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Mai 68 fut bien un "événement" au sens où s'est produit là une rupture dans l'ordre des choses, rupture qui révélait des forces nouvelles mais cachées, étouffées sous le poids de cet ordre précisément, et qui ont fini par exploser à l'image de la cocotte minute. 
Un événement révèle ce qui se trame en secret, et dès lors l'exhibe au grand jour : c'est pourquoi, après lui, plus rien n'est comme avant. J'ai été atterrée de rencontrer récemment, à l'occasion de la publication d'un livre avec Matthieu Grimpret (1), d'autres auteurs d'ouvrages portant sur le même sujet. Ils demeuraient cloîtrés dans le gauchisme d'alors et dans le mythe de la lutte des classes, comme si, depuis 40 ans, rien ne s'était produit qui pût nous ouvrir les yeux… Eh bien je crois que nous ferions la même erreur si, nous qui n'avons pas été "soixantuitards", nous en restions à ce désordre d'enfants gâtés qui brandissent le Petit livre rouge sans ouvrir les yeux sur les massacres perpétrés par Mao.
Mai 68, initié par des étudiants, a été une révolte des moeurs et essentiellement une révolte contre l'autorité : rien que de banal. Que se soient greffées là-dessus des revendications salariales au moment où les salaires étaient trop bas pour le confort des Trente Glorieuses, cela me semble un phénomène secondaire. Les grévistes ouvriers ont profité de la révolte étudiante. Le fond de l'affaire n'est pas là. Il est dans la manière dont se comportait alors l'autorité de proximité, qui commence par celle du père de famille (à l'époque les femmes avaient encore peu d'autonomie), et continue avec celle du professeur, par exemple.
Je crois que nos sociétés avaient laissé se développer une distorsion entre le développement accru de l'autonomie individuelle, et les autorités qui s'exercent naturellement dans n'importe quel groupe humain. Et cette distorsion apparaissait particulièrement inconfortable dans le domaine éducatif.
Voilà un adolescent auquel on proposait des études de plus en plus sophistiquées, tout en lui signifiant qu'il lui fallait apprendre à penser par lui-même (et cela n'était qu'un développement de notre tradition la plus ancienne). On lui laissait voir qu'il n'était plus obligé, comme autrefois, de reprendre le métier de son père, et qu'il lui fallait choisir selon sa propre vocation. On lui donnait les moyens et la permission de voyager seul et de mener sa propre vie. Mais lorsqu'il rentrait chez lui le soir, il trouvait dans la plupart des cas un père de famille à l'ancienne, qui lui indiquait les "bons" et les "mauvais" métiers, qui refusait de considérer ses opinions, évidemment encore malhabiles, comme des sujets de débats, et le traitait davantage comme sa propre trace que comme une personne à part entière (je ne suis pas en train de régler des comptes avec mon propre père, qui fut au contraire avec moi un libéral, mais la plupart de mes amis d'alors vivaient sous ce genre d'autorité, et cette différence explique probablement que je ne les aies pas suivi dans les constructions de barricades). Autrement dit, le monde avait manifestement changé, mais l'autorité paternelle demeurait la même. Et la jeunesse ne pouvait que sentir là une sorte de dissonance insupportable.
Lorsque, par le développement de l'émancipation qui caractérise particulièrement l'Occident, les sociétés déploient l'autonomie personnelle accordée aux très jeunes adultes, l'autorité ne doit pas pour autant s'anéantir. Mais elle doit s'adapter à cette nouvelle donne, devenir moins cassante et plus tolérante, convaincre au lieu de forcer, prévenir au lieu de punir. Cela n'avait pas été compris.
Que cette rupture ait été l'occasion, pour toute une intelligentsia d'origine marxiste qui devint ensuite déconstructionniste, de chercher à briser l'autorité elle-même, d'effacer la famille et de rendre tous les liens aléatoires et fugaces, c'est un fait. Et c'est justement cela qu'il faut liquider, cet excès. Mais l'excès est un épiphénomène, grave sans doute, pourtant secondaire, et que l'on peut combattre sans pour autant revenir au monde d'avant….
Quand on parle de "liquider Mai 68", cela ne peut pas signifier en effacer les conséquences, car cela n'est au pouvoir de personne. Et d'ailleurs, ce ne serait pas souhaitable, parce que les forces qui portaient l'événement avaient un sens, et l'on ne fabrique pas les sociétés, on les accompagne. Cela peut signifier : prendre enfin la mesure des conséquences destructrices, les combattre, et répondre d'une autre manière aux exigences révélées par l'événement.

Paru dans La Nef - Mai 2008

(1) Liquider Mai 68 ? sous la direction de Matthieu Grimpret et Chantal Delsol,
Presses de la Renaissance, 2008, 296 pages, 21 .

Publié dans A tout un chacun
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contre le Tibet a remis à l'ordre du jour le boycott des Jeux olympiques de Pékin. Fallait-il donc une telle violence pour que les belles âmes occidentales se souviennent que la Chine demeure un régime communiste avec des méthodes communistes ? L'exemple chinois montre que le libéralisme économique se marie fort bien avec toute la rigueur communiste et ne contribue que fort modérément à en adoucir les angles. Est-il temps, au reste, de s'inquiéter du sort du Tibet, illégalement occupé et persécuté depuis plus d'un demi-siècle, lorsque tous les pays occidentaux entretiennent de bonnes relations avec Pékin pour des raisons commerciales et favorisent de ce fait l'exploitation d'une main-d'oeuvre effroyablement maltraitée, ramenée au rang de bête ? C'est à ce niveau politique global que le problème doit être considéré et que le boycott devrait être envisagé. Faute de quoi, même en imaginant que nombre de pays occidentaux décident de boycotter les JO, si l'attitude générale à l'égard de la Chine ne change pas, les opposants au boycott auront beau jeu d'affirmer que cela n'aura servi à rien pour améliorer le sort d'une population martyrisée.
Nos nations n'étant prêtes à aucun sacrifice et surtout pas à remettre en cause les sacro-saintes lois du libéralisme mondialisé, Pékin peut continuer tranquillement à exploiter et opprimer les Chinois, avec ou sans Jeux olympiques. Est-ce à dire qu'il faille définitivement renoncer au boycott ? Je ne le crois pas, car même s'il ne faut pas en attendre des retombées immédiates, un tel boycott, s'il était assez suivi, gênerait énormément Pékin qui a fait des Jeux une vitrine mondiale pour son "modèle " de développement et ainsi ramener au second plan la réalité de sa tyrannie politique. Ce serait un camouflet et un coup d'arrêt pour un régime dont l'assurance et l'orgueil ne semblent connaître aucune limite.

Mais, entend-on déjà, ce serait prendre les valeurs du sport en otage et politiser un événement prévu pour rapprocher les peuples ! Passons sur le double discours qui, avant les événements du Tibet, affirmait que les Jeux contribuaient à ouvrir les dictatures et, quand ces régimes font du zèle, à assurer qu'ils sont étrangers à la politique à laquelle le sport ne doit être mêlé en aucun cas. Si l'esprit des JO était resté celui des fondateurs, un tel argument pourrait être recevable quoique discutable dans son principe, le sport n'est pas une fin en soi et doit répondre lui aussi aux priorités du bien commun lorsque celui-ci est en cause. Mais nous sommes aujourd'hui à l'opposé de ce bel esprit sportif ! Loin d'être le fait d'amateurs désintéressés pour lesquels "l'essentiel est de participer", les Jeux - comme toutes les grandes manifestations sportives, hélas ! - sont devenus une compétition d'hyperprofessionnels mettant tout en oeuvre pour gagner et, plus encore, un business, une affaire d'argent aux enjeux financiers colossaux. La Chine, de plus, détourne le sport à des fins de propagande - comme l'ont toujours fait les pays communistes ou hier l'Allemagne nazie - et la façon dont elle sélectionne et entraîne ses athlètes est proprement monstrueuse et inhumaine (1). Alors que le légitime patriotisme tend à être ridiculisé, le sport est le seul domaine où se manifeste encore un chauvinisme absurde et parfois violent, là où précisément devrait régner le fair-play. Il développe des passions et occupe une place médiatique disproportionnée (là encore pour des questions d'argent) bref comment ne pas l'identifier aux jeux du cirque des Romains, dérivatif facile et démagogique pour détourner le peuple des vrais problèmes ?

Sans doute le boycott n'est pas une mesure idéale, j'en conviens, mais rien de sérieux ne s'y oppose. La question, finalement, est celle de la morale et de la politique. Certes, s'il ne fallait entretenir de relations qu'avec les États répondant à nos critères démocratiques, nos rapports internationaux se raréfieraient rapidement. Mais, au nom de la realpolitik, faut-il alors tenir la morale à l'écart de toute considération politique ? Certes non, c'est ce qu'a montré Benoît XVI dans son remarquable discours aux Nations-Unies le 18 avril dernier. Il a même insisté sur le devoir de la communauté internationale d'intervenir lorsqu'un État n'est pas en mesure de protéger sa population contre les violations des droits de l'homme, la situation est plus dramatique encore quand c'est ce même État, comme en Chine, qui les viole pertinemment. Et il a balayé l'objection habituelle selon laquelle les droits de l'homme ne seraient qu'un concept occidental non valable pour les autres cultures. "Le mérite de la Déclaration universelle, a dit Benoît XVI, a été d'ouvrir à des cultures, à des expressions juridiques et à des modèles institutionnels divers la possibilité de converger autour d'un noyau fondamental de valeurs et donc de droits". Le fondement commun des droits est la loi naturelle qui transcende toute culture, le pape a une nouvelle fois insisté sur l'importance de sa reconnaissance : "Ces droits trouvent leur fondement dans la loi naturelle inscrite au coeur de l'homme et présente dans les diverses cultures et civilisations. Détacher les droits humains de ce contexte signifierait restreindre leur portée et céder à une conception relativiste, pour laquelle le sens et l'interprétation des droits pourraient varier et leur universalité pourrait être niée au nom des différentes conceptions culturelles, politiques, sociales et même religieuses. La grande variété des points de vue ne peut pas être un motif pour oublier que ce ne sont pas les droits seulement qui sont universels, mais également la personne humaine, sujet de ces droits". Tout un programme.
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Paru dans La Nef - Mai 2008
(1) Cf. l'excellent livre de Luc Richard, Pékin 2008. Pourquoi la Chine a déjà gagné, Mille et Une Nuits, 2008.

Publié dans De par le monde
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L'État d'Israël a soixante ans : du sionisme à l'indépendance

Il naît avec la publication en 1862 par un philosophe socialiste allemand, Moses Hess (1812-1875), de l'ouvrage Rome et Jérusalem qui, se fondant sur les mouvements nationaux en Allemagne et Italie, suggère de construire un État socialiste pour le peuple juif, mais sans préciser sa localisation. Un peu plus tard, un médecin juif de la Pologne russe suggère la création d'un État juif autonome à l'intérieur de l'Empire des Tzars, thème que reprendront avant 1914 les Juifs sociaux-démocrates du Bund. L'affaire Dreyfus conduit le journaliste autrichien Theodor Herzl (1860-1904) à proposer un État juif, avec son livre L'État des Juifs, recherche d'une solution moderne de la question juive (1896). Mais le livre ne propose pas la région où pourrait se construire un État juif. Il va être question de la Patagonie, de l'Ouganda ou même de Madagascar, solution qu'envisagera le IIIe Reich entre 1936 et 1941.
C'est au Congrès sioniste constitué à Bâle en août 1897, qu'apparaît l'idée d'une installation en Eretz Israël ; mais jusqu'en 1917 plusieurs thèses s'opposent ; certains préconisent un Foyer national en un lieu quelconque, d'autres défendent l'implantation en Palestine. Au début du XXe siècle, il n'y a guère qu'une cinquantaine de milliers de Juifs en Palestine, dont 25 000 environ sont des émigrés venus de l'Empire russe.
Avec le lancement du mouvement sioniste, on aurait pu s'attendre à un flot de Juifs persécutés : en Russie, les pogroms demeurent dramatiquement nombreux jusqu'au-delà de 1905. Or, de 1900 à 1964, à peine 40 000 Juifs émigrent vers la Terre promise, tandis qu'un million et demi émigre vers les États-Unis. La Palestine, pauvre et sans avenir visible, n'attire guère. Le sionisme apparaît alors comme un échec, d'autant que les communautés israélites d'Allemagne, de France ou du Royaume-Uni attachées à l'assimilation, sont plus que réticentes devant l'affirmation de l'existence d'un "peuple juif". Pour elles, on est Allemand, Britannique ou Français de religion israélite.

La Grande Guerre va permettre au sionisme de renaître. Convaincus que l'aide américaine est indispensable, Français et Britanniques conçoivent, pour complaire, croient-ils, aux Juifs américains, l'idée d'un Foyer national juif : ce sera la déclaration de Lord Balfour, Secrétaire aux Affaires étrangères, le 2 novembre 1917. Il faut s'attirer les faveurs des Juifs américains plutôt germanophiles d'autant que la majorité des israélites des États-Unis viennent de Russie, État allié de l'Entente, particulièrement antisémite. Les Britanniques pensent aussi que leur soutien au sionisme serait accueilli favorablement par les chefs bolcheviks dont beaucoup étaient Juifs et que cela les conduirait à rester en guerre ! Balfour n'avait pas compris que les bolcheviks d'origine juive se désintéressaient totalement de la création ou non d'un Foyer juif. Ajoutons que, pour le Cabinet britannique, créer un Foyer juif en Palestine permettrait de limiter au maximum les ambitions françaises sur la Terre Sainte.
Foyer national juif ou pas, il n'attire guère les Juifs d'Europe centrale. De 1919 à 1932, vont arriver en Palestine 117 000 Juifs. Pendant cette période, si les États-Unis ont fermé leurs frontières, venant de l'antisémite Pologne, 200 000 israélites s'installent en France, 150 000 en Belgique et aux Pays-Bas, et plus de 100 000 dans le Reich : partout, cela entraîne une renaissance de l'antisémitisme. Durant cette période, la première vague qui arrive aussitôt après la guerre est profondément sioniste, décidée à favoriser le développement du Yishouv (la Palestine juive). Elle est plus ou moins influencée par le marxisme et va prôner la constitution d'un parti social-démocrate, le Mapam. Mais les Alya (vague d'migration) entre 1929 et 1932 entraînent plus de difficultés que de progrès en raison de la crise économique internationale, car ce sont les plus pauvres des Juifs orientaux qui vont en Palestine.

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, c'est le IIIe Reich qui va contribuer à l'essor du Yishouv. En effet, le 27 août 1933, le Reich signe avec les organisations d'Allemagne et de Palestine un accord dit Haavarah ("transfert", en hébreu) qui permet aux émigrants juifs choisissant la Palestine de transférer une partie de leurs biens. Selon Saül Friedländer, plus de 100 millions de marks vont arriver en Palestine, facilitant l'installation et l'intégration des 60 000 Juifs allemands. Nombre d'entre eux sont des ingénieurs, des cadres, des scientifiques qui vont rapidement tenir une place éminente en Palestine et préparer la construction d'un État moderne et développé. Ils développent aussi un certain caractère de germanité qui marque encore aujourd'hui la société et la culture israéliennes. Dans ce même temps arrivent plus de 150 000 Juifs polonais qui parlent yiddish (dialecte germanique écrit en caractères hébreux). Tout cela contribue aussi étonnant que cela soit à donner au Yishouv un caractère d'inspiration germanique et à favoriser les communautés ashkénazes (Ashkenaz, rite d'Europe centrale).
Bien évidemment, l'antisémite Hitler n'aide pas les sionistes pour leur faire plaisir ! Il a compris qu'une arrivée importante de Juifs dans une région peuplée d'Arabes allait entraîner de nombreux incidents qui déstabiliseraient les Britanniques qui administrent alors la Palestine. Il y a eu des émeutes antisionistes dès 1920, et en 1929, l'émeute sera accompagnée de pogroms. De 1936 à 1939, on assiste à une véritable guerre entre Juifs et Arabes, ce qui amène les Britanniques à envisager un partage de la Palestine (plan de Lord Peel en 1937), projet accepté par les Juifs socialisants et rejeté par les Arabes. Un nouveau projet est élaboré en 1938, il est à nouveau approuvé par les Juifs et rejeté par les Arabes. Dès lors, en 1939, Londres décide de limiter les achats de terre par les Juifs et freine fortement l'immigration. La guerre, dès 1939, met fin à la guerre civile judéo arabe, mais les Britanniques, devenus antisionistes, n'accepteront la mise sur pied d'une force juive qu'en 1944.


Un conflit de fait apparaît entre Juifs et Britanniques et on assistera à de nombreux attentats terroristes : dès 1942, l'exécutif sioniste demande la constitution d'un État juif indépendant, ce que refuse Londres. En 1945, les Britanniques interdisent l'accès de la Palestine aux survivants de la Shoah et maintiennent ce veto jusqu'à l'affaire de l'"Exodus". C'est alors que les Nations-Unies adoptent un plan de partage de la Palestine avec trois ensembles bien distincts : un État arabe indépendant, un État juif indépendant et Jérusalem séparé des deux États. Les Arabes refusent, et s'engage une véritable guerre. Elle sera accompagnée de massacres des deux côtés, à Deir Azine par les sionistes et à Goush Etzion par les Arabes. Au printemps, les trois quarts de la population arabe de la zone juive, soit 300 000 à 400 000 personnes, fuient vers le Liban, la Jordanie, la Syrie, l'Égypte, l'Irak et les Émirats arabes du Golfe persique. C'est alors qu'apparaissent de nombreux camps de réfugiés qui seront très mal gérés par les Nations-Unies. Le 14 mai 1948, l'indépendance de l'État d'Israël est reconnue aussitôt par les États-Unis et l'URSS. La France, qui a approuvé le plan de partage, ne reconnaîtra Israël qu'en 1949.

Le projet des Nations-Unies découpait la Palestine en sept zones, trois arabes, trois juives, et Jérusalem. Il était plus favorable aux Arabes qu'aux Juifs, mais les États arabes le rejettent et le conflit qui a débuté en décembre 1947 s'aggrave. En octobre 1948, l'armée israélienne (Tsahal) est victorieuse sur tous les fronts. 1,3 million de Juifs l'emportent sur 25 millions d'Arabes soutenus par la Grande-Bretagne, l'armée jordanienne, la Légion arabe, sous les ordres d'un général britannique, Glubb Pacha. Durant l'hiver 1949, des armistices sont conclus avec les États arabes. Le 11 mai 1949, Israël est admis aux Nations-Unies, la Palestine arabe est absorbée par la Jordanie. Par rapport au plan de 1947, Israël a obtenu une situation plus confortable : l'État est d'un seul tenant du Liban à Eilat, la Palestine arabe qui, dans le plan Peel de 1937, laissait les 3/4 de la Palestine aux Arabes, dans le projet de 1947, leur laissait la moitié de la Palestine, est réduite à peau de chagrin, la Cisjordanie. L'intransigeance arabe les conduit à leur perte.

Depuis 1948, le conflit est latent entre Israël et ses voisins arabes. En 1956, au cours d'une guerre voulue par les franco-britanniques contre l'Égypte, Tsahal atteint le canal de Suez, mais la capitulation de fait des Occidentaux (États-Unis, France, Grande-Bretagne) fait de cette victoire une défaite diplomatique gravissime. En 1967, en six jours, Israël occupe le Golan pris à la Syrie, la Cisjordanie qu'elle occupe toujours et le Sinaï qui sera restitué à l'Égypte après la visite du Président Sadate à Jérusalem en 1977. La guerre des Six Jours marque la rupture entre Israël et la France. Dès lors, le poids des États-Unis est essentiel d'autant que les Juifs américains et les protestants évangéliques sont pro-sionistes.
Pour réhabiliter leurs armées, les États arabes attaquent Israël le jour du grand jeûne de Kippour le 6 octobre 1973. En quinze jours, les Syro-Égyptiens sont défaits mais cela ne règle rien. La Cisjordanie demeure occupée ainsi que le Golan. Soutenus par les Américains qui tolèrent l'agressivité dont Israël fait souvent preuve, les Israéliens ne remplissent pas toujours les engagements pris lors des tentatives de médiation (Camp David, Oslo) et conduisent de nombreuses actions qui entraînent des réactions à caractère terroriste : le problème palestinien devient de surcroît de plus en plus difficile à régler en raison d'implantation de colonies de plus en plus nombreuses en Palestine.


Outre les problèmes territoriaux déjà délicats, on ne peut comprendre la situation en Palestine si l'on oublie les humiliations subies par le monde arabe : humiliation militaire, les victoires d'Israël entraînent l'appel à la vengeance d'autant que les voisins arabes de l'État juif sont presque 20 fois plus nombreux (99 millions d'habitants contre 5,5 en Israël aujourd'hui). De surcroît, l'État d'Israël dont, en 1950, le niveau de vie était analogue à celui de la Syrie, connaît aujourd'hui une prospérité économique et technologique qu'ignorent ses voisins (le PIB par habitant syrien est sept fois inférieur à celui d'Israël).
Créer un État palestinien pose d'autre part des problèmes que l'on n'aborde guère : on pense parfois aux colonies israéliennes, elles sont multiples. Doit-on les maintenir ou rapatrier les colons vers Israël ? On parle aussi des réfugiés ; ils sont aujourd'hui près de 4 millions, soit 1,5 million de familles. Il est inconcevable qu'ils reviennent en Israël. Que faire sinon leur donner les moyens de s'installer dans des régions adéquates en leur attribuant un pécule leur permettant de refaire leur existence ? Cela demande 15 à 20 milliards d'euros. Qui paiera ? Se pose encore une question généralement laissée de côté. Israël, pays développé, consomme cinq fois plus d'eau par habitant que les États arabes ; pour l'essentiel, l'eau consommée en Israël vient actuellement des nappes phréatiques de Cisjordanie. Qu'en sera-t-il dans une Palestine indépendante, au moins tant que le canal de la Mer Rouge à la Mer morte ne fonctionnera pas ? Sa mise en service est envisagée entre 2020 et 2025 ...

Reste un problème, sans doute crucial, celui de la démographie : il y a aujourd'hui près de 20 % d'rabes musulmans dans l'État d'Israël. Leur taux de fécondité est de 4,5 %, presque le double de celui des Juifs (2,5 %). En 2025, il y aura un tiers de musulmans dans la population israélienne, ce qui risque de poser quelques questions. N'oublions pas que l'État d'Israël connaît déjà aujourd’hui des difficultés ethniques que les romans venus pour la foire du livre de Paris ont permis de découvrir : il y a conflits entre Juifs orthodoxes (15 % de la population israélite), réformés (40 % de la population) et laïcs (45 % de la population), mais il y a conflit aussi entre les Israéliens d'origine ashkénaze (divisés d'ailleurs entre les émigrés venus d'URSS et les vieux immigrés venus d'Allemagne et de Pologne) qui tiennent le haut du pavé, et les sépharades venus des États arabes (Maroc-Tunisie-Irak-Yemen) sans oublier les Falachas venus d'Éthiopie, et de couleur !
Tout cela d'ailleurs confirme que, ethniquement, les notions de peuple juif ou de race juive sont un mythe comme le soulignait en 1884 l'historien Theodor Reinach dans son Histoire des Israélites. Il n'y a ethniquement rien de commun entre un descendant d'universitaire ou de commerçant allemand et le descendant d'un commerçant yéménite ou un paysan falacha.
Admettons que, devenus sages, les Israéliens fassent leur la formule de Pierre Mendès-France : "Les Israéliens doivent comprendre que les Palestiniens ont le droit de réclamer pour leur peuple ce qu'ils ont obtenu pour eux : un État ". Mais ces deux États devront renoncer à Jérusalem comme capitale. La Ville Sainte devrait être une ville libre qui pourrait abriter le siège mondial des Nations-Unies ! C'était le voeu du Saint-Siège. Il demeure valable aujourd'hui.

Paru dans
La Nef
- Mai 2008

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violemment stigmatisé que durant ces dix dernières années. On le trouve au coeur de tous les scandales qui ont fait couler beaucoup d'encre : Salman Rushdie, Taslima Nasreen, la destruction des statues de Bouddha par les hordes talibanesques, l'affaire récurrente du voile dit islamique, la crise provoquée par les caricatures de Mahomet dans un journal danois, l'hystérie déclenchée par la conférence de Benoît XVI à Ratisbonne, l'affaire Redeker. On l'invoque dans tous les événements qui ont fait couler beaucoup de sang : les milliers de morts en Algérie dans le bras de fer entre le pouvoir et le FIS, l'assassinat odieux des moines de Tiberine, l'attentat meurtrier contre le commandant Massoud, l'énorme action terroriste menée, le 11 septembre 2001, par la secte néo-wahabite d'Oussama Ben Laden contre les Etats-Unis, dont on n'a pas fini de mesurer les conséquences géopolitiques.

A moins d'éluder la question en glosant sur la "nouvelle islamophobie", cette vague "raciste" qui accuse injustement les musulmans de tous les péchés d'Israël, qui désigne l'islam comme un mal absolu et qualifie Mahomet d'Antéchrist, force est de reconnaître que l'islam est un problème qui se pose à la conscience occidentale autant qu'il s'impose à l'inconscient islamique. Pour paraphraser Marx, un spectre hante l'Occident, le spectre de l'islam. Il s'agit bien de l'islam et non guère de l'islamisme car, les subtilités sémantiques, si justifiées et si légitimes soient-elles, ne suffisent plus à elles seules à disculper entièrement l'islam d'un mal dont il serait à la source. Et pour cause : tous les crimes barbares qui viennent d'être énumérés et qui sont loin d'être exhaustifs, ont été précisément commis au nom de l'islam. En termes plus clairs, toutes ces actions qui ont frappé le monde de stupeur et d'indignation sont couvertes d'une cire théologique pour le moins troublante. Dès lors, la question serait de savoir si les fatwas qui sont en totale et radicale opposition avec les acquis de la modernité (droits de l'homme, liberté d'expression, égalité entre la femme et l'homme, autonomie de l'individu, séparation du religieux et du politique) et qui, dans les cas extrêmes, autorisent la violence, le martyre, le meurtre et les attentats terroristes, si ces fatwas sont légitimées par l'islam ou non.

D'abord, qu'est-ce que l'islam ? C'est une religion qui s'inscrit dans la continuité du monothéisme biblique et dont Mahomet (570-632) est le prophète. Deux principales sources scripturaires servent à définir et à connaître l'islam : d'une part le Coran, dont on doit la version officielle (vulgate) au troisième calife Othman (644-656) et qui est composée de 6226 versets considérés par l'orthodoxie comme parole divine, révélée au prophète durant son apostolat à la Mecque et à Médine par l'intermédiaire de l'archange Gabriel, qui est dans le Talmud le symbole de la puissance et que la tradition chrétienne considère comme étant le messager de dieu adressé à Zacharie. D'autre part la Sunna (tradition), élaborée à partir du Hadith (dits et pensées du prophète) dont la compilation définitive remonte au IXe siècle, et de la Sîra (vie ou biographie) de Muhammad, expression de l'apologétique islamique au VIIIe siècle. Coran et Sunna à laquelle l'on doit se référer lorsque le Coran ne répond pas clairement à telle ou telle question - sont donc les deux corpus fondateurs de l'islam dans sa dogmatique, dans sa théologie, dans son exégèse, dans sa morale, dans sa politique ainsi que dans sa normativité juridique. C'est à l'une ou l'autre de ses deux sources constitutives de l'islam que les autorités spirituelles doivent recourir pour émettre un document rappelant la position officielle de l'islam orthodoxe sur un problème d'actualité (équivalent des encycliques dans l'Eglise), ou prononcer une fatwa relative à telle ou telle question touchant à l'islam ou à la vie des musulmans (équivalent des bulles dans le catholicisme). 

Le problème en islam, à l'inverse du catholicisme, c'est qu'il n'y a pas d'Eglise clairement identifiée, constituée, hiérarchisée et visible. Les oulémas d'Arabie Saoudite, d'Al-Azhar (Egypte), d'Al-Zaytouna (Tunis), n'ont pas l'autorité ni la légitimité que le pape possède au sein de l'Eglise. N'importe quel musulman peut s'autoproclamer imam, cheikh ou ayatollah, peut prononcer une fatwa légitimant le port du voile, la polygamie, la théocratie, le djihâd contre les "mécréants" (occidentaux) ou la guerre contre les apostats (musulmans). L'existence au sein du Coran et de la Sunna, de versets et de hadiths pouvant justifier telle ou telle fatwa obscurantiste est, par conséquent, un fait indéniable. Cela autorise t-il pour autant à parler, comme Bernard Lewis pour ne citer que lui, d'une violence intrinsèque voire ontologique à l'islam, par opposition au judaïsme ou au christianisme, qui seraient par excellence les religions de la tolérance ?

Tout en rejetant l'essentialisme et le manichéisme comme des postures apologétiques et non point heuristiques, force est de reconnaître que depuis quelques années, ce n'est ni le christianisme ni le judaïsme qui fait parler de lui, mais c'est l'islam. Plus exactement les musulmans qui se définissent comme tel et qui s'érigent souvent comme défenseurs de l'islam. Ils sont plutôt les fossoyeurs de l'islam car nul n'a autant nui à l'islam qu'Abd Al-Wahhab, Khomeiny, Tourabi, Abbassi Madani, Ben Laden et leurs nombreux disciples. C'est à cause de leur fanatisme que l'islam est devenu, pour beaucoup d'occidentaux, un bréviaire de la haine et du terrorisme. Montesquieu disait à juste titre, "Comme la religion se défend beaucoup par elle-même, elle perd plus lorsqu'elle est mal défendue que lorsqu'elle n'est point du tout défendue". Le Coran ne dit pas autre chose : "C'est Nous (Dieu) qui avons fait descendre la Révélation et c'est Nous qui en sommes les seuls protecteurs".

Mais le problème est plus complexe que l'absence, en islam, d'une autorité spirituelle légitime, qui parlerait au nom de tous les musulmans et serait l'expression officielle de l'islam. Le problème réside dans l'interprétation du Coran et l'explicitation de la Sunna. C'est ici qu'apparaît la principale lacune de l'islam, à savoir les interprétations anachroniques et sclérosées des deux corpus fondateurs de cette religion. Ce mal vient de ce qu'on pourrait qualifier de péché originel de l'islam : la sacralisation d'abord du texte coranique et plus tard et plus grave, de la tradition prophétique. A la base de cette sacralisation du Coran, un dogme aussi puissant que celui de la Trinité dans le christianisme, le dogme du Coran incréée, avec cette conséquence philosophique et théologique redoutable : à la différence de l'Ancien Testament ou des Evangiles, le Coran est stricto sensu la parole de Dieu révélée à son prophète ; il est donc intouchable, immuable et indiscutable. Les attributs de Dieu sont donc autant d'adjectifs dont peut se prévaloir le Coran : l'omniscience, l'omniprésence, l'omnipotence, l'éternité, l'inaltérabilité, l'absoluité. Le Coran, stipule l'orthodoxie est "valable en tous lieux et à toutes époques" (sâlah likoulli makân wa zaman). Vouloir l'interpréter autrement que par les exégèses canoniques, c'est commettre un sacrilège. C'est d'ailleurs dans cette logique dissuasive de sacralisation à outrance qu'a été décrétée, vers le Xe siècle, la fermeture des "portes de l'ijtihâd". C'est la seconde grande lacune, c'est-à-dire la clôture définitive de tout effort exégétique. Tout ce qui a été révélé dans le Coran, ensuite expliqué par les quatre premières écoles juridiques (fiqh) "autorisées", est désormais absolu et indiscutable ad vitam aeternam.  Peut-on sortir de cette situation mortelle, faisant du Coran une parole morte que certains fanatiques ne réveillent que pour semer la mort ? Est-ce la quadrature du cercle ?

La sacralisation intempestive du texte coranique - entreprise essentiellement idéologique et politique - a été, dès le départ, contestée et combattue par les savants les plus éminents de l'islam, notamment par les mutazilites, courant souvent défini comme rationaliste. Si surprenant que cela puisse paraître, le dogme suivant lequel le Coran est incréée a été, des siècles durant, à l'origine de multiples controverses théologico-philosophiques et au coeur de toutes les batailles politiques. Plus surprenant encore, à l'époque Abbasside du calife Al-Mâmun (813-833) - époque où Bagdad était un centre d'effervescence intellectuelle stimulée par la découverte de la philosophie grecque - c'est la doctrine mutazilite du Coran "créé" qui fini par s'imposer comme thèse officielle de la foi orthodoxe. Ce n'est que plus tard, avec le règne du calife Al-Mutawakkil (848-861), que s'imposera de nouveau et jusqu'à ce jour la thèse inverse du Coran "incréée". C'est depuis cette époque que le dogme a triomphé de la raison et que les mutazilites, persécutés et pourchassés, ont complètement disparu du paysage philosophique. 

La fermeture des "portes de l'ijtihâd", qui n'est pas une ordonnance coranique mais une décision politique, a été réfuté et combattu par les plus grandes autorités théologiques et spirituelles, dont Ibn Hazm (994-1064), Al-Souyouti (1445-1505) et, beaucoup plus tard (XIXè-XXè siècle), par les pionniers du courant réformiste Al-Nahda, dont Jemal Eddine al-Afghani (m.1898), Mohamed Abdou (m.1905) et Mohamed Iqbâl (m.1938). Dans son livre Reconstruire la pensée religieuse de l'islam (Rocher, 1996), ce dernier estime que "Le refus de l'ijtihâd est une pure fiction suggérée par la cristallisation de la pensée juridique dans l'islam et en partie par cette paresse intellectuelle qui, spécialement dans la période de décadence spirituelle, transforme en idoles les grands penseurs. Si quelques-uns des docteurs ultérieurs ont été partisans de cette fiction, l'islam moderne n'est pas engagé par cet abandon volontaire de l'indépendance intellectuelle".

Tout cela pour dire que toucher à la sacralité du Coran n'est pas un sacrilège. Le Coran n'a pas été dicté par Dieu mais inspiré par Lui. En réaffirmant aujourd'hui que le Coran n'est pas un texte "incréée", on n'infirme pas sa qualité d'Ecriture sainte, car la sainteté d'un texte n'est pas contradictoire avec sa temporalité ou son historialité. Or, restituer au Coran sa matérialité historique est le préalable de toute exégèse réellement moderne. Il ne s'agit plus d'appeler à de nouvelles interprétations du Coran tout en acceptant, implicitement ou explicitement, le dogme insensé et irrationnel du texte "incréée". Une telle démarche n'a pas de sens et n'aura aucune incidence positive sur la marche de l'islam vers la sécularisation. Même si elle est le produit d'une histoire occidentale et qu'elle est née d'un combat des Lumières contre l'obscurantisme papal, il faut s'approprier la méthode historico-critique pour l'appliquer à l'exégèse coranique. Passer le Coran au crible de la raison philosophique, est la condition sine qua non pour provoquer l'aggiornamento de l'islam et libérer celui-ci du double carcan salafiste et djihadiste.

Concrètement, cela doit se traduire par l'abrogation de toutes les sourates qui sont incompatibles avec l'humanisme et, de façon générale, avec les valeurs universelles de la civilisation moderne. La guerre sainte contre les juifs et les chrétiens, la guerre sainte contre les musulmans accusés de déviance ou d'apostasie, l'infériorisation de la femme, la lapidation pour adultère, les châtiments corporels, la peine de mort sont autant d'oripeaux qui doivent être frappé de caducité. C'est aux musulmans et à eux seuls de mener cette entreprise d'hygiène morale et de revitalisation spirituelle. Les tenants de la stricte orthodoxie interdisent et criminalisent de telles entreprises sous le prétexte fallacieux que la méthode historico-critique, l'herméneutique, l'anthropologie sont des sciences profanes issues du monde occidental. Mais les spécialistes savent que l'explication du texte par le contexte telle est la définition de l'herméneutique - est une méthode que les savants musulmans ont pratiqué dès les premiers siècles de l'islam. Mieux encore, c'est Averroès (1126-1198) qui a plaidé pour une nouvelle interprétation du Coran en concentrant toute sa démonstration magistrale sur la très importante distinction entre ce qui est, dans le texte coranique, clair et net et ce qui prête à équivoque, entre ce qui est allégorique et ce qui est assertorique. Le dernier philosophe née en terre d'islam qu'était Averroès (Ibn Rushd), se basait ainsi sur une distinction que le Coran lui-même établit (verset 3, sourate 7) entre les passages péremptoires (muhkam) et les passages ambigus (mutachâbih). Il ne faut donc pas s'étonner du sort qui a été réservé à Averroès qui, de l'aveu d'Ernest Renan, incarnait la rationalité philosophique : autodafé de ses manuscrits, procès inquisitorial, condamnation à l'exil. Grand paradoxe de l'histoire comme l'a si remarquablement démontré Alain de Libera -, c'est en terre chrétienne que la pensée d'Averroès a donné ses plus beaux fruits, notamment la redéfinition de la foi et de la raison et la réappropriation de la philosophie aristotélicienne. Toujours selon Alain de Libera, l'influence d'Averroès sur Maimonide et sur Saint Thomas d'Aquin est un fait historique. 

C'est à partir de cette distinction averroïste que les musulmans parviendront à faire la différence entre Foi et Loi, entre transcendance et immanence, entre spirituel et temporel. C'est que l'imbrication, jusqu'à présent inextricable, de ces deux ordres constitue la seconde grande lacune dont souffre l'islam. C'est ce qu'on lui reproche souvent, et depuis déjà bien longtemps. Dans sa célèbre conférence L'islamisme et la Science, prononcée en 1883, à laquelle Afghani avait d'ailleurs répondu, Ernest Renan jugeait très sévèrement cette religion si réfractaire au monde moderne. Pour lui,  "L'islam, c'est l'union indiscernable du spirituel et du temporel, c'est le règne d'un dogme, c'est la chaîne la plus lourde que l'humanité ait jamais portée". Est-ce pour autant une spécificité de l'islam par opposition au christianisme, comme on n'arrête pas de l'écrire depuis des années si ce n'est des siècles ? Non, le problème de la confusion des deux ordres s'est également posé à la chrétienté et au monde juif. Nonobstant la disjonction christique introduite par le "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", la chrétienté et même le christianisme a subi la tentation théocratique. L'islam est donc parfaitement capable de surmonter son principal talon d'Achille. Paul Ricoeur croyait à une telle réforme. Dans une interview à L'Express, le 23 juillet 1998,  il déclarait que "L'islam est sur le chemin que le christianisme, de bon gré ou de mauvais gré, a parcouru. Il lui faudra, dans sa propre tradition, produire l'équivalent de notre fin du théologico-politique". Comment se présente donc le problème en islam ?

Dans le Coran, première source fondatrice de cette religion, comme cela a été indiqué, rien n'autorise à dire que le temporel et le spirituel sont indissolublement liés, réduisant ainsi le Coran à un traité politique et juridique. Bien au contraire, le couple ici-bas/au-delà, cette autre façon de désigner le temporel et le spirituel ou la cité terrestre et la cité céleste dans la terminologie augustinienne, est répété à maintes reprises dans le Coran. Fait remarquable, un très net discrédit est constamment jeté sur l'ici-bas (Dunya) par opposition à l'au-delà (Aqhira) ! Les exemples sont multiples et ne souffrent aucun doute quant à leur signification : "La vie d'ci-bas n'est que jouissance d'illusion" (sourate III, verset 185) ; "Dis : jouissance d'ici-bas n'est que peu de chose. Meilleure est la vie dernière pour quiconque se prémunit " (sourate IV, verset 77) ; "La vie d'ici-bas n'est que jeu, futilité. La demeure dernière prodigue tellement plus à qui se prémunit ! " (sourate VI, verset 32) ; "La vie d'ici-bas n'est que jeu, divertissement. La demeure dernière est la plénitude du vivre. Ah ! s'ils savaient" (sourate XXIX, verset 64) etc. La seule phrase où il est question de pouvoir est la sourate VI, verset 57 : "Il n'est de pouvoir que de Dieu". Très curieusement, on trouve son équivalent exact dans le Nouveau Testament : "Le pouvoir n'appartient qu'à Dieu" (Romains XIII, 1) !

Si la disjonction des deux ordres est coraniquement possible et même obligatoire, on ne peut pas en dire autant pour la seconde source de l'islam, la Sunna. En effet, si le royaume de Jésus n'était pas de ce monde, celui de Mahomet a été incontestablement temporel. Oui, il y a en islam concomitance entre la naissance de la religion, l'émergence de la communauté et la fondation de l'Etat. Encore faut-il distinguer le dessein prophétique du destin politique. C'est une imposture théologique que de faire de l'imitation de Mahomet, en tant que chef militaire et guide politique, un devoir religieux. La Charia qui le stipule est désuète et elle doit être définitivement abandonnée. Se disant homme et pleinement homme, venu sur terre pour "rappeler" et non commander, Mahomet s'est toujours défendu d'avoir une quelconque légitimité politique. Il était principalement un guide spirituel ; son action militaire, politique et juridique relevait des contingences historiques. N'avoir pas désigné un successeur, n'était-ce pas un signe ? L'institution califale ne relevait point d'une injonction coranique mais obéissait à des exigences purement séculières, politiques et realpolitik, pour employer un terme moderne. Le calife n'était pas empereur et prêtre, mais un chef politique qui usait de l'autorité spirituelle pour légitimer son pouvoir temporel. En cela, l'abolition du califat en 1924 par Mustapha Kemal, qui a provoqué un véritable séisme au sein du monde musulman, n'était pas anti-islamique.

C"est précisément une année après l'abolition du califat ottoman que parait l'essai magistral de l'égyptien Ali Abderrazik (1888-1966), où il met violemment en cause la légitimation religieuse du pouvoir politique et appelle à la séparation radicale des deux instances. Peu de temps après sa condamnation et son renvoi d'Al-Azhar, où il enseignait, il poussera ce cri d'indignation et de révolte : "Ils ont fait de toi un roi, ô Prophète de dieu, car ils ne reconnaissent aucune dignité plus élevée". A la même époque et dans le même pays, naissait (1928) le mouvement des Frères Musulmans. Son initiateur, Hassan El-Banna (1906-1949), voulait profiter du traumatisme occasionné par l'abolition du califat dans la conscience islamique. Si l'appel à la modernité et aux Lumières d'Ali Abderrazik est resté lettre morte, l'appel au fondamentalisme et à l'obscurantisme d'Hassan El-Banna a eu le retentissement que l'on sait. Mais l'islamisme n'a pas que des causes endogènes à la structure même et à l'essence de l'islam. Des causes exogènes - politiques, économiques, sociologiques et géopolitiques - ont joué un rôle crucial dans sa genèse autant que dans sa propagation.

Dès son émergence en 1928, la secte politico-religieuse des Frères Musulmans a bénéficié de l'aide bien discrète des services anglais pour affaiblir le mouvement nationaliste égyptien Al-Wafd. C'était le choix stratégique de la Grande Bretagne, puisque cette puissance coloniale avait déjà joué un rôle déterminant dans la naissance du premier Etat théocratique en terre d'islam, la monarchie saoudienne, avec pour idéologie officielle le wahhabisme. Idem dans la partition de l'Inde et du Pakistan en 1947. Là aussi, la Grande Bretagne a joué un rôle important dans la naissance du Pakistan sur la base de son appartenance confessionnelle, au grand désespoir du mahatma Gandhi qui tenait à l'unité de l'Inde. La même stratégie sera reprise par les Etats-Unis pour combattre l'URSS, notamment en Afghanistan. Les barbares talibans devaient leur arrivée au pouvoir aux pétrodollars saoudiens, à la logistique pakistanaise et à la stratégie américaine. C'est encore cette stratégie philo-islamiste, myope et suicidaire, qui a provoqué la chute du Chah en Iran et l'arrivée au pouvoir de Khomeiny en 1979. Enfin, c'est le même phénomène qu'on observe en Irak où, depuis la chute de Saddam Hussein, les islamistes chiites sont au pouvoir.

La grande illusion de certaines élites intellectuelles ou politiques occidentales, c'est d'avoir cru à la possibilité d'un "islamisme modéré", susceptible de remplacer les régimes arabes au pouvoir depuis la décolonisation. Nonobstant la tragédie du 11 septembre 2001 et, depuis, les différents attentats qui ont frappé plusieurs capitales européennes et arabes, il n'est pas certain que la classe dirigeante américaine ait définitivement renoncé à l'islamisme dit modéré, comme moyen de pression sur les Etats arabes et comme pièce maîtresse de leur géopolitique moyen orientale et méditerranéenne. Au nom de la Realpolitik, l'islamisme reste un protagoniste incontournable dans la reconfiguration de l'équilibre mondial ainsi que dans les relations internationales.

Il appartient donc aux musulmans et à eux seuls de travailler à la marginalisation de l'islamisme jusqu'à sa disparition totale. Cela ne se fera pas en quelques années mais en quelques générations. La décrue de l'islamisme commencera au terme de deux réformes fondamentales : la réforme proprement religieuse de l'islam et la réforme strictement politique des gouvernements arabes. C'est-à-dire, la sécularisation et la démocratisation

Quelques chiffres
Il y a 1,2 milliard de musulmans dans le monde.
Mais, contrairement à une idée reçue, ce n'est pas dans les pays arabes que l'islam constitue la plus grande concentration démographique. C'est plutôt en Asie. L'Inde, le Pakistan, le Bangladesh et l'Indonésie comptent chacun plus de 100 millions de musulmans. Sur ce 1,2 milliard, 85% sont de rite sunnite et seulement 15%, de rite chiite. Le chiisme est majoritaire en Iran, en Irak, au Liban et en Azerbaïdjan.

Il y a 4 millions de musulmans aux Etats-Unis. Sur les quelques seize millions de musulmans qui peuplent l'Europe, près de six millions vivent en France. Ils sont ou bien français, souvent d'origine maghrébine, ou bien de souche "gauloise" convertis à l'islam, ou bien encore des immigrés en situation régulière. 

Texte intégral
Extraits parus dans Le Spectacle du Monde , Avril 2008, sous le titre Islam, entre la foi et la loi

REPERE BIBLIOGRAPHIQUE
Sur l'histoire controversée de la collecte et de la rédaction du Coran, lire :
les travaux d'Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l'islam. - Entre écriture et histoire (Le Seuil, 2002) et Aux origines du Coran - Questions d'hier, approches d'aujourd'hui (Ed. Téraèdre, 2004)
Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, est le plus récent ouvrage où 27 experts ont essayé de soumettre le Coran au crible de la pensée critique (Robert Laffont, 2008, 982 p.)
Bernard Lewis, Que s'est-il passé ? L'islam, l'Occident et la modernité (Gallimard, 2002)
Mohamed Iqbâl, Reconstruire la pensée religieuse de l'islam (Du Rocher, 1996)
Samir Khalil Samir, Les raisons de ne pas craindre l'Islam (Presse de la Renaissance, 2007)
Youssef Seddik, L'arrivant du soir - Cet islam de lumière qui peine à devenir (L'Aube, 2007)
Freidoune Sahebjam, Reviens Mahomet, ils sont devenus fous (Grasset, 2007)
Thierry Camous, Orients /Occidents, 25 siècles de guerres (PUF, 2007)
Ali Abderrazik, L'islam et les fondements du pouvoir (La Découverte, 1994)
Alain de Libera, Thomas d'Aquin. Contre Averroès (Flammarion, 1994) - Averroès et l'averroïsme (PUF, 96) 

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...... En octobre dernier, 138 personnalités de l'Islam avaient adressé aux responsables des Eglises chrétiennes du monde une lettre ouverte en vue de travailler à une parole commune des deux religions.Le 6 novembre suivant, le roi Abdallah d'Arabie saoudite était reçu par le pape Benoît XVI. Voici qu'en mars 2008, le roi vient de faire une étonnante proposition de collaboration entre juifs, musulmans et chrétiens. 
S'il est vrai que l'intention semble être d'abord un recentrage sur la morale supposée commune aux trois monothéismes, pour convenir ensemble "des moyens de sauver l'humanité", il n'en demeure pas moins que l'initiative d'une Conférence commune et internationale répond à la quête de dialogue de plus en plus nécessaire aujourd'hui.
Déjà le pape avait fort justement déclaré, en août 2005 à Cologne : "nous avons un grand champ d'action dans lequel nous nous sentons unis pour le service des valeurs morales fondamentales".
Mais l'on s'étonne, disions-nous, car le roi Abdallah est, dans son pays, le gardien d'un rigorisme musulman qui ne tolère pas la présence d'autres religions. La messe y est clandestine, et nous savons l'exemple d'un jeune sportif, baptisé protestant en France, obligé de "s'islamiser" pour jouer dans une équipe de football de ce pays.

Si le roi d'Arabie saoudite veut être crédible, il lui faut commencer par expérimenter chez lui ce qu'il veut initier ailleurs et au niveau mondial. Le Grand Rabbin d'Israël a manifesté un intérêt très vif pour sa proposition, et elle va dans le sens des dialogues respectueux et dignes que les Eglises chrétiennes ont engagé avec l'Islam et le Judaïsme.
Mais le discernement d'un beau et noble chantier pour le monde impose den vérifier la réalité possible au plus près de la vie ordinaire des gens.

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La "Françafrique a de beaux restes" titrait le magazine Le Point le 7 février….
Voulant démontrer que la récente crise du Tchad illustrait les limites de la "rupture" en matière de politique africaine, ...Pierre Beylau expliquait que malgré les déclarations d'intention "la France continue d'expédier ses parachutistes et la base de Libreville est toujours utilisée comme point d'appui du dispositif militaire français… ". Mais le journaliste de conclure "les contempteurs de la Françafrique n'ont guère de solutions crédibles à proposer pour la remplacer alors que de nouveaux prédateurs lorgnent le continent noir pour s'emparer de ses richesses minières ou pétrolières."
Quelques jours plus tard, le 28 février 2008, au Cap, devant le Parlement sud-africain, le Président SARKOZY a appelé de ses voeux une "refondation" des relations entre la France et l'Afrique en déclarant notamment que "la France n'a pas vocation à maintenir indéfiniment des forces armées en Afrique". Mais la veille de cette annonce, à N'Djamena, devant les soldats français du dispositif EPERVIER et alors que la force européenne (EUFOR) commençait sa montée en puissance à la frontière du Darfour, il avait aussi déclaré que la France ne se désengagerait pas brutalement de ce continent.

Après le thème du "nouveau partenariat" développé par le Président CHIRAC au sommet des chefs d'états d'Afrique et de France en février 2003, c'est en quelque sorte le retour au ni ni, doctrine affichée en 1997 par le gouvernement de M. Lionel JOSPIN et traduit par la célèbre maxime "ni ingérence ni indifférence". C'est aussi peut être une manière de répondre à l'ambivalence des intellectuels de tous bords et de la jeunesse africaine où chaque engagement de la France fait naître un relent de néocolonialisme tandis qu'une abstention de cette même France est analysée comme un abandon. 

Je prends, pour ma part, le pari que dans les années qui viennent les militaires français continueront d'intervenir en Afrique. Ils interviendront sous commandement national, sous la bannière de l'Union Européenne (UE) ou de l'ONU, avec ou sans mandat de l'UA, mais ils seront présents. Et sans doute, poids de l'Histoire oblige, ils devront le plus souvent assumer le rôle de nation-cadre, comme c'est le cas aujourd'hui pour l'opération européenne au Tchad/RCA.
Fort de ce constat, je voudrais vous faire partager ma conviction de chef militaire et de soldat que l'engagement militaire en Afrique à ses propres exigences. Les ignorer conduit au mieux à l'inaction ou à l'échec au pire à l'humiliation ou au désaveu.

J'ai commandé l'opération ARTEMIS en Ituri, province est de la République Démocratique du Congo (RDC) de juin à septembre 2003. Cette opération me servira à mettre en lumière les facteurs ou préalables qui ont fait qu'elle est considérée aujourd'hui comme un succès militaire. Je tenterais, ensuite, de définir plus longuement quelles sont justement ces particularités de l'Afrique qu'il convient de prendre en compte dans le cadre d'une intervention militaire. Je prendrais le risque d'en déduire certains impératifs qui touchent aussi bien aux hommes et aux équipements, qu'au style de commandement et aux modes d'action. 
L'opération ARTEMIS débute en tant qu'opération française, sous le nom de "MAMBA" le 06 juin 2003 ; elle deviendra européenne sous le nom "ARTEMIS" le 16 juin. Elle a pris fin le 1er septembre lorsque l'Union européenne a "repassé la main" à la MONUC qui a alors déployé l'équivalent d'une brigade de 5000 hommes dans cette province. Il est utile de repréciser les conditions dans lesquelles a eu lieu cet engagement, le premier de l'UE en Afrique.
Une mise en place sur très court préavis, sur un théâtre inconnu ou du moins méconnu mais avec un mandat précis limité dans l'espace et dans le temps. L'absence de planification en amont, la méconnaissance des forces en présence ont imposé des décisions d'opportunité et le recours sur le terrain à un référentiel simple et tout d'exécution. J'ai d'abord considéré que les milices qui n'avaient aucune légitimité étaient des adversaires potentiels avec lesquelles aucune coopération ni coordination n'étaient acceptables. Cette approche n'est pas seulement un attendu, elle instaure un état d'esprit général qui a été traduit dans les choix tactiques et la posture des chefs et de la troupe.
Cette opération a mis en évidence certains préalables qui ne sont pas exhaustifs mais qui me paraissent incontournables pour ce type d'engagement que l'on peut qualifier, en reprenant une expression notée dans la presse, de "complexe par son environnement, périlleux dans sa projection et l’ouverture de théâtre, ardue dans son application et dangereuse dans sa conduite".
J'en ai retenu six :


1 - Unicité du commandement

En opération, la collecte du renseignement, l'analyse des situations, la mise en lumière des risques sont des travaux collectifs effectués par un état-major sous la direction d'un chef d'état-major ; en revanche, la décision finale relève du chef qui doit avoir "dans sa main" tous les moyens pour agir sans délai et sans avoir à obtenir au préalable une quelconque autorisation d'une autorité administrative ou d'une autre structure militaire. Dans le cadre d'ARTEMIS, j'avais autorité sur l'ensemble des moyens déployés sur le théâtre et cette autonomie d'emploi s'est révélée très utile dans les situations d'urgence.

2 - Liberté d'action

Elle est le corollaire de l'unicité du commandement. L'initiative du chef sur le terrain doit être d'autant plus large que la situation est complexe, volatile et nécessite réactivité et adaptabilité. Les ordres d'opérations, c'est-à-dire la façon globale dont le chef sur le terrain compte remplir la mission donnée, sont soumis à l'approbation préalable de l'autorité militaire supérieure. C'est une exigence opérationnelle mais c'est surtout aujourd'hui une nécessité imposée par la prégnance du fait politique sur l'action militaire. C'est le syndrome du "caporal stratégique" qui fait qu'un incident ou accident du niveau de l'exécutant est inévitablement relayé par les médias et peu donc prendre des proportions politico-diplomatiques sans commune mesure avec les conséquences réelles sur le terrain. Les plus hautes autorités militaires, celles placées au niveau stratégique sont donc appelées à valider les intentions du commandant de la force (COMANFOR). Les ordres qui précisaient sans équivoque mon intention de refuser tout compromis et de faire éventuellement usage de la force pour assurer la sécurité des populations étaient compris et admis. Ils fixaient aux unités déployées sur le terrain une posture, une attitude, une idée de manoeuvre générale sans entrer dans les modalités de détail ou les modes opératoires. Ainsi, j'avais une grande marge de manoeuvre pour modifier l'attitude en cours d'action en fonction de la situation du moment.

3 - Entrée en premier en national

L'arrivée des premiers éléments d'une force d'imposition de la paix sur un théâtre de crise est toujours une phase délicate, encore plus si des combats se poursuivent et qu'il s'agit d'un territoire méconnu. L'action "d'entrée en premier", outre le recueil de renseignements utiles pour la suite de la manoeuvre, consiste bien à créer les conditions de déploiement en sûreté des premiers détachements arrivant par des modes conventionnels (avion ou bateau). Les opérations multinationales posent clairement la question de la responsabilité de cette action et de la nature des forces utilisées. En RDC, la France fut nation-cadre de cette première opération autonome de l'Europe hors des frontières du vieux continent. S'il me semble nécessaire de maintenir le principe qui consiste à confier à une nation un rôle majeur en terme de volume de forces sur le terrain et de capacité de commandement, j'estime encore plus important de considérer que l'ouverture d'un théâtre en situation non permissive doit être impérativement confié à une nation. Celle-ci doit agir avec ses moyens propres. En effet, seul, la parfaite connaissance des hommes et de leurs réactions, la bonne perception des modes opératoires et des savoir-faire collectifs, et l'assurance d'être parfaitement compris "à la voix" permettent d'agir en réaction ou de réorienter dans l'urgence une action en cours. Sauf à ne pas vouloir utiliser ses armes, il s'agit d'un choix dicté par le bon sens.

4 - Multinationalisation par "capacité"

Il s'agit encore d'un barbarisme militaire qu'il est utile d'expliciter. L'engagement de soldats de plusieurs pays sur un même théâtre et sous une même bannière n'est pas nouveau. Aujourd'hui, les termes d'alliance ou de coalition sont devenus désuets. Il est de bon ton de parler de "force multinationale de…", "force européenne de …", "force des Nations Unies pour…", mais ces forces ont d'abord comme dénominateur commun le fait d'être composées de soldats de plusieurs nationalités agissant dans le cadre d'un même mandat et placés sous un commandement unique. Il est alors nécessaire de trouver l'architecture qui permette de commander, d'être compris et de pouvoir agir avec efficacité et cohérence. Cette capacité porte un nom : l'interopérabilité. La multinationalisation d'un état-major ne pose généralement pas de difficultés et peut s'effectuer sans heurt pour peu que les procédures utilisées soient standardisées et que tous les officiers d'état-major maîtrisent la langue de travail choisie. Pour ce qui concerne les unités déployées sur le terrain, il convient, à mon sens, de respecter la règle qui consiste à multi-nationaliser par "capacité" en évitant autant que possible la "mixité" au sein d'un même groupement tactique. Ces détachements seront au "contact" et feront face aux adversaires potentiels, ils doivent donc être nationalement homogènes. C'est une évidence de dire que la modularité entraîne des difficultés de mise en oeuvre, il n'est donc pas judicieux de mixer des unités qui auront combiner des savoir faire tactiques relevant de l'exécution. C'est, à mes yeux, une prise de risque inutile.

5 - Les règles d'engagement

Les règles d'engagement sont pour les forces armées ce que le code de la Route est pour un automobiliste. Ce sont les règles qui fixent le comportement général des personnels de la force et plus particulièrement les conditions de l'usage des armes. Les opérations de maintien de la paix qui se déroulent le plus souvent en milieu urbain en présence d'une population dont il s'agit de "gagner les coeurs" conduisent, c'est un impératif, à règlementer drastiquement l'usage de la force armée. Dans les opérations de guerre où l'emploi des armes est prévu et planifié, il s'agit de consignes d'ouverture du feu d'autant plus précises que l'armement employé est destructeur. Quoiqu'il en soit, ces dispositions qui régissent l'usage de la force doivent impérativement tenir compte de la volatilité de la situation. Pour ARTEMIS, ces règles étaient celles d'une force qui va au combat pour enlever la décision par le feu si nécessaire. Elles ont permis d'adopter des postures délibérément offensives qui se sont révélées très dissuasives. Notre capacité à utiliser nos armes en respectant une solide discipline de feu dans un rapport de force pas toujours favorable a fortement tempéré l'agressivité et l'assurance des milices. Mais les règles d'engagement ne valent que si elles peuvent être déléguées. Je suis persuadé aujourd'hui que la possibilité laissée aux chefs jusqu'aux niveaux les plus bas de faire un usage maîtrisé de leurs armes a été un facteur clé de la crédibilité de la force. Mais de telles délégations ne sont possibles que si la troupe est de qualité et que le chef connaît parfaitement ses subordonnés.

6 - Qualités des personnels et adéquation des moyens

La qualité de la troupe et des équipements est bien sur très importante. Aujourd'hui, lorsqu'il faut projeter une force à plusieurs milliers de kilomètres de ses bases, les moyens mis à la disposition d'un chef opérationnel ne peuvent pas être redondants mais leur gamme doit être complète au regard de la mission. Pourtant, au-delà des matériels, c'est la qualité des hommes qui fera la différence : expérience, professionnalisme dans l'exécution, motivation. Autant de qualités qui permettent des choix tactiques et logistiques risqués que seules des unités aguerries, soudées et cohérentes peuvent exécuter.

Cette opération restera certes un cas d'espèce, mais elle est intéressante à plus d'un titre et surtout elle met bien en évidence certains principes qui restent valables dés lors qu'une force agissant dans un cadre légal intervient en situation de crise, pour imposer la paix.
M'appuyant sur ma propre expérience, je voudrais maintenant livrer ce "à quoi je crois" quand il est question d'intervenir en Afrique avec un postulat que je m'efforce de garder en mémoire. En Afrique plus qu'ailleurs les certitudes du jour doivent être les interrogations du lendemain.
Même avec l'habitude, même si je me sens chez moi en Afrique francophone, même si la langue et une histoire commune m'attachent à ce continent, je suis obligé d'admettre que la psychologie de l'Africain garde toujours pour moi sa part de mystère avec un maître mot : "Imprévisibilité".
J'ajoute que l'Africain a une formidable aptitude à l'observation. Cette qualité alliée à la patience lui donne la faculté de déceler nos vulnérabilités et de les exploiter à son profit. En Afrique, nous ne sommes ni dans la même échelle de temps ni dans le même référentiel de valeurs.

Mais revenons aux réalités du terrain, celles que rencontrent les soldats occidentaux engagés dans les opérations en Afrique.
- Le milieu est hostile presque partout, et assurément en Afrique de l'ouest : chaleur, humidité, vétusté des infrastructures et des réseaux énergétiques (eau, électricité), absence de réseaux routiers secondaires de qualité. Ces conditions de vie et d'emploi usent très rapidement les hommes et les matériels.
- La misère, la pauvreté, le manque d'hygiène, l'extrême jeunesse de la population (en Afrique de l'ouest, plus de 50% de la population à moins de 18 ans), mais aussi le fatalisme dans l'adversité et l'incroyable capacité de souffrance des Africains sont toujours surprenants et parfois déstabilisants.
- Les "zones grises" où règnent la loi des milices c'est-à-dire la loi du plus fort se développent. Elles seront le plus souvent le cadre d'action normal des forces qui interviendront en Afrique. Il convient de prendre en compte cet environnement où la légalité est absente : pas de structures administratives, pas ou peu de structures éducatives ou sanitaires, pas de police ni de justice autres que celle du chef de guerre du moment.

Il serait possible de multiplier les exemples qui font de l'Afrique un théâtre d'engagement tout à fait particulier. Ils imposent une évidence. La troupe doit être de qualité et les équipements adaptés. Je ne souhaite pas énumérer de façon exhaustive les qualités requises car à l'évidence elles sont trop nombreuses et il est impossible de les réunir toutes. J'ai voulu mentionner celles qui me paraissent essentielles :
- force morale et cohésion. Il convient que les hommes et les chefs se connaissent, qu'il existe confiance et respect mutuel, que la rudesse de l'entraînement et les épreuves aient cimenté les liens hiérarchiques pour éviter qu'ils ne cèdent aux premières difficultés.
- Les modes d'action probables et les savoir-faire individuels et collectifs doivent être parfaitement maîtrisés à tous les niveaux. La capacité à déléguer au plus bas échelons doit être recherchée, elle exige une bonne compréhension de la situation par tous et passe, bien sûr, par une solide motivation. Car au-delà de la qualité de la préparation opérationnelle, c'est bien la motivation qui fera que les difficultés seront surmontées ou subies.
- Pour les équipements, je retiens qu'ils doivent d'abord être rustiques et résistants avec une grande autonomie dans tous les domaines (carburant, capacités d'emport en munitions, eau et vivres). Plus les équipages et les unités seront autonomes sur le plan logistique plus il sera facile de les employer isolement et plus la chaîne logistique sera simple à mettre en oeuvre.
- Puissance de feu et mobilité. La force doit disposer d'une puissance de feu supérieure à celle de l'adversaire potentiel. Ce serait une faute grave de négliger cet impératif et de ne pas envisager des possibles "renversements d'alliance". Pour moi, la présence d'engins blindés roues canons et de mortiers gros calibre fait désormais partie de la panoplie de toute force qui intervient en Afrique. Le blindage est une assurance mais il doit se conjuguer avec une bonne mobilité. En effet, qu'elle soit terrestre ou aérienne, la mobilité est bien sûr indispensable pour compenser aujourd'hui la faiblesse des effectifs mais aussi pour contrôler le terrain ou intervenir dans l'urgence.

Nous le voyons, l'Afrique est un cadre d'action très spécifique. Il impose de fait une approche spécifique pour l'exécution des missions.
En effet, une force qui intervient en Afrique ne doit pas miser sur le principe "en montrant ma force je n'aurais pas à l'employer" mais plutôt sur le principe "j'aurais à un moment où l'autre nécessité d'utiliser mes armes". Tout chef doit inscrire son action dans une logique d'emploi. La dissuasion face aux milices ou chefs de guerre habitués à la violence la plus extrême passe par l'épreuve de force. S'il ne faut pas la provoquer, il serait dangereux pour la réussite de la mission et la sécurité de la force de s'y soustraire. Il faut donc s'y préparer au quotidien, en ne prenant aucun risque, en évitant de se trouver en position de faiblesse et en étant capable de créer le plus rapidement possible un rapport de force favorable dans l'éventualité de l'épreuve du feu.

- J'insiste donc sur la réactivité de la chaîne de commandement qui doit placer à chaque fois que possible le "décideur" au plus prés de l'action en lui déléguant la conduite de l'opération en cours. La planification la plus complète ne couvrira jamais tous les cas de figure, plus qu'ailleurs sans doute, il faut admettre que les bonnes solutions dépendent de la capacité du chef au contact à prendre les bonnes décisions. Il est commun d'appeler cela "l'intelligence des situations". Cette qualité ne se décrète pas, elle est certes le fruit de l'expérience mais surtout celui de l'habitude d'avoir à décider seul et dans l'urgence.
- J'insiste aussi sur la nature des modes d'action choisis qui conditionnent la perception de la motivation et de la crédibilité de la force par les factions en présence. Il faut sortir des schémas timorés d'interposition et savoir être proactif, c'est-à-dire garder en permanence l'initiative, celle laissée aux chefs sur le terrain seuls à même de juger des modes opératoires à adopter dans les situations complexes et volatiles. Il faut, nous l'avons dit, des règles d'engagement adaptées, c'est un préalable indispensable, mais appliquées avec discernement par des soldats expérimentés. J'ose dire qu'il ne sert à rien de disposer de règles d'engagement larges si sur le terrain le chef n'a pas de liberté d'action ou si il n'a pas confiance aux hommes qui doivent les mettre en oeuvre.
- J'insiste enfin sur la rusticité des équipements et de la logistique. Pour cette dernière, je voudrais rappeler que la façon dont la troupe va vivre et se comporter conditionnera la perception de sa présence par la population. En vivant replié dans des campements à l'abri de sacs à terre, en ne consommant que des produits importés, en ne fréquentant aucun marché, commerces, bars ou salons de coiffure, en n'employant aucune main d'oeuvre locale, en ne retournant aucune richesse dans la population, le formidable capital de sympathie et d'espoir qui accompagne à chaque fois l'arrivée d'une force de paix sera anéanti en quelques semaines. La force doit vivre dans et avec la population, en irriguant financièrement le commerce et les entreprises locales, en remettant les actifs au travail, en leur rendant leur dignité. C'est à ce prix que cette population deviendra un allié objectif et que les chefs de guerre perdront progressivement leur aura et leur crédit Les actions civilo-militaires sont nécessaires et indispensables. Elles ne suffisent pas à masquer l'indifférence en se donnant bonne conscience. Je mesure qu'il s'agit d'un équilibre entre risque et intérêt. Mais je reste convaincu qu'en Afrique noire animiste où les attentats suicides ou à l'explosif ne sont pas des modes d'action privilégiés, une force occidentale gagne plus à être en harmonie avec la population qu'à s'en éloigner par un isolement qui confine au mépris.

C'est aussi une bonne façon de couper la population des prédateurs et manipulateurs d'enfants que sont les chefs de guerre. En effet, s'il existe aujourd'hui des acteurs incontournables dans les crises africaines, ce sont bien les chefs de guerre et les enfants soldats.

Il n'y a pas de recette mais il faut se préparer à les affronter. Et il est sans doute préférable de se fixer au préalable des règles de conduite en espérant, certes, ne pas avoir à les frotter à la réalité brutale du terrain.
Je commence par le plus simple, les soi-disant chefs de guerre. Je me suis toujours fixé les règles de conduite suivantes : Ne pas collaborer, ne pas coopérer et ne pas se compromettre. Rencontrer un chef milicien c'est le crédibiliser et rares sont ceux qui bénéficient d'un soutien populaire. Il ne faut rencontrer que des chefs de même niveau et laisser le soin aux subordonnées de rencontrer les chefs de leur niveau. A chaque fois que possible, il faut imposer le lieu et le moment. Les face à face doivent être préparés. Dans ces circonstances il convient de refuser la traditionnelle palabre lénifiante et faire passer des messages claires et sans ambiguïtés. "Pour parler doucement il faut avoir un gros bâton" disait le président Roosevelt. Je rajoute qu'il est préférable que votre interlocuteur soit persuadé que vous pouvez vous en servir et c'est encore mieux si vous vous en êtes déjà servi à votre avantage…. Il ne faut pas hésiter à brandir le glaive que représente le Tribunal Pénal international (TPI) en assortissant le discours de preuves de l'implication de l'interlocuteur.
Il faut soutenir l'autorité légale dont la légitimité est reconnue par la communauté internationale et saper par tous les moyens l'autorité et la crédibilité des petits potentats locaux, criminels avérés qui détiennent leur pouvoir le plus souvent que par la terreur qu'ils inspirent. Nous ne gagnons à collaborer qu'une fausse assurance "sécurité" et le mépris de la population que nous sommes sensés sortir de leurs griffes.


Je n'ai pas voulu éluder la difficile question : quel sort réserver aux enfants-soldats ? Avec une deuxième question : quand deviennent ils des soldats enfants ? Il n'y a pas une réponse à ces deux questions, mais il y a peut être un début de solution avec cette expression : "ne pas subir". Ne pas subir, c'est prendre l'ascendant par tous les moyens autres que la force physique. Il n'y a pas de honte à rompre le contact devant des gosses avinés ou drogués dès lors que la vie d'hommes, de femmes et d'enfants n'est pas en jeu. Il n'y a pas faute à renoncer à une action parce que l'on sait qu'il y a risque d'ouverture du feu sur des enfants fussent-ils déjà des criminels. En fait, il faut tout faire pour éviter l'échéance d'un affrontement physique avec des "gosses" mais se préparer au pire si les circonstances l'imposent c'est-à-dire en cas de légitime défense ou plus grave encore si d'autres vies en dépendent. A l'expérience, nous constatons que ces enfants-soldats peu fiables sont d'abord utilisés comme supplétifs, ce qui n'exclut pas qu'ils peuvent être dangereux et surtout imprévisibles quand ils agissent en bande, ce qui est le plus souvent le cas. Il convient donc impérativement d'éviter, contrairement aux chefs de milices, l'épreuve de force et de privilégier l'action psychologique en "père de famille" en relayant l'action de l'ONU (UNICEF) ou des ONG comme "Save the childrens" qui possèdent une remarquable expérience de ce phénomène.


Je tiens d'ailleurs à souligner l'action déterminante des ONG qui sont toujours présentes, bien heureusement dans ce type de crise et notamment en Afrique. Elles font très généralement, chacune avec son style et ses moyens, un excellent travail. Elles sont efficaces et particulièrement réactives. Bien plus réactives que les organismes gouvernementaux ou internationaux empêtrés dans des structures administratives lourdes et complexes qui font, c'est vrai, vivre un grand nombre de fonctionnaires… Pour être efficaces, elles ont besoin de sécurité et de liberté d'action. C'est ce qu'il faut essayer de leur donner sans vouloir les encadrer ou les plagier en étant moins performant. Les actions civilo-militaires sont là pour accompagner l'action de la force, là où justement pour des questions de sécurité ou parce qu'elles n'en n'ont pas les moyens, les ONG sont impuissantes.
L'expérience ne vaut que par ce qu'elle a de vécu et de partagé. Je conçois que d'autres placés dans les mêmes circonstances ne tirent pas les mêmes conclusions aux mêmes faits mais je réfute la déclaration péremptoire d'Arielle Denis et de Pierre Villard relevée dans l'Humanité du 14 avril dernier : "Il n'y a pas de réponses militaires aux maux de la France et du monde". Au contraire, il existe des situations extrêmes où l'usage de la force est le seul recours. Les discours incantatoires ont rarement arrêtés les génocidaires et les prédateurs sans foi ni loi sont peu enclins à rallier spontanément le camp des démocraties et de la bonne gouvernance. Si il ne faut pas se réjouir de constater que "l'argumentum baculinum" est pour longtemps encore la dernière parade face à la folie des hommes, il faut raison garder et admettre que l'armée française et tout particulièrement l'armée de terre sera encore appelée à intervenir militairement en Afrique.

Clemenceau prétendait "qu'il est plus facile de faire la guerre que la paix". Aujourd'hui, dans certaines régions "crisogènes" d'Afrique, pour construire une paix durable et équitable, il faut d'abord pouvoir mettre fin à la guerre en brisant le cycle de la violence puis en établissant un rapport de force qui contraigne les ex belligérants à s'engager dans un "processus de paix" légitimé par la communauté internationale. Je ne crois pas au succès des opérations qui consistent à simplement s'interposer entre plusieurs factions. Au coeur des crises dans les zones de non droit la paix doit s'imposer par la force des armes pour le premier bénéfice des populations prises en otage.

C'est à l'épreuve des faits que cette conviction est devenue pour moi une certitude. Cette capacité à intervenir et à combattre en Afrique ne s'improvise pas et a ses exigences propres. Pour s'inscrire dans une logique d'action militaire et pouvoir user de la force avec efficacité et discernement, il faut toute la gamme des moyens permettant d'agir dans une juste proportion mais il faut surtout une troupe solide, cohérente déterminée et tactiquement bien préparée. C'est tout à l'honneur des armées françaises de disposer aujourd'hui d'une telle capacité technique mais surtout humaine pour pouvoir agir efficacement sur ce continent "qui fait partie de l'Europe et où il existe une intimité naturelle, un rapport humain entre l'Europe et l'Afrique que personne ne remplacera. Même s'il est fait aussi de souvenirs douloureux". Ces propos sont ceux de Mr José Manuel Barroso président de la Commission européenne recueillis par Elise Colette de l'hebdomadaire "Jeune Afrique" à l'issue du sommet UE-Afrique de Lisbonne des 8 et 9 décembre 2007.

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................... la mort le 19 mars de Chantal Sébire est un débat faussé qui ne se déroule pas à armes égales. Plus de trente ans après l'avortement, la méthode est la même, bien rodée, et fonctionne fort efficacement grâce à la complicité active ou tacite de quasiment tous les grands médias : elle joue sur l'émotion suscitée par des cas particuliers extrêmes pour faire passer une loi générale, hier en faveur de l'avortement, aujourd'hui de l'euthanasie, au nom d'une justice plus humaine, de la pitié même, laissant entendre par là que les adversaires d'une telle évolution - présentée comme inévitable - ne peuvent qu'avoir le coeur dur en étant insensibles à la souffrance et être d'indécrottables conservateurs.
Dans le cas présent, la manipulation est d'autant plus scandaleuse que la situation tragique de Madame Sébire était aggravée par le fait qu'elle avait refusé les secours de la médecine et des soins palliatifs. "Madame Sébire réclamait le droit pour son médecin de mettre fin à ses jours, car elle ne souhaitait ni se suicider ni accepter les traitements susceptibles de lui procurer un soulagement. Elle exigeait de la société (via la justice qu'elle a saisie) le droit au suicide" (1). Mais au nom de quoi la société devrait-elle assumer maintenant le suicide de ses membres au point d'y contribuer ? Ne voit-on pas le boulevard qui s'ouvre ainsi à tous les excès ? Certes, il peut être difficile d'empêcher une personne de se suicider, mais n'oublions pas que cet acte est un délit, ce qui signifie concrètement que ne pas essayer d'empêcher une personne de mettre fin à ses jours relève de non-assistance à personne en danger.
N'importe, il fallait profiter de l'émotion pour faire avancer la cause de l'euthanasie et le rouleau-compresseur médiatique n'a pas raté l'occasion. Ainsi, entend-on des sondages affirmant qu'une majorité de Français serait favorable à la légalisation de l'euthanasie, comme cela existe déjà chez certains de nos voisins (Pays-Bas et Belgique). Dans une étude publiée en mai 2005 dans Le Monde diplomatique, Suzanne Heim a montré qu'en avril 1941, le régime nazi, qui avait euthanasié en moins de deux ans quelque 70 000 pensionnaires d'établissements psychiatriques, avait obtenu "le consensus autour du meurtre des malades" : "Dans 80 % des cas, les proches sont d'accord". Il est triste de devoir citer cette comparaison avec le nazisme, mais elle montre notamment que l'avis d'une opinion facilement manipulée sur des sujets aussi sensibles n'est pas toujours le meilleur critère pour légiférer -  surtout à chaud !

L'homme n'est pas le maître de la vie et de la mort, et à chaque fois qu'il a essayé, cela s'est terminé tragiquement dans le sang. Dans une société d'hommes libres, il est nécessaire qu'il y ait des valeurs intangibles sur lesquelles se fonde la vie en commun, faute de quoi, inévitablement, la loi du plus fort finit par s'imposer. "Le fondement de ces valeurs, écrivait Jean-Paul II, ne peut se trouver dans des "majorités" d'opinion provisoires et fluctuantes, mais seulement dans la reconnaissance d'une loi morale objective qui, en tant que "loi naturelle" inscrite dans le coeur de l'homme, est une référence normative pour la loi civile elle-même. Lorsque, à cause d'un tragique obscurcissement de la conscience collective, le scepticisme en viendrait à mettre en doute jusqu'aux principes fondamentaux de la loi morale, c'est le système démocratique qui serait ébranlé dans ses fondements, réduit à un simple mécanisme de régulation empirique d'intérêts divers et opposés" (Evangelium Vitae, n. 70). Si la volonté humaine a tout pouvoir, si rien ne s'impose à tous, au bon comme au méchant, alors rien ne protège les plus faibles contre les excès des plus forts.

Dans le cas présent, la campagne en faveur de l'euthanasie révèle également à quelle absurdité conduit une société sans repère, matérialiste et hédoniste. Alors que l'idéologie officielle ne jure que par les "droits de l'homme", jamais la notion de sa dignité n'a été autant rabaissée ! À lire les partisans de l'euthanasie, on peut sérieusement douter qu'une personne malade, handicapée, physiquement atteinte conserve toute sa dignité, si la seule solution à ces états est la mort ! Certes, il est légitime de chercher à éliminer la souffrance des grands malades - les soins palliatifs y parviennent assez bien aujourd'hui -, mais celle-ci fait partie de notre condition humaine : "Tout cela est aggravé par une culture ambiante qui ne reconnaît dans la souffrance aucune signification ni aucune valeur, la considérant au contraire comme le mal par excellence à éliminer à tout prix " (EV, n. 15), écrivait Jean-Paul II. Nous chrétiens savons que c'est notre création à l'image de Dieu qui fonde la dignité inaliénable de toute personne, fût-elle totalement handicapée, diminuée ou malade proche de la mort. Aucune vie n'est inutile, toute vie a un sens, même quand il est plus difficile à percevoir. Car il est une dimension de la vie qui est au-delà de l'utile concret, immédiatement palpable, c'est tout ce qui a trait à l'Amour, au don de soi, tout ce qui donne finalement un sens ultime à la vie et qui nous différencie de vulgaires animaux en recherche seulement de plaisirs passagers. Un Dieu d'Amour mort sur la croix nous enseigne le sens de toute souffrance, souffrance à laquelle personne ne peut échapper car personne n'échappe à la mort, précisément, que l'on ne veut plus voir aujourd'hui ! Jean-Paul II nous a donné un magnifique exemple, lui qui, ô combien ! diminué par la maladie, n'a jamais hésité, jusqu'à la fin, à tenir sa place et à se montrer tel qu'il était. En était-il moins "digne" ?
C'est bien de cela dont souffre notre société : c'est le sens même de la vie qu'elle a perdu en rejetant Dieu.


(1) Bernard Devalois et Louis Puybasset, médecin d'unité de soins palliatifs et anesthésiste, dans les pages "Débats" du Figaro du 21 mars 2008.

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Le Président Sarkozy va présenter son bilan après un an de pouvoir. Comme il faut s'attendre à ce que sa mémoire ne soit pas moins sélective que son jugement, nous ne croyons pas inutile de prévenir quelques oublis en apportant ici le concours d'un petit aide mémoire, pour ce qui est du moins de la politique étrangère :
1) Le chapitre des succès tient en deux lignes : quand on y a inscrit la libération des infirmières bulgares , il n'y a plus qu'à ajouter le mot "fin"

2) A defaut de succès , il y avait de chaudes espérances : on allait arracher Madame Bétancourt à ses ravisseurs et instruire enfin le procès des meurtriers de Rafik Hariri. La première est toujours dans sa jungle et le second toujours dans les limbes. Pour prix de cet échec, nos rapports ici avec la Colombie et là avec la Syrie se sont détériorés. La crise libanaise que M.Kouchner s'est dépensé sans compter pour dénouer, perdure sans issue prévisible.

3) Mais, dira-t-on, vous oubliez le principal, l'évènement historique qu'a été le traité de Lisbonne ? Hélas, je n'oublie rien : c'est bien le principal et ç'aurait du être un succès mais c'est tout le contraire. M.Sarkozy disposait d'une carte en or : de l'avis général, l'Europe avait besoin d'un grand débat où on aborderait enfin les vrais sujets et la France avait justement les moyens de l'imposer. Cet or, en quelques semaines, en plomb vil et pesant s'est changé. On a tant répété que l'Europe était en panne et par la faute de la France que chacun a compris que la France était prêt à rejouer la scène des bourgeois de Calais venant remettre les clés de leur ville à genoux, en chemise et la corde au cou. Les partenaires de la France n'ont eu ainsi aucun mal à lui faire avaler par la fenêtre d'un vote parlementaire ce qu'elle avait jeté dehors par la porte du suffrage universel. Comme en outre la France s'était aimablement offerte à payer les pots cassés, on ne s'est pas gêné : l'horrible traité de Nice avait rompu la parité franco-allemande au "Parlement" européen ; le traité de Lisbonne qu'on ne saurait assez admirer l'a rompue de surcroît au niveau du Conseil. La France avait deux Commissaires ; désormais, elle n'en a plus qu'un ; encore n'est-il pas exclu qu'à l'avenir, elle n'en ait plus aucun. Un article déchoit expressément la France de sa souveraineté en consacrant la supériorité du droit européen même dérivé sur sa Constitution. Il y a des traités qui ont grandi la France, d'autres qui l'ont rapetissée : celui de Lisbonne se range clairement dans la seconde catégorie. A vrai dire, il gagne tellement à ne pas être lu que ceux qui l'ont voté ou ratifié se sont bien gardés de l'ouvrir. Le mot "EUROPE" en majuscules sur la couverture leur a suffi.

4) Vous pensez sans doute qu'à ce prix qui n'est pas mince la France a eu droit à la bienveillance de l'Europe sinon à sa gratitude. Détrompez-vous ! L'Europe est soi-disant en panne mais la négociatin d'adhésion de la Turquie continue son petit bonhomme de chemin sans que personne semble se souvenir que M.Sarkozy avait promis de l'arrêter. M.Sarkozy avait cru pouvoir donner son avis sur le cours de l'euro et les taux d'intérêt : il outrepassait évidemment ses compétences ; on lui rappela que l'euro a beau être la monnaie de la France, ce n'est plus son affaire. Il l'a d'ailleurs bien compris : lui qui s'essayait à tonitruer quand l'euro flirtait avec les 1,40 $, n'a plus de voix depuis qu'il menace de dépasser les 1,60 $ !

Il y avait un beau projet dont la France se promettait monts et merveilles pour sa présidence de l'Union : c'était l'Union Méditerranéenne. Pour ne pas compromettre précisément cette présidence, il fallu mettre le projet sur le lit de Procuste des Institutions bruxelloises ; il y a perdu bras et jambes et, aux dernières nouvelles, on en est à craindre qu'il ne finisse par être dénaturé au point de n'être plus même présentable.

5) Le "droitdel'hommisme " devait être la marque distinctive et le titre de gloire de la diplomatie Sarkozo-kouchnérienne. On est en peine de nommer ses succès mais pas de compter ses couacs. On a vu à quelle caricature il pouvait conduire avec les aventures rocambolesques de l'Arche de Zoe qui ne sont après tout que du Kouchnérisme sans Kouchner et poussé à l'absurde. Les péripéties de la flamme olympique et les palinodies des dirigeants français ont abouti à ce que nos plus hauts responsables politiques et diplomatiques se bousculent sur la route de Pékin soudain transformée en chemin de Canossa. Au passage, nos modernes apprentis sorciers pétris de bonnes intentions ont réussi cet exploit de ruiner la cause de Tibétains aux yeux des Chinois et de réhabiliter la dictature de Pékin aux yeux du peuple chinois.

L'atlantisme est l'autre mamelle du Sarkozo-kouchnérisme : il nous a valu un regain de discours sur le retour à l'O.T.A.N. On nous a expliqué que ce serait sans grandes conséquences puisqu'il n'y avait plus d'intégration militaire, ce qui n'est pas faux, puisqu'il n'y a plus d'ennemi et plus de front . Mais s'il n'y a plus d'intégration, pourquoi y rentrer ? C'est qu'il existe quelque chose qui s'appelle le Commandant Suprême Allié qui est américain et qui dispose d'un énorme quartier-général (le S.H.A.P.E.) et qu'il s'agit de lui faire officiellement allégeance, ce qui n'est ni indifférent ni sans conséquences. Nous rentrons dans l'O.T.A.N. pour pouvoir faire avancer la cause de la défense européenne : l'ennui est que nos partenaires sont fondés à nous dire : puisque l'O.T.A.N. pourvoit à la défense de l'Europe et que toute l'Europe s'y retrouve y compris la France maintenant, pourquoi s'encombrer d'une défense européenne qui fait double emploi ? Pour que l'Europe existe, répondent nos dirigeants sans paraître s'apercevoir qu'ils sont les seuls à vouloir que l'Europe existe.

6) L'envoi de troupes françaises en Afghanistan est peut-être la faute la plus lourde parce qu'elle est grosse de dangers. C'est un conflit qui ne peut pas être gagné et qui, compte tenu de la localisation de nos troupes, nous expose à nous trouver engagés dans de fâcheux démêlés avec le Pakistan.

7) En moins d'un an, nous avons réussi à nous brouiller ou à compliquer nos relations avec la Colombie, la Syrie, l'Iran, la Chine. Il n'a pas lieu d'y ajouter le Pakistan quand déjà nous y avons ajouté la Serbie en reconnaissant le Kosovo sans l'aval du Conseil de Sécurité et en contravention flagrante avec nos propres engagments, c'est à dire en violation du droit international.

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N'y a-t-il pas là un paradoxe insupportable ? L'unité du genre humain ne devrait-elle pas signifier que l'humanité, et donc l'ensemble des hommes, se reconnaisse dans une civilisation unique ?
Comme nous le montrerons d'abord, la réponse négative à cette question est, pour le passé, assez compréhensible, en raison de l'histoire et de la géographie qui n'ont pas permis l'extension d'une civilisation unique. Mais aujourd'hui, les fortes contraintes géographiques d'hier sont largement surmontées par des nouvelles technologies. Aussi l'idée d'une civilisation unique dominatrice se présente-t-elle plus que jamais comme une possibilité dans un monde global. En conséquence, le "choc des civilisations", c'est-à-dire la volonté de l'une d'entre elles de s'imposer aux autres par des moyens violents, pourrait apparaître plus que jamais possible compte tenu des techniques planétaires dont dispose l'homme contemporain. Néanmoins, un tel choc n'est pas le déterminant premier des conflits, d'autant qu'une double pluralité des civilisations demeure une réalité incontournable de l'humanité.


Unité du genre humain et civilisation unique ?
Le paradoxe de l'unité et de la diversité demeure au coeur des comportements humains. Il s'avère insupportable par certains va-t-en-guerre ou par ceux qui l'utilisent à des fins de pouvoir. En effet, a priori, cette caractéristique de l'humanité qu'est l'unité du genre humain est incontestable. L'appellation homme est bien un générique commun à l'humanité. Les différences de couleur de peau, de faciès, d'ethnies, de religions, de comportements, de genre de vie n'enlèvent rien à l'unicité de ce générique. Certes, cette unicité a fréquemment été contestée et des différenciations ont souvent été introduites dans l'histoire. En terme religieux, il y a par exemple la notion de peuple élu. En terme politique et social, la différence entre les hommes libres et les esclaves. Ou entre les affranchis et ces mêmes esclaves. En 1550, la controverse de Valladolid permet au dominicain Bartolomé de Las Casas de démontrer le caractère humain des Indiens et a pour effet l'élaboration de "nouvelles lois" les considérant en conséquence. Plus récemment, plusieurs démocraties tentèrent bien de distinguer les hommes en instaurant le suffrage censitaire. D'une façon plus dramatique, nombre de pouvoirs totalitaires traitèrent des minorités en sous-hommes, allant jusqu'à recourir à des génocides. Mais ces différenciations ou ces violences n'ont jamais remis en cause l'unité du genre humain. Et lorsque des dictatures, des nihilistes ou simplement des armées tuent d'autres humains, c'est justement parce qu'ils ont le tort d'être des hommes, d'appartenir à cette unité du genre humain qu'il convient de définir.

Celle-ci repose sur deux fondements essentiels, au coeur de l'existence de l'homme, auxquels s'ajoute un troisième qui sera présenté à la fin de ce texte.
Le premier fondement tient à ce que l'unité du genre humain résulte de l'unicité de chaque être humain, qui découle d'une individualité exclusive, ne serait-ce qu'au plan génétique. Rien ne peut remettre en cause ce fondement. Aucun travail chirurgical effectué sur la totalité d'un être humain ne peut effacer cette exclusivité individuelle, même si deux hommes pourraient éventuellement, avec de la chirurgie esthétique, présenter des apparences semblables. Aucun homme ne peut être l'alter ego d'un autre. Même si l'évolution, non souhaitable, des techniques concernant le clonage humain se poursuit, elle ne peut parvenir à commander un pareil durablement identique, corps et âmes, à un autre homme. Car la fabrication d'un clone verrait ensuite inévitablement naître des différences : ces deux pareils d'origine vivraient dans un contexte non totalement semblable, auraient un vécu autre et évolueraient distinctement au fil du temps. À supposer un inné exactement équivalent, l'acquis serait quant à lui différent. L'nicité de l'homme est donc le fondement commun du genre humain, à qualifier d'exclusive pour être clair, quitte à risquer une redondance entre le terme et l'adjectif.
Prenons deux types d'exemples susceptibles d'illustrer notre pensée, en considérant d'une part des fratries, d'autre part des sociétés d'origine culturelle semblable. Les frères Blanqui, Louis-Auguste et Jérôme-Adolphe, ont bien eu les mêmes parents. Or le premier est devenu un théoricien socialiste, publiant le fameux journal Ni Dieu, ni Maître, et le second est devenu un économiste libéral.  Autre exemple, le dictionnaire Robert résume la bibliographie du stratonaute suisse Auguste Piccard, jugeant secondaire le rôle de son frère jumeau et collaborateur Jean, non cité. Considérons désormais deux sociétés, l'européenne et la nord-américaine. La culture nord-américaine est sans aucun doute la fille de la culture européenne, héritière des mêmes gènes de civilisation, et pendant longtemps, les Etats-Unis sont inclus dans la civilisation "européenne". Puis ils suivent leur propre cheminement. Après Lincoln, la guerre de sécession et la conquête du territoire par les Américains eux-mêmes, les Etats-Unis sont désignés comme une civilisation "américaine" et non comme appartenant à la civilisation "européenne". Les deux cultures qui ont tant d’ancêtres en commun évoluent en fonction de leurs propres spécificités et ne sont plus équivalentes et encore moins des clones .

L'unité du genre humain tient donc d'abord à ce que chaque homme ne doit son existence qu'au fait d'être différent de n'importe lequel de tous les autres hommes. Ce premier fondement unitaire du genre humain résulte de ce que chaque humain équivaut à une novation, puisque son arrivée dans la vie voit naître un être sans pareil, différent de tous ceux existant ou ayant existé. Enseigner ce fondement, c'est donc dire : tout homme n'existe que parce qu'il est différent de chacun des autres, que parce que son identité est unique, et il appartient au genre humain en raison même de cette caractéristique.

Le deuxième fondement de l'unité du genre humain tient à ce que chaque homme est appelé à la vie, sans choisir ni le lieu ni le temps de sa naissance, avec une mission double de relais et de création. De relais parce que chaque homme s'inscrit dans la chaîne des générations, ce qui lui impose d'une part d'être un "jardinier de la terre", selon la formule implicite de la Genèse , évoquée dans le langage d'aujourd'hui par l'adjectif "durable", et d'autre part, d'être un bon transmetteur. Rôle de créateur parce que tout homme est appelé à créer et à développer ses capacités, qu'il naisse dans un bidonville ou milliardaire. L'histoire montre que le premier peut être meilleur que le second. Par exemple, Martin Luther-King fut un apôtre de la paix, alors qu'un milliardaire arabe a préféré phagocyter un pays d'Asie centrale et dépenser ses milliards pour former des tueurs, pour les "canons", pour le meurtre, plutôt que pour le "beurre", au profit du développement humain.
Notons en outre que les mouvements de population qui changent en permanence la géographie culturelle ne remettent nullement en cause l'unité du genre humain dont les fondements demeurent. Lorsque Saint Cyril de Salonique évangélise certains pays slaves, il modifie les croyances des habitants de ces territoires, mais il ne porte pas atteinte à l'unité du genre humain. Lorsque les mahométans, lors de leurs voyages le long de la route de la soie, convertissent une partie de l'Asie centrale à l'Islam, les fondements de l'unité du genre humain ne sont nullement remis en cause. D'ailleurs cet Islam, qui modifie les caractéristiques religieuses de cette région du monde, n'annihile pas l'ensemble des autres traits culturels. Bien au contraire, des habitants de cette région adhèrent à un Islam qu'ils moulent dans leurs propres traits culturels. La preuve en a, à nouveau, été fournie dans la seconde moitié des années 1990 lorsque les Afghans ont refusé d'adhérer à une sorte de nouvelle "oumma" fondée sur la haine de l'Occident, ou plutôt sur un mythe de l'Occident créé pour la circonstance par soif de pouvoir. Autre exemple, aujourd'hui, une certaine pénétration des États-Unis par une culture d'origine hispanique et catholique d'où il résulte, important changement religieux, que les Catholiques sont en train de devenir majoritaires aux États-Unis ne remet pas en cause l'unité du genre humain.

Ainsi, cette dernière repose d'abord sur deux fondements : chaque homme bénéficie d'une unicité exclusive ; chaque vie est appelée.

Les raisons historiques de la pluralité des civilisations

Intrinsèquement, ce qui précède pourrait déboucher sur l'idée apparemment logique d'une civilisation unique et donc universelle embrassant l'unité du genre humain. Car, si toute civilisation utilise pour se parfaire des réussites économiques et techniques, elle est d'abord d'essence spirituelle, ce qui lui donne une vocation à l'universel. Il est loisible d'imaginer une civilisation offrant aux hommes une vision du monde supposée idéale et ayant en conséquence vocation à s'étendre sur l'ensemble de la planète, au nom de son caractère idéal, et à y demeurer. Le Nouveau Testament présente un tel exemple dans la formulation de Saint Luc citant un "décret de César Auguste" ayant pour objet de "recenser le monde entier". Ceci sous-entend que l'Empire romain, qui poursuit alors l'unification de la Méditerranée permise par les pouvoirs extraordinaires donnés à Pompée en 67 avant J. C. pour y supprimer la piraterie, a vocation à s'étendre à tout le monde. Réaliser la mare nostrum était déjà une réussite civilisationnelle exceptionnelle, si exceptionnelle que personne n'y est jamais parvenu depuis la chute de l'Empire romain. Or, si l'on est capable de faire la mare nostrum, n'a-t-on pas vocation à réaliser une terra nostrum ?
La définition de la civilisation proposée par Arnold Toynbee s'inscrit dans cette vocation mondiale : elle "est une tentative de créer un état de société dans lequel toute l'humanité pourra vivre ensemble et en harmonie comme les membres d'une seule et même famille", et notre auteur ajoute : "c'est le but vers lequel tendent inconsciemment sinon consciemment toutes les civilisations connues jusqu'ici". Certes, la vocation universelle de la civilisation demeure d'essence invisible car elle tient au caractère commun entre les champs d'action individuels et respectifs d'un certain nombre de sociétés humaines. Mais les manifestations de cette prétention à l'universel sont nombreuses. L'extension géographique de la civilisation chinoise ou de la civilisation romaine se traduisit d'abord par des symboles architecturaux, telle la représentation des dragons pour la première ou la réalisation d'un modèle urbain identique pour la seconde. De même, l'extension de la civilisation islamique sur la route de la soie est attestée par des techniques artistiques spécifiques, corrélées avec l'interdiction de toute représentation humaine par l'Islam, et utilisées par exemple à Samarkand en Ouzbékistan.
Or, en dépit de cette vocation à l'universel, l'humanité a produit plusieurs civilisations, au nombre de trente-quatre selon Toynbee. Comment expliquer un tel nombre, voire, diront certains, une telle profusion ? Une première réponse tient à l'histoire qui enseigne que des civilisations peuvent disparaître comme l'égéenne, l'indusienne ou la suméro-acadienne. En conséquence, sur un même territoire, une civilisation disparue peut laisser la place des décennies ou des siècles plus tard à une autre civilisation. Par exemple, la civilisation islamique peut s'étendre à la fin du premier millénaire en Egypte puisque la civilisation égyptienne y a disparu. De même, la civilisation chrétienne orthodoxe peut se déployer en Grèce au second millénaire puisque la civilisation hellénique n'existe plus. Ainsi, le caractère pluriel des civilisations se comprend aisément en se plaçant dans une perspective historique de longue durée montrant des civilisations se succédant.

Espace et civilisations

Mais les civilisations ne s'inscrivent pas toutes dans des temps historiques différents. Considérant telle ou telle période historique, on constate leur coexistence sur la planète, aucune d'entre elles ne parvenant à embrasser toute l'humanité bien qu'existe l'unité du genre humain. Cette coexistence s'explique par la géographie, soit que certaines civilisations soient restées isolées, soit que leur nature propre leur confère des limites géographiques, soit que d'autres civilisations doivent subir des contraintes géographiques limitant l'intensité de leur extension.
D'abord, en raison de moyens limités d'échange et de transport, certaines civilisations sont restées indépendantes, n'entretenant guère de relations avec d'autres sociétés : c'est le cas des civilisations de l'Amérique centrale et de l'Amérique andine.

Ensuite, des civilisations se sont de facto données des limites géographiques en raison même de leur nature. Ainsi la civilisation égyptienne n'avait guère de contacts avec d'autres territoires méditerranéens car, bien qu'elle maîtrisât parfaitement la navigation sur le Nil, il s'agit d'une civilisation essentiellement terrienne. Son essor résulte notamment d'une révolution agropastorale, du défrichage des marécages, et s'appuie sur l'invention et l'tilisation du char à boeufs, de l'âne de bât, ou de la roue. La mer est davantage une limite à l'extension de la civilisation qu'une porte vers d'autres territoires. D'ailleurs, le grand port maritime de l'Egypte, Alexandrie, n'est fondé que postérieurement, en 322 avant J.-C., par des marins grecs.
En troisième lieu, la géographie, compte tenu des techniques de transports de chaque époque, a offert des limites techniques à l'ambition universelle des civilisations. Ainsi, la chute de l'empire romain est concomitante à son effondrement démographique notamment parce que la diminution du nombre de contribuables rendait l'entretien des réseaux de transports, facteur d'unité, beaucoup trop coûteux.
De façon générale, la géographie rend difficile l'extension indéfinie de telle ou telle civilisation sur l'ensemble de la planète pour deux autres raisons. D'une part, l'espace peut faire obstacle à la circulation des idées ou à celle des hommes. Dans le premier cas, la géographie rend difficile la conquête culturelle car les outils de diffusion demeurent faibles. Dans le second cas, la conquête par le peuplement est limitée en raison de la durée des trajets à parcourir, des difficultés à contrôler des territoires montagneux, ou du faible intérêt économique attribué a priori à tel ou tel territoire. Par exemple, la civilisation islamique, pendant plusieurs siècles, ne parvient pas à conquérir les montagnes du Liban, où se réfugient des minorités qui refusent l'acculturation totale à cette civilisation, d'où l'existence encore aujourd'hui de plusieurs confessions chrétiennes différentes sur ce territoire relativement modeste qu'est le Liban. En Afrique septentrionale, la conquête islamique réussit, mais elle ne parvient pas à effacer certains traits linguistiques, culturels ou d'organisation sociale, par exemple en Kabylie, qui se trouvent en quelque sorte protégés par les montagnes. Lorsque la civilisation occidentale s'implante en Amérique du Sud, elle ne parvient pas à se diffuser à la totalité des peuples andins en raison des difficultés d'accès. Des minorités continuent de vivre selon leur culture propre. Par exemple, les Chipayas, en Bolivie, conservent encore des éléments culturels anciens, disparus parfois depuis longtemps dans d'autres populations andines voisines, car ils se sont réfugiés dans des régions inhospitalières et peu accessibles. De la même façon, des îles d'Océanie éloignées des contacts et des échanges avec d'autres peuples ont longtemps conservé des spécificités propres.


Le rôle du temps historique
À la contrainte géographique s'ajoute le temps historique. L'extension spatiale d'une civilisation prend du temps. Alors l'esprit messianique initial de la conquête, qu'il soit militaire ou pacifique, peut se modifier chez certains acteurs. Ou l'accueil des populations locales peut être différent de ce qu'il aurait été en cas de conquête plus précoce. Par exemple, le souverain turc Bâbur (1483-1530), après avoir fondé l'empire Moghol qui dominait le nord de l'Inde, conscient de la fertilité de l'hindouisme, ne souhaita pas imposer l'islam, ce qu'auraient sans doute souhaité des conquérants du début de l'ère mahométane.
De même, l'Indonésie ne fut convertie à l'islam qu'au XIIIe siècle, ce qui signifie qu'elle garde dans son soubassement historique plusieurs siècles d'autres spiritualités qui la conduisent à pratiquer l'islam différemment des peuples arabes les premiers convertis. Cette différence peut être en partie explicative de l'évolution économique spécifique de l'Indonésie par rapport à des sociétés anciennement islamisées ayant acquis dans la même période leur indépendance. C'est d'ailleurs cette différence jugée insupportable par Al-Qaïda qui explique entre autres le choix de Bali pour le violent attentat de l'automne 2002, l'objectif étant de faire, outre des occidentaux, australiens pour l'essentiel, et des hindouistes (puisque Bali est hindouiste), "une victime de plus, l'islam indonésien".

Les conditions de naissance
Outre la géographie et le temps historique, une autre donnée de l'existence de plusieurs civilisations peut s'expliquer par les conditions de naissance des civilisations. Toute civilisation naît d'un défi et de la volonté d'y répondre, ce qui a pour effet de passer de la coexistence d'humains au sein d'un peuple sous le sceau d'habitudes à une différenciation par la civilisation. Or la difficulté, ce stimulant qui est le plus souvent à l'origine des civilisations, se présente différemment selon les latitudes et les époques. Et l'on ne peut anticiper sur la façon dont les hommes sauront répondre ou non à cette difficulté, sauront ou non créer une civilisation et quel type de civilisation. La civilisation égyptienne naît de la capacité de transformer une jungle marécageuse de l'époque préhistorique en une terre fertile, puis de continûment travailler pour que l'oeuvre précaire de l'homme qui a rendu riche ce territoire ingrat perdure. La capacité de répondre à l'hostilité du monde physique, aux terres ingrates, est donc un élément essentiel de la genèse de diverses civilisations ou de la plus grande réussite de certaines sociétés des civilisations. Or les défis auxquels les hommes se sont trouvés confrontés diffèrent selon les territoires et les époques. Le défi des populations andines n'était pas le même que celui des populations du Nil. Et, comme la réponse n'est jamais unique, jamais écrite à l'avance, ces populations, bien qu'appartenant au même genre humain, ont fait naître des civilisations fort différentes.
La coexistence de plusieurs civilisations au sein de l'humanité s'inscrit donc dans des logiques historiques et géographiques.


Le choc facilité par l'internationalisation
Néanmoins, le temps présent situe l'idée d'une civilisation unique différemment car les questions de transports, de maîtrise de l'espace, qui bornaient ou finissaient par borner antérieurement les civilisations, ont profondément évolué. Dans un monde unifié par la rapidité des transports aériens, ferroviaires ou maritimes, par l'immédiateté de l'information audiovisuelle ou du courrier électronique, imaginer une civilisation réunissant l'ensemble de l'humanité semble moins utopique. De nombreuses contraintes géographiques apparaissent écartées par les techniques, qui permettent une "internationalisation" du monde. La circulation des idées et donc des valeurs ou des méthodes de telle ou telle civilisation peut s'effectuer sans difficulté sur l'ensemble de la planète. L'utilisation des ondes et des fréquences peut même permettre de s'adresser en même temps à tous les humains, quel que soit leur lieu d'habitation. Le seul obstacle existant désormais résulte du décalage horaire. L'existence de Bouddha, de Jésus ou de Mahomet a dû attendre des siècles pour être connu de certaines populations, tout simplement en raison de leur éloignement géographique. Aujourd'hui, un enseignement de Bouddha, le sermon sur la montagne ou un prêche de Mahomet pourrait être transmis en direct dans le monde entier, comme le démontre l'annonce d'un bébé cloné  par la secte des raëliens, dont seule une petite minorité de l'opinion publique connaissait l'existence, en décembre 2002. Les techniques d'internationalisation permettent au pape du XXIe siècle de faire entendre sa déclaration accompagnant sa bénédiction ubi et orbi en direct à une proportion importante de l'humanité, alors que ses prédécesseurs ne pouvaient faire connaître le contenu de leur déclaration qu'à une partie limitée de l'humanité et dans des délais de plusieurs mois. Les techniques rendent donc théoriquement possible la diffusion des idées d'une civilisation à l'ensemble de l'humanité.
En outre, elles facilitent largement l'extension d'une civilisation par peuplement par le biais des nouvelles logiques migratoires. Par exemple, dans les siècles passés, en Occident, l'adhésion aux valeurs de la civilisation tibétaine ne pouvait concerner qu'un nombre marginal de personnes, tout simplement parce la possibilité de connaître cette civilisation ou d'avoir des échanges directs avec des tibétains était extrêmement réduite. Aujourd'hui, un occidental peut d'une part disposer en un temps record de nombreux éléments permettant de s'informer sur la civilisation tibétaine et, d'autre part, converser avec des tibétains installés en Occident.


Dans un monde global, le rêve ou le mythe d'une civilisation unique apparaît possible. Il peut en conséquence être source de conflits si l'une ou plusieurs d'entre elles cherchent à s'imposer par la force. Un choc mondial entre des civilisations, facilité par les flux migratoires, pourrait se produire alors que les chocs historiquement connus étaient cantonnés géographiquement à telle ou telle région du monde.
D'autres éléments contemporains sont de nature à attiser davantage la xénophobie, puis des conflits en raison des différences. Pendant longtemps, les hommes vivant sur un territoire pouvaient être confortés dans leurs comportements culturels par la présence de voisins ayant les mêmes comportements. Ils imaginaient l'existence d'autres modes culturels, mais la différence était le plus souvent géographiquement éloignée et pouvait donc être ignorée dans la vie quotidienne. Avec les nouveaux médias et les nouvelles logiques migratoires, la différence s'expose en permanence et suscite inconsciemment des interrogations sur sa propre existence. Elle est présente dans les salles à manger à travers les télévisions qui montrent d'autres humains, géographiquement proches, se comportant différemment, avec d'autres attitudes culturelles créant des effets d'attirance ou de rejet. En outre, dans son voisinage, dans sa rue ou dans des rues voisines, dans son quartier ou dans des quartiers proches, chacun constate d'autres moeurs que les siennes : femmes vêtues autrement, présence masculine de surveillance des femmes faisant les courses, construction d'un lieu de prière pour un culte auparavant absent, drapeau d'un pays étranger brandi par des personnes de la nationalité du territoire où ils habitent.
Même les personnes sereines, confiantes d'appartenir à une civilisation dans laquelle elles se reconnaissent, sont périodiquement bousculées par des "événements" médiatisés qui viennent les inquiéter dans leurs croyances, dans leurs comportements, voire les inciter à la xénophobie et à la haine. Le langage lui-même généralement utilisé peut agresser et choquer comme lorsque les médias déclarent que tel pays est devenu une société "multiculturelle", laissant à penser que ne pas être multiculturel est anormal, en confondant la multiculturalisme et le pluriculturalisme. Tous ces éléments signifient-ils que le choc des civilisations ne peut qu'être commencé ou, dans le cas contraire, qu'il est inévitable dans le futur ?

La réponse donnée à cette question par Samuel Huntington est positive car, selon lui, "les identités de civilisation déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits dans le monde d'après la guerre froide". Or, un examen critique conduit à infirmer ce qu'il désigne comme une "proposition" pour plusieurs raisons : d'abord parce que les conflits à l'intérieur des sociétés sont beaucoup plus fréquents et intenses qu'entre les sociétés ou les civilisations. Ensuite parce que la géographie continue d'imposer des disparités. En troisième lieu, parce que l'histoire laisse des traces facteurs de diversités des civilisations. Enfin, parce que la pluralité des civilisations et la pluralité dans la civilisation est la règle d'autant que l'identité humaine est plurielle.

Les conflits intérieurs plus importants que les chocs entre civilisations

En premier lieu, et contrairement à la "proposition" d'Huntington, les structures de conflits sont déterminées autant et même plus par les identités internes aux civilisations que par les identités communes d'une même civilisation. La structure des conflits dans le monde a longtemps été résumée, pour la période 1945-1989, comme dominé par la situation de guerre froide résultant du conflit frontal entre le bloc occidental et le bloc soviétique, chacun uni contre l'autre. Or, en réalité, les conflits à l'intérieur des blocs ont pesé et pèsent encore davantage dans l'histoire que les conflits entre les blocs. Au sein du bloc soviétique, les violences les plus extrêmes, les "chocs", n'ont pas été tournés contre le bloc occidental, mais ont résulté de la volonté d'imposer la dictature soviétique dans la "prison des peuples", conduisant aux millions de morts dus à la terreur, aux crimes, aux répressions, aux purges , ou plus tard au coup de Prague (février 1948).
Dans les années 1945 et suivantes, l'URSS n'aurait pu s'étendre en Europe orientale si le bloc occidental ne s'était pas préalablement affaibli avec le conflit franco-allemand, opposant, au sein de l'héritage de la civilisation occidentale, ce dernier et l'idéologie nazie cherchant à s'imposer. Puis l'implosion soviétique a été retardée par les conflits au sein du monde occidental, ceux qui regardaient et soutenaient l'Union soviétique avec les yeux de Chimène empêchant ceux qui aurait souhaité écarter toute aide facilitant le maintien du pouvoir soviétique d'aller au bout de leurs intentions. La défaite soviétique de 1989-1990, sans guerre ni morts, ne provient pas d'une victoire du bloc occidental face au bloc soviétique, mais d'une victoire d'une partie du bloc occidental sur une autre, et notamment du changement à 180° de la politique étrangère de l'église catholique : le pouvoir est passé des membres de la Curie considérant qu'il fallait vivre avec le soviétisme qui allait durer, à Jean-Paul II ("N'ayez pas peur ! ") se fixant pour objectif la liberté religieuse à l'Est et donc la fin du pouvoir des soviets.

Dans les années 1980, l'attitude occidentale vis-à-vis des événements de Budapest (1956), du printemps de Prague suivi de l'entrée des troupes du pacte de Varsovie (1968), ou de la "normalisation" en Pologne (automne 1981) a déclenché des oppositions au sein même de l'Occident, limitant la capacité de ce bloc à s'opposer au totalitarisme soviétique. Il en a été de même concernant la riposte souhaitable face aux missiles soviétiques sol-sol SS20 braqués sur l'Europe, riposte dans laquelle François Mitterrand s'est illustré face aux pacifistes allemands qui préféraient être "rouges que morts", c'est-à-dire se contenter d'une existence de sujet plutôt qu'être libres, se priver de la liberté de choix qui est l'essence de l'Homme.

Donc, déjà pendant la guerre froide, les chocs les plus significatifs et moteurs de l'histoire n'étaient pas entre les deux blocs, d'ailleurs souvent reliés par des échanges de marchandises ou par des soutiens financiers de l'Ouest vers l'Est, mais internes à chacun d'entre eux : à l'st, déportations, envois au goulag, répressions contre Solidarnosc en Pologne, terreur en Roumanie ; à l'Ouest, opposition sur l'attitude à avoir vis-à-vis de l'Est soviétique. Dans le monde de l'après guerre froide, il en est de même, les conflits localisés à l'intérieur d'un même espace de civilisation sont beaucoup plus nombreux que les conflits entre civilisations : "parmi les 56 conflits qui ont eu lieu dans le monde au cours des dix ans (1990-2000) qui ont suivi la guerre froide, seulement trois portent le caractère interétatique, tous les autres étaient des conflits internes, c'est-à-dire des guerres civiles". Les rapports de force et volontés de puissance s'exercent au sein des civilisations avant même de s'éprouver parfois entre différentes civilisations. C'est d'abord au sein des civilisations que s'oppose d'un côté l'appétit de pouvoir, la cupidité, le désir de paraître, la peur du voisin et, de l'utre, le souci de surmonter des crises et des échecs et de travailler pour le bien commun.
Peut-on considérer ce constat comme caduc depuis le 11 septembre 2001, jour souvent présenté comme l'illustration de la thèse du "choc des civilisations" ? Une telle formulation est discutable à plusieurs titres. D'abord, le 11 septembre ne peut être interprété comme un choc entre deux civilisations, mais entre une civilisation et une action dominée par une approche nihiliste, comme le confirment l'absence de revendication et même, pendant plusieurs mois, le refus d'Al-Qaïda de revendiquer ces massacres, au point de nourrir l'absurde rumeur arabe selon laquelle la CIA était responsable. Un Français sans scrupule et avide de médias a même fait fortune en publiant un livre accréditant une rumeur aussi absurde.

Ensuite, le projet premier d'Al-Qaïda ne consiste pas à écraser, voire à faire disparaître la civilisation occidentale, celle des "croisés", car cela lui enlèverait le moyen qu'il utilise pour son but essentiel : accroître son pouvoir au sein même de la civilisation musulmane. Les attentats contre la civilisation occidentale ne sont que le moyen de parvenir à cet objectif stratégique. D'ailleurs Al-Qaïda n'hésite pas à tuer des musulmans comme il l'a fait dans plusieurs continents. Pour Al-Qaïda, il ne sert à rien de tuer des "croisés", si cela n'a pas pour résultat d'augmenter son pouvoir sur les masses des pays à majorité musulmane et sur les minorités musulmanes des pays non musulmans, et si possible de renverser à son profit certains régimes politiques de pays majoritairement musulmans.

Al-Qaïda, fruit d'un contexte historique

En outre, Al-Qaïda est né, bien entendu, dans l'histoire du temps présent de l'umanité. Mais il s'inscrit plus précisément dans une période historique spécifique de la civilisation islamique dont il est courant de considérer qu'elle traverse un temps de crise et déchecs. En cette orée du XXIe siècle, la civilisation islamique, ou plus précisément les sociétés qui en sont les héritières, se trouve en effet dans une situation paradoxale, avec des forces considérables en raison de ses richesses énergétiques et démographiques et une situation objective de faiblesse géopolitique. D'une part, elle dispose de très grandes ressources économiques, sans équivalent historique, en raison des importants besoins en hydrocarbures des économies contemporaines. D'autre part, sa force démographique s'est considérablement accrue depuis la seconde moitié du XXe siècle grâce à l'importation de la transition démographique. Mais, en même temps, elle ne parvient pas à retrouver un élan civilisationnel aussi prestigieux que celui de son passé. D'où une crise de la civilisation islamique qui suscite des attitudes diverses, dont celle d'Al-Qaïda.
Selon l'analyse de Bernard Lewis , la clôture du monde musulman sur lui-même semble constituer la cause de son déclin. Au XVIIe siècle, les musulmans ne voyageaient presque pas vers l'Occident. Les sultans n'entretenaient pas d'ambassades fixes auprès des souverains étrangers. Plus récemment, les politiques de purification ethnique ont privé des pays musulmans d'une hétérogénéité porteuse d'échange, à l'exemple de Nasser décidant en 1956 l'expulsion des juifs d'Egypte ou encore de l'Algérie, nouvellement indépendante, refusant toute place aux Algériens d'origine européenne prêts à contribuer à l'essor du nouvel Etat. L'échec de la Ligue arabe, créée en 1944, mais jusqu'à ce jour "incapable de résoudre le moindre problème survenant dans les pays qui en sont membres" est patent. Contrairement à l'Europe parvenant à son union économique, explicative de l'amélioration de sa compétitivité économique, la Ligue semble "condamnée à l'échec", car "les pays arabes n'accordent aucune valeur au multilatéralisme ou à la coopération interarabe". Dans ce contexte, l'usage de la violence incarné aujourd'hui par Al-Qaïda, qui se présente comme une réponse à la crise de la civilisation islamique, résulte d'abord d'un conflit interne à l'islam, comme l'attestent dès 1981 l'assassinat d'Anouar Al Sadate, les conflits en Algérie depuis 1990, le refus de la majorité des Afghans de l'intégrisme des talibans, ou l'assassinat du commandant Massoud en 2001. Bien qu'utilisant le non-musulman à ses fins (l'occidental, le chrétien, le juif, l'hindouiste), Al-Qaïda signifie donc davantage un choc au sein de la civilisation islamique - choc pour simplifier entre les islamiques et les islamistes - qu'un choc de civilisations.

La géographie toujours prégnante
Deuxièmement, la géographie est toujours présente pour générer des différences qui font d'ailleurs la richesse de l'humanité. Si le monde naissait aujourd’hui avec les technologies permettant l'internationalisation, il ne formerait pas une civilisation uniforme sur l'ensemble de la planète. Les conditions de vie dans des régions de plaines et des régions de montagne, dans des îles, dans des terrains marécageux, sur des hauts plateaux, dans des vallées encaissées  diffèrent et génèrent inévitablement des modes diversifiés d'rganisation sociale pouvant entraîner des traits civilisationnels différenciés. Si la Suisse n'était pas un pays montagneux divisé en vallées, elle n'aurait sans doute pas inventé un mode politique confédéral, confirmé lors de sa dernière réforme constitutionnelle alors que les moyens de communication sont sans commune mesure avec ceux du Moyen Âge. Si certaines de ses vallées n'étaient pas restées géographiquement isolées, elles n'auraient pas continué, à travers les siècles, à s'individualiser en parlant le romanche . Si l'Angleterre n'était pas une île, où seraient ses frontières qu'elle a d'ailleurs si souvent cherchées à déplacer sur des terres continentales, et finalement toujours en vain, comme le montre la guerre de Cent ans ? Si le Japon n'était pas un archipel, aurait-il pu développer une civilisation propre ? De même, l'essor d'une civilisation coréenne spécifique est directement lié au caractère péninsulaire de la Corée.
La diversité des territoires de la planète, des climats, des milieux, des ressources exploitables, même avec l'usage de technologies puissantes de l'information et de la communication, est donc de nature à susciter des traits culturels et donc des civilisations différentes. L'humanité connaîtra plusieurs civilisations quelles que soient les techniques mises au point au XXIe siècle conduisant les hommes à vivre dans un seul monde.

La présence de l'histoire

Donc, si le monde naissait avec les technologies aujourd'ui connues, il se pourrait qu'il développe plusieurs modes civilisationnels. Or les peuples et les hommes ne naissent pas aujourd'hui. Ils sont les héritiers d'une histoire qui les différencie, selon la définition donnée par Saint-Exupéry : "Une civilisation est un héritage de croyances, de coutumes, et de connaissances, lentement acquises au cours des siècles, difficiles parfois à justifier par la logique, mais qui se justifient d'elles-mêmes, comme des chemins, s'ils conduisent quelque part, puisqu'elles ouvrent à l'homme son étendue intérieure".
Au sein de chaque société, au sein de chaque groupe humain, au sein de chaque conscience individuelle, l'histoire collective ou l'histoire personnelle fait son oeuvre. Les Comores ou le Maroc sont tous deux adhérents à la Ligue arabe, au sein de la civilisation islamique. Mais, outre leur appartenance religieuse, ils héritent chacun de croyances, de coutumes et de connaissances fort différentes.
En outre, les sociétés évoluent différemment, ce qui conduit l'histoire à voir naître de nouvelles distinctions. Ainsi, comme évoquée ci-dessus, la notion de civilisation occidentale est-elle une réalité de plus en plus éclatée. S'il est vrai que les Etats-Unis sont fils de la civilisation occidentale issue de l'Europe, il s'agit de fils dont les traits civilisationnels se différencient de plus en plus de la civilisation occidentale européenne. Prenons deux exemples, le premier concernant l'attitude spirituelle. Tandis que l'Europe refusait d'inscrire tout héritage chrétien dans sa Charte des droits fondamentaux proclamée officiellement au sommet de Nice le 7 décembre 2000, les Etats-Unis continuent sans complexe de faire circuler des dollars sur lesquels est écrit "in God we trust" ; et la pratique religieuse se trouve aux Etats-Unis sans commune mesure avec celle constatée en Europe. Jamais l'attitude face au religieux des deux sous-continents -Etats-Unis et européen- n'a été aussi différenciée. Le second tient aux évolutions démographiques, de plus en plus dissemblables entre l'Europe et les Etats-Unis.

La pluralité de chaque civilisation est la règle au niveau collectif comme au niveau individuel. Toute société considérée sur un territoire est pluriculturelle et son caractère pluriculturel n'empêche en rien la concorde sociale lorsque la pluralité culturelle se fonde sur l'adhésion à un universel commun. Les Alsaciens ne sont pas les Bretons et les Bretons ne sont pas des Provençaux et les spécificités de modes de vie de chacun d'entre eux ne posent guère de problèmes car ils acceptent ensemble des règles communes permettant le respect réciproque, même si la peur de l'autre est rapidement présente : combien de fois le mariage d'un breton et d'une provençale est pensé, voire considéré, comme le mariage avec un "étranger". Autre exemple, il y a pluralité dans l'islam (sunnite, chiite, wahhabite, soufi, ismaélien…) comme il y a pluralité dans la chrétienté. Cette réalité plurielle des sociétés se retrouve en considérant les individus.

Le caractère pluriel de toute identité

Car la pluralité se retrouve au sein de chaque personne, car l'homme ne se réduit pas à la civilisation à laquelle il appartient. La réalité humaine est complexe tout simplement parce qu'on ne peut réduire aucun homme à sa seule appartenance à une civilisation. Par exemple, Averroès n'est pas Ghazali car ils ne professent pas la même doctrine de l'Islam. Bossuet n'est pas Fénelon. L'unicité exclusive de chaque humain rappelée ci-dessus s'alimente à la fois de sources propres à chaque individu et d'identités collectives. Il convient d'écrire identités collectives au pluriel parce que, entre la part d'identité ayant pour origine une unicité exclusive, et l'appartenance à l'ensemble de l'humanité, chaque homme se nourrit et nourrit de nombreuses identités intermédiaires : familiale, associative, locale, régionale, nationale, continentale, religieuse... Il en résulte que l'identité authentique de l'homme ne peut être que plurielle, sauf si elle est écrasée par des méthodes coercitives comme dans le cas de jeunes "soldats" des clans somaliens qui sont soumis en permanence, par la volonté de leurs propres chefs, à l'empire de la drogue. Ce troisième fondement de l'unité du genre humain se résume à un point fondamental : toute identité authentique est plurielle.
Le mot civilisation fait référence à un genre particulier de culture ou à une période spécifique qui a existé à une période déterminée : civilisation sumérienne, égyptienne, grecque, romaine, aztèque. L'unité du genre humain conduit à émettre une hypothèse selon laquelle elle pourrait déboucher sur une civilisation unique compte tenu du sens de la civilisation ayant vocation à embrasser l'humanité. Or, cette dernière a connu et connaît plusieurs civilisations. Même si des civilisations se succèdent sur des territoires semblables, d'autres ont coexisté ou coexistent à la même période sur la planète. L'unité première du genre humain s'ouvre en permanence à une pluralité des civilisations, car l'homme est un être historique et géographique. Il ne peut signifier l'existence d'une civilisation uniforme et universelle, qui l'aurait donc emporté sur les autres. Puisque la diversité crée d'abord des tensions ou est exploitée d'abord au sein même des civilisations, la question première qui se pose à l'humanité du XXIe siècle n'st pas celle du "choc des civilisations", mais de parvenir, dans chaque société, temps après temps, à parfaire la concorde sociale à toutes les échelles géographiques. Cela est rendu plus nécessaire et plus difficile que jamais car l'homme, dans son espace vécu, n'a jamais été autant confronté à la différence. Or l'humain a toujours du mal à accepter que l'autre parle, pense, agisse, se comporte, différemment de soi dans la vie sociale, dans la vie spirituelle, et même dans la vie professionnelle. Et l'exacerbation de la différence peut alors conduire à l'opposition puis à l'intolérance, au conflit et à la guerre sous les formes les plus variées. Dans ce contexte, une double obligation s'impose. D'abord, enseigner que la différence est créatrice. C'est la différence des sexes qui crée la vie. C'est la différence des expériences qui enrichit la connaissance. Ensuite, que la différence est d'abord en chaque homme, saisi en permanence par le doute sur le sens de sa propre existence, doute qui le conduit à balancer entre des hypothèses fort diverses. Il s'agit d'apprendre à vivre la diversité à l'intérieur de l'universel.
Paru dans la revue Panoramiques, 3e trimestre 2004, n° 68, p. 153-163

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.............. A l'origine, la loi française du 15 novembre 1999 instituant un pacte civil de solidarité (PACS) a été conçue essentiellement pour satisfaire les revendications d'associations homosexuelles.

En instituant un statut du couple indépendamment du sexe, elle diffère des lois de l'Europe scandinave qui ont généralement choisi la formule du "partenariat homosexuel". Puis, au fil des décisions législatives françaises, un "nouveau" PACS semble devenu un concurrent du mariage.
En France, les premières années de vie juridique du PACS ont été assez décevantes pour ses promoteurs. En effet, certains parlementaires avaient incité leurs pairs à voter cette loi car elle était attendue par trois millions de français ! Or, selon les statistiques du ministère de la Justice, les chiffres sont très faibles : 22 000 PACS en 2000 et moins de 20 000 en 2001. Ensuite, l'évolution est davantage orientée à la hausse, avec 25 000 en 2002, 32 000 en 2003 et 40 000 en 2004. Néanmoins, le nombre de PACS apparaît marginal par rapport au nombre de mariages puisque, encore en 2004, on comptait moins de 15 PACS pour cent mariages.
Deuxième élément d'analyse, le PACS est une formule moins utilisée par les couples homosexuels, censés être les premiers destinataires de ce nouveau droit, que par les couples hétérosexuels. En effet, dès 2000, première année pleine d'application de la nouvelle loi, plus des trois quarts des PACS concernaient des couples hétérosexuels. Depuis la proportion n'a cessé d'augmenter et, depuis 2005, plus de 90 % des PACS concernent des couples hétérosexuels.

En 2005, la statistique des PACS prend un incontestable envol. Leur nombre augmente de 50 % par rapport à l'année précédente et il faut désormais compter plus d'1 PACS pour 5 mariages. La hausse de 2005 ne peut s'expliquer par des événements conjoncturels, car elle se poursuit ensuite en 2006 puis en 2007, année où le nombre de PACS dépasse les 100 000, soit plus du tiers du nombre des mariages. Le PACS n'est donc plus un phénomène statistiquement marginal, comme pendant les premières années de cette nouvelle formule juridique.
L'explication que l'on peut proposer est la suivante. Certes, dès son instauration, le PACS a fait l'objet, en matière d'impôts sur le revenu, d'impôt sur les successions ou de droits sociaux, de conditions recopiées sur celles des droits de la famille. Mais, au fil des années et des dispositions législatives, et notamment à l'occasion du vote par le Parlement français de chaque loi de finances, les droits ouverts aux couples pacsés, droits fiscaux, sociaux ou juridiques, sont augmentés. L'alignement le plus substantiel des droits fiscaux du PACS sur ceux de la famille s'est produit lors de la loi de finances 2005. Cette dernière permet aux pacsés de bénéficier, comme les familles, du système dit du quotient conjugal, avec une possibilité d'imposition commune dès l'année de conclusion du PACS, sans avoir à attendre trois ans.
Un nouvel exemple est fourni par ce qu'il est convenu d'appeler le "paquet fiscal", loi dite TEPA "en faveur du travail, de l'emploi et du pouvoir d'achat" votée en juillet 2007. Ce paquet fiscal décide par exemple, pour les donations du vivant, d'étendre aux partenaires d'un PACS le même abattement que celui déjà en place pour les époux.
En conséquence, alors que le PACS initial de 1999 n'était guère un concurrent du mariage, tous les chiffres montrent que le "nouveau" PACS se révèle en être un.

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