et de crainte : wei. Si Dieu se révèle comme père, la relation xiao - piété filiale - s'impose, qui traduit une soumission obéissante".
Toutes les questions ne sont pas arides. Le jésuite dépeint sans mal le "Christ au visage chinois". Animé du qi  - "l'élément le plus subtil qui entre dans la combinaison de tout être" -, il n'est plus le Galiléen, il est "passé" du fleuve Jourdain au Huanghe !
Si Vermander estime que "dans le monde des paraboles évangéliques, on peut retrouver une saveur taoïste : Jésus apprend et enseigne de la nature même des choses - de la gratuité des oiseaux et des fleurs, du mouvement des temps et des saisons, de la force incommensurable de la petite semence", Confucius n'est pas de reste : "Il est des pousses qui ne portent pas de fleur ; il y a des fleurs qui ne portent pas de fruits" (Lunyu ix, 21). Le propos de Jésus : "Je suis le vrai cep et mon père est le vigneron. Tout sarment en moi qui ne porte pas de vie, il le coupe" (20), fait encore dire à Benoît Vermander : "Jésus révèle déjà le secret de la Vie dans le microcosme qu'est son corps et c'est la rectitude de son énergie mentale et physique qui lui permet de guérir ceux qui l'approchent. C'est parce que Jésus est cet Homme qui obéit exactement au mouvement interne de la Vie que tout le prépare à devenir le Christ".

Force est alors de penser à l'Invariable Milieu (Zhongyong, § 27) : "Combien grande est l'influence d'un homme parfaitement sage ! Elle s'étend au‑delà de toute limite, fait surgir et entretient tous les êtres".

(1) Propos de 1594, cité par Jean Sainsaulieu, "Le Confucianisme et les jésuites", Actes du Colloque international de Sinologie, Chantilly, 1974, Les Belles Lettres, 1976. p. 46.
(2) Propos de 1597, ibidem.
(3) Propos de 1584, in Jean Sainsaulieu, op. cit., p. 45.
(4) Lettre à Lucilius, XC. Ricci n'ignore pas l'attachement du philosophe latin au religieux, à la différence de l'homme, même cultivé du xxie siècle qui a le tort de voir en le précepteur de Néron un pur moraliste !
(5) Matthieu, 22, 37-40
(6) Né en 1871 à Shanghai, diplomate en Occident, marié à une Européenne, converti au catholicisme à la quarantaine, ministre des Affaires étrangères de la République de Chine en 1912, puis de 1917 à 1920 ; Premier ministre quelques mois, en 1912, moine bénédictin à la soixantaine, prêtre et mort abbé en 1949.
(7) Jean, 1, 1.
(8) Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-Tsiang, Souvenirs et pensées, DDB, Bruges, 1944, pp. 99-100.
(9) (Kou Houng Ming) L'Esprit du peuple chinois, l'aube, poche, 2002, p. 76.
(10) Encyclique Caritas in veritate, 2009
(11) Cf. Shengti, le Saint Sacrement, Shngshen, le Saint-Esprit
(12) Le 28 septembre 2007

(14) Granet écrit "communion de pensée", ce "coeur" que je substitue au mot pensée vise à siniser la remarque, le "coeur" étant siège et de la pensée et des sentiments en Chine.
(15) Marcel Granet, op. cit., p. 100.

(16) Feng Youlan (1895-1990), Histoire de la philosophie chinoise, Shangwu Editions, 1944, t. 1, p. 83.
(17) Cf. Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-Tsiang, Souvenirs et pensées, DDB, Bruges, 1944, p. 100
(18) Mgr Aloysius Jin, "Homélie de Noël 2007", in Tripod, revue bilingue publiée par Holy Spirit Study Center, Hong Kong -Tripod, Vol. XXVIII, n° 149,
(19) Benoît Verrmander, Les Mandariniers de la rivière Huai, Paris, DDB, 2002

(20) Jean, 15, 1-2.

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