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ce que nous sommes, ce que nous voulons faire ensemble. Que retenons nous du passé ? Qu'en racontons-nous, quelles promesses en tirons-nous ? Comment nous appuyons nous sur lui pour ne plus en répéter les erreurs, et pourquoi nous faut-il parfois changer de passé, le rouvrir autrement ? Tous les grands bouleversements historiques ont commencé par changer le "régime" de mémoire.
Or notre époque se caractérise, un peu partout dans le monde, à la fois par un abus de mémoire et un abus d'oubli. D'un côté nous avons la prolifération des commémorations, la manipulation idéologique des identités nationales, la patrimonialisation des lieux de mémoire, sinon le rêve de musées où le passé serait stocké et sauvegardé dans son intégralité. De l'autre nous avons la disparition à un rythme accéléré des mémoires marginales et vaincues, l'amnésie générale apportée par les révolutions qui croient abolir le passé, mais aussi par les exodes massifs et ce bouleversement des modes de vie par lequel nous jetons ce qui nous alourdit, sans plus rien chercher à réparer. Les deux vont sans doute ensemble. Plus on échange, dans une société de vitesse et d'ouverture généralisée, et plus on a besoin d'avoir de l'inéchangeable, des clôtures de mémoires.
Si la politique consiste à instituer les conflits qui traversent la société, de façon à équilibrer les forces, elle passe par une "juste mémoire". Après tout, une communauté n'existe qu'en déterminant ce qu'elle garde en mémoire. Plus encore, lorsqu'une société est traversée par un conflit de mémoires douloureuses, qui ne s'échangent pas aisément, il est bon que l'histoire et les institutions politiques introduisent une sorte de distance, qui les oblige à cohabiter avec d'autres dans un espace de civilité. Mais cette fonction positive des politiques de mémoire ouvre aussi la voie à de dangereuses manipulations de la mémoire et de l'oubli.
D'un côté nous trouvons la démagogie du populisme identitaire, qui joue sur les peurs et les ressentiments, en fabriquant des fausses mémoires qui peuvent enfler jusqu'à éclater, comme des bulles imaginaires et dangereuses. Mais même les politiques plus démocratiques, qui s'abritent sous le désir légitime de transmettre l'important aux jeunes générations, de leur donner un langage commun, courent le risque de n'investir que dans la pédagogie des moyens de communication, en évacuant le débat sur le contenu de ce qui est transmis. Comme si on prenait les gens pour des enfants, et comme s'il fallait surtout écarter les conflits.
Or la mémoire vive se constitue dans le dissensus des mémoires, et sans cela on est dans le "politiquement correct", qui refoule les "mémoires" réelles moins présentables. Les cadres sociaux de la mémoire échappent d'ailleurs au politique, et passent par les familles, les communautés intermédiaires, et toutes les formes de transmission porteuses d'un bout de mémoire collective - toute mémoire est collective, car on ne se souvient jamais absolument seul.
De l'autre côté, nous trouvons la démagogie des politiques de l'amnésie, quand on efface du paysage toutes les traces de l'existence de ce qu'on veut oublier, en nettoyant toutes les couches archéologiques contaminées par ce qui devrait n'avoir jamais existé, et en bétonnant une paysage tout neuf, méconnaissable, d'où le passé réel soit à jamais banni. Nombreuses sont les figures récentes de ces recommencements à zéro, de ces amnisties ou de ces prescriptions, qui furent parfois nécessaires dans un premier temps pour sortir de la guerre civile et refonder la "république", l'espace politique commun.
Mais nul présent vivant n'est possible dans le perpétuel refoulement d'un passé qui ne "passe" pas, et il y a bien un moment où il faut reconnaître ce qui s'est passé, justement pour pouvoir en faire sépulture. Le travail consiste à se déplacer pour aller prendre en charge l'ensemble du passé, et prendre sur soi une responsabilité proprement éthique et politique. Ce travail, loin de nous anesthésier aux malheurs présents ou imminents, nous y rend sensible, justement, parce que l'histoire n'est pas finie.

Le 3 janvier 2010 dans le quotidien costa-ricain La Nacion (en vue des élections dans le pays)

Publié dans Devant l'histoire
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(...) (site endommagé en 2013)
de nos télévisions, chaque confession se replie sur son coeur de cible, sur ses seules forces, sur son identité.
Et pourtant on aurait bien besoin de cette conversation, de cette fraternelle correction mutuelle sans laquelle nos vertus mêmes deviennent démoniaques. Entre catholiques et protestants, j'ai perçu beaucoup de ces dialectiques vertueuses, par lesquelles nous avons besoin les uns des autres. Ici je voudrais examiner les rapports entre la religion et la foi.
Un des grands combats de la modernité protestante a été celui de la foi contre la religion. La Réforme de Luther et Calvin déjà, pointant la nature idolâtre des hommes qui ne cessent de se tailler des dieux à leur image, tablait sur le dépérissement progressif de la religion. Il fallait d'ailleurs purifier la foi de tous les mélanges avec la politique, la morale, la philosophie, etc et revenir au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Il fallait revenir à la foi comme pure confiance en Dieu, comme pure confiance en sa Parole qui nous traverse. Prise dans le mouvement de la sécularisation et des migrations, la foi n'a cessé ainsi de se détacher de la culture, de se déterritorialiser. Elle est devenue l'objet de décisions individuelles et subjectives qui rompent avec leur tradition, mais qui risquent ainsi peu à peu de se retrouver incultes - incultes de leur propre tradition religieuse, de leur propre épaisseur de langage et d'histoire. On voit bien la vieille religion qui est dans l'oeil de son adversaire, mais sans voir celle qui est dans le nôtre ! D'où l'apparition, dans un monde que je n'hésite pas à qualifier de post-chrétien, d'un fondamentalisme ou d'un "pentecôtisme" sans racine, comme tombé du ciel. D'où cette rhétorique perpétuelle de la décision, de la conversion, de la nouvelle naissance, qui n'est plus au bout du compte qu'un présentisme sans fidélité ni espérance.
De l'autre côté, après des siècles de critiques de la religion, nous avons eu une nouvelle génération de travaux qui en ont fait l'éloge. Depuis les études de René Girard sur La violence et le sacré jusqu'à ceux d'une certaine psychanalyse, nous avons découvert qu'il n'y avait pas de société sans un certain nombre de processus religieux fondateurs. C'est toute une tradition issue de la Restauration qui est ainsi réhabilitée, où il n'est pas question de foi, dans le sens de cette décision individuelle à laquelle nous l'avons réduite, mais d'appartenance à une culture. On peut très bien pratiquer la religion majoritaire d'un pays par culture, sans états de conscience et sans trop y croire : l'important est de transmettre les cadres. C'est ainsi que je rencontre de plus en plus souvent des catholiques qui, à l'instar jadis de Charles Maurras, sont des ultra-catholiques athées, dont le catholicisme est la culture. Je dis ultra-catholiques au sens où dans le contexte post-chrétien qui est le nôtre, la religion devient identitaire et intégriste, réduite à son apparat culturel, ou à des bouts de rituels sécularisés et dépourvus de toute inquiétude théologique. Les français seront alors catholiques, comme d'autres seraient juifs, les turcs sunnites, ou les américains protestants, parce que ce serait le fond inconscient de leur culture, quelque chose comme leur système immunitaire. Le préjugé le plus répandu est alors que chacun pense que sa religion n'est pas vraiment "croyable", mais qu'elle est quand même la moins mauvaise !
On comprend aisément ici où je veux en venir. La foi sans la culture est monstrueuse, et vire au fondamentalisme inculte. Mais la culture sans la foi l'est aussi, et vire à l'intégrisme identitaire. Le plus grave est que nous sommes un peu partout désormais pris en cisaille entre le Charybde d'une foi sans racine et le Scylla d'une religion morte. Un peu comme si l'on croyait à la possibilité d'une parole pure, qui surgirait sans s'appuyer sur aucune langue, ou à la possibilité d'une langue qui pourrait se poursuivre alors que plus personne ne la parle vraiment. Comme si l'une n'avait pas toujours besoin de l'autre.

Midi-Magazine sur la radio Fréquence protestante, jeudi 31 décembre 2009

Publié dans Au delà
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Nous sortons d'une année de crise, d'une année de craquements prolongés de l'ensemble de notre système, et que voyons-nous ? Que nous sommes pris dans une profonde crise morale qui traverse non seulement le monde, mais nos sociétés, et qui déchire jusqu'à nos familles et nos âmes. D'une part, ceux qui tiennent le haut du pavé, qui savent se vendre et se faire valoir, et qui n'ont vraiment rien compris ! Ceux-là sont repartis de plus belle dans leurs spéculations financières (normal : on a injecté d'énormes liquidités pour empêcher le système bancaire de s'écrouler), dans leurs appétits de toujours plus, dans leur fuite en avant, dans leur consommation effrénée du monde. Pour eux c'est simple : la vie est une lutte acharnée, qui sépare à chaque coup les gagnants des perdants. Et ceux qui gagnent ne doivent rien à personne, s'ils gagnent c'est qu'ils le méritent. On n'a que ce qu'on mérite. C'est eux, le plus souvent issus de jeunesses gonflées à l'ambition, et auxquelles on a insufflé depuis le biberon qu'ils sont les meilleurs, qui partout mettent la pression sur les autres, pourrissent le monde du travail et en font un monde totalitaire, où il faut se durcir pour continuer - jusqu'à ce qu'on craque et que d'autres plus jeunes et plus voyous vous passent dessus. Ceux-là conduisent le monde entier à la mort.
De l'autre, et de plus en plus nombreux, ceux qui partout se retournent vers les autres, vers le monde. Et qui sont désormais tournés non vers ceux qui courent plus vite qu'eux, mais vers ceux qui courent moins vite. Ils ont compris que la crise, non pas le petit jeu de bascule qui donne un frisson de plaisir au capitalisme, mais cette crise qui jette des populations entières, chaque jour, dans les bras de la mort, n'était rien d'autre que cette course même où personne ne se retourne. Croyez vous que la solidarité soit une utopie moraliste ? Mais aux USA, il y a un an, c'est la déréliction des liens familiaux qui a entraîné la non solvabilité des individus, chacun dans sa bulle, et l'affaissement du système bancaire. Et en Russie comme partout, aujourd'hui, ce que la crise réveille, c'est tout simplement l'importance des solidarités d'abord conjugales, mais aussi familiales, amicales, etc. Nous n'existons que par un prodigieux endettement mutuel et nul ne peut dire qu'il ne doit rien à personne. Oui, le mariage, l'amitié, les fidélités ont de belles années devant elles, au fur et à mesure que l'on découvrira que plus rien ne tient que ces attachements-là.
On dira que mon schéma d'aujourd'hui est un peu manichéen, mais j'ai seulement voulu faire voir ce qui est déjà là. Ceux qui veulent gagner "doivent" leur vie et leur monde à ceux qui entretiennent les fidélités sans lesquelles ils ne seraient rien. En ce sens l'éthique n'est pas la cerise sur le gâteau, mais le noyau profond de nos sociétés. Max Weber avait naguère montré l'importance de l'éthique protestante dans la formation de l'esprit capitaliste. Il serait temps de réveiller d'autres avenirs de notre passé, de prendre appui sur ce que l'éthique des débuts de la modernité comportait aussi de gratitude envers le monde, de sobriété, de responsabilité, de solidarité. Et de réveiller les figures oubliées de tous ces "pères fondateurs" qui, de Saint-François d'Assise à Calvin, et de Montaigne à Rousseau, avaient l'audace de proposer un pacte social assez large pour comprendre tout ce qui dans le monde aujourd'hui est en souffrance.

Midi-Magazine sur la radio Fréquence protestante, mercredi 30 décembre 2009

Publié dans A tout un chacun
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La panique qui gagne l'ensemble des gardiens du politiquement correct, qui se rendent compte qu'ils ne maîtrisent plus le discours officiel, produit une enflure médiatique sur l'urgence d'un arrêt du débat sur l'identité nationale. Fort heureusement le gouvernement, qui a beaucoup donné dans le conformisme, semble cette fois y être insensible. En revanche, même ceux qui ne jurent que par la démocratie participative ne veulent surtout pas que le peuple s'exprime davantage sur son propre sort, comme le remarque avec justesse le conseiller du chef de l'Etat, Henri Guaino, ce mercredi dans Le Figaro. Toutes les vieilles ficelles du lynchage médiatique (le ministre Eric Besson en fait injustement les frais) de l'intimidation et de la culpabilisation sont ressorties en catastrophe, chacun y allant de ses dénonciations de propos "nauséabonds" et de ses sous-entendus sur le ventre fécond de la bête immonde. "Tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres est détestable", prêche un peu plus posément Alain Juppé, sans se rendre compte, lui non plus, qu'une fracture identitaire fissure la France et met en péril la cohésion nationale. Les vivre-ensemblistes (SOS Racisme en tête, qui lance une pétition pour "arrêter le débat") ont créé une nation fragile et violente qu'ils feraient mieux de venir réparer d'urgence plutôt que de se réfugier dans les leçons de morale, les insultes et le déni des faits.

Jamais débat n'a été plus utile que celui-là, même si l'on peut regretter effectivement son improvisation et ses visées électoralistes. Les quelques maigres dérapages auxquels il a donné lieu, et qui ont été surexploités par les censeurs en passe de perdre leur emploi, ne peuvent masquer ce désir des gens de s'exprimer, très majoritairement sans excès, sur l'avenir de leur pays, de leur culture. Quand ils disent, en somme, ne pas vouloir progressivement disparaître dans l'appauvrissement d'une "diversité" impensée par les élites, faut-il les traiter de demeurés, de racistes, de xénophobes ? C'est pourtant ce qui s'entend chez ceux qui voudraient que l'on parle vite d'autres choses. Après la place de l'islam dans la République, il est d'ailleurs à parier que le prochain chapitre concernera l'utilité de la poursuite d'une immigration de peuplement dans un pays ne pouvant plus offrir ni travail ni logements. Faudra-t-il, là aussi, crier au fascisme avec les belles âmes, indifférentes à l'âme des peuples ? La gauche tente d'attiser le Front national, en espérant pouvoir décrédibiliser à bon compte le débat sur l'identité nationale. Mais le piège est grossier. La majorité, si elle ne recule plus, peut parfaitement fédérer le légitime besoin de protection qui s'exprime chez les Français.

Publié dans En France
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Le débat sur l'identité nationale ne prend en compte que les minorités, avec une focalisation sur nos compatriotes arabo-musulmans. Certes ils existent, et on ne saurait nier la spécificité de leurs racines. Mais on en vient à occulter la majorité de Français dont les ancêtres sont peut-être venus d'ailleurs, mais qui campent sous nos clochers depuis maintes générations. Ceux-là sont au mieux exclus du débat, au pire considérés comme des "beaufs" auxquels il serait malséant de demander leur avis. Pourtant ils ont une identité, ils le savent, ils la sentent, elle est spirituelle, paysagère, patrimoniale, esthétique, gastronomique. Elle se reflète dans une sociabilité, des tournures d'esprit, une approche de la féminité, un type d'humour, une mythologie, un attachement à des rituels dont la subtilité échappe aux sociologues.
J'appartiens à cette humble piétaille apparemment hétérogène, car nos terroirs sont contrastés, mais qui tout de même pérennise le fond de sauce de l'identité de la France. Si on la respectait davantage, elle n'éprouverait pas ce sentiment de dépossession qui parfois tourne à la rancoeur. Avis aux préfets en charge de ce débat foireux et tronqué : nulle part des minorités ne sont bien accueillies quand la majorité sociologique n'est pas assurée d'un minimum de supériorité symbolique. Tous les citoyens français sont évidemment égaux devant la loi ; les composantes culturelles de la citoyenneté française, bien que toutes respectables, ne sont pas égales devant la mémoire.

Paru dans Valeurs actuelles, 24 décembre 2009
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Parmi les patriotes que nous sommes, beaucoup, pourquoi ne pas l'avouer ? ont pensé que la mécanique supranationale de la Constitution européenne calerait avant d'aller jusqu'au bout. La cause nous paraissait entendue après le double référendum négatif de mai-juin 2005, en France et aux Pays-Bas.
Quand fut mis en chantier le traité de Lisbonne, clone de la défunte Constitution, même illusion : le refus irlandais, les difficultés polonaises, la décision du tribunal constitutionnel de Karlsruhe tendant à préserver la souveraineté du Parlement allemand, le blocage obstiné du traité par Vaclav Klaus, président de la République tchèque, la perspective d'un référendum britannique nous avaient laissé espérer jusqu'au dernier moment que l'affaire capoterait. Considérant à juste titre que ces consultations partielles exprimaient l'hostilité de la plupart des peuples d'Europe au processus d'intégration en cours, nous pensions naïvement que, dans une Europe aux fortes traditions démocratiques, les peuples auraient en définitive le dernier mot. Et bien non ! Nous nous sommes trompés. En cette fin de 2009, le traité de Lisbonne entre en application.

On pourra certes se consoler encore en considérant que les grands pays gardent la maîtrise des orientations essentielles (ou de l'absence d'orientations !) : plan de relance, politique étrangère, nomination des personnalités clef de l'Union. La France et l'Allemagne ont ainsi imposé, en application du traité de Lisbonne, un président de l'Union européenne honnête mais falot Herman Van Rompuy (dont l'absence sur la scène intérieure risque de coûter cher à la Belgique) et un haut-représentant aux affaires étrangères, Catherine Ashton, femme de cabinet sans légitimité démocratique, dont on peut se demander si les Britanniques ne l'on pas désignée pour ridiculiser la fonction.
Mais là aussi, il ne faut pas se réjouir trop vite. Car ce qu'il y a de plus redoutable dans la machine européenne se situe au niveau intermédiaire, celui où règne en maître la commission. Une commission beaucoup plus puissante depuis que l'Europe se fait à 27.
Le succès final du processus de ratification du traité de Lisbonne a montré que, malgré tous les obstacles, l'hydre bureaucratique bruxelloise étendait ses tentacules de manière inexorable et que, forte de sa puissance administrative, de sa patience et du caractère dispersé et intermittent des résistances, elle finissait, comme toute machine idéologique, à arriver au but qu'elle s'était fixé. Or c'est au niveau de la bureaucratie qu'il y a lieu de craindre les effets de la ratification. Après avoir connu plusieurs années de morosité, liées aux résistances des peuples, la bureaucratie européenne vit aujourd'hui dans l'euphorie. La signature du traité de Lisbonne a libéré sa volonté de puissance.

Longtemps frustrés, les technocrates de Bruxelles veulent à présent mettre des bouchées doubles pour achever le processus d'intégration. La directive Bolkestein, aux effets si déstabilisateurs sur le marché du travail, un temps gelée, entre en application. Forte de la création d'un ersatz de ministère des affaires étrangères, la Commission a commencé à recruter 5000 diplomates qu'elle déploiera à travers le monde, à l'égal d'un Etat. Ce nouveau réseau diplomatique ne manquera pas de dévaluer les ambassades des pays membres. A la première contrainte budgétaire, un gouvernement français d'orientation européiste pourrait tirer prétexte de son existence pour alléger notre propre dispositif, dont l'étendue fut longtemps un facteur de rayonnement pour notre pays. Les Pays-Bas y pensent déjà.
Le traité de Lisbonne a d'importantes conséquences en matière de justice et de sécurité et donc de contrôle de l'immigration : dans ces domaines, les décisions pourront être prises à la majorité. La formation de policiers européens est à l'étude. Ne doutons pas que Bruxelles se précipitera pour occuper ces nouveaux territoires où pourtant elle est loin d'avoir fait ses preuves.
Le travail d'unification des normes de toutes sortes, en application de l'Acte unique de 1987, destiné à parachever le marché intérieur, va se poursuivre.
En matière agricole, les crises du lait et celle des fruits et légumes ont montré le caractère impitoyable de la mécanique bruxelloise dès lors qu'il s'agit d'écraser les petits et les dégâts du tout-marché qu'elle cherche à instaurer. Pourtant la commission a fait circuler un mémorandum destiné à redéployer vers d'autres secteurs les dépenses de régulation des marchés agricoles, lesquelles seraient réduites de 60 à 30 % du budget communautaire. Heureusement, une offensive française relayée par l'Allemagne semble faire échec à ce plan. Pour combien de temps ?
Bien que le coup vienne de Strasbourg et non de Bruxelles, la décision de la Cour européenne des droits de l'homme, au mépris du principe de subsidiarité et du souhait de la majorité des Italiens, d'interdire les crucifix dans les écoles d'Italie, montre jusqu'à quel point l'idée d'un droit abstrait, désincarné, étranger à la volonté des peuples, fait son chemin.
La manière dont le président du Parlement européen a tenté d'empêcher de parler Nigel Farage, brillant député britannique eurosceptique, montre le climat d'intolérance qui règne plus que jamais dans une machine désormais remise sur les rails.
A ce regain d'activisme bruxellois, répond une soumission grandissante des administrations nationales pour lesquelles le droit européen est devenu, en France au moins, la loi et les prophètes. Le Conseil d'Etat vient de décider que les directives européennes étaient immédiatement exécutoires avant même leur inscription dans le droit national. C'était déjà la position - contestable - de la Cour de justice européenne mais pas encore celle des juridictions nationales. Le Parlement français, qui n'a même plus à intervenir, se trouve ainsi un peu plus dévalué.
En réussissant à mettre en oeuvre le traité de Lisbonne malgré la volonté des peuples, la machine européenne a franchi un pas dont nous ne mesurons peut-être pas encore les conséquences. Quelque part, l'Europe est désormais sortie du "cercle de la démocratie". L'étonnante "investiture" de Herman van Rompuy par le groupe de Bilderberg a valeur de symbole. Cette capacité d'arriver à ses fins en contournant tous les obstacles est typique d'un régime idéologique, appliquant la maxime de Lénine : "deux pas en avant, un pas en arrière". Jusqu'où nous mènera cette machine infernale en marche, dès lors qu'elle a démontré qu'elle pouvait passer outre avec succès à la volonté populaire clairement exprimée ? Nul ne le sait.

Que l'Europe ne compte plus beaucoup de vrais croyants ne doit pas nous rassurer. Hannah Arendt a montré comment les régimes idéologiques continuaient longtemps à fonctionner alors même que leurs cadres avaient perdu la foi. Leurs bureaucrates n'en étaient même que plus impitoyables. Nous émettions l'hypothèse dans un ouvrage paru il y a dix ans (1) qu'il y avait entre un régime véritablement totalitaire et le système idéologique européen la différence d'un étang revêtu d'une couche de glace épaisse et d'un autre où seulement flotteraient quelques plaques éparses. Mais on sait qu'il suffit que la température baisse de quelques degrés pour que celles-ci se soudent entre elles et que tout l'étang soit gelé.


(1) Les hauteurs béantes de l'Europe, Ed. François-Xavier de Guibert, 1999, reed. 2007

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Ce livre est écrit par un jeune psychiatre philosophe, en exercice dans les hôpitaux et auteur de plusieurs ouvrages de psychologie prénatale, enfants de moins de 12 ans et personnes fragiles, s'abstenir de lire. Il s'agit de mettre à la portée du public la signification de cette science médicale nouvelle qu'est la procréatique. Celle-ci consiste en l'intervention de la médecine sur la procréation humaine. On verra que ces interventions sont de toutes sortes.
Benoît Bayle veut nous montrer que, comme il arrive parfois, cette science est devenue dès sa naissance, récente, une véritable idéologie : celle du désir individuel consacré en critère éthique. L'idéologie se résume par quelques slogans, qu'on entend à tous les vents : "Un enfant quand je veux", "Un enfant comme je veux", "Pas l'enfant que je ne veux pas", "Un enfant même si je ne peux pas". Autrement dit, les limitations de la biologie sont récusées dans la mesure où la technique permet à présent de "tout" faire. La technique médicale peut tout, ou presque. Dès lors, où gisent les limites ? Dans le désir individuel.
Une première partie historique, courte et claire, met en scène l'apparition et le développement de la contraception, du diagnostic prénatal, de la réponse à l'infertilité. C'est bien l'un des rêves de l'homme que de maîtriser la procréation. D'où la jubilation qui accompagne les annonces et descriptions médiatiques de procréation artificielle, la naissance du premier bébé conçu in vitro, la joie des couples stériles ou homosexuels recevant enfin un enfant, la disparition de certaines maladies génétiques ... Toutes manifestations de la puissance moderne et de l'émancipation humaine portée à un degré inégalé.

La technique médicale procréatique qui-peut-tout n'a cependant rien de magique. Elle est fascinante, sophistiquée, foudroyante d'intelligence et de précision. Pourtant, maîtresse des limites qu'elle recule indéfiniment, elle avance en posant ses conditions. La loi du désir a un prix. Parle-t-on assez de ce prix, n'avons-nous pas plutôt tendance à en refouler la réalité, enthousiastes que nous sommes devant cette gigantesque et neuve liberté ?
Le prix à payer, c'est une nouvelle psychologie de l'enfant issu du seul désir de ses parents. Enfant porté aux nues, dont on attend tout, parce que aucune part de hasard ne le précède : terriblement exposé, donc, à la déception des parents, car pourquoi serait-il, plus que d'autres, exactement tel qu'on l'a programmé ?
Mais surtout, la société procréatique est celle de la surproduction, de la sélection et de la surconsommation embryonnaire. Pour procréer selon le désir, il faut beaucoup trier et beaucoup supprimer. Le désir est juge suprême pour répondre à la question: cette vie-là vaut-elle ou non d'être vécue ? L'interruption médicale de grossesse se pratique sur des foetus bien viables, que l'on tue (par injection d'un produit létal) avant l'accouchement  faute de quoi il s'agirait bien d'un meurtre, oh, hypocrisie. Ne doit-on pas parler d'eugénisme? Comme le disait Habermas dans son ouvrage l'Avenir de la nature humaine, il s'agit d'un eugénisme libéral, c'est-à-dire justifié par le désir et la volonté individuels, et donc préservé de son immoralisme foncier parce qu'il n'est pas pratiqué par un État visant à sélectionner sa population. La différence est-elle si grande qu'elle transforme la nature morale de l'acte de tri et de suppression de certaines vies ? Benoît Bayle ne le pense pas. Il va jusqu'à parler d'un génocide libéral, puisque des groupes d'individus bien identifiés sont supprimés par volonté individuelle des parents. La motivation est la compassion, celui qui fait la piqûre est un médecin : la nature de l'acte en est-elle fondamentalement changée ? Nos sociétés devraient peut-être y réfléchir davantage. Pour certains groupes, comme les individus atteints de trisomie 21, les financements visant la recherche thérapeutique ont été stoppés : voilà un groupe dont le seul destin est la suppression.


Nous ne connaissons pas le statut de l'embryon. Sans doute le décrivons-nous en réaction contre les affirmations de l'Église, tout autant qu'en rapport à la toute-puissante loi du désir. Devant la destruction massive qui en est le prix à payer, au moins faudrait-il que nous nous interrogions honnêtement. Ce que nous ne faisons pas, emportés que nous sommes dans la fascination de notre puissance. Le mérite du livre de Benoît Bayle, outre la pertinence des questions posées, réside dans son style alerte et son argument toujours compréhensible. Une excellente initiation dans un domaine ambigu et difficile.
À la poursuite de l'enfant parfait, de Benoît Bayle, Robert Laffont, 324 pages, 20.
Paru dans Valeurs actuelles, 17 décembre 2009

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A l'heure où les représentants du monde entier débattent à Copenhague du devenir de la planète, ressurgit une vielle rengaine que l'on croyait depuis quelques années remisée au placard : le fantasme de l'explosion démographique et de la surpopulation, d'où on tire que pour lutter contre le réchauffement de la planète, il faudrait empêcher une partie de l'humanité d'avoir des enfants, en tous les cas d'en avoir trop.
On ne s'étendra pas sur le paradoxe philosophique : lutter contre la vie pour préserver la vie…
On n'insistera pas non plus sur le fait que la population est une chose, le modèle de consommation   en est une autre. Les hommes dont il s'agit sont loin d'être égaux. Selon leur mode de vie, le carbone qu'ils émettent varie de 1 à 100. Même entre des régions de niveau analogue comme l'Europe et les Etats-Unis, la différence est de 1 à 2.
On soulignera  plutôt l'ignorance abyssale des phénomènes démographiques que révèle un tel  discours.
Ignorance de ce qui se passe sur le terrain d'abord. La fécondité est en diminution dans la plupart des  pays de la planète. Un exemple : l'Iran où, sous un régime ultrareligieux, la fécondité est descendue de 7 à 2 enfants par femme en 25 ans. Tous les pays d'Europe sont aujourd'hui au-dessous du seuil de reproduction des générations. Certes la France, borgne parmi les aveugles, n'est que juste au  dessous, mais toute l'Europe de l'Est est en train de se dépeupler à grande vitesse : la Russie perd près d'un million d'habitants par an. Sont aussi au-dessous du seuil de reproduction l'Australie, la Nouvelle Zélande, le Canada, le Japon, la Chine, le Brésil, la Tunisie. Le taux de fécondité est en baisse continue au Mexique, au Maroc, en Algérie, en Egypte, en Inde, au Pakistan, en Indonésie et ne devrait pas tarder, dans ces pays aussi,  à passer au-dessous du seuil.
Même sur  le continent le plus en retard, dans l'Afrique subsaharienne, la fécondité globale, encore élevée certes, baisse chaque année.
Très peu de pays font exception à ce mouvement de baisse : la France et les Etats-Unis, surtout  en raison de l'immigration, et quelques pays très arriérés mais peu peuplés, comme le Niger, la Guinée Bissau ou l'Afghanistan.
Et pourtant, dira-t-on, la population mondiale, qui a déjà atteint 6,8 milliards d'habitants augmente encore.
Il est vrai qu'au cours du XXe siècle, la population mondiale a augmenté comme jamais auparavant,  passant de 1,5 à 6 milliards en 100 ans. Mais cette croissance est en cours de décélération rapide.
Si la population de la planète augmente encore, on le doit au phénomène d'inertie bien connu des démographes : le taux de natalité (distinct de celui de fécondité) n'est pas seulement fonction de la fécondité des femmes, mais aussi du nombre de femmes en âge d'enfanter. Or en raison de la croissance passée, ce nombre est important dans les pays du Sud : la population mondiale est comme un camion lancé à grande vitesse qui continue d'avancer malgré un grand coup de frein.
Si l'on prolonge, non seulement la courbe de croissance mais encore la pente en diminution de cette courbe, la population mondiale devrait atteindre vers 2040 un maximum que l'ONU chiffre à environ 9 milliards d'habitants, mais il faut savoir que cette prévision était de 12 milliards il y a  quelques années et est révisée en baisse tous les ans. Dans ces 9 milliards, l'Afrique noire pèsera sans doute plus qu'aujourd'hui, peut-être pour 2 milliards, mais ce continent est encore peu peuplé et, contrairement à la légende, les terres cultivables encore sous-exploitées, n'y manquent pas.
Et après, que se passera- t-il ? La croissance zéro, dont rêvent les défenseurs de l'environnement ? Non, l'humanité n'est pas si sage : comme dans un lancer de pierre, la courbe redescendra alors  inexorablement. Tant mieux dira-t-on ? Mais que sera l'état d'esprit de cette humanité en déclin, vieillissante et où, par la voie de la sélection artificielle, les hommes seront un peu partout plus nombreux que les femmes ?
Ignorance enfin des mécanismes à l'oeuvre dans les phénomènes de population. Tout ce que nous venons de dire montre que, avec ou sans proclamations emphatiques sur la nécessité de contrôler les naissances, un processus de décélération rapide de la population mondiale est à l'oeuvre. La politique forcée de contrôle des naissances qui a prévalu à l'initiative du gouvernement en Chine ou en Inde, sous l'égide des Nations-Unies en Amérique latine, semble y être pour quelque chose. Pourtant le mouvement a été analogue dans des pays où de telles politiques n'avaient pas cours, comme l'Indonésie ou l'Iran. Les ressorts des comportements démographiques, sans être mystérieux, sont trop intimes pour que les pouvoirs publics puissent les infléchir à leur gré, sinon à la marge.  Aujourd'hui, le principal ressort de la baisse de la fécondité est l'imitation d'un modèle occidental qui, grâce aux média, est désormais connu partout. Un modèle occidental peut-être suicidaire : un pays comme l'Allemagne qui voudrait redresser ses naissances à un niveau moins catastrophique, n'y parvient pas.
A ce vaste mouvement de baisse en marche un peu partout dans le monde, il  est d'autant plus inutile d'en rajouter que l'on ne sait pas encore où il conduit l'humanité. 

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En tant qu'enseignant, je crois moins en la cohérence interne d'un système éducatif qu'en la cohérence de celui-ci avec le pays dans lequel il s'intègre. Autrement dit, j'ai acquis la conviction qu'une bonne méthode de travail se conçoit d'abord avec une bonne connaissance de ses élèves.
Voici un exemple de mon travail en collège. J'ai, dans deux établissements différents, deux classes de troisième. L'une, d'un bon niveau, l'autre, indisciplinée, d'un niveau très faible. Dans cette classe, une bonne moitié ne connaît pas ses tables de multiplication, quatre élèves ont de grandes difficultés de lecture, et l'un n'a jamais fait de quatrième. Dans l'une de ces deux classes, je donne souvent des cours magistraux avec un cours précis et rigoureux que les élèves doivent apprendre par coeur, je fais un contrôle d'une heure chaque semaine, je distribue des dizaines de feuilles d'exercices et je m'efforce d'obtenir un silence absolu. Dans l'autre, les élèves collent la photocopie du cours directement dans leur cahier, nous ne faisons presque que des exercices, nous abordons des questions annexes si elles se présentent, les élèves interviennent assez librement et il m'arrive de laisser passer deux ou trois semaines sans faire de contrôle. Vous aurez compris que c'est avec la classe difficile et très faible que je fais du cours rigoureux, des contrôles très nombreux et où j'exige le silence. Il y a bien nécessité de cohérence entre la méthode et son destinataire, mais si on comprend facilement qu'il faut pour ces classes deux approches différentes, encore faut-il savoir laquelle des deux est appropriée.

Ainsi, à une autre échelle, ce que nous donnent les comparaisons internationales n'est certainement pas le classement des méthodes les plus efficaces, mais le classement des pays qui se connaissent le mieux. Les "gagnants" ne sont pas ceux qui ont pris un modèle de l'étranger pour l'appliquer chez eux, mais ceux qui ont su trouver le modèle adapté à leurs propres caractéristiques et à leur population. C'est pourquoi il me semble insensé de vouloir s'inspirer du modèle finlandais en France ou du modèle Coréen en Espagne. L'un et l'autre perdraient mmédiatement leur qualité majeure : celle d'être en phase avec la population à laquelle ils s'adressent.
Ce n'est pas dans l'analyse détaillée des méthodes, des programmes ou des structures de l'école en Finlande ou en Corée que l'on trouvera la clé du succès mais dans l'observation de l'essentiel : nos élèves. C'est une croyance trop répandue que celle de la toute-puissance d'un système éducatif. Ses effets positifs sont assez limités, alors que ses effets négatifs peuvent se montrer dévastateurs. Cela, je le constate avec effroi tous les jours au collège. L'expérience quotidienne de l'enseignement nous incite sans cesse à faire preuve de modestie et d'humilité devant le réel, elle nous fait comprendre qu'un bon système n"est pas celui qui cherche à développer des qualités chez certains enfants, mais celui qui s'assure d'abord de ne pas ruiner celles de tous les autres.
Si on mélangeait les élèves de mes deux troisièmes, le niveau de chacun d'entre eux baisserait considérablement car il n'y aurait aucune méthode adaptée. C'est une vérité bien connue de tous les enseignants, du moins de ceux qui enseignent : le niveau homogène d'une classe est une condition sine qua non de progrès et de bons résultats. Un bon système est donc avant tout un système qui offre des classes de niveau homogène, qu'elles se constituent naturellement dans un cursus unique ou artificiellement dans un système qui offre des voies différenciées.
Enfin, tous les pays n'ont évidemment pas les mêmes objectifs en termes d'éducation. Ces objectifs sont déterminants dans une juste élaboration d'un système éducatif mais aussi dans la lecture de ses résultats. En résumé, comme dans le cas de mes deux classes, ce qu'il faut réussir, c'est la cohérence du système, des objectifs ciblés et de la population concernée.
Mais pour réaliser cette triple cohérence, il faut énoncer précisément des objectifs, ce qui nous amène au problème central de l'école en France puisque, de mon point de vue d'enseignant, celle-ci n'en connaît aucun autre que les quotas de remise de diplômes. Ainsi, pour comprendre sa situation, il faut imaginer une entreprise industrielle dont la direction fixerait des objectifs de quantité de production sans indiquer la nature des pièces à fabriquer. Ce serait alors une idée bien étrange que de vouloir comparer, évaluer ou améliorer les performances de l'usine.

En France, la question des objectifs de l'école n'est ni traitée ni posée. De ce fait, à l'image de l'ouvrier devant sa machine dont il ne sait pas ce qu'il faut en attendre, les enseignants sont plongés dans un désarroi confus, mais profond. A l'évidence, c'est une question fondamentale pour le succès de l'école, et, à l'évidence, ce n'est surtout pas aux professionnels de l'éducation d'y répondre. Chacun admettra en effet que le MEN, ses dirigeants, ses cadres, ses enseignants et ses syndicats n'ont aucune compétence particulière pour juger des caractéristiques de la société française, de ses besoins ou de ses aspirations. Et pourtant, ce terrain leur a été abandonné. C'est à mon sens l'origine des difficultés du système primaire et secondaire français. C'est une faute grave et au moins aussi grossière que celle qui consisterait à confier la politique étrangère aux armées. Voici deux illustrations des conséquences de ce système dépourvu d'objectifs.

Première illustration: les diplômes
150 000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans diplôme. Au lieu de s'interroger sur la nature du problème soulevé par ce fait, on se tourne vers le MEN en lui reprochant de ne pas faire son travail. Il y répond avec sa logique : pour diminuer le nombre de sans diplôme, il faut rendre plus facilement accessible le diplôme le plus bas. Il serait fastidieux de décrire des procédés pour faciliter le brevet des collèges, mais la technique est au point. Prenons l'exemple de la période de 2000 à 2006 où le taux de réussite est passé de 78,7% à 82,3%. Le PISA a testé nos élèves en âge de passer ce diplôme sur cette période. Voyons alors le tableau d'évolution des performances. Eh bien la France est au dernier rang des quarante pays sondés avec une régression record en mathématiques, et en 29ème position sur 37 avec une régression du même type en compréhension de l'écrit. Ainsi, ces tests internationaux nous montrent que la France a augmenté le taux de réussite du diplôme avec des élèves beaucoup plus faibles.
Dans cet exemple, le MEN s'est fixé lui-même l'objectif de distribuer le plus grand nombre possible de brevets parce que personne ne lui a dit précisément quelles qualités il devait valider. Peut-être le fait-il parce qu'aujourd'hui, un petit patron ne veut plus prendre en alternance un élève qui n'a pas obtenu le brevet. On voit ici comment démarre une inflation de diplômes non significatifs. Car ce patron, prenant un apprenti qui a reçu le brevet alors qu'il ne le méritait pas, exigera dans quelques années un titulaire du baccalauréat. Mais il ne le demandera pas parce que ses exigences ont augmenté. Il le demandera parce que l'apprenti précédemment recruté au niveau du brevet n'avait toujours pas les qualités attendues.
Voici une seconde preuve que l'augmentation du nombre de diplômes ainsi que leur dévalorisation sont d'abord dus à un recul significatif du niveau d'exigence. Il s'agit des usages du MEN lui-même dans ses recrutements. Il y a de cela quarante ans, il recrutait ses enseignants avant le baccalauréat pour les former. Il a ensuite recruté à partir du bac, puis de bac+2, puis de bac+3. Il déclare aujourd'hui vouloir le faire à bac+5. Il s'agit bien d'une preuve supplémentaire, sauf à penser qu'un enseignant moyen d'il y a trente ans est un ignorant face à un néo-titulaire moyen aujourd'hui. S'il vous reste encore un doute, je vous invite à examiner les annales des concours d'enseignants de mathématiques. Vous constaterez que, en même temps que le niveau du diplôme requis montait, le niveau de difficulté des épreuves descendait, tout comme la note du dernier admissible.

Deuxième illustration: les mathématiques
Voici ce qu'on peut lire sous le titre "Finalités et objectifs" des programmes de mathématiques: Au collège, on remarque qu'une proportion importante d'élèves s'intéresse à la pratique des mathématiques et y trouve du plaisir. Une telle activité est ainsi accessible au plus grand nombre. L'objectif est de développer des capacités d'expérimentation, de raisonnement, d'imagination et d'analyse critique. Elles contribuent ainsi à la formation du futur citoyen. Elles permettent d'intervenir dans les sciences physiques, les sciences de la vie et de la terre, la technologie, la géographie. Leur emploi est précieux, de la gestion familiale à l'activité professionnelle.
Dans ce propos confus, apparaît en filigrane une volonté de se situer dans un contexte utilitaire et de plaisir immédiat. En fait, la force et l'intérêt des mathématiques ont été rayées du programme puisque ceux-ci résident dans ce qui n'y apparaît pas : l'abstraction et l'effort intellectuel. Or, l'expérience en classe montre que ces deux points sont justement attractifs pour les élèves et source d'un plaisir d'autant plus fort qu'il n'est pas immédiat. En outre, on ne se pose pas la question de ce que les élèves devraient savoir, mais de ce qui pourrait être su par le plus grand nombre. L'objectif n'est plus l'acquisition de qualités que l'on jugerait fondamentales, mais la réussite elle-même. Je vois là la source de la crise des vocations scientifiques et de la chute continue du niveau de connaissances. Le plus inquiétant est que les réponses apportées ne font qu'amplifier le phénomène en allant dans le même sens que les mesures qui ont provoqué cette crise. L'incroyable régression soulignée par le PISA aurait pu y mettre un point d'arrêt. Il n'en est rien et les allègements de programmes continuent inlassablement dans la même direction et demandent encore moins d'approche théorique mais plus de sens concret, encore moins d'efforts intellectuels mais plus d'automatismes, encore moins de cours mais plus d'activités faciles et ludiques.

Ainsi, l'absence d'objectifs précisément désignés nous aura conduit, pour soigner le mal, à appliquer le curieux principe suivant : "Si le remède donne de mauvais résultats, alors il faut en augmenter la dose".
Intervention lors du séminaire du 14 décembre 2009 au centre d'analyses stratégiques sur les performances scolaires et les comparaisons internationales.

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Le président Sarkozy a évoqué en juin dernier la possibilité d'interdire la burqa en France. Au même moment, l'Assemblée nationale a diligenté une mission parlementaire sur le port de cette dernière. Le rapport de la commission devrait être connu en ce mois de décembre. Certains se demandent pourquoi faire tant de bruit pour si peu de cas recensés : 300 selon les uns, 2000 selon les autres. Et légiférer sur le port d'un vêtement à caractère religieux, n'est-ce pas contraire à la laïcité, voire à la liberté religieuse ?


Avant de poursuivre la réflexion, souvenons-nous que la limitation de la "liberté individuelle" en matière vestimentaire existe déjà dans l'espace public : l'atteinte aux bonnes moeurs ne permet pas, en principe, de se promener dans les rues d'une façon indécente, ou la visite de certains lieux publics ne peut se faire qu'en tenue correcte. Le principe même d'une réglementation vestimentaire conforme au bien commun n'est donc pas absurde en soi. De plus, dans le cas de la burqa, et même du niqab, le visage de la personne est méconnaissable, ce qui est contraire à la loi française qui interdit tout ce qui masque le visage, la police devant pouvoir contrôler l'identité des personnes. Plus fondamentalement, le regard est un facteur de communication entre les êtres et donc un élément de convivialité humaine naturelle et nécessaire.
Ces préalables montrent qu'il est légitime de s'interroger sur ce phénomène, à condition de l'aborder sous le bon angle : ce n'est pas en tant que problème religieux qu'il nécessite une éventuelle intervention des pouvoirs publics - il n'y a donc pas atteinte à la liberté religieuse -, mais en tant que problème politique d'ordre public et de bien commun. Et cela est vrai non seulement parce que l'islam est plus qu'une religion - il est aussi un système socio-politique -, mais surtout parce que le port de la burqa est une façon ostensible et provocante d'affirmer et d'imposer chez nous une vision de la société et de la femme contraire à toutes nos traditions : c'est un signe pour affirmer une identité, une domination, un refus de nos valeurs, de notre culture. Cela rappelle en passant que le vrai problème de la burqa est celui de l'immigration islamique sans laquelle la question ne se poserait même pas.

L'assujettissement complet de la femme que symbolise la burqa - assujettissement qui peut certes être volontaire, mais cela ne change rien au fond du problème - heurte notre vision de l'égalité entre l'homme et la femme héritée du judéo-christianisme. En France, ce devrait être un point non négociable, ainsi que l'a souligné Alain Finkielkraut qui ajoutait : "Ce "vivre-ensemble" implique bien sûr la liberté religieuse. Mais il indique aussi que la France n'est pas une auberge espagnole. Ce pays ne se réduit pas à la diversité de ses composantes actuelles. Il a une histoire, il a une substance, il est davantage qu'un ensemble de procédures visant à régler la coexistence des communautés" (1). Interdire la burqa chez nous - en utilisant la loi actuelle qui suffit ou en légiférant - est ainsi une façon de montrer à l'islam que nous sommes décidés à ne pas nous laisser imposer impunément sa loi quand elle contrevient à la nôtre. Et les musulmans sont là-dessus mal placés pour s'en plaindre, quand on constate l'absence infiniment plus grave de liberté religieuse en terre d'islam. Quand pourra-t-il y avoir une messe en Arabie Saoudite pour les presque deux millions de chrétiens qui y travaillent ? Quand pourront-ils arborer une malheureuse petite croix autour du cou ?

Nous sommes cependant nous-mêmes en position de faiblesse sur cette question pour deux raisons.
D'abord parce que nos politiques ont une notion fausse de la laïcité qui leur fait regarder le phénomène religieux avec crainte et suspicion, d'où ce souci d'exclure les religions de la sphère publique ; ce faisant, elles relèveraient uniquement des convictions personnelles, lesquelles, comme les cultures qui les portent, seraient toutes également respectables. Or, ce sont les personnes qui méritent toujours le respect, non leurs idées, leurs religions ou leurs cultures en tant que telles : ces dernières ne sont respectables qu'en fonction du bien qu'elles apportent et quand on est en France, c'est en fonction de nos propres valeurs qu'il convient d'en juger. Ainsi, par exemple, la polygamie est une réalité de l'islam, cela ne la rend pas pour autant juste et légitime chez nous. Ensuite, nos sociétés occidentales sont devenues tellement matérialistes et obsédées par le sexe, que nous sommes inondées par une indécence généralisée et une pornographie omniprésente : on en arrive à comprendre le mépris des musulmans et leur désir de provoquer une société si décadente.

Et cela nous renvoie à la consultation sur l'identité nationale. Le débat autour de la burqa montre combien le problème même de l'identité est mal posé : si celle-ci se réduit à la défense des droits de l'homme (lesquels ?) ou, selon un esprit pourtant plutôt anti-conformiste comme Max Gallo, au droit du sol, à l'égalité, à la laïcité, etc. (2), alors cette "identité" n'est en rien propre à la France : elle peut tout aussi bien être revendiquée par n'importe quel peuple partageant ces valeurs. Une nation peut certes avoir des valeurs communes avec d'autres, mais ce qui la caractérise relève de son histoire propre et est donc avant tout une affaire d'héritage, de transmission d'une culture qui passe par l'éducation et l'instruction. Le droit du sol est un mythe de la "République" : toutes les nations, la France comme les autres, s'appuient avant tout sur le "droit du sang", c'est-à-dire sur le principe fondamental qu'est Français celui qui naît de parents français : c'est ainsi que peut se transmettre l'héritage, la patrie étant par définition la terre des pères. Certes, il est bon et légitime qu'existe aussi un droit du sol, mais il ne peut être que marginal et ne fournir qu'une petite minorité de nationaux, le mode normal de possession de la nationalité ayant toujours été la filiation.
On le voit, il y a encore beaucoup à faire pour revenir ne serait-ce qu'au simple bon sens.


(1) "Est-ce ainsi que les femmes vivent ?", Le Figaro du 26 juin 2009.
(2) "Les dix points cardinaux de l'identité française", Le Figaro du 30 octobre 2009.
Max Gallo n'évoque même pas les "Mères Patries" (Jean-Marie Paupert), Jérusalem, Athènes et Rome, qui ont façonné l'Europe.

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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