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Je vais vous raconter une histoire. C'est une histoire vraie, c'est celle de quatre élèves du collège où j'enseigne les mathématiques. C'est l'histoire de Mamadou, Madjid, Fatoumata et Mohammed. Mon collège est situé dans un quartier populaire de la périphérie parisienne, dans un quartier d'immigrés venus d'Afrique, et ces prénoms y sont très répandus. Ces quatre enfants, je les vois pour la première fois au début du mois de septembre 2006. C'est leur premier jour au collège, ils entrent en sixième, ils ont onze et douze ans.


Mamadou dessine remarquablement bien. Pendant les interclasses, fièrement il montre à tous, et à moi-même, ses créations qui racontent en bandes dessinées les aventures extraordinaires des personnages qu'il a imaginés. Je note qu'il fait ses dessins sur du papier blanc et qu'il parvient à tracer sans repère des cadres impeccables dont il varie les tailles et les formes pour adapter le format de chaque scène à l'instant de l'histoire qu'elle raconte. Quelques cours suffisent pour constater que Mamadou a des capacités exceptionnelles de travail et de compréhension des mathématiques. A chaque contrôle, il obtiendra aisément une note supérieure à dix-huit sur vingt, note qu'il compare d'ailleurs à celle de Karen, une autre élève de la classe tout aussi excellente. Quand je rends un devoir, chacun de ces deux là guette sa propre note avec autant d'impatience que celle de l'autre. Mamadou aime l'école. A ce propos, je dois vous dire que, contrairement à une idée répandue, l'immense majorité des élèves, en début de sixième, aiment l'école et ce, quelque soit leur niveau. Par exemple, comme beaucoup d'autres, Mamadou adore lever le doigt pour répondre à une question, ou bien pour en poser une autre. Par exemple encore, cela vous surprendra peut-être, mais comme beaucoup d'autres, il aime bien quand je passe entre les rangs pour vérifier le travail fait à la maison. Mamadou est également généreux, il aime partager et il explique volontiers à ses voisins, ce qui le rend d'ailleurs très populaire les jours de contrôle. Enfin, Mamadou a la chance, immense dans un quartier comme celui-ci, d'être grand et bien bâti, ce qui lui permettra d'entretenir sans danger de bonnes relations avec ses professeurs. Sans danger, c'est-à-dire sans se faire insulter, menacer et frapper dans la cour de récréation. D'ailleurs, quelques autres élèves sérieux, mais de petite taille, profiteront de cette aubaine en passant les temps de pause sous sa protection.

Madjid, lui, ne dessine pas, mais n'écrit pas non plus. Dès le premier cours, je sens chez lui une réticence à sortir ses cahiers et déjà je dois me battre pour qu'il écrive ce qu'il faut écrire. Sans doute est-il un peu paresseux. Pourtant, il n'hésite pas à lever le doigt pour proposer des solutions et semble tout disposé à participer. Au début, il le fait même avec enthousiasme et intérêt. Un peu farceur, le bonhomme est drôle et gentil, il sourit toujours, il rit souvent, il est doté d'une imperturbable bonne humeur. Tout cela ne durera pas. Je comprends très vite que sa réticence à écrire est bien naturelle puisqu'il ne le peut pas. C'est-à-dire qu'il écrit très mal, très lentement et en transcrivant la phonétique. Son maniement et sa compréhension du français (la seule langue qu'il connaisse) sont si faibles que, par exemple, il lui est très difficile de seulement recopier une phrase comme : "Deux droites perpendiculaires à une troisième droite sont parallèles entre elles", ou alors il doit le faire lettre par lettre, ce qui lui demande de longues minutes et qui ne lui évite pas de faire des fautes. Cette phrase lui est incompréhensible autant à l'écrit qu'à l'oral. J'ajoute que cette simple phrase n'est pas non plus facile pour beaucoup d'élèves de sixième aujourd'hui qui se demanderont par exemple pourquoi on dit qu' "une troisième droite sont parallèles". Mais l'école est précisément là pour ça, pour enseigner aux élèves ce qu'ils ne savent pas et une telle phrase est une occasion de travailler sur leur compréhension avec l'objectif de les amener progressivement à des formulations de théorèmes ou de propriétés plus élaborées. En revanche, un problème insoluble se pose quand cette phrase est, pour quelques-uns, un obstacle qu'ils sont obligés de contourner. Car, bien sûr, j'explique avec un dessin, je montre du doigt sur le tableau et la propriété peut être intuitivement comprise par Madjid mais il ne pourra ni la formuler le moment venu, ni l'appliquer dans des configurations un peu évoluées. Je préviens les élèves qu'ils auront le lendemain une interrogation écrite dans laquelle ils devront citer cette propriété apprise par coeur et l'illustrer par un dessin en nommant les droites. Même avec la meilleure volonté du monde, Madjid ne pourra faire ce jour-là qu'un schéma peu convaincant sans aucune indication.

Fatoumata, elle, ne dessine pas non plus, mais elle lit. Beaucoup. Des tas de livres, au moins deux par semaine à ce que j'observe, qui parlent de princesses déchues et d'amours contrariées. Fatoumata ne fait aucun effort de travail. Elle est peu attentive en classe, très bavarde et son travail à la maison est bâclé. Sans être catastrophiques, ses notes sont très insuffisantes. Il me semble pourtant qu'elle n'a aucune difficulté particulière, sinon le manque de sérieux, et je voudrais l'amener à plus d'exigence pour elle-même, à plus d'ambition. Je décide de la surveiller avec insistance, de la suivre de plus près, de la contrôler davantage et, en quelques semaines, ses résultats s'améliorent effectivement. Mais Fatoumata est fragile. Elle réagit trop vite et trop facilement aux petits jeux d'agressions verbales de ses camarades de classe. Peut-être dois-je vous préciser que le passe-temps favori de quelques élèves indisciplinés de ces quartiers-là est la pratique des insultes. Pour ce jeu, il faut trouver une bonne victime, c'est-à-dire un élève qui réagit vite et fort. Les réactions rapides et disproportionnées de Fatoumata en font une cible parfaite et les incidents sont fréquents. De plus, elle a tendance à me tenir tête, à contester et je dois donc fréquemment désamorcer le moindre début de conflit en la ramenant vers le travail.

Enfin, Mohammed. Mohammed a sans aucun doute la plus belle écriture de toute la classe et il rend toujours des travaux extrêmement soignés. Il écrit très bien mais lentement, avec beaucoup d'application et peut-être aussi un peu de difficulté. Il ne bavarde jamais et suit toujours les indications de ses professeurs. Jamais non plus il ne lève le doigt, peut être par peur d'apporter une réponse fausse ou de poser une question stupide, peut être aussi par timidité, ou peut-être encore tout simplement parce qu'il n'a rien à dire. Précisons au sujet de ce dernier point, au sujet d'un élève qui n'a rien à dire, que les grands savants du Ministère de l'éducation nationale le considèrent comme un défaut d'autant plus grave qu'il constituerait une entrave aux apprentissages. Mais Mohammed apprend toujours parfaitement ses leçons et ses excellentes notes obtenues aux interrogations écrites améliorent encore les notes de ses contrôles pour parvenir à une moyenne très satisfaisante. Je m'occupe peu de Mohammed, très peu, car mes priorités sont de faire régner le calme, de mettre au travail les élèves réfractaires et d'encourager les plus faibles.

J'ai, de plus, beaucoup à faire avec les deux ou trois Madjid de la classe qui, submergés par leurs difficultés, ne veulent pas, ne peuvent pas occuper la position d'élève. Sans cesse il faut prendre le temps de les rappeler à l'ordre parce qu'ils n'ont pas sorti leurs affaires, ou bien parce qu'ils n'ont pas écrit la leçon, parce qu'ils ont oublié leurs cahiers, parce qu'ils n'ont pas fait leur travail, parce qu'ils n'ont pas de quoi écrire, ou pas de compas, pas de crayon, pas de gomme, pas de règle. Ils se servent alors directement chez leurs voisins et provoquent des incidents. Il faut prendre le temps de leur donner des punitions, donc de le noter sur mon cahier, puis de les ramasser au cours suivant, de les augmenter si elles n'ont pas été faites, de les noter à nouveau, de tenir à jour toute cette comptabilité, parfois d'écrire une convocation pour une heure de retenue et d'écrire des mots pour leurs parents. Il faut aussi mettre fin à leurs querelles, leur demander de se taire, de ne pas éclater de rire, de ne pas se lever, de ne pas dire de grossièretés, de jeter leurs chewing-gum, d'enlever leur casquette ou leur manteau. Parfois il faut prendre le temps d'en exclure un, donc de rédiger un bulletin à cet effet et de désigner un élève pour l'accompagner chez les surveillants. Bref, rien que cela, dans une classe"dite" "normale", occupe entre dix et quinze minutes de chaque cours. Je ne voudrais pas être fastidieux mais je rappelle qu'il y a cinquante-cinq minutes entre deux sonneries et que les élèves mettent cinq minutes à arriver dans la salle et à s'y installer, sans compter qu'il faut faire l'appel à chaque heure et noter les absents et les retards. Cela signifie que ce seul temps, consacré donc à deux ou trois élèves qui ne sont de toute façon pas en mesure de suivre, représente près de trente pour cent du temps dévolu à tous les élèves. Pardonnez-moi d'insister encore sur ce point mais, autrement dit, c'est comme si, dans une classe qui fonctionne normalement, l'année scolaire se terminait au mois de mars. Mais je n'inclus pas le temps nécessaire pour leur réexpliquer plusieurs fois ce qui a déjà été compris par une grande partie de la classe car il s'agit là d'un temps de vrai travail.
Ainsi, vous comprendrez qu'aucun professeur ne peut avoir de temps disponible pour Mohammed puisque Mohammed est silencieux, puisqu'il est attentif en cours, puisqu'il n'arrive pas en retard, puisqu'il fait son travail consciencieusement à la maison, et puisque ses résultats sont satisfaisants. En fait personne ne s'en soucie parce que Mohammed n'a pas quelque chose à dire en toute circonstance, ce dont l'accusera très officiellement le conseil de classe en lui reprochant de ne pas"participer" et de ne pas "s'intégrer davantage à la classe".

Les semaines et les mois passant, je donne encore et toujours une trop grande partie de mon temps et de mon attention à ceux qui sont "en grandes difficultés", comme disent pudiquement les enseignants pour parler des élèves qui ne sont pas au niveau et qui n'y seront jamais. Presque contre moi-même, j'accorde à tort de nombreuses concessions sur les exigences de travail. Je les accorde par faiblesse. Je cède ainsi à l'empathie régnante, je suis emporté contre mon gré, et comme tous mes collègues, par ce détestable courant d'eau tiède de la réussite de tous, courant impulsé par un ministère et une bonne conscience générale l'un et l'autre aussi aveugle que doué de bonnes intentions. Malgré cela, inexorablement, les écarts se creusent et les lacunes de certains se confirment, sans surprise aucune, définitivement insurmontables.
Au bout de quelques mois, la participation et la bonne humeur naïves de Madjid se sont muées en une solide résistance. Ses résultats sont pires qu'alarmants et il tente d'échapper à cette humiliation en montrant ostensiblement qu'il provoque délibérément ses notes et qu'il ne s'en soucie pas. Ce sont deux mensonges mais c'est la seule façon pour ce type d'élève de ne pas perdre la face et d'échapper aux moqueries auxquelles il s'exposerait s'il continuait à montrer sa bonne volonté des premiers jours. Il sait que cette bonne volonté le mènerait aux mêmes résultats mais que ceux-ci seraient encore alourdis par la honte de "faire de son mieux". Comme s'il avait lu les discours des ministres de l'éducation nationale, comme s'il connaissait par coeur leurs directives et leurs recommandations, Madjid se rattrape en considérant que le collège, ce n'est pas que du travail et des apprentissages, le collège 'est aussi un lieu de vie. On y trouve donc des rapports humains qu'il faut examiner à la loupe, des conflits qu'il convient d'analyser en détail, des élections de délégués qui sont de la plus haute importance, de la violence verbale ou physique dont il faut parler longuement et des heures de vie de classe qui consistent d'une part à se plaindre de l'école en général et d'autre part à parler de soi en particulier et de son rapport aux autres dans une introspection tout à fait passionnante. Sur tous ces plans, Madjid existe, et il occupe même une place importante.

Malheureusement, pendant les heures de cours où il n'est question que de travail, il n'a plus beaucoup de choix. Soit il provoque certains de ses camarades par des incidents et des insultes, soit il les distrait avec tant d'insistance que ceux-là tombent sous le charme et le rejoignent. Ne pouvant s'intégrer au groupe par le travail, Madjid en arrache autant d'éléments qu'il le peut car, et c'est bien naturel, il ne veut pas rester seul.
Mamadou, lui, comprend rapidement qu'il est inutile de lever le doigt pour répondre lorsque je pose des questions trop faciles. Il me regarde alors en souriant, un peu étonné comme si j'avais lancé une plaisanterie, et, sans beaucoup d'enthousiasme, ne lève le doigt que si plusieurs réponses fausses ont été données. Les premiers incidents de discipline avec les quelques Madjid de la classe le surprennent visiblement. Il me fixe alors de ses grands yeux pour ne rien rater de ma réaction. Mais il s'en lasse rapidement et ne réagit bientôt plus. Il se contente alors d'attendre patiemment que le problème soit réglé en griffonnant un dessin sur son cahier de brouillon.
Fatoumata se révèle très fragile. Elle nécessite une pression de tous les instants pour ne pas dévier, pour ne pas se laisser entraîner dans les insultes et les conflits. Elle est de plus en plus nerveuse et vulnérable, et réagit parfois de façon agressive, même avec moi. Je la sens prête à sombrer dans le refus de travail ou la contestation systématique. Il n'en faudrait pas beaucoup pour qu'elle rejoigne le groupe de ceux qui ne font rien, groupe qui s'épaissit tout au long de l'année et qui est sans cesse en recherche de nouveaux membres. Parmi eux il y a des enfants perdus sur le seul plan scolaire et qui n'ont donc pas d'autre choix que de s'exclure eux-mêmes. Mais il y a aussi d'autres Fatoumata, des élèves tout à fait capables de réussir. Ceux-là n'ont malheureusement pas été assez forts pour ne pas céder à la tentation du jeu permanent, à la tentation de rejoindre ce groupe où l'on semble s'amuser tant. Je me dois donc d'être injuste, c'est-à-dire d'être beaucoup plus exigeant avec Fatoumata qu'avec beaucoup d'autres si je veux la garder du "bon côté". C'est du moins ce que je tenterai de faire durant cette année de sixième.

Il y a quelques semaines, au début du mois de septembre 2009, il se trouve que je suis à nouveau en charge de cette classe maintenant en troisième sans les avoir eus en cinquième ni en quatrième. Aucun d'eux n'a redoublé et, à part quelques rares départs et arrivées, la classe est restée la même. Bien que ne les ayant plus vus depuis le mois de juin 2007, je me souviens du prénom de chacun. Enfin, presque.
Mamadou a bien changé. Dès le premier cours de son année de troisième, il s'installe seul au fond de la salle pour dessiner tranquillement. Il ne me montrera plus rien. Il y a bien longtemps qu'il ne lève plus le doigt pour répondre à aucune question. Les élèves comme Mamadou (et ils sont nombreux, je reviendrai sur ce point) peuvent faire l'actuel programme de mathématiques du collège en deux ans au lieu de quatre et de manière beaucoup plus approfondie. Cela, je le sais et je l'affirme. Dans cette classe, le résultat est qu'au bout de quatre ans, vu le désordre qui y règne et les interruptions de cours incessantes, vu surtout le niveau extrêmement faible que les enseignants sont contraints d'appliquer pour parvenir à une misérable moyenne truquée par des contrôles trop faciles, Mamadou aura à peine la possibilité de survoler le programme officiel. Ses notes sont bonnes, certes, mais sans plus et il s'en désintéresse totalement. Elles ne représentent plus rien, et puis il n'y a plus personne avec qui les comparer depuis que Karen a déménagé. Il est vraisemblable qu'il ne fasse plus tout son travail à la maison. Cela ne présente aucun intérêt pour lui et son plaisir de travailler a disparu. De plus, il sait bien que dans cette classe, aucun professeur ne passera entre les rangs pour vérifier le travail, car ce professeur devrait d'abord s'assurer que les élèves ont apporté de quoi écrire. Mamadou a appris à attendre, à ne rien faire, à ne plus avoir vis-à-vis de lui-même la moindre exigence. Il s'est isolé, il a appris à ne plus avoir confiance en personne au collège, surtout pas en ses professeurs qui passent le plus clair de leur temps soit à gérer l'ingérable, soit à faire en troisième un travail du niveau de cinquième. A ses yeux, cette école-là n'est pas crédible, elle est juste pitoyable.

Fatoumata a suivi les exemples qu'il ne faudrait pas suivre mais avec lesquels le collège unique la contraint de vivre. Elle est devenue insolente et refuse de travailler, ce qui lui donne un niveau médiocre. Mais le niveau général est si faible, que même en étant exclue un cours sur deux, elle sait qu'il lui suffit de faire un tout petit effort le moment venu sur quelques contrôles pour passer en seconde générale. Elle lit toujours, mais maintenant pendant les cours et lorsque je la réprimande pour cela, elle me répond, scandalisée : "Mais je ne fais rien de mal et je n'embête personne!". Elle est devenue très agressive et entre facilement dans de grandes colères pour un mot, pour un regard. Pour quelques-uns, elle est devenue un jouet que l'on fait démarrer à distance par une petite insulte lancée à voix basse ou, comme ils disent, par un mauvais regard. Devenue incapable de se contrôler, elle leur répond alors par une autre insulte cette fois à voix haute ou même se lève pour aller à l'affrontement. J'ai été contraint de l'exclure pour bagarre déjà plusieurs fois depuis le début de l'année.

Madjid est toujours là. Du haut de ses un mètre quatre-vingt, il ressemble maintenant à un chef de bande depuis qu'avec ses deux compagnons d'infortune de ses débuts, ils sont parvenus à convaincre six ou sept autres de les rejoindre.
Par des incidents incessants, ceux-là, devenus nombreux (ils représentent maintenant un tiers de la classe), se livrent à une véritable compétition de saccage des cours. Il y a bien longtemps qu'ils ont compris, certains à tort, d'autres à raison, qu'ils n'apprendraient jamais rien au collège. De toute façon, maintenant, il est trop tard. Leur seul objectif est donc d'empêcher coûte que coûte les autres de travailler. J'espère ne pas avoir déjà passé trop d'années dans les collèges difficiles (huit ans au total, serait-ce déjà trop?), j'espère ne pas être atteint d'une nouvelle forme du syndrome de Stockholm, mais je ne leur en veux pas. Bien sûr je les punis comme il se doit et je les empêche de nuire à la collectivité, mais je ne les blâme pas car leur volonté de créer sans relâche des obstacles au travail de la classe relève moins de la méchanceté que du dépit. On les force à être là, alors qu'ils savent, mieux que quiconque, qu'ils sont parfaitement incapables de tirer le moindre bénéfice de leur présence. Ou plutôt, le seul bénéfice qu'ils savent pouvoir en obtenir est de passer de bons moments, ce qui est bien naturel puisque, faut-il le rappeler encore et encore, ce sont des enfants. Un autre Madjid m'a dit un jour, dans une autre classe: "ce collège c'est Alcatraz, et votre cours c'est de la garde à vue".
C'était ma première année d'enseignement et je ne pouvais pas encore comprendre à quel point ses mots étaient justes. Bien sûr, comme tous les ministres de l'éducation nationale imbéciles et menteurs depuis tant d'années, on peut toujours tenter de se rassurer en pensant qu'il restera bien quelque chose de tout ce temps, de tous ces moyens, de toutes ces tentatives d'apprentissage forcé, inadapté, inopportun et contre-nature mais en réalité, le peu que ces élèves savaient en arrivant, ils vont le désapprendre. Par exemple, Madjid écrit maintenant plus mal que lors de ses premières semaines au collège, car au début de sa sixième, il pouvait encore s'appliquer et écrire avec attention, au moins en recopiant. Aujourd'hui, il n'en est même plus capable.
Qu'a-t-il appris ? Rien. Certes il aura entendu parler de Balzac, de Pythagore ou de Napoléon mais ce ne sont que des mots dénués de sens.

Alors on peut aussi croire que si le collège unique n'apporte rien à beaucoup de Madjid, il n'a pas pu leur faire de mal et que l'expérience devait être tentée. Hélas non, le collège unique n'est pas inoffensif, le collège unique les détruit. Car en arrivant joyeusement en sixième, tous ceux-là se découvrent honteux de ne pas savoir ou de ne pas pouvoir. Il leur apparaît qu'ils ne sont pas à leur place, ils comprennent qu'ils n'ont rien à faire là. Ils vont vivre quatre ans d'enfer. Il leur faudra vivre l'humiliation d'être, sur un plan scolaire, de vrais incapables. Cela, c'est ce que leur répètent tous leurs professeurs à longueur de journée, sans jamais le formaliser bien sûr, mais en leur donnant des notes épouvantables. Pendant quatre ans, ils vont accumuler toute la rancoeur provoquée par les innombrables réprimandes, les hurlements, les punitions et les exclusions vécues à longueur de journée. Cette humiliation et cette rancoeur, ce mépris de soi-même engendré par l'horrible image qu'on leur donne d'eux-mêmes à longueur de journée et pendant toute leur adolescence, ils s'y habituent, ils grandissent avec, ils emmagasinent, ils stockent tout le ressentiment, tout le malheur nécessaire pour fabriquer de la haine. Dévorés par un confus besoin de vengeance, ils iront bientôt brûler la voiture de leur voisin ou le supermarché du quartier, et se livreront gaiement à des lynchages sur la voie publique.
Il faut savoir que ces élèves-là se partagent en deux catégories : ceux qui sont toujours absents et ceux qui ne le sont jamais. Pour les premiers, être absent est une façon de ne pas se laisser détruire par le collège unique, l'absentéisme est leur radeau de survie. Pour les seconds, être présent est une façon de détruire le collège en retour, en rendant coup pour coup. Pour ceux-là, le collège est un terrain d'affrontement sur lequel ils se rendent avec parfois la volonté d'y faire un maximum de dégâts. Un peu plus tard, ils se rendront sur le terrain des manifestations publiques ou des émeutes avec le même désespoir qui se traduira par la volonté de détruire n'importe quoi et de frapper n'importe qui. Finalement, ce que le collège unique aura appris à tous ces enfants, c'est à devenir des barbares.

Revenons à cette classe et à ce mois de septembre 2009. Ce n'est qu'au bout d'une semaine que je réalise que l'un de nos quatre élèves a disparu. Comment s'appelait-il déjà ? Ah oui, Mohammed, cet élève modèle, sérieux et appliqué ! Il a déménagé ? Non. Les élèves m'apprennent que, l'année précédente il a été définitivement exclu sur conseil de discipline. Devant mon incrédulité et ma surprise, ils s'empressent de me donner des explications et l'histoire me revient en mémoire. Je l'avais entendue sans savoir de qui il s'agissait. En plein cours de français, Mohammed s'était soudainement levé pour aller frapper violemment Madjid avec son compas qu'il maniait comme un couteau. Comme s'il avait voulu commettre un meurtre, il avait visé la poitrine de Madjid qui avait heureusement esquivé le coup et le compas s'était planté dans son bras. La blessure ne présentait aucune gravité mais la direction avait estimé que le coupable devait être exclu dans l'heure. Un collègue qui avait assisté au conseil de discipline de Mohammed en était sorti bouleversé et m'avait raconté la scène. Le père avait gardé les bras croisés pendant toute la séance sans dire un mot mais la mère pleurait bruyamment, elle répétait qu'elle ne comprenait pas. Lorsque l'exclusion définitive fut annoncée par le chef d'établissement, elle se leva et, le doigt tendu vers son fils qui sanglotait en silence, en le maudissant elle l'accusa de jeter la honte sur toute la famille.
Dans cette histoire, désigner le coupable ressemble fort à un test psychologique. Il y a Mohammed, l'auteur des faits, il y a Madjid la victime, mais bien sûr coupable de provocations et de harcèlement envers Mohammed, il y a le professeur qui a laissé se développer une situation qui a mal fini, et enfin il y a le ministre et sa politique qui les ont enfermé tous les trois dans la même pièce. Je vous laisse juge pour décider lequel de ces quatre-là est le vrai coupable et mérite d'être exclu sans délai.

Mon histoire s'arrête là. Puisque nous sommes réunis pour parler du collège unique, j'ai jugé utile de mettre à profit la plus grande partie du temps qui m'était offert pour vous faire entendre ce qu'il est dans la réalité des zones défavorisées. Le collège unique, c'est le service public qui fabrique en Madjid un véritable barbare, le collège unique c'est le service public qui interdit structurellement à Mamadou de se diriger vers des classes préparatoires en vue de très grandes écoles, le collège unique c'est le service public qui va faire de Fatoumata une lycéenne médiocre, caractérielle et paranoïaque et sur laquelle il faudra bien que le lycée général règle ses exigences et son niveau de tolérance, enfin le collège unique c'est le service public qui brise un élève sérieux comme Mohammed pour en faire un garçon dangereux et dégoûté à tout jamais d'une école dans laquelle il donnait le meilleur de lui-même.
On peut se demander maintenant quelle est la proportion de ces types d'élèves. Il existe bien des évaluations nationales faites en sixième mais elles ne constituent pas un outil d'analyse opportun puisqu'elles ne répertorient que des savoir-faire et des compétences. Pour des raisons strictement idéologiques, ces évaluations ignorent délibérément les capacités de chacun.

Mon expérience en collège est de huit années dans des zones de type ZEP en périphérie de Paris et je ne peux vous parler que de cela. De ce que j'ai vu pendant ces années au collège, je dirais qu'à l'entrée, il y a environ dix pour cent d'élèves à capacités scolaires d'excellence et pas plus d'élèves inaptes à suivre un cursus général. Les quatre-vingt pour cent restants sont des Fatoumata, des Mohammed et bien d'autres encore que je ne peux pas tous vous décrire. Tous ceux-là sont des enfants comme les autres, je veux dire comme les nôtres, des enfants qu'il faut pour la plupart forcer à travailler, qu'il faut souvent réprimander et parfois punir, tout cela est bien naturel et le plus solide bon sens nous dit que l'éducation et l'instruction ne peuvent se résoudre à une partie de plaisir. Mais chacun de ceux-là est au fond tout à fait apte et désireux de suivre tranquillement son propre chemin pour parvenir à sa propre réussite, quand bien même elle serait de rentrer en apprentissage en fin de cinquième. En tout cas, j'affirme que dans un environnement serein et homogène, le niveau général de cette masse de nos élèves serait nettement plus élevé.

Bien qu'il ne relève pas de statistiques mais de ma seule expérience, je voudrais revenir et insister sur ce chiffre de dix pour cent d'élèves à excellentes capacités à l'entrée de la sixième. Ils n'apparaissent pas dans les évaluations car ils peuvent par exemple avoir des lacunes, ce qui ne les empêche pas d'être excellents. Dix pour cent, c'est beaucoup, dix pour cent c'est même énorme, cela représente un nombre considérable d'enfants. Rêvons un peu : si tous ceux-là avaient le droit de suivre une scolarité dans de bonnes conditions, cela aurait des conséquences puissantes et profondes sur notre société. Par exemple, il y aurait à nouveau un ascenseur social, on serait confiant et fiers de notre service public, on stopperait net la chute vertigineuse et dramatique du niveau d'instruction, les grandes écoles afficheraient des taux d'étudiants issus de familles modestes qui seraient un honneur pour elles et pour la France et non une honte comme ils le sont aujourd'hui. Plus simplement, si tous ces enfants n'avaient pas l'obstacle quasiment infranchissable du collège unique sur leur route, cela mettrait sans doute un terme à la débâcle de l'école, et on évoquerait même une école républicaine en vie. Aujourd'hui, aucun ou presque de ces très bons élèves ne peut survivre jusqu'en fin de troisième d'un collège unique en zone défavorisée. Le collège unique réalise ce massacre avec tant d'adresse et tant d'indifférence que l'on pourrait même raisonnablement se demander s'il n'a pas été inventé dans ce seul objectif.

Le théorème du collège unique a deux corollaires indissociables: la réussite pour tous et l'égalité des chances. Et si ces deux slogans sont aussi absurdes l'un que l'autre, c'est parce que le collège unique a été bâti sur un principe unique : le mensonge.

L'acharnement éminemment politique et syndical du nauséeux slogan de la réussite pour tous se concrétise en la construction par le service public de l'échec de chacun. C'est un mensonge sur l'absence de sélection puisqu'elle se pratique maintenant sur le quartier, donc sur les origines sociales, c'est un mensonge sur les capacités des élèves qui ne sont pas et ne seront jamais uniformes, c'est un mensonge économique sur les besoins du pays et des employeurs qui ont moins besoin de diplômés que de gens capables et désireux de travailler et de se former, c'est un mensonge sur la mission de l'école qui se devrait maintenant de délivrer des quotas de diplômes, c'est un mensonge sur le sens de "réussir sa vie" et c'est aussi un mensonge sur le sens vrai de la réussite car la vraie réussite n'est pas objectivable et ne repose que sur l'amour que chacun porte aux autres et à lui-même. Enfin, c'est même un mensonge sur la nature humaine qui voudrait faire croire aux belles âmes que tout le monde peut tout à condition d'en avoir les moyens. Tous ces mensonges sont extrêmement douloureux pour les enfants qui, à juste titre, deviennent malheureux et méchants lorsqu'ils en prennent conscience. Au contraire de l'amour, la réussite annoncée s'avérera n'être que du mépris de soi-même et de l'école, mépris dont vous voyez les manifestations dans les innombrables faits divers sur les relations entre professeurs et élèves.
Maintenant, à propos de cette hypothétique "égalité des chances", j'avoue ne pas comprendre comment il est possible de faire une telle impasse sur le réel. Serions-nous tous devenus fous ? Des enfants nés dans des milieux populaires n'ont pas les mêmes chances de réussite scolaire que ceux issus de milieux favorisés, et, c'est le bon sens même, ils ne les auront jamais. Ils ne les auront évidemment jamais parce que les conditions matérielles d'étude à la maison ne sont pas les mêmes, parce que le langage à la maison n'est pas le même, parce que les motivations, les stimulations pour étudier, les exemples, les modèles à la maison ne sont pas les mêmes et pour encore mille autres raisons déjà parfaitement connues. Au lieu d'accepter cette réalité incompressible contre laquelle l'école ne peut et ne pourra jamais rien, au lieu d'y faire face par une sélection ferme et des filières différenciées dès la fin du primaire (et peut-être même avant dans les zones difficiles), au lieu de comprendre que la sélection est la seule porte vers la justice sociale et la mixité, le pouvoir politique et syndical a préféré céder à cet invraisemblable et grotesque mensonge de l'égalité.

Quant au très fameux socle commun, pour savoir ce qu'il contient réellement, il ne faut pas consulter la documentation du ministère mais se tourner vers Mamadou, Madjid, Fatoumata et Mohammed pour savoir ce qu'ils ont en commun au bout de quatre années de collège. Ces élèves auront d'abord en commun d'être malheureux à l'école, mais ils auront aussi acquis les quelques principes que voici : il est vain de travailler et de faire des efforts, il faut considérer son ego comme prioritaire en toute circonstance, l'insulte est la plus courante des formes d'expression, et la loi du plus fort est fondatrice de la vie en communauté. Le voila, le vrai socle commun transmis par le collège unique, syndrome d'une société toute entière qui ne sait plus élever ses enfants dans la vérité, et se précipite ainsi elle-même vers la barbarie et le chaos.

Les organisateurs de notre colloque, que je remercie chaleureusement de m'avoir invité, me demandaient il y a quelques semaines avec un peu de déception, voire un peu d'inquiétude : "Mais vous ne proposez rien ? Vous avez bien une vision de l'avenir du collège unique ?". Eh bien non, je ne propose rien pour le collège unique. Surtout, rien. En cette période de réformes, en cette époque de confiance aveugle dans le progrès, dans la modernisation et les programmes d'action, je ne redoute rien davantage qu'un grenelle de l'éducation ou des états généraux de l'école.

Les adversaires du collège unique disent, quand ils se laissent aller à l'excès, qu'il est un système contre-productif, néfaste ou pervers. Ce n'est pas ma position. Pour ma part, je dis que le collège unique est la bête immonde de notre société contemporaine. La seule chose à espérer est donc sa disparition soudaine et totale et ce qu'il faut redouter le plus au monde, c'est précisément l'entreprise de sa modernisation.
Conférence donnée le 28 novembre 2009 à l'université Paris Sorbonne
lors du colloque Vers un renouveau du collège unique organisé par LIRE-ECRIRE

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"Je me suis mis en accord avec mes arrière-pensées !" c'est la réponse que fit le général de Gaulle à Georges Pompidou, son Premier ministre au retour de Baden-Baden dans la tourmente de Mai 68. Tout rentra alors dans l'ordre et la chienlit cessa. J'ai 72 ans. Je suis moi aussi en accord avec mes arrière-pensées, ou plutôt avec celles du Général puisqu'il a envahi ma vie. C'est au point que lorsque la France souffre, je souffre avec elle. De Gaulle faisait ce distinguo : "Le patriotisme c'est aimer son pays. Le nationalisme c'est détester celui des autres". Mais l'identité nationale tant à la mode, n'est-elle pas conditionnée par la pléthore des produits venus d'ailleurs ?

Ce livre ne perd jamais de vue ma vocation première qui rejoint celle de Beaumarchais : "Je m’empresse de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer ", et je n'ai pas honte d'avouer que lorsque je me relis, je m'esclaffe. Mais par delà le rire, ce livre est un hymne à la France et au général de Gaulle. Je souligne au passage que c'est moi, pauvre petit imitateur, qui, avec l'aide fraternelle du maire de Paris Bertrand Delanoë, ai fait mettre en lumière la statue du chef de l'armée de l'ombre qui était dans le noir à l'angle du Grand palais. Mais, disons-le, le but non véritablement avoué de mon livre serait de mettre aussi sous les projecteurs de la presse, les idées de De Gaulle sur l'Europe des 6, des 9 ou des 12, pour enfin sortir du cauchemar de cette Union européenne à 27. Car si De Gaulle avait "une certaine idée de la France", il avait aussi une certaine idée de l'Europe et l'Union européenne va totalement à l'encontre des projets gaulliens : "Notre politique, Peyrefitte, je vous demande de bien le faire ressortir : c'est de réaliser l'union de l'Europe. Mais quelle Europe ? Si elle n'est pas l'Europe des peuples, si elle est confiée à quelques organismes technocratiques plus ou moins intégrés, elle sera une histoire pour professionnels, limitée et sans avenir.[...]Une Europe où chaque pays européen, à commencer par le nôtre, perdrait son âme. Comment voulez-vous qu'on aille toujours plus loin vers l'enrichissement des riches et l'appauvrissement des pauvres ? Et qui est mieux placé que la France pour faire entendre la voix de ceux qui n'ont pas de voix ? Les peuples ça existe et ça résiste. Ce sont les gouvernements qui n'existent pas quand ils sont à la merci de leurs partis, de leurs comités et de leurs Parlements". (1)

L'Union européenne édicte des lois contraignantes pour tous les pays d’Europe, sans jamais faire jouer la préférence européenne, de sorte que l'Europe se trouve prise entre les deux feux de l'Amérique et de la Chine qui, économiquement "se tiennent toutes deux par la barbichette". Nous sommes les victimes d'une sorte de nazisme économique et sournois, duquel s'ensuit la déportation, oui la déportation de nos usines que l'on masque sous la dénomination moins effrayante de délocalisations. Du coup, elles partent en fumée comme se sont évanouis dans les airs lors de la guerre 39-40 les pauvres êtres humains. Tout se passe à la vue et au su de tous sans que les victimes aient même le temps d'ouvrir leur clapet. Faudra-t-il une révolution ouvrière pour parvenir à nous sauver et nous aider à nous échapper de cette Union européenne mortifère, une nouvelle Résistance capable d'en imposer aux maîtres faillis de Wall Street et aux chantres du renoncement bruxellois ? Tisot, voyons, sortir de l'Europe, c'est impossible ! "Nous l'avons fait parce que c'était impossible !" avait conclu Churchill après la guerre.
Serait-il devenu complètement fou ce pauvre fou du roi à force de s'approprier les idées de son maître, ou mégalomane bon à enfermer ?
Pourtant, "s'exprimant à l'occasion de la 17e conférence des ambassadeurs, le 27 août 2009, le Premier ministre François Fillon, a tenu à rappeler que la France recevait chaque année 14 milliards d'euros de l'Union Européenne (PAC-politique agricole commune comprise), mais contribuait à son budget à hauteur de 19 milliards. "Nos partenaires devront comprendre que cette position de premier contributeur net, avec l'Allemagne, ne pourra résister éternellement aux tensions actuelles des finances publiques" a-t-il souligné."

Je laisse à calculer ce que font 5 milliards d'euros en francs lourds. Pour l'heure c'est la victoire des Etats-Unis d’Amérique qui instillent de longue date ce clonage aux nations de la planète entière. Ils épandent leur drogue mortifère, à savoir la mondialisation et la globalisation qui se repaissent toutes deux des individualités qu'elles ont en horreur. Telles les trous noirs dans l’univers, elles mangent tout ce qui éclaire. De Gaulle confiait enfin à Alain Peyrefitte : "L'Amérique est devenue aujourd'hui une entreprise d'hégémonie mondiale."

Quant à l'atmosphère, elle est empuantie par le plus grand pollueur de la planète, la Chine, qui empoisonne aussi les échanges commerciaux. Et plus on leur achète de produits, plus ils émettent de CO2. Qu'à cela ne tienne, réunissons-nous à Copenhague pour noyer le "poison" !
Non, je n'oublie pas "de m'empresser de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer" quitte à faire rire jaune bien sûr. En mai 1968, en Chine, les gardes rouges de Mao défilèrent avec des banderoles : "Non à la tête de chien de De Gaulle". Le Général, stoïque, déclara en conseil des ministres : "C'est la première fois que je suis traité de chien par des Pékinois !" De Gaulle savait rire. Moi aussi. Ce livre aussi.

Seule la fidélité aux idées de De Gaulle nous apportera le salut.

(1) Alain Peyrefitte - C'était de Gaulle, tome III - Paris, Editions de Fallois/Fayard  2000.

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Dans le ciel de la bonne conscience et de la pensée unique européennes, la votation des Suisses tendant interdire les minarets a fait l'effet d'un coup de tonnerre. Si beaucoup de bonnes âmes, y compris ecclésiastiques, jettent l'anathème sur la nation helvétique suspecte de repli sur elle-même et de xénophobie, personne n'est dupe : un référendum analogue dans la plupart des pays de l'Union européenne aboutirait au même résultat. D'ailleurs personne ne se risquera à l'organiser. Comme dans le cas des votes français et néerlandais sur la constitution européenne, le vote d'un seul pays sert de révélateur de ce que pensent les autres. On est d'ailleurs surpris que les augures politiques, s'appuyant sur des sondages pourtant effectués dans les règles de l'art aient pu imaginer que le résultat du vote serait différent.

Ce vote est un avertissement pour les élites européennes qui pensent que les peuples, éduqués ou rééduqués à grand renfort de discours officiels, de pression médiatique, d'affiches, de programmes scolaires, se sont une fois pour toutes résignés à une Europe multiculturelle, multiethnique et composant avec un islam de plus en plus prégnant. Ceux là ne doivent se faire aucune illusion sur les sentiments réels de la majorité, malgré ou peut-être à cause des leçons qu'on lui assène.
De même devraient perdre leurs illusions les fanatiques qui se figurent que l'ultime assaut de l'islam contre une Europe fatiguée et déchristianisée est pour bientôt. On connaît les paroles du président Boumediene pour qui les musulmans, après avoir été conquis, conquerraient à leur tour l'Europe grâce à la fécondité de leurs femmes. Le premier ministre Erdogan cache mal son sentiment que l'entrée d'une Turquie de 80 millions d'habitants dans l'Union européenne, conjuguée à la montée des populations immigrées dans les pays de l'ouest, devrait permettre aux musulmans d'être un jour majoritaires en Europe. Tarik Ramadan et consorts le pensent aussi. Le vote suisse devrait leur montrer que cette conquête pacifique du continent n'est pas pour demain.

Que va-t- il dès lors se passer ? Il est indubitable que grâce à la poursuite de l'immigration, moins contrôlée que jamais depuis qu'elle n'est plus du ressort national mais communautaire, et au différentiel de fécondité - surtout chez les nouveaux arrivants -, la part des musulmans dans la population, qui se situe autour de 6,5 % en France et en Allemagne, devrait continuer à progresser.
Jusqu'où ? Aucun fait nouveau, comme pourraient l'être, un contrôle de l'immigration beaucoup plus strict, une baisse rapide de la fécondité dans les populations musulmanes de l'Europe ou encore un regain de vitalité des Eglises chrétiennes du vieux continent, ne laisse prévoir à court ou moyen terme un retournement de la tendance.

C'est d'ailleurs la conscience diffuse de cela et l'inquiétude qui l'accompagne qui sous-tendent la réaction des Suisses, une réaction dont aura beau jeu de dire que, fondée sur le seul refus de l'islamisation du paysage urbain, elle est plutôt une manière de se voiler la face que d'aller au fond des choses.
La perspective brossée par Emmanuel Todd ou d'autres, d'une laïcisation progressive, au recul de la foi chrétienne répondant celui de la foi musulmane, quoique plausible, ne doit pas nécessairement nous rassurer. Parce que des différences culturelles fortes subsisteraient, la principale étant le registre des prénoms, et aussi du fait que l'affaiblissement des repères religieux peut aussi bien favoriser le durcissement identitaire, comme le même auteur l'a montré dans le cas de l'Allemagne nazie.

Bien des traits de l'Europe actuelle peuvent s'apparenter à des signes de déclin : la déchristianisation, l'attrition de nations tenues pour un vestige du passé, voire une référence suspecte, fasciste ou nazie, la désindustrialisation, la dénatalité, le chômage endémique, la démilitarisation relative, l'absence de volonté politique propre. L'esprit de tolérance, souvent à sens unique, la culpabilité postcoloniale, le politiquement correct qui prévalent actuellement dans les élites ne favorisent certes pas le ressaisissement. Le christianisme est tenu en suspicion dans ses propres rangs et, critiqué, voire ridiculisé de toutes parts, n'a pas les moyens de faire face à la montée de l'islam. Celle-ci trouve l'appui de tout un arsenal idéologique fondé sur la non-discrimination ou l'antiracisme (comme si la plupart des musulmans n'étaient pas de race blanche !). L'école laïque qui donnait de la viande le vendredi au temps où l'Eglise l'interdisait (1) impose dans certaines villes des menus sans porc même aux élèves non-musulmans, comme si la minorité musulmane avait déjà réussi à imposer la charia. 


Malgré son ambiguïté, la votation suisse nous laisse cependant soupçonner que la population de la vielle Europe, quelle que soit l'attitude de ses élites, ne se laissera pas réduire à la dlimmitude (position du minoritaire en terre d'islam) sans réagir.
Ce serait mal connaître l'histoire de ce continent, qui a joué un rôle si singulier dans l'émergence de la modernité, que d'imaginer qu'il pourrait laisser ses traditions les mieux établies - pas seulement le christianisme -, s'étioler dans la passivité. Chaque fois qu'elle fut confrontée au risque d'être submergée par les populations ou les influences orientales, l'Europe s'est in extremis ressaisie : Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platées, Actium, plus tard les Champs catalauniques, Covadonga, Poitiers, Las Navas de Tolosa, Lépante, Vienne : la liste de ces lieux de résistance est longue.
A l'inverse d'ailleurs, l'Orient a fini, lui aussi, par rejeter la romanité puis les croisés, puis Byzance, puis la colonisation. (Quoi que disent certains Arabes, l'épopée d'Israël est trop singulière pour être amalgamée à ces précédents.)

Le retournement, pour le meilleur et pour le pire, s'effectue d'abord dans les têtes. Point de pays plus tolérant à l'islam et au judaïsme que l'Espagne du XIVe siècle, avant qu'une mystérieuse mutation n'induise une réaction violente de rejet des minoritaires. Inutile de chercher à juger ce genre de mutation à partir de la morale d'une époque ; les repères basculent avec elle : ce qui était politiquement correct la veille, la tolérance en l'occurrence, cesse de l'être et inversement. Et si cela nous arrivait, probablement verrions-nous les chiens de garde les plus vigilants dans la première configuration continuer leur office avec la même hargne quand le paradigme a changé, les modérés se trouvant toujours, dans ces cas, débordés.
De même, le christianisme européen, tenu plusieurs fois au cours de son histoire pour moribond a su se ressaisir : après les invasions barbares, puis arabes, au temps des déchirements des XVe et XVIe siècles, après la Révolution française.

Quand s'effectuera ce réveil ? On peut penser que le plus tôt sera le mieux. Pour une raison bien simple : si d'aventure nos pays devaient arriver à un point où musulmans et non-musulmans représenteraient des forces comparables (2), on peut craindre, au vu des précédents de pays comme Chypre, le Liban ou la Bosnie que notre continent n'échapperait pas aux affres d'une guerre civile de grande ampleur.
Les esprits responsables comprendront que personne en Europe n'a intérêt à ce que ce point soit jamais atteint.


(1) L'Eglise catholique interdisait à ses fidèles de manger de la viande le vendredi jusqu'en 1966. Les Espagnols étaient dispensés de cette règle depuis la bataille de Lépante.
(2) Ce qui ne signifie pas nécessairement un poids démographique équivalent : au XVIe, les protestants ne représentaient en France qu'environ 10 % de la population mais 50 % de la noblesse.

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Ce qui s'avoue quand la parole se libère : la cohabitation avec l'islam sera le défi à résoudre pour l'Europe du XXI e  siècle. La religion n'est pas en cause, ni la respectable dévotion musulmane que tout croyant ne peut qu'admirer. C'est, en revanche, la construction politique qui accompagne ce culte, dont les textes de référence ne différencient pas le spirituel du temporel, qui préoccupe les démocraties. Elles voient leurs règles utilisées par des néofondamentalistes pour tenter d'ébranler la laïcité. Pourquoi feindre encore de ne rien remarquer ?
Un même panurgisme, qui assure à Copenhague que l'Occident est seul coupable du réchauffement climatique, refuse d'analyser la tentation totalitaire portée par cette conception d'une société soumise. Au nom de la non-discrimination, ce système est exempté de responsabilité dans la crise existentielle qui traverse l'Europe. Le débat sur l'identité, que le conformisme refuse, serait devenu "un déversoir et un défouloir" selon Yazid Sabeg, commissaire à la Diversité. Ce risque existe peut-être, tant les peuples perdent patience. Mais ce serait attiser les exaspérations que de refuser de poser des limites à l'islam en France.
La rapide émergence de ce tabou, que le vote suisse contre les minarets a achevé de briser, oblige à dire les choses. Or le déni, qui fut celui de bien des dirigeants face à la montée du communisme puis du nazisme, se retrouve chez ceux qui ne veulent pas voir les avancées de l'islamisme, dont l'idéologie rétrograde s'infiltre dans des cités majoritairement musulmanes, au nom du différentialisme défendu par les belles âmes. Une confuse référence à la suprématie coranique devient déjà, pour certains Français, le prétexte à ne plus obéir aux lois de la République. S'en accommoder, au prétexte de ne "stigmatiser" personne ?

L'apaisement est brandi par le politiquement correct, qui récuse les conflits et sacralise les minorités. Dimanche, Hervé Morin, ministre de la Défense, a justifié cette attitude. Elle vaut à la secrétaire d'État, Nadine Morano, d'être accablée de critiques pour avoir dit attendre "du jeune musulman français qu'il aime son pays, qu'il trouve un travail, qu'il ne parle pas verlan, qu'il ne mette pas sa casquette à l'envers". Les censeurs, qui veulent y entendre des propos "nauséabonds" annonçant, allons-y, un retour de Vichy, se bousculent depuis pour réclamer la suspension du débat national. Vite, remettre les têtes dans le sable...
Nicolas Sarkozy, en recentrant le débat sur l'islam (Le Monde, 9 décembre) a opportunément rappelé "l'humble discrétion" qui oblige le chrétien, le juif ou le musulman "à se garder de toute ostentation et de toute provocation". Le parallèle outrancier que soutient une partie de la gauche entre la situation des musulmans de France et celle des juifs sous l'Occupation illustre sa confusion. Même les religieux ont admis l'enjeu. "Le dernier arrivé doit s'adapter aux règles collectives", reconnaît Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman. "La balle est dans notre camp, c'est à nous musulmans d'expliquer, de combattre l'extrémisme", confirme Fouad Alaoui, président de l'Union des organisations islamiques de France. Les donneurs de leçons entendent-ils ?
La première vertu du débat est d'avoir convaincu, semble-t-il, ces représentants de leur responsabilité. Celle-ci consiste à corriger la caricature que l'intégrisme est en train de donner à leur communauté. À ceux qui, comme Hamid Zanaz (L'Impasse islamique, Les Éditions libertaires), disent ne guère croire en une "révolution mentale" pouvant promouvoir un "islam libéral", il appartient à ces Français issus de l'immigration d'apporter les signes de leur acceptation de la laïcité et de ses règles égalitaires. Le peuple iranien, qui aspire à la démocratie en affrontant la théocratie, ne prend-il pas ce chemin ?

Alors que les députés s'apprêtent à légiférer sur l'interdiction de la burqa dans des lieux publics, il devrait revenir aux musulmans de défendre cette mesure. Il serait utile de les entendre fixer les limites de la pratique religieuse à la seule sphère privée. Face aux incursions du néo-fondamentalisme, qui exige des cantines séparées et des salles de prière dans les entreprises, qui y récuse des femmes et réclame des jours fériés, qui impose sa loi dans des hôpitaux et veut des horaires séparés dans les piscines, l'actuel silence de nos compatriotes est ambigu. Leur demander de se désolidariser d'un intégrisme sclérosé n'est pas leur faire injure. C'est même l'exact contraire.
Au nom de la diversité, concept censé représenter la nouvelle richesse de la France, l'islam politique instrumentalise des exigences religieuses pour asseoir sa visibilité, singulièrement dans les banlieues. Même le Hezbollah islamiste a été autorisé à tenir une conférence, samedi dernier, à la Sorbonne, symbole de l'humanisme français. Continuer à nier ce qui crève les yeux ? Un constat : ceux qui réclament l'arrêt du débat sont les mêmes qui, comme Dominique de Villepin, se sont fait les chantres de "la dimension islamique de l'Europe". C'est leur monde rêvé qui est aujourd'hui jugé par les Français. Il sera difficile de les faire taire. Cette libre parole favorisa-t-elle le FN ? Rien n'est moins sûr. Ce n'est pas l'extrême droite qui s'exprime mais un peuple ouvert, simplement soucieux de préserver ses principes et son mode de vie.

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Comme le temps passe ! Le XXIe siècle finit sa première décennie. Il prépare ces années 2010 dont chacun espère la fin de la crise et la grande mutation du monde vers la paix sur tous ses territoires, une bonne gouvernance et un développement durable (1). Faut-il avoir la nostalgie des années, des mois et des jours qui s'accumulent derrière nous ?
Doit-on penser que cette nostalgie devrait être encore plus intense pour les plus âgés d'entre nous ? Le général de Gaulle n'a-t-il pas effectivement écrit : "La vieillesse est un naufrage" (2) ? Mais il écrivait cette formule à propos du Maréchal Pétain en 1940. Pourtant, depuis cette date, l'espérance de vie à la naissance s'est accrue en France d'un quart de siècle, de 56 ans à plus de 81 ans, une évolution que personne n'avait imaginée. Ainsi se constate un décalage fantastique entre les progrès dans la longévité accrue et les propos apocalyptiques souvent déversés dans les médias. Travaillons à un monde meilleur, mais ne pensons pas que les générations qui nous ont précédés n'ont rien fait en matière d'environnement (3). En effet, les gains d'espérance de vie résultent d'un ensemble de facteurs combinant une alimentation suffisante et plus diversifiée, des découvertes médicales et pharmaceutiques, des progrès techniques limitant la pénibilité du travail et de considérables changements touchant l'hygiène. Ces derniers additionnent les meilleurs équipements des logements en sanitaires et salles d'eau ou des multiples infrastructures urbaines contribuant à combattre morbidité et mortalité : réseaux d'eau potable, assainissement, traitement des eaux usées, stations d'épuration…

La science démographique répond clairement à la question ci-dessus.
D'une part, elle confirme une évidence : vieillir est la meilleure façon de ne pas mourir. Le vieillissement individuel (4) est donc une excellente solution pour continuer à bénéficier de la vie.
D'autre part, non seulement celui qui vieillit ne meurt pas mais, en outre, dans un pays comme la France, il allonge son espérance totale de vie. La connaissance des évolutions démographiques apprend que plus une personne avance en âge, plus elle peut espérer une vie plus longue. Par exemple, en 2006, l'espérance de vie à la naissance en France est de 81 ans en moyenne, davantage pour les femmes et moins pour les hommes. Mais la personne qui a atteint l'âge de 85 ans dispose encore, en moyenne, d'une espérance de vie de 5,96 années pour les hommes et de 7,40 années pour les femmes.

La capacité d'allonger son espérance totale de vie en vieillissant peut être mise en évidence en France en considérant par exemple la génération née en 1920. Les nouveau-nés de cette année-là ont des espoirs limités de vivre. Déjà, passer le cap de la première année sera difficile. 123 sur mille vont mourir avant même d'atteindre l'âge d'un an. L'espérance de vie à la naissance de la génération 1920 est seulement de 55,9 ans pour les femmes et de 52,2 pour les hommes. Mais ceux qui, au fil des années, survivent montrent une meilleure résistance aux causes naturelles de la mortalité et bénéficient des facteurs qui améliorent l'espérance de vie, comme la découverte des antibiotiques. Aussi, ceux arrivant à l'âge de 60 ans en 1980 comptent une espérance de vie restante de 22,4 ans pour les femmes et de 17,3 ans pour les hommes. Leur durée espérée de vie atteint donc respectivement 82,4 ans et 77,3 ans, soit beaucoup plus qu'à leur naissance en 1920.
Quinze ans plus tard, les personnes de cette même génération nées en 1920 qui atteignent 75 ans en 1995 ont, devant elles, une durée espérée de vie encore plus longue : 87,7 ans pour les femmes et 84,8 pour les hommes. Là aussi, ces personnes bénéficient des conséquences des nouveaux progrès réalisés, notamment dans la médecine gérontologue. Considérons désormais les survivants de la génération 1920 arrivés à l'âge de 85 ans en 2005 : leur durée espérée de vie s'élève désormais à 92,1 ans pour les femmes et 90,8 ans pour les hommes.

De tels chiffres illustrent tout l'intérêt de vieillir pour allonger sa durée espérée de vie. Ils permettent aussi de mieux éclairer la réflexion sur les politiques de l'État et des collectivités territoriales.

(1) Concernant les États-Unis, cf. Zaninetti, Jean-Marc, Les États-Unis face au développement durable, Population & Avenir, n° 690, novembre-décembre 2008
(2) Charles de Gaulle, Mémoires de guerre : L'Appel, 1940-1942, Livre de Poche.
(3) Wackermann, Gabriel (Direction), Ville et environnement, Paris, Ellipses, 2005.

(4) Notion à bien distinguer du vieillissement de la population. Cf. Dumont, Gérard-François et alii, Les territoires face au vieillissement en France et en Europe, Paris, Ellipses, 2006.

N° 695 de la revue Population et Avenir

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Le gouvernement a lancé une vaste consultation sur "l'identité nationale" en envoyant aux préfets, chargés d'organiser les débats à l'échelon local, un "guide" qui propose quelque deux cents questions. Pas moins ! Étrange procédure en vérité, qui révèle surtout combien cette identité ne va plus de soi aujourd'hui. Il faut vraiment que la France soit tombée bien bas pour qu'on en arrive à s'interroger sur ce qu'elle est. La réponse, au demeurant, est loin d'être facile et univoque, car la notion même d'identité renvoie, pour une personne comme pour une nation, à son être même. L'identité est une réalité qui se vit - qui change donc aussi forcément -, plus qu'elle ne se définit. L'être d'une personne est indissociable de sa vie, de son passé, mais il ne se limite pas qu'à cet aspect, son être profond s'exprimant surtout par son âme, qui est réfractaire à toute description purement rationnelle. Par analogie, l'identité d'une nation est forgée par son histoire, par le "vivre ensemble" de citoyens engagés dans un destin commun. Et il y a aussi son "âme", difficile à cerner, qui exprime le fondement de l'unité d'un peuple, ce qui le caractérise dans une volonté commune de perdurer en tant que nation.

Ces considérations, dont j'ai conscience qu'elles peuvent paraître bien abstraites, nous conduisent cependant à un constat : "l'identité nationale" intègre toute l'histoire de France, depuis les Gaulois, Clovis, les rois, la Révolution jusqu'à la Ve République. On ne peut faire un tri entre ce qui nous plaît et ce qui nous déplaît, pas plus qu'on ne peut réécrire le passé que nous voudrions changer. La France, c'est à la fois la monarchie et la république, le christianisme et les Lumières, Vichy et la Résistance. Cela ne signifie pas, bien évidemment, que tout soit à mettre sur le même plan. Il est légitime d'insister davantage sur le meilleur, de regretter le pire, mais non de faire qu'il n'ait pas eu lieu. Quand on englobe la totalité de l'histoire de France sans arrière-pensée idéologique, on perçoit mieux certaines grandes lignes : l'imprégnation du christianisme, d'abord, qui forme ses racines les plus profondes - ce n'est pas pour rien que la France a été qualifiée de "fille aînée de l'Église" - et qui a poussé nos élites à être aux avant-postes de la pensée ; la France a été l'un des pays les plus missionnaires au monde, aussi bien pour répandre la foi que des idéologies plus ou moins délétères ; le constant souci d'indépendance de nos rois, ensuite, qui ont cherché inlassablement à former l'unité du "pré carré" sans cette volonté hégémonique propre aux empires : la France a toujours eu de ce fait une vocation à favoriser les équilibres géopolitiques. Tout cela permet de comprendre pourquoi le pape Jean-Paul II avait merveilleusement résumé notre vocation : "France, éducatrice des peuples".

Mais aujourd'hui, pourra-t-on rétorquer, la déchristianisation est très avancée et l'immigration - en grande partie musulmane - change la physionomie du pays. On se souvient que l'historien Jean de Viguerie avait diagnostiqué la mort de la France (1) et Jean Raspail lui avait emboîté le pas dans un retentissant article du Figaro (2). Si elle était soumise demain à la loi musulmane, serait-elle encore la France ? Certes, les civilisations sont mortelles, l'histoire l'a montré avant Paul Valéry, et rien ne nous assure infailliblement de la pérennité de nos vieilles nations européennes, mais devait-on diagnostiquer la mort de la France en 1941, à un moment où bien peu croyaient encore en son destin, ou en 1420 après le funeste traité de Troyes qui livrait le royaume à l'occupant anglais ? La différence, jadis, est que le danger venait principalement de l'Europe, donc d'une même civilisation chrétienne que la nôtre. Cela était vrai pour la France, mais n'oublions pas qu'une partie non négligeable de l'Europe a longtemps vécu sous la menace musulmane et que l'Espagne et les Balkans ont dû batailler des siècles pour s'en défaire.

Quoi qu'il arrive, une chose est certaine : la France de demain sera à l'évidence bien différente de celle d'hier, ce qui ne signifie pas qu'elle aura disparu. Il est ainsi des moments de l'histoire où les ruptures sont particulièrement brutales : songeons au changement de monde qu'a représenté la Révolution pour les contemporains ! Aujourd'hui, la technique et les communications donnent l'impression d'une "accélération" de l'histoire et donc aussi des changements : cela est fort déstabilisant, mais cela ne doit-il pas nous inciter à nous recentrer sur l'essentiel ?
En commençant par voir nos vrais problèmes en face : nous ne savons pas qui nous sommes - nous avons même oublié que l'on devient Français d'abord par filiation, que nous sommes les héritiers d'un trésor immérité -, nous ne croyons plus en nous-mêmes ; il serait temps de retrouver la légitime fierté d'être Français, de comprendre que la première richesse d'une nation, ce sont ses hommes et que son avenir dépend de ses enfants, d'où l'absolue nécessité d'une démographie dynamique, ce qui suppose de remettre à l'honneur le seul moyen connu pour cela : honorer et favoriser la famille stable. Sans ce préalable, il est vain de prétendre faire reculer l'immigration ou assimiler des étrangers. Et ce d'autant plus que la société d'accueil est décadente, ravagée par le matérialisme consumériste : quel immigré peut avoir envie de s'intégrer dans un tel pays si peu convaincu lui-même de ses propres mérites ?
La France a la particularité d'avoir une grande vocation qui ne nécessite pas d'être une "super-puissance" : cette vocation, elle pourrait l'assumer encore aujourd'hui, rien ne s'y oppose et surtout pas sa "petite taille", il ne suffirait que d'y croire et travailler sans relâche au bien commun, national et international.

(1) Les deux patries, DMM, 1998.
(2) La patrie trahie par la République, Le Figaro du 17 juin 2004.

La Nef, décembre 2009

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Allez, un blasphème : ce sommet de Copenhague manque de crédibilité.
Bien sûr, il est important que les pays se parlent et s'acheminent vers une autolimitation afin de préserver la planète. Mais ces grands prêtres, ces dévots et ces prosélytes, mais ces credo, ces excommunications et ces bûchers montrent surtout ce qu'est devenu l'écologisme : un culte sectaire, despotique, intransigeant. À écouter les sermons, la modernité industrielle, forcément coupable, doit se soumettre au dogme de la décroissance sous peine de punition divine. Désolé, mais le ridicule entache cette hypermesse ouverte cette semaine.
Une pensée unique chasse l'autre, dans un mimétisme planétaire. Après l'unanime sacralisation de Barack H. Obama, messie à l'indécision problématique, voici les matraquages sur l'implication de l'homme dans le réchauffement du climat. Sur cette question controversée, "le débat est clos", ont décrété les convertis, dont Nicolas Sarkozy. Cette semaine, cinquante-six journaux ont publié le même éditorial : "La question n'est plus de savoir si c'est l'activité humaine qui est responsable, mais de calculer le peu de temps qu'il nous reste pour limiter les dégâts." Où est le pluralisme des analyses ?
Seule une religion peut oser se réclamer ainsi d'une vérité universelle, assénée par ses prophètes. Le paradoxe est de voir tant de laïcs s'engouffrer dans cette bigoterie pour qui le diable est la société libérale et le capitalisme. L'hérétique Claude Allègre n'est pas le seul à avoir été qualifié de "négationniste" par l'Inquisition qui ne supporte pas de voir mise en doute la faute originelle de la société de consommation. De nombreux autres scientifiques récalcitrants ont aussi été bannis. L'État se devrait de respecter, dans ce domaine aussi, une séparation avec ce nouveau clergé.
Que cela plaise ou non à l'animateur Nicolas Hulot, dont le film Le Syndrome du "Titanic"  révèle son choix tiers-mondiste et altermondialiste, des doutes subsistent sur le réchauffement (certains assurent que les températures baissent depuis 1998) et sur le rôle unique de l'homme dans ce phénomène (qui pourrait être dû aussi aux cycles du soleil). D'autant que les révélations du Wall Street Journal, apportant des preuves de bidouillages de données climatiques (le "Climategate") au sein de l'Université d'East Anglia (Grande-Bretagne) afin de soutenir la thèse officielle, accréditent le soupçon d'une manoeuvre idéologique. Or ce sont des interdits et des impôts déguisés qui sortiront de Copenhague. Non, vraiment, la parole de ce sommet n'est pas d'évangile.

Donnée oubliée
Les Verts, qui annoncent l'apocalypse, espèrent faire de Copenhague leur propre sacre. Mais le gouvernement n'a rien à gagner à devenir l'apôtre d'une cause qui utilise la propagande et l'intimidation intellectuelle pour convaincre. Avoir rejoint l'écologiquement correct lui a déjà valu de perdre de sa popularité en instaurant une inutile taxe carbone en pleine crise du pouvoir d'achat. D'ailleurs, l'opinion américaine se détache de ce culte aux procédés opaques. Certes, l'Arabie saoudite a eu tout intérêt à dénoncer, dès lundi, "le niveau de confiance" en la science, ébranlé par le "Climategate": les producteurs de pétrole veulent poursuivre leur fructueux commerce. Cependant il n'est pas besoin de sommets tapageurs pour que les gens se persuadent des vertus de la voiture électrique ou de l'intérêt d'une indépendance vis-à-vis des pays de l'or noir.
D'autant qu'une autre donnée, passée plus inaperçue, pourrait aussi expliquer partiellement les changements climatiques : la surpopulation mondiale, qui pourrait approcher les 9 milliards en 2050. Cette hypothèse est évoquée dans le dernier rapport du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), qui estime : "Le ralentissement de la croissance démographique (...) pourrait faciliter la tâche d'équilibrer les émissions mondiales de gaz à effet de serre sur le long terme et de rendre possible une adaptation plus immédiate aux changements climatiques déjà en cours." Selon cet organisme, l'augmentation démographique serait à l'origine de 40 à 60 % des émissions de gaz à effet de serre depuis 1820.
Une réflexion collective sur cette question taboue de la limitation des naissances, notamment dans les pays en voie de développement, serait sans doute aussi légitime que ce sommet de Copenhague qui joue à faire peur avec des données incomplètes. Plutôt que de taxer encore dans l'espoir vain de faire la pluie et le beau temps, pourquoi les États n'aideraient-ils pas les pays en voie de développement à l'éducation des femmes ? Ils pourraient aussi, dans la foulée, s'inquiéter de la malnutrition : lors du dernier sommet mondial de l'alimentation, aucun des chefs d'État des pays riches n'était présent...

Libération de la parole
Cette sévère rechute dans la pensée unique, qui occulte les sujets n'entrant pas dans ses certitudes, est d'autant plus anachronique que les Français font l'expérience d'une libération de la parole sur leur propre identité, grâce au débat lancé par Éric Besson, ministre de l'Immigration. Après des décennies de récitations sur "l'immigration, chance pour la France" et "l'islam, religion de paix et de tolérance", il est enfin permis d'aborder les faits dans leurs complexités. Sarkozy a même été jusqu'à critiquer, mercredi dans Le Monde, le "mépris du peuple" de ceux qui avaient qualifié le vote suisse contre les minarets de "populiste". Dès lors, pourquoi se remettre des chaînes et des oeillères ?
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Liberté religieuse et culte public

(...) (site endommagé en 2013)
a suscité un tel émoi que beaucoup en ont oublié de réfléchir au cadre théorique dans lequel il s'inscrit : la problématique de la liberté religieuse en Occident. Il faut le rappeler : ce sont les minarets qui ont été interdits par le peuple suisse, pas les mosquées. Si les mosquées avaient été interdites, on aurait pu considérer à bon droit qu'il s'agissait d'une atteinte inacceptable à la liberté religieuse. L'interdiction des minarets touche en fait une autre question : celle de la visibilité publique du culte. La disposition d'un lieu de culte est affaire de droit fondamental, sa visibilité une question d'ordre public et donc d'opportunité, variable selon les lieux et les temps.
Cette distinction n'est pas nouvelle en Europe : comme l'a montré Bruno Dumézil (1), on la trouve dès les origines de la chrétienté instituée. L'Eglise a ainsi presque toujours admis le droit des juifs à disposer de synagogues dans un Etat chrétien. Comment d'ailleurs un chrétien pourrait-il, sans se renier, empêcher d'autres croyants d'adorer Dieu ? La même Eglise a en revanche rarement accepté que d'autres cultes aient un caractère public, ou en tous les cas officiel (2).
Curieusement, le Syllabus et Dignitatis humanae ne diffèrent pas autant qu'on croit sur ce sujet.
Parmi les erreurs condamnées par le premier figure qu'il faille "louer que certains pays, catholiques de nom, aient décidé par leurs lois que les étrangers qui viennent s'y établir puissent jouir de l'exercice public de leurs cultes particuliers" (§78).
Dignitatis humane  dit de son côté que "Dès lors que les justes exigences de l'ordre public ne sont pas violées, ces groupes sont en droit de jouir de cette immunité (de toute contrainte en matière religieuse) afin de pouvoir se régir selon leurs propres normes et honorer d'un culte public la divinité suprême (…) (§ 4.2)".

Certes, entre ces deux textes, le ton est très différent : autant Pie IX est restrictif pour les cultes non catholiques, autant Paul VI l'est au contraire pour toute entrave à la liberté de quelque culte que ce soit. On peut même s'inquiéter qu'en exigeant que les groupes religieux obtiennent l'immunité "pour se régir selon leurs propres normes", le texte de 1965 puisse fonder l'application de la charia en Europe. En fait il n'en était pas question à cette date. Le texte visait d'abord le droit des églises chrétiennes d'organiser comme elles l'entendent la vie ecclésiastique et non celui d'un groupe religieux d'avoir son propre droit civil ou pénal, cette idée étant étrangère à la tradition chrétienne laquelle, pour ce qui n'est pas d'ordre religieux, n'a jamais revendiqué que l'application du droit "naturel".
Si Dignitatis humanae insiste sur le droit des croyants, quels qu'ils soient, à pratiquer leur culte, le Syllabus ne traite que du culte public, ce qui veut dire, dans un texte limé au millimètre, que le droit des étrangers (ou d'autres) à pratiquer un culte privé, droit conforme à la tradition de l'Eglise (sinon à la pratique de tous les princes chrétiens), n'est pas en cause. Le statut que, entre les lignes, le Syllabus ouvre aux cultes non catholiques est-il d'ailleurs différent de celui qu'un certain laïcisme voudrait imposer à tous les cultes ?
Mais la déclaration Dignitatis  humanae, soumet la liberté de culte (y compris publique pour le coup) qu'elle promeut à la restriction importante des "justes exigences l'ordre public". Ordre public, peut-on supposer, au sens large : non seulement le souci de préserver la paix civile mais encore celui de la circulation routière ou d'un urbanisme ordonné. La question des minarets n'est plus un problème de liberté de conscience mais peut être tenue comme l'a suggéré François Fillon pour un problème d'urbanisme, voire de gestion d'un patrimoine historique (3).
Curieusement, une telle convergence n'existe pas seulement entre deux textes réputés antinomiques de l'Eglise catholique mais encore entre ceux-ci et la pratique la République française laïque. La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat du 9 novembre 1905 (article 4) confie l'organisation du culte aux  seules associations qui se conforment "aux règles d'organisation générale du culte dont elles se proposent d'assurer l'exercice", c'est-à-dire, s'agissant de l'Eglise catholique, qui se conforment au droit canon.
Quant à l'exercice public du culte, le fameux arrêt abbé Olivier du Conseil d'Etat (19 février 1909) affirme que l'autorité publique (un maire en l'occurrence) ne peut apporter de restrictions à la liberté de culte - y compris  à une procession - qu' "en cas de menace précise et sérieuse pour l'ordre public".
En notre temps où les intégrismes de tout poil prospèrent sur fond d'ignorance, ces distinctions, pourtant classiques, sont fâcheusement remises en cause. La Charte des droits fondamentaux  annexée au traité de Lisbonne reconnaît "la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites" (article 10) sans aucune restriction liée aux exigences de l'ordre public, ouvrant la porte à de graves risques. A l'inverse, un laïcisme exacerbé, voudrait bannir tout symbole religieux de l'espace public sans autre motif que de principe.

La Rapporteur spécial de l'ONU pour la liberté de religion, Mme Asma Jahangir, s'est montrée "profondément inquiète" quant aux "conséquences négatives du résultat de cette votation sur la liberté de religion ou de conviction des membres de la communauté musulmane en Suisse." On aimerait savoir si l'intéressée, originaire du Pakistan, s'est autant émue du cas de nombreux pays musulmans qui aujourd'hui multiplient les entraves, non seulement à l'exercice public du culte chrétien - ou juif - mais à son exercice tout court, de manière officielle, comme en Arabie saoudite d'où sont bannis non seulement les clochers mais les églises, ou de manière sournoise presque partout ailleurs.
On aurait aimé aussi plus de retenue de la part de M. Erdogan premier ministre d'un pays, la Turquie,  qui non seulement a commis au début du XXe siècle un génocide massif des chrétiens, pas seulement  arméniens (4), mais où encore aujourd'hui des prêtres ou des militants chrétiens sont assassinés et où la construction de nouveaux lieux de culte non musulmans est pratiquement impossible.


(1) Bruno Dumézil, Les racines chrétiennes de l'Europe, contrainte et liberté religieuse dans les royaumes barbares,  V-VIIIe siècle, Fayard, 1905
(2) Ce que signifie exactement culte public n'est pas précisé dans les textes cités et peut-être est-ce mieux, car ainsi est  laissée une marge d'interprétation.
(3) On admet cependant que le référendum suisse a une portée plus large, touchant à l'identité nationale.
(4) A l'exception des catholiques et des protestants, peu nombreux et protégés par la crainte de la France et de l'Angleterre

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et la notion de guerre "juste" inaugurée par Magistro, lisez le tout récent, et remarquable, discours de Barak Obama, heureux récipiendaire du prix Nobel de la Paix à Oslo. Tout y est. Il en ressort que les guerres justes ne sont pas forcément nécessaires ; que les guerres nécessaires ne sont pas forcément justes.
Ceci étant, rappelons, en guise d'exorde, une constatation d'une affligeante banalité, à savoir que la notion de ce qui est juste ou non varie du tout au tout selon les époques et les sociétés humaines. Ce qui était justifié hier ne l'est plus aujourd'hui et le sera moins encore demain. Dont acte.
Par ailleurs, les guerres d'aujourd'hui ne sont pas celles d'hier, ni celles de demain. Comment va t-on réagir demain dans l'hypothèse d'une guerre nucléaire ? Allons plus loin. Une guerre nucléaire peut-elle être juste ?
En fait, aucune guerre n'est jamais juste dans la mesure où elle provoque forcément la mort de civils d'innocents, surtout pour ce qui concerne les guerres contemporaines.
Certes, c'était déjà largement le cas dans le passé. Songeons aux bombardements dévastateurs de Coventry, d'Hambourg, d'Hiroshima et de Nagasaki.
Mais c'est encore plus vrai depuis la dernière guerre mondiale. Les conflits "modernes", dans leur majorité (sauf la guerre de Corée et celle du golfe) ne mettent plus aux prises des armées régulières agissant en corps constitués. Ce sont des guerres de type post colonial, entendons par là le fait qu'elles mettent en présence des forces régulières qui affrontent le plus souvent des guérillas noyées dans la masse de la population civile (guerre d'Israël au Liban et dans la bande Gaza, guerre d'Algérie, guerre d'Indochine, puis du Vietnam, guerre d'Irak après la chute de Saddam Hussein, innombrables guerres civiles africaines, terrorisme au Liban, en Somalie, en Afghanistan, que sais-je encore ?).
Ces guerres comportent forcément des "bavures" ou des "dégâts collatéraux" largement imprévisibles, pour ne pas dire inévitables, qu'elles que soient les bonnes intentions des acteurs.
Notons au passage que ce sont des guerres pratiquement "ingagnables" (no-win wars comme le disent nos amis américains). Car les forces régulières ne sont pas armées sur le plan moral pour les affronter sans dommages moraux ou psychologiques démesurés, et souvent irréversibles, ni équipées sur le plan opérationnel pour l'emporter définitivement sur le terrain. Comment, en effet, se faire aimer des populations locales tout en les bombardant régulièrement de jour comme de nuit (c'est le cas en Afghanistan) ? Personne n'a encore trouvé la recette.
C'est donc la raison pour laquelle l'Occident - qui ne comprend jamais les leçons de son propre passé -est condamné à perdre régulièrement ce genre de guerre. C'est bien ce qui risque fort de se passer tôt ou tard en Afghanistan (les récits publiés dans la presse par d'anciens soldats américains revenus de ce pays sont éloquents à ce sujet).

En fait, le soldat, ou l'homme politique du temps de guerre, sont confrontés à des choix quasi insolubles : fallait-il renoncer au bombardement nucléaire d'Hiroshima au risque de condamner à mort un million supplémentaire de soldats américains ? Fallait-il renoncer à faire pleuvoir sur Hambourg d'innombrables bombes incendiaires et retarder d'autant la délivrance des déportés agonisant dans les camps de concentration nazis ? Faut-il renoncer à extirper d'un prisonnier suspecté de terrorisme, par des moyens "que la morale réprouve", les renseignements qui permettront  de sauver les enfants de l'école voisine ? (rappelons  à ce sujet le beau film L'honneur d'un capitaine de Pierre Schoendoerffer). Combien de  morts, combien de souffrances peuvent-elles justifier d'autres morts, d'autres souffrances plus nombreuses ou plus terribles encore ?
En réalité, les choix de ce genre sont largement dictés par de considérations d'opportunité qui s'imposent dans l'instant et sur le terrain. Et cela quelles que soient les savantes exégèses des textes des Pères de l'Eglise, lesquelles ne peuvent guère éclairer le soldat dans l'action du  combat.
Ce n'est que dans le calme de leur bureau, et rétroactivement, que censeurs, moralistes et justiciers peuvent tranquillement se prononcer (dans les colonnes du Monde de préférence) selon les principes de leur conscience et s'ériger en juges d'un passé qu'ils n'ont pas vécu.
Au final, toutes les guerres, notamment celles de notre temps, comportent nécessairement une fraction d'injustice plus ou moins étendue. C'est la malédiction de la condition humaine, hier comme aujourd'hui. Le Droit et la morale sont là pour limiter et réduire au minimum, la plupart du temps a posteriori, cette part d'injustice inhérente à la guerre.

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En inventant l'efficace slogan "Travailler plus pour gagner plus", Nicolas Sarkozy avait su rallier à lui une catégorie de Français dont on peut se demander si elle ne sera pas en définitive sa principale victime. Quelle catégorie ? Pas ceux qui ne travaillent pas, assistés de différents régimes (chômage, RMI, allocations d'adulte handicapé, etc.), ni ceux qui n'ont pas besoin de gagner plus. La cible de ce slogan n'était pas non plus d'abord les "cadres supérieurs et professions libérales" qui n'ont pas attendu le sarkozisme pour savoir qu'on pouvait gagner plus en ayant plus de clients, de patients, en consultant davantage ; tout au plus pouvaient - ils espérer que l'impôt sur le revenu écrêterait moins leurs gains : comme le bouclier fiscal ne leur profite que peu, il sont déchantés.

La cible principale, c'était l'armée des travailleurs moyens ou pauvres, ceux qu'on appelait autrefois la classe ouvrière, mais qui comprend aussi beaucoup d'employés, la plupart des agriculteurs et des artisans. Tous ceux - là sont les premiers touchés par l'érosion progressive du pouvoir d'achat au cours des dernières années et par les conséquences de la crise : fermetures d'usines, crise agricole, etc.
Ils sont doublement frustrés : de ne pas arriver à joindre les deux bouts, de voir que le niveau de vie de beaucoup d'assistés qui, eux, ne travaillent pas, les rattrape ou même les dépasse.

Cette catégorie sociale, occultée dans les préoccupations des élites politico-médiatiques par celle des "exclus" proprement dits : chômeurs de longue durée, SDF, sans-papiers, etc., aucun parti politique ne s'y était vraiment intéressé. Les sociologues ne l'ont découverte que récemment. Les familiers des campagnes électorales savent pourtant combien ses doléances occupent la première place dans les réunions de quartier.
En réhabilitant la valeur travail, Nicolas Sarkozy fut le premier à prendre en compte cette sensibilité. Il en fut récompensé en 2007, arrachant une partie de cette clientèle à la gauche ou au Front national. Que les intéressés n'aient pas obtenu grand-chose et soient même durement frappés par la crise, quoi d'étonnant ? On sait quel est le lot des promesses de campagne : se souvient-on encore de celle de "réduire la fracture sociale" ? Favoriser l'ouverture des magasins le dimanche ne leur apportait rien. La défiscalisation des heures supplémentaires pouvait être à la rigueur une solution pour les petits salariés en situation de surchauffe ; elle ne l'est naturellement pas en temps de récession.

Victimes de la taxe carbone et de la suppression de la taxe professionnelle
Mais ce que les intéressés n'attendaient sans doute pas, c'est d'être la principale victime de deux mesures phares de la rentrée : la taxe carbone et la suppression de la taxe professionnelle.
La taxe carbone ne touchera pas trop ceux qui ne sortent pas de chez eux, hormis les personnes âgées qui n'ont pas les moyens ou l'ardeur de rénover leur installation de chauffage, pas davantage les traders de l'Ouest parisien qui se rendent au bureau en vélib' ! Qui touchera-t-elle d'abord ? Les agriculteurs et la plupart des artisans (on leur promet des détaxations, à voir...), les salariés contraints d'habiter loin de leur lieu de travail soit parce qu'ils n'ont pu acheter leur logement que loin des villes centre, soit parce que, en situation de précarité ou d'intérim, ils ont du accepter un emploi éloigné de leur domicile. Les vrais pauvres, comme l'a montré une étude récente, ne sont plus dans la couronne parisienne, ils sont dans les villages de la périphérie de l'Ile-de France, quelquefois dans l'Oise, le Loiret, l'Eure-et-Loir, etc. et aussi dans les départements ruraux particulièrement touchés par les délocalisations.

La suppression de la taxe professionnelle ne devrait pas avoir d'effets sur les particuliers avant 2012 puisque jusque là l'Etat promet de compenser le manque à gagner des collectivités locales. Mais au-delà ? Les dépenses des dites collectivités, qui ont beaucoup embauché et titularisé du personnel - et emprunté - au cours des dernières années sont très peu élastiques à la baisse : le prélèvement dont seront allégées les entreprises sera transféré vers les ménages redevables de la taxe foncière et de la taxe d'habitation. Alors que la moitié des foyers français est exonérée de l'impôt sur le revenu, presque tous payent la taxe d'habitation et tous les propriétaires, grands et petits, soit 70 % des ménages, payent l'impôt foncier. Parmi ces derniers beaucoup de petits revenus : salariés ayant acheté leur maison à crédit, retraités à qui leur maigre retraite ne permet plus de payer les charges d'une maison pour l'acquisition de laquelle ils se sont privés toute leur vie.
L'alourdissement extravagant de ces impôts dans une partie des communes - des départements et des régions - au cours des dernières années (résultat d'une décentralisation débridée) fait que beaucoup de propriétaires payent l'équivalent d'un loyer en taxes et que certains, essoufflés, déménagent dans un logement plus petit ou une commune moins imposée. Il est notoire que c'est dans cette catégorie d'impôts que les difficultés de recouvrement sont les plus grandes.
Comme l'impôt sur les portes et fenêtres - ancêtre de la taxe d'habitation - instauré par l'Assemblée constituante en 1790 avait eu au XIXe siècle l'effet désastreux de pousser les Français à construire avec des ouvertures les plus petites possible, le poids des impôts locaux pousse aujourd'hui les Français à habiter de plus en plus petit.
Témoins amers des effets bénéfiques du bouclier fiscal pour les uns, du RSA (qu'il est question d'étendre aux moins de 25 ans) pour les autres, les petits salariés se diront sans doute que malgré les belles envolées tendant à réhabiliter le travail, ils continueront d'être les oubliés d'une République ploutocratique et compassionnelle mais de plus en plus dure à ceux qui triment.

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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