Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Depuis les pirates qui écument les mers de Somalie jusqu'au site de téléchargement libre "Pirate Bay" dont les logiciels permettent aux internautes de contourner les lois de la propriété, la question de la piraterie revient sur le devant de la scène (1). Un député "pirate" a été élu par la Suède au Parlement européen le 7 juin tandis que, dans le même temps, le Conseil constitutionnel censurait en France le projet de création d'une Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur l'internet (Hadopi) en s'inquiétant des risques qu'il représentait pour le droit d'expression individuel et la protection de la vie privée. Allons-nous sombrer dans un monde de pillage et de prédation générale ? N'était-ce pas déjà la crainte du juriste allemand Carl Schmitt dans l'entre-deux-guerres de voir les États terrestres, protecteurs de la sécurité et de la propriété, submergés par les puissances maritimes, libérales et océaniques ? Ne retrouve-t-on pas ainsi, en remontant encore dans le temps, le débat qui opposait Hobbes et Milton ? Et n'y a-t-il pas moyen d'échapper à une opposition aussi fatale, de recomposer autrement les cartes de cette histoire ?

C'est dire qu'il ne faut pas limiter le piratage à ses formes les plus récentes, à un épiphénomène des nouvelles technologies ni au désir universel de consommation et de loisirs. La piraterie appartient à une histoire politique et idéologique de longue durée qui nous ramène à la naissance du protestantisme. Ainsi, la grande épopée de la flibusterie est-elle inséparable d'un mouvement plus large, qui inclut la Réforme. Celle-ci ouvre en effet une période de guerres terrestres et maritimes qui conduit jusqu'à la révolution puritaine anglaise et consacre le déplacement du monde vers l'Atlantique. Calvin notamment a préparé toutes les philosophies du pacte social. Rompant avec la continuité sans hiatus de la fondation romaine, il a fait de Genève un havre pour tous les réfugiés de l'Europe hostile, et retrouvé le geste grec de l'institution comme refondation, qui sera, dans le Nouveau Monde, au coeur du pacte démocratique des colonies puritaines. L'Occident démocratique libéral d'aujourd'hui ne comprend plus ce qu'il doit, dans la jouissance de ses tranquilles libertés, à cette épopée océanique qui l'a détaché de son ancrage dans les vieilles terres d'Europe.
Très vite le vaste empire espagnol et catholique, avec ses conquistadors qui rapportent chaque année de l'or et des biens précieux sur sa flotte, est apparu comme le grand pilleur. Comme aujourd'hui les États-Unis, il doit lutter contre tous pour assurer son hégémonie : pour ses adversaires, il s'agira de prélever un butin sur les richesses arrachées au Nouveau Monde, de piller le pilleur. Mais il y a aussi que ce nouveau monde océanique est en phase avec la nouvelle théologie. Car, sur l'océan, il n'y a plus ni roi ni pape : on a tout quitté, on est seul avec Dieu. Obligé de vivre chaque jour sans être trop assuré du lendemain, on sait vite qu'il est impossible de s'approprier la mer, de la retenir entre ses doigts. Les individus cependant sont ainsi déliés pour contracter des alliances nouvelles, de libres alliances : le droit de partir est la condition du pouvoir de se lier. Et la grande question politique deviendra alors peu à peu "comment rester ensemble" alors qu'on peut toujours partir, se délier.

Les corsaires protestants ont donc été lancés à l'assaut de l'empire catholique espagnol, qui s'était arrogé la plus grosse part du Nouveau Monde et, pendant un siècle, tous les pirates, français, anglais ou hollandais, seront pêle-mêle désignés comme des luteranos, des "luthériens", par les Espagnols. Gaspard de Coligny, amiral de France à partir de 1552, et devenu chef du parti protestant, est l'un des premiers à comprendre la nouvelle situation géopolitique, à donner des lettres de course à tous les marins français, et à tenter de prendre pied à Rio de Janeiro ou en Floride - le danger qu'il représente est un des motifs de son assassinat qui prélude au massacre de la Saint-Barthélemy en 1572. Le premier synode réformé, en 1559, se pose sérieusement la question de savoir si l'on peut ou non accepter un pirate à la Cène. À partir de 1562, et jusqu'à sa chute devant Richelieu en 1628, La Rochelle deviendra la véritable capitale du parti huguenot. Elle est considérée dans de nombreux pamphlets catholiques comme une hydre commerçante, arrogante et corrompue qui, comme Carthage, "doit être détruite" : en 1628, le siège de La Rochelle met un terme à l'aventure maritime des protestants français. La suite de l'histoire se déroule aux Pays-Bas, où "les gueux de la mer" chassent le duc d'Albe envoyé en 1566 par Philippe II - le mot flibuste vient du hollandais Vryjbuiter "libre butiner". Enfin, dès son accès au trône en 1558, Elisabeth Ire d'Angleterre protège les forbans et les contrebandiers anglais, et arme elle-même de grands corsaires qui seront bientôt appelés les "chiens de la mer" : Raleigh, Drake et les autres.

Mais la véritable apothéose de la flibuste protestante accompagne la montée et l'échec de la révolution anglaise de Cromwell, avec la dispersion de tous ces puritains radicaux que sont les levellers, diggers, ranters et autres quakers que Christophe Tournu nous raconte ici. C'est ce lien que l'historien britannique Christopher Hill a montré (2). Après l'exécution du roi, en 1649, l'échec des levellers (les niveleurs, qui veulent refonder la société sur une base d'égalité sociale), John Lilburne leur chef, propose de mener ses adhérents aux Indes occidentales, à condition que le gouvernement finance le voyage. Écoutons-les :
"[C'est] contre nature, irrationnel, péché, pervers, injuste, diabolique et tyrannique, qu'un homme, quel qu'il soit, s'arroge un pouvoir, une autorité ou une juridiction sur tout autre homme, sans son libre consentement."
Nous avons ensuite les diggers. Voilà ce qu'écrivait Winstanley en 1652 :
"Au commencement des temps, le grand créateur, la Raison, fit de la terre un trésor commun afin de subvenir au besoin des bêtes sauvages, des oiseaux, des poissons et de l'homme. Au commencement, il n'était soufflé mot de la domination d'une espèce humaine sur les autres. Mais, dans leur égoïsme, certains imaginèrent d'instituer qu'un homme enseigne et commande à un autre. Et il advint que la terre se hérissa de haies et de clôtures du fait de ceux qui enseignent et gouvernent ; des autres, on fit des esclaves. Et cette terre où la création avait entreposé des richesses communes à tous, la voici achetée et vendue."

Ces dissidents forment dans les années 1650-1680, surtout après la chute du Commonwealth de Cromwell en 1659, une utopie en archipel. Aux Bahamas, on a dès 1647 l'île d'Eleuthéria, avec la naissance de la Company of Eleutherian Adventurers (constitution républicaine et liberté de culte), où toutes sortes d'indésirables, esclaves fugitifs ou révoltés, se retrouvent, et bientôt l'île de New Providence. Joseph Salmon le leader des ranters se trouve à la Barbade, ainsi que des quakers hérétiques comme John Perrot ou Robert Rich, plusieurs centaines de quakers et plusieurs synagogues juives. On y trouve encore des instituteurs anabaptistes, et des quakers lancent un mouvement de conversion et de libération des esclaves, vite réprimé. On peut encore évoquer la "plantation" par Roger Williams de la colonie de Providence dans Rhode Island, dans les années 1630, où il accueille les quakers pourchassés. Dans les années 1630, la Providence Island Company (dont le trésorier John Pym, puritain fervent, est l'âme de l'opposition à Charles Ier) s'empare d'une île des Caraïbes pour en faire une terre d'asile pour les dissidents religieux. Puis, en 1655, l'amiral William Penn (le père du quaker fondateur de la Pennsylvanie) sur ordre de Cromwell, s'empare de la Jamaïque, qui devient le grand centre de la flibuste.
Le temps des flibustiers est ouvert, et particulièrement dans les Caraïbes il fleurit entre 1630 et 1670. C'est une société de rescapés, de proscrits et de dissidents. Ils ont appris des Indiens à boucaner, sécher la viande et tanner le cuir, ainsi que l'usage des plantes médicinales ou du tabac ! C'est que dans les nouveaux mondes, tout est offert à profusion par la divine Providence. Ne retrouvent-ils pas certaines formes archaïques des sociétés de cueillette et de chasse, où le monde n'est pas un espace enclos ? Tout se passe comme si cette crise historique dégageait une strate anthropologique plus ancienne, une culture de la prise qui nous serait bien utile aujourd'hui dans nos sociétés qui subissent de toutes parts les logiques de la prédation. La figure biblique de l'alliance permet d'ailleurs de repenser le rapport aux autres, au monde et à Dieu comme série de pactes. Surtout, on n'est plus dans une économie du "don", mais de la "prise", que l'on retrouve jusque dans le titre d'un livre du philosophe hollandais Grotius : le Droit de prise. La tempête de l'histoire a brisé tous les liens, et le bateau pirate c'est l'utopie multireligieuse et multiraciale d'une libre adhésion, après la tempête, même si l'on s'y donne des règles plus dures, comme dans une anti-réalité. Mais la règle des règles reste le droit de partir : après la bataille, un pirate peut toujours quitter librement son équipage en demandant sa part du butin.

Nous avons là un moment de liberté religieuse aussi symbolique pour notre imaginaire que l'Andalousie, plus radical peut-être, avec un rêve effondré de commonwealth, où les barrières et les hiérarchies entre les orthodoxes et les hérétiques, les hommes et les femmes, les maîtres et les esclaves, les Blancs et les Indiens ou les Noirs, seraient abolies. C'est encore cette promesse non tenue, oubliée et mythique, que Daniel Defoe, pasteur non conformiste et lui-même inquiété pour ses idées radicales, mettra en scène dans son histoire de la flibuste recueillie auprès des derniers témoins. Né en 1660, mort en 1731, ce n'est pas un pirate, mais un dissenter, qui a pris part à la rébellion de Monmouth en 1685, a fait deux ans de prison avec le capitaine Kidd, et a passé beaucoup de temps à ramasser les témoignages de pirates. Robinson Crusoé, publié en 1719, propose une vie recommencée, comme une page blanche après une rupture avec la famille et la patrie, comme une nouvelle naissance après une tempête qui laisse le héros dans un isolement quasi volontaire. C'est l'émancipation de l'enfant, mais aussi de la bourgeoisie puritaine et du colon entreprenant, indépendant, qui se sauve par son seul travail. Ce nouvel Adam évoque les valeurs libérales et de légitime appropriation défendues à la même époque par le philosophe anglais John Locke. Alors Defoe proposerait-il le type idéal de l'individualisme protestant capitaliste (3) ? Ce n'est pas si simple, et les multiples réécritures du roman ne font sans doute qu'en dévoiler la trame. D'abord l'histoire elle-même expose le dilemme du puritain à la fois vertueux et prospère, avec ce paradoxe qui sera développé un peu plus tard par Wesley, le fondateur de l'église méthodiste :
Nécessairement la religion doit produire l'industrie et la frugalité, et celles-ci à leur tour, engendrent la richesse. Mais lorsque la richesse s'accroît, s'accroissent de même orgueil, emportement et amour du monde sous toutes ses formes.

Il y aurait donc deux visages de Daniel Defoe, celui de l'antinomiste dissident, prônant l'abandon à la Providence et l'abolition de la propriété et du travail. Et celui du puritain qui se reprend contre lui-même et se remet au travail pour multiplier les signes de sa gratitude d'être rescapé.
Il y a surtout, comme le montre ici Sophie Jorrand, un autre très grand livre de Defoe, publié en 1724, l'Histoire générale des plus fameux pirates, par un capitaine Johnson dont on a découvert récemment qu'il n'était autre encore que Defoe. Ces récits, le plus souvent "véridiques", mettent en scène des équipages qui pratiquent l'élection de leurs chefs, le partage égal du butin, et le droit de partir sans qu'on vous tire dans le dos. Mais nous trouvons aussi, glissée au milieu de ces récits véridiques, une fiction radicale qui rouvre une promesse non encore tenue. Comme si le dissident, fuyant l'histoire ou refoulé par elle, en montrait le coeur battant et agissant... L'histoire raconte la fondation à Madagascar, en un lieu nommé "Ranter bay", d'une colonie pirate, appelée Libertalia, où l'esclavage et la peine de mort sont abolis. Libertalia propose l'invention d'un pacte politique fondé sur l'élection (sinon le tirage au sort) du capitaine, le choix commun des grandes orientations qui vont leur permettre de partager leur bonheur, et un droit de partir qui vient directement de l'idée du covenant.

Toutes ces idées proviennent du grand poète de la révolution puritaine, Milton, l'auteur du Paradis perdu, mais aussi l'inventeur du divorce par simple consentement, et celui qui a justifié le régicide pour rupture du pacte politique. C'est l'inventeur du droit de rompre. Parce que sur l'océan tout se délie, que tout est sans cesse délié, il faut repenser les amarres, les attaches, les cordes, les noeuds, et les pactes. Milton, c'est la pensée de cette nouvelle société en archipel, incapable de s'installer, toujours prête à recommencer ailleurs, par opposition à l'État-nation, terrestre et centralisé, dont le philosophe Hobbes, partisan de la monarchie, fait alors l'éloge face au désordre des mers. Milton brise les chaînes hiérarchiques pour établir des libres alliances entre des égaux. Tout est pacte, alliances brisées et "nouvelles alliances". Milton, c'est aussi cette tradition américaine de dissidence, Emerson, Thoreau et sa cabane au bord de la forêt, dont Sandra Laugier a parlé par ailleurs comme le coeur d'une démocratie encore inapprochable (4), d'un droit perpétuel de partir. Et Dominique Weber nous montre ici comment Carl Schmitt avait repris cette opposition hobbesienne entre les États terrestres clos dans leurs institutions autarciques, et les puissances maritimes insatiables et sans limites. Tout notre imaginaire géopolitique est obsédé par ce schème. En le retournant, on obtient les sociétés ouvertes, libérales, et l'Empire des circulations marchandes contre les États fortifiés et retranchés dans leurs systèmes totalitaires. Et aujourd'hui encore, c'est dans les marges du système qu'en toute impunité une nouvelle piraterie se déploie : qu'ils soient pilotés par un capitalisme prédateur ou par des mouvements de type intégriste, de plus en plus de réseaux armés aujourd'hui échappent aux États, et pillent leurs proies, sur les bordures marines ou désertiques des territoires "sécurisés", mais aussi dans les banlieues des mégapoles incontrôlables.


Il y a cependant une suite ultra-contemporaine à cette épopée : c'est ce qu'on a appelé le mouvement des logiciels libres, à l'origine de l'internet comme utopie "politique", qui a enthousiasmé une génération entière de pionniers, avant la guerre que livrent les grands monopoles informatiques aux hackers. Nicolas Auray se penche en sociologue sur ce "nouveau monde" d'explorations libres et tâtonnantes. Cette utopie bifurque au moment où les grandes firmes brevètent des inventions anonymes, car les uns veulent faire valoir leur travail et leurs droits d'auteur, quitte à entrer dans la logique capitaliste, et les autres refusent cette appropriation privée, mais se retrouvent dans l'insécurité. Ces débats sont passionnants en termes d'invention politique : c'est comme si le capitalisme devait bifurquer entre une logique de travail mais aussi de propriété cumulative (les grandes industries culturelles qui protègent les droits d'auteur), et une logique de prédation marginale mais aussi d'appropriation forcée (les fournisseurs d'accès à tous les réseaux).
Et c'est aussi toute la question juridique et politique, posée par Antoine Garapon, de l'évolution actuelle des États face à la mondialisation qui liquide les vieilles frontières mais engendre de nouveaux murs plus terribles, plus exclusifs. Les ouvrages du sociologue Zygmunt Bauman soulignent à quel point la mondialisation est portée par un imaginaire océanique de flux, de fluidité générale, de liquidation des vieilles frontières, où plus rien n'est solide, et où les pirates rôdent au ban de nos sociétés, renforçant en face le désir de sécurité à tout prix et mettant fin au paradigme libéral. Il n'y a plus de surfaces, plus de cartes possibles d'un monde aussi troué de connexions virtuelles. Passant en revue les divers registres de piratages et de parasitages contemporains qui s'abritent dans les afranctuosités du droit international, à distance des institutions territorialisées, Antoine Garapon montre ce qu'il appelle l'encastellement par de nouveaux contrôles qui s'élèvent à la hauteur des nouveaux possibles. Le nouveau contrôle mondial des flux financiers (un soupçon suffit pour établir la traçabilité) qui tente de se mettre en place, un peu comme l'Alien tort statute édicté par les jeunes États-Unis d'Amérique en 1789 contre les actes de piraterie, cherche moins à éliminer les "pirates" qu'à les lister, à les pointer du doigt de façon à ce qu'ils soient déconnectés et condamnés à se réfugier dans un coin.

Tout cela nous amène, avec Olivier Mongin, à ne plus confondre la piraterie de jadis, qui avait quelque chose de révolté sinon de révolutionnaire, et le piratage d'aujourd'hui, disjonction et détournement momentané qui joue des interstices du réseau. Ni capitaliste ni utopiste, et plutôt mafieux, le pirate contemporain s'abrite derrière la multiplication des règles et des connexions mondiales. Mais le triomphe de la liquidité, de l'accélération et de l'échauffement général rencontre les limites de la planète, la profusion se retourne en rareté, et cela devient trop dangereux, d'où la tentative actuelle de reterritorialiser ce monde en archipel. Olivier Mongin emprunte à Deleuze la métaphore érosive, à la fois maritime et désertique, du lisse et du strié, et montre comment nous n'allons ni vers un monde lisse et illimité où tout glisse sans plus rien accrocher, ni vers un monde définitivement strié et quadrillé. Il s'agit de strier ce qui est trop lisse et de lisser ce qui est trop strié (5).
Mais les rescapés d'aujourd'hui, qui ont tout perdu et n'ont plus que Dieu dans l'océan mondial, que vont-ils devenir ? C'est justement que la planète est limitée, qu'il n'y a plus de Nouveau Monde où l'on puisse s'échapper et partir à zéro, et que la transgression des bornes ne peut plus se faire que dans les marges inemployables des sociétés existantes. C'est aussi qu'il n'y a plus d'alliance nouvelle qui puisse faire table rase des précédentes. Toute nouvelle alliance devra se réinventer en faisant place aux autres. Il faudra bien recommencer autrement.

Paru dans la Revue Esprit, juillet 2009
* Ce texte est l'abrégé d'un récit documentaire préparé avec le réalisateur Claude Vajda pour France 2 Présence protestante, "Pirates et protestants", émission diffusée en décembre 2006 (on peut se la procurer auprès de Meromédia, 1, rue Denis Poisson 75017 Paris), et publié in extenso dans la revue Foi & Vie, no 3, 2009. C'était le résultat d'un colloque organisé en 2005 à la Faculté protestante, et dont la plupart des textes ici réunis sont issus


(1) Voir le dossier de la revue Critique, "Pirates !", no 733-734, 2008
(2) Voir Marcus Rediker et Peter Linebaugh, l'Hydre aux mille visages. L'histoire cachée de l'Atlantique révolutionnaire, Paris, éd. Amsterdam, 2008
(3) C'est la lecture sévère mais remarquable que propose François Ost, "Robinson ou l'appropriation du monde", Raconter la loi, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 213-270
(4) Voir, entre autres, Sandra Laugier, Une autre pensée politique américaine. La démocratie radicale d'Emerson à Stanley Cavell, Paris, Michel Houdiard, 2004.
(5) On croit encore relire le magnifique mythe du Politique de Platon

Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0

Selon une formule courante, "L'Europe est le plus mal délimité des continents". Il en résulte que sa population et son poids démographique relatif dans le monde s'avèrent variables selon les périmètres géographiques retenus. Sept d'entre eux peuvent être distingués.
Le périmètre géographique conventionnel le plus fréquent de l'Europe, utilisé dans les bases de données statistiques internationales, consiste à retenir, depuis l'implosion de l'Union soviétique (1), une Europe géographique conventionnelle. Cette dernière s'étend du détroit de Gibraltar, tout en prenant en compte les périphéries maritimes de l'Espagne (les Canaries) et du Portugal (les Açores et Madère), et de l'Islande jusqu'à la Russie, en étant bornée par le Caucase et la frontière turque près du Bosphore. Elle compte 736 millions d'habitants (2), soit 11 % de la population dans le monde.
Mais, compte tenu de la dimension considérable du plus vaste pays de l'ensemble, la Russie, soit
17 098 km2, l'Europe géographique conventionnelle est souvent considérée à l'exclusion de la Russie. Dans ce cas, elle compte 594 millions d'habitants, soit 8,9 % de la population dans le monde.
Une troisième approche consiste à appliquer, au sein du cadre géographique précédent, une limitation politique. Dans ce cas, on s'intéresse à l'ensemble des territoires conventionnellement européens de l'Europe institutionnelle, donc de l'Union européenne. Cet ensemble compte, avec 26 pays membres en 2009, 496,6 millions d'habitants, soit 7,4 % de la population mondiale.
Mais ces derniers chiffres excluent des territoires qui font partie institutionnellement de l'Union européenne (3) sans toutefois être inclus dans le périmètre géographique conventionnel de l'Europe. Une autre Europe recouvre donc l'Europe institutionnelle incluant ses périphéries situées hors de l'Europe géographique conventionnelle, périphéries conventionnellement classées dans d'autres régions du monde, comme Chypre (1,1 million d'habitants (4) en Asie occidentale, et les quatre départements français d'outre-mer, la Martinique (0,4 million d'habitants) et la Guadeloupe (0,4 million d'habitants) dans les Caraïbes, la Guyane (0,2 million d'habitants) en Amérique du Sud et La Réunion (0,8 million d'habitants) en Afrique orientale. L'Union européenne incluant tous les territoires y appartenant au plan institutionnel forme alors un ensemble de 499,4 millions d'habitants, soit également 7,4 % de la population mondiale.
En combinant au critère politico-géographique précédant un critère économique, une cinquième Europe unit dans un Espace économique européen les 27 membres de l'Union européenne et trois autres pays : l'Islande (0,3 million d'habitants), le Liechtenstein (0,04 million d'habitants) et la Norvège (4,8 millions d'habitants). La population de cet espace compte alors 504,5 millions d'habitants, soit 7,5 % de la population dans le monde.
Selon une sixième approche, la statistique européenne recouvre à la fois les 27 pays membres de l'Union européenne et les pays ayant le statut de pays candidats qui bénéficient de financements spécifiques et participent à de nombreuses instances en vertu de leur statut de candidats, soit la Croatie, la Macédoine et la Turquie. La population de cet ensemble est de 585,7 millions d'habitants, soit 8,7 % de la population mondiale.
Enfin, la définition la plus extensive consiste à cumuler la population des 47 États membres, en 2009, des pays du Conseil de l'Europe, organisation dont le premier objet est de défendre les droits de l'homme, la démocratie pluraliste et la prééminence du droit. Il s'agit d'une Europe géographique conventionnelle élargie. En effet, s'y rajoutent l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, quatre pays classés conventionnellement dans l'Asie occidentale, mais n'y figurent ni la Biélorussie, en Europe orientale, ni le Kosovo, indépendant depuis le 17 février 2008, en Europe méridionale. Cette "septième" Europe compte 752,7 millions d'habitants, soit 11,1 % de la population mondiale.

En conséquence, le poids du peuplement de l'Europe peut varier, selon l'échelle géographique retenue, entre moins de 500 millions et près de 750 millions d'habitants. Quant à sa part dans la population mondiale, elle peut aller de moins de 7,5 % à plus de 11 %. Parler de l'Europe, c'est donc d'abord préciser l'ensemble géographique que l'on souhaite examiner.
Paru dans
Population et Avenir n° 694, septembre-octobre 2009

(1) En effet, auparavant, l'URSS était traitée dans les statistiques de l'ONU comme un "continent" à part.
Cf. Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l'Europe, Paris, Sedes, 2009

(2) Selon les chiffres publiés dans Population & Avenir, n° 690, novembre-décembre 2008
(3) Cf. Le dossier paru dans Population & Avenir, n° 693, mai-juin 2009

(4) Mais Chypre ne compte que 0,8 million d'habitants sur la partie contrôlée par le gouvernement, le Nord de l'île étant occupé par l'armée turque.

Publié dans Avec l'Europe
Écrit par
En savoir plus... 0

 

Les Européens sont vraiment très aimables avec Kadhafi. Les Écossais lui restituent un terroriste avéré, les Suisses lui présentent humblement leurs excuses. Berlusconi et Sarkozy le ménagent. Une telle mansuétude produit un sentiment de vulnérabilité de notre Vieux Continent, et on comprend la rancoeur des Américains, plus regardants sur le respect de leur dignité nationale. Ce qui, du reste, n'empêche pas leurs industriels d'aller signer des contrats juteux à Tripoli.

Nul ne conteste l'intérêt d'une certaine normalisation des rapports avec la Libye, pétrole oblige. Tout de même, un peu de retenue serait de mise. La participation symbolique de la France aux festivités commémorant la "révolution" libyenne ne s'imposait pas. Or, elle vient d'être annoncée. Comme tous les vrais chefs, Kadhafi prend acte des rapports de force. Plus il sentira que nos élites ont peur de son ombre, plus il s'autorisera des actes de chantage, ou pire encore. Et plus les Américains seront fondés à décréter que la sécurité du monde occidental leur incombe exclusivement.

Paru dans Valeurs actuelles, 3 septembre 2009

Publié dans Avec l'Europe
Écrit par
En savoir plus... 0

Ils ont surgi soudain à l'horizon social, voilà une vingtaine d'années. Depuis, ils se sont multipliés, diversifiés, organisés. Aujourd'hui, les coachs vous accompagnent partout, au travail ou dans votre vie personnelle, pour prendre une décision ou sortir d'une relation bloquée, pour travailler votre "look" ou votre expression, pour améliorer votre efficacité professionnelle, votre forme physique ou votre mental. Ils sont votre ombre ou votre double, ils tiennent du directeur de conscience et du punching-ball, du psy et de la nounou, du mentor et du partenaire de jeu. Le coaching est devenu un phénomène de société. Effet de mode ou signe des temps ?
"Je pense qu'il faut distinguer le coaching, terme à la mode qu'on utilise pour tout et n'importe quoi, et travail du coach", dit Martine Volle, représentante permanente de la présidence d'ICF-France (International Coaching Federation), une des principales associations dans notre pays avec la Société française de coaching, la Fédération francophone de coaching et le Syntec. Ces organismes se sont employés à élaborer des chartes déontologiques et à mettre au point des formations reconnues. Bref, à donner un statut officiel à une profession autoproclamée, née de pratiques empiriques, et particulièrement protéiforme.

Exigence de résultats et de performances
Le portail de la Société française de coaching en fait un rapide historique en rappelant que le mot "coach" (du français coche) a d'abord désigné un répétiteur dans l'argot universitaire anglais du XIXe siècle, avant de passer au domaine du sport. Mais "l'accompagnement" est une tradition plus ancienne, et ne vise pas seulement la performance. Les associations de coaching aiment rappeler la maïeutique de Socrate ou les techniques d'éveil spirituel. "Ni le coach ni le coaché n'ont de réponse au départ, souligne Martine Volle. Mais à deux, on peut la trouver. C'est un travail de questionnement et de co-création, qui remet la personne au centre de la réflexion et de l'action". Ainsi ce patron qui hérite d'une entreprise familiale : s'il la reprend par loyauté va-t-il y trouver son accomplissement ? Le coaching lui a permis de sortir de cette pression en acceptant l'expérience pour un temps limité. À partir d'un problème précis ou d'un désir de changement, le coach utilise les nombreux outils forgés par les sciences humaines pour faire émerger une solution pratique, mais aussi les valeurs du sens. La prestation comporte en moyenne une dizaine de séances, parfois moins, au tarif de 550 à 600 euros l'heure.

Les coachs peuvent venir d'univers très différents : entraîneurs sportifs, comédiens, consultants d'entreprise, thérapeutes, psychologues, animateurs socio-éducatifs… Il y a environ 5 000 coachs en France, 40 % d'hommes et 60 % de femmes, généralement âgés autour de la cinquantaine, d'un niveau d'études bac + 5, et fort d'une expérience professionnelle riche. La demande est aussi diverse que l'offre. Aux États-Unis, 80 % des demandes proviennent de cadres qui font une démarche individuelle, parce que l'exigence de résultats et de performances leur fait subir une pression extrême. C'est là que l'ICF est née, en 1995, de la réunion de quelques coachs désireux de formaliser leurs pratiques. La branche française s'est créée l'année suivante. "En France, la demande personnelle est moins fréquente, et le coaching est principalement financé par l'entreprise", précise Martine Volle. Le besoin s'en est fait sentir avec l'accélération des technologies, la multiplication des informations, la ramification des postes, qui rendent l'entreprise de plus en plus complexe. Complexité doublée d'une instabilité globale, économique, géographique, qui exacerbe les tensions.
"Cette instabilité - qu'on retrouve dans la vie sociale - isole et crée une situation de compétition généralisée des individus", observe Nicolas de Kermadec, auteur de Doper votre efficacité, méthode
de pilotage individuel par check-lists visant à "s'autocoacher". "On ne travaille plus en équipe, ajoute-t-il, on vit au milieu de concurrents. C'est l'esprit d'équipe qui liait le polytechnicien loufoque et l'ingénieur rigoureux, en conjuguant au mieux les qualités et les défauts de chacun. Cet équilibre naturel a disparu, obligeant à recourir à des gens extérieurs". Un sondage a corroboré ces réflexions en montrant que "les salariés se montrent majoritairement hostiles (80 %) à l'idée de compétition au sein de leur équipe de travail. Ils pensent que c'est le respect de l'autre (49 %) et la capacité à travailler en équipe (43 %) qui caractérisent au contraire les bonnes relations de travail" (OpinionWay et Conversations essentielles, février 2009).

Organiser la spontanéité
Le recours au coaching apparaît donc dans une société aux relations malades, où l'on est seul et sans repères, mais où il est impératif d'aller bien, d'être performant et séduisant. Pour la Société française de coaching, le développement de la profession "s'inscrit, d'une part, dans l'effondrement des institutions tutélaires telles que la famille, l'État, l'Église, l'armée, les syndicats et, d'autre part, dans l'injonction faite à l'individu de devenir lui-même en dehors de ces institutions tutélaires et des constructions collectives".

"Sûrement, si on passait plus de temps en famille, avec les anciens, les amis, à discuter et échanger, on aurait moins besoin de coachs. L'idéal serait qu'on s'en passe. Mais c'est un beau métier !", affirme Luc Teyssier d'Orfeuil, qui pratique à la fois le coaching d'acteurs et le coaching d'entreprise. Comédien, il a créé voilà vingt-deux ans, avec Pascal-Emmanuel Luneau, le studio Pygmalion, où Anne Parillaud a travaillé le film Nikita et Marion Cotillard son rôle de Piaf. Double travail, à la fois sur la construction du personnage et sur la confiance en soi. Dans l'entreprise, l'approche artistique qui fait appel à l'émotion, à la sensation, à la gestuelle, permet de sortir des habitudes et d'accéder à un fonds secret de la personne qui sera la vraie matière du coaching : "C'est toujours sur l'humain qu'on travaille". Sur la forme et le sens qu'on veut donner à son activité.
"Le sujet nous concerne tous", estime Olivier Doran , réalisateur du Coach, comédie qui sera sur les écrans le 9 septembre. Coach réputé mais joueur endetté, Chêne (Richard Berry) accepte un contrat véreux proposé par une société : guider à son insu (ce qui est absolument contraire à l'éthique professionnelle) un directeur bohème et ingérable, Marmignon (Jean-Paul Rouve), dans les importantes négociations qu'il doit mener avec des Chinois. Il est conduit à s'immiscer de plus en plus dans la vie privée de Marmignon, qui s'étonne de sa manie d'analyser les situations et de lui suggérer des recettes, "comme s'il y avait une seule façon de vivre". Avec son naturel et sa fantaisie sans calcul, Marmignon va faire du coaching sans le savoir, et transformer à son tour la vie de Chêne, toute tournée vers l'efficacité.

Olivier Doran a situé son tandem de comédie au carrefour du coaching d'entreprise et du coaching personnel. "Les deux sont révélateurs d'une société, de ses angoisses et de son mode de fonctionnement. Les gens sont tellement seuls et inquiets qu'ils ont besoin d'un coach pour s'habiller, se maquiller, manger ou séduire", remarque-t-il. Et dans le cadre du travail, "on aide les gens à se sentir mieux, mais le but profond est tout de même d'accroître leur rendement, pas leur bien-être". Le film à son tour est révélateur des appréhensions et des méfiances suscitées par ce coaching envahissant : rationalisation utilitaire des rapports humains, formatage des individus, manipulation… Si le cinéma véhicule une image manipulatrice du coaching d'entreprise, comme dans
Rien de personnel, autre film sur le sujet qui sort le 16 septembre, il y a, à l'autre extrémité, le coaching placebo : "Ça vous donne la pêche un moment, mais ça n'arrange rien" , résume une ex-chômeuse passée par les séances de l'ANPE.
Les coachs sérieux sont d'ailleurs les premiers critiques d'eux-mêmes : la distance lucide fait partie d'un métier conscient de ses paradoxes. Trouver par soi-même ce qu'on ne trouve pas par soi-même, comme l'écrit Philippe Bigot
(Youman.fr). Recréer techniquement des liens naturels. Organiser la spontanéité. Commander la liberté… Au-delà du traitement d'une société en crise, le coaching fait de ces contradictions les ressorts d'une aventure humaine ouvrant sur la quête de sens, l'intelligence collective… Cela est un autre chapitre.
Paru dans Le Figaro, 1er septembre 2009

Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

Après une brève manifestation d'étudiants qui ont tenté de retarder le jury, pour se faire entendre des politiciens présents à la soirée d'ouverture, Baaria de Giuseppe Tornatore a lancé la compétition de la 66e Mostra de Venise. Voilà vingt ans qu'il n'y avait pas eu de film italien en ouverture, et dix que le réalisateur de Cinema Paradiso n'avait tenté une aussi ample fresque. Double retour, donc, et entrée en fanfare de l'Italie. Une fanfare berlusconienne, puisque le premier ministre, non seulement finance le film, via la production Medusa, mais signe la première critique, parue hier matin dans La Repubblica, avant la projection de presse : "un chef-d'oeuvre", tout simplement.
Baaria, superproduction de 25 millions d'euros, avec quelque 200 acteurs professionnels ou non et 35 000 figurants, est une chronique familiale située dans le village natal de Tornatore, Baaria (abréviation familière de Bagheria), dans la province de Palerme. Le film suit trois générations de paysans, des années 1930 aux années 1980, en traversant les grandes heures de l'histoire italienne. Avec pour personnage principal Peppino (Francesco Scianna), fils d'un berger misérable, mais lettré, qui deviendra un militant communiste dans les années 1950, enlèvera la jolie Maninna (Margaret Madè) que sa famille refuse de marier à un communiste, et plus tard, après avoir dû s'expatrier quelque temps en France pour trouver du travail, dans les années 1960, deviendra député. Cinéaste affectif, Tornatore traite son sujet à la manière d'un long feuilleton populaire, par épisodes brefs et pittoresques ponctués de grands mouvements de caméra à la grue qui font passer de l'intime au collectif. C'est simple, vivant, mouvementé, généreux, chaleureux.

Une réflexion politique et morale
"Baaria est un lieu allégorique de tous les lieux où on voit le jour : où que nous soyons nés, c'est le centre du monde jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que le monde tourne sans nous. Je raconte les gens, les événements à travers un microcosme qui est leur pays, mais en faisant sentir constamment l'écho de tout ce qui se passe ailleurs, loin d'eux", dit Tornatore.
Ainsi, l'instauration du fascisme apparaît à travers une scène de comédie : un chanteur de bel canto est embarqué par la police après s'être tourné ironiquement vers la photo de Mussolini posée sur scène pour chanter "Je ne pourrais pas vivre sans toi", et autres déclarations sentimentales qui suscitent l'hilarité du public. La Seconde Guerre mondiale, le débarquement de Sicile et la Libération tiennent en une scène de bombardement, un passage de soldats américains, une scène de pillage. Le changement de régime, la difficulté d'être communiste dans les années 1950, les grandes crises sociales, la présence de la mafia, l'évolution des moeurs sont traités tout aussi allusivement, tels que les gens les ont perçus dans leur vie quotidienne. À travers tout cela, le réalisateur sicilien fait courir une réflexion politique et morale.
"C'est un film qui parle de beaucoup de choses, commente- t-il, mais le thème de la passion civique et morale est particulièrement important pour moi. Une des premières choses que j'ai apprises en famille, c'est qu'il fallait vivre au milieu du monde, respecter les autres, alors que, dans les années 1950, on ne pouvait pas parler à quelqu'un qui ne pensait pas comme vous. Ce serait beau de réapprendre à écouter les opinions différentes des siennes, chose qui s'est un peu perdue dans le chaos politique actuel. C'est pourquoi je défends l'idée de réformisme, qui consiste à promouvoir ses idées de façon raisonnable et équitable, sans radicalisme excessif."
Baaria sera-t-il un succès italien et international comme Nos meilleures années ? Le film sortira dans 500 salles fin septembre et est déjà vendu dans divers pays. Il ne reste qu'à attendre le palmarès de Venise.

Paru dans Le Figaro, 3 septembre 2009

Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0


(...) (site endommagé en 2013)
ni de brosser le portrait moderne, libéral, démocratique, et gentillet du Réformateur en pasteur végétarien. C'est d'abord de comprendre en quoi la Genève de 1550 n'est pas une "Calvingrad" glaciaire, mais un volcan, une ville en état de révolution, attirant des réfugiés de toute l'Europe, et qu'il a fallu canaliser cette énergie - quand elle n'y est plus on ne comprend pas comment on a pu avoir besoin de canalisations aussi contraignantes, ni l'énergie qu'il a fallu pour briser les liens de l'ancien monde et instaurer nos tranquilles libertés. Calvin malgré lui n'a pas été un humaniste en robe de chambre, mais le refondateur d'une cité-école, d'une internationale entourée d'ennemis acharnés.
Tout commence avec le sentiment radical de la grâce divine. Quand le cardinal-évêque de Carpentras, Jacques Sadolet, exhorte les Genevois à se soucier du prix infini de leur âme et de leur salut éternel en revenant à l'Eglise romaine, Calvin répond que la question n'est pas là mais simplement d'obéir à Dieu sans s'occuper de soi - seule façon de trouver un rapport authentique à soi-même. La grâce, c'est l'insouci de savoir si on a la grâce. Il faut se vider de tout souci de soi, et de tout souci de son propre salut, et "détourner notre regard de nous-mêmes". Il ne s'agit plus d'être sauvé, mais de reporter ce souci sur les autres, sur le monde.

La grâce n'est donc plus pour lui le couronnement de la nature ni de l'histoire, un achèvement, mais ce par quoi tout commence. C'est le perpétuel re-commencement du monde. Tout est par grâce. Le monde n'est qu'un chant, qu'un rendre grâce. En quoi la nature rend-elle grâce ? Comprendre cela c'est comprendre la nature entière. En quoi nos Etats et nos Eglises rendent-elles grâce, les uns par la joie des humains de se témoigner leur amour mutuel, les autres par leur joie commune de chanter la louange de Dieu ? En quoi est-ce que je rends grâce d'exister ? Comprendre ma propre gratitude c'est me comprendre moi-même, de la tête aux pieds.
D'où l'incroyable énergie que Calvin met à tout recommencer. Comment l'arrêter ? Il n'est pas au port, en train d'arriver, il vient tout juste de commencer. D'où ce titre, Institution de la religion chrétienne ; carrément. Il s'agit aussi de mettre fin aux dérives qui menacent de l'intérieur la Réforme d'une sorte de dilution dans le n'importe quoi. Il sait que c'est cette menace intérieure qui disperse les forces et la légitimité de la Réforme. Il faut de toute urgence rappeler les limites. On ne peut laisser les dissidents "dissider" tout seuls. Il faut qu'ils "dissident" et diffèrent ensemble, dans certaines limites.
C'est ici qu'interviennent les Ecritures rendues à la parole vive et à ceux qui la reçoivent. On sent chez Calvin une confiance immense dans la parole, à elle seule capable d'ouvrir un monde : on se presse au culte, à Genève, on y vient de partout, il faut interdire de réserver des chaises, c'est comme un grand théâtre en train de s'ouvrir autour du Livre, qu'il s'agit d'interpréter, non au sens théorique, mais dans l'existence. Et il ne faut pas s'étonner si les enfants s'appellent Abraham, Ruth ou Samuel : on est "dans" le texte, et l'on s'interprète au miroir des Ecritures.

Au passage, la langue française s'élargit pour supporter une parole souveraine, une voix dont s'empare des milliers de nouveaux locuteurs. Il faut donc redire que Calvin est un protestant latin, formé au droit romain, penseur de l'institution et de la mesure, faisant rayonner dans l'Europe entière la langue française, et préparant Montaigne et Descartes. Avant Montaigne, Calvin, qui avait étudié Sénèque, se sépare du stoïcisme, dont il trouve qu'il prône un Homme imaginaire, aussi insensible qu'une bûche, et refusant les joies et les tristesses, les passions et les limites de l'homme ordinaire. Avant Descartes, Calvin affirme la transcendance, l'extériorité absolue de Dieu au monde, tout entier devenu mesurable. Calvin, c'est la France.
Calvin a longtemps réussi à tenir ensemble, par sa gouaille mordante et l'ampleur ordonnée de ses vues, le camp des rieurs qui se moquent des superstitions et des raisonnements creux des théologiens, et le camp résolu de ceux qui ont retourné leur vie sans crainte de se séparer, parce que l'amour de Dieu est plus grand que toutes les observations religieuses dans lesquelles on voudrait l'enfermer. Mais bientôt la panique et la persécution explosent, tout bifurque et chacun doit choisir son camp. Calvin choisit l'exil et invente une issue géniale à l'alternative de se révolter ou d'accepter le martyre. Dieu n'est pas enclos dans nos petites cérémonies humaines, il est partout. Les individus sont ainsi déliés pour contracter des alliances nouvelles, des libres alliances, et Calvin prépare ainsi toutes les philosophies du pacte social, de Hobbes à Rousseau, et c'est pourquoi Calvin est plus important pour la pensée politique moderne que Machiavel.

On voit en Calvin le prototype du puritain austère et moraliste. Mais jusqu'au début du 17ème siècle, on lui reproche sa vie dissolue, sa débauche, son amour du vin, et il faut mesurer que c'est à cette propagande que Genève a du répliquer, pour montrer que la Réforme ne conduisait pas à l'immoralité, etc. Pour lui on ne peut recevoir cette grâce qu'en manifestant de la gratitude, et il fonde toute son éthique sur cette gratitude. C'est à la gratitude que l'on mesure l'émancipation, l'autonomie d'un sujet, sa sortie de la minorité : un sujet incapable de gratitude est encore puéril, qui croit ne rien devoir qu'à lui-même. Au contraire le sujet se tient "devant Dieu", d'où l'idéal moral de sincérité, si important pour la formation du sujet moderne : ne pas se mentir à soi-même, aux autres ni à Dieu.

Et la pragmatique de l'idée de prédestination chez Calvin, bien loin de ce qu'on croit, indique cette confiance, mais aussi cette limite libératrice : ni les prêtres, ni les rois, ni même les sujets ne peuvent mettre la main sur cette partie de nous qui n'appartient qu'à Dieu, et une réserve est ainsi placée, un voile d'ignorance qui nous redonne chance, puisque jusqu'à la fin nous ne saurons jamais entièrement qui nous sommes, et qu'à la limite cela n'est pas notre affaire. Oui, la modernité toute entière, aujourd'hui si incomprise, est comme contenue dans cet intense commencement.
Jean Calvin, Pygmalion, 2009
Paru dans le Bulletin paroissial de l'Oratoire, été 2009

Publié dans Au delà
Écrit par
En savoir plus... 0

 

L'autre soir dans le métro, revenant fatigué de discours, je me suis aperçu que mon regard s'attachait distraitement à tout ce qui était écrit. Et où que je porte mon regard il y avait des écritures, ou des images qui disaient quelque chose. J'aurais voulu fermer les yeux, me retirer d'un monde qui sans cesse offre des fenêtres vers d'autres possibilités, que nous sommes comme obligés d'envisager ? Combien parfois on aimerait ne pas savoir lire, ne pas pouvoir comprendre ce qu'une image nous suggère si visiblement, se trouver enfin planté devant des formes qui ne disent rien ! Et je me suis dit que c'était un peu le sens de la vieille morale : savoir ne pas. Ne pas lire. Ne pas manger. Ne pas téléphoner. Ne pas voyager. Ne pas acheter.

Mais n'est-ce pas ce qu'il y a de plus difficile, dans un monde où tout est ménagé pour nous ouvrir le maximum d'options possibles ? Oui, je peux, mais je ne le ferai pas. Je peux employer ce moyen technique qui faciliterait tout, mais je préfère m'en abstenir. Je peux savoir ce qui s'est passé et que l'autre ne m'a pas raconté, mais je ne veux pas le savoir. Je peux prendre, mais je ne prendrai pas. C'est peut-être le commencement de toute culture humaine, cette abstention résolue par laquelle je ne prends pas tout, j'en laisse pour les autres et d'ailleurs aussi pour moi-même une autre fois.
Bien sûr, en effet, le "ne pas" donne de la morale un visage un peu négatif, proche de l'interdiction. Mais l'interdiction structure les équations fondamentales de nos vies : nous devons mourir, et nous pouvons tuer, mais nous ne le ferons pas. Cette promesse de ne pas faire ce que nous pourrions faire est comme le chemin qu'ouvre la vie entre deux malheurs pour ne pas répondre au malheur par un malheur pire. Pour arrêter le mal. Tout interdit peut être interprété comme un tel chemin en zigzag. Ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fasse. Ne pas exercer sur les autres un pouvoir tel que nous les laisserions sans contre-pouvoir contre nous. Ne pas utiliser la force comme si nous allions toujours être les plus forts. Et comme l'écrivait Simone Weil "ne rien croire à l'abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis, et ne pas mépriser les malheureux."
Et puis la peur d'interdire ne doit pas nous faire perdre de vue l'importance de la négation entendue ici comme une limite, une borne à l'illimitation. C'est qu'il est important de ne pas croire que l'on puisse tout accepter, tout désirer, tout approuver, tout promettre. Et même si on le pouvait, il est important d'apprendre non pas tant à faire qu'à ne pas faire. L'abstention est ici une formule de la prudence : ne donne pas en sorte que tu ne puisses plus donner ; ne prends pas en sorte que tu ne puisses plus prendre ; ne reçois pas en sorte que tu ne puisses plus rien recevoir ; et même, ne perds pas en sorte que tu ne puisse plus perdre. Nous avons avec ces quatre principes une sorte de carré moral négatif.
C'est ici le point de conversion de nos vies, où notre désir s'inverse. Il ne s'agit pas de se donner des limites destinées à être transgressées, comme des interdits qui susciteraient en quelque sorte l'envie de ce dont nous sommes privés. Non, c'est notre désir même qui est de ne pas. Ne pas même toujours chercher à comprendre, cesser d'expliquer, de justifier. Il ne s'agit pas de résister à la tentation, mais de ne pas y être soumis, de ne pas éprouver le possible comme une tentation.
On dira que cette vie d'abstention est ennuyeuse, et je vois bien les méfaits subis par les générations jadis soumises aux morales du "ne pas". Mais la morale implicite véhiculée par tout ce que l'environnement nous propose aujourd'hui comme possible est trop impérieuse pour que nous ne recherchions pas désormais à l'équilibrer par une morale de la retenue, gardienne de la différence entre le possible et la réalité au nom du souhaitable. Ce n'est pas parce que c'est possible que c'est bon. Après tout, Dieu lui-même ne s'est-il pas fait homme pour que son message puisse ne pas être reçu ?

Paru dans La Croix, mai 2009

Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

Il ne faut pas remettre en cause la bonification des retraites des mères de famille. Une fois de plus, la majoration de retraites des mères de famille (sous forme de bonification dans le calcul de la durée de cotisation) est dans le collimateur des pouvoirs publics. Il y a longtemps que les caisses de retraite, à court d'imagination dès lors qu'on leur demande de faire des économies, ont repéré le maillon faible d'un dispositif rigide.
Est-il nécessaire de rappeler ce qu'aurait d'absurde une telle mesure sur le plan démographique ?
Hélas oui, car l'analphabétisme en la matière atteint chez nous des sommets. Discussion récente d'un contribuable avec son agent des impôts, lequel tenait une famille nombreuse pour un signe extérieur de richesse, un luxe que personne n'était après tout, disait-il, obligé de s'offrir : le dit contribuable rétorquant que cela représentait aussi des sacrifices dont d'autres profiteraient grâce aux cotisations versées par ces enfants devenus adultes : "Je ne vois pas le rapport ! " lui fut-il rétorqué sèchement. Heureusement la majorité de nos compatriotes comprend que de la fécondité d'aujourd'hui dépend la forme de la pyramide des âges de demain et donc l'équilibre futur des régimes de retraite. Dès lors qu'il s'agit de retraites par répartition, où les sommes versées par les cotisants sont immédiatement  utilisées pour régler les pensions (comme c'est le cas presque partout en Europe), le système de retraites obligatoires constitue, dans une société libérale, un îlot de communisme appliqué à l'entretien des personnes âgées. La solidarité qu'elle instaure n'est pas tant celle des jeunes et des anciens, déjà  assurée par l'obligation alimentaire légale (article 205 du code civil), mais celle des anciens qui ont des enfants pour les soutenir et de ceux qui n'en ont pas. Le vrai libéralisme consisterait, non point à traiter tous les retraités à égalité quelle que soit leur situation de famille, mais au contraire à ce que les cotisations des enfants profitent directement à leurs parents : on comprend qu'alors beaucoup d'anciens n'ayant pas eu d'enfants ou ayant des enfants sans emploi seraient réduits à la mendicité.
Dans notre société où la recherche du profit et le chacun pour soi sont devenues la règle, où la gratuité n'est guère à l'honneur, l'activité des parents élevant des enfants nombreux qui contribueront plus tard à l'entretien, non point seulement de leurs propres parents comme le voudrait la loi de la nature, mais à celui d'autres n'ayant pas pu ou voulu avoir une descendance, constitue un des rares transferts massifs sans contrepartie (1).  Inégalité aggravée pour les parents : d'abord par le morcellement des héritages, ensuite en raison des avantages conférés à l'épargne. Ce dernier point mérite une explication : les enquêtes ont montré combien une famille trop nombreuse obère la capacité d'épargne et donc prive les intéressés des avantages attribués à ceux qui auront pu au contraire épargner (assurance-vie, Préfon-retraite etc.) Mais l'inégalité se trouve encore aggravée, pour les seules mères de famille cette fois, du fait qu'elles auront dû généralement interrompre leur vie professionnelle ou vu leur avancement ralenti pour s'occuper d'enfants qui, demain, paieront les retraites… des autres ! En résumé : plus une famille rend service au système de retraite, plus faibles seront ses droits à pension. 
C'est dire que les bonifications attribuées aux mères de famille ne sont qu'une faible compensation d'un préjudice massif  -  sans même évoquer le cas des mères au foyer généralement réduites au minimum vieillesse.
L'idée absurde de supprimer cette bonification est pourtant dans l'air depuis longtemps. Un groupe de travail de l'ENA l'avait proposé il y a une vingtaine d'années, les élèves s'étant crus malins de reprendre une idée qui circulait déjà dans l'univers étroit des caisses de retraite. Le jury, présidé par le regretté Gérard Calot, les nota très mal : ils doivent encore se demander pourquoi !
Tel un vieux serpent de mer, elle ressurgit aujourd'hui. 
Il faut dire qu'elle s'est trouvée entre temps compliquée par les arrêts du Conseil d'Etat (juillet 2002), puis de la Cour de cassation (19 février 2009), eux-mêmes inspirés par une fâcheuse décision de la  Cour européenne des droits de l'homme, étendant la majoration aux pères, au nom de l'égalité des sexes. Appliquée aussi aux hommes, la bonification coûterait désormais 7,6 milliards d’euros aux caisses.

Ainsi, au nom d'une conception abstraite de l'égalité des sexes, leur inégalité réelle pourrait se trouver aggravée. Conception abstraite parce que déjà les femmes, qui pourtant vivent plus longtemps, ne perçoivent en moyenne que 62 % des retraites des hommes. Conception abstraite parce que, même si l'on admet que les hommes devraient contribuer autant que les femmes à l'éducation des enfants, la réalité est qu'ils ne le font pas : dans 90 % des cas, les juges accordent le droit de garde à la mère. Toutes les études le montrent : la femme en tant que femme ne subit pratiquement plus de discriminations dans le travail ; mais si elle se risque à avoir des enfants, c'est alors qu'elle subit un préjudice. La bonification d'ancienneté des mères de famille ne faisait ainsi que redresser (très partiellement) une situation déjà lourdement discriminante. Abolir ou simplement réduire cette bonification serait non seulement absurde sur le plan démographique, mais aussi profondément injuste.

1. Cf. Droit Social n° 7/8, juillet/août 2009, page 846, une remarquable étude qui démontre, chiffres à l'appui, l'ampleur de ce transfert.

Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

Depuis longtemps, dans les pays avancés, les hommes ne consomment plus, pour la plupart, ce qu'ils produisent : ils échangent leurs productions. Pour échanger, il leur faut un étalon commun : la monnaie. Autrefois cette monnaie était faite de métal (or, argent, cuivre) extrait des mines et fondu à grand peine. Aujourd'hui, elle consiste principalement en lignes de crédit inscrites dans les ordinateurs des banques (et encore un peu de billets imprimés et de pièces sans valeur intrinsèque). Cette monnaie circule plus ou moins vite mais, pour une vitesse de circulation moyenne, le principe est le même : ou il n'y a pas assez de monnaie et les échanges (et donc la production) se ralentissent, ou il y en a trop et les prix montent. Dans ce dernier cas, pour un bien donné, les acheteurs sont nombreux ;  selon la loi de l'offre et de la demande, les enchères montent : c'est l'inflation. Il faut donc qu'il y ait assez de monnaie, mais pas trop, pour assurer des échanges réguliers à des prix stables.

Comment se fabrique la monnaie ?
Qui produit la monnaie ? Principalement les banques (y compris les banques centrales), chaque fois qu'elles ouvrent une ligne de crédit à quelqu'un, consommateur, investisseur, autre banque ou Etat (lequel, éventuellement, a déjà fait crédit à un autre agent et demande alors à la banque de le "refinancer"). Comme il n'y a, au départ du mécanisme, pas de monnaie préexistante, la loi fondamentale est que la masse de monnaie en circulation est égale à la somme des crédits que les "agents économiques" (producteurs et consommateurs, collectivités publiques) se font entre eux. Jusqu'où va ce mécanisme ? Il pourrait en théorie ne jamais s'arrêter car chaque fois qu'un crédit est fait à un agent économique et qu'il ne l'utilise pas dans l'instant, la somme reste à la banque, qui peut la reprêter immédiatement à quelqu'un d'autre etc. Pour éviter que le mécanisme ne s'emballe, les Etats se sont toujours efforcés de contrôler le montant total du crédit et donc la masse monétaire. Ils le font  avec des moyens variables, de manière plus ou moins stricte.
Mais combien de monnaie faut-il à une économie ?
Si la population augmente, si l'économie connaît des innovations importantes, éventuellement si les exportations se développent, l'économie est en croissance et exige un peu plus de monnaie chaque année mais pas trop. Entre les agents économiques (comme entre les Etats), l'échange est généralement inégal. Cette monnaie, cet "argent", certains en gagnent (ou perçoivent) trop pour leurs besoins : ils épargnent. D'autres n'en gagnent pas assez : ils consomment (ou investissent) plus qu'ils ne produisent (ou perçoivent) : ils doivent emprunter. Les banques mettent les épargnants, devenus prêteurs, et les emprunteurs en relation, sous différentes formes, à court terme ou à long terme, sous la forme de prêts au jour le jour ou de placements rapidement disponibles (livrets de caisse d'épargne par exemple), d'achat d'obligations, d'actions, etc. La rémunération moyenne des épargnants varie en fonction de l'offre et de la demande de crédit : plutôt vers le haut si l'épargne est rare, plutôt vers le bas si l'épargne est abondante. Mais quand il n'y a pas d'inflation, la rémunération moyenne des épargnants varie en définitive en  fonction de la croissance. Disons 5 % par an pour une économie développée en régime de croisière. 

Pour satisfaire les clients
Si l'épargne est abondante et les taux d'intérêt jugés trop faibles par ceux qui ont de l'argent à placer, les banques, qui cherchent à satisfaire leurs clients, vont essayer de trouver des placements plus rémunérateurs que ceux que permettrait en théorie l'état de l'économie. Certains biens qui ne sont pas de consommation courante peuvent alors prendre de la valeur parce que beaucoup de gens ayant de l'argent s'y intéressent en même temps : des oeuvres d'art, des biens immobiliers, voire les actions de certaines sociétés qui semblent plus rémunératrices que d'autres ou dont on a entendu dire qu'elles pourraient le devenir. Il faut, dans ce cas, plus d'argent en circulation puisque la valeur de ces biens augmentant, la société semble s'enrichir - même si la production proprement dite n'augmente pas. Mais un jour, la valeur de l'immobilier, celle des actions et des entreprises se heurte à une épreuve de vérité : l'évolution de leur rendement ne suit pas forcément la hausse des cours, parce que la croissance globale ou les revenus des locataires ne suivent pas. Alors une correction s'effectue : baisse de la bourse, de l'immobilier pour repartir sur des bases plus réalistes. Cette baisse a des limites car les biens en cause conservent, quoi qu'il arrive, une valeur intrinsèque. Mais les choses peuvent aller plus loin : les banques peuvent offrir des placements beaucoup plus rémunérateurs que la moyenne sur des bases diverses : des intérêts plus élevés exigés d'emprunteurs peu solvables (autrefois, on appelait cela l'usure), des fonds où les nouveaux placements servent à rémunérer les anciens ("pyramide de Ponzi"). Si ces mécanismes vicieux ne sont pas trop visibles, certains épargnants peuvent obtenir pendant un certain temps des rendements plus élevés que la croissance de l'économie réelle ne le justifierait. Tous ces biens artificiels prenant de la valeur, la richesse globale semble augmenter et il faut donc plus de monnaie en circulation. Mais comme le crédit, on l'a dit, génère le crédit, le mouvement, pour peu que les autorités monétaires laissent faire, s'entretient de lui-même. Se forme alors ce qu'on appelle une "bulle".

Les effets des bulles
Sur l'économie réelle, se greffe ainsi une économie artificielle, principalement centrée sur les banques, qui attire l'argent, rapporte beaucoup (tant que son caractère artificiel n'est pas apparu au grand jour), permet de verser des rémunérations plus élevées, tant aux clients qu'aux actionnaires et aux dirigeants, que dans l'économie réelle. Que la bulle attire un surplus d'argent n'est pas au départ trop grave puisque il s'agit d'un argent autogénéré qui en laisse assez à l'économie réelle pour fonctionner (encore que dans un pays comme la France, cette spéculation se soit faite aux dépens de crédit aux entreprises). Plus grave est que la bulle attire aussi des ressources rares comme la matière grise. Les intermédiaires se multiplient, des emplois "artificiels" se créent, les talents délaissent l'économie réelle pour s'investir dans l' "ingénierie financière" : si les trois quarts d'une promotion de jeunes ingénieurs se détournent de la technique pour entrer dans la banque et la finance, l'innovation  en pâtit, la croissance de l'économie réelle se ralentit etc. Si de nombreux hauts fonctionnaires ou talents politiques sont attirés dans le système, la gestion des affaires publiques se dégrade. Comment cela se termine-t-il ? Le jour où la bulle éclate  (notamment quand les défaillances des emprunteurs  initiaux se multiplient), ceux qui se sont beaucoup enrichis dans l'économie artificielle et qui ont su revenir à temps dans l'économie réelle s'y retrouvent. Ceux qui ont fait l'inverse laissent des plumes.
Il est difficile de savoir qui se trouve dans la première catégorie et dans la seconde : on soupçonne qu'il y a davantage d'Américains dans la première, d'étrangers (y compris, des Etats ou des banques) plaçant leurs avoirs aux Etats-Unis dans la seconde, davantage de grandes fortunes dans la première, de petits épargnants dans la seconde, des "in" d'un côté, des "out" dans l'autre, mais nous manquons d'éléments pour l'établir. De grands investisseurs ont aussi beaucoup perdu dans la présente crise. 
Et le petit peuple dans tout cela ? Celui qui vit de ses salaires ou de ses retraites, sans avoir les moyens de faire des placements mirifiques ? Il ne profite que peu des périodes d'euphorie, car les salaires ne grimpent pas autant que la valeur des placements. Au premier abord, il souffre moins des  krachs. Mais  il en souffre indirectement parce que ces krachs, limités au départ à la sphère financière, affectent très vite l'économie réelle : les épargnants appauvris achètent moins, un climat de méfiance s'instaure, le crédit "utile" se contracte, les échanges aussi et par conséquent la production. Le taux de chômage s'élève et les salaires sont tirés vers le bas.
Tant que les crises ne touchent que l'économie réelle (effet de "surchauffe" qui exige un réajustement), elles ont un impact limité : les unités de production les plus vulnérables ferment ; elles sont vite remplacées, l'innovation aidant, par de nouvelles. Quand les crises partent de l'économie "artificielle", la récession est sans commune mesure, car toute la mécanique de production et d'échange se trouve contaminée par les retombées de l'explosion de la bulle.

Que faire ?
Que faire pour sortir de ces crises ? Si quelqu'un le savait, nous serions déjà sortis de la crise actuelle. Que faire pour ne pas y rentrer ? Eviter ou contrôler les bulles, ce qui veut dire mieux contrôler les banques à la fois pour éviter une trop importante création de monnaie et pour faire la police des innovations financières douteuses .
La première grande crise a eu lieu en 1929, la seconde en 2008. Entre temps, il n'y a eu (hors guerre) que des crises limitées car les banques ont été un peu partout, entre 1932 et 1945, mises sous le contrôle étroit des Etats et des banques centrales, y compris, dans certains pays, par le biais d'une nationalisation partielle. Ces contrôles ont été en partie levés à partir de 1985 sous l'inspiration des idées libérales. On en voit aujourd'hui les effets.
Une seconde raison de l'émergence des bulles est la libéralisation du commerce international qui tire vers le bas les prix et les salaires ; l'excès de monnaie ne se traduit plus comme dans l'après-guerre par la spirale inflationniste prix-salaires, mais se concentre dans les biens artificiels, dits "spéculatifs". Les banques renâclent à être replacées sous contrôle car les bulles permettent de verser des dividendes et des bonus importants aux actionnaires et aux dirigeants. A tel point que malgré beaucoup de rodomontades des deux côtés de l'Atlantique, aucun Etat n'a véritablement remis les banques sous contrôle. Les Etats leur ont au contraire, pour éviter que tout le système ne s'effondre, avancé beaucoup d'argent sans véritable contrepartie.
Les banquiers et ceux qui les défendent allèguent les principes du libéralisme mais les explications données ci-dessus montrent que les lois ordinaires du marché ne s'appliquent pas au monde de la finance. Un puits de pétrole, un stock d'automobiles s'épuisent au fur et à mesure qu'on les écoule. Le crédit, lui, est un puits sans fond qui s'autoalimente au fur et à mesure qu'on le distribue, alimentant ainsi les "bulles".
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il faut s'attendre, faute que ce contrôle soit établi, à de nouvelles bulles et de nouvelles crises, voire à une persistance, faute de retour à la confiance, de la crise de l'économie réelle.

Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0

(...) (site endommagé en 2013)
des premiers pas de l'homme sur la Lune, et le documentaire In the shadow of the moon (éditions MK2) en est une excellente évocation, grâce à la participation des astronautes qui furent les héros de cette aventure prodigieuse. "Ce film a été tourné entièrement en décors naturels, sur terre, dans l'espace et sur la lune",
indique le générique de fin de In the shadow of the moon. Et avec les acteurs authentiques de la conquête de la lune. Neuf des astronautes qui ont participé, voilà quarante ans, à cette fabuleuse épopée apportent leur témoignage, dans ce documentaire de David Sington qui contient des images d'archives inédites de la NASA. Et c'est palpitant, parce que, à côté des prodiges de la technique qui offrent des images de science-fiction, leur présence fait vibrer la dimension humaine de l'aventure, les sensations, les émotions, les tensions, l'extrême vigilance et la précision des calculs, mais aussi la ferveur et l'enthousiasme qu'ils ont éprouvés. Avec Mike Collins et Buzz Aldrin, compagnons de Neil Armstrong dans la mission Apollo 11, Jim Lovell, Gene Cernan ou Charlie Duke, on revit toute l'histoire à partir du discours de Kennedy qui lança le programme spatial américain, en 1961.

A l'époque, "personne ne savait comment aller sur la lune". Tous les pilotes d'essai en rêvaient. Ceux qui l'ont fait en gardent une modestie émerveillée : ils ont mesuré la grandeur et la fragilité humaines, suspendus dans l'immensité, plongés dans l'obscurité lunaire, "inhospitalière", dit Collins, mais fascinante : "Quelque chose de si intact, de si pur !", se souvient Duke.
Spontanément, ils ont retrouvé l'esprit de louange et d'humilité, et fait retentir la Parole de Dieu dans la solitude intersidérale. (Une athée californienne leur a même intenté un procès pour avoir cité la Bible et donné une dimension religieuse à cet exploit humain !)
On ne peut que recommander chaleureusement la vision de ce DVD, non seulement parce que l'exploit, en effet, est enthousiasmant, au sens propre du mot, mais aussi parce que ses héros sont dignes d'admiration. A l'opposé des célébrités "pipole" clinquantes et vaines, qui n'existent que dans un monde artificiel et dérisoire, voici des hommes en prise, et aux prises, avec la réalité et qui la font aimer comme ils font aimer l'exigence, le courage, l'amitié, la fraternité profonde des défis relevés ensemble. Paradoxalement, on pourrait dire qu'ils vous remettent les pieds sur terre. Tout en élargissant splendidement l'horizon.
Leurs visages, leurs paroles, d'une parfaite simplicité, sont un hymne à la beauté du monde et à la véritable humanité.

Paru dans Le Figaro, août 2009

Publié dans Au delà
Écrit par
En savoir plus... 0

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version