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Cette réalité doit s'imposer à qui cherche à comprendre sa politique. Elle fait voir Mao, non comme un émule de Lénine, mais comme un des nombreux chefs messianiques qui, au fil des siècles et souvent avec le concours de lettrés sans emploi, soulevèrent, victorieusement ou non, le peuple contre le Fils du Ciel, en vagues de jacqueries toujours formidablement meurtrières. La Chine est comme l'empire d'Auguste qui aurait surmonté les épreuves des siècles et serait demeuré soi-même, tout en évoluant sans cesse - fût-ce entre les xveet xixe siècles, quand les Chinois s'ingénièrent, pour cultiver leur harmonie, à vivre à l'écart du monde. Une différence fondamentale toutefois : si l'empire romain alliait les cultures sous l'autorité politique et morale de la fides à la Ville, sans se soucier de les homogénéiser, les peuples auxquels les Chinois se heurtèrent furent bientôt assimilés à leur culture, s'ils ne l'étaient pas avant de fondre sur eux. Il n'y a pas deux exemples dans l'histoire de l'humanité de la réalité chinoise : les Chinois sont des hommes, oui ; leur histoire les différencie de nous : la diversité humaine doit s'en féliciter !

Que la paix et la tranquillité règnent partout
Au fil des deux mille ans de notre ère, les Chinois n'ont jamais été des conquérants, leur empire se fût-il étendu à la Mongolie, au Qinghai, au Tibet, puis à la Mandchourie… Ils doivent ces extensions à leurs envahisseurs. Mongolie, Qinghai et Tibet ont été conquis par les Gengiskhanides, Monka et Qubilai, qui devinrent empereurs de Chine, le premier, au nord, en 1238, le second sur tout l'Empire en 1279. Dès lors, les Chinois estiment que Mongolie, Qinghai et Tibet font partie intégrante du monde chinois. Les Mandchous se sont emparés de la Chine en 1644 ; partant, la Mandchourie y est entrée à son tour. La plus récente des "acquisitions" territoriales chinoises est Formose (dans les années 1680), nid de pirates et dernier point de résistance des partisans des Ming à la mainmise mandchoue sur l'Empire - annexion du fait de l'envahisseur mandchou. La Chine n'a pas ignoré les guerres agressives : sous Wu des Han (140-87 avant notre ère), elle s'en est pris aux Coréens, aux Annamites et aux différents peuples tribaux qui, au nord-ouest de la Chine Intérieure, menaçaient le paix de l'Empire : Yuezhi (connus plus tard, plus à l'ouest sous le nom de Kouchans), Xiongnu (ou Huns) et pillards descendus du Tibet. Wu a bien conquis leXinjiang - les "Nouveaux Territoires" - qui, pacifié, permit des rapports fructueux avec l'Asie centrale. Si avec les Annamites et les Coréens, les revers furent rapides, les autorités chinoises ont (tant qu'elles le purent) toujours tout fait pour entretenir la libre circulation par le Xinjiang. Paradoxalement, c'est en Corée et en Annam où les armes chinoises n'ont guère été glorieuses, que l'influence culturelle chinoise a joué un rôle essentiel ; ce qui est moins évident au Xinjiang - pour ne rien dire de la longue, brutale et complexe relation avec le monde tibétain stratégiquement menaçant et de population peu nombreuse, mais si particulière.
Li Peng, Premier ministre de Chine, déclarait en 1996 : "La Chine est le pays le plus peuplé du monde. (…) La Chine a toujours poursuivi une politique de paix ; une longue tradition l'anime de relations de bon voisinage. (…) Opposée à toute hégémonie, elle ne saurait la poursuivre pour elle-même. Elle se dévouera sans relâche à la cause de la paix" (1). Ce texte est une ritournelle chinoise sur la paix et la guerre, dont l'histoire extraordinairement violente de cet immense pays justife le fond. À quelques notables exceptions près toujours calamiteuses - expéditions contre la Corée, sous les Sui (viie siècle), contre l'Annam, sous les Qing (xviiie siècle), passée l'ultime période de sa formation (iiie - ier siècle avant notre ère), la guerre signifie, en Chine, guerre civile et/ou invasion. Depuis plus de deux mille ans, quand elle s'est vu agrandir de nouveaux espaces,ceux-ci lui ont été adjoints par des conquérants qui lui imposaient leur pouvoir et se sinisaient vite, s'ils n'étaient sinisés avant la conquête : Jin, au xiie siècle, Mongols, au xive, Mandchous au xviie (pour n'évoquer que les principaux envahisseurs du second millénaire) - tous "Tartares".

Au début du xviie siècle, Matteo Ricci, faisait une observation judicieuse qui vaut pour toute l'ère chrétienne. "Les Chinois sont différents des Européens. En premier lieu cela peut sembler admirable : quoique ce royaume ait de très amples étendues et qu'il regorge de nombre d'habitants et d'abondance de provisions et de toute matière propre à faire navires et autres armes et appareil de guerre, avec l'aide desquels ils pourraient aisément ajouter les peuples voisins à leur empire, ni le roi ni ses sujets ne se soucient de cela. (…) Se contentant du leur, ils ne désirent seulement pas celui de l'autrui. En quoi ils me semblent être fort éloignés de l'humeur des nations d'Europe" (2). Qianlong, en 1793, écrivait au roi d'Angleterre : "Le système de gouvernement de l'empire chinois tient tout entier en ceci : que paix et tranquillité règnent partout et soient sauvegardées". Le rappelait Wen Jiabao à Cambridge, en février 2009, "la tradition culturelle chinoise qui place la paix au sommet des valeurs précieuses, continue à nourrir le fond de notre mentalité".

La guerre, pour les Chinois ? On disait de Confucius (-551/-479) : "Les affaires que le Maître traitait avec la plus grande prudence : le jeûne, la guerre, la maladie". (3) La guerre ressortit à la restriction volontaire à des fins que l'on peut dire spirituelles : la survie du peuple par excellence comme la conservation des principes et des biens ancestraux, et aux épreuves qu'impose la nature. La finalité de tout combat, c'est Confucius encore qui l'a cernée : "Zilu demanda : - Si vous aviez le commandement des armées, qui choisiriez-vous comme lieutenant ?- Le Maître répondit : - (…) Il me faudrait quelqu'un qui n'accepte cette charge qu'avec appréhension, et qui mise avant tout sur la stratégie pour atteindre son objectif". (4) On retrouvera l'idée chez Sun Zi (ive siècle avant notre ère) : "Ne cherchez pas à dompter vos ennemis au prix des combats et des victoires ; car, il y a des cas où ce qui est au-dessus du bon n'est pas bon lui-même. (…) Il faut plutôt subjuguer l'ennemi sans donner bataille : ce sera là le cas où plus vous vous élèverez au-dessus du bon, plus vous approcherez de l'excellent" (5). Le mot zhan et le mot zheng, qui entrent dans la composition de zhanzheng, "la guerre", comportent l'un et l'autre l'idée de "lutte", de "rivalité", de "combat", le premier signifiant aussi : "trembler, craindre, avoir peur" ; le second, "réprouver, adresser des remontrances" . L'ambition chinoise d'atteindre à l'harmonie, le nom même de l'Empire la rappelle : Zhongguo : l'Empire du Milieu, notion morale plus que géographique. Le confirme une autre appellation de l'Empire : Zhonghua, que l'on peut traduire par "l'Éclat constant". "Quand l'équilibre et l'harmonie atteignent leur plus haut degré, chaque chose est à sa place dans le ciel et sur la terre ; tous les êtres se propagent et se développent heureusement", dit L'Invariable Milieu, un des Quatre Livres confucéens. Cette règle fondamentale est règle politique et sociale, comme règle personnelle à cultiver par chacun.

"La Chine s'est éveillée"
Où en est-on en ce début de xxie siècle ? "La Chine s'est éveillée ", écrivait, en 1996, Alain Peyrefitte. Le réveil date de décembre 1978, quand DengXiaoping - Mao mort, les gauchistes liquidés - fait faire à son pays un tête-à-queue idéologique et invite les Chinois à changer de mentalité… On connaît la fable de la grande marmite collective à laquelle on avait pris la mauvaise habitude de puiser, et de la petite marmite que chacun doit remplir pour sa famille. Deng rompait avec le "communisme scientifique", propre seulement à étouffer l'initiative par quoi le Chinois n'a cessé de surprendre son monde. Il rompait aussi avec une tradition invétérée : ses compatriotes devaient comprendre que l'étranger n'était pas un "barbare". Cette révolution mentale va marquer la fin du xxe siècle. En vingt ans, les progrès sont considérables ; malgré la "crise asiatique" (6), de 1997-1998, ils sont même, ici et là, fulgurants. "Nous ne sommes plus des débutants ignorants des méthodes du monde extérieur", pouvaient déclarer, toujours plus sûrs d'eux, les dirigeants chinois qui savaient désormais combien les lois du marché requéraient de modifications dans la manière de penser et d'agir. Les y aident le sens chinois de l'observation à quoi l'écriture n'est pas étrangère, et le goût de l'initiative, paralysée sous Mao et contrariée, plus traditionnellement, par la minutie tatillonne de trop de mandarins. Le changement n'est pas radical : sous la libéralisation économique subsiste le carcan politique. "Marxisme-léninisme", disent les uns ; d'autres : "Tradition mandarinale". La situation le commande et la tradition la sert.
Les progrès de la Chine ont des revers inquiétants. Ils ont créé des distorsions qui menacent l'unité du pays : entre riches et pauvres, entre provinces côtières et régions de l'intérieur. C'est une raison suffisante pour que le système de commandement, traditionnellement autoritaire, demeure entre les mains d'une oligarchie puissante. Le monde chinois est naturellement centrifuge, or les provinces maritimes ont connu, des années durant, une expansion de 20, 30 %, alors que Yunnan, Mongolie, Xinjiang, Tibet atteignaient tout au plus à 2 ou 3 % de croissance. Qu'adviendrait-il, si les régions riches, face à la récession de la croissance (liée à la "crise asiatique" de 1997-1998 comme à celle de 2009), venaient à refuser de payer pour les pauvres ? On pouvait écrire en 1999 que "dans certaines campagnes le chômage croissant accuse un état de révolte endémique". Menaces d'hier et d'aujourd'hui, de demain encore sans doute.

En 2009, si la Chine sait qu'elle ne peut plus vivre en dehors des normes internationales, elle ne cédera pas sur ses exigences de sécurité et d'indépendance. "Gouverner, c'est comme planter un arbre : quand le tronc et les racines ne bougent pas, les banches et les feuilles sont abondantes", disait-on sous les Tang (618-907). En les dernières années du xxe siècle, elle étend son emprise sinon encore sur l'hémisphère Pacifique, du moins sur l'Extrême-Orient. Son refus de dévaluer le yuan, au moment de la "crise asiatique" y trouvait un motif : il en allait de son crédit moral de demeurer impassible sous la tempête. Au prix d'une politique cohérente et résolue, elle le pouvait (7), elle l'a fait. On peut toujours traiter avec la Chine : ses conditions restent rudes, impliquent notamment des transferts de technologie, mais elles sont respectées. Le risque est de la voir construire demain réseaux de télécommunications, avions, centrales nucléaires concurrents des nôtres. Menace réelle ! Le puissant essor auquel elle n'entend pas renoncer, répond-il à un désir de revanche ? Les Chinois, c'est notoire, n'ont pas oublié les humiliations qui, un siècle durant, firent suite à la guerre de l'Opium (1840-1842). N'empêche ! Dans son discours à Cambridge en février 2009, Wen Jiabao soutiendra qu'entre Chine et Grande-Bretagne, il n'y a pas "de problèmes saillants hérités de l'histoire" ! "L'honnête homme développe ce qu'il y a de beau chez les gens, pas ce qu'ils ont de mauvais". (8)

Pas de veto à l'ONU
Depuis les années 1990, la diplomatie chinoise est toujours plus active. Elle prend part aux négociations du traité général d'interdiction des essais nucléaires, participe au sommet de Paris sur la Palestine et, quand l'OTAN réclame l'aval du Conseil de sécurité pour intervenir en Bosnie, elle s'abstient d'utiliser son droit de veto à l'ONU. Elle respecte l'ONU, non comme garant d'une quelconque charte de portée universelle, comme un possible organe de conciliation face aux conflits internationaux. Elle en use avec prudence, soucieuse d'éviter que l'organe international (où elle compte beaucoup d' "amis") ne statue un jour contre elle, lui opposant un précédent dont elle fût l'auteur ! Elle entend devenir membre de l'Organisation Mondiale du Commerce, ne peut y accéder en 1995, en raison de difficultés récurrentes dans les domaines financier et douanier ; elle l'intègre en 2001. À intervalles plus ou moins fréquents, la partie de bras de fer se poursuit avec les États-Unis à propos des droits de l'homme, de Taiwan, du Tibet, malgré le renouvellement, en 1996, de la clause de la nation la plus favorisée ; de façon plus feutrée, avec le Japon qui a sanctionné les derniers essais nucléaires chinois. La Chine n'a pas oublié les ambitions coloniales du Japon, son comportement barbare lors de l'occupation de la Chine entre 1937 et 1945. Pékin exige la reconnaissance de ses exactions : crise… larvée (économie oblige !) avec Tokyo. La contrepartie, c'est la recherche (plutôt molle) par la Chine d'ouvertures vers l'Europe et le renouveau (actif, lui !) de ses relations avec la Russie. Nouvelle règle, une entente de bon voisinage, caractérisée par un développement des échanges, des ventes d'armes et le regain de l'immigration chinoise dans l'Extrême-Orient russe. Le dialogue politique a abouti à des accords sur les frontières, sur la souveraineté chinoise : à Taiwan et au Tibet, bien sûr ! à des prises de position communes à l'ONU. Les deux empires continentaux asiatiques entendent contrer l'hégémonie des États-Unis, en Asie au moins. En dépit de quoi, à l'orée du xxie siècle, les interlocuteurs privilégiés de Pékin sont, dans l'ordre, Tokyo, Moscou, Washington. Comment les Chinois voient-ils l'Union européenne ? Ses membres sont plus considérés indépendamment les uns des autres que comme éléments d'une "Union". En 2003, le gouvernement chinois publie "un document relatif à sa politique à l'égard de l'Union européenne, déclarant que la Chine (…) entend oeuvrer à l'établissement d'un partenariat global sino-européen stable à long terme" (9). Ce sont des généralités, sans date ni précision d'aucune nature, sur la paix, la culture, le commerce.

Dans les années 1990, la Chine ne montre plus de préoccupation majeure à l'endroit du Tiers-monde dont Mao, à certains moments et contre toute tradition chinoise, s'était voulu le défenseur naturel ; mais des ministres se sont rendus en Afrique. Début 1996, le ministre des Affaires étrangères Qian Qicheny fait une tournée. Les agents de la Chine sont bientôt sur tous les continents. Si l'Amérique latine n'est pas négligée, l'Afrique constitue pour les Chinois un "réservoir de matières premières" ; le commerce sino-africain qui tourne autour de 10 milliards de dollars en 2000, atteint 73 milliards en 2007. "En l'échange de l'octroi de concessions pétrolières ou de permis de prospection, Pékin accorde des prêts à des conditions préférentielles et construit des infrastructures de génie civil avec des techniques largement éprouvées et à des tarifs très compétitifs. (…) L'Afrique assure un quart des importations en pétrole de Pékin" (9). La Chine est un monde à soi seule dont l'universitaire singapourien WangKung-wu rappelle quelques traits déterminant ses rapports avec autrui : "De leur histoire les Chinois ont hérité une conception des rapports entre États qui fait la part belle à l'harmonie culturelle. (…) Quant aux normes modernes dans les relations internationales (…) qui ont été imposées par l'Occident (…), la Chine comprend et accepte ce système dans la mesure où celui-ci lui permet de protéger sa souveraineté et son intégrité nationale" (10). À l'endroit d'un environnement toujours plus large, elle n'en a pas renoncé pour autant à un rôle de "grand frère" - à la mesure de ses intérêts.

La Chine et ses voisins
La Chine est active à l'endroit de ses voisins : à l'est, le Japon, au sud-est,l'ASEAN (11), à l'ouest, l'OCS (Organisation de Coopération de Shanghai). Les tractations en vue d'établir des liens privilégiés avec l'ASEAN ont commencé en 1991 ; elles s'achèvent en juin 2003, avec le Traité d'amitié et de coopération en Asie du Sud-Est. S'il demeure des sujets de frictions, telle la revendication par la Chine de sa souveraineté sur toute la mer de Chine qui s'est traduite, en 1995, par l'occupation des îles Spratly dont Manille revendique certains îlots, il n'y a pas au sein de l'ASEAN ne fût-ce que l'esquisse d'un front opposable à l'influence croissante du géant chinois. Toutefois, dès la fin de 1995, la Chine a accepté de convenir d'un "code de conduite" relatif aux Spratly tant avec les Philippines qu'avec le Vietnam qui s'est "amicalement" entremis. En 1996, le Comité permanent de l'ASEAN "promeut son partenaire consultatif, la Chine, au statut de partenaire à part entière". En 1997, la Chine est présente au "premier sommet informel dit de l'ASEAN+3" : sont adjoints aux dirigeants de l'ASEAN ceux de Chine, du Japon et de Corée du Sud. Le président Jiang Zemin prononce un discours intitulé Coopérons et, la main dans la main, bâtissons notre avenir. Au "premier sommet informel ASEAN-Chine, ou ASEAN+1" qui suit, il en appelle à "un partenariat de bon voisinage et de confiance mutuelle". Fin 1998, deuxième sommet ASEAN+1 : y participe le vice-président chinois Hu Jintao. On s'y accorde pour "renforcer le partenariat et traiter les différends de manière appropriée : médiation, conciliation". La machine est lancée. En2002, la Chine change d'équipe dirigeante, la politique en Asie-Pacifique ne varie pas. À l' "ASEAN+1" de 2004, Wen Jiabao a la satisfaction de voir "les dirigeants de l'ASEAN se féliciter du rôle toujours plus important que tient la Chine dans les négociations sur le problème nucléaire nord-coréen, et dire leur espoir de la voir continuer à faire valoir son rôle dans la solution pacifique du problème" (12). En 2006, le "10+1" réuni au Guangxiad opte une déclaration visant à "renforcer la coopération dans quatre domaines : politique et sécurité, économie, culture et société, coopération régionale et internationale" ; est évoquée la mise en place du China-ASEAN Free Trade Agreement, marché commun qui revêt "en raison de sa masse démographique, une signification géopolitique qui ne doit pas être sous-estimée" - dispositions confirmées en janvier 2007.

Que penser de ce jeu politique ? Discours paisibles dissimulant des réalités conflictuelles ? Le Pr Wang, de Singapour, qui tient aux "10" comme au "1", disait, en 1997 : "La Chine a une vision pratique et souple de ses relations avec ses voisins. Aujourd'hui, toute sa politique étrangère dans la région consiste à s'y faire des amis et à s'y trouver de vrais alliés. (…) La subtilité de la méthode employée pour éviter les tensions et conflits révèle deux choses : 1. la Chine a un sens aigu de ce qui met en danger ses frontières et sa sécurité ; 2. elle a le souci de n'avancer qu'avec une extrême circonspection dans la recherche des solutions pacifiques à long terme aux problèmes difficiles. (…) La Chine sera toujours grande et, au moins potentiellement, riche et puissante. S'ensuit que ses voisins devront construire, pour s'assurer du respect mutuel, tout un système de bons offices et de contrôles. Ils ont compris que le meilleur moyen de le mettre en place est d'engager toujours plus la Chine à participer à un large éventail d'activités régionales. (…) S'ils réussissent, ils l'encourageront (…) à jouer un rôle toujours plus positif dans les affaires du monde" (13). Le propos, en 2009, n'a pas pris une ride.

L'Organisation de Coopération de Shanghai
Ce que la Chine a engagé à l'est avec l'ASEAN, elle en bâtit le pendant occidental avec la Russie. En 2001 l'"accord de Coopération de Shanghai" crée l'Organisation de Coopération de Shanghai - une entente sino-russe à laquelle sont associées Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan et Ouzbékistan, anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale. L'OCS vise à l'indépendance de la politique asiatique des puissances russe et chinoise et entend "promouvoir la coopération entre ses pays membres, maintenir paix, sécurité et stabilité dans la région comme dans le reste du monde. (…) Le commandent les changements incessants de la situation internationale, ou régionale". Les principes régissant les rapports entre les pays membres seront : "confiance mutuelle, avantages réciproques, égalité, respect de la diversité des civilisations et développement, en commun". Le document fait obligation aux signataires d'observer la Charte des Nations Unies, stipule un respect mutuel de leur indépendance nationale, de leur souveraineté et de leur intégrité territoriale ; proscrit toute menace de recours à la force et toute recherche unilatérale de supériorité militaire dans les régions frontalières. L'OCS appliquera les principes de non-alignement, de non-agression et d'ouverture sur l'extérieur, tiendra un sommet annuel des chefs d'État et organisera des rendez-vous réguliers entre chefs de gouvernement sous la présidence tournante des pays membres. En juin 2002, l'OCS se réunit à Saint-Pétersbourg. Le président Jiang déclare : "L' "esprit de Shanghai" en appelle au respect des différentes civilisations et à l'égalité pour tous les pays en dépit de leur taille. Le plus important pour les pays du monde est d'agir réciproquement selon le principe d'égalité et des avantages réciproques au moment où la mondialisation économique déferle" (14). Rien de bien nouveau.

En 2003, à Moscou, Hu Jintao, nouveau chef de l'État chinois, assure que "la Chine ne cessera de plaider pour l'établissement d'un nouvel ordre politique et économique international, plus juste, plus équitable, avec la sécurité mutuelle comme principe, le développement équilibré comme base, les règles légales universellement reconnues comme garantie". Les six chefs d'État qui évaluent ses premiers résultats, se disent convaincus que l'OCS est appelée à jouer un rôle toujours plus important dans le maintien de la stabilité régionale, comme dans le développement de la paix mondiale. Ils signent trois documents arrêtant les objectifs du développement de l'OCS et instituant les moyens de la coopération en son sein : 1. Charte de l'OCS, 2. Accord sur une agence anti-terrorisme dans la région, 3. Déclaration des présidents. La Charte institue un secrétariat permanent siégeant à Pékin, trois organes de décision : sommet des chefs d'État, Conseil des Premiers ministres, conférence des ministres Affaires étrangères - et des organes de travail. La fréquence des rencontres relatives à la lutte anti-terroriste aboutit, de fait, à la création d'une agence antiterroriste. La Déclaration des présidents témoigne de leurs communes positions de principe face aux problèmes internationaux et régionaux. (15). La machine est lancée, sous l'autorité de l'entente sino-russe, la Chine y pesant un poids toujours plus lourd. En 2006, Hu Jintao se félicite de "l'entrée de l'OCS dans une nouvelle phase" : 127 projets sont officialisés, couvrant "les domaines du commerce, des investissements, des douanes et des taxes, des transports, de l'énergie, de l'agriculture, des télécommunications, de l'environnement, de la santé et de l'éducation" ; l'OCS vise, "à l'horizon 2020, la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des technologies entre ses six membres" (16). Autre domaine d'action privilégié, la lutte contre les "trois forces du mal" : drogue, blanchiment d'argent, contrebande d'armes. Dix documents sont signés dans ce sens ; un ultime communiqué déclare cette lutte« priorité absolue de l'OCS ». En 2007, suit un autre traité visant "à intensifier la coopération pour le maintien de la paix et de la stabilité dans la région". En mars 2008, Hu Jintao félicite Dmitri Medvedev pour sa victoire à l'élection présidentielle russe : "Grâce à leurs efforts conjoints, Chine et Russie ont vu leur partenariat stratégique de coordination se développer en profondeur." (17). Le Russe répond sur le même ton. En août, au Tadjikistan, alors que la Russie soutient la volonté d'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie, l'OCS déclare que "la solution des conflits locaux doit ressortir à des accords généraux (…), lesquels doivent tenir compte des intérêts de toutes les parties concernées sans exception". (18). Soutien du Chinois au Russe condamné par les Occidentaux dans l'affaire géorgienne !

Iran, Inde, Mongolie et Pakistan ont statut d'observateur à l'OCS ; l'Iran souhaiterait en être membre à part entière, Pékin fait attendre. La position de la Chine sur la possible accession de Téhéran au feu nucléaire qu'elle se refuse à condamner radicalement pour des motifs tant diplomatiques qu'énergétiques, l'oppose aux Occidentaux. Diplomatie mondiale, diplomatie asiatique n'obéissent pas aux mêmes impératifs. Le mot-clé de la diplomatie chinoise est "développement pacifique". Elle répète inlassablement que "la globalisation économique a abouti à l'interdépendance des processus de développement", mais qu'elle entend contribuer "au redressement économique régional" et "à l'oeuvre de paix et de développement de toute l'humanité" par une "politique d'indépendance et d'autonomie". (19) Elle finance au Pakistan, à Gwadar, à une centaine de kilomètres à l'est de la frontière iranienne, un port en eau profonde. À quelques milliers de milles sans détours de l'Afrique orientale, il sera la porte de l'Asie centrale sur les mers chaudes - aux mains des Chinois. Fait significatif, fin 2008, Pékin envoie trois navires de guerre dans le golfe d'Aden : les pirates somaliens, au cours de l'année, ont attaqué sept de leurs navires. "Pour la première fois depuis le xve siècle la marine chinoise part en opération loin de ses côtes" ; c'est vrai. (20) Pékin, puissance politique, est sorti du domaine de sa suzeraineté culturelle traditionnelle. (21)

La Chine entend être perçue comme le naturel protecteur d'une kyrielle de petits États. Innovation ? Oui et non : la Chine de Qianlong, au xviiie siècle, comptait une cinquantaine d' "États vassaux"… de petits voisins qui ne lui apportaient qu'une allégeance symbolique et profitaient du marché chinois. Ces petits États (répartis désormais de par le monde) sont aujourd'hui pour elle une clientèle - politique et économique - à laquelle elle tient un discours rudimentaire, toujours le même et qui peut être efficace. Pour elle, "tout pays, quelles que soient sa puissance, sa taille et sa richesse, est un membre à part entière de la communauté internationale. (…) Les différends entre États doivent être réglés par la négociation et tout autre moyen pacifique, à l'exclusion de la menace et de l'emploi de la force armée". Elle "condamne toute ingérence dans les affaires d'un autre État, (…) ne cherche en aucun cas à imposer son système social et son idéologie à d'autres États" et "ne peut tolérer qu'un État quel qu'il soit cherche à lui imposer son modèle de société et sa vision du monde" (22). La diplomatie chinoise recherche les ententes qui lui permettent de conforter, d'accélérer son développement et d'accéder dans l'économie mondiale à la place qu'elle ambitionne, la première. Pour les armes, c'est autre chose : même si l'Armée Populaire de Libération est maîtresse d'un empire industriel (plutôt hétéroclite), le gouvernement de Pékin ne peut consacrer à ses dépenses militaires qu'un peu plus de 5% de ce qu'investissent les Américains dans les leurs, lesquelles représentent 45% des dépenses militaires de la planète : Chine, 24,1 milliards de dollars, en 2004, USA, 401,7 milliards. Si l'on double ces 24,1 milliards investis par le gouvernement du fruit de l'empire industriel de l'APL, les Chinois dépensent pour leur défense à peu près 10% de ce que dépensent les États-Unis.

De ces considérations, quelle leçon ?
En 1993, Alain Peyrefitte faisait mine, dans Le Figaro,de s'interroger : pourquoi la Chine admet-elle des États-Unis ce qu'elle n'admet pas de la Grande-Bretagne, de la France ? Les remontrances sur le non-respect des droits de l'homme, sur le Tibet, sur Taiwan sont rejetées avec brutalité quand elles viennent de puissances moyennes. On fait mine de ne pas les entendre, quand elles émanent de Washington. Logique raisonnable du Chinois qui règle sans sourciller leur compte aux Français et aux Anglais, et s'abstient de réclamer aux Américains ce qu'il n'est pas en son pouvoir de leur faire payer….

Pourtant, Peyrefitte (qui est mort il y a bientôt dix ans) en était sûr (23) : les États-Unis avaient saisi que la Chine était appelée à être au xxie siècle la première puissance du monde… Aujourd'hui, un observateur sincère ne peut que le constater : superpuissance réelle et superpuissance virtuelle sont fascinées l'une par l'autre, et sembler considérer chacun que l'autre est désormais le seul interlocuteur qui compte. Nouveau Yalta, en perspective ? Rien à voir ! Le Chinois ne concède rien, convaincu que chaque pays a ses moeurs et son mode d'organisation politique et sociale. Les partenaires n'ont pas à se mêler des affaires intérieures de l'autre ; qu'ils se contentent de s'accorder sur les questions d'intérêt commun !L'an dernier, mon ami Zheng Ruolin correspondant à Paris du Wenhuibao, de Shanghai,me disait : "Les rapports sino-américains n'ont plus rien à voir avec les données géostratégiques du xxe siècle ! En 2005, Robert Zoellich, sous-secrétaire d'État américain aux questions asiatiques, a fait une "proposition" à Pékin : que la Chine devienne un "stakeholder" - "partie prenante" - dans toute une série d'intérêts qu'elle partage avec les États-Unis. Les États-Unis changeaient radicalement leurs positions envers la Chine. De rivale stratégique à "partie prenante" des mêmes intérêts, on abandonnait les positions théoriques, on accédait aux impératifs de la réalité…" À peine nommée secrétaire d'État d'Obama, Mme Clinton est à Pékin et déclare : "Nous avons toutes les raisons de penser que les États-Unis et la Chine sortiront de la crise, et qu'ensemble nous aiderons le monde à en faire autant". À quoi Hu Jintao répond : "Il importe plus que jamais d'approfondir et de développer les relations entre la Chine et les Etats-Unis". (24)


De toutes ces considérations, quelle leçon ? Que le monde a intérêt à ce que se poursuive le développement rapide de la Chine, bien sûr. Quelle assurance a-t-il de la sincérité de ses déclarations ? Regardez l'histoire, la Chine s'y révèle "pacifique", ce qui ne signifie pas "pacifiste", mais, à l'origine (25) au moins, "qui ne peut être troublé dans sa possession". S'ensuivent une politique de non-ingérence hors de son aire culturelle, sinon de son aire politique qui s'étend, et la volonté de se défendre de toute ingérence autant que sa puissance le lui permet. En cas contraire, elle fait mine d'accepter n'importe quoi avec la ferme intention de résister et de se dédire dès que les circonstances le lui permettront. Les jugements de ses voisins asiatiques sur son développement indiquaient, il y a quelques années déjà, qu'ils étaient tentés de lui faire confiance. Le disait un Pakistanais, au Forum du xxie siècle réuni à Pékin en 1996 : "C'est peut-être le lot de la Chine que de remplir ce rôle, vital pour notre monde, de le libérer de la guerre et des conflits en l'affranchissant de cette référence occidentale paralysante d'un inévitable affrontement des civilisations - une ruse intellectuelle pour alimenter les crises et pêcher en eau trouble. (…) La mission de la Chine pourrait être de transformer les confrontations en arrangements, et de promouvoir, comme nouvelle référence, une culture de coopération. Leur long héritage culturel le montre, s'il doit y avoir un leadership chinois, il sera subtil, complexe et dépourvu de contrainte et volonté d'expansion". (26) À quoi un Thaïlandais ajoutait : "Je suis choqué par la théorie qui se répand, selon laquelle la Chine présente une menace pour ses voisins. Cette façon de voir est une injure à la Chine. Cela revient à dire - la Chine est un type dangereux ; si on lui tient la bride, on en fera un bon type -. Or, parmi les actuelles grandes puissances d'aujourd'hui, laquelle a un passé aussi net que la Chine ? (27)

(1) Pékin, Forum du xxie siècle, 5 et 6 septembre 1996. Alain Peyrefitte de qui je tiens les minutes de cette manifestation y assistait.
(2) Ricci/Trigault, Histoire de l'expédition chrétienne au royaume de Chine, DDB, 1987, pp. 119-120.
(3) Lunyu, vii, 13.
(4) Lunyu, vii, 11.
(5) Sun Zi, L'Art de la guerre, iii, 2. Traduction du P. Joseph Amiot, 1772.
(6) Crise d'origine monétaire qui débute à l'automne 1997 et frappe tout l'Extrême-Orient, mais à laquelle la Chine échappe partiellement, notamment pour avoir dévalué sa monnaie par deux fois dans les années précédentes
(7) Le montant de ses réserves en devises - quelque 220 milliards de dollars - représentait alors (déjà !) plus d'une année de couverture de ses importations. Le solde des opérations courantes demeurait positif, l'épargne forte, en dépit d'une baisse de deux points, en 1998, du taux de croissance du PIB (7,8%) ; il serait, pour 1999 et 2000, respectivement de 7,1% et de 8%. À la veille de la crise de 2009, ses réserves en devises sont dix fois plus importantes et son taux de croissance annuel qui a bientôt passé les 10%, culmine à 11,7% en 2007
(8) Lunyu, xii, 16.
(9) Ibid.
(10) Bésanger & Schulders, Relations internationales en Asie-Pacifique, Alban, 1998, p. 28.
(11) L'Association of South-East Asian Nations, fondée, en 1967, par les Philippines, l'Indonésie, la Malaisie, Singapour et la Thaïlande. Le Brunei l'a rejointe en 1984, le Vietnam en 1995, le Laos et la Birmanie en 1997, le Cambodge en 1999. Sa vocation est de promouvoir le développement de ses membres dans les domaines économiques, sociaux et culturels, et la paix dans la région. L'ASEAN n'a aucune vocation militaire. Avant la crise dite "crise asiatique" de 1997/1998, les pays riches voient en l'ASEAN de sérieux partenaires commerciaux. Avec la crise, la Chine lui ravira ce partenariat privilégié.
[1] Et citations suivantes, Agence Xinhua, aux dates concernées
(12) Et citations suivantes, Agence Xinhua, aux dates concernées.
(13) Cf. Bésanger et Schulders, op. cit., p. 78.
(14) Xinhua, 13/06/2002.
(15) Cf. Le Quotidien du Peuple, 30/05/2003.
(16) Xinhua, 16/06/2006.
(17) Le Quotidien du Peuple, 04/03/2008.
(18) Cf. China Daily, 28/08/2008.
(19) Cf. Que sais-je de la Chine, "La diplomatie chinoise", pp. 55-56.
(20) Allusion aux 7 voyages effectués par Zhenghe de 1405 à 1433 qui n'étaient pas des opérations militaires.
(21) En 2006, avec 424 bâtiments de combat pour 788 870 tonnes, la Marine chinoise est la troisième du monde, après l'US Navy et la flotte russe. La Royal Navy jauge 470 000 tonnes, la marine française, 307 000. Les experts insistent sur la "vocation régionale" de la MAPL, rappelant toutefois qu'il y a dix ans, cette vocation n'était que "locale". La Chine aide des États de l'océan Indien - Pakistan, Maldives, Bangladesh - à bâtir des bases navales où naturellement relâcheront ses propres bâtiments. Sa vocation océanique se vérifie avec la mise en service de ses quatrième et cinquième pétroliers ravitailleurs, des unités de 23 000 tonnes. Sa flotte sous-marine se modernise.
(22) Cf. Que sais-je de la Chine, "La diplomatie chinoise", pp. 56-57.
(23) Cf. Xavier Walter, Chronique de France, de Chine et d'ailleurs, François-Xavier de Guibert, 2005.
(24) Id., 23/02/2009.
(25) C'en est le sens au xive siècle.
(26) Général Mirza Aslam Beg, minutes du Forum du xxie siècle.
(27) Khien Theeravit, Université de Chulalongkorn, Thaïlande, id.

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L'Iran et la bombe. Et après ?

(...) (site endommagé en 2013)
dans un climat plein d'espoir. Faut-il pour autant pavoiser ? Ou est-il permis de rester sceptique ? Il ne fait guère de doute aux yeux d'un observateur tant soit peu averti, que l'Iran aura la bombe, tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre. Pourquoi ?
- parce que l'Iran est bien décidé à avoir sa bombe envers et contre tous, et qu'il ne  cédera pas aux "affectueuses" pressions de l'Occident (Etats-Unis et Europe),
- que, de toute façon, l'Iran sait fort bien que ces pressions sont du bluff, ni les Etats-Unis ni l'Europe n'ayant ni l'envie ni la capacité de recourir à la force (Obama, sauf erreur, n'a pas l'âme d'un Truman (1). Quant à Sarkozy, Brown , Merckel …), (2)
- que l'Occident, au demeurant, n'a rien de bien sérieux à offrir en échange de la renonciation à la bombe,
- que les "sanctions" imposées à différentes périodes de l'histoire n'ont jamais servi à rien (3), si ce n'est à perdre du temps,
- que la Chine et la Russie seront toujours là pour empêcher les choses d'aller trop loin,
- si bien que manifestement l'Iran cherche uniquement à gagner du temps de façon à mettre l'Occident devant le fait accompli, ce qui ne saurait trop tarder.
La seule inconnue, et elle est de taille, dans ce scénario écrit d'avance est la réaction d'Israël, le dos au mur. (4)

Il faut donc envisager dès maintenant l'hypothèse d'un Iran armé d'une et bientôt, de plusieurs bombes nucléaires et analyser la situation dans ses conséquences ultimes.
Elles ne sont pas forcément réjouissantes. Mais autant regarder les choses en face.
Dans cette situation, deux hypothèses se présentent :
- l'Occident décide, quand ce sera trop tard, bien entendu, à frapper militairement l'Iran (ce pays ayant la bombe), sachant que ce pays réagira sauvagement de façon à faire le plus de dégâts  possible en Israël, dans la région, et même en Europe. Mais c'est une hypothèse peu vraisemblable, les démocraties, comme en 1938, ayant l'art de temporiser avant de se résoudre, parfois, mais toujours trop tard, à l'inévitable.
- d'où une hypothèse plus probable : l'Occident reste passif devant un Iran nucléarisé et "attend de voir venir". Ce qui l'attend est, de toute évidence, un bouleversement profond de l'équilibre géostratégique mondial.
Les conséquences, non vraisemblables, mais quasi certaines, se présentent comme suit :
- au Moyen Orient, ce sera une course éperdue à la prolifération nucléaire, chaque pays ayant le souci de se doter à son tour d'une bombe de façon à se soustraire aussi vite que possible au chantage nucléaire de l'Iran, qui ne manquera pas de s'exercer promptement. (5) Ce seront, dans l'ordre des probabilités : l'Arabie Saoudite, la Turquie, la Libye, la Syrie, l'Egypte et l'Algérie.
Cette course à la bombe ne sera naturellement pas immédiate. Elle demandera plusieurs années, voire décennies. Mais les acheteurs et les vendeurs de matériaux fissiles et de la technologie adéquate vont se presser sur ce marché porteur.
- En Afrique, il est permis de penser que l'Afrique du Sud, qui avait volontairement renoncé à la bombe, va, cette fois, compte tenu du nouveau contexte international, se décider à aller jusqu'au bout. Le Nigéria en fera autant.
- dans le reste du monde, le tableau des candidats probables à la bombe pourrait se présenter ainsi :
a) Asie du Sud Est : Corée du Sud, Japon, Thaïlande, Indonésie
b) Amérique latine : Argentine, Brésil, Chili, Mexique, (Vénézuéla peut-être).
En d'autres termes, l'Iran va ouvrir la boite de Pandore nucléaire dans le monde entier, avec, non pas comme aujourd'hui, moins d'une dizaine d'acteurs, mais plusieurs dizaines. Ce qui change tout naturellement. Les futurs pays candidats à la bombe sont loin, pour la plupart, de disposer d'un appareil d'Etat structuré, organisé et contrôlé et d'une élite politique "raisonnable". On dira, avec raison, que c'est déjà le cas avec le Pakistan et la Corée du Nord (6). Mais ce sont précisément ces deux pays qui sont largement à l'origine des "fuites nucléaires dans le monde (7) (sans compter les "complaisances" de la Chine et même de la Russie).
Alors comment les choses peuvent-elles évoluer ?
Les risques d'un conflit nucléaire, déclenché par "accident" ou de façon délibérée, va croître de façon plus que proportionnelle avec la multiplication du nombre des acteurs et la détérioration de leur "qualité", entendons par là leur capacité de contrôler étroitement le risque d'un conflit nucléarisé.
Là encore, l'analyste en est réduit à "conjecturer" de façon aussi plausible que possible.
Selon les optimistes, (le général Beaufre ou le général Gallois) (8), il ne sera passera rien, l'atome rendant automatiquement les fous  raisonnables, compte tenu des épouvantables conséquences de son usage.

Un scénario moins optimiste, tenant compte du poids de l'irrationnel dans les décisions au plus haut niveau (9), tient compte d'une décision irréfléchie d'un des acteurs, pas forcément les plus importants, de recourir à l'arme atomique pour se donner l'avantage dans un conflit avec un antagoniste plus puissant. Autrement dit, un conflit nucléaire à caractère local.
Dès lors, que peut-il se passer ? Dans le meilleur des cas, le conflit reste local, les deux acteurs échangeant quelques coups nucléaires avant d’en rester là et de déclarer la partie nulle (avec quand même plusieurs centaines de milliers, voire davantage, de morts au tapis et de vastes zones de la planète stérilisées ou menacées par les retombées radioactives). Ce qui n'est pas rien, après tout.
Que va faire dans cette hypothèse la communauté internationale ?
Ou bien, elle ne fera rien, comme à l'accoutumée, sauf à se lancer dans le processus bien connu de consultations, de négociations, de déclarations solennelles, d'enquêtes n'aboutissant à rien, dont le conflit avec l'Iran a donné un avant goût.
Ou elle décide, devant l'urgence, de réagir en force, c'est-à-dire de tenter de contraindre les pays détenteurs (et ils seront nombreux) de se soumettre, bon gré mal gré, à un contrôle international,  sous peine de représailles si terribles qu'elles mettraient en cause leur existence même. Et de passer à  l'acte en cas de refus ou de réticences. Ce qui suppose beaucoup de vertu et de détermination. Tout le monde n'a pas la force d'âme d'un De Gaulle.
Au surplus, cela présume surtout un bouleversement profond des relations internationales encore fondées sur le principe de la souveraineté nationale, chacun s'occupant sans souci de son pré carré, pour autant qu'il n'envahisse pas trop souvent son voisin.
L'on passerait dès lors au contraire dans une sorte de "droit d'ingérence renforcé".
Mais cette modification du droit international n'aurait de sens que si elle s'accompagnait en même temps de la mise en place d'une sorte de "gendarme nucléaire" international, (10) formé sans doute des  5 ou 6 "vieilles nations nucléarisées", France, Grande Bretagne, Etats-Unis, Chine, Russie et Inde sans doute, face à la horde des nouveaux arrivants sur le théâtre nucléaire, qu'il s'agirait en quelque sorte de mettre, bon gré mal gré, au pas. Or on en est fort loin.
Car pour l'instant tout au moins, ni la Chine ni la Russie n'ont la moindre intention de faire pression sur l'Iran, nucléarisé ou non.
En  réalité, ce à quoi on assiste est la redite, mais en beaucoup mieux monté, du coup de poker raté de Kroutchev avec la crise des fusées à Cuba de 1962. Ces deux puissances, Chine et Russie, entendent bien laisser l'Occident se dépêtrer comme il le pourra dans ses démêlés avec l'Iran, tout en restant neutres sur la touche, les mains dans les poches, en spectateurs non engagés. Une position idéale.
Leur jeu à terme est, sans doute, de laisser l'Occident (11) s'enfoncer peu à peu dans une position de vulnérabilité et de dépendance stratégiques de façon à renverser à leur profit l'équilibre géopolitique mondial, ne serait-ce qu'en s'accaparant le meilleur des ressources naturelles indispensables à la croissance, et cela sans prendre de risque quelconque.
Ou du moins, en apparence. Car on reste surpris de l'aveuglement de ces deux grandes puissances, Chine et Russie, lesquelles, tels des apprentis sorciers, semblent ne pas trop se soucieux des risques  liés à la prolifération du feu nucléaire. Peut-être s'imaginent-elles encore pouvoir "tirer les marrons du feu" et rester protégées par un quelconque miracle des retombées terrifiantes d'un éventuel conflit nucléaire, local ou généralisé, l'une par l'immensité de son territoire, l'autre par l'immensité de sa population. Leurs dirigeants n'ont apparemment pas appris grand chose de l'histoire des conflits, nucléaires ou non.

Ce qui nous permet d'évoquer une dernière hypothèse, bien pessimiste celle-là : le conflit gagne de proche en proche par le jeu des alliances (comme en été 1914 avec l'attentat de Sarajevo, ou en 1940 avec l'invasion de la Pologne) et le conflit nucléaire devient mondial. On se trouve en présence dès lors du scénario de l'Armageddon ou de l'Apocalypse, porté à l'écran avec le célèbre Docteur Folamour. Mais nous sortons ici du domaine du prévisible et de l'imaginable.

En conclusion, avant l'Iran nucléarisé, ces scénarii paraissaient fort peu probables. Avec l'Iran nucléarisé, ces mêmes scénarii gagnent en probabilité, sans que l'on sache jusqu'à quel point. Dès lors, faut-il répéter avec feu le président Pompidou que "le pire n'est pas toujours inévitable" ? Même s'il n'a pas toujours été évité.


(1) Il est cocasse de voir que c'est le moment choisi par ces braves messieurs de Stockholm pour lui décerner le prix Nobel de la Paix. L'histoire a de ces ironies.
(2) Chamberlain était un foudre de guerre à côté
(3) Sauf à déclencher Pearl Harbour après l'embargo américain sur le pétrole (voir les sanctions contre l'Irak de Saddam Hussein, contre Fidel Castro, contre la Corée du Nord, ... etc. etc.
(4) Il y a toujours la possibilité du reflexe suicidaire de Massada
(5) Sachant que la garantie américaine ne vaudra pas grand-chose
(6) Les relations entre Mme Bhutto et l'armée pakistanaise en matière nucléaire donnent froid dans le  dos. Les militaires ont pratiquement fait ce qu'ils ont voulu. Le Monde du 18 septembre 2009
(7) Voir le Monde du 18 septembre 2009avec Abdul Qadeer Khan
(8) L'un et l'autre  étaient convaincus du triomphe de la raison dans la gestion des affaires humaines.
(9) On songerait au déclenchement de l'Opération Barberousse par Hitler en juillet 1942 ou  Saakashvili voulant récupérer vite fait l'Ossétie du Sud pendant les Jeux Olympiques de Pékin
(10) En dehors des traditionnelles enceintes de l'ONU dont on a pu goûter la totale inefficacité
(11) Tenu en respect par l'Iran et es autres pays fraichement nucléarisé

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Où est l'indécence, où est l'incohérence ?

(...) (site endommagé en 2013)
... dans Le Monde du 16 octobre, p.19, reflète certes l'opinion de personnes généreuses. Peut-on admettre que dans un pays en guerre certains choisissent la fuite, la  facilité et confient à d'autres les charges et les risques du combat ?
En 1944, le Général de Lattre s'en était pris avec vigueur à des jeunes gens confortablement installés, comme au spectacle, dans le Midi de la fin du mois d'août : ils regardaient nos troupes combattre. Au Liban, nous avons vu des jeunes gens vautrés sur les plages, tandis que les Casques bleus prenaient des coups venus de multiples côtés. Le 27 septembre dernier, sur la "3" Midi Pyrénées, le présentateur annonçait froidement la mort de quatre jeunes soldats français en Afghanistan, et, goguenard, il donnait aussitôt la parole à deux jeunes Afghans, fringants, qui prenaient la route vers Calais, où ils espéraient parvenir, avec l'aide de Français, en moins de quarante huit heures.
S'il est un point sur lequel je suis d'accord avec Michel Rocard, c'est que la France, dans le village planétaire, doit accueillir sa part de la misère du monde. De la même façon, face aux zones de non-droit de ce village planétaire, notre pays prend sa part du combat pour un certain nombre de valeurs. Depuis Fabrice del Gondo, des soldats n'ont jamais bien su ce qu'ils faisaient au juste dans un combat ou une guerre. Mais, j'en discutais il y a quelques jours avec le Colonel Perrin, commandant le 3° Régiment de parachutistes d'infanterie de marine (RPIMa) à Carcassonne, rentré d'Afghanistan en février dernier : ses Parachutistes constataient que 75% des pertes civiles étaient le fait du terrorisme des talibans, que les paysans étaient contraints par ces talibans de planter du pavot plutôt que des cultures vivrières, que des Afghans se battent à nos côtés, et bien. Les Occidentaux, qui sont venus aider l'Alliance du Nord contre les talibans lâcheront-ils prématurément et piteusement ce combat ? Je n'en sais rien et je ne le souhaite pas.
Ces Afghans de Calais sont-ils d'infortunés migrants ? Quiconque souhaite s'informer sait que le voyage de Kaboul à Calais est facturé de dix à quinze mille euros. Les "infortunés migrants" sont en fait des fils de famille qui se sont "planqués".
Oui, la peur est omniprésente en Afghanistan, comme le fut chez nous de 1940 à 1945 : je connais peu de soldats ou de civils pris sous les bombes ou entre deux feux qui ne l'aient éprouvée. Est-ce une raison pour que des sophistes approuvent les lâches ? Est-ce une raison pour tolérer n'importe quoi au nom de la générosité ou de la charité ?
Je maintiens que ces jeunes gens sont venus chez nous pour sauver leur peau, et bénéficier de conditions de vie avantageuses, plutôt que de mener aux côtés de nous et des leurs un combat qui a un sens. Ce n'est pas par goût de la provocation que je les appelle insoumis et déserteurs. Car la défense des droits de l'homme et de la femme, cela suppose la participation de tous. Cela ne peut être mené par les seuls Occidentaux, par délégation de ceux qui refusent de prendre leur part du développement de leur pays et de la lutte contre la dictature des talibans.
Je souhaite donc que les Afghans adultes qui ont immigré clandestinement chez nous soient renvoyés dans leur pays et confiés aux centres de formation de la police et des armées afghanes, pour qu'ils prennent leur part du combat contre la dictature des talibans.
Quant aux mineurs arrivés chez nous, je pense que la meilleure solution serait que nous ouvrions à Kaboul  une école d'enfants de troupe ou un lycée militaire, pour lesquels nous avons une sérieuse expérience, et que nous leur donnions une éducation qui les rendra utiles à leur pays …

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Océans, le nouveau film du producteur et réalisateur Jacques Perrin, commence sa carrière internationale sur les écrans à Abu Dhabi.
Sortie en France le 27 janvier 2010.

Bienvenue chez les dugongs : ces mammifères marins, cousins des lamantins, comptent parmi les quatre-vingts espèces animalières en vedette dans le nouveau film de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, Océans. "Ils sont chez eux dans les eaux d'Abu Dhabi, où on leur a amé­nagé une réserve naturelle", dit Jacques Perrin, en souriant. À l'invitation du cheikh Mohammed, un des grands mécènes du film, le producteur et réalisateur était mardi, à Abu Dhabi, pour présenter Océans en avant-
première dans le cadre du MEIFF (Middle East International Film Festival), où l'écologie est à l'honneur. Là commence le voyage au long cours sur les écrans de ce grand spectacle marin, qui sortira dans les salles le 27 janvier 2010.
C'est l'aboutissement d'une exceptionnelle aventure de plus de sept ans, qui a conduit les équipes de Galatée (la maison de production de Perrin) dans toutes les mers du globe, à toutes les saisons. "Il faut prendre le temps, dit-il. Tout est là. C'est un processus d'évolution constante. J'ai commencé le film sans beaucoup de moyens, et au fur et à mesure qu'il prenait corps, techniquement, fédérant les spécialistes de tous horizons, des plongeurs aux astrophysiciens, il s'est étoffé financièrement grâce aux nombreux mécènes qui nous ont rejoints, à cause de la beauté, de l'ambition et de l'innovation du projet. L'indépendance de la production passe par le mécénat. Plus que tout autre, c'est un film d'équipe".
Rien que l'écriture du scénario a demandé trois ans. "Au départ, il y avait des personnages, une histoire, précise Jacques Perrin. Mais les humains prenaient trop de ­place. Peu à peu, ils se sont effacés au profit des seuls animaux". Le scénario est devenu un "guide scénaris­tique", élaboré avec des scientifiques comme Stéphane Durand, biologiste et ornithologue, François Sarano, biologiste et plongeur, ou le responsable des pêches en Méditerranée, Laurent Debas. Cette cellule pensante rassemble et organise les données, prolongée par le CNRS et par le prodigieux réseau de la Sloane Foundation. Sous l'égide de cette fondation américaine, plus de mille chercheurs de toutes disciplines se sont lancés dans le recensement de la vie marine. Pour les scénaristes d'Océans, il s'agit de puiser dans ce fonds immense de connaissances pour choisir les espèces qui figureront dans le film, localiser les animaux, et saisir leur comportement à un instant précis. Une cartographie spatio-temporelle qui relie 54 lieux de tournage, et les moments où il faut y être, qui formeront l'action dramatique : une naissance, des chasses, les festins de baleine dévorant des krills, la reproduction des coraux, les jeux des dauphins.…

"Même si nous avons une approche émotionnelle d'émerveillement devant la vie marine, le film est sous la pleine autorité des scientifiques, explique Jacques Perrin. On leur demande d'être nos censeurs, et ce sont eux aussi qui nous donnent accès aux sanctuaires protégés des prédations humaines. Non seulement ils garantissent la crédibilité des comportements animaux, mais leur savoir est aussi un apport esthétique. Les échanges avec les chercheurs du programme Census of Marine Life 
ont considérablement enrichi notre perception du monde marin et la sensibilité de notre approche". Échange, c'est le maître mot du film comme de la vie. Échanges de compétences et d'expériences au sein des productions Galatée, multiplication des points de vue et des passions. Échanges organiques du milieu sous-­ marin à l'écran.
"C'est dans tous ces déplacements que l'on comprend la nature. Il ne s'agit pas seulement de montrer des animaux mais de suivre au plus près le mouvement de la vie, de saisir le dynamisme des interactions entre les différentes espèces et avec les écosystèmes. C'est la première fois qu'on regarde la mer de cette façon".

Des acteurs indociles
Or la vie file vite et ne se laisse pas aisément attraper surtout quand on vient la perturber avec des caméras. Et puis, les caméras sont des outils limités, les créatures marines des acteurs indociles qui n'attendent pas le clap, ne respectent pas le cadre, se fichent de la luminosité. "Un poisson, ça passe devant l'objectif à la vitesse d'un avion à réaction !" dit Jacques Perrin. Après avoir mobilisé la communauté scientifique, il a remué le monde de la haute technologie. Avec lui, la vision précède la technique. Ses rêves sont des ordres. Impossible n'est pas Perrin. Ainsi, il imagine une scène où le spectateur serait au milieu des dauphins, participant à leurs ébats, au splendide élan de leur course, bonds et plongeons rythmiques, sous l'eau, hors de l'eau. Le matériel existant ne le permet pas. Qu'à cela ne tienne. Il confie la résolution du problème à son homonyme Jacques ­Perrin, grand ingénieur responsable de l'armement chez Thomson (il a dirigé notamment le programme nucléaire Crotale), aujourd'hui à la retraite.
"Il est responsable de tous les engins innovants du film", explique Jacques Perrin cinéaste, qui présente ces objets sophistiqués par leurs noms, comme une petite famille amicale : voici Thétys, la caméra grue qui reste droite comme un fil à plomb sur un bateau agité par les flots. "Dès que vous tractez un engin, il se met à tourbillonner. Tout bouge, dans l'eau, sauf Thétis grâce à ses supports gyrostabilisés avec horizon artificiel" ; voici Jonas, une torpille équipée d'une caméra numérique haute définition qui peut filmer en les précédant les poissons les plus rapides ; voici Birdy, le petit hélicop­tère télécommandé complètement silencieux, lui aussi porteur d'une caméra, qui se mêle aux baleines avec le plus parfait naturel.
"Les engins une fois conçus ont fait l'objet d'essais et de simulations avec les animaux dans les bassins de carène de la Marine nationale, poursuit Jacques Perrin, qui s'est faufilé entre les sous-marins et les navires de guerre avec la bienveillance de la DGA.
Pendant ce temps, cameramen et laboratoires high-tech, comme Sony, travaillaient au mélange complexe de cinéma traditionnel en 35 mm et d'images numériques. Problèmes de dynamique, d'optique, d'acoustique, d'ingénierie digitale. Avec son sourire clair et son exigence d'artisan perfectionniste, Jacques Perrin cristallise tous les savoirs, stimule tous les talents, et, pour offrir au public la beauté vivante du monde, il fait avancer la connaissance scientifique, et progresser la technique cinématographique.
C'est ainsi depuis que les productions Galatée célèbrent la nature et le monde animal, depuis Le Peuple singe, depuis la prairie de Microcosmos, filmée au microscope, et les oiseaux du Peuple migrateur, pris en vol à bord d'ULM.
"Les techniciens se battent pour travailler avec lui, dit Stéphane Durand, biologiste qui a participé à Océans sous diverses casquettes, de l'écriture aux repérages et à l'accompagnement des équipes. Et les scientifiques se voient offrir une matière d'observation inestimable. Alors qu'en général, on rame pour obtenir un mince budget qui ne permet que de petites expéditions peu fructueuses, avec Jacques Perrin on a des ressources formidables, à la fois financières et cinématographiques pour une expérimentation scientifique absolument inédite. Il y a un esprit Galatée fait du respect des animaux, de la douceur de l'approche. Et du temps, qui en est la condition essentielle : on est revenu trois années de suite au même endroit de l'Arctique, pour surprendre les baleines à bosse".

Le tournage a duré quatre ans, "mais on peut dire seize, plaisante Jacques Perrin, si l'on compte que pendant ces quatre années, quatre équipes de vingt à trente personnes ont opéré simultanément". Deux cents espèces ont été filmées, contribution unique qui fera les beaux jours des chercheurs. Le public en verra quatre-vingts, dans une anthologie de près de deux heures, somptueuse, orchestrée comme un grand spectacle.
"Océans n'est pas un documentaire, dit Perrin, c'est un opéra sauvage, un hymne à la splendeur de la nature. Les plus beaux spectacles nous tombent du ciel. On part de l'admiration pour donner envie de respecter le monde et de le garder vivant. Beaucoup de réalisateurs aujourd'hui s'alarment, et à juste titre. Nous sommes plus optimistes car, malgré les menaces et les désastres, on voit que, si on laisse la nature à elle-même, les éléments vivants se reproduisent. À nous de ne pas l'abîmer, de maintenir l'harmonie avec elle"
.
Paru dans Le Figaro, 14 octobre 2009

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Pékin fêtait le 1re octobre 2009, les soixante ans de Zhonghua Renmin Gongheguo - l'"État populaire de l'harmonie commune de la Chine", cette dernière étant saisie comme : Zhonghua - l'"Éclat constant" ! Le nom officiel de la Chine populaire, la justification de ces soixante ans ? La presse occidentale n'en parle pas, négligeant plus innocemment et par inculture que par souci de dénigrer "l'Empire", ce que les Chinois entendent sous ces mots et face à cette manifestation. Soixante ans ? Un cycle, un siècle, au sens du latin saeculum, une génération humaine (1). Quand Deng Xiaoping disait dans les années 1980 : "Il nous faudra soixante ans pour atteindre à un développement de puissance moyenne", il disait "une pleine génération", et ses compatriotes comprenaient : "Nos enfants et petits-enfants mesureront le prix de nos efforts". Cette fête sexagésimale revient à montrer au monde que c'est la Chine de toujours qui fête son "siècle" d'indépendance retrouvée, laquelle lui a permis - "pays vieux et jeune à la fois", comme le disait, en février dernier, We Jiabao, à Cambridge - de renouer avec sa longue histoire - quatre à cinq millénaires, voire Dix-Mille Ans, soit un temps infini dans un cosmos (yuzhou) de conception cyclique - tout en marchant vers l'avenir, un "avenir rouge" - hung -, non pas "socialiste", mais "heureux", "populaire", "sujet à la réussite" ! Le rouge, en Chine si sensible psychiquement à la puissance des symboles, est couleur de joie et de bonheur… de réussite donc, au prix, bien sûr, du travail si inhérent à la nature des Chinois. La Chine qui fête ces soixante ans a renoué non seulement avec son histoire, mais avec la réalité planétaire dont son Empereur et ses sages avaient prétendu se retirer, à la fin du xve siècle, pour cultiver "sans effort inutile et tout naturellement" (2) son éclat et sa grandeur - et ce, quelques dizaines d'années après que le navigateur Zhenghe eut fait, au cours d'une demi-douzaine de voyages, des Philippines aux côtes occidentales de l'Afrique, une solennelle ostension de la Chine et de sa grandeur, menant des dizaines de navires tous plus grands et magnifiques les uns que les autres !
En Occident, la "révolution chinoise" de ces soixante dernières années semble n'avoir été perçue que de façon abstraite, au travers d' "absolus", marxistes d'abord, "droits-de-l'hommistes" ensuite, et pour n'y rien comprendre. On n'y a jamais considéré le peuple chinois, milliardaire en hommes, et ses usages et valeurs millénaires. Or, la Chine est une réalité humaine à la personnalité formidablement typée ! On ne saurait s'intéresser à son sort et au nôtre, en cela qu'elle est devenue un interlocuteur incontournable, sans avoir une idée, sommaire au moins, de son identité. Le peuple chinois aurait à subir les ordres d'un "gouvernement totalitaire" ? Faux, il répond, à son gré, aux exigences d'un gouvernement autoritaire et paternaliste. Sa liberté ? Il y a 2 500 ans qu'il en connaît les limites politiciennes : "Quand le gouvernement a des principes, parlez droit et agissez droit ; quand il est sans principe, agissez droit, mais parlez prudemment" (Lunyu, xiv,3). C'est à l'aune de cette formule qu'il convient de juger la "conversion", hier, de la majeure partie des Chinois à la "pensée mao-zedong ", sa conversion aujourd'hui à "l'économie socialiste de marché" ! Une citation shakespearienne pourrait répondre à ce que le Chinois de base pense du discours officiel de Pékin : "Words, words, words " !
Comment la Chine conçoit-elle cette fête ? J'étais encore là-bas, il y a quatre jours. À Pékin, préparation formidable, dont celle d'armements de facture nationale qui concourent à la fierté, donc à la cohésion nationale : un "dragon" propre à terrifier "fantômes et démons en quête d'un mauvais coup" ! Dans toutes les villes petites et moyennes du pays, des fleurs jaune et rouge dans tous les massifs, à tous les carrefours… Exception de première grandeur, Shanghai ! On y prépare l'Expo universelle de 2010, la réalité et ses contraintes semblent l'y emporter sur le symbole et l'intérêt sur la solidarité des coeurs (3) ! Images et festivités ne sauraient vous détourner de l'essentiel : voyez Confucius, Lunyu, xii, 7. "Zi Gong interrogea Confucius sur l'art de gouverner. Le Maître répondit : "Celui qui gouverne doit avoir soin que les vivres ne manquent pas, que les forces militaires soient suffisantes, que le peuple lui donne sa confiance". Zi Gong dit encore : "S'il était absolument nécessaire de négliger une de ces trois choses, laquelle conviendrait-il de négliger ? - Les forces militaires", répondit Confucius. "Et s'il était absolument nécessaire d'en négliger encore une seconde, dit Zi Gong, quelle serait-elle ? - Les vivres, répondit Confucius, car de tout temps les hommes ont été sujets à la mort, mais si le peuple n'a pas confiance en ceux qui le gouvernent, c'en est fait de lui". Les armes sont là, les vivres se multiplient. La confiance ? Autre réponse confucéenne, en Lunyu, viii, 14 : "Qui n'occupe pas de place au gouvernement n'en discute pas la politique" ! La Chine, "jeune et vieille à la fois", a bien renoué avec son histoire, et demeure elle-même ; elle peut fêter l'événement !


(1) Ce cycle sexagésimal chinois offre des dates combinant les 5 éléments terrestres : feu, eau, bois, terre, métaux, et les douze signes célestes  des mois astrologiques : rat, buffle, tigre, lièvre, etc. Il n'y a durant ce cycle qu'un mois rat/feu, buffle/eau, tigre/bois, lièvre/terre… etc.
(2) An an, répétition de l'idéogramme an = paix, l'équivalent de notre "tranquille tranquille" familier…
(3) Je n'en ai pas moins fait à Shanghai une conférence sur confucéisme et christianisme qui a rassemblé plus de deux cents personnes à l'attention soutenue et aux questions intelligente…

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(...) (site endommagé en 2013)
l'idée que tous les Juifs du monde sont les descendants directs du peuple d'Israël, installé en Palestine depuis des millénaires ; c'est naturellement inexact, mais a contribué à la naissance de l'État d'Israël et à comme dit mon collègue Shlomo Sand de l'Université de Tel-Aviv  "une conception ethnoculturelle du peuple juif" (1). Il suffisait de lire les Actes des Apôtres pour constater l'inanité de l'unicité ethnique du peuple juif. Lors de la Pentecôte, au plus grand étonnement des "hommes pieux venus de toutes les nations", "vint du ciel un bruit tel que celui d'un violent coup de vent. (…) Au bruit qui se fit la foule s'assembla et fut bouleversée, car chacun entendait [les douze apôtres] parler sa propre langue. Dans leur stupeur et leur émerveillement, [les hommes pieux] disaient : "Ceux qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et d'Asie, de Phrygie et de Pamphilie, d'Égypte et de cette partie de la Libye qui est proche de Cyrène, Romains en séjour ici, Juifs et prosélytes, Crétois et Arabes…" (2). Ainsi il y avait à côté des Juifs descendants du peuple d'Israël ou eux-mêmes descendants de convertis, les prosélytes, des hommes et des femmes qui avaient adopté la religion d'Adonaï, d'Abraham, de Jacob, de Moïse. Disons-le dès maintenant, il y a un peuple juif, comme il y a un peuple catholique, protestant, musulman ou bouddhiste, mais il n'y a pas de race juive. La notion de peuple juif est avant tout la création intellectuelle et religieuse des rabbins (en particulier d'Europe orientale) et des historiens judéo-allemands, relayés depuis le début du xxe siècle par les sionistes et l'État d'Israël. En réalité, le problème est celui du prosélytisme. La conversion au judaïsme est courante dès le début de l'histoire juive ; elle persiste vigoureusement après les exils subis par le peuple juif depuis l'exode de Babylone, mais elle est freinée par les Églises chrétiennes non sans mal d'ailleurs jusqu'au xie siècle et par les autorités musulmanes. À l'ère moderne, elle est rare et souvent condamnée par le rabbinat orthodoxe (3).

Hébreux et prosélytes
Très vite le judaïsme a essaimé autour de la Méditerranée. Par ailleurs, c'est la captivité (bien involontaire) à Babylone qui donne naissance aux communautés juives de Mésopotamie, lesquelles perdurèrent en Irak jusqu'en 1967, et existent encore en Iran. Des Hébreux accompagnent les Phéniciens et implantent des communautés dans presque tous les ports méditerranéens : Athènes, Corinthe, Salonique, Éphèse, Alexandrie, Cyrène, Carthage. La communauté de Carthage joue un rôle important ; c'est elle dont les missionnaires vont judaïser une partie du monde berbère. Ce prosélytisme (que condamnera saint Augustin) est à l'origine des communautés juives d'Afrique du Nord ou judéo-berbères qui jouent un rôle important dans l'apparition et le développement d'un judaïsme ibérique. La glorieuse culture "andalouse" qui domine l'Espagne jusqu'en 1492 est autant une culture juive qu'islamique. Se forme,des deux côtés de la Méditerranée, ce que l'on appelle le judaïsme sépharade : cette origine explique que, durant des siècles, la culture judéo-berbère ait pu vivre sans trop de heurts au sein de populations islamo-berbère… (4). En 1492, les Juifs d'Espagne qui ne se convertissent pas sont condamnés à l'exil et se réfugient dans l'Empire ottoman, notamment à Salonique (où le quart de la population est juif) et à Smyrne, où le ladino est la langua franca (5) des sépharades. La culture sépharade est un élément essentiel de la culture juive, mais le peuple juif qui la porte est un peuple d'origine plus berbère que sémite.
Autour de la Méditerranée, on compte des colonies juives au temps de l'Empire romain : en Bétique, en Andalousie, en Catalogne, en Narbonnaise et à Rome, autour de la mer Égée comme de l'Adriatique. L'archéologie montre que nombre de ces Juifs sont des prosélytes attirés par les communautés hébraïques. Il y a eu des implantations juives le long des limes : les légions romaines du Rhin et du Danube, notamment, comptèrent souvent des soldats juifs comme des adeptes de Mithra, d'ailleurs. Dès la fin du ier siècle de notre ère, il y a des communautés juives à Strasbourg, à Spire, à Mayence et à Coblence. Elles vont y prospérer pendant mille ans. À en croire les décrets de nombre de conciles épiscopaux, tenus à Tolède, Narbonne, Arles et autres, ces communautés font du prosélytisme, attirant à elles des païens, mais des chrétiens aussi : le confirment des fouilles effectuées en Narbonnaise et en Catalogne. Se constituèrent donc en Europe occidentale des communautés juives relativement importante, dès les temps mérovingiens et surtout sous les Carolingiens. Au début du xiiie siècle, il y a plus de deux cents communautés sur le territoire de la France actuelle, essentiellement en Provence, en Normandie, en Bourgogne, en Champagne, en Alsace et en Lorraine, le long de la Garonne, de la Loire et du Rhin. Les installations les plus importantes datent des ixe, xe et xie siècles. C'est le temps où l'archevêque de Lyon admoneste Louis le Pieux, empereur d'Occident (814-840), parce qu'il soutient ces communautés. Cet état favorable au développement dans nos régions du judéo-français qui voit enseigner un théologien comme Rachi, rabbin de Troyes, (1040-1105), va durer jusqu'aux Croisades. Tout au long des xiie et xiiie siècles, la situation va se gâter, jusqu'à ce que Philippe IV, en 1306, expulse les Juifs du Royaume. Or, il est bien évident que cette population juive de France ne descend pas tout entière des Hébreux venus à l'époque romaine, mais provient très largement de conversions. La situation est différente dans le monde germanique, non qu'on y soit plus ou moins anti-judaïque qu'en France, mais la France est un royaume, quand le monde germanique est un empire que se partage une collection de principicules. Certes les pogrom de l'été 1096, dans les pays du Rhin, ont entrainé l'exode de milliers de survivants vers l'Europe orientale, Pologne et Russie. Mais ces pogrom n'ont pas éliminé les Juifs d'Allemagne, de nombreuses communautés subsistent que viendront renforcer, au début du xive siècle, leurs coreligionnaires chassés de France. Comme de l'autre côté du Rhin, les communautés juives allemandes sont composées, non d'Hébreux seuls, mais d'Hébreux vraisemblablement minoritaires face à des prosélytes autochtones.
On dira que j'exagère le poids du prosélytisme, mais ne faut-il pas être conscient qu'il y a des communautés au Tadjikistan, au Daghestan, en Kurdistan, plus à l'est peut-être (6), comme il y en a, dès le ixe siècle de notre ère, au nord du Nigeria (7) et, depuis fort longtemps, en Éthiopie. Au reste, comment le petit peuple juif aurait-il pu s'étendre ainsi au plan démographique. Deux cents communautés en France, cela représente de 40 à 50 000 personnes, plus de quatre cents en Allemagne, 80 à 100 000. En d'autres termes, si, vers 1340, on peut compter 500 000 Juifs en Espagne, il y en a alors 600 à 700 000 en Europe occidentale, dont 150 000 entre les Pyrénées et l'Oder. Tous, bien évidemment, ne sont pas tous d'origine palestinienne. Tous les convertis sont en revanche porteurs d'une culture commune qui les met à part de leur société d'origine, marginalisation qui a entraîné une endogamie d'autant plus forte qu'ils vivent dans des quartiers bien définis autour de ce qu'on appelle, en France, "la rue aux Juifs" ou "des Juifs" et, en Allemagne, "Judengasse ".

Judaïsme, Europe orientale et problème khazar
En 1914, il y a dans l'Empire russe, entre le Boug et le Dniepr, près de cinq millions de Juifs, soit 14% de la population de ces provinces de l'empire. D'où viennent ces fortes communautés qui parlent le yiddisch - dialecte germano-hébraïque ? À en croire maints ouvrages et autres encyclopédies, elles descendraient soit des Juifs persécutés en Occident soit des communautés issues de l'Empire byzantin. Démographiquement, c'est inconcevable, dussent en souffrir "l'unicité d'un peuple juif issu de Palestine" et "la pureté de son sang", pour reprendre des formules antisémites nées en Espagne au temps de la Reconquista. Au nom de ces principes fallacieux, on néglige l'apport de cette tribu ouralo-altaïque, c'est-à-dire turque, venue d'Asie centrale en même temps que les Bulgares ou les Avars - les Khazar. Aux viiie et ixe siècles, se constitue un empire khazar qui couvre le territoire délimité par la Caspienne et la Volga, puis s'étend jusqu'au Dniestr. C'est un empire si puissant que pour se protéger de lui, le Basileus Léon III (717-741) fait épouser à son fils Constantin (741-775) une princesse khazar, d'où le surnom de son fils, Léon IV dit le Khazar (775-780). Pour éviter de dépendre de Byzance et de son patriarcat, ou de dépendre d'un calife, le Khan des KhazarObadiah, en 880, décide de se convertir au judaïsme et d'y convertir son peuple. (8) Lorsque l'Empire khazar s'écroule, à la fin du xie siècle, son peuple est invité par le Grand Prince de Kiev à se convertir au christianisme, étant entendu que les réfractaires devront s'exiler. Les populations restées fidèles au judaïsme furent assez nombreux : ils s'enfuirent et vinrent s'installer au nord des marais de Pinsk, entre Vistule et Dniepr supérieur, région que se partagent aujourd'hui Pologne, Biélorussie et Lituanie. C'est, démographiquement, la seule explication possible à la présence là-bas de près de cinq millions de Juifs en 1914. Le montre une étude comparative de l'évolution de la population khazar et de celle de la population russe, entre 998 (date du baptême des peuples de la Principauté de Kiev) à 1914 (9).
Aux données concernant l'Empire russe s'ajoutent celles relatives à l'Empire austro-hongrois, notamment les populations juives de Galicie et de Slovaquie, soit près de deux millions d'âmes. En 1914, il y a, en Europe orientale, quelque sept millions de Juifs. Que certains soient les descendants de Juifs allemands, français espagnols ou byzantins, c'est évident. Mais la majeure partie d'entre eux ne peut être que d'origine khazar. Ce que confirment et leur langue et leur mode de vie. Ces Juifs d'Europe centrale et orientale parlent le yiddisch dont ShlomoSand (10) précise qu'il a intégré des mots turcs (11) et que l'allemand utilisé est un allemand de l'Est, mâtiné de slave, non un allemand de l'Ouest. Ces vocables germaniques semblent être empruntés à la langue des commerçants saxons et silésiens, ainsi qu'à ceux des régions nordiques, proche de la Hanse. Autre élément important, le shetl, la communauté rurale. La majorité des Juifs russes vivent en région rurale. Certes les tsars successifs ont limité la population urbaine juive, certaines cités étant purement et simplement interdites aux Juifs. Mais il y a surtout que contrairement à ce qu'ont connu France et Allemagne, les Juifs de Russie ont des moeurs rurales. Juifs de Russie et Juifs d'Occident ont à souffrir de réactions antisémites, mais celles-ci n'ont rien de racial ; elles sont économiques et religieuses. L'antijudaïsme est véhiculé durant des siècles par les Églises et par l'islam. La tradition en est reprise par Luther et les milieux luthériens. Que le Juif se convertisse et le nouveau chrétien peut aspirer à tous les états, toutes les fonctions et même, comme Stahl (12), devenir président du Consistoire supérieur de Prusse. Il est d'ailleurs à remarquer que 5%, au moins, des pasteurs luthériens allemands ont été touchés par les lois raciales nazies. La situation est un peu différente dans l'Église orthodoxe, moins tolérante que les autres Églises chrétiennes.
L'autre raison de l'antisémitisme est économique. La minorité juive, de par sa tradition, est instruite. "Les Juifs savent lire depuis deux mille ans, les protestants depuis quatre cents ans, les catholiques depuis à peine cinquante ans", disait Péguy. En Europe orientale, l'analphabétisme est général : en 1914, moins de la moitié des sous-officiers de l'armée impériale russe sait lire et écrire couramment. Aussi, quand elles leur sont accessibles, les professions libérales connaissent un taux important d'israélites. C'est le cas en Allemagne, où le 1% de Juifs fournit 6 à 7% des professeurs d'université ; en France, où le 0,5% occupe près de 8% des fauteuils de l'Institut ! Naturellement, jouent aussi les questions économiques : le rôle des Juifs dans la vie financière du monde occidental est suffisamment connu pour qu'on n'y insiste pas. Il est lié à la place qui leur est faite depuis le xie siècle : elle leur interdit de posséder, donc de cultiver la terre, les obligeant à se consacrer à l'artisanat ou au commerce. Minoritaires, les israélites cherchent à maintenir des rapports avec les communautés voisines, créant des liens spirituels et familiaux, certes, mais commerciaux aussi. Très vite, ils jouent un rôle important dans les échanges monétaires, constituant des fortunes qui leur permettent d'établir des banques, lorsque des systèmes financiers plus élaborés se mettent en place. On notera le rôle analogue tenu en France, pour des motifs identiques, par les banquiers protestants de Genève : dès le début du xixe siècle, les financiers protestants occupent un quart des postes de Régent de la Banque de France. Les Juifs apparaissent sous la Monarchie de Juillet. Dès lors, Juifs et protestants, à peine 2% de la population française, contrôlent le tiers du Conseil des Régents. On sait le rôle joué par les Rothschild et les Pereire. En Prusse, c'est la banque juive qui finance l'unité allemande ; les Juifs jouent un rôle important autour de Guillaume II.
À la fin du xixe siècle, l'antijudaïsme religieux se transforme en antisémitisme racial, au moment même où dans le monde juif d'Europe orientale apparaît l'idée de "nation juive". Mais les Juifs de Russie, en particulier les socialistes regroupés dans le Bund (13), revendiquent, non le retour à Jérusalem, mais la création d'une province autonome juive dans l'Empire russe. Lorsqu'Herzl lance le sionisme, il prévoit d'installer l'État juif en Patagonie, région quasi inhabitée (14). Il est vrai que la "Terre promise" pour les Juifs de l'Europe orientale, ce sont les États-Unis qui accueillent deux millions de locuteurs yiddisch entre 1900 et 1913, quand 40 000 seulement s'installent en Palestine. Le sionisme, puis l'État d'Israël, à la suite des rabbins, vont mettre en avant eux-mêmes la notion d'"ethnie juive", de "peuple juif" pour justifier le retour en Palestine, la "Terre promise" Eretz Israel , renforçant la notion de "race juive" développée dans le Reich hitlérien et reprise à la fin du xxe siècle par les divers mouvements antisémites.
C'est dans ces circonstances qu'en 1917, est publiée la Déclaration Balfour : dans une lettre à lord Rothschild, le secrétaire du Foreign Office, Balfour, annonce la création en Palestine d'un Foyer national juif. Ce n'est pas un geste philosémite ; il répond pour le Royaume-Uni à un dessein géostratégique, renforcer le contrôle britannique sur la Route des Indes. Le "Foyer", créé en 1920,n'attire pas les foules : 120 000 immigrants juifs recensés entre 1919 et 1932, tandis que, pour la même période, Belgique, France et Pays-Bas en accueillent plus de 250 000. Il faut attendre les accords Haavarah ("transfert" en hébreu) d'août 1933, passé entre l'Agence juive et le IIIe Reich (représenté par Eichmann !) et donnant des facilités aux Juifs allemands émigrant en Palestine, pour que la population du "Foyer" augmente réellement : en décembre 1932, il y a 192 000 Juifs sous mandat britannique ; le 31 décembre 1939, ils sont 445 000 (15). Il est vrai que, dès 1917, les communautés juives d'Occident marquent leurs réticences : ceux que Dominique Schnapper appelle les "Français de confession israélite" (16) sont infiniment moins sionistes que leurs coreligionnaires orientaux. Avant 1939, ils étaient fermement antisionistes et, aujourd'hui, la majorité d'entre eux considèrent Israël comme un pays étranger. En réalité, israélites français et britanniques ont refusé la création d'un "Foyer national", puis d'un État juif, car ils se voulaient d'abord Français et Britanniques. Ce fut d'ailleurs le cas des israélites allemands, jusqu'à 1933. Ces derniers, installés en Palestine, y apportèrent nombre de comportements proprement germaniques.

Ashkhenaz et Sépharades
Chacun le sait, il y a deux grandes communautés juives : les Ashkhenaz, Juifs d'Europe occidentale, de Pologne ou de Russie, et les Sépharades, issus du monde méditerranéen. Ce sont deux communautés aux différences bien marquées et dont les rapports sont souvent tendus. Il suffit de penser aux débats qui se sont déroulés lors des élections consistoriales de 2008, en France, qui ont conduit au choix du Grand Rabbin Bernheim (17). Ce débat se vit quotidiennement en Israël aujourd'hui. De 1934 à 1960, les Juifs allemands ont pris le contrôle de la vie socio-économique et culturelle en Israël, exprimant à l'égard des Juifs expulsés des pays d'islam un mépris certain. Un passage des mémoires de Claude Lanzmann est significatif : "Avec un bureaucrate ashkhenaz, fonctionnaire de l'Agence juive (…) que j'ai retrouvé (…) ambassadeur d'Israël à l'ONU, puis président d'université, je visitai un maabaroth (18). Il jugeait ceux dont il avait la charge. Des Roumains, il me disait : "Ils sont un bon matériel…". Les Bulgares, les Iraniens occupaient les degrés supérieurs de son échelle de valeur. Les Juifs marocains étaient pour lui la lie du Peuple élu "(19). Cette situation demeure et se retrouve lors des élections israéliennes, au point que certains Ashkhenaz "sépharadisent" leur nom patronymique pour ratisser des voix… (20). Israël est un État ashkhenaz, ainsi que le montrent les statistiques de l'immigration.

Aux 1 733 000 Ashkhenaz venus depuis 1945, s'ajoutent les 534 000 Juifs, ashkhenaz également, venus d'Europe orientale avant 1945. Il y a aujourd'hui en Israël une communauté juive sépharade de souche sémite et berbère, mâtinée de Celtibères et d'Anatoliens. L'autre communauté, les Ashkhenaz, est d'origine européenne, issue essentiellement des tribus turques qui ont constitué l'Empire khazan. En schématisant, ces communautés ashkhenaz sont ethniquement proches d'autres communautés ouralo-altaïques, installées en Europe depuis des siècles : les Finnois, les Estoniens, les Bulgares et les Magyars. Que ces hommes aient une culture juive enracinée dans la tradition mosaïque est évident, mais ils ne sont pas sémites. En se fondant sur la race, les eugénistes allemands, sous prétexte d'éradiquer le judaïsme, ont dramatiquement contribué à la Shoah. Il est vrai qu'ils pouvaient s'appuyer sur l'enseignement théologique des rabbins. Aujourd'hui encore, le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme estime, à l'entrée Khazar, que "l'absence de toute information concernant leurs descendants a donné naissance à la théorie sans fondement (21) selon laquelle les Juifs de l'Europe de l'Est en seraient issus" (22).

C'est ce contre quoi, après Arthur Koestler (23) et bien d'autres, s'insurge Shlomo Sand. Il est vrai qu'admettre que les deux tiers de la population juive d'Israël sont issus de peuples ouralo-altaïques, enlève beaucoup de poids à l'idéologie politique fondée sur la notion d' "Eretz Israel" (24). De surcroît, si la notion d' "Eretz Israel " qui s'enracine dans la Torah implique un fondement religieux, il apparaît que, face à l'essor économique prodigieux d'Israël, les mouvements laïcs se développent fortement. Selon certaines enquêtes, lors des dernières élections, plus de 40% de la population israélienne se veulent laïques et ne pratiquent pas. Les récentes bagarres violentes entre orthodoxes et laïcs en témoignent. N'oublions pas, d'ailleurs, que les "pères fondateurs" sont des socialistes, peu soucieux des problèmes religieux. S'il y a bien un peuple juif, comme il y a un peuple catholique, il n'y a pas d'ethnie juive même si une longue endogamie en Europe ashkhenaz et en Méditerranée sépharade ont entrainé des comportements particuliers lesquels disparaissent en Israël aujourd'hui : rien de commun entre les photos et autres dessins de Der Stürmer (25) discréditant les Juifs et les populations israéliennes de ce début de xxie siècle !

(1) Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008
(2) Ac. II, 2-11
(3) Cf. l'article "Conversion au judaïsme", Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Laffont, 1996.
4) À noter qu'en 1870, en Algérie, cette cohabitation est gravement perturbée par le décret Crémieux qui accorde aux israélites les droits de citoyen français. Le décret scandalise les Kabyles (berbères musulmans) qui ne comprennent pas qu'on ne leur accorde pas une naturalisation collective comme à la communauté juive si proche de la leur, et ils se révoltent. La cause politique de cette mesure injuste mise en place par le gouvernement provisoire de la République pose problème : en témoigne l'organisation du culte israélite algérien : en 1885, tous les hauts responsables juifs, grands rabbins et présidents des trois consistoires départementaux sont des notables… alsaciens ! Cf. Almanach national, 1885.
(5) On usera du ladino jusqu'au xviiie siècle dans les communautés sépharades de Londres et d'Amsterdam. Cf. l'article « Langues juives », Dictionnaire encyclopédique du judaïsme.
(6) "Saint Thomas est-il venu en Chine ? Il est certain que ce grand apôtre a pu facilement y pénétrer. Les Juifs, plusieurs siècles avant notre ère, étaient arrivés jusqu'en Chine ; la route était tracée. L'historien Sse-ma-tsien (iie-ier siècle av. J.-C.) parle de vaisseaux étrangers abordant sur les côtes de Chine. Enfin, les caravanes, organisées pour le commerce, mettaient depuis longtemps déjà ce pays en relation avec l'Occident. Les apôtres ne pouvaient se désintéresser de ces immenses contrées de l'orient déjà connues". Alphonse Favier (1837-1904), vicaire apostolique de Pékin, Péking, DDB, 1902, pp. 54-55.
(7) Cf. Tidiane N'Diaye, Le génocide voilé, Gallimard, 2008, p. 78 ; et Jaap van Slageren, Influences juives en Afrique, Karthala, 2009
(8) J. Piatigorsky/J. Sapir, L'Empire khazar viie-xie siècle, Autrement, 2006
(9) Wladimir Bérélowitch et Irena Gieysztor Wladimir. Russie, Pologne, pays Baltes, in: J.-P. Bardet et J. Dupâquier, Histoire des populations de l'Europe, t. I, Fayard, 1997, pp. 554 sq.
(10) Shlomo Sand, op. cit.
(11) Shlomo Sand observe que le mot "prier" y est "davenen" et est emprunté à un dialecte turc.
(12) Friedrich-Julius Stahl (1802-1861) juriste d'origine juive, théoricien du droit ecclésiastique protestant.
(13) Bund (allemand : alliance) ou Union générale juive des travailleurs de Lituanie, Pologne et Russie  parti socialiste juif fondé en Russie en 1897.
(14) Patagonie, plus d'1 million de km2, 250 000 habitants ; densité, 2,3 habitant/km2.
(15) Cf. F. Encel et F. Thual, Géopolitique d'Israël, Seuil, 2004, pp. 22-23
(16 Selon elle, 23,4% de la population juive française. Cf. D. Schnapper, C. Bordes-Benayoun et F. Raphaël, La Condition juive en France, PUF, 2008
(17) Gilles Bernheim (né en 1952), agrégé de philosophie, a été élu, le 22 juin 2008, Grand Rabbin de France pour un mandat de 7 ans entamé le 1er janvier 2009. Gilles Bernheim est ashkhenaz (issu du judaïsme alsacien). Son prédécesseur, Joseph Sitruk, était sépharade.
(18) Un camp de réfugiés
(19) Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009, p. 225.
(20) Sharon est né Scheinermann, Perès, Perski, Shamir, Ytzernitski
(21) C'est nous qui soulignons (F.-G. D.)
(22) Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, 2008
(23) Cf. Arthur Koestler, La treizième tribu, 1976 (Tallandier, 2008).
(24) À cet égard, il faut lire la contribution de Frédéric Encel et François Thual sur "Eretz Israel ", dans leur Géopolitique d’Israël, Seuil, 2004.
(25) Der Stürmer, périodique nazi violemment antisémite, a été fondé en 1923. Sous le IIIe Reich, il est affiché un peu partout ; il tire à 600 000 en 1939.

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(...) (site endommagé en 2013)
et ayant visité quelques prisons, je ne milite pas pour les peupler. Les faits pour lesquels Roman Polanski a été condamné par la justice américaine remontent aux calendes, je conçois que l'on plaide l'indulgence. Mais sans prendre en considération la raison sociale du délinquant. Sa renommée serait plutôt une circonstance aggravante. Quoi qu'il en soit, c'est de pédophilie qu'il s'agit, et si j'ai bien compris, d'une cavale consécutive à une remise en liberté provisoire sous caution. Le juge américain est donc fondé à exiger une extradition, les autorités suisses à la satisfaire. Elles ont un souci de blanchiment d'image, on le sait, mais peu importent leurs motivations dans cette affaire : cinéaste people ou simple quidam, les lois s'appliquent à tous. Si Polanski avait été un smicard anonyme, il n'aurait sûrement pas pu faire la belle.
D'où ma stupéfaction en découvrant la réaction de certaines de nos autorités publiques. On pouvait s'attendre au réflexe corporatiste du monde du cinoche, dont la moralité est sujette à caution. Le suivisme de certains médias, bêtement fascinés par cet univers, était tout aussi prévisible : on se veut "libéré" et on cire les pompes à la star. Mais les communiqués émanant d'"officiels" - deux ministres, entre autres - trahissent une connivence de très mauvais aloi. Comme si l'appartenance à cette gentry où se côtoient le fric, le showbiz et la politique prévalait sur toute autre considération.

En outre, ces réflexes de caste véhiculent l'anti-américanisme le plus détestable, celui qui se gausse de la rigueur des Américains en matière de crimes ou de délits sexuels. En gros, ces vilains yankees sont jugés coupables par une fraction de nos "élites" de ne pas prendre à la légère des faits avérés de pédophilie. Moi, je trouve qu'ils ont raison et je ne suis pas le seul : les communiqués de soutien à Polanski ont soulevé sur Internet une vague spontanée d'indignations. Tant mieux, ça prouve que la France ordinaire n'est ni dupe ni complice. Dieu sait mon aversion pour le populisme, et pour le puritanisme aussi. En l'occurrence je me sens totalement de mèche avec le gros bon sens de mes compatriotes. Si j'étais Sarkozy, je me méfierais des émanations de ce sérail prétendument "culturel", dont le snobisme marivaude à mauvais escient.
Paru dans Valeurs actuelles, 8 octobre 2009

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Il est devenu aujourd'hui banal pour celui qui entre dans une église, en fidèle ou en touriste, d'y voir des installations d'Art contemporain. La question surgit invariablement que signifient-elles ? Quel rapport avec le lieu, son histoire et sa fonction ?
Toute personne un peu cultivée sait aujourd'hui que "l'installation" est une pratique conceptuelle inspirée de Marcel Duchamp. Son principe est le "détournement" d'objets et de lieux dans le but de déstabiliser "le regardeur" et de modifier le sens du lieu et de l'objet détourné, dans le meilleur des cas à des fins "critiques". Cette démarche définit "l'AC" (1)

Petite histoire d'une prise de pouvoir
L'on sait que l'Etat et les communes ont en charge le patrimoine que constituent les églises construites avant la loi de 1906 de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Mais depuis les années quatre-vingts le Ministère de la Culture s'intéresse tout particulièrement aux commandes d'art sacré. A partir de 1987, date de la construction de la cathédrale d'Evry, où la rue de Valois a joué un rôle dominant, cette démarche est devenue systématique et organisée. L'objectif est de procurer des commandes d'Etat aux artistes officiels. Il convenait donc alors de donner à un art officiel, exclusivement conceptuel et peu prisé par le public, une légitimité par inclusion inamovible dans le patrimoine.
Commande publique démultipliée - Au cours des années 80
et le début des années 90, ces commandes ont concerné essentiellement les vitraux des églises les plus remarquables du patrimoine. Démarche qui n'était pas en rupture, si ce n'est par l'importance du phénomène et le parti pris étroitement conceptuel, avec le mouvement initié après guerre pour remplacer les vitraux détruits par les bombardements dont on sait qu'ils ont donné lieu alors à quelques chefs d'oeuvre, abstraits ou figuratifs, d'une grande diversité d'expressions.
Apparition des installations - Vers la fin des années 90
on vit arriver massivement dans les églises des "installations" éphémères. Ces "oeuvres d'AC" étaient l'occasion de distribuer quelques cachets et de faire apparaître un nom d'artiste grâce à un évènement suffisamment spectaculaire pour émouvoir les médias. Seuls les lieux "sacrés" rendent possibles transgressions, blasphèmes et "détournements" significatifs en mesure d'attirer leur attention.
Développement de l'animation - A partir des années 2000
une troisième étape est franchie : Les églises deviennent des lieux d'animation culturelle. Elles participent désormais à de grandes fêtes ludiques qui n'ont plus rien à voir avec des "concerts spirituels". Les "Nuits Blanches" en sont un exemple type. Les églises offrent leurs lieux aux organisateurs d'évènements qui captent, au profit d'une oeuvre à valoriser, le grand battage médiatique. C'est aujourd'hui un des moyens les plus efficaces, et les moins onéreux puisque gratuit, pour acquérir une visibilité et travailler une cote. Dans cet esprit il faut aussi citer les évènements estivaux et touristiques. "L'art dans les Chapelles" en Bretagne en est l'exemple type, partout imité. Cette "animation" qui existe depuis 16 ans, la première du genre, capte les circuits et les flux de visiteurs au profit de l'AC institutionnel, offrant en retour des évènements repris par les médias. La fréquentation des lieux s'en trouve augmentée. Tout le monde y trouve son compte sauf peut être les visiteurs obligés de subir ce parasitage à finalité commerciale.
Le rôle de "partenaire"
La fin de la décennie voit apparaître une dernière forme de collaboration entre l'Eglise et l'Etat : Les églises deviennent des annexes des grandes foires et expositions d'AC. Par exemple en mai 2009, l'Eglise Saint Eustache à Paris est devenue un des lieux "off", une annexe de la grande exposition d'art officiel au Grand Palais : "La Force de l'Art". Une installation des fameux Pierre et Gilles occupa tout le temps de l'exposition la chapelle du baptistère. De mai à octobre 2009, à Metz, dans le cadre d'une exposition dispersée dans la ville : "Constellations", en avant première de l'ouverture de Beaubourg, Metz, l'église des Trinitaires, en "partenaire" accueille une installation d'Anish Kapoor.
L'AC comme objet liturgique
Au même moment apparaît une nouvelle pratique: Une installation est mise en lieu et place des objets liturgiques, servant à la célébration de la messe de Pâques en la cathédrale de Gap : Un Christ assis sur une chaise électrique dans une position qui fait penser à une Piéta. Cette oeuvre de Paul Fryer a été prêtée pour l'occasion par son collectionneur François Pinault qui en fabrique savamment la cote. Après ce scandale dûment médiatisé, l'oeuvre réapparaît en juin à Dinard, "clou" de l'exposition phare de l'été : "Qui a peur des artistes ?". Ce grand capitaine des finances y présente sa collection. A la fin de processus que l'on peut ici observer, il y aura tôt ou tard une vente chez Christie's dont Pinault est d'ailleurs propriétaire …
Cette année on a vu réapparaître à la Foire "Art Paris" une oeuvre de Philippe Perrin, la couronne d'épines géante en barbelé : "Heaven", exposée lors des "Nuits Blanches" de 2006 devant l'autel, dans le coeur de Saint Eustache. Elle fut présentée à la vente avec son cursus, sa précieuse polémique et son délicieux parfum de "scandale".

L'Eglise et l'Etat dans le domaine de l'art ne sont plus séparés depuis vingt ans …
Quelle est donc la finalité d'une telle "politique" ?
On s'aperçoit en essayant de comprendre cette situation inédite que chacun des acteurs de ce jeu erratique a des objectifs très différents.
Pour l'Etat et son clergé "d'inspecteurs de la création"
le but est de légitimer ses choix idéologiques, esthétiques et budgétaires par une inclusion dans le patrimoine, le sacré et l'Histoire. L'Etat dirige la "création" en France (2) et non plus seulement la "culture".
Pour l'ensemble du réseau qui forme la valeur
de l'oeuvre et en particulier pour les collectionneurs, l'inclusion dans les lieux historiques et sacrés, offrant prestige et possibilité de scandale médiatisé, augmente automatiquement la cote de l'objet par son inscription dans l'Histoire de l'art. C'est la technique mise au point dans les années 90 de la fabrication de la valeur des objets qui n'ont pas de valeur intrinsèque.
Pour l'Eglise et ses fonctionnaires
les avantages sont plus psychologiques que matériels. Grâce à l'AC, ils sont acceptés par les grands de ce monde et quittent la situation inconfortable de la marginalité dans un monde peu ouvert à la transcendance. Ils acquièrent, par simple contact d'image, les vertus de l'AC : jeunesse, actualité, visibilité. Sincères cependant, ils prêtent à l'AC des vertus chrétiennes: l'amour des autres, la perpétuelle remise en cause de la nature pécheresse, la compassion pour tout ce qui est souffrant et déchu.
Les artistes
cherchent eux des lieux forts pour bâtir un concept qui fasse choc, ce qu'aucun musée d'art contemporain, galerie ou centre d'art, par ailleurs peu fréquentés, ne peuvent fournir. C'est ce qui motive le mot de Claudio Parmiggiani lors du discours d'inauguration de son oeuvre au Collège des Bernardins : "Quand on fait un trou dans un monument historique ou sacré on en sort du sang". De cette violence naît l'oeuvre conceptuelle. Il faut savoir que le "plan com." fait partie intégrante de l'oeuvre conceptuelle. Dans une société marquée par la technologie des médias, rien n'existe, n'accède à l'être sans les médias.

Le "regardeur" est un voyeur
Et le public dans tout cela ? Ces pieuses installations sont en réalité de savants dispositifs de nature sadomasochiste, élaborés pour piéger à la fois l'artiste qui les crée, les institutionnels, le clergé, les collectionneurs, les médias. Tout le monde est à la fois bourreau et victime … Chaque acteur instrumentalise l'autre en vue d'un bénéfice matériel ou psychologique fondé sur la manipulation du public. Le "regardeur" d'AC, est ainsi à son insu mis dans la position du voyeur de ces jeux savants dignes du célèbre marquis. Le "regardeur" est d'évidence pris en otage pour le plus grand profit du Financial Art … mais pour combien de temps encore ?
Viendra le jour où le "regardeur enfin avisé" connaissant la clef du mystère de la fabrication de la valeur en réseau, posera un oeil distancié et critique sur cet art qui a envahi les lieux de culte.

Malgré les "médiateurs" prêts à tout expliquer, les "regardeurs" se faisaient rares en Mai 2009, à "La Force de l'Art" (3), à Saint Eustache comme au Grand Palais … En face, au Petit Palais, on fait la queue, on se bouscule. Point de "regardeurs", mais des "contemplateurs", se pressant devant les Icônes du Mont Athos. Manifestement le public se console. Serait-il en attente d'autre chose ?


(1) AC, acronyme de "Art contemporain" employé par Christine Sourgins dans "Les Mirages de l'Art Contemporain" Editions de la Table Ronde, permettant de distinguer cette idéologie particulière de l'art, d'essence essentiellement conceptuelle, de toute la diversité que comprend l'art d'aujourd'hui.
(2) Ceci depuis les dispositions réglementaires de 1982 créant un certain nombre d'institutions intervenant très fortement sur tous les aspects de la création. En 1993 la création du corps des "Inspecteurs de la création" complète ce dispositif.

(3) Les visiteurs de Saint Eustache et des autres "off" furent comptabilisés comme spectateurs de cette grande démonstration officielle pour cacher autant qu'il se peut l'indifférence du public. Le choix officiel étroitement conceptuel et invariable depuis trente ans n'a toujours pas convaincu.

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Dimanche après-midi. J'emmène mon petit garçon de cinq ans au cinéma pour voir Pierre et le loup. Le film dure moins de quarante minutes et il y a d'abord un autre court-métrage d'animation : Le loup blanc. En deux mots, une mère décapite à la hache un charmant petit lapin devant ses enfants qui trouvent cela très amusant. Ceux-ci se lient d'amitié avec un loup à qui ils offrent la tête du lapin. Malheureusement, le père capture le loup (avec un filet à papillons) et, à la hache encore une fois, la mère le décapite. L'un des enfants, furieux contre ses parents, s'écrie à leur sujet : "Je vais les tuer !" Voilà pour l'ambiance.

Maintenant, Pierre et le loup.
Cela se passe dans la Russie d'aujourd'hui telle qu'on se plait à la représenter, donc misérable, brutale et crasseuse, dans un univers glacial de neige boueuse où règne la loi du plus fort. Pierre est triste, pauvre, sale, il a froid et faim, il est vêtu comme un sans-abri, il est enfermé par son grand-père, méchant et sans doute alcoolique, dans une cour glacée de trois mètres carrés ressemblant à une décharge. Ils vivent tous les deux dans une sorte de bout de bidonville. Se rendant à la ville, Pierre est agressé par deux chasseurs méchants, à peine plus âgés que lui, habillés de kaki, et qui ressemblent à de jeunes miliciens analphabètes et teigneux. Ils entraînent Pierre dans une ruelle sombre et puante pour le frapper puis le jeter dans une poubelle où gisent de vieux détritus.

Mais Pierre n'est pas seulement triste, il est aussi visiblement profondément malheureux. Sur ses gardes, il est renfrogné et affiche généralement un regard sinistre, parfois haineux. Ses deux amis sont des animaux estropiés : un oiseau qui ne sait pas voler et un canard qui a des airs d'attardé. Ayant subtilisé des clés à son grand-père endormi (en plein jour), Pierre ouvre la porte arrière de la cour et découvre un petit étang gelé. On s'apercevra rapidement qu'il s'agit de la sortie des égouts. Se déroulent alors les quelques scènes qui feront la bande-annonce du film comme celle de Pierre qui semble goûter à une liberté qu'il ne connaissait pas (peut-être âgé d'une douzaine d'années, il n'était jamais sorti de ce côté et il danse sur la glace visiblement pour la première fois), celles de l'arrivée du loup et des poursuites d'animaux. Plus tard, le grand-père se réveille (sans doute dort-il toute la journée dans une chambre où règne d'ailleurs un grand désordre) mais se révèle incapable de gérer la situation. Pierre est à nouveau enfermé mais s'échappe et capture le loup avec une corde. Surviennent les deux chasseurs, toujours aussi agressifs, armés cette fois de fusils à lunette ressemblant fort à du vieux matériel de guerre volé. Ils visent le loup qui s'agite au bout de sa corde mais le ratent, ce qui n'est pas étonnant puisqu'ils marchent en titubant. Sans doute sont-ils ivres. Ils repartent. Le grand-père prend sa Lada toute pourrie et, dans la nuit noire, emmène l'animal prisonnier à la ville, tout aussi pourrie et très peu éclairée. Tout y est sombre et misérable, comme frappé par le malheur et la mort. Il y a peu de passants, tous éteints ou dangereux. Le grand-père cherche à savoir qui lui achètera le loup au meilleur prix, du zoo ou de la boucherie. Les chasseurs, plus hargneux que jamais, amènent encore leurs gueules juvéniles de salauds de pauvres et tentent cette fois de descendre l'animal à bout portant alors qu'il est enfermé dans sa cage. Pierre les en empêche, puis, après avoir jeté des regards de dégoût pour l'ensemble de ses contemporains, libère le loup et part avec lui dans la montagne. Voilà pour le film.

Maintenant, pour ceux qui n'ont pas en mémoire le conte musical de Prokofiev, je signale que, dans l'oeuvre originale, Pierre est un petit garçon joyeux élevé par un grand-père affectueux avec qui il vit dans une petite maison. Pierre a un rêve : chasser le loup. Mais son grand-père le met en garde contre le danger et lui interdit d'aller dans la forêt. Dans le conte, les compagnons de Pierre sont vifs : l'oiseau vole avec virtuosité et le canard est très habile. Quant aux chasseurs, ils représentent l'autorité. Pierre a conscience de devoir s'en remettre à eux et de pouvoir le faire en toute confiance. S'il a piégé seul le loup grâce à sa ruse et sa volonté, leur intervention est indispensable pour dénouer la situation et lui donner une fin heureuse. Ce sont eux qui le porteront triomphalement en pleine lumière dans un village animé, dans une atmosphère de fête. Pierre est fier, il est heureux de défiler, de vivre, d'exister parmi les siens.

Le parti pris du film est donc de casser, un à un, tous les éléments symboliques du conte original pour les défaire de leur portée éducative et, je ne crains pas le mot, morale. Ainsi, de la joie de vivre de Pierre alors qu'il est vraisemblablement orphelin, de l'affection sécurisante de son grand-père qui le gronde par amour, de la témérité de Pierre face à la puissance du loup, de cette puissance du mal symbolisée par l'animal dangereux qu'il faudra bien combattre, de l'ambition de Pierre qui veut devenir un homme (il va chercher le loup sur son propre terrain : il part au combat), de sa ruse et de sa détermination pour le vaincre, de son harmonie avec une nature représentée par deux animaux drôles mais vifs et malins, de la force et du respect inspirés par les chasseurs dont les cors résonnent sobrement et qui ont, eux seuls, le pouvoir de décider de ce qu'il adviendra du prisonnier, de la fierté et du bonheur de Pierre d'être aimé et reconnu par sa communauté, de tout cela, il ne reste rien. Ou plutôt, il ne reste que du malheur, du mépris, de la haine, de l'injustice, de la suspicion, de la violence, de la misère et de la crasse. Le film choisit de détruire le mythe, de cracher sur le beau, de noyer la légende dans une fosse d'égouts et de détourner tous les symboles pour leur faire dire le faux et le laid.

"Créativité ... modernité ... réalisme ... le film s'affranchit du conte" dit avec admiration et enthousiasme l'incontournable Télérama en constatant que, avec l'absence d'un commentaire, l'aspect initiateur à l'écoute des instruments d'orchestre (écrit par Prokofiev lui-même) a tout simplement été supprimé. Les critiques sont d'ailleurs quasiment unanimes pour saluer une "oeuvre époustouflante" en place d'un massacre. Ils jugent également intéressante l'idée totalement débile de rendre un conte réaliste, ou, pour dire les choses plus précisément, de transposer un conte dans le réalisme virtuel d'une société misérable, violente et injuste, et dans laquelle personne n'aime personne. Quelle bonne idée pour les enfants. L'offense, le sacrilège, la destruction de l'ancien, l'asservissement du texte d'auteur à la prétention ridicule de metteurs en scène médiocres, l'insouciant badigeonnage de chefs-d'oeuvre avec n'importe quoi pour montrer sa liberté et sa modernité, tout cela représente les procédés d'une certaine création contemporaine applaudie par la critique éclairée.

Je ne suis pas un intégriste de la propriété intellectuelle et je ne m'attarderai pas sur la trahison d'une oeuvre qui a été volontairement dénaturée, notamment par la suppression pure et simple du côté didactique de l'écoute d'instruments d'orchestre. En revanche, je voudrai soulever deux points autrement plus importants qui valent la peine de s'indigner ou de désespérer, selon son tempérament.


Le premier nous force au triste constat que ce ne sont pas aujourd'hui nos enfants qui sont en perte de repères, mais nous-mêmes : nous ne leur en donnons plus. Dans le conte, l'autorité est représentée par des hommes d'âge mûr, sages, respectables, et en lesquels on peut avoir toute confiance, quand bien même ils peuvent parfois se montrer un peu lents. Dans le film, ce sont deux voyous agressifs dont il faut se méfier. Dans le conte, Pierre est aimé et heureux dans une famille qui se réduit à un vieil homme dont on peut supposer qu'il l'élève bien dans une petite maison bien tenue. Le face à face des deux personnages est chargé de sens : l'un ne peut plus chasser le loup et l'autre ne le peut pas encore. On y voit la volonté de l'enfant de grandir, impatient qu'il est de devenir un homme à son tour, de devenir celui que le vieillard a dû être, et de se montrer capable d'assumer la responsabilité du foyer. Dans le film, outre que leur habitat est une cabane de bric et de broc sale et désordonnée, Pierre est seul et il n'y a aucune affection, aucun partage entre les deux personnages. Dans le conte, Pierre est mû par une ambition, il rêve d'affronter le loup et part à sa rencontre. Dans le film, Pierre est triste et se trouve par hasard face au danger. Dans le conte, Pierre est heureux parmi les siens. Dans le film, Pierre leur préfère la compagnie du loup qui, à lui seul, vaut mieux que tout le village. Et c'est bien normal car, dans notre Empire du Bien, le mal a aussi ses bons côtés. Ceci permet d'ailleurs aux auteurs de se livrer avec auto-complaisance à une esthétisation morbide du glauque sous l'oeil admiratif de critiques avertis qui applaudissent à tout rompre en vous invitant à expliquer à vos enfants que le laid, c'est beau.

Ce sont bien tous ces repères dont les enfants ont besoin, tous les éléments formateurs et stabilisateurs pour l'esprit et la vie sociale qui ont été supprimés du conte pour les remplacer par une incitation à la méfiance et un rejet de sa propre communauté. Dans le conte, Pierre est un héros, dans le film, il est une victime. Alors qu'un enfant est naturellement disposé à aimer le monde et à rêver la place qu'il y prendra, ce film l'invite à le fuir.
Le second point est au moins aussi inquiétant et nous ramène à des pratiques que je croyais révolues en France depuis longtemps déjà : celles de la propagande officielle raciste ou xénophobe. Celui dont il faut se méfier cette fois, ce n'est plus le Juif mais le Russe. Car la société affreuse, sale et méchante, décrite ici est explicitement la Russie, filmée avec ignominie. Quoi de mieux alors que l'utilisation d'un conte russe détourné pour en exprimer son mépris ? Et quelle meilleure cible pour ce discours que les enfants ? La plaquette sur le film vante les longs repérages faits par l'équipe en Russie. Sans doute ont-ils beaucoup photographié les sorties d'égouts dans les étangs, les petits caïds qui s'habillent de kaki, les villes mal éclairées la nuit et les baraquements de pauvres. C'est bien connu, non seulement les Russes sont sales, misérables et violents, mais de plus ils n'ont aucun sens de la famille, ni de la justice, ni de l'autorité légale, ni du courage, ni de la solidarité. Quand à leur pouvoir, il est naturellement exercé par deux voyous. Mais tout cela n'a visiblement pas gêné les critiques et les moralisateurs patentés qui, me semble-t-il, sont exactement ceux qui s'indignent bruyamment de Tintin au Congo, lequel, comparé à cet odieux Pierre et le loup, ressemblerait plutôt à un éloge flatteur. Mais il est vrai que, lorsque la xénophobie n'est pas dirigée contre les Noirs et les Arabes, et accessoirement contre les Juifs, elle n'intéresse plus personne. C'est un pur racisme bon teint, celui-là autorisé par nos bien-pensants habituels, par nos évêques du savoir-penser, par ceux-là même qui intentent à tout va des procès en sorcellerie pour suspicion de racisme. C'est la bénédiction de tous ceux-là qui rend cette propagande officielle. Et elle a été, à la lecture du générique, financée par l'état britannique qui entretient, comme chacun sait, des relations épouvantables avec la Russie. Ce n'est évidemment pas un hasard s'il s'agit d'une coproduction britannico-polonaise. Cette propagande se fait non pas contre le pouvoir russe mais contre les Russes eux-mêmes en massacrant une de leurs oeuvres. Et nous devrions tous applaudir comme des simples d'esprit, sous le prétexte que la réalisation technique est excellente ? C'est pourtant exactement comme si le ministère de la culture iranien finançait un film d'animation du Petit Prince où Saint-Exupéry apparaîtrait en pédophile, et qu'il faille crier au chef-d'oeuvre et y emmener ses enfants parce que l'oeuvre a été "modernisée". Mais maintenant que cette partie a commencé, il va falloir s'y attendre.

Des dizaines (des centaines ?) de milliers d'élèves de primaire, aux frais des collectivités, vont vraisemblablement aller voir ce film dans le cadre d'une sortie scolaire. Alors, si vous connaissez un professeur des écoles, si même vous n'en connaissez qu'un seul, demandez-lui s'il sait vraiment ce qu'il emmène voir ses élèves.
En tout cas, cela aura été la première fois que j'ai honte de notre monde devant mon petit bonhomme de cinq ans. A la fin, il m'a simplement dit en fronçant un petit peu le nez : "C'était un peu pas très bien".

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Devenus impuissants à lutter contre l'absentéisme scolaire, quelques lycées ont pris la décision de récompenser les classes assidues en leur consentant des "cagnottes" permettant de financer des projets comme l'obtention de permis de conduire ou des voyages. L'affaire fait grand bruit. Affaire de détail, mais si révélatrice de l'état où se trouve l'institution scolaire.
Ceux qui considèrent l'enfant comme un citoyen à part entière, autonome par nature, nanti de toutes sortes de droits (dont le droit de grève) qu'il peut revendiquer avec véhémence, devraient juger la chose normale : l'enfant est aussi un travailleur comme un autre, susceptible de recevoir des émoluments pour sa présence et son labeur.
Naturellement, les défenseurs de cette mesure arguent qu'il ne s'agit pas de rétribuer l'élève personnellement, mais de financer toute une classe pour son assiduité. En quoi serait-ce plus justifiable ? L'idée de "cagnotte" suppose une responsabilité collective. Ce qui est parfaitement injuste. La responsabilité collective ne s'entend que dans un groupe communautaire, c'est-à-dire réuni par des liens de sang, de croyance ou d'affection indélébile, ou à la limite, dans un groupe menacé en situation exceptionnelle. Une classe n'est pas une communauté, mais un ensemble de personnes réunies par un but commun, qui peuvent être solidaires, mais ne répondent pas les unes des autres. On imagine la pression des bons élèves sur les habitués de l'école buissonnière… La rétribution a clairement été collectivisée pour échapper au reproche de l'individualisme marchand. Car il est bien curieux de voir sortir cette mesure dans une société où toute relation d'argent est vilipendée à temps et à contretemps. Autrement dit : l'argent doit vous paraître détestable, sauf à être remis au groupe tout entier. Quelle hypocrisie.

Pantalonnade
La mesure, qui sera tentée à titre d'essai dans quelques lycées, traduit, au-delà de son aspect de pantalonnade, le désespoir qui règne dans l'école. Elle nous apprend (cela n'est pas clamé sur les toits, naturellement), que l'absentéisme est devenu monnaie courante au lycée. On peut comprendre que beaucoup d'élèves "multiredoublants", qui ne restent là que par obligation de présence avant d'avoir le droit légal de travailler, s'ennuient mortellement et préfèrent tâter des petits boulots au lieu d'écouter à longueur de journée des cours qui ne les concernent plus. Il faut comprendre aussi que l'on ne peut plus punir les absences, et il faut comprendre que les parents n'ont plus l'autorité suffisante pour persuader un adolescent de 15 ans d'aller à l'école.
L'Éducation nationale finira-t-elle par se rendre compte qu'il serait préférable pour certains enfants de commencer un apprentissage plus tôt, et que son patron en lui imposant de venir travailler le matin, le construira au lieu de le détruire (les patrons sont tous des exploiteurs, comme on sait) ? Finira-t-elle par saisir que des punitions justifiées construisent l'adolescent en même temps qu'elles le contraignent (la contrainte est fasciste, comme on sait) ? Les parents finiront-ils par saisir que surveiller et punir un enfant n'est pas un délit foucaldien, mais un geste de construction de la personnalité ?

Des générations de petits tyrans
Nous nous trouvons là devant l'impuissance affichée d'adultes terrorisés par des enfants-rois : lesquels, en conséquence, ne deviendront pas des adultes, puisque personne n'ose leur fixer des limites. Nous fabriquons des générations de petits tyrans, qui continueront de se croire tout permis, exhiberont un ego surdimensionné, et se prétendront victimes des moindres déboires de la vie, à moins qu'ils ne deviennent tout simplement des flambeurs criminels.
En même temps, cette méthode proprement incroyable pour répondre au problème de l'absentéisme scolaire signe le caractère décidément maternel, et despotique au sens littéral, de l'État français. Au même moment, on nous annonce l'installation de brigades de sécurité scolaire qui pourront intervenir dans les lycées menacés de violences. C'est dire que l'État se donne pour mission d'éduquer lui-même les enfants, à savoir à la fois de punir et de récompenser. Ce qui revient aux familles, si elles veulent, du moins, façonner des enfants autonomes, c'est-à-dire capables d'intérioriser les normes morales pour pouvoir ensuite se les donner à soi-même. L'État qui récompense et punit à la place des parents, méprise les groupes intermédiaires, ignore tout ce qui peut se glisser entre lui et l'individu solitaire, et finit par devenir le maître des esprits et des coeurs. Le rôle de l'État, dans la situation présente, serait davantage d'inciter les parents à remplir leur mission, de les y aider, et éventuellement de les priver d'allocations familiales s'ils négligent de s'acquitter de leurs devoirs légitimes. Sans groupes intermédiaires conscients de leur rôle et même jaloux de leur rôle, l'État devient le directeur d'un immense jardin d'enfants qui tape sur les doigts et distribue des sucettes. Parce qu'il n'a pas les moyens d'éduquer à l'autonomie, il peut seulement répondre en aval aux conséquences des sottises enfantines.
Devoir payer quelqu'un pour qu'il accomplisse son simple devoir, c'est légitimer l'émergence d'une société à la fois irresponsable et matérialiste

Paru dans Le Figaro, 9 octobre 2009

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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