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Les impasses du modèle entrepreneurial dans la gestion publique

(...) (site endommagé en 2013)
Les principaux mouvements sociaux en cours, dans l'enseignement supérieur et le système hospitalier, s'opposent à des réformes qui ont en commun d'appliquer à l'université ou à l'hôpital un modèle de gouvernance inspiré de l'entreprise privée. Ce n'est pas nouveau. Il s'agit là, en tous domaines, d'une des idées forces de la réforme de l'Etat depuis vingt ans.
Il y longtemps en effet que la réforme de l'Etat est à l'ordre du jour. Beaucoup doutent pourtant qu'il s'en porte vraiment mieux. En témoigne l'incapacité persistante à maîtriser un déficit inférieur à 4 % du PIB (1). Personne ne pense non plus sérieusement que l'Etat en quelque domaine que ce soit ait gagné en efficacité, ni que les procédures aient été simplifiées, au contraire.
Une des raisons qui peuvent expliquer cet échec chronique : le placage abusif sur des réalités de l'administration publique de ce que nous appellerons le modèle entrepreneurial.

Les finalités complexes des institutions publiques
Beaucoup, sinon toutes les réformes entreprises au cours de cette période sont guidées par un présupposé rarement exprimé de manière ouverte mais qui inspire de fait à peu près tous les dispositifs adoptés : l'idée que les entreprises du secteur privé sont plus efficaces que l'Etat et que donc si on veut rendre l'Etat efficace, il faut gérer les administrations "comme des entreprises".

D'emblée nous relèverons ce qu'a de fallacieux cette référence. A condition d'oublier la scandaleuse manière dont ont été dirigées ces dernières années les banques des deux côtés de l'Atlantique ou des échecs retentissants comme Enron ou Vivendi, on peut admettre certes que l'entreprise privée fonctionnant dans une économie de marché demeure globalement efficace et sans doute plus que beaucoup d'administrations publiques, collectivités locales comprises.
Mais les entreprises privées ont une spécificité qui permet d'atteindre ce résultat : une finalité immédiate qui a l'avantage d'être simple : le profit. Sans nier d'autres finalités telles que l'épanouissement d'une communauté de travail ou la mise à disposition du public de biens et services de qualité, le profit est pour une entreprise une question de vie et de mort.
Le profit est non seulement une finalité simple mais encore un indicateur de la bonne santé et de l'efficacité de l'organisme, pouvant être suivi presque au jour le jour. La précarité des entreprises privées, toujours exposées à l'échec, exige et assure un retour d'expérience immédiat.
Les collectivités publiques ont au contraire des finalités complexes : aucune administration ne peut se targuer d'en avoir une seule et d'ailleurs c'est très bien ainsi. Elles ont aussi une grande difficulté à mesurer leur propre efficacité (il est de bon ton aujourd'hui de parler plutôt d'efficience, ce qui veut dire le rapport de l'efficacité aux moyens.) Aucun des moyens de contrôle : corps d'inspection, contrôle externe - par la Cour des Comptes par exemple -, contrôle parlementaire, presse, n'a l'efficacité ni l'immédiateté du critère du profit. Les dysfonctionnements font l'objet d'un feed-back décalé dans le temps et ne sont généralement mis au jour qu'à l'occasion de crises.
Ces différences dans le mode de fonctionnement du public et du privé sont plus décisives que la différence d'objet que les juristes, théoriciens du service public, mettent en avant : après tout un boulanger n'a-t-il pas autant qu'un gendarme une mission de service public ?
Ce sont ces différences de fonctionnement que les réformes successives de l'Etat se sont attachées à réduire : simplifier les finalités, trouver des indicateurs chiffrés d'activité tenant lieu d'ersatz au profit, accroître la responsabilité individuelle. Mais les réformes se sont avérées largement fallacieuses car entre une administration publique et une entreprise privée subsistera toujours une différence intrinsèque. Vouloir s'inspirer de la seconde pour réformer la première en ignorant cette différence ne peut conduire qu'à des déconvenues. On peut singer la gestion privée, on ne transplantera pas avec succès ses méthodes hors de leur vivier naturel.

Le principe d'autonomie : décentralisation et déconcentration
De l'imitation du modèle entrepreneurial résulte naturellement le succès, dans tous les champs de l'administration, du principe d'autonomie. Loin de nous l'idée de récuser les progrès qu'a pu amener dans tous les domaines, le développement d'un sens nouveau de la responsabilité. Que les représentants du pouvoir puissent avoir quelque marge d'autonomie pour se dévouer au bien public, quoi de plus louable ? Ce n'est d'ailleurs pas nouveau : rappelons-nous l'adresse de Napoléon à ses préfets : "Vous aurez plus de pouvoir dans votre département que moi à Paris !".

Il reste que le principe du pouvoir exécutif est que ses agents exécutent les lois, les décrets, les directives nationales qui seules ont le sceau de la légitimité démocratique.
Ce n'est pas à proprement notre sujet, d'abord centré sur l'Etat, mais comment ne pas dire un mot du champ privilégié de cette idée d'autonomie que fut la décentralisation, commencée dès 1972, poursuivie par les lois de 1983 et 2004 ? Les plus ardents décentralisateurs voient dans les élus locaux les "bons sauvages" échappant aux poisons de la vie parisienne. Voire. Leur gestion s'avère en bien des cas encore plus calamiteuse que celle de l'Etat.
Le modèle entrepreneurial a conduit le gouvernement Raffarin à relever le plafond des dépenses que le maire peut engager sans appel d'offres au motif qu'il devait avoir les coudées aussi franches qu'un entrepreneur et qu'il fallait alléger les procédures. Décision irréfléchie qui ne pouvait qu'étendre la tentation de la corruption, grande et petite, celles des grands élus mais aussi celle des agents subalternes chargés des achats.
Il est significatif que depuis quelques années, alors que les particuliers restreignent leurs budgets, que l'Etat s'efforce de le faire aussi, que la sécurité sociale, quoique grevée par le contrainte démographique, s'y attache également, départements et communes continuent allègrement d' augmenter leurs dépenses (2).
Loin d'être assimilables à des entreprises, les communes et les autres collectivités locales sont sans doute plus tributaires encore que l'Etat des prérogatives de la puissance publique : non seulement elles ne vivent pas de recettes marchandes (en dehors de certains services comme l'eau ou l'assainissement généralement concédés), mais il est notoire que les impôts locaux, surtout la taxe d'habitation, sont plus difficiles à recouvrer que les impôts d'Etat.
Si le niveau des impôts d'Etat est assujetti à un contrôle politique fort, du fait de leur masse et de leur visibilité publique (ce qui explique que les taux n'augmentent plus depuis quelques années), la complexité du système fiscal local brouille sa visibilité et assure une quasi-immunité aux élus dépensiers.
Le maire est donc un chef d'entreprise un peu particulier: il peut laisser croître ses charges sans risquer le dépôt de bilan ni même la censure de ses actionnaires ! Que dirait-on au demeurant d'une entreprise importante, principal employeur d'une commune de taille moyenne, dont le PDG serait élu par les habitants tous les cinq ans et qui ne risquerait pas la faillite. Comment croit-on que cette entreprise serait gérée ?
Encore moins que les maires, les préfets ne sauraient être tenus pour de vrais chefs d'entreprises. Le but de l'entreprise étant le profit, certaines peuvent adopter un modèle décentralisé, répartir l'essentiel des pouvoirs entre des "centres de profit" autonomes. La direction générale se contentera de faire du "pilotage" (autre mot à la mode), c'est-à-dire de suivre les résultats et non la manière dont ils sont obtenus. La mission du préfet, elle, n'est pas de faire du profit, ni de développer la préfecture - bien au contraire - . Elle est d'appliquer les politiques de l'Etat, lesquelles se traduisent presque toujours par des textes normatifs. La confection de ces lois et de ces décrets qui conditionnent son activité lui échappe. Ils sont en outre éclatés en une multitude de sujets divers et variés qui, mis ensemble, constitueraient un inventaire à la Prévert. On exagère à peine en disant que les deux échelons importants de l'administration de l'Etat sont le ministre qui fixe les règles (de concert avec le Parlement) et le chef de bureau qui les applique. Entre les deux il n'y a que des régulateurs qui n'ont aucune des facilités qui sont celles des chefs d'entreprises puisquils n'ont que très peu de prise sur la nature des règles qu'ils appliquent : qui n'a vu des préfets pester contre l'absurdité de telle ou telle politique qu'on lui demande de mettre en oeuvre ? La conséquence de cette situation est que l'administration de l'Etat, vue de la base, est modulaire ; en simplifiant, on dira un texte-un bureau pour appliquer le texte. Le bureau peut avoir plus ou moins de moyens, mais il n'y a pas de réforme qui tienne si on ne s'attaque pas aux textes et cela n'appartient pas aux échelons locaux. Les bureaux étant regroupés en divisions ou directions, on s'est amusé dans la chaleur de la réforme de l'Etat, à donner à celles-ci des noms dynamiques plus ou moins tirés du privé, pour montrer que l'Etat "bougeait" : "direction du développement" ou "direction des relations avec le public" (on n'ose pas dire commerciale), mais ces artifices restent à la surface des choses.
S'agissant toujours des préfets, la décentralisation a mis à la mode l'idée que l'Etat n'est qu'un partenaire parmi d'autres, qu'il ne doit plus imposer ses vues mais se contenter de défendre les intérêts de l'Etat au sein d'un dialogue partenarial. Autrefois, tout préfet savait qu'en dehors des questions patrimoniales ou fiscales, les intérêts de l'Etat n'étaient autres que ceux de la société globale ; aujourd'hui bien peu ont la largeur d'esprit pour distinguer cet intérêt de l'application obtuse des lois et des décrets, ce qui ne facilite pas l'avancement des affaires (3).

Les établissements publics : universités et hôpitaux
Mais le champ d'application privilégié du principe d'autonomie, ce sont les établissements publics. On ne s'étendra pas sur les établissements à caractère industriel et commercial qui ressemblent, eux, totalement à une entreprise privée et qui donc ont en effet besoin d'une grande autonomie de gestion.

La situation des établissements publics administratifs est en revanche plus complexe.
Au nom de l'autonomie, on tend à exalter le modèle des agences de services publics telles qu'on les trouve au Royaume-Uni ou dans le pays scandinaves, dirigées par un gestionnaire ayant les coudées franches, libéré d'un contrôle hiérarchique de ses activités et ne répondant que de ses résultats devant l'autorité politique, comme un manager devant un conseil d'administration. Or les expériences anglo-saxonnes ou nordiques auxquelles on se réfère sont loin d'être concluantes. Les agences britanniques, baptisées quangos ("quasi non gouvernemental organisations") sont aujourd'hui critiquées : les élus n'ayant pas les mêmes motivations que les actionnaires, leur contrôle politique est généralement superficiel ; poussés à maximiser leurs moyens pour étendre leur surface et obtenir les meilleurs résultats, les directeurs de ces organismes ne jouent guère le jeu du "moins d'Etat". On évoquera plus loin ce qu'ont de fallacieux les indices chiffrés de résultats sur lesquels on voudrait les évaluer.
S'agissant de l'autonomie, la récente réforme des universités, qui provoque les remous que l'on sait, est emblématique. C'est ouvertement que le modèle entrepreneurial leur a été appliqué. On savait que notre système universitaire était en crise, qu'il avait besoin de multiples améliorations. Face à cette crise, depuis plusieurs années, les milieux politiques croyaient avoir trouvé la panacée : l'autonomie (le même réflexe prévalut après la crise de 1968). Largement inspirée par la conférence des présidents d'université, cette réforme s'est traduite principalement par un élargissement du pouvoir de ces derniers. Les présidents d'université seraient désormais, dit-on, de vrais chefs d'entreprise. Si le dit président était libre de recruter (et licencier) ses professeurs, de sélectionner ses étudiants, de fixer les droits d'inscription et devait équilibrer son budget avec ses ressources propres, le système aurait sa cohérence. Mais on sait que sur tous ces sujets, on se trouve loin du compte - et d'ailleurs personne n'envisage sérieusement d'imposer un tel régime à l'université française. Ne méprisons certes pas les nouvelles facilités, pour recruter ou pour passer des contrats de partenariat avec les entreprises, qu'offre la nouvelle loi. Ne confondons cependant pas les libertés universitaires, qui sont d'abord celles des enseignants ou des chercheurs de s'exprimer et d'organiser leur travail avec la liberté du président d'université. En outre, le mode d'élection du président n'a été modifié qu'à la marge (4) : ce sont toujours les étudiants et les syndicats des agents administratifs qui arbitrent entre les factions professorales. Craignons que sa réélection ne dépende des faveurs qu'il prodiguera à ces catégories. On dit que le président et les professeurs seront désormais jugés aux résultats. Lesquels ? Si le taux de réussite d'une cohorte d'étudiants qu'il n'a pu sélectionner à l'entrée est le principal critère de réussite, ne faut-il pas craindre une délivrance quasi-automatique des diplômes ? Si c'est le nombre de publications des enseignants-chercheurs de l'Université, le risque n'est-il pas la prolifération d'une littérature bavarde et inutile n'ayant d'autre objet que d'allonger les bibliographies ? Le classement de Shanghai (5) dont l'obsession a en partie inspiré la réforme, n'est pris au sérieux qu'en France : que les institutions françaises les plus prestigieuses y soient si mal classées montre tout au plus l'insuffisance des critères sur lesquels il repose. Si le financement de l'Université dépend des pouvoir locaux, politiques ou économiques, ne faut-il pas redouter des recrutements de complaisance, la préférence pour telle personnalité recommandée par le président du conseil régional sur telle sommité nationale et internationale ? Bref, si on ne peut pas pousser jusqu'au bout la logique d'entreprise, est-il bien utile de faire le quart ou la moitié du chemin au risque de perdre tout cohérence ?

La réforme hospitalière a la même inspiration : le pouvoir des directeurs d'hôpitaux, gestionnaires généralistes, supposés devenir selon la terminologie dans le vent, de vrais "managers", doit être renforcé au détriment des autorités proprement médicales : professeurs ou chefs de services. Certes, le contrôle des dépenses hospitalières est nécessaire si l'on veut éviter le naufrage de la Sécurité sociale. Mais les intérêts du directeur d'hôpital à qui on demandera de "faire du chiffre" coïncideront-ils vraiment avec ceux des malades, ni même, quelle que soit l'ambition affichée, avec ceux des caisses d'assurance maladie ? La subordination plus grande du corps médical à l'administration ne risque t-elle pas d'altérer son zèle ? Peut-on réduire la fonction hospitalière à une machinerie comptable ? De toutes les façons, l'existence d'un quasi-monopsone (6) résultant du remboursement des patients appelle d'autres formes de régulation que celles du marché.

Au temps des "fusions-acquisitions"
Un autre effet du modèle entrepreneurial est la mode de ce qu'on pourrait appeler les "fusions-acquisitions" au sein de l'administration, cette idée ancrée depuis longtemps que le regroupement de services est le must de la réforme de l'Etat, en même temps que le moyen privilégié de faire des économies.

Dans le secteur privé, par le biais de fusions amiables ou d'OPA, deux sociétés fusionnent. Elles peuvent alors se livrer au "bench-marking", la recherche des meilleures pratiques de l'une et l'autre société, ou chercher des économies d'échelle en mettant en commun certains services. Généralement - pas toujours cependant -, ce genre d'opération est profitable.
C'est ce modèle que, de manière implicite, transposent au secteur public les autorités appelées successivement depuis quinze ans à conduire la "réforme de l'Etat". Le regroupement de services supposés avoir une vocation voisine, en est un des axes majeurs.
Au niveau de l'Etat central d'abord : la fusion de la direction de la comptabilité publique et de celle des impôts fut pendant des années un des grands objectifs du ministère des finances. On en attendait un meilleur accueil du public (qui n'aura qu'un seul interlocuteur au lieu de deux) et des économies globales de personnel. En fait, ce projet, qui heurtait de front la culture des deux directions et qui avait échoué une première fois, commence tout juste d'être mis en oeuvre. On cherche en vain pour le moment les économies qu'il a générées après tant d'années d'efforts. La principale qui soit attendue est le regroupement des directions des ressources humaines à l'échelon départemental : fallait-il un tel branle-bas pour la réaliser ?
La fusion des directions départementales de l'équipement et de celle de l'agriculture aux niveaux régional et départemental est un serpent de mer mis à l'essai dans quelques départements, sans qu'après plusieurs années de palabre on en ait tiré encore quelques économies.
La stratégie du regroupement des corps et directions se heurte à plusieurs difficultés :
- dans les organisations publiques, au contraire des organisations privées, la dimension n'entraîne pas le plus souvent des économies d'échelle ; c'est plutôt le contraire, ne serait-ce qu'en raison des nouveaux avantages que l'on consent au personnel pour lui faire accepter la réforme ;
- le caractère modulaire des activités de l'administration, décrit plus haut, rend vains les bénéfices à attendre de ces regroupements aussi longtemps qu'un peignage généralisé des tâches dévolues à chaque segment n'aura pas été réalisé, ce qui ne saurait se faire qu'au niveau du gouvernement ou du parlement ; et quand cette révision générale aura été faite, la question des organigrammes se trouvera relativisée ; les principaux bénéfices attendus sont généralement dans les fonctions communes (services payeurs, gestion des ressources humaines, formation, communication ) : la mise en "pool" de ces fonctions peut se faire à moindre frais ;
- la persistance de l'esprit de corps rend démesurés les efforts à faire pour opérer les fusions pour des résultats généralement incertains ;
- dans certains cas, caricaturaux il est vrai, la fusion n'est que de façade : un directeur général se superpose aux deux directeurs existant antérieurement ; le futur directeur départemental de l'agriculture et de l'équipement, s'il vient de l'agriculture aura un adjoint des ponts et inversement ; la coordination des hôpitaux d'une même région a conduit il y a quelques années à la mise en place d'Agences régionales hospitalières, sur le modèle de l'Assistance publique, qui ont d'abord représenté un échelon hiérarchique de plus .

La mode des fusions de services recèle d'autres dangers. Un des projets les plus désastreux à cet égard est celui, en cours, de la police et de la gendarmerie. Leur dualité correspond, non seulement un partage du travail historique : aux uns les villes, aux autres les campagnes, mais aussi à une vieille tradition républicaine : le souci du pouvoir, qu'il s'agisse du gouvernement, du préfet, ou du procureur de la république, d'être à même de jouer sur plusieurs interlocuteurs au cas où l'un des deux viendrait à refuser en bloc l'application de telle ou telle décision.
Personne n'a jamais vu que cette dualité ait entraîné à un moment quelconque, en un lieu quelconque, une sérieuse difficulté de coordination. Assurée de manière informelle par le préfet ou le procureur, celle-ci se faisait sans problèmes. Mais les statuts des deux corps étant différents, les uns ayant des avantages que les autres n'ont pas, et inversement, leur rapprochement, dans le contexte d'un Etat faible, entraînera immanquablement l'alignement de tous ces avantages vers le haut, d'une manière qui a déjà coûté beaucoup à l'Etat et qui promet de lui coûter encore davantage. Non seulement aucune économie n'a été faite, mais le rapprochement des deux corps s'est déjà accompagné dès 2003 d'une augmentation substantielle de leurs effectifs ; en 2005, la gendarmerie a obtenu le doublement du nombre de ses officiers par souci d'alignement sur certains avantages obtenus par la police. Là aussi, l'application du modèle entrepreneurial à la chose publique s'avère vain, voire contre-productif.

La "LOLF" et ses effets
Même si depuis sa mise en application en 2006, beaucoup en reviennent, loi organique relative aux lois des finances (dite "LOLF" dans le jargon des initiés) a été depuis son vote le 1er août 2001, l'alpha et l'oméga de la réforme de l'Etat. Conçue notamment par un député expert comptable Jean Arthuis, elle était, elle aussi, fondée sur l'idée que pour rendre l'Etat plus efficace, il fallait rapprocher sa comptabilité de celle d'une entreprise privée et trouver les moyens de mesurer son efficacité par les chiffres. Cette ligne de conduite a débouché sur une série d'innovations qui toutes ont compliqué la gestion et dont bien peu l'auront améliorée.

L'introduction d'une comptabilité analytique, répartissant les crédits votés non plus seulement par ministères et services mais par missions et programmes, est certainement l'aspect le plus positif de cette loi. Il fait mieux apparaître les doublons et devrait entraîner progressivement une refonte des services destinée à coller à cette nouvelle présentation des crédits selon la mission, refonte parfois utile, parfois dangereuse comme on l'a vu dans le cas de la police et de la gendarmerie. Cette présentation va-t- elle pour autant améliorer le contrôle parlementaire ? En principe oui. Dans la pratique, on n'en voit pas beaucoup l'effet : sur quelle bases, les députés pourront-ils dire qu'il faut consacrer plus ou moins à telle ou telle mission, plus à la sécurité intérieure et moins à la sécurité extérieure par exemple ?
On sait que le parlement ne se déterminait dans l'ancien système que sur la partie nouvelle du budget, contraint qu'il était d'accepter les "services votés" représentant plus de 95 % du budget. Le vote de la LOLF a été accompagné de la résolution de voter désormais le budget "au premier euro" : mais les services votés ne représentaient nullement une sorte de limite technocratique au pouvoir du parlement, seulement la sédimentation des décisions prises par le même parlement au cours des années antérieures. C'est pourquoi cette ambition de la nouvelle loi a peu de chances de se concrétiser.
La possibilité désormais ouverte aux grands chefs de services de transformer une partie de leurs crédits de personnel en d'autres moyens de fonctionnement n'est pas mauvaise en soi. D'application limitée du fait de la rigidité des statuts des personnels, elle ne mettra pas fin, au contraire, à la stratégie des ministres et des responsables de programme tendant à maximiser leurs crédits, fâcheusement tenus pour un signe extérieur d'influence et qui sont au demeurant le moyen le plus facile d'obtenir les meilleurs résultats.
L'établissement d'une comptabilité en partie double sur le modèle de la comptabilité privée alors que jusque là l'Etat ne tenait qu'une comptabilité simple, s'est traduite par une complication supplémentaire dont on n'a pas encore fait le bilan.
Aussi douteuse est l'idée que les comptes de l'Etat doivent être certifiés comme ceux d'une entreprise privée. C'est la Cour des Comptes que l'on a chargée de cette tâche ingrate de la certification. La traditionnelle séparation des ordonnateurs et des comptables permettait de se passer de cette certification : la totale indépendance des comptables garantissait et garantit encore, sinon l'opportunité, du moins la régularité des dépenses et des comptes administratifs. Le mimétisme a ainsi conduit à une fâcheuse redondance. Sagement, la Cour des comptes, plutôt que de vérifier les dépenses ligne à ligne comme on le fait dans un processus classique de certification, se concentre sur l'évolution du bilan d'ensemble et la vérification des déficits réels. Mais l'introduction d'un compte de bilan a aussi eu des effets pervers. Faisant apparaître, en même temps que l'aggravation de l'endettement, la considérable réévaluation des actifs publics du fait du boom immobilier et boursier de ces dernières années, elle a conduit certains à relativiser fâcheusement la question des déficits courants.
Il est pour le moins étonnant que huit ans après le vote d'une loi qu'on croyait être la panacée et qui a suscité un immense branle-bas de haut en bas de l'Etat, le gouvernement ait moins que jamais une vraie maîtrise de la dépense publique.

La "culture du résultat"
Mais la partie sans doute la plus contestable de la LOLF est l'introduction systématique d'indicateurs chiffrés de l'activité des services à tous les niveaux.

Outre une réforme profonde de la comptabilité publique, cette loi institue en effet un "pilotage par objectifs" des services fondé sur des résultats chiffrés ayant l'ambition de "mesurer la performance". Ces résultats peuvent être le taux de dépistage positif d'alcoolémie par la gendarmerie, le nombre de reconduites à la frontière d'étrangers en situation irrégulière ou le taux global d'élucidation des crimes et délits pour les policiers, le taux de troupeaux de poules pondeuses d'oeufs pour lesquels un germe de salmonella a été identifié pour les services du ministère de l'agriculture, le taux de réussite au baccalauréat pour les lycées, le nombre de retombées de presse pour la maison de France à l'étranger, le nombre de dossiers d'installations classées traités pour les services de l'environnement etc. Présentée ainsi, la "culture du résultat" paraît un excellent principe. La vérité est qu'elle ne porte remède à aucun problème et au contraire en crée beaucoup.
Cette réforme qui fait illusion aux yeux de l'opinion repose en effet sur plusieurs apories.
D'abord la plupart de ces indices de résultats peuvent être manipulés et, n'en doutons pas, le sont. Les gendarmes savent depuis belle lurette comment se placer au bord des routes pour faire le plus de procès-verbaux possible tout en laissant à découvert les endroits plus dangereux mais où il est difficile de "coincer" les automobilistes. On peut reconduire dix fois par an à la frontière les irréguliers les plus faciles à intercepter, par exemple les Roms de Roumanie ; ils reviennent dans le mois et, à nouveau expulsés, compteront plusieurs fois dans la statistique alors que des flux plus importants et plus déstabilisateurs resteront hors de contrôle. Un conducteur en excès de vitesse reconnu par un radar viendra améliorer les statistiques des faits de délinquance "élucidés" alors qu'une longue et minutieuse enquête sur un vol de voiture sera tenue pour rien si, comme cela arrive souvent, elle n'aboutit pas. On dissuadera les plaintes des particuliers ou on ne les enregistrera pas si elles risquent de peser sur les statistiques. Le baccalauréat (et encore davantage les diplômes universitaires) peut être attribué avec plus de laxisme, les dossiers d'installations classées seront bâclés etc.
On ne saurait comparer l'activité de l'Etat dont les finalités sont multiples et dont l'efficacité ne peut se juger que par des critères complexes rarement quantifiables et celle d'une entreprise dont un indicateur unique, le profit, dit si elle marche bien ou mal.
A
u demeurant, il est erroné d'assimiler l'Etat à une série de programmes ou à des "actions" : il est d'abord le garant de la stabilité, de l'ordre et de la justice : à quel "programme" se rattachait saint Louis rendant la justice sous un chêne, prototype il est vrai bien lointain, de la puissance régalienne ... et de la justice de proximité ?
Réduite à quelques indicateurs, l'activité d'un organisme sera infléchie en fonction de ceux-ci : par exemple une brigade de gendarmerie laissera tomber les multiples petits services que la population attend légitimement d'elle parce qu'ils ne sont pas pris en compte dans les statistiques. Les directeurs intelligents, qui voudront conduire leur service en fonction d'une conception globale de leur mission, en ne se polarisant pas sur les seuls indicateurs chiffrés, seront mal notés. "On ne nous demande plus de faire un travail intelligent, il n'y a plus que le chiffre qui compte", entend-t-on de plus en plus. La culture du résultat est, en matière publique, nécessairement réductrice. Inutile de dire combien était absurde et dégradante l'idée d'évaluer à partir d'indicateurs chiffrés des ministres dont l'action s'inscrit nécessairement sur le long terme. Les ministres de l'éducation nationale qui se sont succédé entre 1965 et 1968 ont vu les effectifs universitaires croître à grande vitesse : sans doute eussent-ils été très bien notés !
Le corollaire de la mise en place d'indicateurs est le développement des primes de résultat ou de rendement. Partant de l'idée discutable que les fonctionnaires ne travaillaient pas assez, on a étendu le principe de la rémunération au mérite. Une partie de ces primes est indexée sur les résultats, mais généralement à l'échelle du service dans son ensemble et non pas des individus, ce qui accroît un peu partout les tensions, chacun étant tributaire du travail des autres. Surtout, le pouvoir discrétionnaire de la hiérarchie, jusque là limité par les règles d'ancienneté ou le contrôle des commissions paritaires, est élargi. Les fonctionnaires ont ainsi, plus qu'autrefois, le sentiment d'être livrés à l'arbitraire de leurs chefs, petits ou moyens. Bien peu de gens apprennent encore dans leur famille ou à l'école cette règle éthique élémentaire que l'exercice d'un pouvoir, quel qu'il soit, est subordonné à un souci de justice, cette ascèse dont on sait combien elle est difficile, selon laquelle il faut, dans l'exercice des responsabilités, faire abstraction de ses sentiments personnels. La multiplication des affaires de harcèlement moral ou autres (et les arrêts de maladie à répétition qui vont avec) sont un "indicateur" parmi d'autres de la dégradation de l'atmosphère de travail dans la plupart des services publics.
L'introduction de cette forme d'intéressement aux supposés résultats témoigne surtout d'une ignorance profonde de la culture du fonctionnaire français : à côté de 20 % de tire-au-flanc, de toute les façons irrécupérables, culture du résultat ou pas, 80 % étaient jusqu'à une date récente, des gens consciencieux et motivés qui n'avaient pas besoin d'incitations financières pour faire correctement leur travail. Qui n'a pas vu le zèle d'une jeune attachée sortie des IRA ou de certains vieux commis de préfecture, l'esprit serviable de certains secrétaires de mairie, ne sait pas ce qu'est le service public à la française. Quel contribuable s'est d'ailleurs jamais plaint du manque de zèle des agents des impôts affectés au contrôle ? Quel chef d'entreprise déplore que les inspecteurs du travail ne fassent pas assez de "chiffre" quand ils dressent des contraventions ou que les services du ministère de l'agriculture ne produisent pas assez de règlements en matière d'hygiène ? Ce zèle généralement spontané de nos agents publics est aux antipodes de la mentalité anglo-saxonne où l'intérêt est culturellement le moteur principal des individus. Plus que de qualités nationales propres, il résulte sans doute du mode de sélection des fonctionnaires par des concours qui attiraient généralement les meilleurs élèves, les plus sages en tous cas, les plus consciencieux, une tendance que la féminisation a encore accentuée.

La destruction des corps
La culture du résultat a pour corollaire la destruction des corps sur lesquels reposait en partie la qualité de la fonction publique française.
D
ans un univers où les incitations financières et les menaces de licenciement étaient faibles, la fierté d'appartenir à un corps, même modeste, et la volonté d'y exceller étaient dans une majorité de cas un aiguillon suffisant pour que les fonctionnaires accomplissent leur travail avec zèle. Un gendarme était fier dêtre un bon gendarme, un marin un bon marin ; un inspecteur des impôts mettait son honneur à combattre la fraude fiscale. Au niveau le plus élevé, les grands commis de l'Etat avaient fait de l'intérêt général leur religion, les corps techniques y ajoutant le souci du bel ouvrage. Comment oublier les contributions éminentes du génie rural à la modernisation de notre agriculture, à l'équipement des campagnes et à la rationalisation de la gestion forestière, celle des ponts et chaussées à l’édification d'un magnifique réseau routier, celui des mines à la synergie entre la recherche académique et la recherche industrielle ou encore celle des grands patrons de médecine à la qualité de notre système de soins ?
Un sénateur du Texas a eu beau rappeler récemment que c'était là une des forces de la France, l'opinion dominante en France et à l'étranger est qu'il s'agit d'archaïsmes et donc une des causes des supposés retards français. Le genre de préjugés que rien, absolument rien ne vient étayer, bien au contraire (7), mais qui peuvent conditionner les politiques publiques sur toute une génération. L'essentiel de l'activité réformatrice consistera donc à abaisser la superbe de ces corps (réforme universitaire ou hospitalière), à les fusionner et de ce fait à les faire disparaître : police et gendarmerie, ingénieurs des mines et des télécommunications, de l'équipement et du génie rural, professeurs et instituteurs, ces derniers étant promus de manière illusoire "professeurs des écoles". Cette hargne à l'encontre des corps s'étend aux professions réglementées du secteur privé : n'est-il pas question de fusionner notaires et avocats au sein d'une grande profession de juristes polyvalents ? Pour résoudre quel problème ? La suppression du classement à la sortie de l'ENA a le même sens. Il n'est jusqu'au ministère de la défense qui ne s'efforce d'effacer au fil des ans la spécificité des trois armes : terre, air, mer. Inutile de dire que les économies réalisées par ces rapprochements sont nulles et souvent négatives.
Au goût spontané de bien faire et à l'émulation interne aux corps, doit se substituer selon la doctrine officielle, le conditionnement pavlovien des résultats chiffrés assortis de sanctions pécuniaires. Qui ne voit combien ce système est profondément aliénant pour les personnes et ouvre la porte à de multiples dérives ?
Malgré les poncifs répandus au sujet de l'administration française, supposée jacobine et hiérarchique, c'était une grande liberté, assez analogue à celle des professions libérales, qui y prévalait en bien des cas, cela sans entraver son efficacité. La somnolence de certains - que le nouveau système ne corrigera pas - était sans doute le prix à payer pour que le zèle et la capacité d'initiative des meilleurs ne soient pas bridés ou découragés. En cassant à toute force les corps, c'est le meilleur de nos traditions administratives que l'on anéantit.
Il faut le savoir : surtout aux échelons subalternes, les agents publics sont aujourd'hui profondément démoralisés, l'ambiance de travail s'est partout dégradée. Ce n'est pas 20 % de tire-au-flanc que l'on aura, mais 100 %.

Un Gosplan à la française
Un encadrement hiérarchique plus strict, le discrédit de l'honneur professionnel au bénéfice du seul intérêt individuel, la multiplication d'indicateurs autres que le profit, l'accumulation de données chiffrées vraies ou arrangées : comment ne pas reconnaître dans ce tableau l'URSS d'avant Gorbatchev ? Au motif de se rapprocher du secteur privé, on a introduit dans l'administration française rien moins que les méthodes du Gosplan soviétique : en lieu et place de l'indicateur du profit, le seul qui soit significatif mais qui ne peut, de quelque manière qu'on s'y prenne, être introduit dans l'administration, des indicateurs chiffrés de toutes sortes qui n'en ont ni la pertinence synthétique ni l'efficacité. Comme dans l'économie soviétique, la multiplication des statistiques alourdit le fonctionnement de services ; le souci de les manipuler pour faire illusion passe avant celui de l'efficacité réelle. Culture du résultat, culture du mensonge ! Là toutes les chaussures produites étaient, paraît-il, de la même taille parce que le plan, déjà bien assez compliqué, n'avait pas précisé ce point ; ici, la multiplication des procès-verbaux pour excès de vitesse remplace la traque des délinquants. Comme dans l'économie soviétique, le personnel s'habitue peu à peu à vivre dans le mensonge, la langue de bois, le double jeu et, pour finir, l'irréalité. En définitive, la démoralisation de l'administration que ce système entraîne coûtera beaucoup plus cher à l'Etat que ce qu'il était censé lui faire gagner.

Que la "culture du résultat" ait été en faveur outre-Manche ou outre-Atlantique ne saurait nous abuser : la propension de l'Amérique réelle à la bureaucratie, publique et même privée, malgré la légende, est forte. Sa difficulté à maîtriser les déficits publics en témoigne assez. Il n'est pas sûr qu'il y ait là un exemple à suivre.
Les zoologistes ont observé comment certains primates supérieurs aimaient à mimer le geste de l'écriture qu'ils voyaient accomplir aux hommes, sans en comprendre les ressorts internes. C'est, de manière analogue, à une véritable singerie de l'entreprise privée, que se livre depuis vingt ans l'Etat, au nom d'une supposée modernisation. La logique du secteur privé ne se partage pas : où elle est poussée jusqu'au bout et le système a sa cohérence ou elle n'est que singée et les problèmes sont plutôt compliqués que réglés par des réformes qui s'en réclament. C'est sans doute ce que, d'instinct, ont perçu tous les professionnels, professeurs, chercheurs, médecins, moyens et petits fonctionnaires qui, de gauche ou de droite, refusent les réformes en cours. Ce n'est pas le combat d'arrière-garde du conservatisme contre le mouvement, c'est celui du bon sens contre la bêtise de schémas simplistes.
Cette dérive de la politique réformatrice résulte d'une erreur d'analyse fondamentale. Il y avait bien, il y a toujours un problème de la fonction publique française : non point sa qualité ou l'efficacité de ses agents pris individuellement, plutôt meilleurs qu'ailleurs, mais d'abord son poids global et la complexité des procédures qu'elle gère. Or ce ne sont pas les fonctionnaires de base, ni même ceux des échelons intermédiaires, qui déterminent les effectifs (même si leurs syndicats en réclament toujours davantage, on n'était pas obligé de les suivre comme on l'a fait par exemple au fil de ans pour la police). Ce ne sont pas eux non plus qui déterminent l'organisation, puisque, pour l'essentiel, les procédures qu'ils appliquent ont une origine législative ou réglementaire et sont donc décidées au plus haut niveau. Un effort global de rationalisation et de simplification des procès est sans nul doute nécessaire mais ce n'est pas en donnant des primes de rendement aux fonctionnaires qui font les meilleurs chiffres qu'on y arrivera ! Ce serait déjà bien que chaque année qui passe n'amène pas son lot de complications, d'institutions nouvelles ou de procédures supplémentaires : on croit rêver en apprenant que la loi Borloo, produit final du "Grenelle de l'environnement", fait plus de cent pages ! La plupart des lois créent aujourd'hui des commissions, des hautes-autorités, des conseils supérieurs, des agences dont l'installation exige chaque fois des locaux, un secrétariat toujours porté à s'étoffer, des voitures et des chauffeurs ; dernière conçue après une bonne cinquantaine : la Haute Autorité pour la Diffusion des oeuvres et la Protection des Droits sur Internet, dite HADOPI !

Erreur totale de conception, ignorance profonde de la spécificité de l'organisation de l'Etat et de la culture propre à la fonction publique française, inefficacité par rapport au principal objectif qu'une politique authentiquement libérale devrait d'abord s'assigner, la diminution de la charge fiscale : tels sont les ressorts de la dérive à laquelle nous assistons depuis plusieurs années. Tous les penseurs libéraux ont dit que l'économie de marché exige un Etat sobre mais solide garantissant au moindre coût les règles du jeu. C'est en sens inverse que l'on va : un Etat mou et démotivé, toujours obèse et de moins en moins efficace. Voilà à quoi mène le pseudo-libéralisme brouillon de nos élites politico-administratives. 

(1) Et encore, les recettes de privatisation étant prises en compte dans le calcul, le déficit réel est en réalité supérieur.
(2) Quand l'Etat encouragea en 1998 dans les services de l'Etat et décentralisés le recrutement des emplois-jeunes, la plupart furent ensuite titularisés sans concours par les communes, ce que l'Etat s est bien gardé de faire
(3) La récente interdiction par le préfet de l'Oise d'un concert de bienfaisance des Petits chanteurs à la croix de bois au motif que le travail des enfants était interdit témoigne de cette propension nouvelle des services de l'Etat à appliquer les textes de manière obtuse.
(4) Un des effets paradoxaux de la loi Pécresse aura été de faire basculer à gauche quelques uns des rares bastions conservateurs qui demeuraient encore dans l'Université, tel Paris IV.

(5) La récente affaire des tentatives de corruption de professeurs français par des étudiants chinois en vue d'obtenir leur diplôme aura levé le voile sur des pratiques sans doute habituelles dans ce pays tenu pour une référence.
(6) Inverse du monopole, le monopsone est un marché où les opérateurs sont multiples et le client unique, ce qui est peu ou prou le cas de la Sécurité sociale sur le marché de la santé.
(7) Qu'il ait fallu vingt ans pour relier par autoroute Londres à Douvres et seulement cinq ans pour relier Paris à Calais témoigne de l'efficacité du corps des Ponts et Chaussés, une institution dont les Britanniques n'ont aucun équivalent.

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Les religions meurtrières d'E. Barnavi

(...) (site endommagé en 2013)
... (16, 135) doit procéder à grands traits, voire "à la louche" (13). Je n'entrerai pas dans l'analyse politique de Barnavi, qui ne me semble pas ce que son livre a de plus original, et sur laquelle je n'ai aucune compétence.
Intéressant, quoique inquiétant, me semble le diagnostic porté sur la situation actuelle des pays arabes, non seulement quant à l'économie ou l'absence de démocratie, ce qui est bien connu, mais en matière de culture (90). On l'étayera par une recherche des causes de la stagnation de l'Islam, problème historiographique jadis classique et que l'on n'ose même plus affronter aujourd'hui. Il faudrait le rouvrir. Un autre historien israélien, Dan Diner, l'a fait récemment (1).
J'applaudis lorsque Barnavi rappelle que "la véritable infrastructure des sociétés est mentale" (90) et que, donc, le combat "doit être gagné d’abord sur le plan moral" (135).
Il termine par une conclusion "contre le dialogue des civilisations" (135) que, amateur de provocation, j'avoue avoir lue avec délices, tant elle prend à contre-pied le bon-garçonnisme ambiant. Certes, Barnavi a raison de prendre ses distances par rapport à la façon sommaire dont Huntington se représente les civilisations et leur prétendu "choc" (80, 94). Mais la vertueuse levée de boucliers qui a répondu à la thèse du politologue américain me semble suspecte elle aussi.

Deux concepts-valises
Je crains en revanche l'usage massif de concepts dont Barnavi sait lui-même très bien qu'ils sont ambigus. Faut-il nous asséner une fois de plus les "Lumières" et proposer d'en "réhabiliter l'héritage" (132 et voir 136) ? Barnavi, qui n'aime pas, avec raison, les mots-valises, manipule ici une malle. Les Lumières, Barnavi le rappelle, ont aussi une "face sombre" (15). Commençons par en prendre bien conscience, et demandons-nous ensuite pourquoi certains les refusent …
De même, parler de "laïcité" fait-il vraiment avancer le schmilblic ? Barnavi invoque comme un modèle positif la "laïcité à la française" (10). L'expression est d'ailleurs tautologique, ce terme désignant un fait propre à la France, ou à tout le moins une "spécialité occidentale" (31) pour laquelle ni l'hébreu ni l'arabe n'ont de mot (2). Il s'explique : "la laïcité, c'est-à-dire la distinction entre le spirituel et le temporel" (82). Mais cette distinction peut-elle s'opérer uniquement sous la forme de la "laïcité", voire de la version française de celle-ci ? Barnavi résume sa thèse : "Le bonheur de l'Occident, ce fut la laïcité" (65). Le problème est qu'il montre également que celle-ci provient de la séparation chrétienne entre Dieu et César et sa transposition historique dans le conflit du Pape et de l'Empereur, suivant ainsi une théorie déjà ancienne (3).
La bonne formule me semblerait donc : "Le bonheur de l'Occident, ce fut le christianisme". Qu'elle vienne d'un juif ne ferait rien à l'affaire. Barnavi rappelle lui-même qu'il a défendu "la mention des racines chrétiennes de l'Europe dans le projet de Traité constitutionnel" (132). Et son coreligionnaire Joseph H. Weiler, chaire Jean Monnet de droit européen à New York University, a écrit pour la défendre tout un petit livre, enfin traduit, et que j'ai eu l'honneur de préfacer (4). Je serais prêt quant à moi à signer, au moins de mon encre, la formule qui découle logiquement de ce que dit Barnavi. Mais peut-être ferait-elle grincer quelques dents …

Au-delà du "ne faisons pas d'amalgame"
Le pluriel dans le titre ("les religions") ne doit pas abuser. C'est de l'islam qu'il s'agit avant tout (79). Devant le terrorisme islamiste, on se contente trop souvent de répéter : "ne faisons pas d'amalgame". Certes, tous les musulmans ne sont pas islamistes. Mais tous les islamistes sont musulmans. L'islam de Ben Laden serait dévoyé. Barnavi pose une bonne question : "dévoyé par rapport à quoi ?" (114). On peut souhaiter que l'islam fasse ce que le christianisme a commencé depuis quelques dizaines d'années, un examen de conscience historique. Bien sûr, ce n'est pas à moi, qui ne suis pas musulman, de sommer ceux qui le sont, du haut d'on ne sait quelle supériorité, de procéder à un tel examen.
On ferait bien, en tout cas, de cesser tout simplement de parler de l'islam avec l'article défini, et d'éviter des phrases du genre : "l'islam est ceci (une religion violente)" ou "l'islam est cela (une religion d'amour, de tolérance et de paix)". Pour la raison que dit Barnavi : "islam" est, comme "religion", un mot-valise. Et ensuite, parce que la langue ne permet pas de distinguer entre trois significations : l'islam, religion prêchée par Mahomet ; l'Islam, civilisation construite par des adeptes de plusieurs religions sous la direction d'une classe dirigeante musulmane ; l'Islam comme ensemble de populations vivant dans cette civilisation. Plutôt que brandir sans cesse ce gros billet, on ferait mieux de faire la monnaie et de faire porter la question sur des détails précis.
Et sans éviter les "questions qui fâchent". Trop souvent, on traite les musulmans avec un paternalisme qui me semble écoeurant. Il ne faut pas "les braquer". Certes, les règles de courtoisie, l'exigence de respect, et le souci de balayer devant sa propre porte, ont valeur universelle. Mais les musulmans sont-ils donc des enfants, qu'il faille leur éviter la confrontation avec leur propre tradition ? Il n'en manque pas qui sont ingénieurs, économistes, juristes, etc. Seraient-ils incapables d'être philologues et historiens ?

Les Écritures
Je voudrais développer un seul point, celui de la violence dans les Livres sacrés. Barnavi écrit : "Les Écritures, toutes les Écritures, sont […] des auberges espagnoles, où l'on trouve ce qu'on cherche, c'est-à-dire ce qu'on apporte avec soi" (81, voir aussi 47).
Oui et non. Ce qui est vrai, voire banal, c'est que l'on a interprété en tous sens, et à contresens, des textes sacrés pour légitimer des pratiques qui nous semblent aujourd'hui inexcusables. Ainsi, le fameux "oblige-les à entrer" (compelle intrare) de la parabole du festin de noces (Luc, 14, 23), tant discuté, depuis que st Augustin l'invoqua contre les Donatistes, jusqu'à Bayle et Voltaire. Barnavi donne d'excellents exemples de cette dualité des religions, comme le calvinisme qui a tout aussi bien permis le pluralisme de la Hollande du siècle d'or et justifié l'apartheid (46).
Ce qui est faux, c'est que la violence se trouverait à part égale dans tous les livres sacrés. On cherchera en vain dans le Nouveau Testament des équivalents des formules du Coran citées p. 81. Et rien ne sert de contrebalancer les versets sévères par d'autres versets conciliants. Barnavi fait comme si privilégier les uns par rapport aux autres était une matière de choix. En fait, l'exégèse musulmane a résolu depuis longtemps le problème des contradictions du Coran. Celui-ci étant censé avoir été dicté mot à mot par un Dieu omniscient, les contradictions ne sauraient y être qu'apparentes. L'harmonisation est assurée par la théorie de l' "abrogation" (naskh) : les dispositions de caractère normatif contenues dans un verset sont abrogées par celles que contient un verset postérieur (5).

Pour une typologie de la violence dans les livres sacrés
Et surtout, il ne suffit pas de déclarer vaguement qu' "il y a" de la violence dans les textes sacrés. Il faut dire précisément de quel genre d'énoncé elle est l'objet. Esquissons en une typologie. Je prendrai comme fil conducteur trois facultés de l'âme : perception, désir, action.

1) La violence peut d'abord être racontée. Elle peut être l'objet
(a) d'une histoire, rapportant des événements censés avoir eu lieu, comme les massacres liés à la conquête de Canaan dans le livre de Josué ;
(b) d'une fiction, dont l'auditeur est chargé de déchiffrer le sens. C'est le cas dans certaines paraboles, où un roi massacre ses ennemis - lesquels, rappelons-le, ont commencé par tuer son fils ou ses envoyés (Matthieu, 21, 41 ; 22, 7).

2) La violence peut être désirée. Elle peut être
(a) souhaitée contre les oppresseurs, dont les victimes voudraient se venger. Et les victimes ne sont pas toujours très polies envers leurs bourreaux. Ainsi, les Juifs exilés à Babylone rêvaient d'écraser à leur tour contre les murs les enfants de leurs gardiens (Psaume 137, 9). Le souhait obsessionnel d'une revanche peut tourner à la fiction, voire au rêve, comme dans le genre apocalyptique. Des textes de Qumrân comme la Règle de la guerre (non canoniques, d'ailleurs) présentent une forme intermédiaire. (b) invoquée dans une hyperbole : celui qui est cause de scandale, mieux vaudrait pour lui (!) qu'on lui attachât au cou une meule et qu'on le jetât à la mer ! (Marc 9, 42 et voir Matthieu, 18, 6).
(c) rappelée comme une menace brandie par Dieu et réservée à l'au-delà. Bien des religions connaissent un enfer, qu'elles décrivent avec plus ou moins de détails et plus ou moins de sadisme. Le ver ne meurt pas (Isaïe, 66, 24 cité en Marc, 9, 48). La peau brûlée des damnés repousse, pour être brûlée à nouveau (Coran, IV, 56/59), détail qui, au xe siècle, choquait déjà les encyclopédistes ismaéliens connus sous le nom de "Frères Sincères" (6). Le Talmud représente Jésus subissant le supplice de la merde bouillante (7). Il n'est pas difficile de voir dans tout cela le ressentiment des faibles devant ceux qui les dominent (8).

3) La violence peut enfin être commandée. Il peut s'agir
(a) d'une règle permanente fixée par une loi dans le but de punir certaines transgressions. C'est le cas dans le droit pénal de l'ancien Israël, qui connaît la peine de mort dans différents cas, dont certains qui nous surprennent, comme le "tu ne laisseras pas en vie la magicienne" (Exode, 22, 17) tant argué contre les "sorcières".
(b) d'un ordre ponctuel à user de violence contre une catégorie déterminée d'adversaires qu'il faudra combattre pour les tuer ou les capturer.
Le Coran contient plusieurs des types d'énoncés que j'ai distingués. Mais il présente deux particularités : 1) il contient des ordres de combattre qui restent "ouverts". Peut-être initialement donnés dans des circonstances singulières, ils sont formulés d'une manière suffisamment vague pour qu'on puisse les faire porter sur des ennemis toujours à redéfinir. Ainsi, "ceux qui répandent le trouble (fasâd) sur la terre" (V, 35/32). 2) Pour les musulmans croyants, le Coran n'a pas été inspiré, mais dicté par Dieu même à son Envoyé, qui l'a transmis tel quel. L'interprétation ne peut donc qu'éclairer le sens des mots, et non remonter de la lettre à l'intention de l'auteur.

La conduite du Prophète
Barnavi limite son enquête aux livres sacrés. Mais l'islam ne se fonde pas que sur le Coran, loin de là. Bien des règles de vie dépendent de ce que Mahomet a dit ou tu, fait ou omis. Celui que Dieu a choisi et purifié (mustafa) est le "bel exemple" (uswa hasana) (Coran, XXXIII, 21), sur lequel il faut régler sa conduite. Or, les récits sur le Prophète contiennent tout ce qu'il faut pour légitimer la violence. Lisons ce que l'on considère comme la plus ancienne biographie de Mahomet, celle d'Ibn Ishaq, éditée par Ibn Hisham (mort en 830). Nous disposons d'une traduction procurée par un musulman, A. Badawi, et publiée chez un éditeur musulman. Elle est d'un français fort rocailleux, mais est intégrale et fidèle. On y trouve par exemple une petite anecdote sur un jeune homme du nom de 'Umayr b. al-Humâm. Il mangeait des dattes pendant une trêve entre les combattants. Entendant Mahomet promettre le paradis à ceux qui mourraient les armes à la main, il jette ses dattes, se précipite sur les lignes adverses avec un cri d'enthousiasme, et ne tarde pas à succomber (9). Voilà qui est pain bénit pour les islamistes : rien de mieux pour répondre à ceux qui rappellent (à juste titre) que l'islam interdit le suicide, et pour justifier les kamikazes. On peut cependant objecter que cette histoire ne porte pas sur Mahomet, lequel n'a d'ailleurs pas exprimé son approbation.
Mais qu'en est-il des récits où le Prophète lui-même ordonne la violence ? En voici un, tiré de la même biographie :
On fit venir, auprès de l'Envoyé d'Allah (●), [de] Kinânah b. al-Rabi', chez qui se trouvait le trésor de Banû al-Nadir. L'Envoyé d'Allah (●) lui demanda où était ce trésor. Kinânah nia qu'il savait où il était. Un juif vint à l'Envoyé d'Allah (●) et lui dit : "J'ai vu Kinânah fréquenter cette ruine tous les matins < »>. Alors l'Envoyé d'Allah (●) dit à Kinânah : "Si on le trouve chez toi, aurai-je le droit de te tuer ?" Kinânah répond "Oui". L'Envoyé d'Allah (●) ordonna de creuser la ruine. On en extraya une partie du trésor des juifs. Il demanda à Kinânah où se trouvait le reste. Mais Kinânah refusa de l'indiquer. L'Envoyé d'Allah (●) ordonna à al-Zubayr b. al-'Awwâm de le torturer jusqu'à ce qu'on extraie ce qu'il y a chez lui. Al-Zubayr se mit à faire brûler, par un briquet, sa poitrine, jusqu'à ce que Kinânah fût sur le point de mourir. Puis l'Envoyé d'Allah (●) l'a livré à Muhammad b. Maslamah <;> celui-ci coupa son cou, en vengeance de son frère Mahmûd b. Maslamah (10).
La première communauté musulmane, basée à Médine, vient de vaincre une seconde fois la tribu juive des Banû Nadir. Celle-ci avait déjà été expulsée, et les musulmans l'avaient poursuivie jusqu'à l'oasis plus septentrionale de Khaybar. Le prisonnier qu'on amène au chef vainqueur est le mari de Safiyyah, dont Mahomet va vite faire sa concubine (11). Celui-ci donne l'ordre de torturer son prisonnier pour lui faire avouer où se trouve l'argent dont il pense qu'il doit rester. Comment Mahomet le sait-il ? Le texte ne le dit pas. Kinânah ne parle pas. Fermeté d'âme ? Incapacité de pouvoir indiquer où se trouvait un surplus d'argent de pure imagination ? Comment le savoir ?

Que faire ?
Que faire d'un récit de ce genre ? Pour les légistes, la réponse est aisée. Mahomet est, on l'a vu, le "bel exemple". Cela ne veut pas dire que tout ce qu'il a fait doive être imité, mais que rien de ce qu'il a fait ne saurait être mauvais et en conséquence peut être imité. Ainsi, Ibn Taymîya tire de cette scène qu'il est licite de torturer un receleur pour lui faire avouer où il caché la marchandise (12).
Mais que faire, en revanche, quand on veut éviter de légitimer les aspects les plus noirs de l'islamisme en les rattachant à la personnalité même du Prophète ?
Une tactique possible est la négation. Et déjà, cette négation involontaire qu'est l'oubli. Les musulmans ne lisent guère la Vie du prophète d'Ibn Ishâq, dont la lecture est rendue ardue, entre autres, par d'interminables kyrielles de noms propres et citations de poèmes. Ils lui préfèrent des ouvrages postérieurs, mieux écrits, plus attrayants, par exemple le célèbre Kitâb al-shifâ' bi-ta'rîf huqûq al-mustafâ de Qadî Iyad al-Yahsubî (mort en 1149). Ceux-ci résument, synthétisent, embellissent en direction de l'hagiographie que l'islam postérieur devait développer autour de la figure de son prophète (13). Dans tous les cas, ils sélectionnent. La tradition continue. Ainsi, dans un travail récent, les deux auteurs qui signent Mahmoud Hussein ont rédigé un choix de traditions arabes sur la vie de Mahomet pour en offrir un récit suivi et lisible. Ils passent sous silence la torture infligée à Kinânah et son motif sordide (14). Et ils ne sont pas les seuls. Ce genre d'omission fomente l'impression d'une volonté de dissimuler.
On ne s'étonnera ni ne se plaindra donc de voir que d'autres auteurs, à l'opposé de la première tactique, soulignent non sans quelque complaisance les passages les plus désagréables sur le Prophète : assassinats politiques d'adversaires de tout âge et de tout sexe, massacre de prisonniers désarmés, etc. On peut regretter le ton "raide" sur lequel ils le font. Mais on ne peut en aucun cas les accuser d'inventer quoi que ce soit : les histoires qu'ils rapportent figurent noir sur blanc dans les sources musulmanes (15).

Il serait temps de se poser sobrement des questions toutes simples : 1) que nous apprennent de tels récits sur la personnalité de Mahomet ? Non tant d'ailleurs sur le personnage lui-même, s'il a existé, que sur la façon dont l'islam des premiers siècles le percevait. 2) Les musulmans contemporains assument-ils, et comment, cette personnalité ?
Paru dans Le Débat - Août 2008 - N° 150


(1) Voir D. Diner, Versiegelte Zeit. Über den Stillstand in der islamischen Welt, Berlin, Propyläen, 2005. Malgré le titre, le livre porte presque exclusivement sur le monde arabe.
(2) On corrigera quand même la p. 32 : l'arabe pour "laïc" est 'almânî, "mondain, séculier", de 'âlam, "monde", non 'ilmânî, mot d'ailleurs inexistant.
(3) Voir par exemple Lord Acton, "The History of Freedom in Christianity", dans R. Fears (éd.), Selected Writings of Lord Acton, I, Indianapolis, Liberty Press, 1985, p. 33.
(4) J. H. H. Weiler, Une Europe chrétienne ? Une excursion, tr. T. Teuscher et C. Vierling, Paris, Cerf, 2007.
(5) Voir la synthèse de D. S. Powers, 'The Exegetical Genre nâsikh al-Qur'ân wa mansûkhuhu', dans Rippin, A., (éd.), Approaches to the of the Interpretation of the History Qur'an, Oxford, Clarendon Press, 1988, p. 117-138.
(6) Rasâ'il Ikhwân as-Safâ', IV, 1 [42], §51 ; éd. Bustani, Beyrouth, t. 3, p. 527.
(7) bGittin, 57a [version non censurée].
(8) Nietzsche, Zur Genealogie der Moral, I, 15.
(9) Ibn Ishâq, La vie du prophète Muhammad, l'envoyé d'Allah. […] Traduction française avec introduction et notes par 'Abdurrahmân Badawî, Beyrouth, Les Editions Albouraq, 2001,t. 1, p. 529 ; Texte arabe dans Al-Sira al-nabawiyya li-Bn Hishâm, éd. M. al-Saqâ et al., Beyrouth, Dâr Ihy⒠al-Turath al-‘Arabî, s.d., t. 2, p. 239 ; traduction anglaise A. Guillaume, The Life of Muhammad, a translation of Ishâq's Sirat rasûl Allah, Londres, Oxford University Press, 1955, p. 300.
(10) Ibn Ishâq, La vie du prophète Muhammad, l'envoyé d'Allah. […] Traduction française avec introduction et notes par 'Abdurrahmân Badawî, Beyrouth, Les Editions Albouraq, 2001,t. 1, p. 529 ; Texte arabe dans Al-Sira al-nabawiyya li-Bn Hishâm, éd. M. al-Saqâ et al., Beyrouth, Dâr Ihy⒠al-Turath al-‘Arabî, s.d., t. 2, p. 239 ; traduction anglaise A. Guillaume, The Life of Muhammad, a translation of Ishâq's Sirat rasûl Allah, Londres, Oxford University Press, 1955, p. 300.
(11) Ibid., t. 2, p. 281 et 284 ; arabe, t. 3, p. 365-366 et 369-370; anglais, p. 514-515 et 516-517.
(12) H. Laoust, Le Traité de droit public d'Ibn Taymîya. Traduction annotée de la Siyâsa shar'îya, Beyrouth, Institut français de Damas, 1948, p. 40.
(13) Voir A. Schimmel, Und Muhammad ist sein Prophet. Die Verehrung des Propheten in der islamischen Frömmigkeit, Munich, Diederichs, 1989.
(14) M. Hussein, Al-Sîra. Le Prophète de l'islam raconté par ses compagnons, Paris, Grasset, t. **, 2007, p. 473.

(15) Voir par exemple A.-M. Delcambre, L'Islam des interdits, Paris, Desclée De Brouwer, 2003.

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Un des arguments le plus souvent avancés en faveur de la réintégration de l'OTAN est la nécessité de mutualiser, le principe général que, faute d'être assez grand tout seul, il faut s'associer à d'autres. Argument qui vaut autant pour l'identité européenne de défense, même s'il s'agit d'un concept différent. Un colloque récent de la Fondation Robert Schuman sur la défense européenne déplorait que celle-ci se trouve gravement hypothéquée par la baisse des efforts de défense des pays d'Europe, à l'exception de la Grande-Bretagne. Le Pentagone se lamente lui aussi de la réticence des Européens à dépenser pour leurs forces armées et donc de leur impuissance à apporter le cadre de l'OTAN plus qu'une force d'appoint. La coopération franco-allemande en matière d'armements, après avoir démarré de manière prometteuse dans le cadre de l'OCCAR avec les hélicoptères Tigre et NH90, s'essouffle du fait de la baisse des efforts de chaque pays.

 
Les chiffres sont aujourd'hui éloquents : en Europe, 1,8 % du PIB (193 milliards de dollars) est consacré à la défense, aux Etats-Unis 4,1 % (493 milliards de dollars), en Russie 2,8 %. Pire : les efforts des Européens baissent d'année en année alors que dans le reste du monde, Chine comprise, ils ne cessent, même si on peut le déplorer, de grimper. Ainsi tout se passe comme si la baisse de l'effort de défense allait de pair en Europe avec le degré d'intégration dans l'OTAN. En prolongeant les courbes, intégration à 100 % = 0 % du PIB consacré à la défense !
Le seul pays qui semble résister à cette tendance est le Royaume-Uni ; très autonome comme on sait dans le cadre européen, peut-être a-t-il plus que d'autres le sentiment de rester lui-même en s'alignant sur les Etats-Unis, du fait de sa communauté de langue et de culture avec eux.
Le dernier Livre blanc français ne contredit pas ces tendances, au contraire. Hors l'excellente intention de consacrer plus de moyens au renseignement, ses deux idées fortes sont d'une part une plus grande intégration internationale de nos forces, d'autre part une réduction du format des armées. Dans le scenario envisagé, une fois la gendarmerie exclue, notre effort de défense devrait descendre de 1,55 à 1,15 % du PIB, soit au niveau de celui de l'Allemagne.
L'Europe, à mesure qu'elle s'intègre et se pelotonne dans le giron de l'OTAN apparaît ainsi plus que jamais, selon la terminologie de Robert Kagan (1), comme une puissance "vénusienne", sortie de l'histoire, par opposition aux Etats-Unis, puissance "martienne" par excellence, assumant pleinement la condition tragique de l'homme.
Dans sa célèbre conférence de presse du 23 février 1967 où il annonçait le retrait de la France de l'organisation intégrée de l'OTAN, le général de Gaulle, dans une incise passée alors inaperçue, avait prévu cette évolution : "Enfin, la volonté qu'a la France de disposer d'elle-même, volonté sans laquelle elle cesserait bientôt de croire en son propre rôle et de pouvoir être utile aux autres, est incompatible avec une organisation de défense où elle se trouve subordonnée."
Etre utile aux autres dans l'Alliance, c'est ce que fut la France en 1962, lors de la crise des fusées de Cuba où elle se montra l'allié le plus inébranlable des Américains. C'est encore davantage ce qu'elle s'avéra être dans le dernier grand épisode de la guerre froide : la querelle des euromissiles, au début des années quatre-vingt. Alors que toute l'Europe occidentale, Allemagne en tête, était prête, sous la pression de mouvements d'opinion considérables, à céder au chantage soviétique - besser rot als stot - , notre pays, sans doute parce que la politique d'indépendance y avait préservé le goût de se défendre, sut résister aux sirènes du pacifisme et put ainsi appuyer efficacement le projet américain de poster les fusées Pershing II en Europe de l'Ouest pour contrer les SS20 soviétiques.
De plus en plus d'intégration, de moins en moins d'esprit de défense ? Jusqu'où ?


(1) Robert Kagan, La puissance et la faiblesse, Plon, 2003.

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Alors qu'Obama a publié un rapport sur les pratiques de la CIA, on vient de se rendre compte que l'affaire d'Abou Ghraib n'était ni une bavure ni un excès qui aurait échappé à la vigilance des autorités américaines.

Revient douloureusement le souvenir du débat sur la torture durant la guerre d'Algérie. Comment admettre que des démocraties torturent ?
C'est le moment de se pencher sur l'ouvrage remarquable de Michel Terestchenko, qui nous livre une réflexion approfondie sur la question.
Il montre comment deux démocraties, les États-Unis et Israël, utilisent la torture dans le cadre de deux guerres contre le terrorisme. Pourtant, les États-Unis se différencient en ce qu'ils ont pris les moyens pour légaliser certaines formes de torture, ou en tout cas les justifier. D'abord à travers une casuistique fine qui permet à certaines méthodes d'échapper aux interdictions internationales, puis en utilisant des dispositions récentes (privation sensorielle, essentiellement une torture psychologique qui ne laisse pas de traces) dont certaines violent la Constitution américaine, enfin en envoyant certains prisonniers dans des pays tiers où ils seront torturés plus aisément.

Défendre les droits de l'homme signifie refuser la torture.
La question ici est de savoir comment une démocratie parvient à "justifier l'injustifiable". Apparaît toujours un cas de figure singulièrement déroutant : celui dit de "la bombe à retardement", traduisant le cas du terroriste détenteur d'un renseignement qui peut sauver la vie de nombre de gens. C'est au nom de ce problème qu'est en général justifiée la torture, pour des cas exceptionnels, dans le cadre d'un régime de respect de la dignité. L'auteur développe les deux thèses différentes de cette justification. Celle dite des "machiavéliens", dont le promoteur est le libéral américain Michael Walzer, repose sur la reconnaissance d'un cas limite: la démocratie n'accepte pas la torture, mais, dans la situation de la "bombe à retardement", ce mal devient un moindre mal. Pour autant, il ne s'agit pas de la légaliser. Une personne utilisera la torture en se salissant la conscience et en acceptant les conséquences de cet acte, y compris les sanctions pénales, devenant une sorte de "tortionnaire noble". Il s'agit d'une mise en scène de la tragédie politique. L'autre thèse est celle des "utilitaristes". Pour eux la morale ne s'évalue pas en soi, mais au regard du calcul des conséquences : si la torture est un moindre mal dans la circonstance, alors elle devient légitime et pourrait même devenir légale.

Michel Terestchenko récuse la thèse utilitariste : car le pire lui semble être de mélanger le bien et le mal, de les relativiser. Il est nécessaire au premier chef que le mal soit toujours reconnu comme tel, même si on se trouve dans la nécessité de le commettre. C'est pourquoi il semble pencher en faveur des machiavéliens, qui ne laissent à aucun moment la conscience en repos et lui demandent d'assumer tous ses actes. À ce stade de l'analyse, nombre d'ntre nous pencheraient avec lui du côté de la thèse de Walzer. Mais l'affaire est plus compliquée.
À bien considérer l'histoire récente de la torture, il s'avère que le fameux cas de la "bombe à retardement" n'existe pas. Il s'agit simplement d'une hypothèse tragique et fallacieuse, comme si nous disions à nos compatriotes radicalement opposés à la torture : et si, pour libérer Auschwitz, il avait fallu torturer des nazis, ne l'auriez-vous pas fait ? Examinant les situations les unes après les autres, Michel Terestchenko ne trouve pas un seul cas qui vérifie l'existence de cette hypothèse : jamais les geôliers ne peuvent avoir la certitude que la vie d'un groupe de gens se trouve, dans l'urgence, entre les mains du suspect. Tous les geôliers qui témoignent d'actes de torture racontent s'y être livrés sous la pression d'une soi-disant "bombe à retardement" qui apparaît comme un alibi, pire, comme un artifice intellectuel, un jeu pervers.

En outre, l'auteur montre à quel point la torture est inefficace, pour des raisons qu'on imagine sans peine, et qu'elle ne produirait ses effets (extorquer les renseignements recherchés) qu'en masse, et encore au milieu d'une somme de faux renseignements qu'il faudrait très difficilement distinguer des vrais. C'est ainsi, à la fin d'une longue enquête historique et d'une analyse à rebondissements, que Michel Terestchenko nous livre sa certitude : pour une démocratie, la torture n'est acceptable à aucun point de vue ni dans aucune circonstance. Elle salit le régime qui l'accepte en même temps qu'elle déshumanise victimes et bourreaux. Nous n'avons pas, même pour lutter contre les terroristes, à tenter de leur ressembler.

Du bon usage de la torture ou Comment les démocraties justifient l'injustifiable, de Michel Terestchenko, La Découverte, 216 pages, 15 
Paru dans Valeurs actuelles, 7 mai 2009

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(...) (site endommagé en 2013)

révèlent la maladie de notre monde : l'écart croissant entre riches et pauvres et la banalisation de la "barbarie", notamment dans le comportement des "bandes". Deux événements d'importance inégale nous y renvoient.


Le premier est le G20 réuni à Londres début avril. L'élargissement du nombre de pays (de 7 à 20) qui permet aux pays émergents d'être représentés est un progrès. Pour le reste, il y a loin entre le "succès" dont se sont targués les dirigeants occidentaux et la réalité. D'abord, ce qui a été annoncé est dans l'ensemble bien faible au regard des enjeux, mais surtout ne remet nullement en cause le fonctionnement débridé du libéralisme mondial : on se gausse du triplement des moyens du FMI (passant de 250 à 750 milliards de dollars) en faveur des plus pauvres, mais le FMI a été dans le passé l'un des principaux moteurs des politiques libérales de déréglementation qui ont finalement contribué à déstructurer et affaiblir les pays les plus fragiles. Est-ce vraiment la logique libérale adossée au libre-échange qui pourra aider les régions les plus pauvres à émerger ? N'est-ce pas plutôt le système économique mondial tel qu'il fonctionne avec son système monétaire foncièrement déséquilibré au profit du dollar qui serait à remettre en cause, en prenant mieux en compte trois des principes de base de la doctrine sociale catholique : les principes de subsidiarité et de solidarité, ainsi que la destination universelle des biens ?
Certes, personne n'attendait un tel bouleversement d'une réunion comme le G20, mais ne faudrait-il pas commencer à intégrer dans nos esprits la nécessité d'un changement radical face à ces problèmes mondiaux ? Car l'écart entre pays riches et pauvres, outre qu'il est profondément immoral, est foncièrement malsain pour l'équilibre de la planète et génère nombre d'autres problèmes insolubles tant que cet écart ne diminuera pas - notamment celui de l'immigration.
L'écart se creuse également entre riches et pauvres au sein même de nos sociétés occidentales, la paupérisation des classes moyennes ayant été l'un des facteurs importants de la dernière crise financière, ne l'oublions pas. Dans ce contexte, les salaires et avantages faramineux des dirigeants d'entreprises multinationales ou des stars du show-biz (acteurs, sportifs, présentateurs TV…) ne peuvent que profondément choquer une population contrainte aux économies. Là aussi, un changement radical de mentalité est nécessaire : l'augmentation sans fin de la consommation est-il le but ultime de la vie ici-bas ? La seule recherche des richesses et du plaisir suffit-elle à donner un sens à la vie ?

Le second événement est le passage à tabac d'un jeune Français dans un bus. Il est significatif, en passant, que le scandale, depuis, ne soit pas cette violence en elle-même, mais le fait de l'avoir montrée sur internet - politiquement correct oblige, la bande était d'origine étrangère et elle a eu le mauvais goût d'éructer des propos anti-français ! Et, horreur ! cela ne peut que profiter à l'"extrême droite", voilà tout ce qui intéresse nos médias ! De tels drames ravivent la question de l'immigration incontrôlée de populations qui ne cherchent en rien à s'intégrer. Il serait temps de délaisser la langue de bois et de cesser d'agiter l'épouvantail du "racisme", toujours à sens unique, pour empêcher tout vrai débat, car une lutte plus énergique contre l'immigration sauvage n'aurait rien d'illégitime. Mais une politique plus ferme, si nécessaire soit-elle à court ou moyen terme, sera toujours insuffisante si le problème n'est pas pris plus en amont : par une coopération internationale qui réduit les écarts entre pays riches et pauvres, et par une politique démographique qui cesse de faire de nos pays européens un vide dans lequel s'engouffre naturellement le trop-plein de nos voisins pauvres.
Mais ce drame met surtout en lumière le phénomène de la violence gratuite des bandes qui se développe de plus en plus - et qui ne concerne pas que les immigrés, loin s'en faut. Or, les spécialistes le savent, le principal facteur de cette violence réside dans l'éclatement et la disparition de la famille. C'est au sein d'une famille stable, constituée d'un père et d'une mère qui s'unissent pour la vie qu'un petit être humain s'épanouit, qu'il apprend ses repères et ses limites. Favoriser la famille n'est donc pas qu'un impératif moral de "cathos" déconnectés de la réalité, c'est une condition nécessaire pour endiguer la violence… et relancer la démographie : bref, il s'agit de l'urgence n°1 exigée par le bien commun ! Par aveuglement ou lâcheté, aucun politique n'ose ce langage, car cela heurterait frontalement l'idéologie dominante qui veut que l'adulte soit maître absolu de lui-même en dehors de toute contrainte extérieure, surtout morale. Il est regrettable que nos politiques ne comprennent pas que le renversement de perspective ici proposé, non seulement contribuerait au bonheur des hommes mais est aussi la seule façon de vraiment servir le bien commun. Évidemment, on ne peut changer les mentalités du jour au lendemain, mais on pourrait déjà avoir le courage de rappeler que tous les comportements ne sont pas neutres au regard du bien commun, ce qui justifie d'en favoriser certains et d'essayer de limiter les autres.

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Même si l'on peut débattre de son ampleur ou de sa réversibilité, la déchristianisation constitue sans aucun doute une des données capitales de l'Europe occidentale aujourd'hui.
Elle n'est pas séparable du recul du fait religieux en général car, en dépit des fantasmes qui règnent sur ce sujet, il s(en faut de beaucoup que les avancées de l'islam ou des sectes compensent le reflux des Eglises établies, catholique ou protestantes.
La violence des réactions médiatiques aux derniers actes du pape Benoît XVI, que ce soit la levée de l(excommunication de quatre évêques schismatiques ou ses déclarations sur les politiques de prévention du sida en Afrique, témoignent de cet éloignement désormais patent des références chrétiennes. Dans la meute qui a crié haro sur le pape se trouvaient réunis non seulement des journalistes et des intellectuels de gauche mais aussi, chose plus surprenante, des hommes politiques de droite, non seulement des agnostiques mais aussi des croyants. Il faut pourtant le dire : ces réactions sont, sur la sphère mondiale, isolées : les évêques africains - et même certains chefs d(Etat -  se sont ostensiblement démarqués des médias européens, allant jusqu'à leur reprocher dans cette affaire un comportement raciste ; le patriarcat orthodoxe a, depuis Moscou,  apporté son soutien au chef de l'Eglise catholique. De fait, le recul du sentiment religieux ne touche guère les autres continents - en dehors des quelques pays alignés sur le paradigme européen, comme le Canada, l'Australie ou la Nouvelle Zélande. 
L'orthodoxie tient le haut du pavé en Russie après presque un siècle de catacombes, même si le peuple russe demeure en partie hors de son influence. Les religions se réveillent en Indochine et se réveilleront sans doute en Chine dès qu'y sera levée la chape de plomb du marxisme. Les Etats-Unis sont divisés en deux camps, l'un très religieux, l'autre non, mais le rapport de forces y est beaucoup plus favorable au camp de la religion qu'en Europe et il n'évolue pas à son détriment, au contraire. Vitalité religieuse aussi dans le monde musulman et, encore davantage, en Afrique noire. L'Inde également demeure religieuse, pour le meilleur et pour le pire puisque les affrontements communautaires s'y multiplient. En Amérique latine, ce sont les sectes évangéliques, pas l'athéisme qui grignotent le catholicisme où pourtant les vocations sacerdotales sont en hausse. 

L'Europe roule ainsi à contre sens du reste du monde en matière religieuse. Mais ce n'est pas le seul domaine où il en va ainsi. Le fait religieux n'est que l'un des caractères qui en font une région du monde atypique.
La démographie l'a fortement singularisée à la fin du XXe siècle ; l'Europe est depuis 1975 un  continent où le renouvellement des générations ne se fait  pas - même si la position de la France, pourtant très déchristianisée, est sur ce point plus favorable. Il manque un tiers de l'effectif à chaque génération, ce qui signifie que la population européenne de souche est promise à disparaître. Le léger redressement intervenu depuis 2000 est encore peu significatif. Sur ce plan, la Russie est encore plus gravement touchée. Le fait nouveau depuis quinze ans est que dans cette trappe de la dénatalité où l'Europe s'enfonce, d'autres pays tombent à leur tour: la Chine, le Japon, le Brésil ne renouvellent pas non plus leurs générations. La natalité chute à grande vitesse dans le monde musulman, l'Inde, l'Amérique latine. Quoique encore très haute, elle baisse même en Afrique. Elle ne se maintient curieusement qu'aux Etats-Unis.
Les mouvements migratoires sont un des éléments de la démographie. Quand une région du monde combine la richesse et la dénatalité, son attraction est maximale, ce qui est le cas de l'Europe occidentale. La Russie, peu féconde mais encore pauvre n'attire guère les migrants, à la différence des Etats-Unis plus féconds que l'Europe mais riches.
En matière politique, sans porter de jugement de valeur, on relèvera que l'Europe occidentale est la seule région du monde où une organisation supranationale, l'Union européenne, envisage à terme le dépassement du fait national et la fusion des entités qui la composent sous le paravent d'un seul Etat. L'Union africaine, qui n'empiète nullement sur la souveraineté des Etats, n'a avec elle de commun que le nom. Si l'Amérique a une organisation continentale, aucun projet de ce genre ne l'anime, alors même que les pays hispanophones y sont culturellement beaucoup plus proches les uns des autres que ne le seront jamais les pays d'Europe. On pourrait en dire autant du monde arabe qui partage la même langue et, pour l'essentiel, la même religion. Quant à l'Asie, la construction d'une entité continentale est le cadet de ses soucis. Cette attrition du fait national pénètre profondément les mentalités : en France, un particulier qui met le drapeau national à sa fenêtre est l'objet de l'opprobre collectif, alors que cela est presque l'inverse aux Etats-Unis.
En matière de défense, quoique encore riche, le continent européen se repose de plus en plus pour sa sécurité, dans le cadre de l'OTAN, sur son grand allié américain. Alors que, pour le meilleur et pour le pire, les dépenses de défense grimpent depuis 1997 dans toutes les régions du monde (Etats-Unis, Russie, Inde, Chine notamment), elles baissent depuis vingt ans dans l'Europe continentale jusqu'à ne plus dépasser dans la plupart des pays 1,5 % du PIB. Ainsi se vérifie la formule de Robert Kagan (1) selon laquelle l'Europe est devenue une puissance "vénusienne" oublieuse du tragique de l'histoire et qui, de fait, sort de l'histoire, par opposition à la puissance "martienne" par excellence, les Etats-Unis, qui demeurent dans l'histoire, en mesurent le tragique et prétendent le contrôler.
Il n'est jusqu'à l'économie où la combinaison d'une monnaie forte, l'euro, et d'une économie ouverte fondée sur le libre échange n'entraîne l'Europe dans un processus de désindustrialisation rapide. Certes les Etats-Unis, quoique plus enclins au protectionnisme en dépit de leurs professions de foi libre-échangistes, sont engagés dans un processus de déclin industriel analogue ; mais ils disposent encore du privilège du dollar qui leur a permis jusqu'ici de régler une partie de leurs achats en se contentant d'émettre de la monnaie. Privilège à double tranchant car il est le signe d'un déficit structurel dont la contrepartie réside dans les soldes positifs de la Chine, de l'Inde, des pays producteurs de pétrole et de matières premières, dont la Russie. En Europe, seule l'Allemagne se rattache à ce groupe des pays structurellement excédentaires, alors que la plupart des autres pays, comme les Etats-Unis, sont déficitaires. Si d'aventure, l'euro devenait une monnaie de réserve, c'est l'Europe dans son ensemble qui se trouverait alors déficitaire.

Tout cela n'empêche pas l'Europe de cultiver des valeurs humanistes très élevées. La Convention européenne des droits de l'homme place haut la barre, en en faisant par exemple le seul continent d'où la peine de mort est bannie (2) alors qu'elle demeure en vigueur en Chine, au Japon, en Inde et aux Etats-Unis. Elle n'est que suspendue en Russie.

L'Europe se distingue aussi par le niveau élevé de sa protection sociale, la qualité des services publics, la volonté de préserver l'environnement. Tout cela a sa contrepartie : depuis la fin du communisme, elle est la région du monde (Chine exceptée) où la sphère publique est la plus envahissante et sans doute celle qui a la bureaucratie la plus développée, les réglementations les plus complexes.

Ces différents caractères sont  résumés dans le tableau suivant :  

 

 

 

 

E-U

 

Am.

 

Latine

 

Europe (1)

 

Russie

 

Pays musulmans

 

Afrique noire

 

Chine

 

Inde

 

Fait religieux

 

+

 

+

 

--

 

+

 

+

 

++

 

0

 

+

 

Démographie

 

+

 

-

 

--

 

--

 

+

 

++

 

-

 

+

 

Défense

 

++

 

+

 

--

 

+

 

+

 

0

 

+

 

+

 

Esprit national

 

++

 

+

 

-

 

+

 

+

 

+

 

+

 

+

 

Limitation Etat

 

+

 

+

 

-

 

+

 

+

 

+

 

--

 

+

 

Evol. Industrielle

 

-

 

+

 

-

 

0

 

+

 

0

 

++

 

++

 

Bal. Paiements

 

--

 

+

 

+/-

 

+

 

+

 

-

 

++

 

+

 

Solidarité

 

-

 

-

 

++

 

-

 

-

 

+

 

-

 

-

 

Services publics

 

-

 

-

 

++

 

-

 

-

 

-

 

-

 

-

 

Environnement

 

-

 

-

 

+

 

-

 

-

 

-

 

--

 

-

 

 (1) et aussi le Canada, l'Australie et la Nouvelle Zélande
(2) Le signe 0 signifie que la question n'est pas pertinente ou la réponse complexe 
 

Comment ne pas être frappé au vu de ce tableau par le nombre de signes moins qui affectent l'Europe, en particulier dans tout ce qui tient à l'instinct de survie : démographie, défense, industrie, sentiment national ? Dans la mesure où elle donne un sens à la vie, la foi religieuse peut être rapprochée de ces indicateurs. Même pour ce qui est des échanges, l'Europe n'a qu'un demi-signe plus à cause de l'Allemagne. Les mentions positives que nous avons attribuées en matière de protection sociale (et de services publics) et de défense de l'environnement font sans doute des Européens des gens heureux mais, dans un monde où la concurrence est impitoyable, elles pèsent sur l' économie. Et là aussi l'Europe, quoique pour de bonnes raisons, se trouve à contre-sens.

Il importe qu'un continent qui se tient, à juste titre, pour porteur de valeurs universelles, mesure aujourd'hui sa singularité dans le monde. L'Europe est-elle seulement une exception ou montre-t-elle le chemin au reste de la planète ? Elle semble le montrer en matière démographique, mais beaucoup moins en matière militaire ou économique. Par rapport à ces tendances récessives, les Etats-Unis sont en conjonction avec elle sur le plan industriel mais non sur le plan militaire, démographique ou religieux. La Russie traverse en revanche le même hiver démographique que l'Ouest du continent. Jusqu'à quand durera cette "exception européenne", dont le reflux du fait religieux est une composante essentielle, commencement ou aboutissement on ne sait ?
L'Europe est elle un sommet de la civilisation ou un édifice fragile menacé par des facteurs de décadence qui pourraient lui être fatals ?  Autant de questions qu'il convient assurément de poser et auxquelles chacun répondra sans doute à sa manière. 

(1) Robert Kagan, La puissance et la faiblesse- Hachette-Pluriel, 2006
(2) A l'exception de la Biélorussie

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Afrique du sud : révolution zoulou ?

Ne nous a-on pas assez dit, après tout, combien l’élection d’'un métis à la présidence des Etats-Unis était supposée représenter une révolution ?
Ce qui vient de se passer en Afrique du Sud, avec l’accession à la tête de l’ANC de Jacob Zuma, promis, après la nouvelle victoire de ce parti aux élections, à devenir le troisième président de l’après apartheid, représente aussi à sa manière une révolution.

Les deux premiers présidents, Nelson Mandela et  Thabo Mbeki étaient Xhosas, le nouveau est  Zoulou.

Zoulous et Xhosas
Il y a beaucoup de groupes ethniques en Afrique du Sud, y compris parmi les blancs divisés entre  Afrikaner et Anglophones. Mais parmi les noirs, la plupart des tribus ont un pied en dehors des frontières : les Tswana au Botswana, les Ndebele au Zimbabwe, les Swazis au Swaziland, … etc. Seuls les Zoulous et les Xhosas  (la consonne xh désigne le clic émis du fond de la gorge car le xhosa est une "langue à clics") sont purement sud-africains et ils sont aussi les plus nombreux.


Historiquement rivaux, ces deux groupes ont connu un destin très différent.
Les Zoulous, dont les farouches guerriers opposèrent au  XIXe siècle la plus rude résistance aux Européens, auraient eu vocation à prendre la tête de la lutte contre l’apartheid. Ce ne fut pourtant pas le cas : leurs chefs historiques, le roi des Zoulous et le chef Mangosuthu Buthelezi, se reposant sur la gloire de leurs ancêtres, préférèrent pactiser avec l’ancien régime. Tout en le critiquant, ils se tinrent  à l’écart de la lutte armée, cultivant leurs racines ethniques dans le cadre d’un bantoustan et d’un parti tenu pour modéré, l’Inkatha Freedom Party.
Même si l’African National Congress qui fut, en conjonction avec le parti communiste sud-africain, le fer de lance de la lutte contre l’apartheid, a au contraire toujours refusé quelque forme d’ethnicisme que ce soit, prétendant représenter tous les Sud-Africains y compris les blancs, sa direction fut de fait dès les années cinquante sous la forte emprise de la noblesse xhosa à la quelle appartenaient Nelson Mandela et sa garde rapprochée, Oliver Tambo et Govan Mbeki. C’est tout naturellement que le fils de ce dernier succéda en 1999 à Nelson Mandela comme si le pouvoir sud-africain était devenu, au sein de l’ethnie xhosa, une affaire de famille.

Ce n’est plus du tout  le cas avec Jacob Zuma qui fut longtemps le principal représentant des Zoulous à  l’ANC, mais qui s’y trouvait, de fait, en minorité. Accédant au pouvoir à 67 ans, il a profité de l’usure de son prédécesseur, de sa légitimité historique d’ancien prisonnier à Robben Island, et de sa grande popularité dans la base du parti pour s’imposer à la succession de Thabo Mbeki  en dépit de  nombreuses affaires judicaires dans lesquelles ses partisans n’ont vu que la vindicte de ses ennemis. Mais par delà le basculement ethnique, après tout assez anecdotique vu de l’extérieur, c’est à un total  changement de style qu’il faut se préparer.
Les fondateurs de l’ANC appartenaient à des familles aristocratiques ; ils avaient reçu une excellente éducation à l’Université de Fort Hare où, au cœur du pays xhosa, les missionnaires purent former, avant le durcissement de l’apartheid, une authentique élite africaine. Mandela était avocat. Thabo Mbeki a fait ses études à la London school of economics et n’a jamais renoncé à un style british qui passait mal dans le parti. Jacob Zuma est tout à l’opposé : d’origine populaire, autodidacte, il a appris à lire et à écrire en prison grâce à Govan Mbeki, le père de son prédécesseur. Il reflète à sa manière la génération la plus récente des noirs, dont le "système bantou d’éducation", produit de l’apartheid, a limité  l’instruction.

A la haute tenue morale de Nelson Mandela, à la distinction de Thabo Mbeki, il oppose une truculence  populiste et, il faut bien le dire, un profil moins lisse : mal lavé de graves soupçons de corruption, polygame affiché et grand amateur de danses africaines, il a même été accusé de viol par une de ses nombreuses partenaires. Il aura moins de raisons de traiter de haut tel ou tel de ses collègues africains. Moins marqué que son prédécesseur par le monde anglo-saxon, il devrait être aussi moins prévenu contre la France. Même s’il vient de l’aile gauche de l’ANC, son élection ne devrait pourtant pas changer les orientations du pays : une économie capitaliste où la minorité blanche, plus gênée par la grave insécurité que par la rhétorique socialiste du pouvoir, joue toujours un rôle clé. Un chômage étendu, des inégalités considérables, le sida, la corruption : malgré tout cela l’économie, dont la variable fondamentale depuis des lustres est le cours de l’or, devrait en raison de la hausse de ce dernier, tenir mieux que d’autres le choc de la crise.
Quelque inquiétude que suscite la personnalité du nouveau président, les équilibres (ou  les déséquilibres !) fondamentaux de ce pays ne devraient pas être bouleversés.

(1) Premier diplomate français à visiter un camp de l'ANC et à avoir participé comme consultant à la rédaction de la constitution de l'Afrique du Sud démocratique

 

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Les quatre registres de la morale
 

Les récentes polémiques relatives aux déclarations du pape Benoît XVI ont montré l'ignorance où se trouvent beaucoup de nos contemporains, pas seulement les journalistes, de la manière dont se posent les questions morales. Pour dire les choses de manière carrée, toute question morale peut être posée sur quatre registres différents : le bien, le moindre mal, la miséricorde, les politiques publiques.


Le bien
Le premier de ces registres est celui du bien dans l'absolu. Une société où personne ne ferait violence à personne, où tous les hommes s'aimeraient et s'entraideraient comme des frères, nul doute que cela soit le bien dans ce qu'il a d'absolu. Cela implique entre les hommes peut-être pas l'égalité mais au moins la justice, la courtoisie, la solidarité. Qu'en est-il de la relation de l'homme et de la femme ? Françoise Sagan dont les romans ne contribuèrent pas peu à la révolution sexuelle dit une fois : "Si tout était à recommencer, je voudrais n'avoir connu qu'un seul homme ; nous nous serions rencontrés jeunes et nous aurions vieilli ensemble." On aura reconnu là l'idéal du mariage chrétien. Que, dans le cadre d'une relation exclusive de ce genre, faire l'amour dans la plus totale confiance et sans aucune sorte d'artefact, soit le mieux, qui en disconviendra ?
À vrai dire, nos contemporains se mettraient assez facilement d'accord sur ce qu'est le bien en soi. Mais tous ne sont pas d'accord sur le point de savoir si cet idéal peut être atteint ou non. Les uns pécheront par excès d'idéalisme, en supposant qu'une société parfaitement harmonieuse est possible, quitte à s'abandonner à de dangereuses utopies. D'autres seront au contraire exagérément pessimistes, pensant par exemple que l'harmonie entre l'homme et la femme est un rêve impossible, qu'un mariage réussi n'existe pas en ce bas monde.

Le moindre mal
Le second registre où se déploie la réflexion morale est celui du moindre mal ou comme on disait autrefois celui de la casuistique ou étude des cas. Une expression à laquelle Pascal a fait une mauvaise presse, dénonçant les abus que, selon lui, les jésuites en faisaient et qui, pourtant, désigne un exercice nécessaire. Le Talmud lui-même n'est-il pas d'abord un vaste manuel de casuistique élaboré à partir de l'absolu de la Torah, la loi, laquelle en reste pour l'essentiel au premier registre ?
Pourquoi l'étude des cas ? Parce que, hélas, la vie morale ne se déroule pas dans un monde parfait, mais dans un univers déjà marqué par le péché et parfois gravement. Quelque bonne volonté que j'aie, je vis dans un monde où pullulent les violents, les voleurs, les menteurs, les adultères et je suis obligé de faire avec. Si je suis attaqué seul, je peux à la rigueur suivre le précepte évangélique "Ne résistez pas au méchant". Si ma femme et mes enfants sont attaqués, si mes compatriotes sont agressés, ce précepte ne peut plus s'appliquer. J'ai non seulement le droit mais même le devoir de défendre ceux qui sont agressés et cela en ayant recours à mon tour, le cas échéant, à la violence. Tuer n'est certainement pas devenu un bien mais peut être dans certains cas le moindre mal. Si une pauvre femme voit ses enfants mourir de faim, voler pour les nourrir est juste. C'est en tous cas le moindre mal. Il vaut certes mieux qu'une prostituée s'amende et renonce à son négoce. Mais si elle n'y renonce pas, utiliser le préservatif pour se protéger et protéger ses partenaires est sans aucun doute pour elle, non seulement un droit mais un devoir. Ce n'est pas le bien mais c'est là aussi le moindre mal.
Mais où est le moindre mal ? La réponse est rarement claire. Cette question est à étudier au cas par cas en fonction des temps et des lieux. La casuistique n'est pas seulement affaire de raisonnement, elle est aussi affaire de discernement, de mesure, parfois d'intuition. Elle tient compte en tous les cas des situations concrètes.

La miséricorde
Le troisième registre de la morale est celui de la miséricorde. Elle est une composante essentielle de l'héritage juif et chrétien - et même de l'islam qui a repris à son compte l'expression biblique "Dieu le miséricordieux, le compatissant". Dieu est miséricordieux pour les pécheurs nous disent les testaments, l'ancien et encore plus le nouveau, et il nous demande de l'être à notre tour "C'est la miséricorde que je demande et non point le sacrifice" (Os 6,6), "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés" (Mt 7,1). L'Église est le ministre de cette miséricorde. Une miséricorde qui s'exerçait, il faut bien le dire, plus facilement dans les sociétés où tout le monde était d'accord sur ce qu'étaient le bien et le mal.
Aujourd'hui, les choses sont moins simples. Comme jamais dans le passé, la nature du bien est l'objet de controverses, en particulier en matière sexuelle et familiale. L'Église est dès lors, plus que dans le passé, obligée de jouer le rôle rébarbatif de qui rappelle la règle morale car personne le fera à sa place : elle semble alors manquer à la miséricorde. Depuis le commencement, l'Église tient ce double discours : rappel de la règle, annonce du pardon en mettant selon les temps et les lieux l'accent tantôt sur l'un tantôt sur l'autre. Mais cela, du fait de l'inculture chrétienne, est de plus en plus ignoré. C'est ce qui conduisit une fois tel journal du soir, en recherche de scoop, à titrer stupidement "Les évêques de France changent de position sur la contraception" alors qu'ils s'étaient contentés de passer du registre du bien en soi à celui de la miséricorde.
Cette miséricorde, est-il nécessaire de le rappeler ? est sans mesure, aussi immense que Dieu lui-même. "Comme est loin l'Orient de l'Occident, il efface de nous nos péchés" (Ps 103). Mais elle suppose que le pécheur se repentisse, qu'il reconnaisse son tort et donc qu'il accepte la règle morale, qu'il ne s'enferme pas, comme il arrive souvent, dans un processus sans fin d'auto-justification.

Les politiques publiques
S'agissant de la morale individuelle, on a fait le tour de la question avec ces trois registres. Il en existe cependant un quatrième, proprement politique. La question est la manière dont les pouvoirs publics doivent se comporter face à telle ou telle règle morale. Doivent-ils la traduire en loi civile, assortie au besoin de sanctions pénales, ou engager telle ou telle politique publique pour en favoriser le respect, les deux options n'étant pas d'ailleurs incompatibles : la sobriété au volant fait l'objet de sanctions lourdes en cas de manquement mais aussi d'une propagande insistante. Doivent-ils au contraire s'abstenir de légiférer et laisser les individus libres face à leur conscience ?
Un certain libéralisme promeut cette dernière position au motif que la morale serait une affaire privée, qu'au nom de la "laïcité", l'État n'aurait pas à imposer tel ou tel choix, que les tenants de telle out telle confession n'auraient pas à étendre leurs options morales aux autres. Le raisonnement libéral ne prend pas en compte que la morale, y compris la morale chrétienne, ne fait, pour l'essentiel, que prescrire les règles d'une vie sociale harmonieuse, la coexistence pacifique et la solidarité des hommes en société. Or cela est aussi l'objet de la loi civile. Personne n'en doute s'agissant du Code de la route. La corrélation est aujourd'hui moins évidente (ce qui ne veut pas dire qu'elle n'existe pas) en matière de morale sexuelle. D'où les polémiques qui existent à ce sujet.
L'idée d'une laïcisation de la morale est d'autant plus étrangère à l'Église qu'elle n'a jamais prétendu avoir une morale propre, que sa morale n'est rien d'autre que la "loi naturelle" qu'il lui revient de rappeler mais seulement par subsidiarité, quand les autres autorités sociales l'ont perdue de vue. Le principal théologien qui se soit penché sur la morale, saint Thomas d'Aquin, ne fit pour l'essentiel que reprendre la morale d'Aristote, tenue pour universelle sous la réserve de quelques ajustements comme en ce qui concerne l'esclavage.

Même si la morale et la loi civile se recouvrent assez largement, un certain décalage a toujours existé. Il est ainsi des règles morales qui ne sont que rarement sanctionnées par la loi. Si personne ne nie que le mensonge, quel qu'il soit, soit moralement mauvais, il n'est sanctionné dans aucune société dès lors qu'il n'a pas de caractère solennel. Dans le droit positif français, il ne l'est que dans les cas les plus graves : faux serment, dénonciation calomnieuse, tromperie sur les marchandises, propagation de fausses nouvelles, … etc. Mais hors le cas des fautes bénignes, la limite entre ce qui est du ressort de la morale privée, individuelle ou familiale et ce qui est du ressort de la loi varie d'une société à l'autre. Le droit du chef de famille de châtier sa femme et ses enfants fut longtemps admis par la société, sur le modèle romain, comme quelque chose qui n'était pas du ressort de l'Etat. Aujourd'hui, ce dernier est heureusement de plus en plus mobilisé contre les violences conjugales ou la maltraitance des enfants.
S'agissant de l'avortement, l'évolution est inverse : longtemps tenu pour une affaire d'État, il est considéré par la majorité de nos concitoyens comme une affaire privée. La loi a suivi sur ce sujet l'évolution des mentalités, malgré l'opposition de l'Église. Derrière cette question se trouve un débat plus fondamental : qui est l'autre qu'il faut respecter dans la vie en société ? Est-ce seulement la personne inscrite à l'état-civil ou bien faut-il inclure l'enfant conçu et pas encore né ? Le devoir du respect d'autrui n'est pas aujourd'hui mis en cause dans les politiques publiques ; il se durcit même si l'on considère la toute nouvelle interdiction de fumer dans les lieux publics ; mais le périmètre de prise en compte d'autrui, le "périmètre civique" est objet de débat. Au temps d'Aristote, les esclaves en étaient exclus ; aujourd'hui, pour beaucoup, les enfants à naître. Le christianisme a toujours tendu à élargir ce périmètre. Dès qu'il est question de l'avortement, on ne sait jamais sur quel registre se situe le débat. "Êtes-vous pour ou contre l'avortement ?" ne veut rien dire. Dans l'absolu, bien peu de gens le considèrent comme un acte positif (premier registre) et aucun pays d'Europe n'a adopté le régime de la permissivité totale qui prévaut aux États-Unis depuis 1973. La vraie question politique (quatrième registre) est : quel statut légal doit-il avoir ? Doit-il faire l'objet d'une interdiction pure et simple ou bien, même si on le considère comme un acte mauvais, faut-il ouvrir la porte à une certaine tolérance ? Même une encyclique aussi rigoureuse qu'Evangelium vitae (1995) laisse sur ce sujet la porte entrebâillée (n. 71). Tout en rappelant avec insistance la gravité de l'avortement et le caractère absolu du droit à la vie dès la conception, elle reconnaît que "le rôle de la loi civile est certainement différent de la morale et de portée plus limitée" et que "les pouvoirs publics peuvent parfois renoncer à réprimer ce qui provoquerait par son interdiction un dommage plus grave". Elle envisage ainsi de manière incidente la possibilité d'une "tolérance légale de l'avortement et de l'euthanasie", tout en précisant que cette tolérance ne saurait se fonder ni sur la reconnaissance d'un droit, ni sur le voeu d'une majorité. Il n'est question là ni du bien en soi, ni même de la miséricorde. Si on rejoint la logique du moindre mal, ce n'est pas au niveau du choix individuel, mais seulement de l'attitude que doivent adopter les pouvoirs publics.

À côté des lois, il y a les politiques publiques. Quand le pape a récemment répondu à des questions de journalistes dans l'avion qui le menait au Cameroun, il n'a pas porté un jugement sur la légitimité du préservatif. Il ne s'est placé sur aucun des trois premiers registres. Il s'est placé uniquement sur le plan politique. Il n'a pas nié - à la différence de l'évêque d'Orléans (qui a reconnu son erreur) et contrairement à ce que certains Occidentaux ont fait semblant de comprendre pour pouvoir mieux se déchaîner contre lui -, que l'usage d'un préservatif par un homme un jour soit efficace pour protéger cet homme ce jour-là. Il a porté un jugement critique sur une politique de prévention qui se réduirait à la distribution massive de préservatifs, la seule qui soit préconisée par les organisations internationales et pratiquée dans les pays développés. Promouvoir le préservatif dans les milieux les plus menacés par le sida est sans doute nécessaire. Mais si cette promotion s'adresse à l'ensemble de la société, ne revient-elle pas de manière subliminale à poser comme normatif un comportement à risque et donc à favoriser l'épidémie ? Dans les pays d'Afrique, les organisations caritatives, dont la majorité sont catholiques, associent la distribution du préservatif (la logique du moindre mal) à l'éducation à une sexualité responsable, cela en plein accord avec les gouvernements africains. C'est ce primat de l'éducation et de l'amour qu'a rappelé le pape : "Je dirais qu'on ne peut pas surmonter ce problème du sida uniquement avec la distribution de préservatifs. Si on n'y met pas l'âme, si on n'aide pas les Africains, on ne peut résoudre ce fléau."

Le problème est que le jugement à porter en matière de politique publique ne peut être lui aussi que très délicat. Il s'appuie sur une connaissance du terrain : on ne peut par exemple raisonner de la même manière dans un village africain où le cachet d'aspirine est déjà un luxe et dans une société de consommation comme la nôtre. Il suit, comme la casuistique dont il se rapproche, la logique du moindre mal, laquelle dépend d'une appréciation des réalités qui ne peut être que complexe. L'Église, qui s'est toujours attachée, non seulement à sauver les âmes, mais aussi à élever le niveau de l'humanité dans toutes ses composantes et l'a fait au cours des siècles en adoucissant la condition de l'esclave (Antiquité), en promouvant le mariage monogame et l'exogamie (Haut Moyen-Âge), puis en instituant l'Université (XIIe siècle), l'école secondaire (Ignace de Loyola, XVIe siècle) puis primaire (Jean-Baptiste de la Salle, XVIIe siècle), l'hôpital (Vincent de Paul, XVIIe siècle), doit suivre un chemin étroit en évitant deux écueils : celui d'un irréalisme qui ne tiendrait pas assez compte de l'humanité réelle - c'est ce qu'on lui reproche en matière de sexualité -, et celui du laxisme qui, en prenant au contraire cette humanité réelle trop en compte, l'encouragerait à demeurer dans son état de stagnation - c'est ce qu'on lui a souvent reproché dans le passé en matière sociale, notamment du côté de la "théologie de la libération". Elle cherche à servir de levier (de "levain dans la pâte" dit l'Évangile) mais le levier ne doit pas casser. L'exercice est délicat ; il suppose lui aussi du discernement.

On peut regretter que ceux qui rapportent tel ou tel jugement moral ou telle ou telle prise de position de l'Église ne précisent pas sur lequel de ces quatre registres se situe le débat. Compte tenu du manque d'éducation de nos contemporains sur ces questions, il vaudrait mieux qu'ils le fassent. Mais les autorités morales, en premier lieu l'Église elle-même, devraient aussi prendre en compte cette ignorance et, les premières, prendre l'initiative d'être plus explicites. À coup sûr certains malentendus seraient ainsi évités.

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La réintégration de la France dans l'OTAN

En temps qu' "ancien" de cette organisation
(1), du temps de la Guerre Froide, la décision française devrait plutôt m'apporter quelques satisfactions. Il n'en est rien et voici pourquoi. Dans le discours justificatif présidentiel (le Monde du 11 mars 2009), il faut au passage relever quelques contradictions. Si la France était déjà de facto dans l'Organisation atlantique, le fait de la rejoindre de jure ne changerait pas grand-chose. Et si cela devait être le cas, compte tenu des inconvénients significatifs que cette décision comporte, cela en vaut-il la peine ? Par ailleurs, est-il possible sérieusement de se convaincre qu'une fois cette réintégration effectuée, la France pourra vraiment peser de tout son poids sur la prise de décision au sein de l'Alliance comme il est prétendu ? Et cela alors que notre pays, avec un effort de défense ramené à sa plus simple expression depuis des années avec 1,8 % du PNB, ne dispose désormais que de capacités de défense extrêmement réduites et d'ailleurs tendues à l'extrême (2) ? Et cela d'autant plus qu'en cas de désaccord majeur, il ne sera plus question de s'en aller derechef, sauf à se couvrir de ridicule en jouant les chevaux de manège. Mais peu importe. Car bien d'autres considérations beaucoup plus lourdes de conséquences sont associées à la démarche proposée.

La France est déjà significativement engagée en Afghanistan pour répondre à la demande américaine. Or cette guerre, de l'avis de beaucoup, n'a que peu de chances de pouvoir être gagnée (voire aucune) pour toutes sortes de raisons bien connues. Il y a en premier lieu l'incapacité d'un régime faible et corrompu (qui rappelle tout à fait le régime de Saigon sur ses fins) d'apporter une contribution significative à la conduite de la guerre. Mais il y a surtout le Pakistan voisin (devenu refuge des Taliban) qui dispose d'un régime politique, et pourrait-on dire même, d'une société en voie de décomposition rapide. Mais il dispose aussi, et bien fâcheusement, de l'arme nucléaire et de redoutables capacités de frappe à longue distance. Un conflit direct de l'OTAN avec le Pakistan nucléaire aurait sans nul doute des effets régionaux cataclysmiques que l'on n'ose à peine évoquer (3). Or la France est d'ores et déjà militairement engagée en Afghanistan et peut-être un jour pas si lointain, au Pakistan. On n'en voudra pour preuve que la nomination d'un "chargé de mission" pour ces deux pays au Quai d'Orsay.

Le retour programmé de la France à l'OTAN ne peut que nous placer plus près encore de l'épicentre d'un conflit potentiellement dévastateur. De toute façon, même sans aller jusque là, une défaite peu glorieuse de l'OTAN, la première de son histoire, sonnerait fort probablement le glas d'une organisation qui aurait perdu toute crédibilité aux yeux de ses adversaires. On ne voit guère l'avantage pour notre pays à réintégrer in extremis l'OTAN dans de telles conditions.

A nos portes, ou quasiment, l'éventualité d'un conflit entre Israël et l'Iran est désormais probable avec l'acquisition, déjà effective ou proche, de l'arme nucléaire par ce dernier pays. Avec la formation d'un gouvernement israélien "radical", avec Netanyahu (4) comme Premier Ministre, la tentation, déjà envisagée dans les derniers mois de l'Administration Bush, d'une frappe préventive contre les installations nucléaires de l'Iran deviendra de plus en plus forte (5). Le président OBAMA, englué dans une catastrophique et inextricable crise économique, fera-t-il preuve de la même fermeté que son prédécesseur pour s'opposer aux pressantes demandes israéliennes ? Et si de besoin était, Israël ne serait-il pas tenté de lui forcer la main en déclenchant préventivement les hostilités ?
Auquel cas la France, redevenue membre de l'OTAN, ne serait-elle pas, qu'elle le veuille ou non, directement impliquée dans le nouveau conflit ouvert à ses portes ? Pourra-t-elle rester neutre ? Pourra-t-elle résister à la pression américaine, comme elle l'avait fait pour l'Irak, et refuser de participer à une nouvelle guerre au potentiel nucléaire manifeste, si les Etats-Unis devaient s'y engager ? D'autant plus que les déclarations d'amitié éternelle, de bonnes intentions, de solidarité à toute épreuve entre la France et Israël n'ont guère manqué depuis deux ans. Au surplus la France a cru devoir ouvrir une base militaire, symbolique certes, mais bien réelle, au Moyen-Orient, justement face à l'Iran (6), pour bien marquer le grand "retour aux affaires" de la France dans la région (7).

L'ensemble de ces facteurs risque fort de nous entraîner, peut-être malgré nous, dans un conflit majeur qui, il faut bien le souligner, ne nous concerne pas directement. Ceci est l'occasion de revenir rapidement sur les conséquences d'une telle éventuelle conflagration. Elles sont terrifiantes et les enjeux colossaux : Tous les experts sérieux reconnaissent qu'une destruction complète et durable des capacités nucléaires de l'Iran est impossible. Dans le meilleur des cas, celles-ci seraient plus ou moins rapidement reconstituées avec, vraisemblablement, l'aide empressée de la Russie redevenue "lennemi héréditaire". Mais l'épisode suivant autoriserait forcément le recours de l'un et de l'autre des protagonistes à la bombe. Le prix du pétrole, malgré la crise, aurait toutes les chances de sauter au plafond. Avec l'impact que l'on peut aisément imaginer sur les tentatives de relance en cours qui seraient cassées net. Sans compter sur une nouvelle flambée de haine dans les pays arabes contre Israël et ses alliés, dont la France. Dans le meilleur des cas, les communautés juives et musulmanes présentes sur le territoire national seraient fortement incitées à se livrer à des manifestations d'une rare violence, peut-être même accompagnées d'une flambée de terrorisme. Toutes ces interrogations pointent malheureusement dans une même direction, à savoir les graves incertitudes et les grands risques attachés à la réintégration de la France au sein de l'OTAN. Hier, pour notre pays, l'OTAN, c'était la garantie contre le risque. Demain, ce sera le risque garanti.

Paris, le 17 mars 2009

(1) Dans les années 70 directeur des Affaires économiques et président du Comité économique de l'OTAN, occupant, à ce titre, le poste le plus élevé conservé par la France dans la partie civile de l'Organisation atlantique.
(2) L'évaluation de l'effort de défense était une de mes tâches à l'OTAN. Plus tard, conférencier à l'Ecole supérieure de Guerre, je n'ai cessé de soutenir pendant des années la nécessité de maintenir 'effort de défense au moins à 3% du PNB pour disposer d'un instrument de défense digne de ce nom. En vain !
(3) Peut-on une seconde imaginer que l'Inde resterait non impliquée et la Chine indifférente à un conflit à ses portes qui aurait des chances de devenir nucléaire?
(4) Qui dispose, est-il besoin de le rappeler, de la double nationalité israélienne et américaine, comme le directeur de cabinet du président OBAMA, Emmanuel Rahm.
(5) Elle avait déjà été très sérieusement envisagée par l'ancien Premier Ministre Olmert pendant les derniers mois de l'Administration Bush. Ce dernier, avec une tardive sagesse, avait refusé de donner son aval à une telle aventure. Israël a dû se contenter de Gaza.
(6) A Abu Dhabi, détroit d'Ormuz

(7) Un Dien Ben Phu oriental ?

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Le monde après le G20

(...) (sit endommagé en 2013)
qui voit tripler ses ressources, mais nullement ses méthodes et procédures. (1) Pour le reste du monde, la problématique reste entière. En effet, à la suite de l'effondrement de 2008, le souhait le plus ardent, tant au niveau des individus que des responsables, est que tout redevienne comme avant, et le plus vite possible. Et sans rien  changer. C'est humain. D'où la solution, simple comme le bonjour, consistant à inonder le marché de liquidités. Au risque de le noyer et de déclencher, avec ou sans reprise, une véritable "tornade" inflationniste. (2)

Sur le plan international,  le face-à-face sino-américain reste immuable, comme figé. Il ne peut en aller autrement. Il ne sera pas commode de s'en sortir sans de redoutables dégâts. C'est que le dispositif innocemment mis en place pendant la période Clinton/Bush était terriblement pervers car générateur de redoutables déséquilibres commerciaux et financiers. Il permettait à la Chine d'inonder le marché américain de ses exportations à bas prix (pour le plus grand bonheur du consommateur américain) et d'obtenir ainsi une croissance rapide à des taux records de 8 à 10% l'an. Au surplus, ce pays pouvait accumuler d'énormes réserves en bons du Trésor américain (2000 milliards de dollars). Les Etats-Unis, de leur côté, accumulaient de gigantesques déficits commerciaux (réputés éternels et excellents pour la santé du monde, selon l'évangile des "gourous" de l'époque). L'Amérique de ce fait subissait quand même un lourd handicap de croissance (moins d'exportations et d'investissements). Cet handicap était néanmoins compensé par une progression ininterrompue de la consommation financée par un gonflement des crédits en tout genre (rappelons que PNB=C+I+E). (3)
C'était beau comme l'antique. Mais le système est aujourd'hui bloqué. Si l'Amérique réduit ou élimine son déficit commercial, c'est l'excédent chinois qui se contracte et la croissance de ce pays qui se ralentit. Si  la Chine réduit ses achats de bons du Trésor américain ou fait mine de vendre ses dollars, le dollar chute et les taux d'intérêt grimpent. Si bien que la Chine voit ses réserves fondre comme neige au soleil. C'est le syndrome de Don Juan et de son tailleur. Apparemment, l'Amérique d'Obama et la Chine de Wen Jiabao ont choisi de continuer comme si de rien n'était. C'est la fuite en avant. (4) Mais pour combien de temps ?

Pour ce qui concerne l'économie américaine, les choses ne se présentent guère mieux. Deux excellents économistes américains, Paul Krugman et Joseph Stiglitz (prix Nobel bien sûr), après avoir chanté en choeur les louanges du candidat Obama pendant la campagne, s'époumonent aujourd'hui à dénoncer ce que l'un d'entre eux qualifie "d'ersatz de capitalisme". Ce qui en dit long sur la confiance qu'ils accordent à Timothy Geithner, le Secrétaire d'Etat au Trésor.
Là encore, le problème est d'une simplicité biblique : le bilan des banques américaines, après des décennies de "capitalisme" délirant, est largement gangrené de créances douteuses ou irrécouvrables et leurs fonds propres sont insuffisants ou inexistants. Le mécanisme imaginé par M. Geithner, qui croit encore fermement aux vertus du marché, est d'allécher les investisseurs privés en mettant en place un mécanisme fort complexe de rachats conjoints aux enchères des créances bancaires douteuses assortis de généreux crédits ou de garanties offerts par l'Etat ou le Federal Reserve. (5)
Ce qui revient, selon la formule de Stiglitz  à "privatiser les gains et à socialiser les pertes". Et cela au prix de déficits fédéraux potentiels proprement abyssaux. (6) Car, en fin de compte, c'est le contribuable américain, et derrière lui, l'endettement public, donc la Chine, qui vont payer l'addition. L'Amérique risque de se noyer dans un océan de dettes. En tout cas, la voilà bien partie pour s'endetter pour 100 ans. (7)

Le grain de sable qui risque d'enrayer ce mécanisme ingénieux réside dans les réactions de l'opinion publique de part et d'autre de l'Atlantique et serait-on tenté de dire, du Pacifique(Chine). Combien de temps le public américain, pourtant remarquablement endurant, va-t-il continuer à faire confiance au "magicien" Obama à raison de 600 000 chômeurs supplémentaires par mois ? (8)
En Europe, les choses risquent d'aller beaucoup plus vite et l'opinion, peu tolérante, risque fort de se cabrer devant le prolongement et l'aggravation de la crise. (9)
Dès lors, le dos au mur, les gouvernants ne vont-ils pas être tentés de céder aux sirènes du protectionnisme ouvert ou camouflé, de la planche à billet, et donc de l'inflation, nonobstant les prescriptions européennes ? A l'heure du péril, ce sera sans doute chacun pour soi et le fragile barrage de papier de la construction européenne risque de ne pas résister longtemps à la bourrasque qui s'annonce.
En fait, ce que les uns et les autres, particuliers comme responsables, ne semblent  pas avoir compris est que le monde a profondément changé et les règles qui le régissent aussi. Rien n'est encore réglé. On peut se demander si nous n'assistons à la première phase d'une crise à caractère conjoncturel précédant une deuxième crise, structurelle celle-là, l'une s'emboîtant dans l'autre, comme une poupée russe (10) 


Alors que faire ?
Les diverses mesures adoptées aux Etats-Unis ont toutes les chances a) de ne pas relancer l'économie - b) de déclencher une inflation d'une violence extrême
Que pourrait-on faire pour prévenir un tel cataclysme ?
En fait, les options sont réduites. Mais, à situation d'exception, mesures d'exception, heureusement provisoires, du moins peut-on l'espérer. Il faut instaurer une économie de commandement, comme en temps de guerre :
- nationaliser toutes les banques de quelque importance, … Mais où trouver les hommes pour les faire fonctionner ?
- bloquer arbitrairement la valeur des créances bancaires douteuses à leur niveau d'avant la crise, quitte à les amortir petit à petit au fil des ans avec le retour à la normale
- instituer une fiscalité punitive visant à a) réduire les grossières inégalités crées pendant la période Clinton/Bush), b) renforcer les rentrées fiscales, c) confisquer les gains illégitimes engrangés par banquiers et financiers pendant cette période euphorique
- amortir les crédits hypothécaires ("subprimes" et autres crédits douteux sur une très longue période (20, 30 ou même 50 ans) ou les transformer en viagerou en titres de location vente
- instituer sur le modèle français un système de RMI en faveur des ménages les plus démunis.


(1) Pour changer cela, il faudrait renouveler le "staff" habitué depuis des décennies à agir conformément à la doctrine traditionnelle du Fonds. Ces comportements ne sont pas aisément modifiables.
(2) J'avais déjà évoqué ce danger au cours du colloque de l'IGP de mai 2008. Il est frappant de voir se multiplier dans la presse américaine les avertissements sur ce même thème.
(3) Consommation + investissement + exportations
(4) "Pourvou que ça dure"  disait Laetitia Buonaparte en son temps.
(5) L'International Herald Tribune parle de 10 000 milliards d'engagements potentiels de l'Etat américain sous diverses formes.
(6) Rappelons que le déficit fédéral américain : 1 750 milliards de dollars pour un budget de 3 552 milliards - représente 13 % du PNB. Et les années suivantes ne s'annoncent guère mieux.
(7) Les Etats-Unis seront bien incapables de rembourser leurs dettes avant bien longtemps. C'est la raison pour laquelle ils se cramponnent  au dollar, monnaie de réserve mais aussi source de financement.
(8) Les Etats-Unis seront bien incapables de rembourser leurs dettes avant bien longtemps. C'est la raison pour laquelle ils se cramponnent au dollar, monnaie de réserve mais aussi source de financement.
(9) Il ne faut nullement exclure des réactions imprévisibles et d'une grande brutalité. Les institutions résisteront-elles à un "coup de chien" d'une grande ampleur ?
(10) Voir sur ce point les conclusions du colloque de l'IGP du 29 mai "inflation et croissance au XXI° siècle" - L'Harmattan 2009

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