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Les innombrables commentateurs de la victoire d'Obama ont, sans crainte de saturer auditeurs et lecteurs, ressassé l'antienne que celle-ci était la grande revanche des Afro-Américains
si longtemps humiliés. Le plus étonnant est que cette insistance sur la couleur de la peau du nouveau président intervient à une époque où toute référence raciale, voire seulement ethnique ou culturelle, est tenue pour politiquement incorrecte. Pourquoi ne pas dire que Barack Obama est un Américain comme les autres - ce qu'il revendique d'ailleurs - et reconnaître que dans l'état de discrédit où la présidence Bush a plongé le camp républicain, à peu près n'importe quel démocrate aurait été élu ? Mais puisque tant de commentateurs ne se gênent pas pour évoquer les racines du nouveau président, n'hésitons pas, tout en mesurant les limites de ces considérations ethniques, à regarder de plus près le cas Obama. Un cas assurément singulier. Étrange afro-américain en effet que ce président métis qui ne compte pas un seul esclave parmi ses ancêtres. Sa mère blanche descend, paraît-il, de Jefferson Davis, président de la Confédération sudiste - et donc des partisans de l'esclavage dans la guerre de Sécession. Son père, Barack Obama Sr - qui n'a jamais vécu aux États-Unis : c'est donc à tort que l'on fait du nouveau président un fils d'immigré - ne fut pas seulement un homme politique kenyan en vue, mais il appartient à l'ethnie luo. Cela ne dira rien à ceux qui ignorent les réalités de l'Afrique de l'Est. Mais les Luo et les Masai du Kenya, comme les Tutsis du Rwanda, les Hayas de Tanzanie - on pourrait ajouter les Amhara d'Éthiopie - figurent parmi les tribus les plus aristocratiques de l'Afrique subsaharienne, celles que l'on désignait autrefois sous le nom de "Nilo-hamitiques" par opposition aux "Bantous" qui peuplent le reste de l'Afrique. Composées d'éleveurs et de guerriers, elles ont toujours méprisé l'agriculture et les peuples qui s'y adonnaient, Européens compris. Elles sont aussi connues pour leurs dons politiques extraordinaires qui suscitent la méfiance des autres tribus : le génocide du Rwanda n'a pas d'autre cause ; le New York Times a rappelé qu'Obama, parce que Luo, n'aurait pas pu être élu au Kenya.

Pour l'anecdote, on rappellera que c'est dans ces groupes ethniques aguerris que se recrutent les champions olympiques du 10 000 m et du marathon, alors que les Afro-Américains authentiques, des États-Unis ou des Caraïbes, préfèrent le sprint. On objectera qu'Obama n'a guère connu son père, mais on sait depuis Jacques Lacan que le père imaginaire - ou imaginé - importe souvent plus que le père réel !
Ajoutons que Barack Obama a un parcours universitaire plus prestigieux qu'aucun de ses prédécesseurs. On comprend mieux que, plus que la couleur de sa peau, donnée en définitive bien relative, frappe l'aisance patricienne du nouveau président qui n'a, à cet égard, rien à envier à un Roosevelt ou un Kennedy, pourtant bien plus fortunés. C'est sans ironie que Hillary Clinton, sa rivale malheureuse à l'investiture démocrate, accusa Obama d' "élitisme" ! Ce n'est en définitive que par sa femme qu'Obama se rattache à la communauté afro-américaine. Les réticences d'un Jesse Jackson - et d'autres - en début de campagne s'expliquent par ce background.
Ces réticences furent assez vite surmontées : les Noirs américains ont vite compris l'intérêt qu'ils trouveraient à la promotion d'un homme de couleur. La base démocrate a joué le jeu, au point que la carte du vote Obama recouvre celle des fiefs traditionnels du Parti démocrate, notamment le Nord-Est des blue collars blancs. Les Républicains n'avaient nul intérêt à souligner qu'Obama était un Noir atypique.

L'élection d'Obama, ressemble fort à celles de beaucoup de présidents démocrates : Roosevelt, Carter, Clinton. Elle témoigne d'abord du rejet violent d'une présidence républicaine trop usée ou dépassée par la crise, à quoi s'ajoute le parcours sans faute d'un candidat exceptionnellement intelligent.

Paru dans Le Figaro du 10 XI 2008
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dont les spécialistes nous disent qu'elle est la plus importante depuis celle de 1929, a eu ceci de bon qu'elle a clairement montré les limites des vertus du marché laissé à lui-même. Ce sont les interventions massives des États qui ont permis d'éviter l'effondrement. Cet échec patent du libéralisme que rien ne semblait arrêter remet-il en selle pour autant le socialisme, comme si l'alternative était forcément l'un ou l'autre ? Heureusement non ! mais il serait faux de penser que la solution serait comme un juste milieu entre ces deux excès qui se nommerait "doctrine sociale de l'Église". Certes, cette dernière reconnaît l'économie de marché et de libre entreprise comme seule viable, mais cette reconnaissance du rôle du marché s'accompagne de la nécessité de le surveiller et, si besoin, de le réguler, notamment par l'intervention de l'État.

Ainsi, la doctrine sociale de l'Église peut apparaître au premier abord comme un libéralisme teinté de socialisme - la social-démocratie ? - alors qu'elle se différencie de l'un et l'autre sur un point essentiel : l'anthropologie. Libéralisme et socialisme puisent aux mêmes sources des Lumières qui ont façonné un homme nouveau déconnecté de Dieu : c'est l'homo oeconomicus qui se réduit à des rapports de production et dont la fin est de consommer et de satisfaire des besoins "économiques". Autrement dit, avec le libéralisme comme avec le socialisme, c'est le primat de l'économie sur le politique qui, partout, a triomphé. Cette anthropologie a fabriqué un homme dont les choix ne seraient que rationnels dans le sens d'une optimisation des profits et qui rejette l'idée même du péché originel. Ainsi, la liberté totale des marchés préconisée par le libéralisme conduit-elle immanquablement à la liberté du loup dans la bergerie, à la loi du plus fort. L'image de l'individu libre négociant d'homme à homme un contrat est une fumisterie qui profite toujours au plus fort s'il n'existe pas un pouvoir indépendant, garant du bien commun et du respect de la justice sociale, qui régule l'appétit des hommes.

Exiger ce rôle de l'État ou des corps intermédiaires, ce n'est point verser dans le socialisme. Benoît XVI lui-même a rappelé en France le 12 septembre que c'est à l'État "de légiférer pour éradiquer les injustices". Il faut bien comprendre qu'aujourd'hui le libéralisme, tel qu'il domine la planète, n'est nullement le défenseur de la libre entreprise au sens classique du terme. La "financiarisation" du capitalisme et la mondialisation de l'économie favorisent de plus en plus la constitution de grands groupes multinationaux qui tendent à laminer la petite entreprise familiale à structure humaine (l'exemple de la grande distribution est symptomatique). Au reste, ce libéralisme s'accommode fort bien de la bureaucratie socialiste, on le voit en Chine, mais l'Union européenne en est un exemple encore plus frappant qui conjugue une idéologie et une logique libérales avec un carcan bureaucratique invraisemblable digne des ex-pays de l'Est.

On nous explique que la crise financière est la conséquence de la surchauffe de l'économie américaine entretenue artificiellement par un système de crédit aberrant visant à soutenir à tout prix la consommation des ménages, nécessaire à la croissance. Certes, mais il faudrait aussi se demander à quoi rime cette croissance et à qui elle profite ! Car la "financiarisation" du capitalisme a poussé depuis une dizaine d'années les grandes multinationales à une logique de rendement purement financier à très court terme (des taux de rendement de 15 % étaient ainsi couramment exigés par les actionnaires), conduisant à un enrichissement immoral des plus riches, quand, dans le même temps, les salaires n'ont globalement guère progressé, expliquant le recours inconsidéré des classes moyennes au crédit pour maintenir leur pouvoir d'achat. Malgré la croissance, l'écart entre riches et pauvres s'est accru ces dix dernières années. En France, sur la période 1998-2006, le revenu médian a augmenté de 0,6 % par an, celui des 350 000 ménages les plus riches de 20 %, des 35 000 les plus riches de 30 % et des 3500 de 40 % (1).

Cette logique financière crée un système spéculatif virtuel où l'argent est roi et devient sa propre fin. Mais cela conduit un jour ou l'autre à la catastrophe. Benoît XVI, au cours du synode sur la Parole de Dieu, nous a prévenus : "Nous le voyons aujourd'hui dans la faillite des grandes banques : cet argent disparaît, il n'est rien. Aussi toutes ces choses, qui semblent être la véritable réalité sur laquelle compter, ne sont qu'une réalité de deuxième ordre. Celui qui bâtit sa vie sur ces réalités, sur la matière, sur le succès, sur tout ce qui apparaît, bâtit sur du sable. Seule la Parole de Dieu est le fondement de toute la réalité, elle est aussi stable que le ciel, plus stable que le ciel, elle est la réalité. Nous devons donc changer notre concept de réalisme. La personne réaliste est celle qui reconnaît dans la Parole de Dieu, dans cette réalité apparemment si faible, le fondement de tout". (2)


Libéralisme et socialisme ont contribué à l'effacement du politique au profit de l'économie. Si cette crise financière, qui a montré l'importance de l'État, pouvait contribuer à redonner sa vraie place au politique, elle n'aura pas été inutile.
Editorial La Nef  n°198 de novembre 2008


(1)Thibaud Gajdos, Le Monde Économie du 20 mai 2008.
(2) Intervention au Synode à Rome du 6 octobre 2008.

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Retour aux fondements du modèle libéral

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on a vu ces derniers temps les Etats voler au secours de certains établissements privés pour compenser les déficits, dans le but de rendre confiance aux particuliers et d'empêcher une débâcle économique. Depuis les Etats les plus attachés au libéralisme, comme les Etats-Unis, jusqu'à ceux acquis depuis peu au libéralisme, comme la France.
La presse et l'opinion antilibérales ont lu dans ces décisions une sorte de conversion au socialisme, à tout le moins un changement de cap devant les perversions du libéralisme, nouvellement découvertes. D'où des propos triomphalistes du genre "on vous l'avait bien dit …", ou "les voilà enfin rattrapés par la réalité …".
Pourtant, il n'y a là rien d'étonnant ni de nouveau. L'ingérence de l'Etat dans les affaires privées, accueillie comme une merveilleuse bonne nouvelle pour les tenants de l'étatisme, représente tout simplement pour le libéralisme la réponse à certaines situations bien précises. En leur temps, John Stuart Mill et Frédéric Bastiat le voyaient déjà ainsi. Les antilibéraux demeurent prisonniers de leur vision simpliste du libéralisme, qu'ils décrivent depuis des décennies comme un "ultralibéralisme".
C'est leur excès dans l'identification de leur adversaire (excès dû à des causes militantes et idéologiques), qui les entraîne dans la mécompréhension des phénomènes actuels. La tendance, notamment en France, qui consiste à assimiler le libéralisme à l'anarchisme ("le renard libre dans le poulailler libre", voilà ce qu'en donnent encore comme définition la plupart de nos étudiants, bien aidés en cela par leurs enseignants), tient de l'idéologie qui consiste à noircir l'adversaire en l'extrémisant, de façon à l'offrir facilement en vindicte à l'opinion.
Je ne dis pas qu'il n'existe pas des libéraux anarchistes, mais ils représentent une infime minorité, et la position idéologique consiste justement à identifier l'adversaire à sa minorité extrême, comme si nous autres libéraux étions assez idéologues ou assez crétins (au choix) pour identifier le socialisme à Pol Pot.

Tout d'abord, le libéralisme n'a jamais prétendu qu'il devait se passer de lois, et bien plutôt il a toujours été persuadé qu'il ne saurait se développer valablement que sous des lois régaliennes précises et obéies. Mais, au-delà, il faut préciser (ce qui est moins simple et moins connu) que les libéraux défendent dans la plupart des cas une doctrine qui tient la liberté pour essentielle, mais non pas exclusive.
Ce qui les différencie des socialistes et en général des tenants de l'étatisme, c'est leur adhésion au principe de subsidiarité. Lequel réclame que l'Etat ne s'ingère pas dans les affaires privées tant que les privés accomplissent leur tâche sans nuire à l'intérêt général; mais réclame au contraire l'ingérence de l'Etat lorsque la sphère privée se trouve insuffisante, débordée ou corrompue.
Le principe d'un libéralisme bien compris renvoie à cet égard aux préceptes des ordolibéraux au milieu du XXème siècle (dont la mouvance fut l'artisan de la renaissance de l'Allemagne après guerre) : "liberté autant que possible, autorité autant que nécessaire", ou encore, plus précisément et pour illustrer le domaine qui nous occupe en ce moment : "libéralisation autant que possible, nationalisation autant que nécessaire".

Les Etats-Unis se rallient à ces principes, et c'est en leur nom par exemple qu'après le 11 septembre le gouvernement américain s'était ingéré dans les affaires de certaines compagnies d'aviation, provoquant aussitôt en France une vague de triomphe carrément stupide sur la conversion américaine à un certain étatisme …
Toute la question se trouve simplement dans la détermination du moment précis où le privé se trouve insuffisant au point que l'ingérence de l'Etat doive se déclencher : d'où des débats récents qui ont eu lieu aux Etats-Unis concernant le financement public de certaines banques. Mais le principe reste sous-jacent.

On ne peut comprendre le libéralisme ordonné que si l'on reconnaît la spécificité des situations exceptionnelles. Depuis Cicéron, la passion de la liberté a bien conscience que cette dernière doit laisser place à l'autorité gouvernante en cas de péril - la difficulté restant naturellement de définir le péril. La liberté demeure ici le moyen le plus humaniste pour viser la finalité suprême qui est l'intérêt général, sachant que dans certains cas l'autorité doit se substituer à la liberté pour voler au secours de l'intérêt général en danger.
Nos contemporains ont beaucoup de difficultés à admettre un traitement différent de la situation ordinaire et de la situation extraordinaire, car ils comprennent cette dernière comme un prétexte livré aux apprentis dictateurs qui légitimeraient ainsi leur sale besogne. Et le risque existe, en effet, mais peut-être vaut-il la peine de le courir pour obtenir un équilibre salutaire de la liberté et de l'autorité, la seconde garantissant la première.
Les Français, éduqués par des économistes bien souvent étatistes, restent persuadés que nous nous trouvons devant une alternative : l'ingérence permanente de l'Etat ou la terrible anarchie illustrée par "que le plus fort gagne" (et que le diable emporte les traînards). Il y a bien longtemps que cette alternative a été dépassée par le libéralisme ordonné, ce que démontrent à l'envi bon nombre de pays épargnés de nos doctrinaires désuets.

Il est préjudiciable qu'en France les gouvernants eux-mêmes semblent encore marqués par la certitude de ce dilemme funeste, et ne soient pas capables d'expliquer clairement aux citoyens comment fonctionne et à quoi peut servir un libéralisme ordonné. Peut-être que cette crise permettra une ouverture d'esprit salutaire : mieux vaut tard que jamais.
Paru dans Le Figaro, le 28 octobre 2008

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Morte à cent ans, il n'y a pas grand chose de neuf à dire de Soeur Emmanuelle. Depuis l'Abbé Pierre, mort presque aussi âgé qu'elle, on sait que l'on ne touche pas aux icônes, aux vaches sacrées, qu'il faut leur rendre l'hommage qu'attend l'opinion façonnée par les médias. A cet égard, les titres étaient unanimes et sans nuances : "Merci !" (Le Parisien), "Le dernier message de Soeur Emmanuelle" (Le Figaro), "La joie d'aimer" (La Croix), "100 ans d'amour, la superstar du coeur" (Match).

Pas question d'ignorer le très beau travail accompli en Egypte auprèses chiffonniers du Caire, pendant vingt deux ans dans la puanteur surchauffée des décharges publiques, l'apostolat auprès des enfants, des infirmes, des femmes surtout et des fillettes mariées de force à douze ans et accumulant des grossesses difficiles. Son association est intervenue ensuite sur tous les points chauds de la misère planétaire. On l'a donc comparé à Mère Térésa, mais sans doute abusivement, j'en témoigne puisque j'ai pu approcher les deux religieuses.
Mère Térésa ne fut reconnue que difficilement parfois, parce que son langage était sans concession; elle était elle-même et prônait ce que demandait son Eglise, notamment dans le domaine de la contraception, du crime de l'avortement, ou bien par le regard qu'elle jetait sur notre société hédoniste. Modeste, toute petite bonne soeur ridée comme une pomme, indifférente à l'agitation médiatique, elle s'apercevait à peine qu'on lui mettait un micro ou une caméra sous le nez. Elle incarnait la vraie résistante au conformisme, à la police de la pensée, en se présentant comme secours des malheureux certes, mais parce que servante de Dieu.

Soeur Emmanuelle, dont on ne peut nier la foi profonde, avait eu l'intelligence de conserver jusqu'au bout son costume comme carte d'entrée dans les studios de radio et sur les plateaux de télévision où elle campait depuis vingt ans une silhouette parfaitement au point de vieille mère supérieure enthousiaste jusque dans sa colère mais riant, gaie, au franc-parler légendaire. Mais ce "franc-parler" convenait parfaitement aux médias parce qu'il réflétait ce que l'on souhaitait entendre : un vague côté rebelle puisqu'elle critiquait son Eglise, plaidant pour le sacerdoce des femmes, le préservatif, la contraception chimique, et "comprenant" en certains cas l'avortement. Un message suffisamment plat pour le passer sous toutes les portes.
Sa devise "Il suffit d'aimer jusqu'au bout, sans mesure" pouvait plaîre à tout le monde parce qu'elle n'engageait pas. Qui ne serait d'accord ? On comprend alors pourquoi on la voyait sans cesse à la télévision, notamment chez Michel Drucker. Elle fut d'abord une assistante sociale énergique et dévouée, une militante humanitaire, son souhait d'un dialogue privilégié avec les musulmans ("chacun a le droit d'avoir sa religion") accentuant plus encore une image du conformisme politiquement correct. C'est pourquoi elle formait un duo parfait avec l'Abbé Pierre. Elle avait certes une foi vive, mais ce n'est pas ce n'est pas ce qu'on lui demandait, et c'est pourquoi Bernard Kouchner disait que "c'est la plus laïques des religieuses". Quant à son ami P. Poivre d'Arvor, il lui avait fait un compliment empoisonné en déclarant : "Elle renouvelait l'idée de la charité et donnait foi en l'homme à défaut de la foi en Dieu".
Il n'est pas innocent non plus qu'elle ait été couverte d'éloges par des médias généralement indifférents, ou engagés à l'extrême-gauche comme "Golias". Au fond, elle fut populaire parce que sympathique et gaie, qu'elle fit un très beau et difficile travail, mais aussi parce qu'elle sut aller dans le vent des médias dont on connaît l'orientation, parce qu'elle fut une alternative à une Eglise considérée comme tenant de l'ordre moral, et parce qu'elle délivrait un message plus humaniste que religieux.

Resterait à évoquer maintenant les centaines de petites religieuses, religieux et prêtres (comme le Père Ceyrac) qui oeuvrent quotidiennement dans des conditions très difficiles, avec humilité et courage, loin des projecteurs de la télévision.

A paraître dans L'Homme nouveau - Novembre 2008

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"Façonnée au cours des siècles, la langue française reflète, de manière indissociable, l'âme collective des foules et les voix singulières de grands écrivains...... Elle a toujours su tracer sa voie entre une tradition indispensable à la compréhension entre ses locuteurs, et une modernité laissant toute sa place à l'inventivité langagière, à l'adoption de mots venus d'autres langues en contact. Point de sève sans racines, même si l'équilibre est difficile entre la maîtrise et l'élan. En témoignent les débats d'actualité sur l'état et l'évolution du français. Le français appartient, comme toutes les langues, au trésor linguistique de l'humanité". Ainsi le Président Abdou Diouf témoigne t-il de son attachement à la Francophonie et à la défense de la langue française.

Si l'enseignement de la langue française dans le monde semble régresser, la qualité du français parlé et écrit hors de l'Hexagone ne cesse de me surprendre. C'est cependant en France qu'il importe d'en défendre un usage correct, "sans laxisme ni purisme" nous enseigne Jean Dutourd : du respect de notre propre langue naîtra la capacité à la protéger. La garantir ainsi contre un appauvrissement qui est le fait d'un usage commun défaillant, la protéger encore d'un danger qui, sous l'ampleur des inéluctables mouvements du monde, nous fait craindre un envahissement anglo-américain ne s'apparentant pas aux contributions indispensables qui seules enrichissent.
Le français est vivant. Il n'est pas resté figé.
Divers apports étrangers, populaires ou régionaux méritent ainsi notre considération. Les avancées terminologiques sont elles aussi sources précieuses de l'adaptation de notre langue aux diverses mutations. Tout ce qui contribue, par un effort maîtrisé, à son enrichissement doit être encouragé. Tout ce qui ne peut accompagner cette démarche, par l'appauvrissement induit, entravant le développement des relations du français avec les autres langues, brisant ainsi sa vocation d'échange entre les cultures, doit être combattu.

Les langues et les cultures sont inséparables, or elles sont menacées : des cinq mille langues parlées dans le monde, cinq cents subsisteront à court terme, condamnées par l'émergence et l'uniformisation d'une langue anglo-américaine, approximative et déformée, en rupture avec toute culture. Cette redoutable évolution peut cependant représenter une chance pour le français. Aidons-le à réagir. Débarrassons-le d'altérations accumulées, d'emprunts indignes, de constructions hasardeuses pour redécouvrir et entretenir le "bon usage". "II faut parler chrétien si vous voulez que je vous entende", dit Marotte, la servante des Précieuses Ridicules de Molière. Au XVIIe siècle, en "parlant chrétien", l'honnête homme s'exprimait en bon français.
Pétris d'influence chrétienne, nous parlons encore chrétien. Cependant, alors qu'est apparu une fracture entre la permanence des signes chrétiens et l'effacement superficiel de leur compréhension, le christianisme fonde plus que jamais notre discours : l'emploi métaphorique des termes désignant des réalités chrétiennes est toujours très fréquent. Le mot laïc est lui-même un mot d'origine chrétienne ! Il désigne un membre de la communauté chrétienne qui ne fait pas partie du clergé. Ainsi la langue chrétienne n'est évidement pas morte. Notre langue et notre littérature ont abondamment puisé dans l'univers de l'Église, composante majeure de notre culture et de la communication.
Le christianisme est histoire. C'est un langage qui, peu à peu, échappe à notre monde sécularisé. Pourtant, principal fondement de la civilisation européenne, la religion chrétienne a forgé, développé et parfois introduit un vocabulaire et des concepts indispensables tant à sa compréhension qu'à notre existence et notre culture.

Pour faire Église, les chrétiens empruntent aux mots leur vigueur et leur sens. L'annonce de la Parole, le témoignage de vie, le service du prochain et la prière sont les voies éternellement suivies. Cette dernière est expression de vie et impression de la Parole en soi. Elle est oeuvre du chrétien, centre du monde.
L'Europe ne peut et ne doit pas renier ses racines chrétiennes : le christianisme a profondément modelé ce continent. Il encore irrigue la mémoire de la France ; sa lymphe nourrit les Français qu'ils soient croyants ou non. La devise même de la République ne puise t-elle pas ses racines dans les Évangiles ? Comment ne pas reconnaître l'existence des racines spirituelles et culturelles de notre Europe où la France s'épanouit ? Il est remarquable, dira le pape Jean-Paul II, que "l'histoire de l'Europe et de chacun de ses peuples est imprégnée de l'action de la foi chrétienne et du respect de la dignité de l'homme, qui a été créé à l'image de Dieu et a été racheté par le sang du Christ. La responsabilité personnelle, l'attention à la liberté, le respect de la vie, l'estime du mariage et de la famille ont été des modèles vitaux".

Le vocabulaire chrétien illustre plus que jamais la force de cet héritage considérable, acteur principal de la construction de notre nation et de notre vie courante. La France pense ainsi en chrétien. Le christianisme structure notre société et notre langue depuis deux mille ans. Avant que les frontières ne fussent tracées, l'Europe fut chrétienne. L'art, l'architecture, l'organisation sociale et politique, les fêtes, la morale, le droit, nos valeurs ont pris naissance à la même source dont ont jailli Saint-Denis, Domrémy et Reims.
La patrie elle-même est née du coeur d'une sainte. Le christianisme est notre matrice commune : nous sommes à son image, à l'image de Dieu qui est entré dans l'histoire de l'humanité en faisant homme son Fils. La France, c'est ainsi Dieu adoré dans la pureté de son sanctuaire roman, puis offert à la lumière des cathédrales, sous leurs voutes noires de siècles.

Les textes réputés fondamentaux du christianisme, les sources chrétiennes, patrimoine de l'Europe, ont contribué à fonder notre civilisation. Le domaine commun, la langue, la littérature, tous lui empruntent leurs origines. Les connaître, c'est mieux nous connaître nous-mêmes : on devient Français en étant imprégné par le christianisme, on le demeure sans doute en ne le reniant pas ; on renoue avec notre héritage culturel et linguiste en le reconnaissant. Il nous importe aujourd'hui de connaître les termes qui éclairent la pensée fondatrice de la civilisation française, et qui forment l'abécédaire de la spiritualité, de l'histoire et de l'actualité chrétienne. "La foi est créatrice de culture. Elle se dit en des mots" nous enseigne S.E. le cardinal Paul Poupard. Retournons aux sources toujours vivantes de notre civilisation.

Une langue communément compréhensible, facteur d'harmonie sociale, d'expansion culturelle, une unité linguistique préservée constituent ainsi le socle de notre identité en France et dans le monde. C'est sans doute par la fréquentation des grands textes, à la lumière de la France, que l'on pourra éclairer l'avenir de notre langue. Cette dernière qui reflète une société active joue un rôle primordial dans le parcours de formation des individus. Elle favorise leur inscription dans la communauté nationale : notre patrie, c'est aussi le français, "langue éternelle" selon Renan, pourtant menacé par la montée d'une effroyable uniformisation. La langue s'appauvrit sans cesse du fait des erreurs. Elle perd de sa force, délayée dans l'imparfait, les proliférations oiseuses dévalorisant les apports indispensables, les substitutions à notre vocabulaire de vocables inutiles et les altérations irrémédiables de la syntaxe. C'est ainsi que des mots et des expressions ont "agacé" la langue, ne respectant aucune règle. Colonisant les esprits, ils se sont rués sur le français en une nuée de tics obsessionnels, récurrents, impropres et toujours insupportables. La pauvreté de la pensée est dès lors révélée par une expression bardée de miasmes asémantiques qui flattent l'indigence de chacun.
Dénoncer les agressions subies par la langue est une entreprise utile, mais certes pas suffisante. La responsabilité est sans doute collective : sa recherche met en lumière des acteurs qu'il importe d'identifier pour mieux les combattre.

Le champ de ruines que constitue l'enseignement, alimentant les cancers dévorant la langue française, les anglicismes lexicaux et syntaxiques, où le summum de la stupidité démagogique flirte avec la niaiserie revendicatrice, l'influence des populations allogènes, étrangères à notre culture linguistique, qui corrompt le génie linguistique français et interdit l'apprentissage du français, la colonisation servilement supportée des sciences, de l'économie, l'obstination prolifique de l'Administration, agent de dégradation manifeste du français, à créer des monstres langagiers, sont autant de facteurs de décomposition de notre langue. La publicité est encore un de ses ferments nocif : ses professionnels, pour la plupart illettrés, précipitent les Français dans des gouffres de débilités intellectuelles. La publicité conjugue, à l'envi, barbarismes, fautes de prononciation et d'orthographe, anglicismes inutiles et illégitimes, néologismes mal formés. Quant aux médias et aux élites en général, ils se font vecteurs de la décomposition du français, et l'écho de tant de déprédations. Certains, souvent manipulés, participent à la démolition du français et n'hésitent pas à sacrifier la langue au bénéfice de l'efficacité : ils vantent une langue internationale, outil pauvre, dépourvu de vocation affective, littéraire ou poétique, un modèle d'anglo-américain sommaire et inutile.
L'usage n'est ainsi pas le seul incriminé : la presse, véhicule de paroles élaborées par des élites coupables, alimente le moteur de la machine qui précipite lentement le français vers sa perte.
Une langue ne peut se contenter d'être fonctionnelle : par sa maîtrise, on accède au niveau sensible. Le français apprécie la nouveauté, la précision, la finesse, l'intelligence : en ce sens, un vocabulaire étendu facilite les échanges, la compréhension, développe la nuance et les rapports humains. Parler, écrire le français, c'est mériter une nationalité : ne pas être installé dans une langue par erreur, par laxisme au risque de la trahir et de se trahir, retrouver le respect de notre langue et de nous-mêmes, d'une France rayonnante, mais dans un monde multilingue où le français est une langue parmi d'autres. La langue gauloise a subi les assauts du latin encouragés par sa propre élite tout comme le français aujourd'hui, invité à ne plus considérer l'anglo-américain comme une langue étrangère. L'histoire de France a commencé avec le français, l'avenir s'écrit aussi en français !

Les difficultés du français exercent fort heureusement sur les esprits une sorte de fascination, un engouement jamais démenti. Elles sont régulièrement, tout à tour vantées et détestées, sources de vaines tentatives de réformes simplificatrices ou prétextes à de nouvelles exhibitions. C'est ainsi depuis plusieurs siècles. Le jeu des difficultés ne lasse pas : les incertitudes séduisent. Plus encore, le désir légitime de faire en sorte que la langue demeure le fidèle reflet de la pensée et de la sensibilité, nous gouverne. La langue est l'expression de l'esprit. La langue articulée est l'attribut de l'être. Pourtant, comment imaginer se faire comprendre en usant d'un vocabulaire restreint - l'ampleur du déficit lexical est aujourd'hui considérable -, d'une syntaxe approximative, de tics de langage dissimulant mal une pauvreté de l'expression et du raisonnement ?

Le français est un instrument de haute précision, complexe, fragile aussi : la faute consiste ainsi à mal s'en servir. Agir de la sorte, ce n'est pas s'émanciper d'une contrainte. Bien au contraire, c'est restreindre sa capacité à toucher l'autre, à se faire comprendre, à concevoir, à créer. C'est ainsi par esprit de liberté qu'il importe de défendre le bon usage. La liberté s'exprime dans un choix, une affirmation et non dans le refus des contraintes qui n'est jamais inventif ou original. La liberté dans la langue réside dans sa maîtrise et dans sa connaissance : dans cet espace de subtilités et de sensibilité, on peut agir. Bien parler, c'est respecter l'autre, c'est aussi se respecter. Cependant, défendre le français, ce n'est pas verser dans un arbitraire déplaisant ou user d'un ton sentencieux.
Pour compliquée qu'elle soit, l'orthographe est un bien national respecté et protégé. La stabilité des systèmes imbriqués de conventions admises par la communauté linguistique est indispensable à la communication collective. Dans la sphère privée, un code oral et écrit propre, peut être utilisé. Au sein de la communauté entière, en public, toute disparate linguistique est bannie. Optons pour le refus d'un conformisme qui appauvrit l'expression, qui détruit la nuance et qui prive la pensée, le sensible en général, d'outils aiguisés. Il est ainsi paradoxal, choquant, que tant d'individus négligent leur langue, agissent de manière irréfléchie, au mépris de leur propre expression, du sens, de la nuance et aussi de l'esthétique. S'agit-il pour certains de se rassurer de la sorte dans l'uniformité, de ressembler à son prochain par l'effet d'un nivellement médiocre, du désir d'imiter, de reproduire sans comprendre des barbarismes ou des néologismes tenus pour savants, de se différencier en introduisant dans son discours des termes étrangers dont l'équivalent existe en français ? Répétons-le, l'exemple donné par les élites est médiocre. L'enseignement est rendu difficile. Le goût de l'effort est contrarié. La lecture est elle aussi en cause. Sous le faux prétexte de briser les contraintes, de simplifier, on perturbe, on appauvrit la communication entre les êtres, on restreint le champ de l'expression, on limite ou on fausse la compréhension. Souvent, pêchant par excès, on croit enrichir : en négligeant le sens, on surcharge et on perturbe la compréhension.

Le purisme est sans doute une éthique, non une crispation. Le changement, respectueux des traditions, est la vie même d'une langue ; il importe, certes, de ne pas réprimer les évolutions, mais d'avoir encore le souci du respect : respect du français et respect de soi-même.
Maintenir la qualité de la langue, c'est encore lutter contre la pauvreté de l'écriture, les barbarismes, les lieux communs, les clichés, tout ce qui banalise la langue. L'usage doit être écouté, celui, complet, de Littré, qui englobe sa logique propre en relation avec la raison et le passé de la langue, et non pas l'usage que combattait Voltaire, qui l'emporte toujours sur la raison et qui a un peu appauvri la langue française. Si l'usage consiste à privilégier la paresse mentale, l'illettrisme, la facilité et l'illogisme, il ne mérite guère d'être écouté. Il est ainsi source de confusion, d'appauvrissement, de perte de la nuance ou du sens. Le bon usage n'est pas un combat dépassé, c'est un outil au service des Français, au service du développement de la langue. On peut défendre le bon usage, la syntaxe, l'orthographe, tout en appréhendant  les bouleversements en cours et les questions qui se posent à propos de l'existence et du développement du français. Dans la réalité de l'usage, la prise de liberté, consciente, avec les règles, les incertitudes, les difficultés, la gène que suscite parfois le respect des prescriptions, nous incitent à la sagesse à la modération. Il n'empêche que si les transgressions voulues, subies, ou insoupçonnées parfois sont admissibles dans un usage familier, le respect des prescriptions s'impose à tous. Le mauvais usage enregistre les dérapages commis au sein de sphères supérieures et diverses, celle qui donne le ton et qui sans doute pousse la langue à sa perte. 

Réapprenons à parler comme on doit écrire. Extirpons de l'âme collective le désir d'une langue. Réveillons celui qui sommeille en nos enfants pour nourrir leurs rêves, leur donner le goût de la nuance, l'envie de la subtilité. Un vocabulaire ample, c'est la vie et ses horizons qui s'élargissent au gré des mots et d'une pensée vivifiée pour le plus grand bien de l'imaginaire cultivé en chaque être. Des enseignements furent oubliés, des vocables sont morts de n'être plus employés : notre avenir est pourtant dans les mots. Le "langage décapité", celui qui lui aussi a souffert du mal français, de l'envie coupable, peut cependant encore s'ériger en remparts aptes à endiguer les eaux sales qui polluent les terres de l'esprit. Pour ce faire, il faudrait qu'un courant naquît, s'amplifiât pour mettre l'exemple en tête des vertus. Pour parler français, il suffit d'aimer la France et de nourrir pour elle une ambition.


Repères historiques et bibliographiques
- 813   Concile de Tours : les langues romanes doivent être employées dans les prêches.
- 842   Serments de Strasbourg : le plus ancien texte écrit en français (alliance entre Charles le Chauve et  Louis le Germanique contre Lothaire).
- 880   Séquence de Sainte-Eulalie : sa passion fait l'objet de La Cantilène, le plus ancien poème en langue d'oïl conservé.
- 1080 Chanson de Roland.
- 1229  Traité de Paris : il consacre la suprématie de la langue d'Oïl sur la langue d'Oc.
- 1477  Chroniques de France : elles sont désormais imprimées en français. Le francien, langue du roi, est la langue officielle.
- 1521  Première rhétorique publiée en français : Le grant et vray art de pleine rhétorique de Pierre Fabri.
- 1523  Traduction en français du Nouveau Testament par Lefèvre d'Étaples.
- 1530  Palsgrave : Lesclarcissement de la langue Françoise (en anglais).
- 1539  Ordonnance de Villers-Cotterêts édictée par François Ier, roi de France, prescrivant l'emploi du français au lieu du latin dans les ordonnances et les jugements des tribunaux.
- 1539  Dictionnaire francoislatin de Robert Estienne : le premier tableau du vocabulaire français (9 000 entrées, définitions en latin).
- 1549  Du Bellay : Deffense et illustration de la langue francoyse.
- 1550  Première grammaire en français : Tretté de la grammere françoeze de Louis Meigret.
- 1555  Fouquelin : Rhétorique française.
- 1581  Fauchet : Recueil de l'origine de la langue et poésie française, ryme et romans.
-  1606  Thresor de la langue françoyse tant ancienne que moderne de Aimar de Ranconnet et Jean Nicot (premier dictionnaire de la langue française).
- 1624  Autorisation de soutenir des thèses en français (au lieu du latin).
- 1632  Père Charles de Saint-Paul : Tableau de l'éloquence française.
- 1635  Création par le cardinal de Richelieu de l'Académie française "pour travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences".
- 1647  Vaugelas : Remarques sur la langue française.
- 1650  Ménage : Origines de la langue française.
- 1660  Arnauld et Lancelot : Grammaire générale et raisonnêe contenant les fondements de l'art de parler de Port-Royal.
- 1675  Père Bouhours : Remarques nouvelles sur la langue française.
- 1680  Dictionnaire français de Richelet (20 500 mots).
- 1690  Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots français tant vieux que modernes, et tes termes de toutes les sciences et des arts de Furetière (26 000 mots).
- 1694  Première édition du Dictionnaire de l'Académie (24 000 mots).
- 1704  Observations de l'Académie française sur les remarques de M. de Vaugelas.
- 1704  Dictionnaire universel de Trévoux.
- 1709  Buffier : Grammaire française sur un plan nouveau qui pose les règles del 'usage "du plus grand nombre des personnes de la cour qui ont de l'esprit et des écrivains qui ont de la réputation".
- 1714 - Le traité de Rastadt consacre l'emploi du français comme langue diplomatique.
- 1718  Traité de l'abbé Girard (premier dictionnaire des synonymes) : De la justesse de la langue française, ou les différentes significations des mots qui passent pour synonymes.
- 1718  Deuxième édition du dictionnaire de l'Académie (abbé Régnier-Desmarais : utilisation de l'ordre alphabétique).
- 1726  Le Traité des études de Charles Rollin consacre l'emploi du français dans l'enseignement.
- 1730  Traité de Dumarsais : Des tropes ou des différens sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue.
- 1730  Premiers principes (en titre des ouvrages grammaticaux) : Principes généraux et raisonnes de la langue française de Restaut.
- 1736  Prosodie d'Olivet.
- 1740  Nouvelle édition du Dictionnaire de l'Académie (abbé d'Olivet).
- 1747  Vrais principes de la langue française ou la parole réduite en méthode conformément aux Lois de l'usage de l'abbé Girard.
- 1754  Principes généraux et particuliers de la langue française de Noël-François de Wailly.
- 1762  Nouvelle édition du Dictionnaire de l'Académie (Duclos).
- 1763  Poétique française de Marmontel.
- 1765  Traité de la construction oratoire de l'abbé Batteux.
- 1767  Nicolas Beauzée : Grammaire générale ou exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage, pour servir de fondement à l'étude de toutes les langues.
- 1784  Discours sur l'universalité de la langue française (Antoine de Rivarol).
- 1775  Condillac : Grammaire.
- 1782  L'Académie de Berlin propose à son concours la question suivante : "Qu'est-ce qui fait de la langue française la langue universelle de l'Europe ? "
- 1787  Dictionnaire critique de la langue française de 'abbé Féraud.
- An II  (16 prairial) Rapport de l'abbé Grégoire "sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française". 
- An II  (28 prairial) Circulaire 72 : "Dans une république une et indivisible, la langue doit être une. C'est un fédéralisme que la variété des dialectes ; il faut le briser entièrement".
- 1794  Décret édictant l'obligation de rédiger en français les inscriptions officielles.
- 1794  Loi de la Convention nationale imposant l'emploi du français dans la rédaction de tout acte public.
- 1795  Création des chaires de grammaire générale dans les Écoles centrales.
- 1798  Nouvelle édition du Dictionnaire de l'Académie (d'Alembert et Marmontel).
- 1799  Principes de grammaire générale mis à la portée des enfants d'Antoine Silvestre de Sacy.
- 1800  Dictionnaire universel de la langue française, avec le latin et les étymologies, extrait comparatif, concordance, critique et supplément de tous tes dictionnaires français, manuel encyclopédique de grammaire, d'orthographe, de vieux langage, de néologie de Pierre Boiste.
- 1803  Destrutt de Tracy : Eléments d'idéologie, grammaire.
- 1812  Histoire de la langue française de l'abbé G. Henry.
- 1812  Grammaire des grammaires ou Analyse raisonnée des meilleurs traités sur la langue française de Charles-Pierre Girault-Duvivier.
- 1815  Accords du congrès de Vienne, le 9 juin 1815 : premier traité multilatéral rédigé en langue française.
- 1819  Glossaire breton ou recueil des expressions vicieuses, surannées ou rustiques, usitées dans la province de Bretagne de Jean François Le Gonidec.
- 1821  Manuel classique pour l'étude des tropes de Pierre Fontanier.
- 1829 Correction raisonnée des fautes de langage et de prononciation qui se commettent même au sein de la bonne société, dans la Provence et dans quelques provinces du Midi de J. B. Reynier.
- 1832  La connaissance de l'orthographe est rendue obligatoire par le roi Louis-Philippe pour accéder aux emplois publics.
- 1833  La loi Guizot institue l'enseignement obligatoire.
- 1834  Grammaire nationale ou grammaire de Voltaire, de Racine, de Fénelon… renfermant plus de 100 000 exemples qui servent à fonder les règles et qui constituent le code de la langue française des frères Bescherelle.
- 1835  Nouvelle édition du Dictionnaire de l'Académie (substitution de la graphie ai à oi).
- 1859  Publication du Dictionnaire de la langue française de Littré (et 1872, 1877, 1880).
- 1866  Création de la Société de linguistique de Paris.
- 1867  Au Canada, le français, interdit depuis 1840, devient langue officielle (à côté de l'anglais).
- 1882  Instauration par Jules Ferry de l'enseignement obligatoire, gratuit et laïc : l'emploi des langues régionales est interdit à l'école.
- 1890  Dictionnaire général de la langue française du XVIIe à nos jours d'Adolphe Hatzfeld, Arsène Darmesteter et Antoine Thomas.
- 1901  Arrêté Leygues relatif aux tolérances orthographiques admises dans les examens de l'enseignement public.
- 1906  Publication du Petit Larousse illustré.
- 1908  Circulaire du ministre de la Justice relative au rajeunissement de la langue judiciaire.
- 1916  Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot.
- 1924  Nouveau Petit Larousse illustré.
- 1927  Histoire de l'orthographe française de Charles Beaulieux.
- 1932  L'Académie publie sa Grammaire.
- 1953  Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française de Paul Robert.
- 1964  Le concile Vatican II autorise le clergé à célébrer les offices en langue nationale.
- 1966 Décret du 31 mars 1966 portant création du Haut Comité pour la défense et l'expansion de la langue française.
- 1967  Première édition du Petit Robert.
- 1970  Au Québec, le français est décrété langue officielle.
- 1971  Trésor de la langue française, dictionnaire de la langue française du XIXe et du XXe siècles de Paul Imbs (le plus important dictionnaire du français jamais publié). 
- 1972  Le décret du 7 janvier 1972 relatif à la langue française crée des commissions ministérielles de terminologie pour l'enrichissement du vocabulaire français.
- 1975  Loi du 31 décembre 1975 relative à l'emploi de la langue française en France.
- 1976  Arrêté Haby relatifs aux tolérances grammaticales et orthographiques.
- 1977  Circulaire relative à la modernisation du vocabulaire judiciaire.
- 1977  Au Québec, charte de la langue française.
- 1984  Décret instituant le Commissariat général et un Comité consultatif de la langue française.
- Création du Haut Conseil de la francophonie.
- 1986  Circulaire relative à la féminisation des noms de métier.
- 1986  Publication du premier fascicule de la 9e édition du Dictionnaire de l'Académie.
- 1989  Création du Conseil supérieur de la langue française et de la Délégation générale à la langue française, en remplacement du Commissariat général et du Comité consultatif de la langue française institués en 1984.
- L'Académie française se prononce contre une simplification par voie de décret de l'orthographe.
- 1990  Le Conseil supérieur de la langue française publie une liste des "rectifications de l'orthographe" 
- 1992  La loi constitutionnelle du 15 juin 1992 pose le principe que : "la langue de la République est le français".
- 1994  Loi du 4 août 1994 relative à l'emploi de la langue française en France (prohibition de l'emploi des langues étrangères dans les annonces publiques).

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Crise financière : Et si tout recommençait comme avant… en pire ?

(...) (site accidenté en 2013)
Tout le monde connaît le mécanisme psychologique à l'oeuvre dans l'alcoolisme - et dans toutes les addictions d'ailleurs : l'alcool produit une euphorie qui dure un certain temps, puis, l'effet passé, vient le temps de la dépression, de la "gueule de bois" comme on dit. Les soulographes du petit matin savent comment guérir la gueule de bois : recommencer vite à boire autant et même un peu plus. Le mécanisme de l'addiction veut en effet qu'il faut des doses de plus en plus fortes de drogue pour accéder au même état d'euphorie. N'est-ce pas ce qui est en train de se passer dans l'économie mondiale ?
Après une phase d'euphorie marquée par les "subprimes", la bulle financière, les profits record, l'argent roi, nous avons depuis quelques semaines la gueule de bois. Le climat de catastrophe qui règne dans l'opinion et la grande presse ne doit pas nous leurrer : même si la dépression dure un certain temps, elle finira bien par se terminer.

Le spectre de 1929
Il arrive parfois à Alain Minc de ne pas se tromper : il n'a pas tort de dire que si, en 1929, les États étaient venus au secours du système bancaire avec la même détermination qu'ils le font aujourd'hui, nous n'aurions pas eu Hitler.
La leçon de 1929 n'ayant pas été oubliée, la réaction a été cette fois vigoureuse, malgré les hésitations de certains pays comme l'Allemagne. Son effet ne sera bien entendu pas immédiat. Les bourses peuvent encore baisser, mais enfin vient toujours un moment où les spéculateurs se rappellent que derrière les titres, il y a des biens réels : des usines, des champs, des immeubles et une activité économique qui ne s'est pas encore complètement arrêtée, Dieu merci, et que donc ces titres conservent une valeur intrinsèque au-dessous de laquelle il n'est plus raisonnable de les vendre.
Mais ne nous leurrons pas. La cause du mal, c'est l'inflation : du crédit et donc de la monnaie (deux fois la valeur de la fortune mondiale se trouve aujourd'hui en circulation !).
Le remède qu'ont trouvé les États à la crise, sous l'habillage technique, c'est ni plus ni moins qu'un surcroît d'inflation.

Planche à billets
Contrairement à ce qui se dit, ce ne sont pas les contribuables américains qui vont payer les 850 milliards de dollars du plan Paulson, c'est la création monétaire. L'Etat prête aux banques pour garantir les déposants. Pour cela, il va aggraver le déficit public et donc émettre des bons du Trésor. Qui achètera ces bons du trésor ? Ceux qui en possèdent déjà : les grands créanciers mondiaux : la Chine, le Japon, les pays pétroliers.

Et s'ils refusent ? Ils ne refuseront pas parce qu'alors, leurs réserves en dollar ne vaudraient plus rien. Ainsi, la situation actuelle était marquée par l'inflation et les grands déséquilibres mondiaux ; le résultat des mesures prises pour enrayer la crise est une plus grande inflation et les mêmes déséquilibres en plus grand.
Ce n'est pas le seul domaine où l'on peut s'attendre à une aggravation : si la cause de la quasi-faillite de certaines banques était l'irresponsabilité de leur gestion, combien plus irresponsable encore risque d'être cette gestion maintenant que l'on sait que les banques ne peuvent pas faire faillite car les États ne les laisseront jamais tomber ?
Tous ceux qui ne se laissent pas aller à l'emphase catastrophiste qui règne aujourd'hui savent que l'économie, le crédit, la bourse repartiront un jour, un peu plus tôt, un peu plus tard mais pas sur de nouvelles bases : sur les mêmes, en pire !
Ce qui changera : un contrôle plus étroit du système bancaire malgré tout (mais pas trop si l'on veut éviter une récession économique), un redémarrage de la hausse de prix aussi : c'est le seul moyen réaliste d'absorber le gonflement considérable de la masse monétaire mondiale. Et il n'est même pas certain que les salariés profiteront de cette inflation, aussi longtemps que la mondialisation des échanges de biens tire les salaires vers le bas.
L'euro risque d'être ébranlé : les ensembles de ce type ne résistent aux "chocs asymétriques" que s'ils sont faibles, or celui-ci est fort : il n'y aura plus d'alternative au dollar.
Pour le reste : les mêmes dérives, les mêmes déséquilibres, en pire.


Couple sino-américain
Jusqu'à quand ? Les seuls facteurs qui puissent changer la donne mondiale seraient que la Chine n'accepte plus de financer les déficits américains ; nous avons vu qu'elle n'a pas encore le choix, ou encore que les États-Unis acceptent un retour à l'étalon-or : cela supposerait qu'ils remboursent leur énorme dette, quitte à être les premiers bénéficiaires de la formidable réévaluation de l'or qui en résulterait : ne rêvons pas.
L'économie mondiale repose sur le couple pervers Chine-États-Unis, la première ultra excédentaire, la seconde ultra déficitaire. Tant que ces deux acteurs majeurs (nous ne parlons pas des pays pétroliers, tenus en laisse) ne décideront pas de changer radicalement la règle du jeu, l'économie mondiale pourra bien repartir mais elle ne sera pas assainie.

Paru dans Marianne2 - 20 octobre 2008

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Quand le sport déshumanise

(...) (site accidenté en 2013)
Robert Redeker est un philosophe qui s'occupe d'anthropologie. Il réfléchit sur les transformations de la figure humaine au gré de l'évolution de nos sociétés. L'homme contemporain, qui vit dans l'instant, est profondément différent de celui des siècles antérieurs, suspendu entre le passé de ses ancêtres et l'éternité espérée. Ces questions sont ici traitées à travers le sport. L'auteur veut nous montrer que le sport contemporain révèle et développe un nouveau type d'humain. Type, d'ailleurs, plutôt dommageable. Redeker parle d'un glissement vers le "déshumain". Il ne s'agit pas du sport envisagé comme jeu, comme lorsque nous disputons une partie de ballon entre amis. Mais du sport national et institué. Le sport-jeu est gratuit, il n'a pour finalité que le plaisir, la libération du corps, l'amitié. Le sport dont on parle ici est celui dont les médias nous parlent sans cesse : omniprésent au point de passer avant n'importe quelle nouvelle gravissime de politique étrangère. Les résultats sportifs, l'ambiance des stades sont donnés par les intellectuels comme des signes lourds du moral de la nation. Les journalistes interrogent les sportifs vainqueurs sur des questions d'histoire ou de sociologie, comme si leurs performances physiques les rendaient omniscients. Les résultats sportifs d'une nation sont devenus son bien commun, l'expression de son rang dans le monde. Aux jeux Olympiques, de petites nations, incapables de concourir militairement, tentent de compenser par le nombre de médailles. On peut certes se réjouir que "les jeux" aient pour partie remplacé les guerres. Mais quelles en sont les conséquences ?

Le sport est désormais considéré comme la panacée à tous les problèmes de société : il réduira les émeutes de banlieue, améliorera la santé publique, renouera le tissu social, limitera les catastrophes éducatives. Ce qui est inquiétant, c'est que le sport semble parfois avoir remplacé à la fois la politique et la religion, ces deux creusets du vivre-ensemble : "L'homme européen ne va plus à Compostelle, il prend le chemin du stade. "

Le sport, qui était un jeu, est devenu une technique qui instrumentalise le corps des athlètes. Ceux-ci ne ressemblent plus aux spectateurs, qui ne sauraient plus espérer les imiter. Ils dépassent les normes de l'humanité ordinaire. Ils apparaissent sur la scène comme des Robocop plus que comme des hommes : "cybernétisation du corps de l'homme". D'ailleurs, ils meurent jeunes, sacrifiant pour ainsi dire leur vie à leur surhumanité, et leur dopage n'est plus, comme autrefois, passager, mais continu. Forme d' "eugénisme dépolitisé". Robert Redeker s'attarde pour analyser ce que signifie dans le discours le remplacement de l' "esprit" par le "mental".

Par ailleurs, le sport est devenu une activité mercantile au service de la mondialisation. Il faut gagner à tout prix, et la liste est impressionnante des délits, marchandages véreux, trucages de matchs, achats souterrains, sans parler de toutes les ficelles du dopage. Pourtant, les médias décrivent avec humour ces activités qui susciteraient une indignation véhémente en d'autres milieux. C'est que le sportif est roi, et innocent par nature, puisque demi-dieu. Le sport d'aujourd'hui est significatif des tendances lourdes de nos sociétés.

Je comprends Robert Redeker quand il exprime sa nostalgie du Tour de France d'autrefois,
événement populaire qui unissait les châteaux et les chaumières dans la même ferveur. Mais il me semble excessif de voir dans le sport actuel une poursuite des politiques totalitaires passées, par d'autres moyens. Sauf si l'on admet que le libéralisme est une autre forme de totalitarisme, et je n'irai pas jusque là ! Le sport traduit les excès et les incohérences de son époque. Passage du champion issu du peuple au champion people ? Signe de la médiatisation de tout. Remplacement de la culture par le sport, autrement dit, du durable (la culture franchit les siècles) par l'instantané ? Signe d'une période livrée au temps court. Passion pour le chiffre de la performance, ridicule de l' "épicerie chronométrique" ? Signe du règne de la quantité contre la qualité. Remplacement de la culture populaire par la culture de masse ? Signe de la royauté de la consommation. Dépassement permanent de la limite, bataille pour gagner encore quelques centièmes de seconde ? Signe d'une société où la limite est haïe, limite des forces, de l'âge, de la mort, et où l'on combat la finitude humaine sous toutes ses formes. Le sport est un indice révélateur de ce que nous sommes : des humains encore tentés de sortir de notre humanité.
Paru dans Valeurs actuelles - 2 octobre 2008

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Pour mieux comprendre la crise financière

(...) (site accidenté en 2013))
due aux  "subprimes", curieux nom qui désigne des crédits aventurés, généralement immobiliers, faits par les banques américaines à des particuliers peu solvables et donc pauvres. 
En quoi l'Europe est-elle concernée ? Pour plusieurs raisons. D'abord, parce que dans certains pays comme l'Espagne ou le Royaume-Uni, on a fait à un moindre degré la même chose ; dans d'autres comme la France ou l'Allemagne où les banques, mieux surveillées, ont été plus prudentes, elles ont néanmoins acheté des titres sur le marché américain comprenant pour partie, camouflées au sein d'un cocktail complexe, ces créances douteuses appelées "subprimes". Ensuite parce que les banques se prêtant entre elles de l'argent de manière quotidienne, si certaines font faillite pour avoir fait des prêts risqués, c'est l'ensemble du système bancaire international qui, de proche en proche risque de s'effondrer. Enfin, plus généralement, parce que si l'économie se ralentit dans certains pays, ils achètent moins et cela aussi diffuse la crise d'un pays à l'autre.
Mais alors, dira-t-on, pourquoi les banques américaines ont-elles prêté de manière si légère ?

Les effets de la mondialisation 
Pour le comprendre, il faut revenir à ce qui s'est passé dans le monde occidental depuis trente ans, sous l'effet de ce qu'il est convenu d'appeler la "mondialisation" (en anglais, globalization). Ce terme désigne en fait beaucoup de choses disparates, à commencer par la diffusion des informations sur internet ou la multiplication des voyages en avion à travers le monde, mais il désigne plus particulièrement la levée progressive des restrictions (droits de douane, contingents) aux mouvements de marchandises et de capitaux (1). Cette levée n'est pas un effet technique du progrès, elle résulte d'une volonté politique : elle s'est faite sous l'aiguillon des grandes institutions internationales : OMC, FMI (deux institutions dirigées aujourd'hui par des membres du parti socialiste français !), mais aussi Commission européenne et naturellement avec le consentement des grandes puissances, Etats-Unis en tête.

Les  mouvements de capitaux et les échanges n'ont pas été libérés seulement parce qu'on pensait que c'était là le sésame de la prospérité. Par une simplification outrancière de l'histoire, la génération de l'après-guerre a sommairement identifié protectionnisme, autarcie, nationalisme, fascisme. Libérer les échanges, c'était au contraire travailler pour la paix. Lancé dès l'après-guerre, le mouvement de libéralisation fut longtemps tempéré par les interventions de l'Etat de type keynésien. Il a eu son plein effet que dans les années quatre-vingt.

Que ce mouvement, animé d'idéaux progressistes et dont on pensait qu'il apporterait la prospérité générale, ait été dans tous les pays plus favorable globalement aux riches qu'aux pauvres, s'explique par plusieurs mécanismes : 
- les capitaux étant plus mobiles trouvent plus vite les endroits les plus rentables ; ils échappent plus facilement à l'impôt ;
- la possibilité d'importer des marchandises en provenance des pays à bas salaires tire à la baisse les salaires dans les pays avancés, en même temps que la possibilité de trouver dans les supermarchés des produits à bas prix rend cette baisse supportable aux classes populaires; la spirale prix/salaire qui marchait à la hausse sous les "trente glorieuses" marche à la baisse depuis trente-cinq ans ;
- renforcement du capital, affaiblissement du travail, accroissement des marges : le résultat est que dans tous les pays occidentaux, mais spécialement en France, le rapport des profits et des salaires dans le partage de la valeur ajoutée a été de plus en plus favorable aux premiers 80 % pour les salaires (2) avant 1980, 65 % aujourd'hui. Depuis vingt ans, alors que les salaires stagnent, la bourse monte (les baisses récentes étant encore loin d'annuler les hausses antérieures) ; les deux mouvements  - déflation des salaires et des prix, inflation boursière - pourraient se dérouler sur de sphères différentes, chacun y retrouvant son compte, s'ils n'interféraient dans l'immobilier ; recherché par les hauts revenus, à la fois comme bien d'usage et comme placement, il augmente lui aussi et cette augmentation devient insupportable aux petits revenus, spécialement les jeunes, qui ne peuvent plus acheter ou doivent payer des loyers trop élevés.
- le mécanisme est aggravé par l'inversion des taux d'intérêts intervenue depuis 1980 : la concurrence internationale sur les salaires assurant la stabilité des prix, les taux d'intérêts réels (taux d'intérêt nominal moins taux d'inflation) qui étaient négatifs depuis la guerre, sont devenus positifs ; l'accession à la propriété est devenue plus difficile pour les jeunes.

Cette évolution, plus favorable aux riches qu'aux pauvres, aux vieux qu'aux jeunes, se trouve aggravée de plusieurs manières :
- en Europe par la politique restrictive de la Banque centrale européenne qui, soucieuse avant tout de la stabilité des prix et de faire de l'euro une monnaie forte, freine la croissance et accroît encore la difficulté des jeunes à accéder à la propriété ;
- en Chine, par le régime communiste et l'existence d'un immense réservoir de population rurale encore sous-employée, qui permet de maintenir les salaires très bas, voire de ne payer qu'irrégulièrement les travailleurs ;
- aux Etats-Unis, par la politique fiscale des républicains, atténuée mais non  inversée par les démocrates, qui favorise depuis trente ans les revenus les plus élevés.

Le goulot d'étranglement de la consommation
Une telle évolution, dont les nantis de tous pays pourraient se réjouir, se heurte cependant à un goulot d'étranglement : pour que la production de masse fonctionne, il faut, en régime capitaliste, de la consommation de masse et donc une élévation du pouvoir d'achat. Sinon, le moteur s'étouffe : moins de consommateurs (ou des consommateurs appauvris), moins de croissance, moins d'investissement , situation dramatique pour des bénéficiaires des revenus du capital qui, parallèlement, ont de plus en plus d'argent à placer et de moins en mois de placements rentables.

Face à ce goulot d'étranglement déjà apparu à la fin des années vingt, trois réactions possibles :
- celle de l'Europe (tous les pays avec des nuances ; l'Espagne ayant suivi davantage le modèle américain) : sous la gouverne de la banque centrale européenne qui privilégie la stabilité des prix coûte que coûte, on se résigne à moins de croissance ; le salaire réel, contenu à la baisse par un système serré de statuts ou de convenions collectives, est cependant érodé au fil des ans ;
- celle de la Chine : faute d'un développement suffisant du marché domestique, le pays, grâce à une monnaie violemment sous-évaluée (d'environ 50 %), se tourne massivement vers l'exportation,  facilitant le maintien des salaires à un niveau très bas mais, aggravant le recul industriel dans les pays avancés (3). Il est à noter que cette stratégie austère de croissance par les exportations avait été aussi celle du Japon et  fut celle de l'Allemagne jusqu'à Schroeder ; le général de Gaulle avait tenté de l'imposer, de manière il est vrai très atténuée, à la France des années soixante ; il en était résulté l'explosion de mai 68.
- celle enfin des Etats-Unis qui a l'impact que l'on sait sur le reste du monde : pour maintenir le pouvoir d'achat de la masse dont le revenu diminue, on facilite le crédit : l'argent qu'on ne donne pas aux petits salariés, on le leur prête ! Cette solution a dans l'immédiat plusieurs avantages : elle maintient de manière factice la consommation (l'immobilier, d'abord concerné par les subprimes, ayant des répercussions sur la plupart des secteurs : "quand le bâtiment va, tout va"), elle permet aux rentiers bénéficiaires de l'explosion des profits de trouver des placements d'autant plus lucratifs qu'en raison du risque encouru, les intérêts demandés sont plus élevés.

Il est aisé de comprendre qu'un système où la croissance est maintenue non point par une élévation du pouvoir d'achat mais par des crédits de plus en plus risqués faits aux ménages pauvres ne pouvait pas continuer indéfiniment.
Mais avant de donner des leçons, n'oublions pas qu'une politique plus rigoureuse se serait traduite de l'autre côté de l'Atlantique et sans doute ailleurs par une croissance plus faible.

Gagnants et perdants, créanciers et débiteurs
La vie économique, nationale ou internationale, est comparable à une grande partie de cartes : chance ou talent, certains réussissent mieux que d'autres. A supposer que le capital de départ dont disposent les joueurs pour miser soit égal (ce qui n'est pas le cas dans la vie réelle), il arrive un moment où quelques joueurs plus doués ou plus favorisés par la chance ont "plumé" les autres. Dès lors deux solutions : ou le jeu s'arrête ou, pour qu'il continue, les premiers prêtent aux seconds, lesquels s'endettent de plus en plus à mesure que la partie se prolonge. Mais on comprend que le jeu ne puisse pas continuer indéfiniment.

On peut formuler la chose autrement : dans la vie économique, les uns sont structurellement excédentaires - ou créanciers, d'autres sont structurellement déficitaires et donc débiteurs. Ce clivage s'applique aux différents pays : sont créanciers structurels les pays pétroliers (dont aujourd'hui la Russie), la Chine, le Japon et les autres les pays du Sud-Est asiatique, l'Allemagne ; sont débiteurs structurels les Etats-Unis et les pays d'Afrique noire ; la France et la plupart des autres pays d'Europe, eux aussi portés au déficit, n'arrivaient à redresser leurs comptes avant la mise en place de l'euro que grâce à des dévaluations périodiques. Le clivage s'applique aussi aux catégories d'agents économiques : sont structurellement créanciers les entreprises qui marchent, les riches, les retraités (en majorité), les classes moyennes et moyens salariés ; sont structurellement débiteurs les petits salariés, les jeunes ... et la plupart des Etats et des autres acteurs publics. La vie économique continue autant que les premiers prêtent aux seconds en conservant un espoir raisonnable de récupérer leur mise. Il arrive parfois que ceux qui ont beaucoup emprunté deviennent excédentaires pour pouvoir rembourser leurs dettes : c'est arrivé à la Russie depuis 2000, grâce au gaz et au pétrole ; c'était arrivé à la France au temps du général de Gaulle puis entre 1992 et 2004 (4), mais depuis, le naturel est revenu et notre pays se trouve à nouveau déficitaire. Cette inversion des situations se rencontre aussi chez les ménages et les entreprises. Mais généralement les déficitaires restent déficitaires et les excédentaires restent  excédentaires. Le cycle économique s'arrête le jour où il devient évident que les créanciers ne seront pas remboursés, les premières faillites non seulement de débiteurs mais d'établissements prêteurs trop imprudemment engagés donnant l'alerte. C'est ce qui arrive aujourd'hui.

Que faire ?
Que faire alors pour relancer la machine ?
De quelque manière que l'on considère le problème, les solutions sont en nombre limité.

Les prêteurs peuvent continuer à prêter indéfiniment ; c'est ce qui se passe avec certains Etats comme les Etats-Unis dont la dette à l'égard du reste du monde continue à s'alourdir sans que personne ne parle de les mettre ne faillite ; que le dollar soit une monnaie internationale (d'échange et de réserve) n'y est pas indifférent ; qu'ils soient la plus grande puissance militaire du monde encore moins : plus que leur compétitivité,  déclinante, c'est cela qui garantit le billet vert. Leur principal créancier, la Chine est également, pour des raisons qui restent à approfondir (souci de continuer à accumuler les technologies, crainte des effets politiques qu'aurait sur la société chinoise une augmentation du niveau de vie ?) disposés à continuer à leur prêter. Mais les autres pays débiteurs ne pourront faire comme les Etats-Unis, même si certains comme la France et l'Italie peuvent aujourd'hui envisager, aussi longtemps que l'euro existe, de "vendre" de l'euro comme les Etats-Unis "vendent" du dollar.
Encore moins les ménages américains surendettés pourront-ils accumuler les dettes impunément, ne serait-ce que pour des raisons juridiques.
Cette solution trouve ainsi ses limites.

L'autre solution serait l'abolition générale des dettes.
Elle se produit en temps de guerre ou d'inflation généralisée. Elle est aujourd'hui difficilement concevable entre Etats sauf pour certains pays pauvres, africains généralement, qui bénéficient de remises de dettes périodiques. Elle n'est pas non plus concevable pour les particuliers, sauf le cas de faillite.
C'est cependant ce qui se va se faire aux Etats-Unis, au bénéfice non point des débiteurs finaux à qui on ne fera pas de cadeaux, mais des banques les plus engagées. Les 700 milliards de dollars débloqués par le Trésor américain pour leur venir en aide n'ont pas d'autre sens. On peut déplorer que les banques, qui ont abondamment "privatisé" leurs profits, nationalisent leurs pertes. On peut ironiser sur le fait que la terre élue du libéralisme recoure massivement à l'intervention de l'Etat pour faire face à la tourmente. Mais il faut surtout se demander où mène cet expédient. Qui va payer ? Le contribuable, dit-on. Lequel ? Le pauvre, au risque d'aggraver encore le goulot d'étranglement décrit ci-dessus ? Le riche, au risque d'aller à l'encontre de la politique suivie depuis trente ans ? Le plus vraisemblable est que l'argent sera trouvé grâce à la création monétaire (sous la forme de bons du trésor jamais  remboursés). Et comme le déficit budgétaire et commercial américain s'en trouvera aggravé, c'est en définitive le reste du monde qui continuera à prêter un peu plus aux Américains, singulièrement à leurs banques défaillantes. On revient ainsi en partie à la première solution : continuer à prêter. Le risque de relance de l'inflation est bien réel puisque on aura injecté dans l'économie de grandes masses d'argent frais sans que la production ait augmenté. Si on évite ainsi le cataclysme qui résulterait de la faillite de l'ensemble du système bancaire international à la suite de la défaillance de quelques banques américaines, on n'assure pas pour autant le redémarrage de la machine : parce que les causes structurelles qui l'ont grippée demeurent, parce qu'un climat de prudence, voire de méfiance généralisée va demeurer.

Reste la troisième solution : une redistribution massive du pouvoir d'achat, des actionnaires vers les salariés (ne serait-ce que pour revenir aux ratios de partage de la valeur ajoutée des années 1950-1980), des plus riches vers les classes moyennes et inférieures, des vieux vers les jeunes.
Cela passe au minimum par une augmentation générale des salaires.
Il y a des précédents. Les années folles du premier après-guerre virent une prospérité factice assez analogue à celle que nous venons de connaître : hausse des bourses, développement incontrôlé du crédit aux particuliers, sans que les salaires, quoique en augmentation, aient suivi à due proportion, aux Etats-Unis notamment. La grande crise qui s'en suivit ne se débloqua que par une vigoureuse politique de redistribution du revenu : ce fut le sens du New deal, ce fut le sens de la politique du Front populaire (l'autre solution étant la seule augmentation des dépenses d'armement, pratiquée dans les régimes totalitaires - ou l'ouverture de grands chantiers de travaux publics). C'est ce qui continua à se passer dans l'après guerre, l'existence de barrières douanières renforcées dans les années trente et encore en place dans l'immédiat après guerre permettant un peu partout de stimuler la production en élevant les salaires ouvriers, sans déperdition excessive vers l'extérieur.
C'est encore selon ce mécanisme que les hausses de salaires importantes qui furent consenties en mai 68, quoique tenues sur le moment pour une catastrophe par le patronat, entraînèrent, combinées à une dévaluation réussie, l'exceptionnelle prospérité des années Pompidou, les plus glorieuses des glorieuses.

Mais ce mécanisme est-il encore envisageable dans un contexte de libre concurrence internationale ? Sans doute pas. Le corollaire est donc, qu'on le veuille ou non, le retour à un certain protectionnisme national ou continental (à l'échelle de l'Europe des Vingt-sept par exemple) dont une des modalités peut être une sous-évaluation de la monnaie sur le modèle chinois. Sinon l'injection de pouvoir d'achat se traduit par des faillites et de la désindustrialisation, des importations supplémentaires, des déficits aggravés. Un autre corollaire est sans doute le retour à un certain niveau d'inflation inséparable d'une spirale salaires/prix positive.

Les chantres de l'ouverture aux quatre vents doivent en prendre conscience : on ne peut pas regonfler un pneu troué de tous les côtés. Il faut que le pneu soit à peu près étanche pour que la pompe ait de l'effet.
Le paradigme des années 1930-1980 que d'aucuns appelleront keynésien, encore que cette expression soit discutable, était assez clair : de sas entre les différentes économies permettant à l'action publique d'être efficace, une hausse constante des salaires (nominaux et en partie réels) entraînant une hausse de la consommation et partant de la production domestique, une inflation plus ou moins modérée, une croissance rapide de l'économie occidentale, un partage de la plus-value plutôt favorable aux salariés, un resserrement relatif des écarts de revenus.
Celui des années 1980-2000 est à peu près l'inverse : une ouverture générale des frontières rendant inopérante les politiques de relance nationales, une baisse des salaires réels entraînant une stagnation de la consommation et partant de la production, la stabilité des prix, la récession, un partage de la plus-value favorable au capital, un élargissement des écarts de revenus.

Il est probable que la seule manière de sortir de la crise soit un rebasculement du second paradigme vers le premier. Elle implique la remise en cause des principaux dogmes sur lesquels repose la pensée économique depuis trente ans.

(1) La libéralisation des échanges et des mouvements de capitaux s'est accompagnée au cours des années quatre-vingt de la fin de l'encadrement du crédit, pour partie responsable de la crise actuelle.
(2) Le taux de rémunération du capital était il est vrai tombé particulièrement bas  à la suite du premier choc pétrolier, de même que les taux d'intérêts réels. 
(3) Les salaires chinois augmentent mais pas en proportion de l'enrichissement du pays : du fait de la sous-évaluation du yuan, les produits étrangers demeurent hors de prix.

(4) La politique rigoureuse du général de Gaulle avait rendu la France excédentaire. La réunification allemande a eu le même effet, rendant au contraire l'Allemagne provisoirement déficitaire.

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Ce premier voyage de Benoît XVI en France en tant que pape avait un caractère particulièrement émouvant. Les Français ont pu reconnaître de visu l'intelligence, la profondeur et l'extrême délicatesse de Benoît XVI qui les a largement séduits ; seuls les quelques indécrottables et habituels laïcistes haineux sont restés réfractaires à sa personne. (... ) On ne peut encore dire l'influence qu'aura son voyage en France, on peut en revanche retenir les points forts de son enseignement (...)
D'abord, sur sa critique du monde moderne, particulièrement aux Bernardins, où il a expliqué à un public sans douté médusé par sa hauteur spirituelle, que toute véritable culture, et partant toute civilisation, s'appuyait sur la recherche de Dieu. Ailleurs, il a eu des mots très durs contre la toute puissance de l'Argent, nouvelle idole de l'époque, et contre l'esprit de possession et de consommation qu'elle suscite. Au moment où nous subissons une grave crise du système libéral mondial, il n'est pas anodin que Benoît XVI ait défendu la nation et son identité culturelle, et qu'il ait estimé que c'est à l'État "de légiférer pour éradiquer les injustices".

Sur les rapports en France de l'Église avec l'État, ensuite, le pape a pris acte de la bonne volonté de Nicolas Sarkozy qui avait déjà lancé au Latran, en décembre 2007, son expression de "laïcité positive". Lors de l'audience du 17 septembre, Benoît XVI commentait son voyage et répondait au président français : "L'authentique laïcité n'est donc pas de faire abstraction de la dimension spirituelle, mais de reconnaître que celle-ci est précisément, de manière radicale, la garante de notre liberté et de l'autonomie des réalités terrestres, grâce aux préceptes de la Sagesse créatrice que la conscience humaine sait accueillir et mettre en oeuvre". Pour le pape, la véritable laïcité ne peut se passer d'un "consensus éthique fondamental" qui seul peut apporter des limites au pouvoir de l'homme ; faute d'un tel consensus, la loi de la majorité n'a plus de frein et le relativisme règne en maître. La difficulté est de parvenir à ce consensus et c'est là qu'intervient la raison qui est capable de comprendre qu'il existe une nature humaine et donc une loi naturelle valable pour tous, quelle que soit la religion ou la croyance professée : c'est le seul socle commun susceptible d'être admis par tous dans une société démocratique pluraliste. À l'heure où le gouvernement est appelé à légiférer sur des questions bioéthiques ou familiales, il serait temps de donner un contenu objectif à ce "consensus éthique" qui puisse limiter les prétentions les plus extrêmes qui avancent au nom de la "science" ou de la "liberté".
(...)
Après avoir évoqué la Libération "temporelle" de la France de l'occupation nazie, le pape s'est exclamé : "Aujourd'hui, c'est surtout en vue d'une véritable libération spirituelle qu'il convient d'oeuvrer". (...).

Extraits de l'éditorial La Nef n°197 d'octobre 2008

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(...)
de type alpin aux vallées étroites, vit une bonne quinzaine d'ethnies. Au sud et à l'est du pays, les Pachtouns. C'est l'ethnie dominante.
Au centre du demi-cercle pachtoun, il y a les Hazaras ; à l'est, des Tadjiks, à l'ouest des Turkmènes et des Ouzbeks, ces trois dernières ethnies relevant du monde turcophone, auxquels s'ajoutent d'autres groupes ethniques et linguistiques. L'Afghanistan est une véritable mosaïque de peuples divisés eux-mêmes en tribus.
Depuis toujours les habitants des plaines et des vallées ont été rançonnés par les populations montagnardes ou par les groupes qui nomadisent dans les régions semi-arides au sud de l'Indu Kush. Ainsi règne dans le monde afghan une culture de la violence que personne n'a jamais réussi à maîtriser.
C'est dans ce cadre que vont se succéder des conquérants nombreux mais temporaires : les peuples migrants, Scythes, Huns, Mongols ou voisins, Perses et Indiens, apportant des cultures diverses, bouddhiste, helléniste, musulmane.
C'est au XVIIIème siècle que se constitue un semblant d'État afghan. Ahmad Khan a réuni une assemblée de tribus pachtounes, se fait reconnaître shah et institue un embryon d'administration en apparence centralisée : la réalité du pouvoir est entre les mains des chefs de tribus : les khans pachtouns, les chefs des tribus Hazaras, les Outadjiks. C'est un véritable régime féodal qui a duré presque jusqu'en 1970, même si certains souverains ont tenté de moderniser leurs pays, suscitant la constitution d'une petite société évoluée.
Au XIXème siècle, les Anglais tentent de s'installer ; ils sont rejetés à plusieurs reprises. Les Russes, après avoir atteint l'Amou Daria à la fin du XIXème siècle, cherchent à s'implanter à leur tour. Après la Grande Guerre, se créent à Kaboul et dans le reste du pays des lycées français et une importante mission archéologique, mais la vie économique demeure largement dominée par les Britanniques et par les Soviétiques. Le milieu évolué est divisé entre Occidentaux et pro-soviétiques : ce sont ces derniers qui, avec l'aide du petit Parti communiste afghan, appellent l'Armée Rouge pour se maintenir au pouvoir en 1979.
Celle-ci va déployer plus de 150 000 hommes dans le pays : ils n'arriveront à contrôler que les grands axes routiers et quelques centres urbains. Le retrait des Soviétiques entraîne une véritable guerre civile opposant les Talibans, essentiellement Pachtouns, et la plupart des autres ethnies afghanes regroupées dans une "Alliance du Nord", regroupant les groupes turcophone, les Hazaras et les partisans du commandant Massoud. Les Talibans contrôlent peu à peu l'essentiel de l'Afghanistan. De 2001 à 2004, la situation se stabilise après les décisions de la Conférence de Bonn ; en 2004, Hamid Karzaï est élu président.
Très vite la situation s'aggrave. La corruption, la médiocrité du personnel administratif, les divisions de la classe politique font que l'État afghan ne fonctionne pas : l'armée et la police manquent d'entraînement, l'administration est d'une inefficacité certaine, d'où l'absence d'un développement réel. Les Talibans, que l'on croyait éliminés, ont réapparu vers 2005-2006 et dominent une bonne partie du territoire. Le seul élément qui progresse est la culture du pavot qui représente plus de 90 % de la production mondiale et fait vivre la majorité des paysans.
Si les forces engagées, essentiellement américaines, ont contrôlé la région pendant un certain temps, ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'OTAN a, théoriquement, la responsabilité des opérations et a mis en place une Force internationale d'assistance et de sécurité qui ne remplit aucune de ces deux fonctions. En réalité, en Afghanistan, ce sont les États-Unis qui commandent et leurs maladresses administratives et militaires les ont rendus terriblement impopulaires. Il y a ici aussi une hégémonie américaine incontestable qui irrite la plupart des autres membres de l'OTAN, de moins en moins disposés à envoyer des forces souvent mal utilisées.
Le problème afghan est pourtant relativement simple : soit Al Qaïda est absent du pays et dans ce cas laissons-les s'entre-tuer comme ils le font depuis des siècles. Soit Al Qaïda est effectivement présent avec des camps d'entraînement adossés à la frontière pakistanaise et alors nous restons mais en y mettant les moyens nécessaires. Il y a aujourd'hui moins de 70 000 hommes de troupes de l'OTAN en Afghanistan, l'Armée Rouge en avait le double. En réalité, si l'on veut sécuriser les routes et pacifier les provinces, il faut entre 150 et 200 000 hommes avec une participation réelle et une responsabilisation des Afghans. Il faudrait aussi penser au rôle essentiel joué par le Pakistan qui a laissé les zones tribales au sud de Peshawar et le Balouchistan devenir des bases arrière des Talibans et d'Al Qaïda.
Simultanément, il serait souhaitable que l'OtAN ne soit pas sous la seule direction des Américains, peu familiarisés avec la culture afghane, et s'engage dans des pourparlers avec les tribus talibans qui ne sont pas automatiquement liées à Al Qaïda. Mais il faudra tenir compte des réalités locales qui ne sont pas toujours compatibles avec les principes fondés sur l'idéologie sociale américaine. N'oublions pas que la lutte contre la burka menée par toute une série d'ONG agace des hommes et des femmes marqués par des traditions ancestrales et renforce les partisans des Talibans les plus extrémistes. Il y a des limites au droit d'ingérence.

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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