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Etre français. Cela ne va plus de soi. Ce lien non choisi est devenu difficile à admettre. Beaucoup voudraient trier leur France. En premier lieu, être français, c'est assumer tout le passé de la France : se sentir et se savoir l'héritier des rois et des abbayes bénédictines, des guerres de religion, de l'espérance et de l'intolérance révolutionnaires, de quarante millions de pétainistes, et de l'intelligentsia stalinienne. Autrement dit, ce ne serait rien comprendre à la patrie que de vouloir choisir en elle ce qui, aujourd'hui, plaît, et pire encore, de tenter de réécrire le passé qui nous chagrine ou nous indigne : la France sans les racines chrétiennes, voire l'invention de racines musulmanes, pour faire plaisir au temps présent … Quand on reçoit un héritage, on n'accepte pas le château sans les dettes. Et il en va de même pour le présent. Etre français, c'est se sentir et se savoir le compatriote des immigrés naturalisés, mais aussi des électeurs du Front national. C'est aimer ce pays avec sa cuisine et son élégance qui font pâlir d'envie nos voisins, mais aussi avec ses corporatismes étroits, son éternel ressentiment égalitaire.
Il s'agit d'aimer un pays réel, avec ses grandeurs et ses catastrophes, ses erreurs et ses gloires, son charme et ses pesanteurs. S'inscrire dans un passé et dans un présent que nous n'avons pas forcément ratifiés, accepter les conséquences de situations auxquelles nous n'avons point part : répondre de ce dont nous ne sommes pas responsables. Etre patriote, c'est aimer sa patrie sans la travestir, et sans en avoir honte. Juste parce que c'est elle, et juste parce que c'est moi.

Aussi, se sentir français aujourd'hui, c'est apercevoir, sans faux-semblant ni ruse de la raison raisonneuse, que nous héritons d'une patrie en perte de puissance. Comment cette patrie si brillante, fille aînée de l'Eglise et de la Révolution, est-elle devenue une puissance si moyenne, si essoufflée, si endettée, si enfermée dans ses propres préjugés ?
Etre français, c'est une nostalgie, et l'analyse d'un manque irrémédiable, et la lucidité devant les béances laissées par l'histoire dans tous les pays du monde où notre influence se faisait sentir, et ils sont nombreux, les soixantenaires de l'élite cultivée parlent encore français, les trentenaires parlent anglais. Mais la nostalgie n'est pas une réponse. Elle se transforme aisément en aigreur : celle qui nourrit la haine de l'Amérique, puissance qui monte pendant que nous descendons. Elle peut devenir une révolte, celle qui coupe le courant électrique pour conserver ses privilèges. Peut-on alors oublier les rêves de puissance ? Se contenter d'une place médiocre ? Accepter la diminution comme ce sage auquel on a volé une partie de ses capacités, et qui rend grâce pour celles qui restent ? Un individu peut faire son deuil de sa grandeur passée, parce qu'il se sait vieillissant et mortel. Mais une patrie ? N'a-t-elle pas pour projet l'immortalité, quoi qu'en dise Valéry ? Saurait-elle accepter de vieillir et de mourir ?
Il faut prendre alors le pays fatigué tel qu'il est et combattre pour l'arracher des ornières où il se débat inconsciemment. Les Français ne peuvent plus se reposer sur l'héritage : la richesse du pays, ses institutions archétypales, sa langue admirée, sa parole universelle. Tous ces bienfaits sont en voie de dislocation, et nous n'emmènerons plus aucun peuple derrière nous aux paroles de La Marseillaise. Etre français, c'est par affection pour la France, tâcher de comprendre les ressorts des maladies qui nous minent, oser en dévoiler les symptômes, avoir le courage de désacraliser nos certitudes qui nous entraînent par le fond : l'uniformité et l'égalité, les privilèges des corps, et autres tabernacles. C'est aimer suffisamment la France pour vouloir la redéfinir, lui proposer d'autres piliers et d'autres rêves.
Ce désarroi peut se muer en volonté nouvelle : c'est un défi, aujourd'hui, que d'être français. Car cela consiste à comprendre que la France n'est plus une sinécure, un hôtel 5 étoiles au jeu du Monopoly, un modèle par nature. Elle ne peut plus se reposer sur ses lauriers fanés. Il lui faut s'exposer pour survivre à elle-même. Nous sommes un peuple heureux, que la fortune a comblé. Longtemps, nous nous sommes crus immortels presque par nature, en tout cas par l'ampleur de l'histoire qui nous enracine dans le sol. Mais l'histoire ne produit pas de miracle. Il nous faudra, comme tous les peuples, nous battre contre nous-mêmes (nos habitudes, nos erreurs) pour conquérir temporairement cette immortalité dont aucun peuple n'a jamais cessé de rêver.

Etre français peut signifier ainsi une fin autant qu'un commencement. Celui-ci exige la lucidité. J'ai honte de ces élites qui cherchent à cacher notre diminution, afin de faire vivre le peuple dans un contentement artificiel. Les Français des faubourgs, des villages et des banlieues ressentent cet étonnement et cette diminution et ont envie de s'accrocher aux basques de Socrate : "Comment se fait-il que notre cité ait ainsi décliné ?" Nos gouvernants les renvoient à leurs affaires : de quoi parles-tu, Périclès ? Notre cité est grande et puissante, seuls nos ennemis la voient petite ; la preuve : tu conserveras tes 35 heures, que tous les étrangers t'envient … Etre français, ce n'est plus donner des leçons au monde : c'est devenu une aventure de l'esprit. Il nous faut redessiner sans les perdre les référents qui nous ont construits.

Etre français, c'est avoir ce courage-là.
Paru dans Le Figaro, 13 novembre 2009

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En ce mois d'octobre, la vie politique française a été agitée par les deux "affaires" Frédéric Mitterrand et Jean Sarkozy. Je ne vais pas revenir ici en détail sur ces scandales sur lesquels tout a déjà été dit, le meilleur comme le pire. Ce qui m'intéresse, en l'occurrence, c'est la désinvolture du pouvoir politique, encouragée par une invraisemblable complicité médiatique, au point que ce pouvoir se croit tout permis en toute impunité. Car enfin, sans chercher à accabler ce bien triste ministre, il ne faut pas oublier que c'est lui-même qui a mis sur la place publique des confessions abjectes qui, dans un pays normalement constitué, auraient dû entraîner dès leur publication des poursuites judiciaires ou, du moins, une réprobation unanime, au lieu de quoi la critique parisienne y a vu un livre de haute littérature, ce qui en dit long au passage sur le degré de pourriture de cette intelligentsia qui ne se reconnaît aucune borne, et surtout pas morale.

Dans tout pays civilisé, un tel ministre aurait immédiatement démissionné après un tel scandale. Mais les propos controversés n'ont pas gêné le moins du monde notre président qui a défendu son ministre : "Je dois défendre certaines valeurs, a-t-il dit. Je ne laisserai donc personne assimiler homosexualité et pédophilie" (1). Je ne sais quelles sont exactement les "valeurs" de M. Sarkozy, la chose est pour le moins assez peu claire, car il a l'art d'adapter ses discours au public choisi qu'il sait admirablement caresser dans le sens du poil. Sous l'influence d'Henri Guaino, il est capable de lire des textes qui sentent bon le terroir et l'enracinement, qui défendent une vision plutôt "traditionnelle" de la France et de son histoire. La première année de son mandat était sous influence libérale, la seconde, avec la crise financière, revient à des conceptions plus dirigistes. Il adresse aux catholiques des messages fort sympathiques - voir les discours du Latran en 2007 et de l'Élysée l'an dernier devant Benoît XVI - qui rompent avec une laïcité sectaire, mais il fera un discours tout aussi laudatif aux musulmans, aux francs-maçons ou aux "communautés gays" !

Où est la ligne politique directrice dans tout cela ? Ce n'est plus du pragmatisme, c'est le grand écart. Et c'est bien là qu'est le problème. M. Sarkozy a beau nous faire le coup indigné des "valeurs", le problème est que nos dirigeants politiques n'en ont plus aucune, pas plus qu'ils n'ont de convictions profondes. Et cela est vrai aussi bien à droite qu'à gauche : qu'est-ce qui différencie fondamentalement une présidence UMP d'une présidence socialiste ? Aucun des deux partis ne remet en cause l'actuelle construction européenne, ubuesque et parfaitement anti-démocratique, on a pu le vérifier encore avec cette pauvre Irlande que l'on a fait revoter jusqu'à ce qu'elle fasse ce qu'on lui demandait ; aucun ne conteste vraiment le système libéral mondialisé qui donne la prééminence à l'argent sur l'homme ; et chacun rivalise de démagogie dans une course effrénée à la "libération" des moeurs et au refus de poser des barrières claires et objectives protégeant l'homme face aux effroyables possibilités techniques de la toute puissance Science ; bref, aucun ne voit que le bien commun exige de poser la défense de la famille en priorité des priorités de toute politique intérieure, seule capable aussi de relancer notre démographie et, par là même, notre vieux pays. Mais la notion de bien commun n'appartient plus au vocabulaire politique de nos chefs de partis. Ils sont comme l'immense majorité de nos contemporains victimes des philosophies dominantes relativistes : ils sont ainsi totalement désarmés pour appréhender ce qu'est l'homme. Il y avait jadis au moins un consensus sur l'existence d'une nature humaine et d'une loi naturelle et cela seul limitait déjà le pouvoir de l'homme sur l'homme. Aujourd'hui, la "rupture anthropologique" est consommée et l'homme s'est émancipé de toute tutelle au-dessus de lui : il est désormais maître du sens, maître du bien et du mal.

Face à cette profonde dérive, à l'absence d'idées vraies et fortes, la politique des partis se résume à la prise du pouvoir et à sa conservation, d'où la primauté de la "communication" et du "clientélisme" : les "bons" gouvernants sont ceux qui sont assez habiles pour satisfaire des minorités et communautés suffisamment influentes et ainsi gagner les élections et conserver leurs places ; on est déjà en présence d'une politique communautariste qui ne dit pas son nom. Dans notre système bâtard, ni présidentiel ni parlementaire, les députés eux-mêmes ne servent à rien qu'à soutenir aveuglément leur parti, dont ils dépendent pour être investis.

M. Sarkozy est peut-être omniprésent, il n'en contribue pas moins au rabaissement et finalement à la négation du politique. Celui-ci exige du recul, de la hauteur et, plus encore, un grand dessein qui, en France, a toujours intégré une dimension internationale conforme à la vocation profonde de notre patrie - "éducatrice des peuples", résumait Jean-Paul II - qui est d'être un agent de paix dans le monde. Grâce à M. Sarkozy, la politique étrangère française est à nouveau complètement sous influence américaine, bien à sa place dans le cadre impuissant de l'Union européenne. La conséquence de tout cela est que le fossé ne cesse de se creuser entre le peuple et ses gouvernants, qu'ils soient de droite comme de gauche. Pour y remédier, ce n'est pas d'un changement de majorité dont nous avons besoin, mais d'une remise en cause fondamentale de tout un système hélas bien pourri !

Paru dans La Nef, n° 209, novembre 2009

(1) Entretien dans Le Figaro du 16 octobre 2009

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Beaucoup ont fait il y a quelque temps, le parallèle entre l'altercation du préfet Girot de Langlade avec les employés chargés des contrôles de sécurité à Orly et les propos dérobés à son ministre Brice Hortefeux. Le premier sous l'effet du stress, le second, au contraire, de la décontraction se seraient laissé aller à des propos racistes. Situation d'autant plus cocasse que le second venait de sanctionner le premier pour cela. Et dont la leçon est que pour ne pas se laisser aller à des propos inconvenants, il ne faut être ni trop stressé, ni trop détendu... Mais c'est un autre parallèle que nous voudrions faire : entre l'affaire Girot de Langlade et la vague de suicides à France-Télécom, cette fois.


Le fond de l'affaire se résume dans les deux cas en un mot devenu le sésame de la réforme de l'Etat et des entreprises autrefois publiques : l'externalisation. Cela veut dire que, de plus en plus, pour faire des économies, l'Etat ou les entreprises achètent tel ou tel service à un prestataire extérieur au lieu de l'assurer eux-mêmes "en interne" au moyen de leur personnel.
Tant qu'il s'agissait de services banalisés, personne ne s'offusquait que la Sodhexo ou une autre société de restauration fournissent les repas aux cantines des écoles ou des administrations ou que l'entretien des pelouses des casernes soit confié, depuis qu'il n'y a plus de "bidasses" pour l'assurer, à une société de "parcs et jardins".

Mais c'est une loi de toute bureaucratie que quand elle adopte une logique, elle la poursuit les yeux fermés aussi loin que possible. C'est ainsi que le principe de l'externalisation a été récemment étendu à des activités naguère tenues pour régaliennes.
Le contrôle de sécurité des voyageurs qui montent dans les avions, autrefois effectué par les employés d'Aéroport de Paris ou la police de l'air et des frontières, sont désormais confiés à des sociétés de sécurité. Que pour des raisons de coût ces sociétés recrutent largement parmi les immigrés récents, venus de pays où la culture ne donne pas la même valeur au temps, peut énerver des cadres supérieurs à la bourre et fonder tel ou tel rapprochement fâcheux avec le fonctionnement des aéroports d'autres latitudes.

Le recours massif à des sociétés de sécurité est en train s'étendre à la conciergerie des palais nationaux. Certes, la garde républicaine ne se dessaisira pas de sitôt de la garde de l'Elysée, mais les autres ministères ont commencé à prendre cette voie. Il est vrai que les gendarmes, plutôt bien payés, coûtaient fort cher et il valait mieux qu'ils soient sur le terrain, mais un corps de l'Etat dédié et moins coûteux ne ferait-il pas l'affaire ?
France Télécom a déjà externalisé beaucoup de choses : non seulement l'annuaire électronique Pagesjaunes, qui était il y a peu entre les mains d'une société américaine, mais surtout le service de renseignements téléphoniques. Tenue par la commission de Bruxelles de faire jouer la concurrence, la société a éclaté le vieux "12" d'heureuse mémoire, en une multitude d'opérateurs en concurrence. Toujours à la recherche des coûts salariaux les plus bas, ces sociétés ont, grâce aux miracles du télétravail, installé leurs centres de renseignement à l'île Maurice, au Maroc ou au Vietnam. Un personnel hâtivement formé à parler un français à peu près sans accent mais qui ne connaît pas forcément la géographie de la France (il m'est arrivé d'avoir à préciser que le Havre s'écrivait avec un H) répond à la place des opérateurs de France Télécom d'autrefois. C'est tant mieux pour les pays en cause où l'emploi est une denrée rare ou pour la société qui améliore ses marges, c'est généralement tant pis pour l'usager, moins bien servi, c'est surtout tant pis pour les employés de France Télécom qui sont alors "redéployés" ou font l'objet de "plans sociaux". L'entreprise poursuivant son propre désossement, nul, dans son personnel, ne peut dire aujourd'hui qu'il y est à l'abri d'une externalisation de son service. Une des raisons du malaise profond qui y règne et de la vague de suicides qui s'y produit.

Et en effet, l'externalisation des services publics peut aller très loin : qui sait si La Poste, quand elle aura un statut d'entreprise privée, ne remplacera pas ses facteurs par des sociétés de distribution auxquelles elle livrera le courrier tous les matins ?
Il ne faut pas s'imaginer que les hautes sphères de l'Etat ou les établissements publics qui en dépendent, grouillent de grands esprits habitués à résoudre des situations complexes. Pour y percer, il faut être d'abord en phase avec les dernières modes. Depuis quelques années, brillera, celui qui, face à tout problème, répète comme un perroquet : "privatisation, externalisation".
La dernière trouvaille dans le genre est l' "externalisation de la fonction propriétaire" : le ministère de la défense se prépare ainsi à vendre l'ensemble de ses locaux parisiens pour ensuite les louer à la société qui les achètera. En attendant d'entrer dans un ministère tout neuf, dira-t-on. Mais ce dernier doit être, aux dernières nouvelles, construit par une société privée qui percevra une redevance. Vendre les immeubles pour ensuite les louer est une pratique qui se répand dans l'Etat et les établissements publics. Il s'agit là, qui ne l'a deviné ? d'une astuce à quatre sous pour cacher que l'endettement public est plus grave encore que ce que disent les chiffres officiels. On notera aussi qu'avec un tel client, l'investisseur qui s'engagera dans une telle opération ne courra pas beaucoup de risques. De quoi attirer les fonds de pension d'outre-Atlantique. Les grandes banques ne manquent pas d'agents dans les cabinets ministériels pour pousser à la roue. Quand ces fonds seront-ils propriétaires du Palais-Bourbon, de l'Elysée, du musée du Louvre qu'ils loueront à bon prix à l'Etat français ? Les paris sont ouverts.

La logique de l'externalisation se trouve à l'origine des péripéties rocambolesques du Clémenceau. Pendant que nos chantiers de Bretagne étaient en roue libre, l'application de ce principe a conduit à en confier le démantèlement à un chantier indien. On connaît la suite : l'Inde refuse, le vieux navire fait piteusement demi-tour, erre un moment tel le Hollandais volant, puis finit par accoster pour y recevoir le coup de grâce dans un chantier anglais.
Malgré ces déconvenues, aucun bilan d'ensemble de l'externalisation n'a été fait. Les économies générées sont-elles considérables ou relativement faibles ? Quel est l'impact sur la qualité du service public ? Ne faudrait pas marquer d'une ligne rouge la frontière entre les services courants qui peuvent être fournis par un prestataire extérieur et le noyau dur du service public qui doit être l'apanage de l'Etat , quitte à en réorganiser les modalités ? Pour le moment l'affaire est taboue car le mot d'ordre est à l'externalisation. Si les désespérés de France-Télécom ont contribué à ce que la question soit posée, ils ne seront pas morts pour rien.

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Ceux qui auront l'occasion de voyager à Rome avant la fin du mois de janvier ne doivent pas manquer …la remarquable exposition du musée du Palais de Venise, "Le Pouvoir et la Grâce : les saints patrons de l'Europe".
C'est à la fois une éblouissante anthologie artistique, un voyage captivant dans l'histoire européenne et une litanie vivante des saints de toutes conditions qui se sont succédé pour façonner l'être politique, culturel, spirituel, du monde occidental, en traduisant l'Evangile dans les institutions comme dans la vie quotidienne, relayés par les artistes de toutes disciplines qui ont célébré par la beauté leur fécondité.
A la seule Dame, tout honneur : la Vierge ouvre l'exposition à travers les vitraux des cathédrales du Mans et de Rouen, reproduits par des maîtres verriers, et la sublime icône de Vladimir. Voici d'abord le temps des martyrs, "semences de chrétiens", puis celui des moines (portrait de Saint Benoît par Memling), des évêques, des confesseurs, des docteurs (très beau retable évoquant Catherine de Sienne). Voici les rois qui ont mis leur pouvoir au service du Roi, Louis de France (peint par le Greco), Olaf de Norvège, Wenceslas de Bohême, Etienne de Hongrie…  Voici Martin, Jehanne d'Arc, François d'Assise, Thomas More, Brigitte de Suède, Edith Stein. Voici les "cavaliers de Dieu", l'archange saint Michel, et saint Georges terrassant le Dragon…
L'exposition structurée de manière pédagogique, mais sans aucune lourdeur didactique, avec des commentaires simples et éclairants, montre que la Grâce divine pénètre tous les domaines de l'activité et de la pensée humaines, lorsqu'elle est accueillie dans des coeurs attentifs, qui cherchent à donner au monde son visage évangélique. Les saints sont la fine fleur de l'humanité, partout et toujours. Et l'Europe en est un jardin incroyablement riche et varié (ils sont loin d'être tous représentés, bien sûr). Leur beauté, magnifiée par l'art, est la plus juste, la plus pure, la plus irrécusable réponse qu'on puisse offrir à ceux qui contestent ou méprisent les racines chrétiennes de l'Europe.

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Les élections allemandes viennent de donner à la droite une majorité substantielle et de souligner le recul des gauches. Le SPD et l'extrême gauche (die Linke) perdent globalement 8 %, passant de 43 % à 35 %. Cette simple donnée montre que l'électeur SPD, déçu par son parti, n'est guère allé voter pour l'extrême gauche : il s'est abstenu, tout comme une partie des catholiques votant chrétien-démocrate s'est refusée à voter pour une protestante divorcée. C'est ce que souligne l'effondrement de la CSU bavaroise.
Le vrai vainqueur de ces élections est le parti libéral, le FDP. Son programme est nettement néo-libéral sur le plan économique : grosso modo, il récuse les fondements de l'économie sociale de marché à laquelle la CDU demeure profondément attachée. C'est d'ailleurs sur cette base qu'avait été bâtie la Grande Coalition. En freinant au maximum toute intervention de l'État dans la vie industrielle, le FDP risque de contribuer à renforcer l'écart économique qui plombe le couple franco-allemand. Rappelons que le FDP avait été sinon hostile du moins très réticent devant le Traité de l'Élysée. Mais ayons le courage de nous souvenir que les difficultés que connaît le couple sont liées à des questions de politique industrielle : les grandes entreprises françaises pèsent infiniment moins que les entreprises allemandes. Siemens est un géant face à Alsthom, de même Hoechst face à Aventis, et l'on sait le poids d'Allianz dans le réseau des assureurs français.
Économiquement, nous ne faisons pas le poids face à la RFA et cela s'explique par le goût du petit dans la société et la pensée françaises, caractère que l'on retrouve dans la taille des grandes entreprises industrielles comme des exploitations agricoles. Et quand l'on tente de s'élargir (cf. EDF ou France Télécom), syndicats et politiques se mettent à hurler. En rejetant systématiquement toute restructuration industrielle ou commerciale, les syndicalistes français ont contribué à la désindustrialisation dramatique de notre pays. Il est vrai que le désintérêt pour les problèmes sociaux, tant du patronat que d'une classe politique intéressée exclusivement par l'anticléricalisme, a conduit à la charte d'Amiens et à une idéologisation de la lutte des classes. Au contraire la politique sociale de Bismarck, de 1881 à 1890, a favorisé l'éclosion dans le syndicalisme allemand de l'idée de cogestion, thème qui apparaît dès 1917 et se conclut avec les lois sur la participation de 1975.

Dans l'esprit du Général de Gaulle, le traité de l'Élysée devait favoriser la naissance d'une Europe forte, à même de rivaliser avec les États-Unis et l'Union soviétique. Cette Europe est toujours dans les limbes et, de 1963 à aujourd'hui, le couple franco-allemand fondé sur des données stratégiques n'a guère été autre chose qu'un instrument politique plus ou moins efficace. Ces derniers mois, tenant compte des conflits industriels franco-allemands autour de Siemens-Alsthom, Hoechst-Aventis ou Airbus, on a cherché à modifier le caractère politique du couple, et à en faire un moteur économique favorisé par l'idéologie social-démocrate commune à la Grande Coalition et à l'UMP. Avec le départ du SPD et l'arrivée des libéraux au pouvoir, cette stratégie politique franco-allemande risque d'être difficile et ne facilitera guère la construction européenne.
Cette construction européenne connaît bien des ratés. Sans doute le scrutin irlandais a-t-il été un gros succès pour les europhiles, mais il n'a pas tout réglé. La résistance passive du Président tchèque Vaclav Klaus semble être un frein à double-détente. Il rejette autoritairement un texte adopté par son Parlement et approuvé par sa cour constitutionnelle, favorisant ainsi la tâche des conservateurs britanniques. Mais au fond, si le peuple anglais dit non à l'Europe, pourquoi le retenir ? L'Europe sans le Royaume-Uni serait moins atlantiste et se porterait mieux sous la conduite d'un couple franco-allemand

En attendant, soyons conscients que pour l'Allemagne et plus encore pour le peuple allemand, l'Europe à 27 est un boulet. Un triangle Berlin-Prague-Varsovie serait plus intéressant et valoriserait le poids de la RFA. Celle-ci d'ores et déjà domine largement le commerce de cette Europe orientale de Stockholm à Bucarest et Sofia, en passant par les États baltes, la Hongrie et les États catholiques de l'ex Yougoslavie.

En réalité l'idée d'Europe se meurt de trois choses : elle n'est plus occidentale - Chypre-Grèce-Bulgarie-Roumanie éloignent l'Europe des valeurs de l'Occident -, elle se bat pour des institutions et des réglementations souvent obsolètes et parfois même inutiles. Elle n'a pas de politique visible ni sur le plan économique ni au niveau international, car M. Solana ne fait que jouer les utilités. Cette Europe que l'on souhaite ne tient pas sa place face à la mondialisation, car pas plus que de politique extérieure commune, elle n'a de politique économique commune. Il est vrai que l'Europe à 27 est beaucoup trop diverse. L'actuelle crise du lait illustre parfaitement ce propos : comment se fait-il qu'avec 15 millions de bovins, la France produise chaque année 15 % de lait de moins qu'une RFA qui n'élève pas 12 millions de bovins ?
Très souvent, on oppose Europe fédérale et Europe des États, en se fondant sur la pensée gaullienne. Il faudrait tout de même se souvenir que pour le Général, l'Europe devait être une puissance à même de rivaliser avec l'URSS et les États-Unis, ce qui impliquait des pouvoirs diplomatiques et militaires supra-nationaux.

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La Nef n°209, novembre 2009

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A entendre les éloges funèbres, Claude Lévi-Strauss, aujourd'hui unanimement encensé, aurait été le plus politiquement correct des philosophes : antiraciste avant l'heure, anticolonialiste, promoteur des civilisations "premières", quelle meilleure référence ?
Il est certes incontestable qu'il défendit l'idée, fondamentale dans son oeuvre, que les cultures dites primitives sont aussi complexes que les cultures modernes.

A cette figure d'hagiographie, les fines bouches objectent cependant tel ou tel propos de jeunesse sur l'inégalité des races ou paraissant hostile à l'islam. Mais avant 1945 - cela est complètement oublié aujourd'hui - , dans presque toutes les familles politiques et pas seulement les pro-nazis, il était naturel de parler de race et de s'interroger sur leur éventuelle inégalité. C'est à partir de la catastrophe hitlérienne que les mentalités changèrent et encore très progressivement. Lévi-Strauss était d'ailleurs resté plutôt discret sur ces questions.
Ce n'est en tous les cas pas pour cela mais pour une toute autre raison qu'il fut considéré dans les années soixante comme un fieffé réactionnaire.
Connu seulement des spécialistes, Claude Lévi-Strauss a passé la rampe de la célébrité, au moins dans le grand public cultivé, quand fut lancée, vers 1966, la mode du "structuralisme". Il s'agissait au départ d'une expression journalistique, comme plus tard les "nouveaux philosophes" regroupant de manière approximative des penseurs qui ne se connaissaient pratiquement pas et dont les préoccupations étaient en réalité fort différentes.
Lévi-Strauss avait tiré de la linguistique de Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1916) l'idée que les phénomènes humains sont organisés comme des systèmes (structures), de telle manière que si on bouge tel élément - d'une langue pour Saussure, d'un système de parenté ou de représentations mythologiques pour Lévi-Strauss (Les structures élémentaires de la parenté, 1949) -, c'est tout le système qui est affecté et pas seulement la pièce que l'on a bougée. Cela parce que les différents aspects de telle ou telle réalité humaine sont reliés par des logiques invisibles qui expliquent ce genre d'effets, dits "effets de structure" : un peu comme quand on modifie l'un des quatre angles d'un parallélépipède, les trois autres en sont automatiquement affectés.

A Saussure et Lévi-Strauss furent rattachés le psychanalyste Jacques Lacan, qui lui aussi travaillait depuis longtemps mais n'était pas encore très connu, lequel allait répétant que "l'inconscient est structuré comme un langage", et Michel Foucault qui montra dans Les mots et les choses (1966) comment des éléments apparemment étrangers d'une même période de la culture (son analyse du XVIIe siècle français fut exemplaire) étaient reliés par des analogies secrètes qu'on pouvait aussi qualifier de structures. Théorisant le structuralisme, Foucault dit également que l'étude de l'homme passe désormais par différentes sciences humaines dont chacune construit son objet à sa manière, produisant un éclatement de la notion d' "homme", désormais dépourvue de sens.
Il n'y eut pas d'économiste structuraliste mais l'économie de marché fonctionne de manière si évidente selon une logique structurale que personne ne ressentit alors le besoin de le relever.

Tout cela était-il de nature à provoquer la controverse, voire la haine ? Oui, parce que les marxistes - dont on a oublié l'hégémonie idéologique au cours des années soixante, mai 68 compris, supérieure peut-être à ce qu'elle avait été au sortir de la guerre, virent dans le lancement du structuralisme un nouvel artifice inventé par la bourgeoisie pour contrer le marxisme. Pourquoi ?
Parce que le marxisme-léninisme standard reposait sur l'idée d'une infinie plasticité de la nature humaine : sinon comment prétendre sculpter l'homme nouveau du communisme ? Ce dogme avait conduit Staline à soutenir, contre toute raison, les biologistes anti-mendéliens et anti-darwiniens Mitchourine et Lyssenko. Lié à cette plasticité, le primat de l'histoire sur la structure : c'est dans un processus historique concret que l'homme se produit lui-même sans être entravé par des structures prédéterminées. Or, personne n'avait osé le dire explicitement, tant cela eut paru une grossièreté (seul, un peu plus tard, Edgar Morin s'y risqua dans Le paradigme perdu, 1973) : le structuralisme ressuscitait l'idée de quelque chose comme une nature humaine. Pour Lévi-Strauss, il n'y avait certes pas un seul système de parenté, de type monogamique occidental (c'est en cela qu'il était "tiers mondiste") mais tous les systèmes de parenté n'étaient pas pour autant possibles. L'humanité a dressé de manière inconsciente une sorte de tableau de Mendeleieff des systèmes de parenté et elle est condamnée à naviguer de l'un à l'autre, sans échappatoire. Même chose pour Lacan : la castration du désir oedipien primitif est une constante de l'homme, un destin originel auquel nul n'échappe. Le pessimisme de Lacan - prolongement de celui de Freud -, était exprimé en termes suffisamment cryptés pour qu'un public soixante-huitard avide de nouveautés mais ne comprenant pas bien ce qu'il disait lui fasse une ovation. Seul Gilles Deleuze (L'Anti-oedipe, 1972) saisit combien cette pensée pouvait être "réactionnaire" car désespérante pour toute idée de progrès. Les linguistes découvrent eux aussi des règles permanentes qui régissent l'évolution des langues. La pensée de Foucault est en revanche moins nette sur ce sujet : on n'a jamais su le statut épistémologique des concordances qu'il mettait au jour à telle ou telle époque.
Tandis que les intellectuels communistes officiels se déchaînaient contre la vague structuraliste, il y eut de tentatives de synthèse entre le marxisme et le structuralisme. Un anthropologue aujourd'hui oublié, disciple de Lévi-Strauss et soigné par Lacan, Lucien Sebag, s'y essaya dans un brillant essai justement appelé Marxisme et structuralisme (1964). Peut-être conscient d'une impasse, il se suicida l'année suivante.

Mais l'homme qui se trouva, bien malgré lui, au carrefour des deux courants de pensée fut Louis Althusser. Il était à la vérité plus marxiste que structuraliste et surtout influencé par Bachelard, mais en considérant qu'une configuration économique et sociale donnée était une réalité globale dont toutes les parties étaient solidaires, il a paru faire une lecture structuraliste du marxisme. Cela lui valut une solide méfiance du parti communiste. Il fut en revanche le maître à penser des premiers maoïstes mais pour une toute une autre raison : Althusser considérait que le mode de pensée idéologique (par opposition au mode de pensée scientifique) ne s'arrêtait pas avec la révolution mais que dans une première phase, le pouvoir "prolétarien" avait besoin d'une idéologie pour se consolider, une théorie qui justifiait à bon compte tous les délires, tant staliniens que maoïstes, à un moment où le parti communiste dénonçait au contraire le "culte de la personnalité".
Claude Lévi-Strauss, dont le nom fut utilisé bien malgré lui dans ces querelles germanopratines, se tint largement sur la réserve. D'abord parce qu'il était souvent sur le terrain, ensuite parce que son tempérament distant et le souci de la rigueur scientifique le tenaient naturellement éloigné des tumultes de l'agora.

Publié dans A tout un chacun
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Ce véritable génie de l'Histoire nous émerveillait par sa passion, par sa force de travail, par sa capacité de recherches, par son talent oratoire, comme par son humanité. Il était ainsi pour nous, selon le titre d'un de ses livres, La mémoire de l'éternité.
Avec Alfred Sauvy (1), il n'avait eu de cesse de m'encourager à rejoindre l'alma mater, m'honorant de son amitié.
Pierre Chaunu (2) laisse une oeuvre immense toujours à revisiter, et allant bien au-delà de la simple science historique. Pensons tout particulièrement à son ouvrage La mémoire et le sacré, une réflexion puissante et toujours à méditer.
En 1989, quelques mois après mon élection à la Sorbonne, je lui avais adressé, il y a donc vingt ans, une modeste lettre ouverte :

Lettre ouverte à Alfred Sauvy et Pierre Chaunu

Après son admission au concours national de recrutement des professeurs d'Université, Gérard-François Dumont est désormais professeur à l'Université de Paris-Sorbonne.

Il y enseigne notamment l'économie et la démographie dans le cadre de la section de géographie humaine, économique et régionale.
Appelant dorénavant "collègues" ses maîtres Alfred Sauvy et Pierre Chaunu, il a souhaité brièvement leur rendre hommage.
 

Il n'était rien pour vous. Il n'avait pas eu le bonheur de fréquenter vos amphithéâtres. Son cursus universitaire l’avait conduit dans d'autres lieux.
Il n'était rien pour vous. Il n'était alors recensé dans aucune association de chercheurs. Et les thèmes de ses premières publications concernaient surtout l'économie et la gestion.
Il n'avait pas trente ans. Vous étiez déjà des maîtres. Il se passionnait pour les vraies choses de la vie, celles qui concernent l'homme et sa culture. Il vous a proposé une collaboration. Vous l'avez spontanément acceptée. Ce fut une association. Puis, ce fut la première édition du livre La France ridée qui fut accueillie très favorablement par l'ensemble des critiques et même comme un "livre indispensable" par François de Closets dans L'Express. Sur la couverture, quatre noms, le moins jeune avec un demi-siècle de plus que le benjamin. L'économiste et démographe Alfred Sauvy s'associait à l'historien Pierre Chaunu pour publier avec le benjamin et notre ami commun Jean Legrand.
À vous, mes maîtres, dont je n'ai jamais été juridiquement l'élève, l'heure est venue d'un trop maigre merci.
L’heure est venue car il me faut désormais appeler Pierre Chaunu : cher collègue.
L'heure est venue car le séminaire que je dirigeais au nom du professeur responsable Alfred Sauvy au Collège de France est désormais devenu "mon" séminaire à l'Université de Paris-Sorbonne.
Si vous m'avez tant apporté, c'est parce que vous êtes si différents. Déjà, travers mes parents à qui je dois tant, le sang qui coule en moi a mélangé celui d'un grand-père laïc et anticlérical à celui d'un autre grand-père catholique et démocrate-chrétien.
En innervant mes neurones, Alfred Sauvy a essayé de me donner le respect des faits, le refus d'accepter sans esprit critique les idées reçues, le souci de l'humour, le sens du social, le goût de la simplicité, la recherche de la clarté, la méfiance face aux poncifs à la mode du moment.
Pierre Chaunu, quant à lui, m'a montré l'importance de l'histoire, le sens de la mémoire, la dimension du sacré, le courage de dire, l'analyse historique du présent.
0 maîtres si différents : l'un posé, réfléchi, fin, tendre, humain ; l'autre tonique, vif, puissant, passionné, aimant. L'un avec une force de caractère si concentrée qu'elle ne peut s'exprimer qu'avec mesure. L'autre, énergique comme un fleuve de printemps nourri par la fonte des neiges. L'un, conservant ses éventuels rapports avec le spirituel dans sa vie privée ; l'autre, témoignant en permanence de la place de Dieu. L'un, essayant de conjuguer le socialisme et la justice. L'autre, pourfendant tout ce qui peut attenter à la liberté.
0ui, c'est parce que vous êtes si différents, si opposés, si contradictoires que vous avez réalisé l'harmonie qui m'a conduit à vous considérer comme mon "double maître", celui dont l'homme a toujours besoin pour prendre la mesure des choses. Et vous savez que le jeu de mots n'est pas involontaire.
Mais il demeure surtout un point essentiel. Malgré vos méthodes si différentes, malgré vos études si dissemblables, malgré vos recherches si distinctes, vous seuls, dès les années 1960, avez vu vrai sur ce qui, in fine, conduit les civilisations. Je veux dire l'évolution de la vie. S'il fallait ne vous conserver qu'un mérite, ce serait celui-là, mais ce serait appauvrir tous les autres.
Alfred Sauvy et Pierre Chaunu, mes Maîtres, ne cessez pas d'aider nos raisons et nos cœurs à faire la lumière.
Gérard-François Dumont 
17 décembre 1989


(1) Alfred Sauvy (1898-1990), économiste et démographe. Cf. par exemple Dumont, Gérard-François, "Les dix points de la méthode d’Alfred Sauvy", Les anciens de Stan, n° 181, novembre 2008.
(2) Pierre Chaunu (1923-2009).

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Les affaires qui ont perturbé la rentrée, le procès Clearstream, le projet de placer Jean Sarkozy à la tête de l'EPAD, les confidences de Frédéric Mitterrand, semblent s'apaiser, au moins provisoirement.
Beaucoup de Français auraient volontiers passé au gouvernement ces soubresauts s'ils avaient eu le sentiment que le coche allait dans la bonne direction, que d'authentiques et utiles réformes étaient en préparation. Or la présente rentrée parlementaire est loin d'offrir une telle perspective.
Aucun parmi les grands projets en chantier : la taxe carbone, la suppression du juge d'instruction, la réforme des collectivités locales, celle de la taxe professionnelle, qui ne soit à la fois plein de périls pour le gouvernement et contestable quant au fond.
La taxe carbone est très impopulaire. Elle est également inutile - sauf pour renflouer un budget lourdement déficitaire - et dangereuse. Inutile car la France ne produisant que 1% du carbone mondial, cette taxe, qui d'ailleurs ne réduira l'émission qu'à la marge, n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan, faute que les grands pollueurs de la planète la mettent aussi en place. Elle est en outre injuste parce qu'elle va frapper d'abord les catégories les plus défavorisées : non pas les assistés, mais les "travailleurs pauvres" : agriculteurs, artisans, ouvriers et petits employés obligés de faire des dizaines de kilomètres pour aller au travail et que le coût de l'immobilier a obligé à se loger loin des centre-ville, personnes âgées à qui leur maigre retraite ne permet pas de rénover leur chauffage etc. Dangereuse car elle va encore altérer la compétitivité française qui n'avait vraiment pas besoin de ça. 
La suppression du juge d'instruction défavorisera les victimes qui n'auront pas, dans les cas où la police manquerait de zèle, les moyens de payer un détective pour instruire les affaires. Concentrant les pouvoirs entre les mains d'un procureur aux ordres du gouvernement, elle affaiblit  la "justice républicaine".
La réforme des collectivités locales qui heurte beaucoup d'intérêts politiques établis, ne passera sans doute qu'au prix de concessions qui aboutiront, non point à un dispositif plus simple et moins cher, son  objectif de départ, mais, selon un schéma déjà rodé en la matière, à tout le contraire : une nouvelle "usine à gaz" plus compliquée et plus coûteuse. Il est d'ores et déjà prévu que les futurs conseillers territoriaux percevront des indemnités plus importantes que les conseillers régionaux et généraux actuels. On dit aujourd'hui que leur nombre sera réduit mais qu'en sera-t-il in fine ? Sans aller jusqu'à sa suppression comme le prévoyait le rapport Balladur, la réforme va achever de vider de sa substance l'entité communale, la plus ancienne des institutions françaises, lieu par excellence de la démocratie de proximité. La suppression de la taxe professionnelle sans réduction des dépenses correspondantes ne changera rien à la charge globale.
Dans tous les cas, on trouve à la fois un vrai problème, une analyse insuffisante de ce problème, fondée sur des clichés, et dans deux cas au moins, le recours à des modèles étrangers tenus stupidement pour meilleurs avant tout examen.

Il y a un vrai problème de pollution au carbone même si le débat devrait être également ouvert à ceux qui pensent que ce n'est pas là la  vraie cause du réchauffement climatique. Mais l'approche punitive -toujours plus de réglementation et de taxes - dans laquelle se complaît, à la suite de Nicolas Hulot, une partie des écologistes, risque de dégoûter l'opinion de tout effort, alors qu'il y aurait tellement mieux à faire pour diminuer l'émission de carbone : mettre de l'ordre dans la jungle du marché des économies d'énergie, mieux informer l'opinion des avantages fiscaux existants, etc...
Il y a un vrai problème du fonctionnement de l'instruction judicaire. Rappelons-nous toutefois que la malheureuse affaire d'Outreau a non pas précédé mais suivi la dernière réforme destinée à résoudre ce problème : l'instauration du juge des libertés et de la détention. Déjà un problème mal analysé avait conduit à une réforme contre-productive ! La redéfinition des rapports du juge d'instruction et de la police, la nomination de juges plus expérimentés, le recours partiel à la collégialité, une révision de notre pratique de la détention préventive eussent été des mesures plus adaptées que la suppression pure et simple de ce maillon essentiel de notre système judiciaire. La justice américaine qui ne le connaît pas présente des dysfonctionnements assez graves pour qu'on ne la prenne pas en exemple. Quant à la justice anglaise, souvenons-nous de l'affaire des "six de Birmingham" qui firent vingt ans de prison, sur une fausse accusation de terrorisme, à la suite d'une enquête de police manipulée. Pire qu'Outreau.
Il y a aussi un problème de la lourdeur et du coût de notre structure locale. Mais le nombre d'échelons administratifs est aussi élevé en Allemagne et aux Etats-Unis  que chez nous. Seule l'Angleterre a fait un réel effort de simplification au temps de Margaret Thatcher, effort sur lequel  Blair est en partie revenu. On confond la prolifération verticale des niveaux avec la prolifération horizontale des communes mais celles-ci, largement administrées sur la base du bénévolat, coûtaient très peu avant que le gouvernement y ajoute de force des échelons intercommunaux dispendieux. La principale question n'est pas abordée : c'est la liberté, unique en Europe, qu'ont les collectivités locales d'engager des dépenses nouvelles.
Il y a enfin un vrai problème des charges qui pèsent sur nos entreprises. Mais si l'enveloppe de la taxe professionnelle demeure la même, cela veut dire que certains payeront moins mais d'autres plus. On nous promet que les entreprises de production seront gagnantes. Tant mieux, mais il y aurait tellement  plus à faire.
S'agissant des charges des entreprises, ce gouvernement qui se présente comme réformateur n'a pas osé jusqu'ici réaliser la seule grande réforme qui s'impose si l'on veut sauver du désastre notre production industrielle et agricole : l'instauration de la TVA, bien mal nommée "sociale". Ce n'est pas électoral, dit-on. Jusqu'à ce qu'un président grand pédagogue sache expliquer les yeux dans les yeux aux Français qu'ils n'ont rien à y perdre, y compris dans leur niveau de vie, et tout à y gagner. Il ne s'agit en effet nullement d'un transfert de charges des entreprises vers les consommateurs, ni d'un moyen de sauver la Sécurité sociale. Il s'agit d'un transfert de charges des entreprises françaises qui vendent à l'étranger vers les entreprises étrangères qui vendent en France. Et tant qu'à faire, pourquoi ne pas financer sur la même base, outre la sécurité sociale, la taxe professionnelle ? L'Europe ne voudra pas, objecte-t-on. Mais l'Allemagne l'a bien obtenu et c'est une des raisons pour lesquelles sa balance est excédentaire et non déficitaire comme la nôtre. La TVA sociale est la seule solution alternative à une sortie de l'euro si l'on veut que notre compétitivité soit rétablie.

Cet agenda mal conçu, mal ficelé, fait de réformes ni faites ni à faire, nous promet des mois de cafouillage, de négociations, dans le genre de ce qu'on a connu avec la loi HADOPI ou le travail du dimanche, pour finir peut-être par une invalidation par le juge constitutionnel. Il n'est pas sûr que le coût politique de ces réformes pour le gouvernement ne soit pas au bout du compte plus élevé que celui des affaires de la rentrée. Il est probable en tous les cas qu'elles coûteront plus cher à la France.

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"Sois vaillant et loyal !"
C'est la devise de l'Ecole des mousses qui vient de renaître après vingt et un ans de sommeil…
Oh, un évènement modeste ! Il n'a pas défrayé la chronique, mais il vaut la peine d'être conté parce qu'il fut heureux et qu'il est appelé à le rester, ce qui est devenu plutôt rare, ceci expliquant cela…
L'Ecole des mousses, sur les bords de la rade de Brest, un des creusets historiques des équipages de la flotte, qui a donné à la marine pendant plus de 150 ans, parmi les plus vaillants de ses marins à travers le monde, avait été fermée en 1987 pour tout un tas de "bonnes raisons". A cette époque-là, d'aucuns contestaient, entre autres, l'idée que de jeunes gens de 16 ans pussent être "shangaïés" de la sorte par l'institution militaire, laquelle dans la logique riche de la conscription, s'était rangée à l'idée qu'elle n'avait effectivement pas à se substituer à la performante éducation nationale.
Mais les temps sont difficiles et le recrutement est devenu un casse-tête pour chacune des armées, même pour la marine, à cet égard restée plutôt épargnée jusqu'à ces toutes dernières années. Aussi, dans le contexte des réflexions du moment sur la "seconde chance" et autre "ascenseur social", le chef d'état-major de la marine en a -t-il profité pour lancer cette idée qui trottait dans bien des têtes et tout particulièrement dans la sienne, en proposant au ministre de faire renaître "l'escalier social" qu'avait été l'Ecole des mousses depuis sa création.
Alors que les goélettes brestoises tiraient des bords, au loin sur la rade dans ses couleurs d'automne, une cérémonie sobre et familiale a permis de remettre son drapeau (décoré de la fourragère de la Légion d'Honneur, tout de même…) à la première promotion de la renaissance, 150 jeunes gens et jeunes filles (ça, c'est nouveau !) qui venaient de rallier le centre d'instruction. Dans l'assemblée, on remarquait Bernard Giraudeau, parrain de la promotion, un député, un ou deux amiraux encore fringants et prêts à recommencer sous le tricot rayé et le bâchi, tous passés par là et unanimement enthousiastes sur leur "école de la vie". 
Angélisme, direz-vous… A l'évidence pourtant, en offrant leur brouillon de défilé à la fin de la cérémonie, ces jeunes recrues, dans leur diversité, étaient fières de porter le bonnet bien droit à visage découvert, surtout peut-être les quelques-uns qui avaient échappé à certains de ces couvre-chefs qui les auraient maintenus clandestins.

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Elevage laitier et viande, fruits et légumes, céréales ; tous les secteurs de l'agriculture ou presque sont en crise comme peut-être jamais ils ne l'ont été. Quand l'Union européenne négocia les derniers accords du GATT (1994), les adversaires de la politique agricole commune obtinrent largement gain de cause : la préférence communautaire, tenue pour une relique du passé, devait être progressivement abolie et l'ensemble des filières ouvertes au marché mondial. 

La France, plus réticente que d'autres, n'obtient que des délais d'application qui expirent aujourd'hui les uns après les autres : la catastrophique réforme du marché du lait acceptée par Michel Barnier n'a pas d'autre sens. Il est vrai  que nos négociateurs n'alléguèrent à l'époque que des difficultés "politiques" à mettre en oeuvre trop vite des décisions dont ils ne contestaient pas vraiment qu'elles fussent, quant au fond, bonnes.
Mais l'étaient-elles vraiment ?
L'idée que le marché est  le meilleur régulateur, même en matière agricole, doctrine officielle de l'OMC, ne tient pas compte de la spécificité des marchés de matières premières. Presque tous les agents économiques encaissent aujourd'hui assez facilement les impulsions du marché, en les répercutant à l'amont ou à l'aval, le cas échéant par un retrait. Les producteurs de produits primaires, notamment agricoles, seuls, prennent ces impulsions "en pleine gueule": d'abord parce qu'ils sont en bout de chaîne, mais aussi parce que les marchés de produits primaires sont, selon le jargon des économistes, peu "élastiques", et parce qu'ils ont généralement du faire des investissements lourds et spécialisés : il est moins facile de vendre, en cas de crise, une mine ou une ferme qu'un fonds de commerce ou des bureaux, voire de délocaliser des machines.
Cet inconvénient est neutralisé pour  la plupart des denrées primaires par l'existence de monopoles de droit ou d'ententes de fait entre grands groupes, contrôlant aussi bien les prix que les quantités : EDF, les "majors" pétrolières (et en amont les pays de l'OPEP), les multinationales minières etc. En définitive,  les seuls marchés "purs et parfaits", hors intervention de l'Etat, sont les marchés agricoles.
La commission européenne, impitoyable pour des producteurs de fruits et légumes exsangues dès lors qu'il s'agit de censurer une distorsion de concurrence, ne peut que fermer les yeux sur les ententes invisibles et de tout autre portée des grands producteurs d'énergie.

Le mythe du libre-échange
L’hystérie disproportionnée déclenchée par certaines épizooties
(vache folle, grippe aviaire, grippe porcine) a encore accru la vulnérabilité de la profession agricole.
Cette situation particulière de l'agriculture n'avait au XIXe siècle que des inconvénients limités du fait que les paysans pratiquaient alors une large autoconsommation, n'avaient ni charges fixes, ni dettes. La grêle était alors plus redoutée que la mévente.
A partir des années trente, à la suite du drame américain des Raisins de la Colère, prodrome (déf. signe annonciateur) de la grande dépression, on considéra assez naturellement, que, dans les grands pays qui pouvaient se le permettre, le progrès social exigeait la mise en place d'amortisseurs institutionnels de ces secousses inhumaines, sous la forme de soutien des cours, de protections, voire de subventions directes.
Mis en pool au sein du Marché commun au cours des années soixante, ce système se perfectionna au fil des temps. Le monde agricole comprit que le contrôle des cours impliquait celui des quantités : ce fut le sens des quotas laitiers, puis des jachères.  
Au XXe siècle, tous les pays développés ont protégé leur agriculture : le Japon beaucoup, les Etats-Unis moins, l'Europe entre les deux. Les accords de Lomé tentèrent timidement de faire profiter certains pays africains d'une protection analogue.
C'est au démantèlement de ces protections que, par idéologie et sous l'impulsion des Etats-Unis (qui n'hésitent pourtant pas à protéger fortement certains secteurs comme le coton) et de quelques autres pays (le groupe de Cairns), s'est attaché le GATT à partir de 1984. Non seulement la commission européenne fut en la matière son relais efficace (Pascal Lamy passa sans transition de la fonction de commissaire au commerce international à celle de directeur général de l'OMC), mais certains Etats comme la France avaient pris les devants avec la réforme de la PAC de 1992, fondée sur l'idée, elle aussi un peu courte, qu'au soutien des prix devait se substituer l'aide directe, pourtant beaucoup plus coûteuse.
De ces nouvelles orientations, on voit aujourd'hui les effets, notamment dans notre pays où les charges fixes de l'agriculture (sécurité sociale, impôt foncier, main d'oeuvre) sont particulièrement lourdes. 25 suicides à France Télécom mais qui dénombrera ceux, encore plus nombreux,  des éleveurs du Massif central ?
Le consommateur, dit-on, y trouve son compte. Pas toujours. Doit-on au demeurant sacrifier les Antilles pour qu'il paye le kilo de bananes 0,50 - au lieu de 0,80 - ?
Les bons apôtres, généralement abrités du marché par leur statut ou par des monopoles de fait, ont beau jeu de préconiser toujours plus de progrès de productivité. Savent-ils que l'agriculture en a fait en soixante ans plus que toute autre branche ? Ou que dans des pays supposés compétitifs, comme le Etats-Unis ou l'Argentine, l'endettement du monde agricole est aussi lourd que chez nous et sa déréliction aussi grande ?    
Il faut accepter le principe que la spécificité technique des marchés agricoles au sein du marché mondial exige une régulation. Il ne faut pas hésiter à le dire : la doctrine du marché intégral, appliquée au seul secteur qui soit pleinement exposé au vent du large, à la fois en bout de chaîne et non contrôlé par des oligopoles, a un caractère inhumain.
C'est dans les années 1960-1990, au temps de la préférence communautaire, que l'Europe était dans la vérité, et aujourd'hui qu'elle est dans l'erreur.

Paru dans Marianne, 24 octobre 2009

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