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C'est l'affrontement de demi-vérités et de demi-mensonges. L'Etat et les départements sont des montagnes de mauvaise foi qui ne se rencontrent jamais. Si les départements ont raison de reprocher à l'Etat de ne pas avoir compensé intégralement les dépenses sociales qu'il a rajoutées récemment dans leur escarcelle déjà bien garnie, celui-ci n'a pas tort de stigmatiser le laxisme gestionnaire des collectivités locales : les dépenses somptuaires de prestige, la communication à la gloire des présidents, et l'argent dilapidé dans des associations gigognes, où bien-pensance idéologique et clientélisme féodal font très bon ménage. Le jeu de rôle est aussi politique. La droite – qui tient l'Etat – n'a pas envie de reconnaître qu'elle a encore alourdi le filet social qu'elle se promettait d'alléger ; la gauche dissimule qu'elle bénéficia longtemps de copieux droits de mutation grâce à la hausse constante de l'immobilier ; et se trouva fort dépourvue lorsque cette bulle spéculative creva. Tout est dans tout, comme disait Ségolène Royal. Ce n'est pas un hasard que le président du conseil général de Seine-Saint-Denis soit à la tête de la révolte des conseils généraux. Claude Bartolone est de ces apparatchiks matois du PS qui sont devenus des notables. La Seine-Saint-Denis est emblématique de la modernité mondialisée, un département riche avec une population pauvre. Pris à la gorge par la concurrence fiscale entre Etats imposée par Bruxelles, l'Etat français ne peut plus augmenter ses impôts. La concurrence des pays émergents crée chômage et stagnation des salaires. Les départements sont les assistantes sociales de la mondialisation. Ils augmentent donc leurs impôts. Qui entravent la compétitivité des entreprises. Qui obtiennent la suppression de la taxe professionnelle. Qui finançait les largesses des départements. Qui …

Paru dans Le Figaro Magazine, 10 avril 2010

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Le bouclier fiscal évite peut-être l’évasion de certains capitaux mais il est devenu une sorte de péché originel du sarkozysme, un symbole que la gauche ne cessera plus d’invoquer.
Mieux vaudrait le passer aux oubliettes en concoctant une réforme globale de la fiscalité qui exclurait de l’ISF la résidence principale. C’est la mesure la plus susceptible d’apaiser l’irritation des classes moyennes avant la future élection présidentielle. Beaucoup de Français propriétaires de leur logement dans une grande ville et qui ne roulent pas sur l’or sont concernés, eu égard à la bulle immobilière. Certains tirent même carrément le diable par la queue. La précarisation, voire la prolétarisation des classes moyennes, est au coeur du malaise français. Soit on éclairera tant soit peu leur avenir, soit la France continuera de s’enliser dans un mixte de crispations identitaires, de rétractions individualistes et d’irrespect poujadisant. Plus que tout autre pays européen, le nôtre a forgé son identité dans ce mille-feuille des classes moyennes où chaque famille avait de solides attaches populaires et des ouvertures sur la haute. Notre liberté, notre créativité, les fonds de sauce de notre art de vivre ont éclos dans le giron d’une bourgeoisie issue de la ferme, de la boutique ou de l’atelier et armée de valeurs indémodables. Si on néglige de fertiliser ce terreau, la France sera mal barrée et, accessoirement, Sarkozy se fera étendre en 2012.

Paru dans Valeurs actuelles, 8 avril 2010

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(...) (sit endommagé en 2013)
... serait-il en train de changer ? 

Après des années de bien-pensance de gauche où il était obligatoire de considérer l’immigration comme un bienfait et de passer sous silence tous les problèmes qu’elle pouvait soulever, le cinéma apporte soudain deux films qui révèlent le désordre social et le désarroi humain engendré par l’arrivée massive d’immigrés clandestins. Le premier, Les invités de mon père, est un film de fiction ironisant sur les grands idéaux de gauche, le second, Les Arrivants, un documentaire qui plonge dans la réalité quotidienne des travailleurs sociaux aux prises avec l’afflux des clandestins demandeurs d’asile.

Dans Les invités de mon père, Anne Le Ny raconte un mariage blanc qui vire au noir. Ancien médecin octogénaire, très engagé à gauche, Lucien Paumelle (Michel Aumont) occupe sa retraite en se consacrant à des œuvres humanitaires. Permanences ici, collectes là, immigrés, défavorisés, rythment son existence. Sa fille Babette (Karin Viard), médecin comme lui, a comme lui la fibre sociale et encourage ses activités avec l’autorité de la bonne conscience. Son fils Arnaud (Fabrice Luchini), avocat d’affaires, regarde les choses avec plus de distance. Le ronron familial est sérieusement perturbé quand, pour sauver une clandestine moldave et sa fille, Lucien contracte un mariage blanc qui ne le restera pas longtemps. La belle Tatiana (Veronika Novak) réveille la libido de Lucien. De son côté, l’étrangère, qui n’a pas froid aux yeux, ne veut pas laisser passer sa chance. Elle commence par changer les rideaux, continue en évacuant les souvenirs et les meubles de famille…
Anne Le Ny met en scène une famille recomposée par le démon de la bienfaisance, qui amène avec lui désir, calculs, intérêts, soupçons, affolement.

Petites ambiguïtés des grands idéaux.
"Que deviennent nos bons sentiments et nos bonnes intentions à l’épreuve de la réalité ? J’avais envie d’aborder ces questions auxquelles je ne sais pas répondre", dit la réalisatrice. Comédienne issue du Conservatoire, elle a longtemps fait partie de ce qu’elle appelle "la famille du théâtre subventionné", avant d’aller "tout naturellement" vers l’écriture. Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri l’y ont encouragée. Et elle a réalisé un premier film, Ceux qui restent, aux confins troubles du bonheur et de la culpabilité.
Pour Les invités de mon père, elle s’est souvenue d’une histoire arrivée dans sa famille, les frasques d’un vieil oncle séduit par une croqueuse d’héritage.
"Ce n’était pas une immigrée, et je n’aurais pas eu l’idée de faire un film juste pour raconter l’histoire d’un vieux monsieur qui se fait plumer. Mais en lisant des articles sur des mariages blancs, cette anecdote m’est revenue à la mémoire. Elle prenait un réel intérêt dramatique, dans le contexte de l’immigration. Le vieux médecin qui prétendait protéger Tatiana commet un abus de pouvoir en la mettant dans son lit. Tatiana, elle, s’accroche parce qu’elle est dans une situation d’urgence".

Pour les enfants, c’est "la statue du père qui se fissure", et ils réagissent différemment. La fille, qui s’est conformée à l’idéal paternel, ne trouve plus ses repères, le fils, qui s’en était éloigné, découvre au contraire avec indulgence les faiblesses de son père. Le frère et la sœur se rapprochent face à cette situation inédite, et le tandem formé par Karin Viard et Fabrice Luchini est un des régals du film.
Entre comédie de famille et drame social, Anne Le Ny ne décide pas. "Je ne suis pas sûre que ce soit une comédie, dit-elle. En tout cas pas jusqu’au bout. Billy Wilder disait : si les gens rient, c’est que c’est une comédie, s’ils pleurent, c’est que c’est un drame". Elle se méfie de la famille et de ses réflexes tribaux : "Dehors, on est un adulte, et dès qu’on se retrouve en famille, on a huit ans". La sienne appartenait à ce milieu d’intellectuels de gauche engagés qu’elle égratigne dans son film, et qui lui a laissé le sens de l’ironie, en même temps que des interrogations insolubles : "
Celle de l’immigration en est une. On peut comprendre les gens qui quittent leur pays pour trouver une vie meilleure ici. Et on ne peut pas non plus accueillir toute la misère du monde. Mais si on regarde les cas individuels, on aurait envie que chacun trouve sa chance…".

Le film est fait de ces balancements et de ce malaise. Il y a de très bons moments de comédie, comme la présentation de Tatiana à la famille, qui attendait une pauvresse démunie et ne sait que faire de sa compassion devant cette blonde plutôt gironde qui fume à table en déblatérant contre les Arabes. Mais Anne Le Ny reste gênée aux entournures par la crainte d’aller trop loin dans l’offense aux bienséances de gauche. Pour ne pas risquer de marquer contre son camp, elle expédie l’indésirable Tatiana grâce à un subterfuge commode : la clandestine est dénoncée par la femme d’Arnaud, pièce rapportée petite-bourgeoise attachée à la famille et à ses biens. Il ne reste plus qu’à s’indigner de cette mauvaise action et à s’émouvoir du sort de la fille de Tatiana, petite Mozart assassinée. Malgré son beau talent d’écriture, il manque à Anne Le Ny la liberté d’esprit d’un Marcel Aymé, ou la férocité noire de la comédie italienne. Difficile à trouver dans la France d’aujourd’hui. 

Les Arrivants de Claudine Bories et Patrice Chagnard, est un témoignage remarquable sur la réalité quotidienne vécue dans les bureaux de la CAFDA (Coordination pour l’accueil des familles demandeuses d’asile). Etrangers débarquant du monde entier sans parler un mot de français, avec leur fatigue, leur espoir et leur impuissance, leurs exigences, leur roublardise ; assistantes sociales dévouées et débordées, prises entre la complexité des histoires individuelles et les complications administratives. C’est Babel organisée par Kafka. Colette s’y perd. Caroline craque. On ne peut que sympathiser avec ces assistantes sociales. On est pris avec elles dans ce tourbillon humain. Le plus beau, c’est qu’il ne cesse pas un instant d’être humain : on ne cesse d’avoir affaire à des personnes, au-delà, ou en deçà de tout jugement. Pas de prise de position, aucun commentaire de la part des réalisateurs. Rien d’autre qu’un morceau de réalité brute. Et la justesse d’une pure observation, préalable nécessaire à l’interprétation et à la réflexion.

Paru - partiellement - dans Le Figaro, 31 mars 2010

Publié dans A tout un chacun
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Dans l’état actuel des choses, assurément non. Peut-il renverser le cours des évènements ? C’est fort peu probable. Pourquoi en est-il ainsi ? Le facteur essentiel est que le président a perdu l’atout majeur, qui avait assuré son succès électoral de 2007, à savoir les électeurs du Front national, soit plus ou moins 10 % du corps électoral. Peut-il les récupérer en deux ans ? Cela paraît fort incertain. L’oiseau s’est envolé. Ne serait-ce que parce que l’effet de nouveauté de 2007 ne joue plus ; que le président a perdu une large part de sa crédibilité ; que son image personnelle est durablement ternie par toute une série de maladresses, insignifiantes en elles-mêmes, mais mortifères à la longue (Jean Sarkozy à l’EPAD, Frédéric Mitterrand, la nomination d’Henri Proglio….) ; le goût de l’épate et la fréquentation des "people" (le fameux bling bling) ; un activisme excessif ravalant le malheureux François Fillon au rôle de second couteau, le goût des "coups" et des effets d’annonce sans lendemain etc.. La liste est longue.

Au surplus, n’oublions pas que la crise (à part les 600 000 chômeurs supplémentaires) n’a guère frappé pour l’instant les Français dans leur portefeuille (notamment ceux qui sont protégés par leur statut, fonctionnaires et retraités). Mais cela va forcément changer. Sans compter l’inévitable réforme des retraites, le redressement du déficit et l’endiguement de l’endettement public. Les années qui s’annoncent se placent donc sous le signe quasi certain d’un mécontentement social généralisé.

A cela s’ajoutent les dérisoires "risettes" faites à la gauche (Bernard Kouchner, Martin  Hirsch, Eric Besson, Michel Charasse, Didier Migaud, Fadela Amara (1) dans le fol espoir de désarticuler le PS et de démobiliser la Gauche. On en voit le résultat : la reconstitution d’un Front de la Gauche Unie au 2° tour des régionales et le fissurage (avant l’éclatement ?) de la coalition UMP (2). Sans compter le profond mécontentement d’un électorat de droite désormais convaincu d’avoir été joué par un président qui se prenait pour un fin stratège mais qui semble parfois plus motivé par des caprices de prince que par une gestion politique exempte d’amateurisme. (3)  La leçon est pourtant claire : la Droite ne peut pas passer sans les voix du Front national. Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre cette évidence.
Ce n’est pas un ou plusieurs remaniements ministériels qui changeront quoi que ce soit à cet état de choses. Ces "amusettes" n’amusent plus personne, sauf les médias et le petit microcosme politique.

Notons enfin que sur un sujet essentiel, le dossier de l’immigration, à part des décisions aussi spectaculaires que dérisoires (création d’un ministère de l’immigration ; renvoi à grands fracas de trois malheureux Afghans en Afghanistan, le débat vide de sens sur l’identité nationale débouchant sur le vide.., rien de fondamental n’a changé. Il rentre toujours en France quelque 150 000 immigrés par an provenant  pour l‘essentiel, d’Afrique noire ou du Maghreb, candidats instantanés à l’aide sociale ; les statistiques démographiques de l’INSEE (natalité, fécondité) toujours aussi tronquées et truquées ; le personnel, ouvertement immigrationniste de l’INSEE et de l’INED, a été pieusement conservé ; les Français ignorent toujours - faute d’avoir rétabli (pour "une poignée de dollars") le recensement supprimé en 1999 -, quelle est la population réelle de la France et faute de statistiques ethniques, quelle part occupent les immigrés naturalisés ou non et leur descendants dans la population ; cependant qu’armées de la loi Gayssot, les associations "anti racistes" à têtes multiples financées par l’Etat font régner une dissuasion judiciaire implacable sur la pensée dissidente dans un pesant climat de chasse aux sorcières. Cela commence à faire beaucoup, et même beaucoup trop.

Alors comment s’en sortir ? Comment  épargner à la France de voir revenir au pouvoir une Gauche ragaillardie avec Martine, Ségolène ou Dominique à l’Elysée ?
Il n’y a pas 36 solutions. On pourrait imaginer que Nicolas Sarkozy se décide pour un tremblement de terre politique. Ce serait, par exemple, d’appeler au gouvernement un Front national rajeuni, civilisé, renouvelé, décrassé, féminisé, débarrassé de ses vieux fantasmes obsolètes, enfin décidé à participer loyalement et raisonnablement à un gouvernement d’union nationale autour des valeurs fondamentales de la République. Mais un tel scénario relève évidemment de la science fiction.
Il est donc probable que le Front national, fidèle à lui-même, poursuivra consciencieusement le jeu infernal mené depuis 30 ans, sous Giscard comme sous Chirac, consistant à tenir obligeamment la porte ouverte pour l’accès de la Gauche unie au pouvoir.

(1) Et la nomination de Dominique Strass-Kahn au FMI toujours aussi gaillard malgré ses frasques sexuelles.
(2) La déclaration de Morin est significative.
(3) Comme avec Giscard, la fameuse ouverture n’a pas gagné une seule voix à gauche mais en a fait perdre un bon nombre à droite.

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Le terrorisme intellectuel, qui insulte et fait la morale aux réfractaires qui osent ouvrir les yeux et décrire ce qu'ils voient, vit-il ses derniers instants ? En tout cas, il devient de plus en plus pitoyable. Voyez l'affaire Claude Allègre: pour avoir mis en doute les croyances des idéologues Verts sur la responsabilité de l'homme dans le réchauffement climatique, l'ancien ministre aura été traité de négationniste et d'incapable, avant que ses objections rencontrent l'adhésion de scientifiques et d'une partie de l'opinion. Du coup, les chercheurs incriminés par Allègre viennent pleurer auprès du gouvernement pour lui demander de désavouer le méchant contradicteur et lui confisquer la parole. Il est vrai que Nicolas Sarkozy a oublié d'être prudent quand il a déclaré "clos" le débat sur le réchauffement, qui allait déboucher sur la taxe carbone. Mais l'Etat n'a rien à faire dans cette controverse qui voudrait imposer une soviétoïde vérité officielle.
La seule question qui vaille est : Allègre a-t-il tort ou raison ? A la demande de Valérie Pécresse, ministre de la Recherche, l'Académie de Sciences va organiser un grand débat sur le sujet. C'est la meilleure des réponses. Mais pourquoi n'avoir pas commencé par ce préalable? La confrontation des faits est, plus généralement, la seule issue qui pourra dépasser les impasses idéologiques. A quand, un grand débat sur la réalité de la faillite éducative, sur la réalité de l'effondrement de l'Etat providence, sur le coût de l'immigration et sur ses conséquences pour la cohésion nationale, etc. ? La négation des réalités, qui reste l'arme ultime du terrorisme intellectuel, peut être aisément combattue par l'exposé public et contradictoire des données et des évidences. C'est à cette radioscopie de la France que le gouvernement devrait s'atteler, afin de sortir des interdits doctrinaires et des aboiements. L'honnêteté intellectuelle ne peut craindre de tels débats. Ils n'effrayent que les falsificateurs, qui voient le sol se dérober sous leur pesanteur et leur sottise. Car les faits sont têtus.

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Grand débat - et déballage, à droite : le président a-t-il compris la "leçon" des régionales ? Si la politique suivie par le gouvernement depuis 2007 n’était impopulaire, comme ont l’air de le penser les ténors de la majorité, que par le bouclier fiscal ou l’affaire Jean Sarkozy, la trajectoire serait facile à corriger - même si le président répugne à revenir sur ses cadeaux fiscaux, garantie d’un  "socle" minimum de partisans parmi les grands prescripteurs.
Mais les réformes emblématiques ne sont pas les seules qui posent problème. C’est l’ensemble des politiques menées dans à peu près tous les domaines depuis trois ans qui, dès que l’on connaît tant soit peu le sujet, apparaissent au mieux brouillonnes et contre-productives, au pire destructrices.  Sécurité publique, réforme judiciaire, fonction publique, santé publique, éducation nationale, Pôle emploi, administration territoriale, etc. : partout le plus grand désordre a été mis sans bénéfice substantiel.
C’est à tort cependant qu’une certaine gauche voit dans ce programme l’application d’un plan machiavélique et réfléchi, qualifié d’ultralibéral, au service du capitalisme mondialisé. Les mêmes sans doute seront prêts à gober, le jour venu, une politique analogue, pour peu qu’elle soit menée par un gouvernement socialiste.

Les ravages du conformisme
Non, le grand coupable du "foirage" général des réformes qui, pour la plupart, suscitent la frustration des Français, c’est le conformisme par rapport à l’air du temps et la "techno-dépendance" par rapport à une haute administration elle-même imprégnée de l’idéologie ambiante. On a beau raconter qu’il n’y a jamais eu moins d’énarques au gouvernement, la strate politique n’a jamais eu moins de recul face aux propositions des services des ministères.
C’est pourquoi, on a également tort d’imputer les vices de la politique réformatrice au seul président actuel. Car lesdits services ne font rien d’autre que de lui proposer d’aller plus loin, dans à peu près tous les domaines, dans le sens où ils vont depuis vingt ou trente ans ! La machine à faire des lois  absurdes était depuis longtemps en marche : elle s’est seulement emballée.
Dans quel sens vont ces lois ? A peu près toujours le même depuis vingt ou vingt-cinq ans. L’application de schémas simplistes tirés du secteur privé : par exemple les grandes fusions ANPE-ASSEDIC, Impôts-Trésor, communes, région-département, etc. La mise en œuvre de principes, inscrits dans des rapports publics fondateurs, anciens ou récents (rapport Picq, rapport Pébereau, rapport Attali, etc.) dont le principe général est la "modernisation", entendue presque exclusivement  comme l’imitation servile des modèles anglo-saxons, devenus européens du fait de l’influence prépondérante que ces derniers exercent à Bruxelles. Il n’y a dans les pays anglo-saxons ni 36 000 communes, ni gendarmerie, ni juge d’instruction, ni séparation des ordonnateurs et des comptables, ni statut de la fonction publique, ni grandes écoles, ni brevet des collèges. Haro donc sur ces vieilles institutions françaises ! Il faut "moderniser" notre vieux pays, dit-on d’un ton sentencieux, au Medef, sur BFM, à l’Inspection des finances, dans les think tanks libéraux (où on pense si peu !) et, partant, au sommet de l’Etat. Il faut abolir ce qui reste d’un état "jacobin" dépassé (la belle fumisterie que ce mythe de l’Etat jacobin, qui fut en réalité napoléonien et imité dans toute l’Europe pendant 150 ans !).
Ceux qui croient qu’il s’agit là d’une idéologie "libérale" cohérente se trompent : qu’a à faire le grand capital international de la suppression des petites communes ? Non, il s’agit du plus stupide des mimétismes s’imposant dans un univers où l’on a cessé depuis longtemps de réfléchir par soi-même et qui témoigne seulement de l’inféodation mentale de nos élites à des modèles étrangers (ou ce que l’on croit qu’ils sont !) ou de la propension bien française aux  schémas a priori. Ce mimétisme peut même venir à l’appui d’autres courants d’idées pour peu qu’ils paraissent dans le vent, par exemple , en début de mandat, l’écologie : y eut-il d’autre motivation à la taxe carbone, socialement si contestable ?   
Que le pouvoir actuel ne soit pas prêt à remettre en cause ce conformisme administratif et politique, probablement parce que, en haut lieu, on n’est pas vraiment conscient de ses ravages, nous en voyons le signe dans deux nominations récentes.

Des nominations emblématiques

D’abord, celle du nouveau premier président de la Cour des Comptes. On y a vu de l’originalité du fait qu’il venait du parti socialiste. Quelle illusion ! Didier Migaud  est un des pères de la loi organique sur les lois des finances (dite LOLF pour les initiés) votée par Jospin en 2000 - à l’unanimité ! - et appliquée sous le président actuel (c’est dire l’illusion des gens de gauche qui mettent en cause là l’ultralibéralisme !) On n’entrera pas dans le détail de cette machine ; nous l’avons fait par ailleurs. Sachons cependant qu’en généralisant les "indicateurs de performance", elle a réussi à démobiliser de haut en bas une fonction publique qui avait été longtemps une des plus consciencieuse qui soit. Sans compter les effets pervers d’indicateurs aussi simplistes que le nombre de reconduites à la frontière ou celui des gardes à vue. Philippe Séguin qui, malgré sa prudence, était un vrai grand esprit, ne se privait pas de critiquer en privé ce dispositif en forme d’"usine à gaz". Son successeur, lui, n’est qu’un bon élève. Enthousiaste, il préside même une "association des amis de la LOLF" ! Didier Migaud, issu de la fonction publique locale, n’a pas fait l’ENA mais il s’inscrit bien dans cette lignée de technocrates qui, pour être autodidactes, n’en furent que plus redoutables, de Jean Monnet à Jacques Delors.
La seconde nomination est l’entrée au gouvernement de Georges Tron. On savait qu’il était un proche de Villepin. On sait moins qu’il fut pendant plusieurs années, à la tête de la commission de l’immobilier de  l’Etat, chargé d’appliquer la politique la plus absurde qui soit : la vente des immeubles des ministères situés au centre de Paris, soit pour déménager ces services en banlieue, soit pour les installer dans des immeubles de location, tout cela ayant pour objectif, selon le jargon technocratique à la mode, de "réduire le coût de la fonction immobilière de l’Etat". La réalité : au prix de bénéfices qui, au regard des déficits courants, demeurent négligeables, complique la vie des services en les dispersant, et surtout, on abaisse le prestige de l’état "régalien", sommé de décamper des lieux prestigieux de la capitale pour les laisser aux grands investisseurs. C’est ainsi qu’ont été vendus le centre de conférences international de l’avenue Kléber, la DATAR et l’hôtel du ministère de la coopération de la rue Monsieur ou que va l’être le ministère de la défense. Il est même arrivé que l’Etat ait dû racheter deux fois plus cher pour d’autres usages des biens ainsi vendus !

Que ces réformes parties de principes artificiels ou de la transposition servile de modèles étrangers, dont tous ceux qui connaissent le terrain sachent les inconvénients, suscitent des résistances, prouve que le bon sens existe encore. On ne sera pas dès lors étonné de la nervosité de ceux qui les promeuvent, dont témoigne entre autre la révocation de cet officier de gendarmerie qui contestait, au nom des traditions de son arme, son rapprochement avec la police. Mais bien d’autres corps administratifs sont également excédés.
Des méfaits du conformisme dans la haute administration témoigne encore la difficulté grandissante qu’a le gouvernement à pourvoir un certain nombre de postes de la haute fonction publique, pas seulement celui de premier président de la Cour des comptes. Le conformisme appelle la servilité, la servilité l’incompétence et l’incompétence, la raréfaction des candidats crédibles aux grands emplois.
C’est à un examen de conscience d’une bien plus grande ampleur que ce que croient les députés de la majorité que le gouvernement devra procéder s’il veut échapper au désastre annoncé

Paru dans Marianne 2

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Par-delà la question des abus sexuels du clergé, un basculement géopolitique ? C’est un singulier honneur que font les medias occidentaux à l’Eglise catholique en la tenant pour seule responsable des dérives liées aux abus sexuels d’enfants (une expression que nous préférons à celle de "pédophilie", ce dont il s’agit étant à l’évidence de l’ordre de l’eros et non de la philia), comme si les autres confessions, l’école publique, la famille elle-même, pourtant aussi touchées, si ce n’est  plus, par ces abus répugnants étaient tenues pour irresponsables ou insignifiantes.
Car ce genre d’abus touche d’abord les institutions éducatives. Ceux qui ont décidé de consacrer leur vie à  s’enrichir plutôt qu’à éduquer les enfants, qui préfèrent les salles de marché aux salles de classe, traders plutôt que prêtres ou instituteurs, sont, eux, à l’abri des tentations. Il reste, Dieu merci, dans notre monde, des professions honorables !
Mais l’emballement médiatique en cours a servi d’écran de fumée à ce qui se produisait à ce moment là et qui pourrait bien ressembler à un séisme géopolitique de grande ampleur.
La vague anti-romaine qui a déferlé au cours des dernières semaines sur le pape  Benoît XVI, et qui  touche l’institution ecclésiastique dans son ensemble, semble partie de New York, épicentre de ce milieu WASP (white anglo-saxon protestant) où l’on nourrit depuis le  XVIIe siècle une solide animosité à l’égard de l’Eglise romaine, la plupart des médias français ayant adopté en l’occurrence une position, désormais habituelle, de suivisme.
Qui n’a remarqué, à l’inverse, dans les tourmentes de ces derniers mois, l’appui sans faille de la Russie à la papauté ? Les faveurs dont son prédécesseur polonais n’avaient jamais bénéficié, n’ont pas été marchandées au pape allemand. Aussi bien dans les affaires de la levée de l’excommunication des évêques lefévristes, que celles de la prévention du sida en Afrique, puis des abus sexuels de prêtres, tant le patriarcat de Moscou que le gouvernement de la Fédération de Russie ont apporté un soutien total à la papauté. L’étonnant "pèlerinage" du chef de l’Etat russe à Notre-Dame de Paris s’inscrit dans la même ligne.
Qui l’eut cru ? La Pravda, elle-même, jadis organe du parti communiste, a défendu Benoît XVI : les temps ont bien changé depuis que les réseaux soviétiques "produisaient" la pièce Le Vicaire, dans le but de discréditer la mémoire de Pie XII …
On dira que tout cela est de la politique. Mais les grands événements de l’histoire religieuse n’ont-ils pas été tous de la politique, de la conversion de Constantin et de Clovis, au schisme de 1054 entre Rome et Constantinople, du ralliement des princes allemands à Luther au Concordat de 1801 ?
On se méfiera, non sans raison, de cette tentative d’enfoncer un coin dans le camp atlantique. Mais ceux qui, au sein de ce camp, s’attachent avec  persévérance à marginaliser l’Eglise catholique, avaient-ils besoin de ce renfort ?
Cette marginalisation ne date pas d’aujourd’hui. Dès lors que l’Europe commence à basculer, au XVIIIe siècle d’abord, puis, de manière définitive, à partir de 1815, vers une prééminence culturelle anglo-américaine, que, de manière souvent inconsciente, les Européens ont intégré que la modernité sous toutes ses formes venait du Nord-est et plus du Sud, les pays de tradition catholique se sont  trouvés décentrés. Ils sont devenus, pour le monde anglo-saxon protestant et libéral, les cousins de province. Dans l’imaginaire occidental, à commencer par celui des élites françaises, ils ne sont plus le centre mais la banlieue et, si le catholicisme venait à s’effondrer, ils ne seraient plus que le bidonville, sorte de terrain vague spirituel aux marges d’une Amérique ayant conservé, elle, ses valeurs religieuses et patriotiques.
La  marginalisation n’est pas seulement géographique, elle est aussi historique : dans le même imaginaire, l’histoire moderne se réduit à une cascade d’émancipations, qui commence avec la réforme protestante, se poursuit avec les Lumières (françaises mais déjà très anglophiles) et s’accomplit dans l’univers libéral-libertaire, la tradition catholique n’apparaissant dans un tel schéma,  que comme une survivance.
A l’évidence les signaux forts que Moscou a envoyés à Rome ne resteront pas sans effet. Les réponses du Vatican sont certes moins visibles que les avances du Kremlin mais qui ignore que le rapprochement avec les lefévristes, fondé sur la restauration de la  liturgie, a pour arrière-plan la volonté de se rapprocher de l’orthodoxie ? Si, comme nous le pensons, la différence avec celle-ci est plus politique que théologique, un grand pas aura été accompli ces derniers jours dans cette direction.
La crise que travers l’Eglise catholique pourrait ainsi préluder à une remise en cause de la grande césure qui, selon Samuel Huntington, oppose la civilisation "occidentale", à la fois protestante et catholique d’un côté, à la civilisation "orthodoxe" de l’autre, et qui avait, jusqu’ici, structuré notre conception du monde.

Publié dans De par le monde
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La baisse sans précédent du taux de participation aux élections régionales de 2010, surtout au premier tour, n’exprime pas seulement le recul du civisme ou le dégoût des urnes.  Il résulte aussi, pensons-nous, de l’insuffisance de l’offre politique.
Bien qu’une bonne dizaine de listes se soient proposées au suffrage dans chacune des régions, un  des principaux courants politiques français, voire le principal, n’était pas présent dans la compétition  et cela seul suffit peut-être à expliquer l’abstention.
Le grand absent est le courant que l’on qualifiera de conservateur mais qu’on pourrait aussi bien  appeler la droite modérée ou la droite "calme", voire les modérés tout court avec tout ce que ce mot  signifie de pondération, de mesure, de prudence, mais aussi de tenue et, pourquoi ne pas le dire ? de "force tranquille". 

Pourquoi ce courant est-il important ?
Parce que sous différentes formes, légitimisme, orléanisme, bonapartisme, républicanisme modéré ("La république sera conservatrice ou ne sera pas" - Gambetta), radicalisme apaisé, "indépendants et paysans" et même gaullisme, en particulier dans  la version pompidolienne, ce courant gouverne le plus souvent la France depuis deux siècles.
Ensuite parce qu’on ne fait pas la révolution tous les jours. La plupart des révolutionnaires s’assagissent et l’esprit conservateur finit par imprégner tous les partis de gouvernement, même issus de la gauche. La vocation immémoriale du gouvernement n’est-elle pas de maintenir les institutions ?  "Je maintiendrai" n’est pas seulement la devise du royaume des Pays-Bas, elle est la première mission de tous les pouvoirs. Etre "calme" est un attribut antique de la souveraineté : ne parle-t-on pas de "calme  olympien" ?

Or le courant conservateur, osons le dire, était absent des dernières élections ! La gauche a proposé une offre très diversifiée, celle de la droite s’est résumée pour l’essentiel à l’UMP et au Front national - deux formes de droite dont aucune n’incarne aujourd’hui la modération : d’un côté la droite excitée, ultra-réformatrice, qu’incarne Sarkozy et de l’autre cette autre forme de droite excitée qu’est l’extrême-droite.
En d’autres temps, la modération eût pu être représentée par le Modem mais celui-ci a tant donné l’impression de rejoindre la gauche que les modérés ne se sont plus reconnus en lui. D’autant que la mouvance centriste est largement identifiée à la construction européenne, laquelle s’est transformée au fil des ans en une machine à produire sans cesse des réformes qui déstabilisent des institutions fondamentales, pas seulement les services publics.
Faute de trouver une option qui lui corresponde, une partie du bloc modéré, lequel représente sans doute bien plus que les 15 % d’abstentionnistes du premier tour, est restée chez elle.
On objectera que si la droite officielle, celle qui gouverne aujourd’hui, faisait droit à cette tendance conservatrice, la France s’enfoncerait dans la sclérose, se laisserait distancer dans l’"impitoyable" compétition internationale à laquelle notre pays est confrontée.
Cela n’est pas certain du tout. Les réformes vraiment nécessaires pour accroître la compétitivité internationale de la France sont en nombre limité : un encouragement intelligent à la création d’entreprise et à la recherche, un meilleur financement bancaire des PME (qui passe par une réforme des banques) et aussi la "TVA sociale", seul substitut à une sortie de l’euro. Cette adaptation n’implique nullement de s’attaquer à la constitution, à la  commune, au département, au  baccalauréat, aux grandes écoles, à la gendarmerie, aux  grands corps de l’Etat, au juge d’instruction, au dimanche soit à la plupart des repères fondamentaux des Français. Pas même non plus au statut de la fonction publique à condition qu’on sache contrôler les effectifs de fonctionnaires : quinze ans de "modernisation de l’Etat" n’ont rien fait pour empêcher la grave dérive des finances publiques, au contraire. La sécurité est certes un objectif difficile mais elle ne passe sûrement pas par la réforme de la carte judiciaire, ni l’amélioration de l’enseignement par le "lycée à la carte".

Les  vrais conservateurs savent qu’une bicyclette ne marche bien que si la partie mobile s’appuie sur un cadre fixe. Plus le cadre fixe est stable, plus il est possible de pédaler vite.
Pour améliorer la marche du pays, peu de réformes bien ciblées et allant au fond des choses suffisent.  Elles ne doivent pas tout chambouler, seulement améliorer à la marge une société où tout n’est pas aussi mauvais et inefficace qu’on le dit, conforter et non saper les institutions.
Le rythme des réformes de la première partie du quinquennat et surtout leur caractère brouillon voire  inutile ont donné le tournis aux conservateurs, nombreux dans ce pays, d’autant que le but de ce réformisme à l’accéléré semblait être moins l’amélioration des choses qu’une forme de communication sur le thème "nous avons un gouvernement  volontaire", voire de fuite en avant. 
Cette opinion modérée qui ne se reconnaît ni dans la gauche, ni dans l’extrême droite ne s’est pas reconnue non plus, cette fois, dans le parti du président : elle s’est retirée sur l’Aventin. Il est probable qu’elle y restera si, par-delà le réajustement ministériel, les méthodes de gouvernement, contraires non seulement aux traditions de la droite mais à la volonté de la majorité des Français et en définitive à la véritable efficacité, ne sont pas entièrement révisées.

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... un petit livre qui couronne une évolution trentenaire dans l’Histoire de l’Art Sacré en France.
"L’Art contemporain, un vis à vis essentiel de la Foi" écrit par Jérôme Alexandre. Son auteur, théologien spécialiste de la pensée des Pères de L’Eglise, professe au Collège des Bernardins. Il est l’époux de Catherine Grenier conservateur à Beaubourg. Son livre a pour ambition d’initier le public de ce site exceptionnel à la "grande dimension chrétienne de l’Art contemporain". C’est le premier livre écrit par un théologien sur ce sujet et en ce sens il fait date.
Ce livre entend donner une cohérence à des discours assez décousus élaborés dans l’urgence à partir des années 80 pour expliquer au public médusé le sens des œuvres massivement introduites dans le contexte du culte. Cette invasion de l’AC (1) a pris d’abord la forme de vitraux conceptuels, puis d’installations éphémères, puis d’expositions lors des Off des Foires d’AC et enfin de grandes animations urbaines telles que les "Nuits blanches". Cet essai de 140 pages a pour but de donner une légitimité à ces démarches et aux choix du Collège des Bernardins.

Abolition de la séparation entre l’Eglise et l’Etat
Dans le domaine de l’art et de l’animation culturelle on assiste, depuis les années 80, à une étroite collaboration entre le clergé de l’Eglise et le clergé des fonctionnaires et autres "inspecteurs de la création". Certes l’Etat domine dans cette relation avec prestige, moyens et autorité et l’Eglise est dans la situation d’une minorité, parmi d’autres, en demande de reconnaissance.
Il y a échange de bons procédés : L’Eglise légitime, sacralise, met à disposition des hauts lieux de l’histoire et apporte un public captif de fidèles et de touristes, l’Etat, quand à lui, donne pouvoir et visibilité médiatique. Pour la première fois en France, l’Eglise se trouve dans la situation que pouvaient connaître les juifs et les musulmans dans les pays chrétiens. A certaines époques, certains d’entre eux, pour ne pas avoir à choisir entre les croyances de l’Etat et leur propre religion, ont adopté un double langage, un bricolage d’idées, une théologie de circonstance leur permettant la conciliation des deux et avoir l’âme en paix. Afin d’éviter la marginalisation ils ont justifié intellectuellement la pratique simultanée de la religion de l’Etat en public et de leur propre religion dans l’intimité. C’est une tentation bien naturelle et il n’est pas étonnant qu’il existe aujourd’hui un "marranisme chrétien". Il concerne tout particulièrement artistes et intellectuels dont l’œuvre ne peut se développer qu’en relation avec leurs contemporains. Ils se trouvent confrontés à un choix : visibilité ou exil ? A l’époque postmoderne, celui-ci n’est plus une relégation mais un simple effacement médiatique et administratif.

"L’AC est l’apothéose de l’Art"
Jérôme Alexandre entreprend de nous faire la preuve de cet axiome: La grande dimension, propre au christianisme, de l’homme créateur à l’image du Créateur, est enfin réalisée dans "l’Art contemporain". Ce qui rend "l’Art" caduc ou réservé à la fabrication de produits de consommation et de confort. L’un exclut l’autre.
D’après Jérôme Alexandre :
- "L’Art" a atteint sa limite parce qu’il est uniquement "esthétique et formaliste" (2), figé dans sa virtuosité et sa perfection. C’est un idéal, hors du réel. Il est peu créatif et répétitif, artisanal et conventionnel, fondé sur l’imitation pure. Il provoque un esprit de possession, une autosatisfaction, un confort, éludant  les grandes questions.
- "L’Art contemporain" est, en revanche, un réel progrès. Il ne cherche pas la maîtrise et la perfection de ces objets d’art limités, fermés, achevés et morts: "L’artiste ne sait pas ou il va, si non il produirait un art appliqué" (3). La supériorité de l’AC est dans "le processus" et non dans le résultat. L’œuvre est sans importance, elle peut être immatérielle, conceptuelle ou éphémère… ce qui compte c’est l’artiste et sa démarche. Là se trouve le cœur de l’Humain, du Réel, de la Foi. Ce qui compte c’est l’expérience (5) du vécu, du "sensible", au sens alexandrin du terme, c'est-à-dire éprouvé par le corps et "la chair". La relation au public, entendez le "regardeur", est elle aussi "très chrétienne" car elle l’inclut charitablement dans l’œuvre d’art, le fait "participer"! C’est la communion duchampienne, le regardeur fait partie de l’œuvre!  Enfin l’AC pose la question de la vérité, il nous confronte au "Réel", surtout celui que l’on ne veut pas voir, que l’on refoule, qui nous dérange. La démarche de l’AC est morale et prophylactique. L’AC ose montrer l’horrible, l’insoutenable, le scandaleux et nous pose question. En cela "L’acte artistique est, plus fondamentalement qu’il ne l’était dans la seule reproduction de l’existant, un acte créateur"

L’AC : Le Culte des Clercs
Tous les éléments qui peuvent contenter un philosophe et un moraliste sont réunis dans l’AC. Jérôme Alexandre est de ceux là. Par contre il ne comprend pas la démarche de la contemplation, mot absent de son livre. Il n’appréhende pas le monde des images et la nature les processus créateurs, élaborés entre l’œil, le cerveau et la main. Il ne conçoit pas que le sens puisse apparaître dans la forme, avant les mots et d’une autre façon. Cet aveuglement est le point névralgique du livre de Jérôme Alexandre. Chaque fois qu’il évoque l’AC, il ne décrit pas une œuvre, il cite le "discours" des artistes sur leur propre "posture". Imaginons un pur discours sur l’art, sans aucune référence visuelle… Sans même s’en rendre compte, Jérôme Alexandre ne se réfère qu’au verbe.
Jérôme Alexandre a récemment expliqué l’œuvre de Boltanski exposée au Grand Palais (6) en  montrant une grue (image de Dieu) saisissant des dépouilles pour les rejeter aveuglément en tas un peu plus loin. Il fait sa promotion et l’auréole de gloire en établissant une équivalence avec le "Jugement Dernier" de Michel Ange. Le théologien interprète : "Cette pince, qui évoque la main de Dieu, n’est pas la main de justice mais celle caressante de Dieu. Le toucher de Dieu est familial, familier dans la Bible. Dans l’évangile, le Christ se laisse toucher et cela a beaucoup d’importance dans les textes". Il en conclut "Comme dans bien d’autres œuvres de Boltanski, il y a dans "Personnes" une forte dimension chrétienne" (7).
Il faut ne pas être sensible au langage des images pour voir une ressemblance entre la pince de Boltanski et la main de Dieu peinte par de Michel Ange...

Le mécanisme subtil du double langage
Jérôme Alexandre souligne longuement dans son livre cette concordance des sujets favoris de l’Art contemporain avec des grands thèmes chrétiens : Le Verbe créateur, le Messie transgresseur, le Grand Sacrifice Permanent,  le Christ image de la déréliction. C’est une réalité incontestable, mais ressemblance ne signifie pas pour autant identité. Les jeux sémantiques propres à l’art contemporain sont  fondés sur une polysémie horizontale et non pas verticale (8). Toujours est ignorée la relation entre le fond et la forme qui délivre le sens.
Mais notre théologien ne s’arrête aux "apparences", il ne considère que "l’essentiel". Pour lui, le Transcendant existe, qu’il soit affirmé ou nié est un détail qui ne change rien à l’affaire. Il est sous entendu et n’a pas besoin d’être reconnu pour exister. Il en résulte que la négation généralement proclamée du Transcendant par les artistes et théoriciens de l’AC, qu’il reconnaît, est néanmoins sans importance : "L’art est comme un autre langage de la Foi, il n’en exprime pas les idées, il en communique la substance permanente" (9). Ce qui fonde son raisonnement est une affirmation : "Les artistes sont des chrétiens qui s’ignorent". Si l’artiste est bon, le transcendant est là, qu’il le veuille ou non… Ce qui ne respecte pas les intentions de l’artiste et accorde peu d’importance à sa liberté et à sa responsabilité. C’est une variante postmoderne du raisonnement du père Couturier qui disait : S’il y a du "génie", c’est de l’Art sacré. L’affirmation n’est possible que si le mot "sacré" reste vague car il recouvre des formes diverses, immanentes où transcendantes… et quand au mot "génie" assez vague également, il ne supprime pas pour autant à l’artiste sa liberté de choisir une forme qui incarne une idée, la sienne, n’est-ce pas là son pouvoir ?
Choisir une pince ou choisir une main pour "révéler" Dieu, est-ce équivalent ?
Mais la dissemblance des formes qui expriment le Transcendant avec celles qui le nient persiste et pose problème à toutes les pages de ce livre, en particulier quand on s’approche des fondamentaux (la vérité, le réel, la vie…)  Jérôme Alexandre ne voit que les concepts et n’est pas troublé.

Préserver le Dialogue entre soi
Le livre de Jérôme Alexandre est le reflet d’un comportement intellectuel trentenaire des clergés culturels, qu’ils soient d’Eglise ou d’Etat, pour protéger leur "dialogue", ne pas être exclus des cercles de la visibilité, du pouvoir et des essentielles sources financières. Ce dialogue "entre soi" est assorti à un comportement d’exclusion, rejetant ceux qui demandent un vrai débat et ceux qui pratiquent cette activité devenue délictueuse : "l’Art".
Pour préserver le "dialogue" on s’en tiendra au vague et à la surface des mots. Chacun les interprétera comme il l’entend. Le dialogue se fait coûte que coûte en éludant la Différence.
Cette conception du "dialogue" est  mortifère pour les artistes et les hommes de pensée car il se fonde sur un accord tacite : Tout le monde à raison et ne parlons pas de ce qui fonde une différence : La question béante du Transcendant et de l’expression humaine de celle-ci.
Toute pensée, tout art, toute humble quête de la vérité devient alors impossible. Le monde est figé. La civilisation s’arrête. Tout le monde à raison… Mais secrètement c’est le plus fort qui gagne.
C’est ce qui explique le fait que jamais Jérôme Alexandre n’évoque  la réalité quotidienne de l’AC, le système plus que douteux qui fabrique sa valeur, le "Financial art", le scandale médiatique comme méthode pour élaborer les cotes, le détournement des lieux de culte pour choquer et délivrer d’autres messages, la manipulation du "regardeur", par sidération et stupéfaction. Jérôme Alexandre excuse : Ce n’est pas la faute de l’AC : "C’est le réel qui est violent". 
C’est un problème qui se pose au-delà des religions. Plus on avance dans le temps, plus la question du Transcendant devient incontournable. S’il n’y a pas la possibilité intellectuelle et artistique d’imaginer que les transcendantaux puissent exister même comme hypothèse, comment progresser ? Comment créer ? Qui osera renverser le tabou et reconnaître cette nécessité intellectuelle et artistique ?
N’était-ce pas aux Bernardins de jouer ce rôle de confrontation des différences au lieu de devenir le banal relais d’un art officiel d’Etat déjà profondément remis en cause ? N’oublions pas que l’AC s’est effondré financièrement dans l’international (10) en 2008 et que sa visibilité dans le monde est garantie aujourd’hui par l’Etat français qui en a fait son art officiel. Mais une deuxième crise à l’intérieur de la crise survient, celle des finances des Etats. L’assèchement des ressources publiques réglera tôt ou tard définitivement le sort de l’AC. Quand en France cette régulation aura eu lieu, l’AC aura la place qui lui revient dans les arts, celle d’une expression parmi d’autres.
Partout ailleurs, dans des pays ou l’Etat ne dirige pas la création, l’Art et l’AC coexistent ! Les artistes sont libres de choisir. Il n’y a pas de création sans liberté, cela va de soi.
                                   

(1) AC acronyme de Art contemporain qui désigne une création exclusivement conceptuelle idéologie et non pas tout l’art d’aujourd’hui et en particulier la suite naturelle de l’art.
(2)
L’art contemporain un vis-à-vis essentiel de la Foi" Jérôme Alexandre, page 17
(3) Idem. p.116
(4) Idem. p.31
(5) Idem. p.14
(7) Voir site "V & D"
http://www.voir-et-dire.net/
(8) Polysémie  horizontale : tous les sens se valent. Polysémie verticale : Les textes et  images  ont quatre sens hiérarchisés : sens littéral, allégorique, tropologique et anagogique
(9) Page 130
(10) Début 2010, dans la presse y compris dans Le Monde, le chiffre annoncé de la chute des cotes de l’AC en 2009 est de 75% par rapport à Septembre 2008

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...n’est jamais que le révélateur d’un malaise économique beaucoup plus profond (1). S’il n’y est pas remédié par un changement radical de modèle économique, il est à craindre qu’il ne sera pas possible d’émerger à vue humaine, de cette période de léthargie économique associée à un chômage structurel (et aussi, ne l’oublions pas, à des déficits budgétaires à caractère structurel et à un endettement croissant).


Le constat
Rappelons que l’économie française est soumise à un certain nombre de charges, visibles ou occultées, (les "fuites" hors du système) qui pèsent sur les perspectives de croissance en prélevant des  ressources que la puissance publique n’est plus en mesure de mobiliser pour l’investissement  productif. On peut en identifier quatre principales :
- le poids des DTOM (Guyane, Martinique, Guadeloupe, Réunion, et maintenant Mayotte), facteur trop souvent ignoré, dont le niveau de vie est artificiellement maintenu depuis plus d’un demi siècle par les transferts massifs permanents provenant de la métropole (2).
- le vieillissement de la population avec l’arrivée à l’âge de la retraite d’une dizaine de millions de personnes qui va résulter dans l’aggravation brutale des dépenses de retraite et de santé - les plus généreuses au monde - ainsi que la réduction du volume de la main d’œuvre disponible.
- la pénurie latente de ressources naturelles sous l’effet de la concurrence croissante des pays émergeants, dont la Chine au premier chef, résultant dans une hausse tendancielle des coûts de production. La lutte contre la pollution exercera le même effet.
- les coûts directs ou indirects de l’immigration et de l’intégration dont la balance nette reste, qu’on le veuille ou non, fortement négative.
C’est dans ce contexte contraint et peu porteur que se pose aujourd’hui le problème de la  mondialisation.

La mondialisation
Elle  a eu pour effet d’obtenir un "effet d’aubaine", à savoir de substantielles baisses de prix dont a bénéficié, en priorité, le consommateur. Ces baisses de prix ont été obtenues sous l’aiguillon de la concurrence internationale et des importations massives de biens produits par les pays émergeants disposant d’une main d’œuvre bon marché.
La mondialisation favorise la tendance à substituer du capital au travail. En effet, pour survivre, beaucoup d’entreprises domestiques ont été contraintes, face à ces importations bon marché et supportant des coûts  lourdement grevés par des salaires élevés, les impôts et les charges sociales, d’investir en capital, de débaucher et de délocaliser chaque fois qu’elles le pouvaient. Ou de fermer leurs portes.
Ce qui a provoqué la désindustrialisation dont le gouvernement feint de s’apercevoir tardivement. D’où aussi un chômage tendanciellement croissant, que la crise n’a fait que mettre en relief.
En fin de compte, on peut analyser ce qui s’est passé dans notre pays depuis 30 ans comme une sorte  d’échange (trade off) : prix réduits (des produits à la consommation) contre chômage croissant. En sont les victimes les chômeurs, jeunes ou moins jeunes et en sortent gagnants les titulaires de revenus garantis, fonctionnaires, retraités, tous ceux qui n’ont pas à craindre (pour l’instant) pour leur fin de mois.
En d’autres termes et pour faire simple, la mondialisation met à la disposition des chômeurs et des consommateurs, des produits à prix décroissant que ceux-ci sont de moins en moins en mesure de se payer. C’est de cette spirale infernale qu’il faudra bien sortir un jour (3).

Changer de modèle économique
Ce qui est proposé ici est de changer de modèle économique fondé depuis  plus de 30 ans sur le libéralisme, le désengagement de l’Etat et la mondialisation. Certes, ce modèle a eu pour un temps des effets remarquablement bénéfiques. Mais ces effets sont aujourd’hui épuisés, les circonstances ayant changé du tout au tout, comme on l’a vu plus haut. Que faire donc ?
Un certain retour à un protectionnisme relatif (4) est à préconiser. Il faut entendre par là l’abandon radical d’une mondialisation destructrice d’emplois au profit d’une protection accordée, dans le cadre européen bien sûr, à l’industrie nationale.
Le processus ainsi rétabli pourrait schématiquement s’analyser comme suit : réindustrialisation grâce au retour des industries parties à l’étranger et restauration de la profitabilité des industries nationales, d’où une forte remontée du taux d’emploi de la main d’œuvre active et une baisse sensible du chômage (5). On assisterait dés lors à une substitution progressive du travail au capital (6). Les entreprises redeviennent rentables et peuvent embaucher.
En effet, le seuil de rentabilité des entreprises serait amélioré à la baisse du fait de la diminution de la pression de la concurrence internationale. L’amélioration de la situation de l’entreprise résulterait dans le gonflement des profits et des recettes fiscales améliorées autorisant une plus grande marge de manœuvre pour les interventions de l’Etat. La victime désignée de ce processus bénéfique serait évidemment le consommateur, notamment inactif, frappé par la hausse des prix des produits à la consommation, d’où une diminution relative du niveau de vie des ménages (7). Le trade off  ici est entre moins de chômage, mais au prix de prix plus élevés.
Ce processus d’assainissement devrait être complété par le cantonnement des retraites dans des limites acceptables et la prise en charge croissante d’une fraction des dépenses de santé par les intéressés eux-mêmes.
Il conviendra également de rétablir un certain contrôle des mouvements de capitaux qui laissent en particulier la porte ouverte à ces mouvements spéculatifs qui font la fortune des uns, peu nombreux, et la ruine des autres, majoritaires (8).
De toute façon, cette indispensable remise en ordre s’opèrera, soit par volontarisme national, soit sous la tutelle du FMI ou pire encore, des "marchés" et des fonds souverains étrangers.

Yves-Marie LAULAN
Ancien directeur économique à l’OTAN, ancien professeur d’économie à Paris II

(1) La crise n’a été qu’un épiphénomène, un dérèglement irrationnel du capitalisme financier qui s’est convaincu qu’il était possible de créer de la valeur ajoutée à partir de rien (les produits dérivés, subprime credits, swaps etc.).
(2) Toutes les caisses, quelle qu’en soit la nature, sont en déficit permanent et la production autochtone est dérisoire. Les "danseuses de la République" (expression du général de  Gaulle) doivent coûter au moins, 1% du PNB par an. Le calcul n’en a jamais été fait (sauf par l’auteur alors au cabinet de Michel Debré)
(3) Il ne faut pas mésestimer les risques graves d’explosion politico-sociale que recèle la paupérisation d’une fraction croissante des classes moyennes évincée de son statut social. C’est tout l’équilibre social de notre pays qui est menacé
(4) Les Etats-Unis ont déjà montré la voie avec l’affaire des avions ravitailleurs où EADS et Northrop Grummam ont été proprement évincés de l’appel d’offre.
(5) Et baisse des coûts onéreux d’indemnisation des chômeurs d’où des recettes supplémentaires pour l’Etat qui pourrait, par exemple, les consacrer à la famille.
(6) Qui permettrait en particulier de fournir des emplois à la main d’œuvre peu qualifiée issue de l’immigration
(7) Ce qui évidemment n’ira pas sans mal
(8) On pense ici à M. Soros spéculateur le matin, humanitaire le soir.

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