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"... et quand nous serons las, nous vous égorgerons". Faudra-t-il aller jusqu'à sécuriser les écoles comme des aéroports ?
Peut-être à court terme faudra-t-il confisquer systématiquement ces petits canifs scouts auxquels les enfants tiennent tant ? Mais jusqu'à quand donnera-t-on exclusivement dans le court terme ?
Que signifie en effet, supprimer les armes blanches ? Cela signifie, faire donner la loi et la sanction purement extérieures, faire tomber la loi et la sanction de l'Etat parce qu'on est à court, parce qu'il n'y a pas d'autres solutions : le dernier recours. Chacun s'accorderait à penser qu'il vaudrait mieux pouvoir faire confiance à la loi intérieure : celle qui, inculquée aux enfants, leur souffle de ne pas tourner le couteau de poche contre le professeur. Autrement dit, tous nous préfèrerions qu'une éducation basique nous évite d'en venir à ces extrémités.
L'éducation, c'est la loi intériorisée : muni de temps et de patience, on explique à l'enfant, et on finit par le convaincre, que brandir un couteau ne fait pas de lui un civilisé. Finalement, il comprend, intériorise, et se donne à lui-même sa propre loi. Il devient autonome. Sans éducation, l'enfant se conduit comme un loup : la société en pâtit, bientôt il faut sévir, l'Etat intervient, l'enfant se retrouve sous une loi extérieure, qu'il lui faut subir sans la comprendre.
Une éducation soignée est absolument nécessaire dans un pays qui souhaite rester libre : car un peuple sans éducation requiert la police partout. Cela est aisé à comprendre. Et c'est pourquoi, au-delà des mesures drastiques discutables et discutées, il faudrait raisonner à plus long terme, et favoriser la loi intérieure, c'est à dire, l'éducation.
Puisque l'éducation se donne d'abord dans la famille, il faudrait déjà que les gouvernements successifs n'en sapent pas l'exercice. Tantôt par des lois scélérates, comme celle qui institue le PACS, contrat matérialiste qui ignore la responsabilité à l'égard des enfants. Tantôt par des méthodes de défiance, qui consistent à dessaisir les parents de leur autorité, soit en conférant l'influence aux assistantes sociales, soit en punissant les parents qui punissent…. On a parfois l'impression que l'Etat se voudrait seul responsable de l'éducation des enfants, craignant de la laisser aux familles incompétentes…
Mais une part d'éducation se fait à l'école, et là aussi, on dirait que les enseignants sont considérés comme incompétents : il est incongru, voire interdit, de sévir. Ici, un enseignant raconte qu'il a reçu une gifle d'un élève : "je ne me suis pas senti agressé", dit-il ingénument (Libération du 28 mai ; il vaut mieux qu'il joue le bravache, puisque de toutes façons il aurait eu toutes les peines du monde à punir, et l'on entend derrière sa phrase le texte de Kipllng : ça m'est égal, ça m'fait pas mal ). Là, un enseignant est en procès pour une parole un peu gaillarde visant à remettre un enfant à sa place sans faire de drame. On n'aperçoit pas que si l'on se refuse, par lâcheté, à sanctionner les fautes légères, celles-ci deviendront lourdes et alors on sera contraint d'utiliser les sanctions extérieures, qui n'éduquent pas, mais marginalisent. De cette façon, l'enfant ne deviendra pas un sujet autonome : d'abord abandonné au règne du désir tout-puissant (je puis gifler mon professeur sans susciter aucune réaction), puis réduit sans transition au couperet de la sanction d'Etat (je dois passer devant un portique pour entrer en classe), il n'aura jamais la possibilité d'intégrer patiemment la loi et de devenir ainsi un véritable citoyen adulte. Un gouvernement qui se comporte ainsi manifeste, même inconsciemment, des prétentions despotiques.

L'Etat despotique pose des barrières, le plus loin possible (c'est à dire au pire, quand l'enfant sort son couteau contre le professeur), mais jusque là il laisse tout faire par lâcheté, par dérision, par indifférence. Le laxisme jusqu'au couperet, ainsi Joseph de Maistre résumait-il plaisamment la maxime des gouvernements qui ignorent la liberté personnelle : "faites tout ce que vous voudrez, et lorsque nous serons las, nous vous égorgerons".
Paru dans Le Figaro, 11 juin 2009

Publié dans A tout un chacun
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Victoire de l'UMP, des Verts, défaite du PS et du Modem, déconfiture des "souverainistes", au moins ceux de droite : voilà comment est présenté le résultat des dernières élections européennes. Tout cela est vrai puisque c'est ainsi que l'a perçu - ou qu'on l'a fait percevoir à l'opinion. En politique, la manière dont les choses sont perçues est une part de la vérité : esse est percipi

Et pourtant que d'illusions dans cette perception !
Défaite des "souverainistes" ? Certes, le déclin du Front national est confirmé, le MPF et DLR payent le prix de leur division suicidaire : seul Villiers survit - affaibli. Mais le fait massif de ces élections est tout de même le taux d'abstention : 59,2 % soit, en raccourci, le pourcentage d'électeurs qui répondent dans les sondages qu'ils voteraient aujourd'hui non à la constitution européenne. De 1979 à 2009, le taux de participation aux européennes n'a cessé de dégringoler de scrutin en scrutin pour perdre en trente ans près de 20%. Et que l'on ne s'y trompe pas : il ne s'agit pas seulement là d'indifférence. Comment ne pas ressentir l'hostilité sourde à la machine européenne qui sous-tend ce retrait massif ? Comment ne pas y percevoir la crise profonde de la démocratie qu'induit le processus européen ? Et comment ne pas comprendre la désaffection des électeurs qui, en 2005, avaient voté non au traité constitutionnel à 55 %, quand ne sont invités à débattre sur les plateaux de télévision que des partisans du oui ou quand on nous dit que le libéral Barroso sera reconduit comme président de la commission que les élections en Europe soient gagnées par la droite ou par la gauche ?
Victoire de l'UMP ? Mais compte tenu des abstentions, c'est 11, 5 % du corps électoral seulement qui s'est déplacé pour donner un satisfecit au pouvoir en place, et encore ceux qui votent malgré tout quand l'abstention est forte sont les personnes âgées naturellement légitimistes. Les classes jeunes et actives se sont au contraire massivement abstenues. On frémit à entendre que le gouvernement disposerait dans un tel résultat d'un blanc seing pour "poursuivre la modernisation de la France" ! Victoire des Verts ? Peut-on encore le dire avec 6,4 % du corps électoral ? Succès tout de même, surtout dans les villes où les "bobos" ont voté vert pour sanctionner le parti socialiste, d'autant que ce vote était à peu près la seule manière de faire passer dans cette élection sans enjeu un message ayant quelque contenu, message dont la projection du film d'Artus-Bertrand a rappelé l'urgence. Une projection pas innocente bien entendu d'autant que Sarkozy et Cohn-Bendit se rencontrent. Victoire ambiguë tout de même: Cohn-Bendit et Bové, les deux figures emblématiques des Verts, ne sont à peu près d'accord sur rien s'agissant de l'Europe. Victoire éphémère sans doute, issue davantage d'une addition de circonstances que d'une véritable adhésion.
L'échec bien réel de Bayrou ne vient nullement, selon nous, de son antisarkozysme supposé primaire. Encore moins de sa riposte maladroite à l'agression odieuse de Cohn-Bendit, bien dans la ligne des méthodes de déstabilisation à la Vichinsky, à base de familiarité grossière et d'injure, dont il faisait un si efficace usage dans les amphis en mai 1968. Loin d'avoir trop déserté le terrain européen, François Bayrou n'a pu empêcher le gros de ses troupes, Marielle de Sarnez en tête, de quitter la posture "populiste du centre" qui lui avait si bien réussi en 2007, pour revenir à sa pente naturelle : une surenchère européenne qui n'était pas précisément ce que l'opinion attendait. Intrinsèquement, l'Europe n'était-elle d'ailleurs pas, pour le Modem, le plus mauvais terrain pour se démarquer de l' "UMPS" qu'il dénonce ?
Quant au parti socialiste, sa défaite est la sanction méritée de ses divisions, de son absence dramatique d'idées et de la grisaille technocratique qu'incarne si bien Martine Aubry, grisaille si judicieusement pointée du doigt par Emmanuel Todd dans un essai récent. Au demeurant comment le parti de Guesde et de Jaurès ne paierait-il pas le prix fort, en pleine crise économique internationale, d'être devenu celui de Strauss-Kahn et de Lamy, les deux papes du capitalisme mondialisé ?

Pourtant, s'agissant du PS, ces résultats ne préjugent en rien de la suite : considérant que ni Cohn-Bendit ni Mélenchon et encore moins Besancenot ne représentent une alternative crédible à gauche, il est à ce scrutin une gagnante qu'on ne saurait négliger : Ségolène Royal qui voit Martine Aubry affaiblie en interne et François Bayrou en externe. Or on ne voit pas comment le président Sarkozy, la crise et l'usure du pouvoir aidant, pourrait reconquérir une part suffisante des 88,5 % d'électeurs qui n'ont pas daigné voter pour les listes UMP aux européennes. La présidente de Poitou-Charentes risque ainsi d'apparaître le moment venu, pour le meilleur et pour le pire, non seulement comme la candidate naturelle du PS, mais aussi, sauf fait nouveau à ce jour imprévisible, comme l'unique moyen pour les Français de sanctionner le président sortant, sachant qu'en démocratie - ce scrutin vient de le confirmer par le truchement des abstentions - on vote plus souvent contre que pour.
Paru dans Marianne2, juin 2009

Publié dans Avec l'Europe
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Croire en la paix

(...) (site endommagé en 2013)
a confirmé qu'il était possible d'être l'ami d'Israël, de se réjouir du rapprochement historique entre Juifs et chrétiens, et d'être cependant critique sur la politique des gouvernements israéliens dans leur approche du problème palestinien. Benoît XVI a plusieurs fois insisté sur l'aspect irrévocable de la "réconciliation authentique et durable entre les chrétiens et les Juifs". Il a également affirmé le droit d'Israël à l'existence et à la sécurité dans des frontières reconnues par la communauté internationale. Mais la "sécurité" ne justifie pas l'emploi de n'importe quel moyen : une paix durable ne peut régner sans la justice. Et celle-ci suppose de reconnaître la légitimité des revendications du peuple palestinien à un État souverain et indépendant, le pape l'a souligné fortement à deux reprises au moins.

Lorsque l'État d'Israël est proclamé en 1948, son territoire fait 14 000 km2 et exclut la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est. Le nouvel État n'est pas reconnu par les pays arabes voisins qui lui font la guerre aussitôt. Le conflit tourne à l'avantage d'Israël qui en profite pour élargir son territoire (qui augmente de 6000 km2), ce qui provoque l'exode massif de 900 000 Palestiniens. La deuxième guerre israélo-arabe de 1967, dite des "six jours", est une nouvelle victoire écrasante pour Israël qui annexe le Sinaï (rendu à l'Égypte en 1978), le Golan syrien, la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est. Certes, Israël n'a fait que se défendre lors de ces deux conflits, mais l'annexion des "territoires occupés" ne peut qu'exacerber le sentiment d'injustice et d'humiliation des Palestiniens qui occupaient la Terre Sainte bien avant l'arrivée des premiers colons juifs à la fin du XIXe siècle. L'ONU, par sa fameuse résolution 242 de 1967, exige alors le "retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés". En vain.
Depuis, les positions de part et d'autre - excepté quelques éclaircies comme les accords d'Oslo (1993) prévoyant l'autonomie palestinienne en Cisjordanie dans un délai de cinq ans, accords non appliqués -  n'ont quasiment jamais cessé de se raidir : du côté palestinien, l'OLP, créé en 1964, ne reconnaît pas le droit à l'existence d'Israël, basé sur des "décisions illégales" (1) en violation du droit à l'autodétermination du peuple occupant ce territoire et n'hésite pas à recourir au terrorisme. En 1988, sous l'égide de Yasser Arafat, l'OLP reconnaît enfin Israël, mais le Hamas, créé l'année précédente, reprend à son compte la position la plus extrême contre l'existence même d'Israël et mène des opérations terroristes meurtrières en Israël - le Hamas et la droite dure israélienne ont alors un intérêt commun à détruire l'Autorité palestinienne, que ne veulent ni les uns ni les autres. En suscitant le désespoir chez les Palestiniens, les "faucons" israéliens n'ont ainsi cessé de faire le lit du Hamas…
Du côté israélien, rien n'est fait pour apaiser l'adversaire vaincu et humilié : loin d'envisager de céder les territoires occupés, Israël entame en 1985 l'implantation de colonies juives en Cisjordanie et Gaza (elles seront retirées de Gaza en 2003 sur ordre de Sharon qui préfère favoriser la Cisjordanie). De 50 000 colons en 1985, on passe à 150 000 dix ans plus tard, ils sont près de 450 000 aujourd'hui. Comment envisager la solution de deux États quand elle est aujourd'hui rendue physiquement impossible par les centaines de milliers de colons juifs qui morcellent la Cisjordanie en zones étanches, rendant impossible toute communication entre des communautés palestiniennes voisines parfois de quelques kilomètres ? Et quand l'érection d'un mur de séparation entre colons juifs et Palestiniens complique encore les choses ? Dans le même esprit, le gouvernement israélien de M. Netanyahou officialise l'annexion de Jérusalem-Est en proclamant en 1998 la création du "Grand Jérusalem", faisant ainsi clairement comprendre que la partie arabe de la ville ne pourra être la capitale d'un futur État palestinien, comme l'ONU le prévoyait et comme le veulent les Palestiniens.
Depuis sa création, Israël n'a envisagé ses relations avec les Palestiniens que sous l'angle d'un rapport de force, notamment militaire, persuadé de la supériorité de son armée – Tsahal - et assuré du soutien quasi inconditionnel du puissant allié américain. Ses opérations militaires au sud Liban à l'été 2006 et son offensive contre la bande de Gaza à l'hiver 2008-2009 ont cependant montré les limites d'une supériorité militaire "classique" face à un adversaire qui se terre parmi la population : de telles opérations sont très meurtrières et ne résolvent rien ; elles contribuent à ternir la perception d'Israël, qui a toujours bénéficié d'une complaisance unique sur le plan international en raison de l'horreur de la Shoah et de la culpabilité qu'elle suscite en Occident.
Quand les gouvernements israéliens comprendront-ils que la force pure n'est pas la bonne méthode ? C'est en substance le message que Benoît XVI a essayé de faire passer en appelant à un changement des cœurs, pour entrer dans une démarche plus intérieure qui aboutit au pardon et qui seule peut ouvrir le chemin à une véritable paix. Dans cette nécessaire démarche, les chrétiens de Terre Sainte ont un rôle à jouer. Cela aussi, le pape l'a rappelé.

Paru dans La Nef n°205, juin 2009

(1) Article 17 de la charte de l'OLP de 1964.

Publié dans Au delà
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Nouvelle diplomatie US ?

(...) (site endommagé en 2013)
devait entraîner une profonde révision de la diplomatie américaine. Est-ce vraiment le cas ?
Le charisme du nouveau président a incontestablement porté des fruits. Le G20 a montré un président sympathique et ouvert, et on a le sentiment, après la conférence des États américains à La Trinidad, que des voies nouvelles ont été ouvertes. Il semble que l'on aille peu à peu vers la levée de l'embargo à l'encontre de Cuba et que les rapports avec le Venezuela de Chavez se soient détendus. Mais cela implique-t-il un réel changement d'attitude face à ce qui se passe au sud du Rio Grande ? Depuis deux siècles, l'Amérique latine est un fief américain : la classe politique, les milieux économiques à Washington et New York se gardent bien de l'oublier. Manière forte ou méthodes plus modérées, Obama, comme Bush et ses prédécesseurs, ne pourra pas tolérer les nationalisations des sociétés d'hydrocarburants ou de compagnies minières ou d'ensembles agricoles. Pensons au poids des intérêts américains dans l'agriculture de l'Amérique Centrale. Enfin, comment Obama réagira-t-il devant les poussées revendicatives des populations amérindiennes dans les États andins ? Face à l'Europe, il n'est pas certain que la politique américaine ait beaucoup changé : on a applaudi Barack Obama mais l'on n'a pas davantage entendu l'Europe que du temps de G.W. Bush. Au reste, l'Union européenne et l'Otan ont parfaitement accepté que demeure la prééminence américaine à laquelle Obama n'avait naturellement pas l'intention de renoncer. Le président des États-Unis a proclamé son intention de modifier ses relations avec Moscou. Est-ce une volonté réelle ou de simples bonnes paroles ?
C'est évidemment avec l'accord de Washington que l'UE a organisé à Prague une réunion dans le but d'aider des États de l'ex-URSS pour lesquels on n'envisage pas d'adhésion à l'Union. Les six États invités (Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) font partie de l'espace russe depuis deux ou trois siècles, et ils sont d'autant plus liés à Moscou que quatre d'entre eux appartiennent à la mouvance orthodoxe. Se méfiant de la Russie considérée comme aussi dangereuse que l'ex-URSS, les États-Unis ont poussé certains de ces pays à adhérer à l'OTAN. L'opposition de Moscou et l'hostilité de Paris et Berlin à cette idée ont conduit les États-Unis à profiter de la présidence tchèque pour organiser ce partenariat qui n'a d'intérêt que si Moscou l'approuve. Chacun sait qu'il n'en est pas question. Pour la Russie, l'initiative tchèque est une provocation, favorisée par Washington ; cela souligne combien, en matière diplomatique, sont importantes les forces profondes.
On attendait le président Obama sur le Moyen-Orient : jusqu'à présent la situation globale n'a pas changé. Les États-Unis ne sont pas véritablement intervenus pour forcer Israël à modérer ses ambitions et à modifier sa politique. Quelle portée aura réellement la déclaration du Vice-président Joe Biden qui, le 5 mai dernier, a invité Israël, devant le lobby pro-israélien des États-Unis, à travailler à une solution à deux États ?
Obama avait annoncé pendant sa campagne un retrait progressif des forces américaines en Irak. En réalité l'hostilité américaine à l'égard de l'Irak, fondée officiellement sur la défense des droits de l'homme et la démocratie était et demeure en réalité la défense des intérêts pétroliers des États-Unis : le conflit irako-américain avait débuté en 1990 et on voit mal le dernier GI quitter l'Irak en 2011.
Pour Obama, le point essentiel dans ce Moyen-Orient élargi, c'est l'Afghanistan. Depuis plusieurs mois, les Talibans ont vu leur implantation s'étendre dangereusement. Cette montée en puissance est liée pour une bonne part à l'opposition faite par l'Occident aux droits afghans de la femme. Ce peuple demeure très attaché à ses traditions. Dans ce cadre, la femme afghane ne connaît d'existence que soumise à son père puis à son mari. Le féminisme occidental n'attache aucune importance à cet élément culturel et a mis en avant toutes les violations faites au droit de la femme tel qu'il est conçu en Europe de l'Ouest ou aux États-Unis. Rétablir la paix en Afghanistan implique un solide quadrillage du pays. Cela demande des hommes à même de défendre un village mais aussi de favoriser le développement de ces communautés, ce qu'avaient parfaitement compris en Algérie le général Challe et Paul Delouvrier quand ils mettaient en place de nouveaux villages et des SAS. Le commandant David Galula, dans Contre-Insurrection, Théorie et pratique (Economica), préfacé par le général d'armée US D.H. Petraeus, l'a bien montré. Mais ni au Pentagone ni à Paris, on ne prend ce livre au sérieux. Or, à le lire, on constate qu'il faudrait plus de 500 postes afghano-otaniens. Une telle organisation demande entre 300 et 500 000 hommes dont 50 % de forces otano-onusiennes et 50 % de forces afghanes. On en est loin. De surcroît, l'Afghanistan a à sa tête un président sans autorité et accusé de corruption ; et un voisin, le Pakistan, qui abrite talibans et intégristes et dont l'armée porte les revendications frontalières de son pays. Obama, qui a annoncé vouloir régler le problème afghan, s'est beaucoup avancé. Il apparaît que le président n'a pas les moyens de ses ambitions.

Paru dans La Nef  n° 205, juin 2009

Publié dans De par le monde
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Dîner chez Éric Besson avec Ferry et Slama, deux esprits qui tournent rond, et vite. Au menu : immigration, intégration et identité nationale, …ces trois notions composant l'intitulé du ministère dont Besson vient d'hériter. Comme Hortefeux précédemment, il craint que le versant répressif de sa mission nuise à son "image".Toujours, chez tous les politiques, ce souci de l'image. Pourtant, il faut maîtriser les flux migratoires, refouler les clandestins et verrouiller les frontières de Schengen sous peine de tragédies futures.
Tous les gouvernants européens en sont convaincus, qu'ils soient de droite ou de gauche. En France seulement, dans une fraction des élites, prévaut l'idée d'une vocation nationale à récupérer le tout-venant pour fabriquer de la citoyenneté avec du cosmopolitisme. C'est méconnaître l'histoire-géo de la France.
Aussi ai-je suggéré à Besson, puisqu'il est en charge de "l'identité nationale", de la définir dans sa triple dimension : une damasserie de terroirs, une longue mémoire, la fierté afférente. La France n'est pas le point focal d'une abstraction décrétée universaliste sur la rive gauche de la Seine. Elle a de la chair, de la tripe, de la bouteille. Bien sûr, elle tolère tous les métissages ethniques, mais pas forcément tous les melting-pots culturels. C'est un maelström complexe de paysages burinés de longue date, de lieux patrimoniaux très singuliers, de figures mythologiques et de tours d'esprit. On ne saurait invoquer son identité en occultant les reliefs ambivalents de notre imaginaire collectif. Bref, la France n'est pas les États-Unis et sa politique d'immigration doit se pénétrer de cette évidence. Slama n'aime pas qu'on use de ces mots - identité nationale - parce qu'historiquement, leur accolement a laissé de fâcheux souvenirs. Il a raison sur le fond et, s'agissant de mon propre patriotisme, je ne me réfère jamais à l'identité, à la nation, à l'État ou à la République. Seulement à la France. Mais, dans un monde où les repères s'effacent, le mot "identité" incarne désormais l'aspiration à un ancrage, autant se l'approprier pour le laver de ses scories.
Quant à l'intégration, on s'en gargarise trop. S'est-on soucié d'intégrer les innombrables Polonais, Italiens, Espagnols, Portugais et autres "Yougos" qui, depuis la première révolution industrielle, ont posé leurs pénates dans nos banlieues ou nos provinces ? Ils se sont intégrés tous seuls, à la longue, et ça n'a pas été facile. Nulle part, fût ce aux États-Unis ou au Brésil, le dernier en date des immigrés n'est bien accueilli… par ses prédécesseurs immédiats. L'argument selon lequel les "ritals" ou les "Polacks", en qualité de chrétiens, étaient plus faciles à intégrer ne tient pas vraiment la route. À Paris, comme à Marseille, les Arabes musulmans, jadis, se fondaient sans trop de heurts dans le creuset national. Plus on incite à l'expression publique des "diversités", plus on les cultive en les victimisant ou en les diabolisant, moins on les rend aptes à accéder au sentiment de la pleine appartenance. Cessons de "démagogiser". Réfléchissons plutôt au projet que Ferry vient de soumettre à Sarkozy : un "service civique " qui suppléerait en quelque sorte au service militaire. Son rapport fourmille de suggestions utiles, il y a là matière à un débat de fond.

Paru dans Valeurs actuelles, le 4 juin 2009

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Les éditorialistes et les politiciens reprochent aux Français de ne s'intéresser que très modérément aux élections européennes. Le fait est que la succession de l'Olympique lyonnais au trône de champion de France de football passionne davantage nos compatriotes que celle de Barroso à la Commission. Moi le premier. J'irai voter, par principe, même si l'Union patine trop souvent pour mon goût dans la choucroute techno.
Mais ces élections n'ont aucun intérêt, et elles risquent d'affaiblir, en pleine crise, la légitimité de plusieurs gouvernements. Or, chaque pays aurait plutôt besoin de serrer les rangs derrière ses autorités publiques. En France, pour aggraver l'indifférence des citoyens, on a découpé des monstres suprarégionaux : à Saint-Flour (Cantal), on va voter pour les mêmes listes qu'à Vendôme, Loir-et-Cher. C'est grotesque. En outre, les partis dits de gouvernement casent leurs rossignols, pour les nourrir ou pour s'en débarrasser ; seules les factions marginales lâchent leurs ministars dans une arène politique déserte, et pour cause.
Au-delà de cette guignolade, une évidence s'impose que nos "officiels" ont du mal à admettre : le patriotisme européen n'existe pas dans l'âme des peuples et peut-être n'existera jamais. C'est ainsi. Si je prends mon modeste cas, à titre d'exemple, je découvre un système de patriotismes en cercles concentriques, où l'Europe n'a aucune part. Ma patrie intime - ou poétique, comme on voudra -, c'est mon village et ses prolongements dans mon imaginaire. Pas le département de la Corrèze, encore moins la région Limousin. L'histoire-géo de ces deux entités n'a aucune unité. Mon patriotisme tout court, c'est la France et rien d'autre.
Néanmoins, en qualité de catholique, Rome est ma capitale spirituelle, je me sens chez moi quand je baguenaude autour du Vatican et Sarkozy me pardonnera d'accorder aux propos du pape plus de légitimité qu'aux siens. Sur le plan géopolitique, je me sens occidental, donc aussi proche des Américains que des Européens. Pour tout dire, je ne suis pas pressé de voir les forces armées yankees déserter notre continent ; sans leur présence, ma liberté aurait froid dans le dos. Reste l'affectivité. J'aime sincèrement l'Allemagne et l'Angleterre, mais si leurs équipes nationales affrontent le Sénégal ou le Brésil, mon coeur bat le tam-tam ou danse la samba. Pour compliquer encore le jeu de mes proximités affectives, l'écrivain francophone que je tâche d'être a forcément plus de connivences avec un poète haïtien, libanais ou mauricien qu'avec un Norvégien ou un Croate. Ce qui n'empêche pas un minimum de cosmopolitisme culturel - juste un minimum - mais rend mon "identité" européenne vraiment sujette à toutes sortes de caution. Elle existe cependant, dans l'ordre intellectuel et esthétique, avec une franche prédilection pour les paysages, les mouvements, les écrivains, les tours d'esprit français. Simplement, l'identité ne débouche pas sur un patriotisme.
La coupe de mes patriotismes étant pleine à ras bord, il n'y a plus de place pour l'Europe. Selon toute vraisemblance, nos compatriotes n'ont pas davantage que moi la fibre europhile. Ni les citoyens des autres pays membres de l'Union. Ils en perçoivent l'intérêt, leurs dirigeants en prennent ce qui les arrange et "démagogisent" sur les méfaits supposés des directives de la Commission ou sur les dysfonctionnements des instances pour occulter leurs inerties. C'est ainsi et, au fond, la pérennité des patriotismes nationaux n'a rien pour me déplaire. À condition toutefois de ne pas renoncer à cet objectif éminemment louable : un marché homogène et régulé au sein duquel les lois fiscales et sociales, les systèmes policiers et judiciaires, la dévolution des diplômes seraient les mêmes. Au lieu de se gargariser avec des "valeurs" qui les diviseront toujours, si tant est qu'ils y croient, les politiciens européens seraient avisés de s'atteler à cette tâche concrète.

Paru dans Valeurs actuelles, 28 mai 2009

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Dieu des chrétiens, Dieu des musulmans de François Jourdan

(...) (site endommagé en 2013)
du dialogue nécessaire entre chrétiens et musulmans, voire entre christianisme et islam, ce qui n'est d'ailleurs pas tout à fait la même chose. Le livre que j'ai l'honneur de préfacer se propose de faire la lumière sur les conditions qui permettraient (qui permettront, soyons optimistes) que ce dialogue se fonde sur des bases solides et ne se paye pas de mots.

Une compétence
Le P. François Jourdan est particulièrement bien formé pour participer à un tel dialogue de façon fructueuse. Le contact concret avec les musulmans est pour lui une évidence quotidienne : il a été missionnaire en Afrique, au contact de l'islam africain ; il a vécu au Maroc ; il a parcouru la Tunisie, l'Égypte, le Liban, la Jordanie, la Syrie, la Turquie.
Sa formation théorique en théologie est passée par un travail sur la tradition des Sept Dormants d'Éphèse, qui a été publié chez un éditeur spécialisé en études orientales (1). Le thème était déjà propice au dialogue interreligieux : l'histoire de ces sept jeunes gens endormis au moment des persécutions et réveillés plusieurs siècles par la suite, empruntée à la légende chrétienne, figure dans le Coran au début de la sourate dite "La Caverne" (XVIII, 9-26). Leur culte constitue entre chrétiens et musulmans un point commun qui avait beaucoup fait rêver L. Massignon.
La formation du P. Jourdan s'est achevée en 1988 par une thèse de doctorat en Histoire des religions et anthropologie religieuse (Paris IV) et en Sciences théologiques (Institut catholique de Paris) sur "La mort du Messie en croix dans les églises araméennes et sa relation à l'islam, des origines jusqu'à l'arrivée des Mongols en 1258". Ce travail, préparé sous la direction du P. Y. Moubarac et du professeur M. Meslin, n'a malheureusement pas été publié. Il faut le regretter, car le sujet touche au centre du désaccord entre christianisme et islam. Celui-ci, en effet, n'admet pas que Jésus ait pu mourir en croix, mais préfère imaginer qu'il aurait été enlevé par Dieu (Coran, IV, 157-158).
Le P. Jourdan enseigne ou a enseigné l'islamologie à l'Institut Catholique de Paris, à l'Université Catholique de l'Ouest (Angers), à l'Ecole Cathédrale de Paris.
De ce dialogue pour lequel il est si bien préparé, le P. Jourdan est une sorte de professionnel. Il a été membre de l'équipe permanente du Secrétariat national de l'Eglise catholique pour les Relations avec l'islam (1991-1997) ; il est depuis 1998 délégué du diocèse de Paris pour les relations avec l'islam.
Et c'est précisément parce qu'il veut défendre le dialogue entre chrétiens et musulmans qu'il insiste pour qu'il ait lieu en vérité, sans escamoter les points sur lesquels il conviendrait, justement, de discuter.

Les conditions minimales du dialogue
Les conditions nécessaires, ou au moins souhaitables, pour un dialogue authentique, sont à tout le moins de bien connaître les deux religions. Voilà qui ne mange pas de pain, dira-t-on… J'insiste : bien connaître les deux religions comme telles, telles qu'elles se comprennent et se formulent elles-mêmes dans leurs instances autorisées, et ne pas se contenter de connaître des gens qui les professent sans les représenter de façon compétente.
Il faut donc être à la fois islamologue et théologien. L'ennui étant que, le plus souvent, les islamologues ne sont pas théologiens, et que les théologiens ne sont pas islamologues. Ce qui amène le premier des deux groupes à s'improviser quand il le faut théologiens amateurs, les seconds à se bricoler une islamologie. Les premiers se satisfont, dans le meilleur des cas, de vieux souvenirs de catéchisme, les seconds ont recours à un savoir de seconde main. Notons que les islamologues se contentent plus souvent d'une théologie de fortune que les théologiens d'une islamologie improvisée. Les théologiens savent dans la plupart des cas que les disciplines académiques demandent une formation sérieuse. En revanche, bien des gens s'imaginent aujourd'hui que, de toute façon, la théologie n'a aucune rigueur et que l'on peut se permettre d'y bousiller impunément. Quoi qu'il en soit, les deux équipes d'amateurs recouvrent leurs entreprises de fumigènes sentimentalistes. Les formules imprécises ou carrément ambiguës, noyées dans un flot de déclarations sincères mais vides, donnent l'illusion d'avoir vraiment dialogué.
Le P. Jourdan a l'avantage d'être théologien et islamologue, praticien du dialogue interreligieux. Il peut donc se permettre de citer des déclarations qui forment une triste anthologie de la confusion mentale. Avoir placé ces citations en appendice, à la fin de son ouvrage, et sans les commenter, atteste de ses intentions iréniques. Mais il faut avoir le courage de prendre conscience de ces errements afin de les rectifier.
Il faut en tout cas le reconnaître : le temps n'est plus où les gens qui se permettaient de parler de l'islam possédaient aussi une large culture classique et connaissaient bien aussi leur propre religion. On songe avec nostalgie à des gens comme Ignace Goldziher, peut-être le plus grand islamologue de tous les temps, qui, dans la Hongrie de la seconde moitié du xixe siècle, avait bénéficié à la fois du gymnase humaniste avec latin et grec, et d'une éducation juive poussée (2). De nos jours, bien des gens qui s'occupent d'islam sont passés directement du lycée à Langues' O, ne savent pas grand chose en dehors de leur domaine d'étude, et n'ont en particulier aucune idée précise de ce que c'est qu'une religion. Cela vaut d'ailleurs avant tout pour celle de leur pays d'origine.
La France ne manque pas, et il faut s'en réjouir, de bons spécialistes de l'Islam. Mais ce que l'on appelle islamologie, et qui fait les gros titres des médias, est souvent une sociologie des populations musulmanes, avec un peu d'histoire et parfois un peu de psychologie. Moins nombreux, et surtout plus discrets, sont les savants qui s'occupent des fondements mêmes, je veux dire le Coran, les récits traditionnels sur Mahomet (hadith), la biographie traditionnelle de celui-ci (sira) et l'histoire des débuts de l'islam (3). La recherche sur ces domaines est en revanche florissante dans les pays anglo-saxons, en Allemagne et en Israël.

Eloge de l' "essentialisme"
Mais à quoi bon se pencher sur ces vieilles choses ? Et pourquoi faudrait-il espérer en tirer une connaissance de ce que c'est que l'islam ? Et déjà, faut-il même se poser la question de Socrate et demander ce que c'est que l'islam ? Certains spécialistes des sciences humaines ont trouvé pour s'épargner la peine de ce genre d'interrogations un mot fort commode, qu'ils brandissent volontiers comme une injure : "essentialisme !". La rhétorique de l'anti-essentialisme est intarissable : il ne faut pas figer la diversité fluente et bigarrée de la vie dans le carcan d'une définition raide, etc., etc.
Contre l' "essentialisme", il y aurait un remède souverain, la mise au pluriel. Dans un studio de radio ou sur un plateau de télévision, quel que soit le sujet de la discussion, celui qui a gagné la partie est le premier qui prend un air pénétré pour assèner doctement : "il n'y a pas un X, il y a des Xs", sous les hochements de tête approbateurs de l'assistance. Ce qui est aussi banalement vrai que peu schmilblico-propulsant. Car le problème reste entier : il faut encore se demander pourquoi diable on se réserve le droit de donner à tous ces Xs le même nom, à savoir, justement, celui de X…
J'ai souvent envie, quand j'entends l'accusation d' "essentialisme", de raconter une parabole. Un chimiste s'était spécialisé dans l'étude du cobalt. On l'accusa d'être essentialiste, et même de rêver, puisqu'on ne trouve pas de cobalt à l'état natif. "Il n'y a pas un cobalt, lui expliqua-t-on, mais des oxydes, des carbonates de cobalt, etc." Certes, répondit-il, mais il me faut bien connaître les propriétés du cobalt pour expliquer comment il se comporte lorsqu'il est combiné avec l'oxygène, le carbone, ou d'autres substances…
Ma parabole ne vaut que partiellement. En effet, il est plus facile d'isoler un élément naturel, même si c'est seulement par la pensée ou dans un laboratoire, qu'un fait culturel, lequel varie selon le lieu et évolue dans le temps. Chercher l'essence de l'Eure-et-Loir, de la France, ou même celle de l'Europe a de fait quelque chose d'arbitraire, pour ne pas dire de ridicule.

L'essence de l'islam ?
De la même façon, on aura du mal à trouver une essence qui serait celle de l'Islam (nom propre, écrit avec une majuscule), civilisation vieille de quatorze siècles, et qui s'étend de la Mauritanie à l'Indonésie en passant par l'Asie Centrale, à travers mille variétés dues au substrat qu'elle a recouvert. En revanche, la tâche est peut-être plus facile pour l'islam (nom commun, prenant une minuscule) comme religion. Rappelons en effet que tous les musulmans, au-delà de leurs différences qui peuvent aller jusqu'à des mépris, des haines, voire des guerres, ont en commun un certain nombre de points que personne ne peut remettre en cause sans sortir de l'islam. J'en citerai quatre, qui découlent les uns des autres et forment donc système.
Pour tous, d'un bout à l'autre du monde islamique, pour les sunnites comme pour les shiites, pour toutes les écoles juridiques, pour toutes les confréries mystiques : 1/ Mahomet est l'Envoyé de Dieu. 2/ Le Coran est la parole dictée par Dieu à Mahomet, qu'il faut donc entourer d'un grand respect. 3/ La direction de la prière est celle de La Mecque, d'où le terme par lequel les musulmans se désignent au-delà de toutes les divisions : "les gens de la direction <de la prière>" (ahl al-qibla). En conséquence, 4/ cette ville est pour tous aussi le but du grand pèlerinage annuel. Quatre points, ce n'est pas beaucoup. Mais c'est essentiel. En effet, si le Coran est la parole divine, et si Mahomet qui l'a reçu est l'envoyé de Dieu et le "bel exemple" (Coran, XXXIII, 21) qu'Il a proposé aux croyants, on peut, au moins en principe, en déduire à peu près tout le comportement que Celui-ci souhaite leur voir adopter.
Qu'ils l'adoptent en réalité est une autre question. Il est exact, mais inutile de faire remarquer que bien des Musulmans boivent de l'alcool et que bien des Musulmanes ne se voilent pas, sans pour autant omettre de faire leurs prières, etc., bref, se composent un islam "à la carte". Sans parler de ceux qui se détachent d'aspects plus importants de cette religion. Reste en effet à se demander pourquoi ils font cela. Est-ce en tant que musulmans ou, si l'on préfère, parce qu'ils sont musulmans ? Ou est-ce au contraire en dépit de leur islam ? Je me souviens d'un Juif me faisant l'éloge de sa religion en faisant valoir que chacun de ses commandements était suspendu si son application risquait de menacer la vie humaine. Ce qui est tout à fait vrai. Mais j'aurais préféré qu'il m'expliquât pourquoi il est bon de respecter les commandements en temps normal…

Les fausses ressemblances
Le gros danger, pour les chrétiens, au point de vue duquel je me place ici, est la paresse intellectuelle. Elle leur fait appliquer à l'islam des schémas de pensée chrétiens, ce qui les mène à comprendre l'islam comme une sorte de christianisme. Ce n'est pas là respecter l'autre. C'est au contraire lui imposer des catégories qui lui sont étrangères et lui demander de se comprendre soi-même autrement qu'il ne le fait. Le baptême forcé est aussi pervers en pensée qu'en action.
Entre les deux religions, les points communs ne manquent pas, du moins à première vue, ce qui fomente l'idée d'une certaine ressemblance. Il suffira donc de faire la liste des divergences par rapport à un large fond d'éléments communs, pour réduire l'islam à une sorte d'hérésie chrétienne. C'est ainsi qu'a procédé le plus ancien auteur chrétien qui parle de l'islam avec quelque détail, à savoir saint Jean Damascène (m. 750). Il le fait dans les deux textes où il traite de la religion de ceux qu'il appelle Ismaélites, Agarènes ou Saracènes (notre "Sarrasins") (4). Il faut noter à sa décharge qu'il n'appelle nulle part la religion qu'il décrit du nom d' "islam" et ceux qui la professent "musulmans". Et que, de fait, nous ne savons pas très précisément ce que croyaient les Arabes de son époque.
De nos jours, on s'imagine que le dialogue sera plus facile si l'on insiste sur les points communs et minimise les différences. Remarquons d'abord que cette recherche aboutit à priver les phénomènes que l'on analyse d'une bonne partie de ce qui les rend dignes d'intérêt. Imaginons que l'on me demande de décrire Napoléon, et que je réponde : "il avait deux jambes, deux bras, une tête, etc." Bien vite, on me demandera avec impatience de désigner plutôt ce qui le distinguait des autres hommes : sa redingote grise, son petit bicorne, etc. De même, quel intérêt y a-t-il à dire que l'islam, comme le christianisme, est monothéiste, qu'il admet que Dieu parle aux hommes par l'intermédiaire de prophètes, qu'il connaît les noms d'Abraham et de Jésus, etc. ? C'est vrai, mais sans guère d'intérêt. C'est donc à juste titre que le P. Jourdan rappelle avec insistance ce par quoi l'islam se distingue du christianisme. Il le faut, si l'on veut que s'engage un véritable dialogue, et non une sorte de monologue en stéréophonie.
Il ne suffit pas non plus de parler vaguement de ressemblances entre les deux religions. Car il y a ressemblance et ressemblance. Qu'on me permette une comparaison : rien ne me ressemble plus que mon reflet dans un miroir. Mais en même temps, tout y est renversé : dans le visage qui me fait face, image exacte du mien, ce qui est à droite semble être à gauche, et réciproquement. La ressemblance entre christianisme et islam me semble quelque peu de cet ordre. Dans l'islam, tout le judaïsme et tout le christianisme, ou presque tout, sont là ; mais en même temps tout, ou presque tout, y a changé de signe. Il est tout à fait méritoire de dresser la liste des éléments que ces religions se partagent, par exemple dans leurs livres de référence (4). Mais on ne peut rien fonder de solide là-dessus, tant que l'on n'a pas saisi l'orientation qui inverse tous lesdits éléments.
Cette symétrie se comprend si l'on tient compte des circonstances historiques. L'islam naissant dut se définir soi-même en se distinguant des religions qui étaient déjà présentes sur le marché du Moyen-Orient. Il s'agissait du judaïsme, présent par les trois tribus qui, selon l'histoire traditionnelle, vivaient à Médine. Et il s'agissait surtout du christianisme. Celui-ci, à l'époque, était dominant au Nord, dans l'empire romain devenu "byzantin", et également au Sud, en Ethiopie. Et il était déjà très présent dans la Péninsule arabique. Lorsque l'islam dut s'expliquer à soi-même et rendre compte de sa propre nouveauté, il se comprit donc comme un post-judaïsme et un post-christianisme. On pourrait dire : comme un post-biblisme.

Pas d'Écriture en commun
L'ouvrage du P. Jourdan a l'intérêt de montrer en détail cette symétrie renversée. Il insiste à juste titre sur l'importance de l'idée islamique selon laquelle les Ecritures qui ont précédé le Coran ont été trafiquées par leurs porteurs et ne représentent donc plus le message authentique qui aurait été confié à Moïse et à Jésus. Le problème qui se posait était que le message du Coran ne coïncidait que de très loin avec celui de l'Ancien et du Nouveau Testaments. Pour éliminer la contradiction, il fallait donc, soit ne pas tenir compte du Coran, ce qui était impossible, soit trouver une stratégie pour désamorcer la Bible.
Et c'est justement ce que réalise le dogme de la "falsification" (tahrîf) des Ecritures précédant le Coran (5). L'idée a un fondement coranique, d'ailleurs peu clair : il est reproché à certains juifs d'avoir "détourné le Discours de ses sens" (IV, 46) (6). On comprit par la suite que le texte authentique descendu d'auprès de Dieu aurait été déformé, à l'instigation de personnages que la légende nomme parfois : Esdras pour le judaïsme, Paul pour le christianisme. La dénonciation de ce dernier comme fondateur d'un christianisme qui trahirait Jésus traîne un peu partout. Elle a été reprise par Si Hamza Boubakeur (m. 1995) dans un traité de théologie islamique dit "moderne" dont on doit espérer qu'il n'est pas représentatif. Trois pages hallucinantes d'affirmations gratuites sur Paul y constituent un triste morceau d'anthologie (7). Le P. Jourdan rappelle à ce propos, en un excursus, que Paul n'est nullement, comme on l'entend dire trop souvent, le fondateur du christianisme, mais qu'il dit n'enseigner que ce qui lui a été transmis par la communauté primitive (1 Corinthiens, 15, 3). 
Le Coran affirme à de nombreuses reprises "confirmer" (saddaqa) les livres qui l'ont précédé (II, 41). La formule est déjà paradoxale : on attendrait plutôt le mouvement inverse, à savoir que les écrits plus anciens confirment les textes postérieurs. Quoi qu'il en soit, l'islam comprend que les livres ainsi "confirmés" sont, non pas l'Ancien et le Nouveau Testaments que l'on peut trouver chez son libraire, mais bien les textes purement virtuels et aujourd'hui introuvables qui auraient existé avant la falsification dont ils auraient été les victimes. La comparaison entre le Coran et les autres textes devenait de la sorte impossible.

Deux conceptions de la révélation
Le P. Jourdan met également l'accent sur la façon dont l'islam se représente la relation entre Dieu et l'homme, façon qui prend le contre-pied du message biblique. Selon la Bible, en effet, le fait premier n'est pas la prophétie, mais l'entrée de Dieu dans l'histoire. Dieu choisit de mener une vie commune avec l'homme, et d'abord avec Son peuple avec lequel il fait alliance. Il le fait par son intervention dans l'histoire, qui est une délivrance de la captivité en Egypte (Exode, 20, 2) ; Il le fait en marchant à la tête de son peuple qu'il guide ; en répandant son esprit sur les "juges" qui délivrent Israël de ses ennemis, puis sur les rois qui ont la même fonction, mais institutionnalisée ; Il le fait par le Temple où se fixe la présence divine qui marchait jadis au désert. Ce n'est qu'en un second temps que le Dieu biblique passe, pour parler un jargon psychologique, d'une "communication non-verbale" à une "communication verbale", et qu'Il adresse la parole à Son peuple. Et les prophètes qui se réclament de Lui et par l'intermédiaire desquels Il parle à Israël ont pour tâche de rappeler une alliance qui est déjà là.
C'est à plus forte raison le cas dans le christianisme. Selon celui-ci, l'alliance de Dieu avec l'humanité a trouvé son sommet dans l'union en une seule personne, celle de Jésus-Christ, des deux natures divine et humaine (ce que les théologiens appellent "union hypostatique"). L'essentiel dans le christianisme est donc la vie du Christ, dans la mesure où elle manifeste le visage du Père, à travers ses comportements qui sont tous des gestes de salut : pardonner, guérir, nourrir, libérer du péché, délivrer de la mort. L'enseignement de Jésus est un aspect de sa vie, il formule en mots ce qu'expriment ses actions ; ses actions garantissent à leur tour la vérité de ce qu'il promet et la faisabilité de ce qu'il demande. Jésus n'est nullement le porteur d'un "message", comme on a sottement pris l'habitude de dire. Il est le message de Dieu aux hommes, ce que l'Evangile de Jean appelle le "Verbe" de Dieu.
L'islam, à l'inverse, pense la révélation de Dieu comme la communication par celui-ci d'un message qui n'enseigne pas ce que Dieu est, mais ce qu'Il veut. Le Dieu qui l'émet "fait descendre" (nuzûl) son Livre à des époques qui se situent bien évidemment à l'intérieur de l'histoire. Mais Lui-même ne s'engage pas dans l'aventure humaine. Son message est un livre, le Coran, tel qu'il a été confié à Mahomet, envoyé de Dieu. Lorsque l'islam se retourne sur les étapes précédentes de la révélation, il se représente celles-ci sur le modèle du Coran confié à Mahomet. Il imagine donc un Évangile (au singulier !) confié à Jésus, suivant une Torah confiée à Moïse, et jusqu'à des "feuilles" qui auraient été confiées à Abraham (LIII, 37 ; LXXXVII, 19 et voir XX, 133). Le contenu de ces textes aurait été le même depuis l'origine.

Mahomet prophète ?
On comprend à quel point la question de savoir si les Chrétiens peuvent reconnaître à Mahomet la qualité de prophète est biaisée. Il faut en effet commencer par se demander selon quel modèle de la prophétie il faudrait comprendre le mot "prophète".
S'il suffit pour mériter ce titre de dire sur Dieu des choses vraies, par exemple qu'il n'y en a qu'un seul, alors le pharaon Akhnaton (xviiie siècle a. J.-C.) ou le philosophe Aristote (ive siècle a. J.-C.), voire les publicistes déistes des Lumières, sont des prophètes. Si l'on conçoit la prophétie à partir de l'idée d'histoire du salut, on voit mal comment un chrétien pourrait sérieusement admettre la possibilité d'une prophétie postérieure à Jésus-Christ, en lequel habite "la plénitude de la divinité" (Colossiens, 2, 9). Ou alors, ce sera en un sens très métaphorique, celui où certains meneurs d'hommes, fondateurs ou réformateurs d'ordres, ont reçu quelque chose comme une mission prophétique.
Quant à l'islam, rappelons qu'il distingue plusieurs niveaux de prophétie. Pour les désigner, le Coran ne dispose pas d'un vocabulaire unifié (8). La dogmatique postérieure, en revanche, distingue entre "prophète" (nabi) et "envoyé" (rasûl). Tout prophète reçoit de Dieu une dictée surnaturelle. Mais, pour certains, elle ne concerne qu'eux. A d'autres, moins nombreux, elle communique un message qu'ils ont pour mission d'apporter à la communauté dont ils sont membres, et qu'ils doivent avertir. Il peut s'agir d'un commandement ou d'une interdiction de la part de Dieu. Enfin, quelques uns, très peu nombreux, doivent apporter à leur communauté, voire, dans le cas de Mahomet, à toute l'humanité, une règle de vie exprimant la volonté de Dieu. Cette dernière sorte de prophètes est seule désignée par le terme d' "envoyé". Inutile de dire que c'est à cette dernière catégorie que Mahomet ressortit. Et, si le Coran suggère qu'il aurait été envoyé aux Arabes seuls, un hadith postérieur lui fait dire qu'il aurait été envoyé "aux rouges et aux noirs", c'est-à-dire aux hommes de toute complexion.
Si un chrétien reconnaît à Mahomet la qualité de prophète, de deux choses l'une. Ou bien il donne à ce terme une signification vague, dont aucun musulman ne saurait se contenter. Ou bien il prend le mot au sens fort d' "envoyé". Auquel cas le musulman aura le droit, voire le devoir de lui demander pourquoi, s'il dit admettre la vérité de la mission de Mahomet, il ne se soumet pas à la Loi qu'il a apportée et s'accroche à la loi de Jésus, que Dieu a abrogée et remplacée par celle, définitive, de Mahomet… Dans les deux cas, le musulman aura l'impression, justifiée, qu'on s'est moqué de lui en le payant de mots.

Voilà le genre de faux "dialogue" avec lequel le P. Jourdan souhaite en finir, afin de laisser la voie à un véritable échange dans la connaissance mutuelle des points de vue. Souhaitons-lui bon succès.
Préface, 31 mai 2009

(1) F. Jourdan, La tradition des Sept Dormants. Une rencontre entre chrétiens et musulmans, Paris, Maisonneuve et Larose, 1983, 203p. ; réédité en 2001
(2) Voir mon introduction à I. Goldziher, Sur l'islam. Origines de la théologie musulmane, Paris, DDB, 2003, p. 7-35.
gie (3) Parmi les exceptions les plus brillantes, et pour ne pas citer des vivants, A.-L. de Prémare, Les Fondations de l'islam. Entre écriture et histoire, Paris, Seuil, 2002 et l'excellent petit livre Aux origines du Coran. Questions d'hier, approches d'aujourd'hui, Paris, Téraèdre, 2004.
(4) Signalons par exemple le gros ouvrage de D. Masson, Monothéisme coranique et monothéisme biblique. Doctrines comparées, Paris, Desclée De Brouwer, 1976 (2e éd.), 823 p.
(5) Bibliographie de base (par ordre chronologique): I. Goldziher, "Über muhammedanische Polemik gegen Ahl al-Kitâb" [1878], dans Gesammelte Schriften, éd. J. Desomogyi, Hildesheim, Olms, 1968, t. 2, p. 1-47; Mgr. I. Di Matteo, "Il 'tahrîf' od alteraziosecondo i musulmani", Bessarione, 26, 1922, p. 64-111 et 223-260; J.-M. Gaudeul et R. Caspar, "Textes de la tradition musulmane concernant le tahrîf ne della Bibbia (falsification) des Écritures", Islamochristiana, 6, 1980, p. 61-104; H. Lazarus-Yafeh, Intertwined Worlds. Medieval Islam and Bible Criticism, Princeton, Princeton University Press, 1992; C. Adang, Muslim Writers on Judaism and the Hebrew Bible from Ibn Rabban to Ibn Hazm, Leyde, Brill, 1996, p. 223-248.
(6) Tout le verset est d'une grande obscurité. Voir par exemple la note de R. Blachère à sa traduction, Le Coran. Traduction selon un essai de reclassement des sourates, Paris, Maisonneuve, 1951, t. 2, p. 938-939.
(7) Si Hamza Boubakeur, Traité moderne de théologie islamique, Paris, Maisonneuve, 1993 (2e éd.), p. 95-97.
(8) Certains personnages appelés rasûl peuvent ne pas avoir donné de livre, comme par exemple Nûh ("Noé") (VII, 61 ; XXVI, 107.125.143.175). A l'inverse, et certains qui ont donné un livre peuvent ne pas être qualifiés de rasûl, comme Ibrâhim, qui est seulement appelé nabî (XIX, 41).

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L'Europe malade de la Turquie de Annie Laurent

La question de la candidature de la Turquie a l'union européenne a déjà suscité plusieurs livres, qui argumentent en faveur d'une réponse positive ou négative.
Mme Annie Laurent les a tous lus, comme d'ailleurs à peu près tout ce qui est accessible sur le sujet, en français du moins. Elle cite bien des perles. Reproduisons-en une seule, énorme. M. J. Chirac aurait déclaré (ch. 1, p. 000) que la Turquie est "une des plus anciennes civilisations du monde, qui a beaucoup apporté à l'humanité". On croit rêver. Un politicien peut soutenir l'opinion qu'il défend à un moment donné par les arguments qu'il veut. Et l'on peut dire de la Turquie toute sorte de choses positives. Mais il n'est pas nécessaire de dire des sottises et des contre-vérités pour la flatter. Sur l'apport important de la culture turque à l'humanité, il faudrait discuter sur des exemples concrets ; attendons qu'on nous les fournisse. Quant à l'ancienneté, rappelons que l'Ecriture fut inventée vers 3000 avant le Christ, à peu près à la fois en Egypte et à Sumer, en Mésopotamie. Et que la plus ancienne oeuvre littéraire en langue turque date du xie siècle de notre ère. A l'époque, les tribus turques nomadisaient en Asie Centrale, et n'étaient pas encore musulmanes, mais, comme toute l'Asie centrale, baignaient dans un magma religieux : chrétiens nestoriens, bouddhistes, manichéens, chamanistes s'y côtoyaient. De son côté, la Turquie actuelle était encore l'Anatolie byzantine, de langue grecque et de religion chrétienne orthodoxe. Si la Turquie a un avantage chronologique, par exemple sur son voisin grec, c'est bien plutôt d'être une culture jeune, fraîche, sans le poids excessif d'une mémoire trop longue ! 
Annie Laurent a choisi d'aborder son sujet sous un angle déterminé. Elle met l'accent sur l'histoire et la religion. Pour qui connaît son parcours, cela n'a rien de surprenant. Elle connaît très bien le Liban, où elle a vécu plusieurs années et auquel elle a consacré sa thèse de sciences politiques et un livre d'actualité plusieurs fois réédité (1). Elle offre donc quelque chose comme un regard levantin. De la sorte, elle nous aide à décentrer notre vision trop occidentale en prenant pour ainsi dire la Turquie à revers. Par ailleurs, Mme Laurent a beaucoup réfléchi sur les rapports entre islam et christianisme. Elle a dirigé là-dessus un ouvrage collectif auquel ont participé les plus grands spécialistes français (2). Elle parle donc en connaissance de cause.

Après un premier chapitre où elle rappelle les ambiguïtés de ce qui a été, ou n'a pas été "promis" à la Turquie, Mme Laurent opère un vaste travelling arrière : le ch. 2 retrace brièvement l'histoire des relations entre l'Europe et l'Empire ottoman. Elle n'a pas de mal à rappeler que le trait dominant de cette histoire est un long conflit armé. Bien sûr, le passé n'entraîne pas automatiquement le présent. Mais comment s'étonner de ce que des pays d'Europe centrale, après des siècles d'invasions, aient du mal à surmonter une image négative du Turc ? Et qu'ils se méfient des réactions françaises, après une tradition d'alliance avec la Sublime Porte qui remonte à François Ier ?
Le chapitre 3 rappelle le caractère ambigu de la politique religieuse d'Atatürk. Celui-ci, quoique méprisant l'islam, le considérait comme un ciment utile pour la nation à forger. Il prit donc d'un côté des mesures énergiques, tout en défavorisant les minorités kurde, arménienne (ce qui en restait après les massacres de 1915) et chrétiennes en général.
Le chapitre 4 se situe dans la Turquie d'aujourd'hui, d'après Atatürk. Mme Laurent montre sur pièces que la laïcité n'a pas empêché une prépondérance de l'islam, voire qu'elle favorise la réislamisation en progrès de la société turque.
On trouvera donc dans ce livre beaucoup d'arguments, de nature historique et culturelle avant tout, contre l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. On n'y trouvera pas de rejet en bloc de la Turquie, encore moins des Turcs. Mme Laurent sait bien que bon nombre d'intellectuels turcs se considèrent très sincèrement comme européens. Si l'on me permet de parler de moi, mon unique séjour en Turquie, quelques jours à Istanbul, s'est déroulé parmi des francophones, anglophones et/ou germanophones impeccables, tous très au courant de ce qui se pense en Europe. Et l'une des premières traductions du livre dans lequel j'ai essayé de dégager quelque chose comme une identité culturelle de l'Europe a été vers le turc (3).
C'est pourquoi Mme Laurent préfère la solution, déjà proposée par plusieurs bons esprits, d'un partenariat privilégié avec la Turquie. Cette formule pourrait d'ailleurs s'étendre à d'autres régions situées hors des frontières européennes, dont d'autres pays musulmans, comme par exemple le Maroc.

En ce qui me concerne, je me suis longtemps fait à la question de l'appartenance de la Turquie à l'Europe une réponse qui évitait de se placer sur le terrain culturel et religieux.
J'argumentais ainsi : l'Europe est une entité culturelle et religieuse. L'Union Européenne ne coïncide pas avec l'Europe, mais est une entité politique. Il faut donc chercher des critères purement politiques. Une entité politique doit avoir des frontières. Or, les géographes font depuis toujours passer la frontière entre Europe et Asie au Bosphore, et depuis deux siècles à l'Oural. Un critère géographique peut être en soi stupide. Mais tout critère autre est discutable et temporaire. Or, ce qu'on demande à un critère, ce n'est pas d'être intelligent, c'est d'être indiscutable (4). Si donc la Bosnie musulmane est européenne, l'Arménie chrétienne ne l'est pas. Que faire lorsqu'un pays est géographiquement parlant à cheval entre l'Europe et l'Asie ? C'est le cas de la Turquie et de la Russie. Si l'on admet l'une, il faudra tôt ou tard admettre l'autre. Et une Europe qui aurait une frontière commune avec l'Iran et le Japon serait-elle encore l'Europe ? Et serait-elle gouvernable, si un de ses composants est à lui seul cinq fois plus étendu que tout le reste ? Il me semble donc sage, pour des raisons de pure politique, de n'admettre ni la Turquie ni la Russie. Mme Laurent me fait l'honneur de citer et de critiquer cette réponse (ch. 3, p. 000).
Son livre a, entre autres mérites, celui de m'amener à revoir la question en la replaçant sur le plan de l'identité culturelle et religieuse de l'Europe. Admettons donc provisoirement l'hypothèse selon laquelle on pourrait appliquer à l'Union Européenne, entité politique, ce qui vaut de l'Europe comme civilisation. Si on l'accepte, on est entraîné à parler moins de la Turquie que de l'Europe elle-même. Et justement, le livre de Mme Laurent, malgré les apparences, est bien au fond plutôt un livre sur l'Europe que sur la Turquie.
C'est ce qu'en suggère déjà le titre. De prime abord, il joue sur un de ces lieux communs de salon d'ambassade, à la M. de Norpois : "la Turquie, homme malade de l'Europe" (sur l'origine de l'expression, voir ch. 2, p. 000). Au xixe siècle, l'Empire ottoman dominait encore plusieurs régions des Balkans, ce pourquoi les diplomates européens devaient en tenir compte dans le fameux "concert des nations". Et cet Empire, lent à se réformer, tiraillé de tensions entre diverses ethnies - le réveil arabe (nahda) en particulier - se portait effectivement mal.
Mme Laurent retourne la formule et montre comment la question turque est un symptôme qui nous apprend bien des choses sur l'Europe. Et déjà, que celle-ci est malade. Le souhait de faire entrer la Turquie serait le signe d'une crise d'identité des européens, pris de honte et de haine devant leurs propres origines, qui sont chrétiennes.

On peut éprouver une profonde inquiétude devant le refus des Européens, menés d'ailleurs par des Français, de faire mention de l'héritage chrétien dans le préambule du Traité constitutionnel récemment soumis au vote des parlements ou des peuples, avec le succès mitigé que l'on sait. Je m'avoue quant à moi proche de ce que Mme Laurent appelle le "profil bas" adapté par Mgr H. Simon (cité Conclusion, p. 000) : il n'est peut-être pas nécessaire de faire de l'histoire dans un tel contexte juridique. Ceci dit, si l'on en fait, c'est à tout le moins une bourde qui ferait honte à un collégien que de ne pas appeler un chat un chat, et de parler vaguement d'un héritage "religieux". Un professeur, lisant cela dans une copie, aurait aussitôt dégainé son stylo rouge et écrit en marge : "Soyez précis ! Dites : le judaïsme et le christianisme, pas le shintoïsme" ! Ce qui fait froid dans le dos, c'est l'attitude intellectuelle qui est derrière. Que l'on ait envie de construire l'Europe en dehors de l'héritage chrétien, on peut le regretter, mais on doit l'accepter. En revanche, le refus français et européen est le symptôme de quelque chose de bien plus grave : le désir magique de nier le passé. Quiconque a lu le 1984 de George Orwell et qui se souvient des "trous de mémoire" du "Ministère de la Vérité" reconnaîtra dans cette tentative ce qu'il y a de pire dans l'idéologie.
Que l'Europe soit chrétienne en ses racines, cela ne gène nullement un juif observant comme le juriste américain Joseph H. Weiler, que Mme Laurent cite indirectement, et dont le livre est paru (5). Pourquoi donc les européens ont-ils honte de leurs sources chrétiennes ?
On notera le paradoxe : d'une part, l'Europe refuse de rappeler l'évidence historique massive de son passé non pas simplement religieux (ce qui est le cas de toute civilisation), mais spécifiquement juif et chrétien. D'autre part, une des raisons pour lesquelles certains, dont le président Bush, souhaitent l'entrée de Turquie dans la communauté est qu'elle est un "pays musulman" (Avant-propos, p. 000 et ch. 1, p. 000). Il n'y aurait donc pas de sens à considérer l'Europe comme chrétienne, alors que parler d'un "pays musulman" serait sensé. Ce serait même un point positif pour la Turquie que d'être musulmane.
L'expression devenue à la mode, pour désigner l'Europe ou plutôt ce que celle-ci ne doit pas être, est celle de "club chrétien". Ce qui est surprenant dans l'expression n'est pas qu'elle ait été lancée par un turc, Bulent Ecevit (ch. 3, p. 000). Qu'un politicien use de formules inexactes et polémiques, c'est là son fond de commerce. Ce qui étonne est l'enthousiasme avec lequel elle a été reprise par beaucoup d'européens qui se sont empressés de dire que, bien sûr que non, l'Europe ne pouvait pas être cela. On devrait plutôt se choquer du terme de "club" !

Ainsi donc, l' "homme malade de l'Europe" n'est autre, aujourd'hui, que l'homme européen. Resterait, ce que ni Mme Laurent ni moi ne peuvent évidemment faire ici, à analyser plus à fond les symptômes et à proposer des traitements.

(1) A. Laurent, Guerres secrètes au Liban, Gallimard, 1987.

(2) A. Laurent (éd.), Vivre avec l'Islam ? Réflexions chrétiennes sur la religion de Mahomet, Versailles, Saint Paul, 1996.
(3) R. Brague, Europe, la voie romaine, Paris, Gallimard ("Folio-essais"), 1999 (3e éd.).
(4) On relira, dans les Pensées de Pascal, les fragments "raisons des effets".
(5) J. H. Weiler, Une Europe chrétienne. Une excursion, tr. T. Teuscher, Paris, Cerf, 2004.

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L'Europe chrétienne ? de Joseph H. H. Weiler


"Décidément, on ne se méfiera jamais assez des Juifs". Non seulement, comme chacun sait, "ils sont partout", mais ils sont capables de tout. Qu'ils soient partout, Joseph H. H. Weiler en fournit un exemple clair et très littéral par sa propre vie et sa carrière académique : né en 1951 en Afrique du Sud, éduqué en Israël aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, professeur à Florence, dans le Michigan, puis à Harvard, il est en ce moment titulaire de la Chaire Jean Monnet de droit européen à New York University, tout en enseignant aussi à Bruges. On comprend qu'il aime à se définir, avec un sourire, comme un "juif errant". Il n'y a que le samedi que vous ne le ferez pas bouger : où qu'il se trouve sur le globe, il prendra l'avion pour passer le sabbat avec sa femme et ses cinq enfants.

Le complot
Que les juifs soient capables de tout, les français le savaient déjà au moins depuis Bergson. Le philosophe n'avait-il pas osé rappeler cette évidence que "la démocratie est d'essence évangélique" (1) ? Que nos démocraties n'ont guère que le nom en commun avec les démocraties des cités grecques, lesquelles étaient avant tout des clubs d'adultes mâles et libres, d'où femmes et esclaves étaient exclus. Et que l'idée d'une égale dignité de tout homme est d'origine chrétienne.
Près d'un siècle avant Bergson, le jeune Marx avait dit quelque chose d'analogue : "la démocratie politique est chrétienne, dans la mesure où, en elle, c'est l'homme, pas seulement un homme, mais tout homme, qui a valeur d'être souverain, d'être suprême". La tonalité est, il est vrai, fort différente. Bergson met la démocratie au crédit du christianisme ; Marx, au contraire, reproche au christianisme de prendre l'homme "tel qu'il est (wie er geht und steht), corrompu par toute l'organisation de notre société" et d'en proclamer la souveraineté (2). On sait avec quelle énergie ceux qui se réclamèrent de lui entreprirent de guérir l'homme de cette corruption.
On avait encore eu la confirmation d'un toupet pro-chrétien de ce genre avec la ténébreuse affaire Max Horkheimer. Ce philosophe et sociologue allemand, coauteur avec Theodor Adorno de la célèbre Dialectique des Lumières, un des fondateurs de l'école néo-marxiste de Francfort, avait déjà fait scandale. N'avait-il pas eu le culot de défendre l'encyclique Humanae Vitae, que le pape Paul VI avait publiée à un moment si peu opportun, 1968 ! Il avait osé écrire : "Les conséquences <de la pilule> pour la civilisation sont incalculables. Pas seulement pour les relations des hommes entre eux, mais aussi parce que ce qui invite à la sublimation tombe". Et cela continue - je cite le rouge au front - : "Avec son Encyclique, même si les raisons qu'il donne sont orthodoxes, Paul VI a plus raison qu'il ne le sait peut-être lui-même". (3)
Et voilà que cela reprend de plus belle avec Weiler, qui ose défendre l'identité chrétienne de l'Europe. Et qui montre la pertinence du christianisme, entre autres, à coup de longues citations commentées de deux encycliques du dernier pape, d'abord Redemptoris Missio de 1990 (96-112) puis Centesimus Annus de 1991 (125-132). Il n'est d'ailleurs pas le seul à se risquer à défendre l'identité chrétienne de l'Europe. L'exemple de son coreligionnaire, l'historien et diplomate Elie Barnavi l'a également montré. Celui-ci, non-chrétien et non-européen (puisqu'israélien), osa critiquer les politiciens qui se proclament chrétiens et qui approuvent le silence sur les origines chrétiennes de la culture européenne. (4)
Et quand on vous parle d'un complot, vous haussez les épaules !

Un fait et sa dénégation
Le point de départ des réflexions de Weiler est le projet de traité constitutionnel européen, celui que les français, puis les néerlandais, ont rejeté par référendum en mai 2005. Le préambule de ce projet comportait initialement une mention des racines chrétiennes de l'Europe. Or, le Parlement européen, cédant, semble-t-il, à un lobby laïcard franco-belge, a successivement refusé les diverses formules, déjà atténuées, qui y faisaient allusion. Même l'adjectif "religieux" qui, pourtant, ne mangeait pas de pain, a été supprimé au profit d'un vague "spirituel".
Personnellement, l'affaire m'a longtemps semblé avoir avant tout la valeur d'un symptôme. Elle trahissait, selon moi, une dérive des instances dirigeantes de l'Union Européenne vers l'idéologie. Dés que j'appris cette affaire, c'est le nom de George Orwell qui me vint à l'esprit. Je pensais à la façon dont, dans son sinistre roman d'anticipation, le passé est constamment réécrit en fonction d'un présent d'ailleurs très changeant, les faits qui ne cadrent pas avec la façon dont le Parti raconte l'histoire à un moment donné tombant dans un "trou de mémoire" (5). Les membres du Parti en disgrâce n'étaient pas seulement physiquement liquidés. Ils n'avaient jamais existé. Dans le cas du Traité, il s'agissait pour ceux qui refusent de se considérer comme chrétiens, de nier l'évidence de l'influence passée du christianisme.
Dans ma scandaleuse ignorance du droit, je m'imaginais qu'un traité de ce genre aurait très bien pu se passer d'un préambule comportant des références historiques. Je cantonnais la question dans un second niveau et raisonnais ainsi : certes, on pourrait à la rigueur éviter de faire mémoire du passé et faire comme si l'on partait à zéro ; mais, dans l'hypothèse où l'on tiendrait à un rappel historique, alors il fallait appeler un chat un chat, et dire clairement que les religions auxquelles il était fait référence sont le judaïsme et le christianisme. A moins que l'on ne préfère dire, soit : le christianisme avec l'arbre juif sur lequel il a été greffé, soit : le judaïsme avec son "hérésie" chrétienne.

Une argumentation de juriste
La lecture du livre de Weiler m'a fait changer d'avis et prendre une position plus radicale. Il valait mieux procéder à un rappel historique, et, si on le faisait, il fallait parler du christianisme. C'est en tant que juriste que Weiler procède pour le montrer.
Un traité européen doit refléter les peuples qui composent l'Europe. Or, la plupart de ceux-ci invoquent en tête de leur constitution Dieu, voire un Dieu qui est celui de la religion chrétienne. C'est le cas de deux grands pays voisins comme l'Allemagne et la Grande-Bretagne. L'édition allemande dans laquelle j'ai découvert le présent ouvrage comporte un appendice qui énumère les formules figurant dans diverses constitutions européennes. Il a malencontreusement été omis de la présente traduction. Mais, dans le corps du texte, Weiler signale en particulier la formule retenue pour la nouvelle constitution polonaise, laquelle formule est un modèle d'équilibre (50-51, 55, 58-59).
Weiler pose la question classique en droit de savoir à qui il incombe de justifier sa position, sur qui pèse la "charge de la preuve" (onus probandi). On éprouve le besoin de donner des arguments en faveur de la mention du christianisme. Mais ne conviendrait-il pas plutôt d'en justifier l'omission ? Pourquoi faudrait-il que l'Europe s'aligne sur la conception française de la "laïcité" ? Que bien des français rêvent encore que l'Europe entière a pour leur pays les yeux de Chimène, qu'il a pour mission historique de porter la lumière, voire les Lumières au reste de l'humanité, etc., on peut en prendre acte avec un haussement d'épaules. Mais pourquoi d'autre pays ont-ils emboîté le pas à la France ?
Il y a plus profond. Selon Weiler, une constitution, ou un traité qui en tiendrait lieu, ne sert pas qu'à répartir les pouvoirs et les compétences, ou à préciser les rapports entre les citoyens et les pouvoirs. Une constitution assure aussi une troisième fonction, qui est de servir de conservatoire des valeurs, idéaux et symboles de la communauté qui se la donne (37). Or, c'est bien là ce qui porte en Europe la marque indéniable du christianisme.
Le refus de se rendre à l'évidence de ce que l'on sait au fond très bien, et de reconnaître la contribution chrétienne à la culture européenne, ne se comprend en dernière analyse qu'en termes de psychologie des profondeurs. Weiler parle à ce propos, comme les psychanalystes, d'une "dénégation" (15).

De la christophobie
Le résultat de cette dénégation est que les chrétiens d'Europe se retrouveraient enfermés dans un "ghetto" (17, 30-31, 80-81, 86, 89). Ce n'est évidemment pas sans quelque amère ironie, vu l'histoire passée de son peuple, que Weiler utilise ce mot.
Ce ghetto est double. Il est d'abord celui dans lequel on cherche, du dehors, à enfermer les chrétiens. Weiler en identifie la raison en osant parler d'une "christophobie" (18). Je recommande tout spécialement la lecture du chapitre qui porte ce titre (I, 5), et en particulier des pages dans lesquelles Weiler s'interroge, certes du dehors, mais avec beaucoup de finesse, sur les causes de l'aversion envers le christianisme de la génération qui détient en ce moment le pouvoir, à savoir celle des baby-boomers devenus soixante-huitards, puis politiciens ou patrons dans l'industrie ou les médias (74-79).
Il énumère plusieurs de ces causes. Je les classerai dans un autre ordre que le sien. Chez tous : le sentiment de culpabilité devant le souvenir de la Shoah (74) ; l'ignorance des réalités de l'Eglise, voire le refus de se renseigner à son propos (80). Chez les gens de gauche : la confusion entre le christianisme et leurs ennemis, l' "Occident" ou le "capitalisme" (74-75) ; la gueule de bois devant la chute du "socialisme réel", dont l'Eglise est rendue (non sans raison) responsable (75) ; la confusion entre le christianisme et les partis démocrates-chrétiens qui s'en réclamaient dans la France des années 50, en Italie une génération plus tard et encore maintenant en Allemagne et ailleurs (76) ; le rejet de la "morale" de l'Eglise (76-77) ; la vision historiographique selon laquelle tout "progrès" aurait été arraché contre l'Eglise (77-78). Chez les vieux, il faut y ajouter le ressentiment devant l'attirance des jeunes pour la religion (79).
Weiler réussit le tour de force de faire tenir en moins de dix pages des analyses très fines. On se trouvera bien de les méditer. Elles sont à prolonger et à approfondir. Je souhaiterais que de plus compétents que moi le fassent. Je signalerai ici deux points.

Deux ajouts
Ainsi, je rappellerais qu'il n'y a pas de "morale chrétienne", ni d'ailleurs de morale affublée d'un quelconque épithète, mais bien une morale tout court, et que le christianisme n'intervient pas pour commander, mais plutôt pour transmettre le pardon de Dieu et la grâce de faire le bien (6). L'Église se sent en revanche le devoir d'assistance à personne, ou à civilisation, en danger, lorsque certaines pratiques (qu'elles relèvent de l'économie, de l'écologie ou de la sexualité) mettent en péril la survie même de l'humanité. Ceux qui lui reprochent ses prises de position "réactionnaires" feraient bien de se souvenir qu'ils lui reprochent aussi de ne pas avoir été assez bruyante au moment du danger nazi. Celui-ci avait d'ailleurs le vent en poupe, et, rappelons-le, se réclamait lui aussi du "progrès" (7).
Par ailleurs, je serais encore plus sévère face à une vision historiographique selon laquelle tout ce qu'il y a de bien dans l'histoire européenne commencerait avec les "Lumières", elles-mêmes réduites à leurs aspects antichrétiens. On la rencontre d'ailleurs beaucoup moins chez les historiens de métier que chez les gens des médias. Il faudrait montrer que le siècle des Lumières n'a pas été uniformément hostile à la religion en général et au christianisme en particulier, voire qu'il y a eu des Lumières chrétiennes et même catholiques. Il faudrait montrer, de la même façon, qu'il y a eu une modernité catholique, même si on l'affuble du terme polémique de "Contre-Réforme". Il faudrait enfin montrer que le Moyen Age, loin d'être les ténèbres qu'on s'imagine, ont rendu possible la modernité. Mais c'est là une tâche pour les historiens.

Citoyens ou sujets ?
Le pire ghetto est sans doute celui dans lequel les chrétiens européens s'enferment eux-mêmes. Weiler ne se contente donc pas de défendre le christianisme contre ses adversaires. Il invite aussi ceux qui s'en réclament à faire leur examen de conscience. Les chrétiens sont donc priés de ne pas se réjouir trop vite qu'un juif vienne à la rescousse. Leur "frère aîné" a aussi des remontrances à leur faire.
Les chrétiens eux-mêmes ne comprennent pas l'importance du christianisme pour l'Europe (83). Pourquoi se taisent-ils ? Weiler indique trois raisons : parce qu'ils ont intégré la confusion entre État neutre et État laïc ; parce qu'ils négligent le substrat intellectuel du christianisme, qu'ils réduisent à une expérience personnelle incommunicable et donc privée ; parce que, de la façon la plus concrète qui soit, ils craignent pour leur carrière professionnelle (84-86). Ce qui indique en passant que, si les chrétiens ont certes tort de s'enfermer dans leur ghetto, il faut dire à leur décharge qu'on les y aide efficacement…
Curieusement, Weiler ne parle à aucun moment de l'affaire Rocco Buttiglione, en novembre 2003. Elle représente pourtant un avertissement. On se souvient que cet italien avait été proposé par le gouvernement de son pays à la fonction de commissaire européen à la justice. On l'interrogea sur ce que serait son attitude devant certains problèmes délicats, en particulier celui de l'homosexualité. Il répondit par une distinction des plus classiques entre le for interne et le for externe, son opinion personnelle et les lois que sa fonction l'obligerait à respecter et à faire appliquer. On aurait accepté cette réponse, voire on l'aurait considérée comme exemplaire et digne de figurer dans les manuels, si elle ne venait d'un catholique qui s'avoue comme tel. On lui a donc demandé de préciser son opinion personnelle qui, au fond, ne regardait nullement ses inquisiteurs. Celle-ci ne correspondant pas à ce que l'on attendait, on l'obligea à démissionner.
On peut remarquer que ce critère aurait disqualifié pour les fonctions de commissaire européen des catholiques convaincus comme Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi, à savoir les fondateurs mêmes de l'Union Européenne.
L'affaire montre à l'évidence que les chrétiens ne peuvent plus prétendre être des citoyens de l'Europe. Ils en sont de loyaux sujets, comme ils en ont le devoir, sous quelque régime légitime qu'ils vivent. Mais des citoyens, ils ne peuvent plus l'être en tant qu'ils sont chrétiens.

Les fins éthiques
A cause du silence que les chrétiens s'imposent à eux-mêmes, l'Europe, selon Weiler, souffre d'un déficit dans la réflexion sur elle-même (95). A cette réflexion, les chrétiens devraient contribuer sur le plan moral.
C'est par des réflexions de ce caractère que Weiler termine. Beaucoup de lecteurs en seront surpris : à quoi bon de la morale là où il est question de droit constitutionnel et de science politique ? Eh bien, tant pis pour eux, car cette réaction les juge : elle les démasque comme mal remis de la maladie marxiste qui fait voir dans tout ce qui n'est pas économique une simple "superstructure".
Weiler n'est pas le seul à se poser des questions d'ordre éthique. Ces questions étaient là dès l'origine de la construction européenne, voire, elles en sont l'origine. Nous sommes donc invités à nous souvenir : la construction européenne n'a pas commencé en se fixant des objectifs économiques (104). Le but, au sortir de la guerre, était de rendre la paix définitive en Europe. Le charbon, l'acier, l'atome, et avec eux toute l'économie, n'étaient que des moyens pour rendre la guerre impossible. Le motif premier de toute l'entreprise ne fut pas de maximiser les gains par une gestion plus rationnelle, mais le pardon (94). Et ceux qui ont conçu ce projet, à savoir les chrétiens convaincus que je viens de nommer, prenaient ce mot au pied de la lettre.
Qu'en est-il des autres ? En quoi ce plaidoyer pour l'identité chrétienne de l'Europe peut-il concerner ceux qui ne sont pas chrétiens ? Weiler doit entrer en débat avec la notion de "tolérance" qui constitue, pour beaucoup de nos contemporains, notre dernière vertu, la seule dont on n'ait pas le droit de rire. Or, la tolérance ne consiste pas à tout diluer dans une indifférence générale, qui dissimule mal le mépris, elle est un échange dans lequel chacun doit s'accepter soi-même s'il veut que les autres eux aussi l'acceptent (111). De la sorte, le respect de soi-même et le respect pour les autres se conditionnent mutuellement (105).

Weiler risque en passant une formule qui fera tinter plus d'une oreille : "La démocratie n'est pas un objectif ; […] elle est un moyen, indispensable si l'on veut, mais un simple moyen tout de même. Une démocratie est en fin de compte aussi bonne ou mauvaise que les gens qui en font partie" (117). Si la démocratie n'est qu'un moyen, quelle est la fin dont elle est le moyen ? Weiler ne le dit nulle part clairement. La philosophie politique classique de la Grèce aurait répondu : la vertu, la formation de l'excellence (aretè) humaine. La façon dont Weiler rappelle le critère de la qualité d'un régime politique, à savoir la qualité morale des citoyens qui y vivent, suggère qu'il va dans cette direction. J'aurais quant à moi dit la même chose dans un langage plus moderne, et rappelé une idée commune à un juif (pas très bon, il est vrai…), Spinoza, et à un catholique, Lord Acton : la liberté n'est pas un moyen, mais une fin ; la seule fin en soi est la liberté (8). Encore faut-il comprendre que cette liberté n'est pas celle de se rendre l'esclave de ses penchants les plus stupides, voire les plus suicidaires, mais au contraire de laisser libre cours en soi à l'excellence humaine


(1) H. Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, Alcan, 1932, p. 300.

(2) K. Marx, Zur Judenfrage [1843], dans Die Frühschriften, éd. S. Landshut, 7e éd. refondue par O. Heins et R. Sperl, Stuttgart, Kröner, 2004, p. 254.
(3) Max Horkheimer, "Ist die Pille das Ende der Liebe ?" (note de Septembre 1968), dans: Gesammelte Schriften, éd. G. Schmid Noerr, Francfort, Fischer, vol. 14: Nachgelassene Schriften 1949-1972, 5. Notizen, 1988, p. 496.
(4) Voir E. Barnavi, Entretien avec E. Lévy, Le Point, n. 1738, 5.1.2006 et Les religions meurtrières, Paris, Flammarion, 2006, p. 132.

(5) George Orwell, Nineteen Eighty-Four, Londres, Penguin, 1980 [1949], I, 4, p. 33-34.
(6) Voir mon La Loi de Dieu. Histoire philosophique d'une alliance, Paris, Gallimard, 2005, p. 312-313.

(7) Voir A. Hitler, Mein Kampf, I, 11; Munich, Zentralverlag der NSDAP, 1942 (665e éd.), p. 317 et 332.
(8) Voir Spinoza, Tractatus Theologico-Politicus, XX; Opera, éd. Vloten & Land, La Haye, Nijhoff, 1914, t. 1, p. 306; Lord Acton, The History of Freedom in Antiquity [1877], Ancient Rome; Selected Writings, éd. J. R. Fears, Indianapolis, Liberty Press, 1985, t. 1, p. 22.

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C'est politique !... Sésame des apprentis sorciers ? Il n'y a pas un jour qui passe sans que, dans les familles, dans les journaux, dans la rue, dans les conseils d'administration, dans les instances professionnelles et syndicales, et bien sûr au Gouvernement et au Parlement… ... ne soit prononcée cette sacrosainte expression, ce sésame miraculeux, ce viatique purificateur : c'est politique ! Il n'y a pas un seul citoyen, pas un cadre, pas un journaliste, pas un administrateur, pas un élu, qui ne cède pas à la tentation d'expliquer l'inexplicable par cette formule magique.

Certes, nous savons tous que la politique traite des affaires de la cité, et qu'elle se définit comme "l'art et la pratique du Gouvernement des sociétés humaines".

Mais, en fait, que recouvre dans la réalité cette notion de "choix politique" ? Comment peut se définir la décision politique ?
Est-ce une décision prise dans l'intérêt général sur des critères qui ne sont pas uniquement techniques ou juridiques, mais qui demeurent logiques et explicables ? Si c'est le cas, sa spécificité réside plus dans l'objectif poursuivi que dans le mode de raisonnement. Il suffit alors de démontrer l'intérêt de la mesure pour la collectivité concernée.
Il en était ainsi par exemple du statut dérogatoire de la Fonction Publique, avec ses prérogatives exorbitantes, lorsqu'il a été instauré à la fin du XIXème siècle, et qu'il s'agissait d'assurer la continuité du service public et l'adaptation constante aux nécessités du moment. Il n'en est plus de même aujourd'hui alors que les sujétions principales ont été supprimées et que l'objectif est si peu respecté qu'il faut même de nouvelles lois, d'ailleurs impuissantes à empêcher les discontinuités du service de l'usager.
Faire un choix politique, prendre la décision d'agir ou de ne pas faire, c'est l'art d'arbitrer entre le souhaitable et le possible, c'est à la fois le courage de faire accepter ce qui est souhaitable, et la force de faire supporter ce qui est possible. Ce n'est pas à la portée de beaucoup de responsables. Cela exige un renoncement à plaire et un certain détachement par rapport à la pérennité de ses fonctions d'autorité.
Mais invoquer le caractère politique d'une décision revient en fait plus souvent à distinguer les choix politiques, quelque peu erratiques, des décisions rationnelles, argumentées, fondées sur des faits, des expériences, des textes et définies à l'aune de critères scientifiques et techniques : dans de tels cas, n'est-ce pas dangereux pour la démocratie de laisser à un pouvoir discrétionnaire et partisan, fut-il élu, le soin d'orienter l'action publique en faisant fi, chaque fois que nécessaire, des éléments objectifs et des finalités admises par tous ?
Evoquer le primauté du politique, c'est également un moyen d'opposer les travaux de salariés, administrateurs ou spécialistes, techniciens, juristes ou comptables censés aboutir à des conclusions théoriques jugées rigides, rigoureuses et souvent présentées comme inexplicables et donc impopulaires, aux décisions d'élus détenteurs de la vérité au nom du mandat de leurs électeurs, auréolés de leur légitimité et armés du pragmatisme que leur dicte la crainte de la sanction électorale.
Il ne serait pas totalement infondé de voir dans une telle attitude l'alibi choisi par les politiques pour imposer leurs vues aux technocrates, repousser les réformes ou en réduire la portée, sans avoir à apporter d'arguments sérieux qui, pour n'être ni juridiques ni techniques, devraient pourtant pouvoir être exposés et discutés publiquement. N'est-ce pas alors un moyen de renoncer aux exigences de courage et de pédagogie qui devraient être consubstantielles à un mandat électif ?
Il n'est pas jusqu'au plus petit des élus, anonyme sur une liste, promu à l'occasion d'une simple élection professionnelle ou syndicale, asservi à une discipline partisane, qui ne se targue de cet avantage décisif dans sa moindre décision. Il n'est pas rare d'ailleurs que ce mal touche aussi des non élus, en charge d'une parcelle d'autorité, qui se réfèrent à cette primauté du politique pour se dispenser de toute explication.
Plus grave encore, l'invocation du "choix politique" est parfois très commode pour couvrir d'une apparence de respectabilité une décision motivée par des raisons pas toujours avouables - fussent-elles d'Etat - et à fortiori lorsqu'elles résultent d'intérêts partisans, corporatistes, syndicaux ou personnels, avec des conséquences quelque peu contestables sur le plan de l'éthique ou du bien commun véritable.
Plusieurs exemples nous viennent spontanément à l'esprit, comme l'ancien mode de financement des partis politiques, ô combien particulier, ou celui, encore actuel, des syndicats à travers le 1% patronal ou les crédits formation…, autant de modes de financement contestables et condamnables longtemps légitimés par la seule autorité du "choix politique" sans validation du législateur.
C'est politique ! est alors synonyme de "circulez il n'y a rien à voir !".
Ne sourions pas ! Sous couvert d'une formule d'apparence incontestable et rassurante, c'est en fait d'un crime de lèse-démocratie dont il s'agit, chaque fois que la décision porte atteinte à la transparence, à l'honnêteté et à l'intérêt public bien compris !
La phrase de D'Alembert nous revient alors à l'esprit :"la politique, c'est l'art de tromper les hommes !".
A une époque où le niveau de connaissance et de conscience de l'opinion publique est relativement élevé, dans un pays où le respect de l'éthique, du droit et de la transparence publique est élevé au rang des principes fondamentaux, il n'est pas sûr que les techniques chères à Machiavel voilà bien longtemps soient encore d'actualité, à fortiori lorsqu'elles sont utilisées par des apprentis sorciers !

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