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L'Allemagne demeure incontestablement le pays le plus peuplé de l'Union européenne, devançant la France d'une vingtaine de millions d'habitants. Néanmoins, des projections démographiques d'Eurostat annoncent que la France pourrait rattraper l'Allemagne. De telles perspectives, apparemment surprenantes, s'expliquent globalement par le fait que, chaque année, l'Allemagne perd des habitants (1), tandis que la France en gagne. Ainsi, en 2008, malgré son solde migratoire positif, l'Allemagne a-t-elle perdu 156 000 habitants, exclusivement en raison d'un excédent des décès sur les naissances. De son côté, la France, cumulant un surplus de naissances sur les décès et un solde migratoire positif, s'est accrue de 345 000 habitants en métropole et même de 352 000 si nous y ajoutons les quatre départements d'outre-mer. L'écart d'évolution entre les deux pays, qui est donc d'environ 500 000 habitants par an, soit l'équivalent d'une capitale régionale importante, s'explique à partir de l'examen de diverses données.
Le solde naturel de l'Allemagne est constamment négatif depuis 1972, chaque année enregistrant donc un nombre de naissances inférieur à celui des décès. À l'opposé, le solde naturel de la France est constamment positif.
Jusqu'en 1971, les naissances en Allemagne dépassaient le million par an. Depuis, ce chiffre est demeuré chaque année en dessous du million, avec une tendance déclinante ayant abaissé les naissances en dessous de 700 000 depuis 2005. Au contraire, en France, en additionnant le chiffre de la métropole et des quatre départements d'outre-mer, le nombre de naissances est monté au-dessous de 800 000 en 2000, s'est stabilisé autour de ce niveau de 2000 à 2005 avant de progresser à nouveau depuis. En conséquence, les courbes des naissances de l'Allemagne et de la France se sont croisées en 1999, le nombre de naissances dépassant depuis celui de l'Allemagne.
De telles divergences dans l'évolution des naissances résultent de deux éléments : d'une part, la fécondité de l'Allemagne est inférieure de 30 % à celle de la France et, d'autre part, les effectifs de femmes en âge fécond se sont considérablement réduits en Allemagne par suite d'une fécondité très réduite depuis plus d'une génération. 
Constatant ces données, Eurostat, l'office européen des statistiques, fournit des projections de population qu'il qualifie de "chiffres les plus plausibles" pour les prochaines années, en formulant des hypothèses de mortalité, de fécondité et de migrations par sexe et âge. Son exercice de projection s'étale jusqu'en 2060, donc à l'horizon d'un demi-siècle. Une telle durée peut paraître longue, mais elle n'est qu'à peine l'équivalent de deux générations. Et les personnes qui auront 61 ans ou plus en 2060 sont déjà nées. Le résultat projeté est spectaculaire : après une croissance continue de sa population, la France deviendrait plus peuplée que l'Allemagne vers 2057 (2), le grand pays d'outre-Rhin perdant une douzaine de millions d'habitants en un demi-siècle. Autrement dit, près de deux siècles après s'être fait dépasser par l'Allemagne (3) en nombre d'habitants, vers 1867 (4), la population de la France dépasserait à nouveau celle de l'Allemagne au milieu du XXIe siècle !

Editorial paru dans Population et Avenir, n° 693, juin 2009

(1) Avec de forts contrastes selon les territoires. Cf. Schmid, Josef, "L'Allemagne encore divisée… démographiquement ", Population & Avenir, n° 678, mai-juin 2006.
www.population-demographie.org
(2) Comme la projection ne porte que sur la France métropolitaine, le "rattrapage" s'effectuerait même sans doute avant 2057.
(3) Il s'agit, bien entendu, de la population considérée dans les frontières actuelles de l'Allemagne.
(4) Dumont, Gérard-François, La population de la France, des régions et des DOM-TOM, Paris, Éditions Ellipses.

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La République turque est-elle soluble dans l'Union Européenne ?
 

Avec le début des négociations d'entrée dans l'Union Européenne, la dynamique de réforme des institutions lancée par Bruxelles a libéré des forces centrifuges qu'avait jusqu'alors contenu le centralisme kémaliste. L'utilisation par les organisations kurdes des niches créées par l'UE au nom de la défense des droits de l'Homme et des minorités, l'appui des Américains aux Kurdes d'Irak et à une éventuelle partition du pays, soulèvent de graves inquiétudes dans certains milieux politiques et militaires. Figure emblématique de cette mouvance, le Professeur Ümit Özdag, analyse avec une grande acuité dans son dernier ouvrage, le délitement progressif de la République turque qu'induit selon lui le processus d'adhésion à l'Union Européenne.

et l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis, la Turquie est entrée dans une zone de turbulence. "A chaque pas accompli en direction de l'Union Européenne, le poids de l'Etat-nation turc diminue et la terreur augmente en conséquence dans le sud-est anatolien" (1). C'est sur ce constat lapidaire que s'ouvre le dernier livre du Professeur Ümit Özdag, Analyse de la question kurde et solutions politiques. Özdag est aujourd'hui l'un des représentants le plus en vu du courant eurosceptique en Turquie. Fils d'un colonel qui a participé au coup de force de 1960 contre le gouvernement Menderes, Özdag, après des études de droit et d'économie, s'est spécialisé dans l'étude des relations internationales et sur les questions de sécurité. En 1999, à l'occasion de l'arrivée au pouvoir d'une coalition regroupant Parti de la Gauche Démocratique (gauche laïque kémaliste) et Parti du Mouvement Nationaliste (droite nationaliste) dans les rangs duquel Ümit Özdag a milité durant sa jeunesse, il accède à la tête du prestigieux Centre de Recherche Stratégique Eurasiatique, Avrasya Stratejik Arastirmalar Merkezi'ni (ASAM), véritable boîte à idées de la politique étrangère turque. Un poste qu'il abandonne en 2003, pour se consacrer à sa carrière d'enseignant à l'université de Gazi. Certains observateurs n'hésitent pas à voir en lui le porte-parole officieux d'un "Etat profond" aux abois, qui tente de réagir au démantèlement de ses prérogatives provoqué par les différentes vagues d'harmonisation institutionnelle imposées par Bruxelles. Le concept "d'Etat profond" (derin devlet), renvoie à l'existence d'un groupe autonome formé de hauts fonctionnaires, de militaires, de membres de différents services de sécurité agissant en marge du gouvernement pour oeuvrer à la protection des intérêts du pays, y compris par des moyens illégaux. L'intérêt de son dernier ouvrage réside dans le fait qu'il analyse avec perspicacité les conséquences des mutations juridiques exigées par l'Union Européenne sur l'armature institutionnelle de la République. Selon Özdag, loin d'apaiser les tensions, les Européens sont en train, au nom de concepts comme le respect des droits des minorités, de légitimer les aspirations des séparatistes kurdes. Processus qui conduirait dans un premier temps à la mise en place d'une structure fédérale sur le modèle espagnol ou belge, prélude, à plus long terme, à l'éclatement de la République. D'autant qu'en Irak, les milieux néo-conservateurs poussent à une partition du pays, dont la conséquence logique aboutirait à la naissance d'un Etat kurde indépendant, véritable "Piémont" d'un grand Kurdistan à venir.

Un Piémont kurde ?
Il existe, de fait, depuis 1991 une zone kurde quasi-indépendante au Nord de l'Irak. Principaux et plus sûrs alliés des Américains dans la région, les Kurdes se sont engagés dans un processus qui tend chaque jour davantage vers "l'autodétermination" pure et simple. Peter W. Galbraith, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Croatie et actuel conseiller de Massoud Barzani, (leader du Parti Démocratique du Kurdistan), plaidait récemment en ces termes dans une tribune au New-York Times pour la partition du pays: "L'actuelle guerre civile irakienne est en train de faire voler en éclat un Etat créé par des étrangers qui, durant ses quatre-vingts années d'existence, n'a apporté que souffrance et misère à la majorité de sa population… Un Kurdistan indépendant servirait de tampon entre la Turquie et un Irak dominé par l'Iran" (2). Bien que les positions très tranchées de Galbraith soient loin de faire l'unanimité à Washington, elles n'en reflètent pas moins un certain état d'esprit. Depuis plusieurs mois, circule dans les milieux politiques et militaires de l'Alliance Atlantique, un projet global de réorganisation du Moyen-Orient. Celui-ci a été concrètement exposé dans une carte dessinée par Ralph Peters, Lieutenant-Colonel à la retraite, et publiée dans le numéro de juin 2006 du Journal des Forces Armées américaines.
Dans l'article accompagnant cette carte, Peters s'en prend violemment aux frontières actuelles du Moyen-Orient : "Les frontières internationales ne sont jamais tout à fait justes. Mais le degré d'injustice qu'elles infligent à ceux qu'elles forcent à se regrouper ou à se séparer fait une énorme différence, souvent la différence entre la liberté et l'oppression, la tolérance et la barbarie, l'autorité de la loi et le terrorisme…Sans révisions de frontières majeures, nous ne verrons jamais un Moyen-Orient plus paisible… Nous avons affaire à des difformités colossales créées par l'homme, qui ne cesseront d'engendrer haine et violence tant qu'elles ne seront pas corrigées" (3). Cette carte qui montre entre autres un "Free Kurdistan" englobant la moitié de Est de l'Anatolie, de la Mer Noire à Kirkuk, a provoqué un incident diplomatique lorsque, courant septembre 2006, elle a été exhibée à Rome devant un parterre d'officiers supérieurs de l'OTAN comprenant notamment des Turcs. Suite aux protestations du Chef d'etat major de l'armée turque, le général Büyükanit, Washington a démenti (sans pour autant rassurer vraiment), que ce projet puisse refléter réellement la politique extérieure des Etats-Unis (4).

Pour Ümit Özdag qui s'attarde longuement sur la carte de Ralph Peters, la politique des Etat-Unis pour assurer la viabilité d'un Kurdistan indépendant, chercherait dans un premier temps à l'associer de façon étroite à la Turquie dans un cadre confédéral (5). Le soutien des Turcs serait indispensable notamment pour pouvoir désenclaver les gisements d'hydrocarbures de Kirkuk et de Mossoul en les reliant par oléoduc au complexe portuaire de Ceyhan qui traite déjà le pétrole en provenance de la mer Caspienne. Cette confédération kurdo-turque s'inscrirait dans un hypothétique "grand marché" associé à l'Union Européenne prémices du "Nouveau Moyen-Orient" vanté par la Maison-Blanche (6).
Ce projet, loin de soulever l'enthousiasme des commentateurs de la vie politique turque, suscite au contraire l'inquiétude. Ainsi, pour Gündüz Aktan, ex-secrétaire général du ministère des affaires étrangères, chroniqueur au quotidien de centre gauche Radikal : "Ce scénario est une menace potentielle pour l'ensemble de l'édifice républicain… Il porte en germe la division de notre destinée nationale" (7). Il rejoint en ce point Özdag, pour lequel une structure confédérale entre les deux pays ne manquerait pas d'aiguiser des revendications politiques, culturelles ou bien linguistiques particulières. Les Kurdes de Turquie y verraient une formidable occasion de réclamer une égalité de traitement avec leurs compatriotes irakiens et, à terme, leur réunification dans un Etat indépendant. Il est à cet égard significatif qu'un proche de Barzani, en la personne de Serafettin Elci, vienne de fonder un parti prônant ouvertement la création d'une fédération.
C'est d'ailleurs sur cette question des minorités et de leurs droits que certains cercles politiques et militaires turcs craignent le plus les ingérences de l'Union Européenne, de peur qu'elles "n'ouvrent la voie à une implosion de la Turquie" (8).

UE-Turquie : Un processus destructeur pour l'Etat-Nation ?
La chape en apparence uniformisatrice et égalisatrice de la République turque dissimule, en réalité, quelque cinquante groupes minoritaires aux dénominateurs identitaires très variés (ethnique, religieux, linguistique). Pourtant, les seules minorités que l'Etat turc reconnaisse officiellement sont celles inscrites dans le traité de Lausanne de 1923 (grecque, juive, arménienne). Ainsi, si la Turquie a signé le Pacte des droits civils et collectifs de l'ONU, Ankara y a toutefois apposé plusieurs clauses restrictives, de manière à respecter l'article 66 de la constitution, qui stipule que la Turquie est peuplée de Turcs à l'exception de tout autre groupe ethnique. De même, la Turquie niant l'existence sur son territoire de minorités autres que celles définies par le traité de Lausanne, rejette jusqu'à ce jour la convention-cadre (en vigueur dans l'UE) des Nations-Unies pour la protection des minorités nationales. Néanmoins, avec le processus d'adhésion à l'Union Européenne, la pression augmente sur Ankara pour qu'elle se conforme à ces exigences.
Si l'on reprend la définition retenue par les Nations-Unies et admise par l'UE à l'égard des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques, la Turquie compterait entre quinze à vingt millions de kurdes, douze à vingt millions d'Alévis (chiites duodécimains), plusieurs millions de Turcs originaires de l'ancien espace ottoman (Tcherkesses, Bosniaques, Bulgares, Albanais, Géorgiens, Arabes), quelques centaines de milliers de minoritaires chrétiens ( Arméniens, Grecs Orthodoxes, Assyro-Chaldéens, protestants) (9). Ce qui inquiète Özdag, c'est qu'en définitive aux yeux de Bruxelles, les minoritaires rassembleraient entre 32 et 45 millions d'individus sur les 74 millions d'habitants du pays. Dans cette situation, les sunnites, qui représentent le reste de la population, se retrouveraient dans une situation précaire et dangereuse à l'instar des "Serbes de Yougoslavie ou des Arabes sunnites d'Irak" (10). La République turque, selon Özdag, deviendrait de fait "un Etat illégitime usurpé par sa composante sunnite" (11).
En effet, s'il n'existe pas dans les critères de Copenhague de mesures explicitement relatives aux droits des minorités, il est possible d'utiliser les exigences en matière de droits et de libertés individuelles pour y greffer des revendications d'ordre plus collective ? De cette manière, avec le troisième paquet de réformes d'harmonisation daté du 3 août 2002, Ankara a donné à un certain nombre de communautés, le droit de publier, de diffuser et d'instruire dans leur langue. Bien que ces possibilités ouvertes par la loi soient en réalité extrêmement encadrées et limitées (moins de quatre et cinq heures par semaine à la télévision et à la radio), elles n'en constituent pas moins une première étape. Comme le constate Ahmet Türk, président du Parti de la Société Démocratique (parti kurde), "La question ira à sa conclusion logique. Dans cinq ans elle ne sera plus un sujet de confrontation" (12).

L'Union Européenne veut transformer la Turquie en un Etat authentiquement démocratique mais ne comprend pas que ces mutations risquent d'affecter les fondements mêmes de la République turque, de structures qui bien qu'autoritaires et centralisatrices ont permis l'occidentalisation du pays. Depuis plusieurs années, Özdag, observe que les organisations kurdes tentent d'influencer les négociations d'adhésion, par le biais de relais disséminés au Parlement Européen. Des députés ont, en 1994, à demander au gouvernement turc de reconnaître au peuple kurde le droit à l'autodétermination (13). En 2004, ils ont récidivé en demandant le rejugement du leader du PKK Abdulhah Öçalan, la suppression de la barre des 10% au Parlement turc qui empêche la représentation des partis kurdes et qu'enfin, au moins au niveau local le kurde, soit reconnu comme seconde langue officielle (14).
Daniel Cohn-Bendit, député vert au Parlement Européen, distingue les deux voies qui s'offrent à la Turquie : "La voie de Barcelone suppose qu'il faut rompre avec l'orthodoxie kémaliste… et que l'Etat turc décide une politique de décentralisation qui permette aux Kurdes d'être autonomes. Par contre, si la Turquie devait opter pour la voie de Bagdad, (celle de Sadam Hussein), que sous tend un renforcement du centralisme autoritaire, l'Europe devrait renoncer dans ce cas à s'accorder avec Ankara" (15).
Dans son rapport de mars 2004, le député européen Arie Oostlander demande que la nouvelle Constitution tienne compte des droits des minorités. Cette demande rejoint celle des organisations kurdes qui dans la perspective d'un projet fédéral militent en particulier pour l'abrogation des articles 3 et 66 sur la langue et l'identité turque. Le plus paradoxal comme le relève Özdag est que ces projets de réforme constitutionnelle ne sont pas sans éveiller au sein même du gouvernement islamiste un certain intérêt.

La carte kurde de l'AKP
Erdogan et le Parti de la Justice et du Développement (AKP) s'avèrent, aujourd'hui, dans l'espace politique turc, les plus éloignés de la synthèse kémaliste nationaliste et républicaine qui a fondé la Turquie moderne sur le cadavre d'un empire théocratique et le rejet du cosmopolitisme. Hostile au nationalisme, considéré comme un produit d'exportation occidentale portant en germe les principes de sécularisation, Erdogan a sa propre définition de la Turquie: "La Turquie est musulmane à 99% et c'est avant tout notre religion qui nous relie les uns aux autres" (16). L'AKP voudrait de cette manière substituer au lien "national", un lien "religieux" comme fondement de l'Etat. Propos sur lesquels Hayrettin Karaman, éditorialiste au Yeni Safak, (l'Aurore Nouvelle), quotidien proche du gouvernement, n'hésite pas à surenchérir: "Pour être musulman, il faut soumettre le tribalisme (terme qu'emploient les islamistes pour désigner le nationalisme) à l'unité de la fraternité islamique. L'islam passe avant tous les autres engagements… Quand la nation islamique (Oumma) est unifiée, aucun musulman ou groupe musulman n'est laissé pour compte" (17).
Parti comportant un nombre conséquent de cadres d'origine kurde, l'AKP semble avoir, depuis quelques mois, opté pour l'affrontement idéologique avec la mouvance nationale-républicaine comme l'indiquent les campagnes de presse conduites par plusieurs organes proches du gouvernement. Le Premier ministre Erdogan s'est lui-même investi personnellement dans ces attaques, fustigeant l' "Etat racial" et le "modèle national de 1940" (18).

C'est dans ce contexte que sont étudiés, avec les encouragements de Bruxelles, plusieurs projets de décentralisation. L'Europe est le point géométrique de rencontre entre islamistes de l'AKP et Kurdes. L'on aboutit, en conséquence, à l'équation suivante : plus d'Europe égale plus de démocratie, plus de démocratie équivaut à moins d'Etat, moins d'Armée, moins de laïcité. Özdag dénonce cette politique de "ciblage ethnique" et son corollaire, le noyautage croissant de l'appareil d'Etat : "On confie des postes, d'abord à ceux qui ont des origines kurdes, et ensuite à ceux liés aux confréries (islamistes)" (19). Il poursuit son raisonnement en mettant en exergue les liens de plusieurs grands chefs de tribus kurdes avec l'AKP et le poids grandissant des réseaux mafieux du sud-est anatolien sur l'ensemble de la vie économique du pays.
Si, incontestablement, les propos d'Umit Özdag contiennent une grande part de vérité, la dénonciation de la politique "ethnique" de l'AKP doit s'entendre aussi dans une lutte pour le contrôle du pouvoir central et des avantages qui en découlent. Le démantèlement récent de bandes criminelles comprenant des militaires, et des membres des services spéciaux, comme celle du Sauna et de l'Atabey est révélatrice d'enjeux plus prosaïques (20).
Ce qui effraye la vieille élite militaro-laïque dont Özdag est un représentant, c'est que l'AKP a, en réalité rompu le contrat qui liait ces cercles nationalistes de façon plus au moins tacite, au pouvoir central. En effet, les partis de droite ou de gauche au pouvoir ont, depuis plusieurs décennies, toujours fait appel à des intellectuels issus de la mouvance nationaliste (Foyer Turc, Foyer des Intellectuels). Avec Erdogan, cette tradition a pris fin et l'AKP qui dispose de ses propres réseaux d'intellectuels, de sa propre bourgeoisie d'affaires grâce au MÜSIAD, les a tout simplement intégrés à l'appareil d'Etat. Face à leur marginalisation croissante, ces anciennes élites liées à l' "Etat profond", se radicalisent et tentent d'entraver le processus de délitement de leur pouvoir qu'induit la marche vers l'Europe. Il est significatif que le Parti du Mouvement Nationaliste (MHP), dont Özdag est un sympathisant déclaré, s'en soit récemment pris physiquement à Erdogan lors d'une réunion commémorative à Sögüt. Le message, selon certains commentateurs avisés signifierait en clair : "Vous pouvez très bien être au gouvernement, mais l'Etat et de nombreuses autres forces tout autour de vous ne sont pas de votre côté" (21).

En définitive, Ümit Özdag ne propose pas de solution miracle à la question kurde qu'il définit non comme un problème ethnique mais comme un malaise social résultant du sous- développement chronique de l'Est du pays. Il constate par ailleurs, que les succès contre le PKK ont été obtenus à la fin des années quatre-vingt dix, dans le cadre d'une stratégie militaire d'anéantissement de la guérilla. En substance : "La solution réside à long terme dans le modèle de l'Etat-Nation" (22).
Si les arguments développés par Özdag recouvrent évidemment des non-dits, en particulier quant aux luttes d'influences qu'ils masquent plus ou moins, il demeure évident que les exigences d'harmonisation démocratique inhérentes au processus d'adhésion portent en germe de graves équivoques pour la cohérence et l'avenir de la République turque.

(1) Ümit Özdag, Kürtçülük sorununun analizi ve çözüm politiklari, Bilgi Yayinevi, Istanbul, 2006, p11.
(2) Peter W.Galbraith, "Pour le démantèlement de l'Irak", Le Monde, 22 décembre 2006.
(3) Ralph Peters, "Blood Borders : How a better Middle East would look", Armed Forces Journal (AFJ), juin 2006 - www.armed forcesjournal.com/2006/06/1833899.
(4) Suleyman Kurt "Carved'up map of Turkey at NATO prompts U.S Apology", Zaman, 29 septembre, 2006.
(5) Op. cit. (1). p31.
(6) Ismet Berkan, "Bir beyin firtinasi", [Une tempête de cerveau], Radikal, 30 novembre.
(7) Gündüz Aktan, "Büyük pazarlik", [Grand marchandage], Radikal, 26 novembre,2005.
(8) Op.cit.(1).p.49.
(9) Ibid.p.51.
(10) Ibid.p.52.
(11) Ibid.
(12) Ibid.p.100.
(13) Ibid.p.53
(14) Ibid.p.55.
(15) Ibid.p.54.
(16) Sabah, 7 décembre 2005.
(17) Hayrettin Karaman, "Kimlik meselesi", [Au sujet de l'identité], Yeni Safak,18 décembre 2005.
(18) Op. cit.(1).p 58.
(19) Ibid.p 62.
(20) "Yedi ayda besinci ders", [La cinquième bande en sept mois ], Zaman, 2 juin 2006.
(21) Nese Düzel, Yüksel Taskin, "Milliyetçilik kavgasi AKP'yi tasfiye eder", [L'exacerbation des passions nationalistes anéantirait l'AKP ], Radikal
, 18 septembre 2006.
(22) Op. cit.(1).p.18.

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Une pétition curieuse, publiée récemment dans un grand quotidien, recueille les signatures d'un certain nombre de consciences brevetées à gauche : mesdames Aubry, Badinter, Buffet, Roudy, … etc., messieurs Bergé, Cohn-Bendit, Delanoë, Lang, Mamère, … etc.
Le texte définit en substance un nouveau péché mortel, la "transphobie", et incite à respecter "l'identité de genre" ainsi que les "expressions culturelles" qui en "explorent les frontières". Sic. Il s'agit, précise-t-on, des "transsexuel(le)s", des "travesti(e)s" et des "trans­genres". Voilà donc un nouvel attendu de la dé­monologie contemporaine.

Peu averti des problématiques relatives à la "trans" en qualité d'hétéro ordinaire, j'ai risqué une exégèse de la pétition pour tâcher d'y déceler une revendication concrète. La même démonologie, au motif de dénoncer l'homophobie, visait en fait à obtenir le droit au mariage entre homosexuels. Qu'exigent nos belles âmes pour les "trans" ? Entre autres, le bénéfice, je cite, "d'une prise en charge médicale s'ils le souhaitent, y compris pour la réassignation sexuelle". Si j'ai bien compris et si cet étrange militantisme atteint son but, je pourrai éventuellement me métamorphoser en une gente dame et faire rembourser par la Sécu le coût de l'opération. Ainsi sera garantie, je cite encore, "l'expression de ma liberté culturelle". La "modernité" nous inflige des aberrations sans nombre, conçues comme des "avancées" de la liberté, ce qui aggrave le sentiment de tituber à l'extrême bord du nihilisme. Les historiens du futur, s'ils découvrent cette pétition, se demanderont pourquoi la France, à l'aube du XXIe siècle, en était arrivée là. Enfin, une fraction des "élites" de la France : le citoyen lambda n'a pas de problème avec son "genre".
Bien entendu, je n'ai rien contre les "trans", rien contre les homos, et je ­réprouve toute violence à leur en­contre. Mais le respect de la marge implique celui de la norme ; or, ce type de revendication repose sur une approche de la liberté qui en nie la légitimité. Il en résulte un amoralisme désemparé qui prône la soumission aveugle au désir, quel qu'il soit. Toutes les religions, y compris la "républicaine", toutes les sagesses, y compris le bon sens popu­laire, répudient ce comble ­absurde de subjectivisme.
On se demande pourquoi Roselyne Bachelot croit devoir l'avaliser en nous concoctant sur le sujet une loi déraisonnable et d'aucune nécessité. Comme si, à droite, il fallait toujours en rajouter sur la "modernité" de gauche pour conjurer une présomption de ringardise. J'aime bien Bachelot mais là, elle déraille.

Benoît XVI, en par­courant la Terre sainte, avait d'autres soucis que la promotion des "trans". Il a rappelé la filiation du christianisme et du judaïsme, préconisé l'instauration d'un État palestinien et apporté son réconfort aux chrétiens de la ré­gion, entendue au sens large. On nous bassine avec l'Inquisition, qui remonte aux calendes ; on oublie de préciser que partout sur la surface de la Terre, le catholicisme romain secourt les pauvres, les humiliés, les largués, les maltraités, avec les seules armes de la charité et sans rien exiger en échange. Nulle part il n'exerce la moindre violence, ayant depuis belle lurette renoncé au pouvoir temporel. Or, ses fidèles sont l'objet, hic et nunc, de persécutions plus ou moins sanglantes, avec l'aval plus ou moins sournois des autorités publiques.

Il faut du courage pour être chrétien en Israël. Davantage dans les territoires palestiniens. Encore davantage en Égypte, en Irak, en Iran, au Maghreb et en somme partout où l'islam prédomine, politiquement ou culturellement. Mais le sort des chrétiens n'est pas plus avantageux en terre hindouiste ou bouddhiste. En Chine, ils doivent raser les murs ; en Inde, on les bas­tonne sans vergogne et à Timor, on les a massacrés. Comme au Nigeria où, dans certaines régions, ils tremblent nuit et jour. D'où l'indécence - politiquement très suspecte - de ceux qui feignent d'exiger du pape des repentances ad vitam. Ce n'est plus à l'Église catholique de donner des gages de tolérance mais aux dignitaires des autres confessions ou spiritualités. Voire aux intégristes de la "laïcité", dont la vindicte donne par le fait quitus aux persécutions.

Paru dans Valeurs actuelles, 21 mai 2009

 

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Chaque 8 mai, depuis cinq cent quatre-vingts ans et quasi sans interruption, la ville d'Orléans honore la mémoire de Jeanne d'Arc. Louable fidélité qui pérennise au bord du fleuve Loire un épisode glorieux de l'histoire de France. Glorieux et fabuleux. Par la grâce de mon ami Serge Grouard, maire d'Orléans, j'ai participé à ces festivités où les autorités civiles, militaires et religieuses s'associent benoîtement à l'hommage populaire.
Car une foule innombrable vient acclamer, avec un mélange de ferveur et de bonne franquette, la Jeanne du cru montée sur son cheval blanc, dûment cuirassée et escortée de ses pages et de six hérauts d'armes. En l'occurrence, une jeune Orléanaise dont la beauté, la candeur, la fraîcheur reflétaient à merveille l'imagerie de notre héroïne de prédilection.
La veille, avait eu lieu la passation à l'évêque du célèbre étendard, puis un embrasement superbe de la cathédrale Sainte-Croix, haut lieu s'il en est de notre mémoire nationale. Célébration religieuse, hommage des provinces, défilé militaire, Marseillaise sur ce parvis où a retenti jadis le verbe de De Gaulle, puis celui de Malraux : noces miraculeuses de la laïcité républicaine et du fond de sauce catholique. Il faut les deux pour que l'âme de la France ne soit pas en berne, les mânes de Péguy ne me démentiraient pas. Elles planaient dans un ciel qui s'est mis en bleu lorsque Jeanne débuta son périple au coeur de la ville et dans le faubourg Saint-Marceau où s'érigeait - en 1429 - la bastide des Tourelles.
En voyant cette adorable gamine saluer de la main ses compatriotes ravis du spectacle, je me suis dit que ce vieux pays avait encore des réserves. Même si les Français en doutent. En tout cas, j'ai retrouvé à Orléans la France que j'aime, dans la vénération unanime d'une sainte de vitrail qui a su émouvoir Michelet et dont le mythe a été entretenu par les "hussards noirs" de la IIIe République, nonobstant leur anticléricalisme militant. Jeanne d'Arc, c'est la légitimité selon Antigone face à la légalité à géométrie variable de Créon et ce dilemme-là n'aura jamais de cesse. D'une certaine façon, il explicite les tragédies de notre histoire.

Paru dans Valeurs actuelles, 14 mai 2009

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L'Eglise catholique et le libre-échange

Avant la dernière réunion du G20 à Londres, le 31 mars 2009, le pape Benoit XVI a écrit au premier ministre britannique, Gordon Brown, hôte du sommet, une lettre dont nous extrayons le passage suivant : "Je veux vous exprimer par cette lettre, à vous et à l'ensemble des chefs d'Etat et de gouvernement participant à ce Sommet, la satisfaction de l'Église catholique, aussi bien que la mienne, de voir les nobles objectifs de cette rencontre basés sur la conviction, partagée par tous les gouvernements et organisations internationales participants, qu'une sortie de la crise actuelle ne peut être envisagée qu'ensemble, en évitant les solutions empreintes d'égoïsme national ou de protectionnisme".
On ne peut qu'être d'accord sur l'idée principale de cette phrase : mieux vaut que les Etats luttent contre la crise en se concertant plutôt qu'en agissant séparément. Mais la fin, qui semble condamner le protectionnisme et l'assimiler à l'égoïsme, appelle, selon nous, des réserves que, dans la mesure où il n'est question ni de la  foi ni des moeurs, il est sans doute permis à un catholique d'exprimer. 
Le libre-échange est certes le dogme incontesté de la communauté internationale depuis la fin de la dernière guerre. Mais la lettre à Gordon Brown est sans doute le premier document où l'Eglise catholique semble le reprendre à son compte.
Peut-on jeter le blâme aussi facilement sur le protectionnisme en l'assimilant à l'égoïsme ?
En tous les cas, ce n'est pas des affirmations comme celle là qui déclencheront un tollé contre le pape. Le G20 a d'ailleurs repris cette profession de foi libre-échangiste, même si parmi les Etats qui le composent, il y a sur ce sujet beaucoup de croyants non pratiquants, Etats-Unis en tête.

Le libre-échange, pensée dominante
La pensée aujourd’hui dominante sur le libre-échange part d'une certaine lecture des événements de 1930-1945. La crise de 1929 a déclenché dans tous les pays, sous des formes diverses, des réflexes protectionnistes, leur expression la plus forte ayant été l'autarcie pratiquée par les régimes autoritaires en Allemagne et en Italie - et naturellement en URSS. Loin d'apporter un remède à la crise, dit-on, ce protectionnisme l'a aggravée en entravant le redémarrage des échanges. Surtout le protectionnisme est apparu, à tort ou à raison, comme  la version économique du nationalisme et celui-ci a conduit, croit-on, à la deuxième guerre mondiale et aux horreurs qui s'y rattachent, tel le génocide des juifs d'Europe. Ainsi formulée, la démonstration semble imparable : le protectionnisme, c'est non seulement la récession, mais c'est aussi la shoah !

Dès 1945, lors de la signature des accords de Bretton-Woods, puis en 1947 à la création du GATT, les Etats-Unis ont entraîné le monde occidental dans ce qui paraissait la logique inverse : le retour à la prospérité et à la paix exige le libre-échange et donc la levée des barrières douanières et des restrictions de toutes sortes aux échanges, levée qui s'est faite peu à peu dans les quarante années  qui ont suivi, au cours des fameux rounds du GATT. Après 1945, le libre-échange, c'était là une vérité d'évidence, signifiait la paix et la  prospérité, le maintien ou le retour du protectionnisme n'étant qu'une tentation mauvaise des peuples qu'il fallait combattre comme on combat le péché. 
Ces conceptions, il faut bien le dire un peu simples, étaient étayées pour les plus savants par la théorie de Ricardo sur l'avantage comparatif, théorie qui montre que le libre-échange entraîne une spécialisation mondiale et que cette spécialisation est favorable à tous. Cette théorie fut la koinè  de l'enseignement économique de l'après-guerre dans tous les pays occidentaux.
Au départ, il ne s'agissait que d'un libéralisme commercial, faisant encore bon ménage sur le plan intérieur avec des politiques d'intervention étatiques de type keynésien, et avec le contrôle des mouvements de capitaux. Mais à partir de 1980, la communauté internationale passa, si l'on peut dire, du libéralisme restreint au libéralisme généralisé, comportant notamment les privatisations massives des secteurs d'Etat et la libre circulation des capitaux à travers le monde, dont on a pu mesurer depuis quelques mois les effets dévastateurs.

Retour des idées protectionnistes
La crise actuelle a amené un certain nombre d'économistes à réviser les idées dominantes depuis 1945.
Certains, comme Maurice Allais ou Emmanuel Todd, se sont demandé si le libre échange généralisé, tel qu'il prévaut à peu près partout dans le monde depuis 1980, n'avait que des effets positifs.
Ils ont d'abord observé que ce système était globalement plus favorable aux riches qu'aux pauvres. Le capital circulant plus facilement que le travail, il peut aller vers les pays où les impôts et les avantages sociaux sont les plus faibles et ainsi contraindre les autres à réduire les leurs. Une concurrence internationale large permet de contenir les hausses des salaires, voire de les faire baisser, par la menace des délocalisations et des licenciements. Tout se passe comme si le libre échange, en faisant sauter les écluses qui séparaient les différentes économies et donc permettaient à ceux qui le voulaient de mener une politique sociale active, tendait à aligner, selon le principe des vases communicants, les inégalités de chaque pays sur les inégalités mondiales. On a pu observer en tous cas que la part la valeur ajoutée qui revient au facteur capital n'a cessé de s'accroitre un peu partout au détriment de elle qui revient au facteur travail.

Conséquence de cette propension à élargir les inégalités, le libre-échange généralisé ralentit la croissance. Le moteur de la croissance avait été entre 1945 et 1980 la hausse des salaires réels, permise par une productivité toujours en expansion, accroissant la demande et donc exigeant  le développement de la production de masse. Certes le libre-échange avait déjà valeur de doctrine officielle au sortir de la guerre mais les droits de douane n'ayant été levées que très progressivement, les marchés restèrent  encore relativement cloisonnés au cours des Trente glorieuses. Or, dans le contexte de la mondialisation, la stagnation des salaires réels remet en cause ce mécanisme. Les  politiques de relance cessent d'être efficaces si le supplément de pouvoir d'achat concédé aux salariés se traduit non pas par des achats dans le pays même mais aux quatre coins du monde. Si le monde pris dans son ensemble a intérêt à ce que les salaires réels croissent pour accroître la demande et donc la production, chaque pays isolément par contre n'y a plus aucun intérêt. Il risque au contraire,  s'il opère ainsi, de perdre sa compétitivité, de déséquilibrer sa balance des paiements et d'être bientôt obligé de dévaluer sa monnaie.

La demande populaire stagnant dans les principales économies (Europe, Etats-Unis mais aussi Chine), la croissance de l'économie réelle se trouve entravée au moment précis où les capitaux, en raison d'un partage favorable de la valeur ajoutée, se font abondants. Faute de placements suffisamment lucratifs dans l'économie réelle, ils chercheront ailleurs des placements illusoires : pyramides de Ponzi, placements à taux élevés mais risqués dont le risque est camouflé, … etc. Pour peu que les mouvements des capitaux soient libéralisés et la masse monétaire mal contrôlée, c'est la bulle financière, la spéculation sur des valeurs fictives, jusqu'à la crise.
Accroissement des inégalités, freins à la croissance, incitation à la spéculation purement financière, tels sont les inconvénients que certains croient trouver aujourd'hui au modèle de libre échange généralisé. C'est pourquoi se fait jour chez certains théoriciens l’idée qu’une économie mondiale divisée  en quelques unités relativement cloisonnées, reliées les unes aux autres par des sas à géométrie variable, serait plus favorable aux politiques sociales et à la croissance. 
Les même auteurs observent, après l'historien Paul Bairoch (1), que le décollage industriel de l'Europe au XIXe siècle et, globalement la croissance mondiale jusqu'en 1945 se sont faits dans un environnement de protectionnisme. Aussi longtemps qu'ils avaient une grande avance sur les autres pays, les Britanniques avaient certes prôné le libre-échange. Mais tous les autre pays ont ressenti le besoin, pour les rattraper, de protéger leurs productions nationales : ce fut notamment le cas de la France (sauf une parenthèse coûteuse au temps de Napoléon III), de l'Allemagne, des Etats-Unis. Et quand elle fut rattrapée, vers 1880, la Grande-Bretagne devint elle aussi protectionniste. Le théoricien de ce protectionnisme de décollage fut le grand économiste allemand Friedrich List dont l'oeuvre a été récemment rééditée (2).
Tout aussi contestable aux yeux de certains est l'idée que la crise des années trente aurait été surmontée plus vite par le libre-échange. Pas davantage, on ne saurait établir un lien direct entre protectionnisme et régimes autoritaires, puisque en établissant la préférence impériale à partir de 1930, un pays comme la Grande-Bretagne, se repliant sur son empire colonial, fit aussi preuve de  protectionnisme. De même les Etats-Unis renforcèrent leurs défenses douanières, alors qu'ils n'avaient pas d'armée !
Un troisième argument en faveur du protectionnisme ne vaut, lui, qu'en matière agricole : c'est la théorie très respectable, promue par beaucoup de tiers-mondistes, du droit de chaque pays à l'autosuffisance alimentaire. La reconnaissance de ce droit implique que, par exemple, les pays d'Afrique protègent leurs productions vivrières traditionnelles contre les importations des produits de l'agriculture industrialisée. Mais il justifie aussi en Europe le maintien d'une politique agricole commune d'essence protectionniste et qui fut au départ le noyau dur de la construction européenne.
Quel que soit le bien-fondé de ces démonstrations,  elles méritent d'être  prises au sérieux. Sur le plan scientifique, le protectionnisme est une théorie qui en vaut bien une autre.

Qui est égoïste ?
On ne voit pas davantage comment le protectionnisme pourrait être identifié à l'égoïsme sur le plan moral.

L'égoïsme de qui ? Celui des ouvriers qui risquent de perdre leur emploi si leur gouvernement n'a pas recours à des mesures de protection ? N'est-ce pas au contraire leur devoir de se battre pour continuer à se nourrir et nourrir leur famille ? L'idée libérale de la "destruction créatrice", professée par Schumpeter, selon laquelle chaque fois qu'une usine est fermée, une autre va s'ouvrir, est aléatoire : ce n'est vrai qu'en période de prospérité et rien ne dit que la nouvelle usine s'ouvrira au même endroit et requerra les mêmes qualifications que celle qui ferme, rien ne dit donc que les victimes des licenciements y retrouveront leur compte. On ne saurait donc leur faire grief de défendre leur gagne-pain.

S'agirait-il de l'égoïsme des gouvernants ? Mais leur devoir n'est-il pas, à eux aussi, de défendre bec et ongles tous ceux dont ils ont la charge, à commencer par les salariés dont nous venons de parler, comme le pasteur défend ses brebis ? C'est bien là leur rôle fondamental de responsable politique. En aucun cas, ils n'ont le droit de renoncer à défendre les travailleurs de leur pays au nom de principes abstraits, de théories économiques contestables et contestées. S'il leur apparaît qu'une politique de protection, nationale ou continentale, menée par exemple à l'échelle de l'Europe, est une nécessité pour défendre l'emploi de leurs concitoyens, ils ne seront nullement blâmables de la mener, bien au contraire.
On dira qu'ils risquent des représailles sur d'autres secteurs économiques. Pas nécessairement. L'expérience prouve que quand un pays ne produit pas un bien, il l'achète quoi qu'il arrive si ce bien lui est indispensable (ce qui ne semble pas être le cas du roquefort, objet de récentes représailles américaines…) ; à l'inverse, un grand pays qui veut développer tel ou tel secteur industriel,  le protègera quelles que soient les pressions internationales.
S'agirait-il enfin de l'égoïsme des peuples en général ? C'est plutôt celui-là que semble viser le pape quand il parle d' "égoïsme national". Notion bien vague si l'on vient d'admettre que tant les travailleurs que les dirigeants ne font que leur devoir. De fait les théories libérales de l'aide au développement  préconisent le principe trade, not aid, ce qui veut dire que le meilleur service que l'on puisse rendre aux pays émergents est de ne pas fermer nos marchés à leurs produits. C'est sans doute vrai dans certains cas, à condition de se mettre d'accord sur ce que l'on entend par pays émergent : le Mali, producteur de coton, sûrement, la Nouvelle Zélande productrice de beurre, pas forcément. Sans doute des mesures de protection brutales peuvent-elles  faire un tort considérable à de petits pays spécialisés (l'île Maurice pour le textile, la Côte d'Ivoire pour le cacao, … etc.), mais une fermeture des marchés occidentaux obligerait au contraire de grands pays comme la Chine et l'Inde à développer leur marché intérieur et donc à élever le niveau de vie du peuple, ce qu'ils se refusent à faire, surtout la Chine, parce que dans ces pays aussi, la croissance par les seules exportations est plus favorable aux capitalistes, fussent-ils d'Etat.

Au moment où le pape met, dit-on, la dernière main à une nouvelle encyclique sociale, il ne faudrait pas que l'Eglise s'égare sur un terrain qui n'est pas le sien en marquant la préférence pour telle ou telle politique économique dont la justification est contestable et sur laquelle les experts ne sont pas d'accord. Le libre-échange est politiquement correct ; le promouvoir ne vaudrait au saint Père, pour une fois, que des applaudissements. C'est peut-être pour cela qu'il ne faut pas qu'il s'aventure sur ce terrain : "Malheureux êtes vous quand tout  le monde dit du bien de vous ! (Luc 6, 28)".

(1)
Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l'histoire économique, Paris,  La Découverte/Poche, 1999
(2) Friedrich List, Système national d'économie politique, 1841, réed., préface d'Emmanuel Todd, collection Tel, Gallimard ,1998

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Les impasses du modèle entrepreneurial dans la gestion publique

(...) (site endommagé en 2013)
Les principaux mouvements sociaux en cours, dans l'enseignement supérieur et le système hospitalier, s'opposent à des réformes qui ont en commun d'appliquer à l'université ou à l'hôpital un modèle de gouvernance inspiré de l'entreprise privée. Ce n'est pas nouveau. Il s'agit là, en tous domaines, d'une des idées forces de la réforme de l'Etat depuis vingt ans.
Il y longtemps en effet que la réforme de l'Etat est à l'ordre du jour. Beaucoup doutent pourtant qu'il s'en porte vraiment mieux. En témoigne l'incapacité persistante à maîtriser un déficit inférieur à 4 % du PIB (1). Personne ne pense non plus sérieusement que l'Etat en quelque domaine que ce soit ait gagné en efficacité, ni que les procédures aient été simplifiées, au contraire.
Une des raisons qui peuvent expliquer cet échec chronique : le placage abusif sur des réalités de l'administration publique de ce que nous appellerons le modèle entrepreneurial.

Les finalités complexes des institutions publiques
Beaucoup, sinon toutes les réformes entreprises au cours de cette période sont guidées par un présupposé rarement exprimé de manière ouverte mais qui inspire de fait à peu près tous les dispositifs adoptés : l'idée que les entreprises du secteur privé sont plus efficaces que l'Etat et que donc si on veut rendre l'Etat efficace, il faut gérer les administrations "comme des entreprises".

D'emblée nous relèverons ce qu'a de fallacieux cette référence. A condition d'oublier la scandaleuse manière dont ont été dirigées ces dernières années les banques des deux côtés de l'Atlantique ou des échecs retentissants comme Enron ou Vivendi, on peut admettre certes que l'entreprise privée fonctionnant dans une économie de marché demeure globalement efficace et sans doute plus que beaucoup d'administrations publiques, collectivités locales comprises.
Mais les entreprises privées ont une spécificité qui permet d'atteindre ce résultat : une finalité immédiate qui a l'avantage d'être simple : le profit. Sans nier d'autres finalités telles que l'épanouissement d'une communauté de travail ou la mise à disposition du public de biens et services de qualité, le profit est pour une entreprise une question de vie et de mort.
Le profit est non seulement une finalité simple mais encore un indicateur de la bonne santé et de l'efficacité de l'organisme, pouvant être suivi presque au jour le jour. La précarité des entreprises privées, toujours exposées à l'échec, exige et assure un retour d'expérience immédiat.
Les collectivités publiques ont au contraire des finalités complexes : aucune administration ne peut se targuer d'en avoir une seule et d'ailleurs c'est très bien ainsi. Elles ont aussi une grande difficulté à mesurer leur propre efficacité (il est de bon ton aujourd'hui de parler plutôt d'efficience, ce qui veut dire le rapport de l'efficacité aux moyens.) Aucun des moyens de contrôle : corps d'inspection, contrôle externe - par la Cour des Comptes par exemple -, contrôle parlementaire, presse, n'a l'efficacité ni l'immédiateté du critère du profit. Les dysfonctionnements font l'objet d'un feed-back décalé dans le temps et ne sont généralement mis au jour qu'à l'occasion de crises.
Ces différences dans le mode de fonctionnement du public et du privé sont plus décisives que la différence d'objet que les juristes, théoriciens du service public, mettent en avant : après tout un boulanger n'a-t-il pas autant qu'un gendarme une mission de service public ?
Ce sont ces différences de fonctionnement que les réformes successives de l'Etat se sont attachées à réduire : simplifier les finalités, trouver des indicateurs chiffrés d'activité tenant lieu d'ersatz au profit, accroître la responsabilité individuelle. Mais les réformes se sont avérées largement fallacieuses car entre une administration publique et une entreprise privée subsistera toujours une différence intrinsèque. Vouloir s'inspirer de la seconde pour réformer la première en ignorant cette différence ne peut conduire qu'à des déconvenues. On peut singer la gestion privée, on ne transplantera pas avec succès ses méthodes hors de leur vivier naturel.

Le principe d'autonomie : décentralisation et déconcentration
De l'imitation du modèle entrepreneurial résulte naturellement le succès, dans tous les champs de l'administration, du principe d'autonomie. Loin de nous l'idée de récuser les progrès qu'a pu amener dans tous les domaines, le développement d'un sens nouveau de la responsabilité. Que les représentants du pouvoir puissent avoir quelque marge d'autonomie pour se dévouer au bien public, quoi de plus louable ? Ce n'est d'ailleurs pas nouveau : rappelons-nous l'adresse de Napoléon à ses préfets : "Vous aurez plus de pouvoir dans votre département que moi à Paris !".

Il reste que le principe du pouvoir exécutif est que ses agents exécutent les lois, les décrets, les directives nationales qui seules ont le sceau de la légitimité démocratique.
Ce n'est pas à proprement notre sujet, d'abord centré sur l'Etat, mais comment ne pas dire un mot du champ privilégié de cette idée d'autonomie que fut la décentralisation, commencée dès 1972, poursuivie par les lois de 1983 et 2004 ? Les plus ardents décentralisateurs voient dans les élus locaux les "bons sauvages" échappant aux poisons de la vie parisienne. Voire. Leur gestion s'avère en bien des cas encore plus calamiteuse que celle de l'Etat.
Le modèle entrepreneurial a conduit le gouvernement Raffarin à relever le plafond des dépenses que le maire peut engager sans appel d'offres au motif qu'il devait avoir les coudées aussi franches qu'un entrepreneur et qu'il fallait alléger les procédures. Décision irréfléchie qui ne pouvait qu'étendre la tentation de la corruption, grande et petite, celles des grands élus mais aussi celle des agents subalternes chargés des achats.
Il est significatif que depuis quelques années, alors que les particuliers restreignent leurs budgets, que l'Etat s'efforce de le faire aussi, que la sécurité sociale, quoique grevée par le contrainte démographique, s'y attache également, départements et communes continuent allègrement d' augmenter leurs dépenses (2).
Loin d'être assimilables à des entreprises, les communes et les autres collectivités locales sont sans doute plus tributaires encore que l'Etat des prérogatives de la puissance publique : non seulement elles ne vivent pas de recettes marchandes (en dehors de certains services comme l'eau ou l'assainissement généralement concédés), mais il est notoire que les impôts locaux, surtout la taxe d'habitation, sont plus difficiles à recouvrer que les impôts d'Etat.
Si le niveau des impôts d'Etat est assujetti à un contrôle politique fort, du fait de leur masse et de leur visibilité publique (ce qui explique que les taux n'augmentent plus depuis quelques années), la complexité du système fiscal local brouille sa visibilité et assure une quasi-immunité aux élus dépensiers.
Le maire est donc un chef d'entreprise un peu particulier: il peut laisser croître ses charges sans risquer le dépôt de bilan ni même la censure de ses actionnaires ! Que dirait-on au demeurant d'une entreprise importante, principal employeur d'une commune de taille moyenne, dont le PDG serait élu par les habitants tous les cinq ans et qui ne risquerait pas la faillite. Comment croit-on que cette entreprise serait gérée ?
Encore moins que les maires, les préfets ne sauraient être tenus pour de vrais chefs d'entreprises. Le but de l'entreprise étant le profit, certaines peuvent adopter un modèle décentralisé, répartir l'essentiel des pouvoirs entre des "centres de profit" autonomes. La direction générale se contentera de faire du "pilotage" (autre mot à la mode), c'est-à-dire de suivre les résultats et non la manière dont ils sont obtenus. La mission du préfet, elle, n'est pas de faire du profit, ni de développer la préfecture - bien au contraire - . Elle est d'appliquer les politiques de l'Etat, lesquelles se traduisent presque toujours par des textes normatifs. La confection de ces lois et de ces décrets qui conditionnent son activité lui échappe. Ils sont en outre éclatés en une multitude de sujets divers et variés qui, mis ensemble, constitueraient un inventaire à la Prévert. On exagère à peine en disant que les deux échelons importants de l'administration de l'Etat sont le ministre qui fixe les règles (de concert avec le Parlement) et le chef de bureau qui les applique. Entre les deux il n'y a que des régulateurs qui n'ont aucune des facilités qui sont celles des chefs d'entreprises puisquils n'ont que très peu de prise sur la nature des règles qu'ils appliquent : qui n'a vu des préfets pester contre l'absurdité de telle ou telle politique qu'on lui demande de mettre en oeuvre ? La conséquence de cette situation est que l'administration de l'Etat, vue de la base, est modulaire ; en simplifiant, on dira un texte-un bureau pour appliquer le texte. Le bureau peut avoir plus ou moins de moyens, mais il n'y a pas de réforme qui tienne si on ne s'attaque pas aux textes et cela n'appartient pas aux échelons locaux. Les bureaux étant regroupés en divisions ou directions, on s'est amusé dans la chaleur de la réforme de l'Etat, à donner à celles-ci des noms dynamiques plus ou moins tirés du privé, pour montrer que l'Etat "bougeait" : "direction du développement" ou "direction des relations avec le public" (on n'ose pas dire commerciale), mais ces artifices restent à la surface des choses.
S'agissant toujours des préfets, la décentralisation a mis à la mode l'idée que l'Etat n'est qu'un partenaire parmi d'autres, qu'il ne doit plus imposer ses vues mais se contenter de défendre les intérêts de l'Etat au sein d'un dialogue partenarial. Autrefois, tout préfet savait qu'en dehors des questions patrimoniales ou fiscales, les intérêts de l'Etat n'étaient autres que ceux de la société globale ; aujourd'hui bien peu ont la largeur d'esprit pour distinguer cet intérêt de l'application obtuse des lois et des décrets, ce qui ne facilite pas l'avancement des affaires (3).

Les établissements publics : universités et hôpitaux
Mais le champ d'application privilégié du principe d'autonomie, ce sont les établissements publics. On ne s'étendra pas sur les établissements à caractère industriel et commercial qui ressemblent, eux, totalement à une entreprise privée et qui donc ont en effet besoin d'une grande autonomie de gestion.

La situation des établissements publics administratifs est en revanche plus complexe.
Au nom de l'autonomie, on tend à exalter le modèle des agences de services publics telles qu'on les trouve au Royaume-Uni ou dans le pays scandinaves, dirigées par un gestionnaire ayant les coudées franches, libéré d'un contrôle hiérarchique de ses activités et ne répondant que de ses résultats devant l'autorité politique, comme un manager devant un conseil d'administration. Or les expériences anglo-saxonnes ou nordiques auxquelles on se réfère sont loin d'être concluantes. Les agences britanniques, baptisées quangos ("quasi non gouvernemental organisations") sont aujourd'hui critiquées : les élus n'ayant pas les mêmes motivations que les actionnaires, leur contrôle politique est généralement superficiel ; poussés à maximiser leurs moyens pour étendre leur surface et obtenir les meilleurs résultats, les directeurs de ces organismes ne jouent guère le jeu du "moins d'Etat". On évoquera plus loin ce qu'ont de fallacieux les indices chiffrés de résultats sur lesquels on voudrait les évaluer.
S'agissant de l'autonomie, la récente réforme des universités, qui provoque les remous que l'on sait, est emblématique. C'est ouvertement que le modèle entrepreneurial leur a été appliqué. On savait que notre système universitaire était en crise, qu'il avait besoin de multiples améliorations. Face à cette crise, depuis plusieurs années, les milieux politiques croyaient avoir trouvé la panacée : l'autonomie (le même réflexe prévalut après la crise de 1968). Largement inspirée par la conférence des présidents d'université, cette réforme s'est traduite principalement par un élargissement du pouvoir de ces derniers. Les présidents d'université seraient désormais, dit-on, de vrais chefs d'entreprise. Si le dit président était libre de recruter (et licencier) ses professeurs, de sélectionner ses étudiants, de fixer les droits d'inscription et devait équilibrer son budget avec ses ressources propres, le système aurait sa cohérence. Mais on sait que sur tous ces sujets, on se trouve loin du compte - et d'ailleurs personne n'envisage sérieusement d'imposer un tel régime à l'université française. Ne méprisons certes pas les nouvelles facilités, pour recruter ou pour passer des contrats de partenariat avec les entreprises, qu'offre la nouvelle loi. Ne confondons cependant pas les libertés universitaires, qui sont d'abord celles des enseignants ou des chercheurs de s'exprimer et d'organiser leur travail avec la liberté du président d'université. En outre, le mode d'élection du président n'a été modifié qu'à la marge (4) : ce sont toujours les étudiants et les syndicats des agents administratifs qui arbitrent entre les factions professorales. Craignons que sa réélection ne dépende des faveurs qu'il prodiguera à ces catégories. On dit que le président et les professeurs seront désormais jugés aux résultats. Lesquels ? Si le taux de réussite d'une cohorte d'étudiants qu'il n'a pu sélectionner à l'entrée est le principal critère de réussite, ne faut-il pas craindre une délivrance quasi-automatique des diplômes ? Si c'est le nombre de publications des enseignants-chercheurs de l'Université, le risque n'est-il pas la prolifération d'une littérature bavarde et inutile n'ayant d'autre objet que d'allonger les bibliographies ? Le classement de Shanghai (5) dont l'obsession a en partie inspiré la réforme, n'est pris au sérieux qu'en France : que les institutions françaises les plus prestigieuses y soient si mal classées montre tout au plus l'insuffisance des critères sur lesquels il repose. Si le financement de l'Université dépend des pouvoir locaux, politiques ou économiques, ne faut-il pas redouter des recrutements de complaisance, la préférence pour telle personnalité recommandée par le président du conseil régional sur telle sommité nationale et internationale ? Bref, si on ne peut pas pousser jusqu'au bout la logique d'entreprise, est-il bien utile de faire le quart ou la moitié du chemin au risque de perdre tout cohérence ?

La réforme hospitalière a la même inspiration : le pouvoir des directeurs d'hôpitaux, gestionnaires généralistes, supposés devenir selon la terminologie dans le vent, de vrais "managers", doit être renforcé au détriment des autorités proprement médicales : professeurs ou chefs de services. Certes, le contrôle des dépenses hospitalières est nécessaire si l'on veut éviter le naufrage de la Sécurité sociale. Mais les intérêts du directeur d'hôpital à qui on demandera de "faire du chiffre" coïncideront-ils vraiment avec ceux des malades, ni même, quelle que soit l'ambition affichée, avec ceux des caisses d'assurance maladie ? La subordination plus grande du corps médical à l'administration ne risque t-elle pas d'altérer son zèle ? Peut-on réduire la fonction hospitalière à une machinerie comptable ? De toutes les façons, l'existence d'un quasi-monopsone (6) résultant du remboursement des patients appelle d'autres formes de régulation que celles du marché.

Au temps des "fusions-acquisitions"
Un autre effet du modèle entrepreneurial est la mode de ce qu'on pourrait appeler les "fusions-acquisitions" au sein de l'administration, cette idée ancrée depuis longtemps que le regroupement de services est le must de la réforme de l'Etat, en même temps que le moyen privilégié de faire des économies.

Dans le secteur privé, par le biais de fusions amiables ou d'OPA, deux sociétés fusionnent. Elles peuvent alors se livrer au "bench-marking", la recherche des meilleures pratiques de l'une et l'autre société, ou chercher des économies d'échelle en mettant en commun certains services. Généralement - pas toujours cependant -, ce genre d'opération est profitable.
C'est ce modèle que, de manière implicite, transposent au secteur public les autorités appelées successivement depuis quinze ans à conduire la "réforme de l'Etat". Le regroupement de services supposés avoir une vocation voisine, en est un des axes majeurs.
Au niveau de l'Etat central d'abord : la fusion de la direction de la comptabilité publique et de celle des impôts fut pendant des années un des grands objectifs du ministère des finances. On en attendait un meilleur accueil du public (qui n'aura qu'un seul interlocuteur au lieu de deux) et des économies globales de personnel. En fait, ce projet, qui heurtait de front la culture des deux directions et qui avait échoué une première fois, commence tout juste d'être mis en oeuvre. On cherche en vain pour le moment les économies qu'il a générées après tant d'années d'efforts. La principale qui soit attendue est le regroupement des directions des ressources humaines à l'échelon départemental : fallait-il un tel branle-bas pour la réaliser ?
La fusion des directions départementales de l'équipement et de celle de l'agriculture aux niveaux régional et départemental est un serpent de mer mis à l'essai dans quelques départements, sans qu'après plusieurs années de palabre on en ait tiré encore quelques économies.
La stratégie du regroupement des corps et directions se heurte à plusieurs difficultés :
- dans les organisations publiques, au contraire des organisations privées, la dimension n'entraîne pas le plus souvent des économies d'échelle ; c'est plutôt le contraire, ne serait-ce qu'en raison des nouveaux avantages que l'on consent au personnel pour lui faire accepter la réforme ;
- le caractère modulaire des activités de l'administration, décrit plus haut, rend vains les bénéfices à attendre de ces regroupements aussi longtemps qu'un peignage généralisé des tâches dévolues à chaque segment n'aura pas été réalisé, ce qui ne saurait se faire qu'au niveau du gouvernement ou du parlement ; et quand cette révision générale aura été faite, la question des organigrammes se trouvera relativisée ; les principaux bénéfices attendus sont généralement dans les fonctions communes (services payeurs, gestion des ressources humaines, formation, communication ) : la mise en "pool" de ces fonctions peut se faire à moindre frais ;
- la persistance de l'esprit de corps rend démesurés les efforts à faire pour opérer les fusions pour des résultats généralement incertains ;
- dans certains cas, caricaturaux il est vrai, la fusion n'est que de façade : un directeur général se superpose aux deux directeurs existant antérieurement ; le futur directeur départemental de l'agriculture et de l'équipement, s'il vient de l'agriculture aura un adjoint des ponts et inversement ; la coordination des hôpitaux d'une même région a conduit il y a quelques années à la mise en place d'Agences régionales hospitalières, sur le modèle de l'Assistance publique, qui ont d'abord représenté un échelon hiérarchique de plus .

La mode des fusions de services recèle d'autres dangers. Un des projets les plus désastreux à cet égard est celui, en cours, de la police et de la gendarmerie. Leur dualité correspond, non seulement un partage du travail historique : aux uns les villes, aux autres les campagnes, mais aussi à une vieille tradition républicaine : le souci du pouvoir, qu'il s'agisse du gouvernement, du préfet, ou du procureur de la république, d'être à même de jouer sur plusieurs interlocuteurs au cas où l'un des deux viendrait à refuser en bloc l'application de telle ou telle décision.
Personne n'a jamais vu que cette dualité ait entraîné à un moment quelconque, en un lieu quelconque, une sérieuse difficulté de coordination. Assurée de manière informelle par le préfet ou le procureur, celle-ci se faisait sans problèmes. Mais les statuts des deux corps étant différents, les uns ayant des avantages que les autres n'ont pas, et inversement, leur rapprochement, dans le contexte d'un Etat faible, entraînera immanquablement l'alignement de tous ces avantages vers le haut, d'une manière qui a déjà coûté beaucoup à l'Etat et qui promet de lui coûter encore davantage. Non seulement aucune économie n'a été faite, mais le rapprochement des deux corps s'est déjà accompagné dès 2003 d'une augmentation substantielle de leurs effectifs ; en 2005, la gendarmerie a obtenu le doublement du nombre de ses officiers par souci d'alignement sur certains avantages obtenus par la police. Là aussi, l'application du modèle entrepreneurial à la chose publique s'avère vain, voire contre-productif.

La "LOLF" et ses effets
Même si depuis sa mise en application en 2006, beaucoup en reviennent, loi organique relative aux lois des finances (dite "LOLF" dans le jargon des initiés) a été depuis son vote le 1er août 2001, l'alpha et l'oméga de la réforme de l'Etat. Conçue notamment par un député expert comptable Jean Arthuis, elle était, elle aussi, fondée sur l'idée que pour rendre l'Etat plus efficace, il fallait rapprocher sa comptabilité de celle d'une entreprise privée et trouver les moyens de mesurer son efficacité par les chiffres. Cette ligne de conduite a débouché sur une série d'innovations qui toutes ont compliqué la gestion et dont bien peu l'auront améliorée.

L'introduction d'une comptabilité analytique, répartissant les crédits votés non plus seulement par ministères et services mais par missions et programmes, est certainement l'aspect le plus positif de cette loi. Il fait mieux apparaître les doublons et devrait entraîner progressivement une refonte des services destinée à coller à cette nouvelle présentation des crédits selon la mission, refonte parfois utile, parfois dangereuse comme on l'a vu dans le cas de la police et de la gendarmerie. Cette présentation va-t- elle pour autant améliorer le contrôle parlementaire ? En principe oui. Dans la pratique, on n'en voit pas beaucoup l'effet : sur quelle bases, les députés pourront-ils dire qu'il faut consacrer plus ou moins à telle ou telle mission, plus à la sécurité intérieure et moins à la sécurité extérieure par exemple ?
On sait que le parlement ne se déterminait dans l'ancien système que sur la partie nouvelle du budget, contraint qu'il était d'accepter les "services votés" représentant plus de 95 % du budget. Le vote de la LOLF a été accompagné de la résolution de voter désormais le budget "au premier euro" : mais les services votés ne représentaient nullement une sorte de limite technocratique au pouvoir du parlement, seulement la sédimentation des décisions prises par le même parlement au cours des années antérieures. C'est pourquoi cette ambition de la nouvelle loi a peu de chances de se concrétiser.
La possibilité désormais ouverte aux grands chefs de services de transformer une partie de leurs crédits de personnel en d'autres moyens de fonctionnement n'est pas mauvaise en soi. D'application limitée du fait de la rigidité des statuts des personnels, elle ne mettra pas fin, au contraire, à la stratégie des ministres et des responsables de programme tendant à maximiser leurs crédits, fâcheusement tenus pour un signe extérieur d'influence et qui sont au demeurant le moyen le plus facile d'obtenir les meilleurs résultats.
L'établissement d'une comptabilité en partie double sur le modèle de la comptabilité privée alors que jusque là l'Etat ne tenait qu'une comptabilité simple, s'est traduite par une complication supplémentaire dont on n'a pas encore fait le bilan.
Aussi douteuse est l'idée que les comptes de l'Etat doivent être certifiés comme ceux d'une entreprise privée. C'est la Cour des Comptes que l'on a chargée de cette tâche ingrate de la certification. La traditionnelle séparation des ordonnateurs et des comptables permettait de se passer de cette certification : la totale indépendance des comptables garantissait et garantit encore, sinon l'opportunité, du moins la régularité des dépenses et des comptes administratifs. Le mimétisme a ainsi conduit à une fâcheuse redondance. Sagement, la Cour des comptes, plutôt que de vérifier les dépenses ligne à ligne comme on le fait dans un processus classique de certification, se concentre sur l'évolution du bilan d'ensemble et la vérification des déficits réels. Mais l'introduction d'un compte de bilan a aussi eu des effets pervers. Faisant apparaître, en même temps que l'aggravation de l'endettement, la considérable réévaluation des actifs publics du fait du boom immobilier et boursier de ces dernières années, elle a conduit certains à relativiser fâcheusement la question des déficits courants.
Il est pour le moins étonnant que huit ans après le vote d'une loi qu'on croyait être la panacée et qui a suscité un immense branle-bas de haut en bas de l'Etat, le gouvernement ait moins que jamais une vraie maîtrise de la dépense publique.

La "culture du résultat"
Mais la partie sans doute la plus contestable de la LOLF est l'introduction systématique d'indicateurs chiffrés de l'activité des services à tous les niveaux.

Outre une réforme profonde de la comptabilité publique, cette loi institue en effet un "pilotage par objectifs" des services fondé sur des résultats chiffrés ayant l'ambition de "mesurer la performance". Ces résultats peuvent être le taux de dépistage positif d'alcoolémie par la gendarmerie, le nombre de reconduites à la frontière d'étrangers en situation irrégulière ou le taux global d'élucidation des crimes et délits pour les policiers, le taux de troupeaux de poules pondeuses d'oeufs pour lesquels un germe de salmonella a été identifié pour les services du ministère de l'agriculture, le taux de réussite au baccalauréat pour les lycées, le nombre de retombées de presse pour la maison de France à l'étranger, le nombre de dossiers d'installations classées traités pour les services de l'environnement etc. Présentée ainsi, la "culture du résultat" paraît un excellent principe. La vérité est qu'elle ne porte remède à aucun problème et au contraire en crée beaucoup.
Cette réforme qui fait illusion aux yeux de l'opinion repose en effet sur plusieurs apories.
D'abord la plupart de ces indices de résultats peuvent être manipulés et, n'en doutons pas, le sont. Les gendarmes savent depuis belle lurette comment se placer au bord des routes pour faire le plus de procès-verbaux possible tout en laissant à découvert les endroits plus dangereux mais où il est difficile de "coincer" les automobilistes. On peut reconduire dix fois par an à la frontière les irréguliers les plus faciles à intercepter, par exemple les Roms de Roumanie ; ils reviennent dans le mois et, à nouveau expulsés, compteront plusieurs fois dans la statistique alors que des flux plus importants et plus déstabilisateurs resteront hors de contrôle. Un conducteur en excès de vitesse reconnu par un radar viendra améliorer les statistiques des faits de délinquance "élucidés" alors qu'une longue et minutieuse enquête sur un vol de voiture sera tenue pour rien si, comme cela arrive souvent, elle n'aboutit pas. On dissuadera les plaintes des particuliers ou on ne les enregistrera pas si elles risquent de peser sur les statistiques. Le baccalauréat (et encore davantage les diplômes universitaires) peut être attribué avec plus de laxisme, les dossiers d'installations classées seront bâclés etc.
On ne saurait comparer l'activité de l'Etat dont les finalités sont multiples et dont l'efficacité ne peut se juger que par des critères complexes rarement quantifiables et celle d'une entreprise dont un indicateur unique, le profit, dit si elle marche bien ou mal.
A
u demeurant, il est erroné d'assimiler l'Etat à une série de programmes ou à des "actions" : il est d'abord le garant de la stabilité, de l'ordre et de la justice : à quel "programme" se rattachait saint Louis rendant la justice sous un chêne, prototype il est vrai bien lointain, de la puissance régalienne ... et de la justice de proximité ?
Réduite à quelques indicateurs, l'activité d'un organisme sera infléchie en fonction de ceux-ci : par exemple une brigade de gendarmerie laissera tomber les multiples petits services que la population attend légitimement d'elle parce qu'ils ne sont pas pris en compte dans les statistiques. Les directeurs intelligents, qui voudront conduire leur service en fonction d'une conception globale de leur mission, en ne se polarisant pas sur les seuls indicateurs chiffrés, seront mal notés. "On ne nous demande plus de faire un travail intelligent, il n'y a plus que le chiffre qui compte", entend-t-on de plus en plus. La culture du résultat est, en matière publique, nécessairement réductrice. Inutile de dire combien était absurde et dégradante l'idée d'évaluer à partir d'indicateurs chiffrés des ministres dont l'action s'inscrit nécessairement sur le long terme. Les ministres de l'éducation nationale qui se sont succédé entre 1965 et 1968 ont vu les effectifs universitaires croître à grande vitesse : sans doute eussent-ils été très bien notés !
Le corollaire de la mise en place d'indicateurs est le développement des primes de résultat ou de rendement. Partant de l'idée discutable que les fonctionnaires ne travaillaient pas assez, on a étendu le principe de la rémunération au mérite. Une partie de ces primes est indexée sur les résultats, mais généralement à l'échelle du service dans son ensemble et non pas des individus, ce qui accroît un peu partout les tensions, chacun étant tributaire du travail des autres. Surtout, le pouvoir discrétionnaire de la hiérarchie, jusque là limité par les règles d'ancienneté ou le contrôle des commissions paritaires, est élargi. Les fonctionnaires ont ainsi, plus qu'autrefois, le sentiment d'être livrés à l'arbitraire de leurs chefs, petits ou moyens. Bien peu de gens apprennent encore dans leur famille ou à l'école cette règle éthique élémentaire que l'exercice d'un pouvoir, quel qu'il soit, est subordonné à un souci de justice, cette ascèse dont on sait combien elle est difficile, selon laquelle il faut, dans l'exercice des responsabilités, faire abstraction de ses sentiments personnels. La multiplication des affaires de harcèlement moral ou autres (et les arrêts de maladie à répétition qui vont avec) sont un "indicateur" parmi d'autres de la dégradation de l'atmosphère de travail dans la plupart des services publics.
L'introduction de cette forme d'intéressement aux supposés résultats témoigne surtout d'une ignorance profonde de la culture du fonctionnaire français : à côté de 20 % de tire-au-flanc, de toute les façons irrécupérables, culture du résultat ou pas, 80 % étaient jusqu'à une date récente, des gens consciencieux et motivés qui n'avaient pas besoin d'incitations financières pour faire correctement leur travail. Qui n'a pas vu le zèle d'une jeune attachée sortie des IRA ou de certains vieux commis de préfecture, l'esprit serviable de certains secrétaires de mairie, ne sait pas ce qu'est le service public à la française. Quel contribuable s'est d'ailleurs jamais plaint du manque de zèle des agents des impôts affectés au contrôle ? Quel chef d'entreprise déplore que les inspecteurs du travail ne fassent pas assez de "chiffre" quand ils dressent des contraventions ou que les services du ministère de l'agriculture ne produisent pas assez de règlements en matière d'hygiène ? Ce zèle généralement spontané de nos agents publics est aux antipodes de la mentalité anglo-saxonne où l'intérêt est culturellement le moteur principal des individus. Plus que de qualités nationales propres, il résulte sans doute du mode de sélection des fonctionnaires par des concours qui attiraient généralement les meilleurs élèves, les plus sages en tous cas, les plus consciencieux, une tendance que la féminisation a encore accentuée.

La destruction des corps
La culture du résultat a pour corollaire la destruction des corps sur lesquels reposait en partie la qualité de la fonction publique française.
D
ans un univers où les incitations financières et les menaces de licenciement étaient faibles, la fierté d'appartenir à un corps, même modeste, et la volonté d'y exceller étaient dans une majorité de cas un aiguillon suffisant pour que les fonctionnaires accomplissent leur travail avec zèle. Un gendarme était fier dêtre un bon gendarme, un marin un bon marin ; un inspecteur des impôts mettait son honneur à combattre la fraude fiscale. Au niveau le plus élevé, les grands commis de l'Etat avaient fait de l'intérêt général leur religion, les corps techniques y ajoutant le souci du bel ouvrage. Comment oublier les contributions éminentes du génie rural à la modernisation de notre agriculture, à l'équipement des campagnes et à la rationalisation de la gestion forestière, celle des ponts et chaussées à l’édification d'un magnifique réseau routier, celui des mines à la synergie entre la recherche académique et la recherche industrielle ou encore celle des grands patrons de médecine à la qualité de notre système de soins ?
Un sénateur du Texas a eu beau rappeler récemment que c'était là une des forces de la France, l'opinion dominante en France et à l'étranger est qu'il s'agit d'archaïsmes et donc une des causes des supposés retards français. Le genre de préjugés que rien, absolument rien ne vient étayer, bien au contraire (7), mais qui peuvent conditionner les politiques publiques sur toute une génération. L'essentiel de l'activité réformatrice consistera donc à abaisser la superbe de ces corps (réforme universitaire ou hospitalière), à les fusionner et de ce fait à les faire disparaître : police et gendarmerie, ingénieurs des mines et des télécommunications, de l'équipement et du génie rural, professeurs et instituteurs, ces derniers étant promus de manière illusoire "professeurs des écoles". Cette hargne à l'encontre des corps s'étend aux professions réglementées du secteur privé : n'est-il pas question de fusionner notaires et avocats au sein d'une grande profession de juristes polyvalents ? Pour résoudre quel problème ? La suppression du classement à la sortie de l'ENA a le même sens. Il n'est jusqu'au ministère de la défense qui ne s'efforce d'effacer au fil des ans la spécificité des trois armes : terre, air, mer. Inutile de dire que les économies réalisées par ces rapprochements sont nulles et souvent négatives.
Au goût spontané de bien faire et à l'émulation interne aux corps, doit se substituer selon la doctrine officielle, le conditionnement pavlovien des résultats chiffrés assortis de sanctions pécuniaires. Qui ne voit combien ce système est profondément aliénant pour les personnes et ouvre la porte à de multiples dérives ?
Malgré les poncifs répandus au sujet de l'administration française, supposée jacobine et hiérarchique, c'était une grande liberté, assez analogue à celle des professions libérales, qui y prévalait en bien des cas, cela sans entraver son efficacité. La somnolence de certains - que le nouveau système ne corrigera pas - était sans doute le prix à payer pour que le zèle et la capacité d'initiative des meilleurs ne soient pas bridés ou découragés. En cassant à toute force les corps, c'est le meilleur de nos traditions administratives que l'on anéantit.
Il faut le savoir : surtout aux échelons subalternes, les agents publics sont aujourd'hui profondément démoralisés, l'ambiance de travail s'est partout dégradée. Ce n'est pas 20 % de tire-au-flanc que l'on aura, mais 100 %.

Un Gosplan à la française
Un encadrement hiérarchique plus strict, le discrédit de l'honneur professionnel au bénéfice du seul intérêt individuel, la multiplication d'indicateurs autres que le profit, l'accumulation de données chiffrées vraies ou arrangées : comment ne pas reconnaître dans ce tableau l'URSS d'avant Gorbatchev ? Au motif de se rapprocher du secteur privé, on a introduit dans l'administration française rien moins que les méthodes du Gosplan soviétique : en lieu et place de l'indicateur du profit, le seul qui soit significatif mais qui ne peut, de quelque manière qu'on s'y prenne, être introduit dans l'administration, des indicateurs chiffrés de toutes sortes qui n'en ont ni la pertinence synthétique ni l'efficacité. Comme dans l'économie soviétique, la multiplication des statistiques alourdit le fonctionnement de services ; le souci de les manipuler pour faire illusion passe avant celui de l'efficacité réelle. Culture du résultat, culture du mensonge ! Là toutes les chaussures produites étaient, paraît-il, de la même taille parce que le plan, déjà bien assez compliqué, n'avait pas précisé ce point ; ici, la multiplication des procès-verbaux pour excès de vitesse remplace la traque des délinquants. Comme dans l'économie soviétique, le personnel s'habitue peu à peu à vivre dans le mensonge, la langue de bois, le double jeu et, pour finir, l'irréalité. En définitive, la démoralisation de l'administration que ce système entraîne coûtera beaucoup plus cher à l'Etat que ce qu'il était censé lui faire gagner.

Que la "culture du résultat" ait été en faveur outre-Manche ou outre-Atlantique ne saurait nous abuser : la propension de l'Amérique réelle à la bureaucratie, publique et même privée, malgré la légende, est forte. Sa difficulté à maîtriser les déficits publics en témoigne assez. Il n'est pas sûr qu'il y ait là un exemple à suivre.
Les zoologistes ont observé comment certains primates supérieurs aimaient à mimer le geste de l'écriture qu'ils voyaient accomplir aux hommes, sans en comprendre les ressorts internes. C'est, de manière analogue, à une véritable singerie de l'entreprise privée, que se livre depuis vingt ans l'Etat, au nom d'une supposée modernisation. La logique du secteur privé ne se partage pas : où elle est poussée jusqu'au bout et le système a sa cohérence ou elle n'est que singée et les problèmes sont plutôt compliqués que réglés par des réformes qui s'en réclament. C'est sans doute ce que, d'instinct, ont perçu tous les professionnels, professeurs, chercheurs, médecins, moyens et petits fonctionnaires qui, de gauche ou de droite, refusent les réformes en cours. Ce n'est pas le combat d'arrière-garde du conservatisme contre le mouvement, c'est celui du bon sens contre la bêtise de schémas simplistes.
Cette dérive de la politique réformatrice résulte d'une erreur d'analyse fondamentale. Il y avait bien, il y a toujours un problème de la fonction publique française : non point sa qualité ou l'efficacité de ses agents pris individuellement, plutôt meilleurs qu'ailleurs, mais d'abord son poids global et la complexité des procédures qu'elle gère. Or ce ne sont pas les fonctionnaires de base, ni même ceux des échelons intermédiaires, qui déterminent les effectifs (même si leurs syndicats en réclament toujours davantage, on n'était pas obligé de les suivre comme on l'a fait par exemple au fil de ans pour la police). Ce ne sont pas eux non plus qui déterminent l'organisation, puisque, pour l'essentiel, les procédures qu'ils appliquent ont une origine législative ou réglementaire et sont donc décidées au plus haut niveau. Un effort global de rationalisation et de simplification des procès est sans nul doute nécessaire mais ce n'est pas en donnant des primes de rendement aux fonctionnaires qui font les meilleurs chiffres qu'on y arrivera ! Ce serait déjà bien que chaque année qui passe n'amène pas son lot de complications, d'institutions nouvelles ou de procédures supplémentaires : on croit rêver en apprenant que la loi Borloo, produit final du "Grenelle de l'environnement", fait plus de cent pages ! La plupart des lois créent aujourd'hui des commissions, des hautes-autorités, des conseils supérieurs, des agences dont l'installation exige chaque fois des locaux, un secrétariat toujours porté à s'étoffer, des voitures et des chauffeurs ; dernière conçue après une bonne cinquantaine : la Haute Autorité pour la Diffusion des oeuvres et la Protection des Droits sur Internet, dite HADOPI !

Erreur totale de conception, ignorance profonde de la spécificité de l'organisation de l'Etat et de la culture propre à la fonction publique française, inefficacité par rapport au principal objectif qu'une politique authentiquement libérale devrait d'abord s'assigner, la diminution de la charge fiscale : tels sont les ressorts de la dérive à laquelle nous assistons depuis plusieurs années. Tous les penseurs libéraux ont dit que l'économie de marché exige un Etat sobre mais solide garantissant au moindre coût les règles du jeu. C'est en sens inverse que l'on va : un Etat mou et démotivé, toujours obèse et de moins en moins efficace. Voilà à quoi mène le pseudo-libéralisme brouillon de nos élites politico-administratives. 

(1) Et encore, les recettes de privatisation étant prises en compte dans le calcul, le déficit réel est en réalité supérieur.
(2) Quand l'Etat encouragea en 1998 dans les services de l'Etat et décentralisés le recrutement des emplois-jeunes, la plupart furent ensuite titularisés sans concours par les communes, ce que l'Etat s est bien gardé de faire
(3) La récente interdiction par le préfet de l'Oise d'un concert de bienfaisance des Petits chanteurs à la croix de bois au motif que le travail des enfants était interdit témoigne de cette propension nouvelle des services de l'Etat à appliquer les textes de manière obtuse.
(4) Un des effets paradoxaux de la loi Pécresse aura été de faire basculer à gauche quelques uns des rares bastions conservateurs qui demeuraient encore dans l'Université, tel Paris IV.

(5) La récente affaire des tentatives de corruption de professeurs français par des étudiants chinois en vue d'obtenir leur diplôme aura levé le voile sur des pratiques sans doute habituelles dans ce pays tenu pour une référence.
(6) Inverse du monopole, le monopsone est un marché où les opérateurs sont multiples et le client unique, ce qui est peu ou prou le cas de la Sécurité sociale sur le marché de la santé.
(7) Qu'il ait fallu vingt ans pour relier par autoroute Londres à Douvres et seulement cinq ans pour relier Paris à Calais témoigne de l'efficacité du corps des Ponts et Chaussés, une institution dont les Britanniques n'ont aucun équivalent.

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Les religions meurtrières d'E. Barnavi

(...) (site endommagé en 2013)
... (16, 135) doit procéder à grands traits, voire "à la louche" (13). Je n'entrerai pas dans l'analyse politique de Barnavi, qui ne me semble pas ce que son livre a de plus original, et sur laquelle je n'ai aucune compétence.
Intéressant, quoique inquiétant, me semble le diagnostic porté sur la situation actuelle des pays arabes, non seulement quant à l'économie ou l'absence de démocratie, ce qui est bien connu, mais en matière de culture (90). On l'étayera par une recherche des causes de la stagnation de l'Islam, problème historiographique jadis classique et que l'on n'ose même plus affronter aujourd'hui. Il faudrait le rouvrir. Un autre historien israélien, Dan Diner, l'a fait récemment (1).
J'applaudis lorsque Barnavi rappelle que "la véritable infrastructure des sociétés est mentale" (90) et que, donc, le combat "doit être gagné d’abord sur le plan moral" (135).
Il termine par une conclusion "contre le dialogue des civilisations" (135) que, amateur de provocation, j'avoue avoir lue avec délices, tant elle prend à contre-pied le bon-garçonnisme ambiant. Certes, Barnavi a raison de prendre ses distances par rapport à la façon sommaire dont Huntington se représente les civilisations et leur prétendu "choc" (80, 94). Mais la vertueuse levée de boucliers qui a répondu à la thèse du politologue américain me semble suspecte elle aussi.

Deux concepts-valises
Je crains en revanche l'usage massif de concepts dont Barnavi sait lui-même très bien qu'ils sont ambigus. Faut-il nous asséner une fois de plus les "Lumières" et proposer d'en "réhabiliter l'héritage" (132 et voir 136) ? Barnavi, qui n'aime pas, avec raison, les mots-valises, manipule ici une malle. Les Lumières, Barnavi le rappelle, ont aussi une "face sombre" (15). Commençons par en prendre bien conscience, et demandons-nous ensuite pourquoi certains les refusent …
De même, parler de "laïcité" fait-il vraiment avancer le schmilblic ? Barnavi invoque comme un modèle positif la "laïcité à la française" (10). L'expression est d'ailleurs tautologique, ce terme désignant un fait propre à la France, ou à tout le moins une "spécialité occidentale" (31) pour laquelle ni l'hébreu ni l'arabe n'ont de mot (2). Il s'explique : "la laïcité, c'est-à-dire la distinction entre le spirituel et le temporel" (82). Mais cette distinction peut-elle s'opérer uniquement sous la forme de la "laïcité", voire de la version française de celle-ci ? Barnavi résume sa thèse : "Le bonheur de l'Occident, ce fut la laïcité" (65). Le problème est qu'il montre également que celle-ci provient de la séparation chrétienne entre Dieu et César et sa transposition historique dans le conflit du Pape et de l'Empereur, suivant ainsi une théorie déjà ancienne (3).
La bonne formule me semblerait donc : "Le bonheur de l'Occident, ce fut le christianisme". Qu'elle vienne d'un juif ne ferait rien à l'affaire. Barnavi rappelle lui-même qu'il a défendu "la mention des racines chrétiennes de l'Europe dans le projet de Traité constitutionnel" (132). Et son coreligionnaire Joseph H. Weiler, chaire Jean Monnet de droit européen à New York University, a écrit pour la défendre tout un petit livre, enfin traduit, et que j'ai eu l'honneur de préfacer (4). Je serais prêt quant à moi à signer, au moins de mon encre, la formule qui découle logiquement de ce que dit Barnavi. Mais peut-être ferait-elle grincer quelques dents …

Au-delà du "ne faisons pas d'amalgame"
Le pluriel dans le titre ("les religions") ne doit pas abuser. C'est de l'islam qu'il s'agit avant tout (79). Devant le terrorisme islamiste, on se contente trop souvent de répéter : "ne faisons pas d'amalgame". Certes, tous les musulmans ne sont pas islamistes. Mais tous les islamistes sont musulmans. L'islam de Ben Laden serait dévoyé. Barnavi pose une bonne question : "dévoyé par rapport à quoi ?" (114). On peut souhaiter que l'islam fasse ce que le christianisme a commencé depuis quelques dizaines d'années, un examen de conscience historique. Bien sûr, ce n'est pas à moi, qui ne suis pas musulman, de sommer ceux qui le sont, du haut d'on ne sait quelle supériorité, de procéder à un tel examen.
On ferait bien, en tout cas, de cesser tout simplement de parler de l'islam avec l'article défini, et d'éviter des phrases du genre : "l'islam est ceci (une religion violente)" ou "l'islam est cela (une religion d'amour, de tolérance et de paix)". Pour la raison que dit Barnavi : "islam" est, comme "religion", un mot-valise. Et ensuite, parce que la langue ne permet pas de distinguer entre trois significations : l'islam, religion prêchée par Mahomet ; l'Islam, civilisation construite par des adeptes de plusieurs religions sous la direction d'une classe dirigeante musulmane ; l'Islam comme ensemble de populations vivant dans cette civilisation. Plutôt que brandir sans cesse ce gros billet, on ferait mieux de faire la monnaie et de faire porter la question sur des détails précis.
Et sans éviter les "questions qui fâchent". Trop souvent, on traite les musulmans avec un paternalisme qui me semble écoeurant. Il ne faut pas "les braquer". Certes, les règles de courtoisie, l'exigence de respect, et le souci de balayer devant sa propre porte, ont valeur universelle. Mais les musulmans sont-ils donc des enfants, qu'il faille leur éviter la confrontation avec leur propre tradition ? Il n'en manque pas qui sont ingénieurs, économistes, juristes, etc. Seraient-ils incapables d'être philologues et historiens ?

Les Écritures
Je voudrais développer un seul point, celui de la violence dans les Livres sacrés. Barnavi écrit : "Les Écritures, toutes les Écritures, sont […] des auberges espagnoles, où l'on trouve ce qu'on cherche, c'est-à-dire ce qu'on apporte avec soi" (81, voir aussi 47).
Oui et non. Ce qui est vrai, voire banal, c'est que l'on a interprété en tous sens, et à contresens, des textes sacrés pour légitimer des pratiques qui nous semblent aujourd'hui inexcusables. Ainsi, le fameux "oblige-les à entrer" (compelle intrare) de la parabole du festin de noces (Luc, 14, 23), tant discuté, depuis que st Augustin l'invoqua contre les Donatistes, jusqu'à Bayle et Voltaire. Barnavi donne d'excellents exemples de cette dualité des religions, comme le calvinisme qui a tout aussi bien permis le pluralisme de la Hollande du siècle d'or et justifié l'apartheid (46).
Ce qui est faux, c'est que la violence se trouverait à part égale dans tous les livres sacrés. On cherchera en vain dans le Nouveau Testament des équivalents des formules du Coran citées p. 81. Et rien ne sert de contrebalancer les versets sévères par d'autres versets conciliants. Barnavi fait comme si privilégier les uns par rapport aux autres était une matière de choix. En fait, l'exégèse musulmane a résolu depuis longtemps le problème des contradictions du Coran. Celui-ci étant censé avoir été dicté mot à mot par un Dieu omniscient, les contradictions ne sauraient y être qu'apparentes. L'harmonisation est assurée par la théorie de l' "abrogation" (naskh) : les dispositions de caractère normatif contenues dans un verset sont abrogées par celles que contient un verset postérieur (5).

Pour une typologie de la violence dans les livres sacrés
Et surtout, il ne suffit pas de déclarer vaguement qu' "il y a" de la violence dans les textes sacrés. Il faut dire précisément de quel genre d'énoncé elle est l'objet. Esquissons en une typologie. Je prendrai comme fil conducteur trois facultés de l'âme : perception, désir, action.

1) La violence peut d'abord être racontée. Elle peut être l'objet
(a) d'une histoire, rapportant des événements censés avoir eu lieu, comme les massacres liés à la conquête de Canaan dans le livre de Josué ;
(b) d'une fiction, dont l'auditeur est chargé de déchiffrer le sens. C'est le cas dans certaines paraboles, où un roi massacre ses ennemis - lesquels, rappelons-le, ont commencé par tuer son fils ou ses envoyés (Matthieu, 21, 41 ; 22, 7).

2) La violence peut être désirée. Elle peut être
(a) souhaitée contre les oppresseurs, dont les victimes voudraient se venger. Et les victimes ne sont pas toujours très polies envers leurs bourreaux. Ainsi, les Juifs exilés à Babylone rêvaient d'écraser à leur tour contre les murs les enfants de leurs gardiens (Psaume 137, 9). Le souhait obsessionnel d'une revanche peut tourner à la fiction, voire au rêve, comme dans le genre apocalyptique. Des textes de Qumrân comme la Règle de la guerre (non canoniques, d'ailleurs) présentent une forme intermédiaire. (b) invoquée dans une hyperbole : celui qui est cause de scandale, mieux vaudrait pour lui (!) qu'on lui attachât au cou une meule et qu'on le jetât à la mer ! (Marc 9, 42 et voir Matthieu, 18, 6).
(c) rappelée comme une menace brandie par Dieu et réservée à l'au-delà. Bien des religions connaissent un enfer, qu'elles décrivent avec plus ou moins de détails et plus ou moins de sadisme. Le ver ne meurt pas (Isaïe, 66, 24 cité en Marc, 9, 48). La peau brûlée des damnés repousse, pour être brûlée à nouveau (Coran, IV, 56/59), détail qui, au xe siècle, choquait déjà les encyclopédistes ismaéliens connus sous le nom de "Frères Sincères" (6). Le Talmud représente Jésus subissant le supplice de la merde bouillante (7). Il n'est pas difficile de voir dans tout cela le ressentiment des faibles devant ceux qui les dominent (8).

3) La violence peut enfin être commandée. Il peut s'agir
(a) d'une règle permanente fixée par une loi dans le but de punir certaines transgressions. C'est le cas dans le droit pénal de l'ancien Israël, qui connaît la peine de mort dans différents cas, dont certains qui nous surprennent, comme le "tu ne laisseras pas en vie la magicienne" (Exode, 22, 17) tant argué contre les "sorcières".
(b) d'un ordre ponctuel à user de violence contre une catégorie déterminée d'adversaires qu'il faudra combattre pour les tuer ou les capturer.
Le Coran contient plusieurs des types d'énoncés que j'ai distingués. Mais il présente deux particularités : 1) il contient des ordres de combattre qui restent "ouverts". Peut-être initialement donnés dans des circonstances singulières, ils sont formulés d'une manière suffisamment vague pour qu'on puisse les faire porter sur des ennemis toujours à redéfinir. Ainsi, "ceux qui répandent le trouble (fasâd) sur la terre" (V, 35/32). 2) Pour les musulmans croyants, le Coran n'a pas été inspiré, mais dicté par Dieu même à son Envoyé, qui l'a transmis tel quel. L'interprétation ne peut donc qu'éclairer le sens des mots, et non remonter de la lettre à l'intention de l'auteur.

La conduite du Prophète
Barnavi limite son enquête aux livres sacrés. Mais l'islam ne se fonde pas que sur le Coran, loin de là. Bien des règles de vie dépendent de ce que Mahomet a dit ou tu, fait ou omis. Celui que Dieu a choisi et purifié (mustafa) est le "bel exemple" (uswa hasana) (Coran, XXXIII, 21), sur lequel il faut régler sa conduite. Or, les récits sur le Prophète contiennent tout ce qu'il faut pour légitimer la violence. Lisons ce que l'on considère comme la plus ancienne biographie de Mahomet, celle d'Ibn Ishaq, éditée par Ibn Hisham (mort en 830). Nous disposons d'une traduction procurée par un musulman, A. Badawi, et publiée chez un éditeur musulman. Elle est d'un français fort rocailleux, mais est intégrale et fidèle. On y trouve par exemple une petite anecdote sur un jeune homme du nom de 'Umayr b. al-Humâm. Il mangeait des dattes pendant une trêve entre les combattants. Entendant Mahomet promettre le paradis à ceux qui mourraient les armes à la main, il jette ses dattes, se précipite sur les lignes adverses avec un cri d'enthousiasme, et ne tarde pas à succomber (9). Voilà qui est pain bénit pour les islamistes : rien de mieux pour répondre à ceux qui rappellent (à juste titre) que l'islam interdit le suicide, et pour justifier les kamikazes. On peut cependant objecter que cette histoire ne porte pas sur Mahomet, lequel n'a d'ailleurs pas exprimé son approbation.
Mais qu'en est-il des récits où le Prophète lui-même ordonne la violence ? En voici un, tiré de la même biographie :
On fit venir, auprès de l'Envoyé d'Allah (●), [de] Kinânah b. al-Rabi', chez qui se trouvait le trésor de Banû al-Nadir. L'Envoyé d'Allah (●) lui demanda où était ce trésor. Kinânah nia qu'il savait où il était. Un juif vint à l'Envoyé d'Allah (●) et lui dit : "J'ai vu Kinânah fréquenter cette ruine tous les matins < »>. Alors l'Envoyé d'Allah (●) dit à Kinânah : "Si on le trouve chez toi, aurai-je le droit de te tuer ?" Kinânah répond "Oui". L'Envoyé d'Allah (●) ordonna de creuser la ruine. On en extraya une partie du trésor des juifs. Il demanda à Kinânah où se trouvait le reste. Mais Kinânah refusa de l'indiquer. L'Envoyé d'Allah (●) ordonna à al-Zubayr b. al-'Awwâm de le torturer jusqu'à ce qu'on extraie ce qu'il y a chez lui. Al-Zubayr se mit à faire brûler, par un briquet, sa poitrine, jusqu'à ce que Kinânah fût sur le point de mourir. Puis l'Envoyé d'Allah (●) l'a livré à Muhammad b. Maslamah <;> celui-ci coupa son cou, en vengeance de son frère Mahmûd b. Maslamah (10).
La première communauté musulmane, basée à Médine, vient de vaincre une seconde fois la tribu juive des Banû Nadir. Celle-ci avait déjà été expulsée, et les musulmans l'avaient poursuivie jusqu'à l'oasis plus septentrionale de Khaybar. Le prisonnier qu'on amène au chef vainqueur est le mari de Safiyyah, dont Mahomet va vite faire sa concubine (11). Celui-ci donne l'ordre de torturer son prisonnier pour lui faire avouer où se trouve l'argent dont il pense qu'il doit rester. Comment Mahomet le sait-il ? Le texte ne le dit pas. Kinânah ne parle pas. Fermeté d'âme ? Incapacité de pouvoir indiquer où se trouvait un surplus d'argent de pure imagination ? Comment le savoir ?

Que faire ?
Que faire d'un récit de ce genre ? Pour les légistes, la réponse est aisée. Mahomet est, on l'a vu, le "bel exemple". Cela ne veut pas dire que tout ce qu'il a fait doive être imité, mais que rien de ce qu'il a fait ne saurait être mauvais et en conséquence peut être imité. Ainsi, Ibn Taymîya tire de cette scène qu'il est licite de torturer un receleur pour lui faire avouer où il caché la marchandise (12).
Mais que faire, en revanche, quand on veut éviter de légitimer les aspects les plus noirs de l'islamisme en les rattachant à la personnalité même du Prophète ?
Une tactique possible est la négation. Et déjà, cette négation involontaire qu'est l'oubli. Les musulmans ne lisent guère la Vie du prophète d'Ibn Ishâq, dont la lecture est rendue ardue, entre autres, par d'interminables kyrielles de noms propres et citations de poèmes. Ils lui préfèrent des ouvrages postérieurs, mieux écrits, plus attrayants, par exemple le célèbre Kitâb al-shifâ' bi-ta'rîf huqûq al-mustafâ de Qadî Iyad al-Yahsubî (mort en 1149). Ceux-ci résument, synthétisent, embellissent en direction de l'hagiographie que l'islam postérieur devait développer autour de la figure de son prophète (13). Dans tous les cas, ils sélectionnent. La tradition continue. Ainsi, dans un travail récent, les deux auteurs qui signent Mahmoud Hussein ont rédigé un choix de traditions arabes sur la vie de Mahomet pour en offrir un récit suivi et lisible. Ils passent sous silence la torture infligée à Kinânah et son motif sordide (14). Et ils ne sont pas les seuls. Ce genre d'omission fomente l'impression d'une volonté de dissimuler.
On ne s'étonnera ni ne se plaindra donc de voir que d'autres auteurs, à l'opposé de la première tactique, soulignent non sans quelque complaisance les passages les plus désagréables sur le Prophète : assassinats politiques d'adversaires de tout âge et de tout sexe, massacre de prisonniers désarmés, etc. On peut regretter le ton "raide" sur lequel ils le font. Mais on ne peut en aucun cas les accuser d'inventer quoi que ce soit : les histoires qu'ils rapportent figurent noir sur blanc dans les sources musulmanes (15).

Il serait temps de se poser sobrement des questions toutes simples : 1) que nous apprennent de tels récits sur la personnalité de Mahomet ? Non tant d'ailleurs sur le personnage lui-même, s'il a existé, que sur la façon dont l'islam des premiers siècles le percevait. 2) Les musulmans contemporains assument-ils, et comment, cette personnalité ?
Paru dans Le Débat - Août 2008 - N° 150


(1) Voir D. Diner, Versiegelte Zeit. Über den Stillstand in der islamischen Welt, Berlin, Propyläen, 2005. Malgré le titre, le livre porte presque exclusivement sur le monde arabe.
(2) On corrigera quand même la p. 32 : l'arabe pour "laïc" est 'almânî, "mondain, séculier", de 'âlam, "monde", non 'ilmânî, mot d'ailleurs inexistant.
(3) Voir par exemple Lord Acton, "The History of Freedom in Christianity", dans R. Fears (éd.), Selected Writings of Lord Acton, I, Indianapolis, Liberty Press, 1985, p. 33.
(4) J. H. H. Weiler, Une Europe chrétienne ? Une excursion, tr. T. Teuscher et C. Vierling, Paris, Cerf, 2007.
(5) Voir la synthèse de D. S. Powers, 'The Exegetical Genre nâsikh al-Qur'ân wa mansûkhuhu', dans Rippin, A., (éd.), Approaches to the of the Interpretation of the History Qur'an, Oxford, Clarendon Press, 1988, p. 117-138.
(6) Rasâ'il Ikhwân as-Safâ', IV, 1 [42], §51 ; éd. Bustani, Beyrouth, t. 3, p. 527.
(7) bGittin, 57a [version non censurée].
(8) Nietzsche, Zur Genealogie der Moral, I, 15.
(9) Ibn Ishâq, La vie du prophète Muhammad, l'envoyé d'Allah. […] Traduction française avec introduction et notes par 'Abdurrahmân Badawî, Beyrouth, Les Editions Albouraq, 2001,t. 1, p. 529 ; Texte arabe dans Al-Sira al-nabawiyya li-Bn Hishâm, éd. M. al-Saqâ et al., Beyrouth, Dâr Ihy⒠al-Turath al-‘Arabî, s.d., t. 2, p. 239 ; traduction anglaise A. Guillaume, The Life of Muhammad, a translation of Ishâq's Sirat rasûl Allah, Londres, Oxford University Press, 1955, p. 300.
(10) Ibn Ishâq, La vie du prophète Muhammad, l'envoyé d'Allah. […] Traduction française avec introduction et notes par 'Abdurrahmân Badawî, Beyrouth, Les Editions Albouraq, 2001,t. 1, p. 529 ; Texte arabe dans Al-Sira al-nabawiyya li-Bn Hishâm, éd. M. al-Saqâ et al., Beyrouth, Dâr Ihy⒠al-Turath al-‘Arabî, s.d., t. 2, p. 239 ; traduction anglaise A. Guillaume, The Life of Muhammad, a translation of Ishâq's Sirat rasûl Allah, Londres, Oxford University Press, 1955, p. 300.
(11) Ibid., t. 2, p. 281 et 284 ; arabe, t. 3, p. 365-366 et 369-370; anglais, p. 514-515 et 516-517.
(12) H. Laoust, Le Traité de droit public d'Ibn Taymîya. Traduction annotée de la Siyâsa shar'îya, Beyrouth, Institut français de Damas, 1948, p. 40.
(13) Voir A. Schimmel, Und Muhammad ist sein Prophet. Die Verehrung des Propheten in der islamischen Frömmigkeit, Munich, Diederichs, 1989.
(14) M. Hussein, Al-Sîra. Le Prophète de l'islam raconté par ses compagnons, Paris, Grasset, t. **, 2007, p. 473.

(15) Voir par exemple A.-M. Delcambre, L'Islam des interdits, Paris, Desclée De Brouwer, 2003.

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Un des arguments le plus souvent avancés en faveur de la réintégration de l'OTAN est la nécessité de mutualiser, le principe général que, faute d'être assez grand tout seul, il faut s'associer à d'autres. Argument qui vaut autant pour l'identité européenne de défense, même s'il s'agit d'un concept différent. Un colloque récent de la Fondation Robert Schuman sur la défense européenne déplorait que celle-ci se trouve gravement hypothéquée par la baisse des efforts de défense des pays d'Europe, à l'exception de la Grande-Bretagne. Le Pentagone se lamente lui aussi de la réticence des Européens à dépenser pour leurs forces armées et donc de leur impuissance à apporter le cadre de l'OTAN plus qu'une force d'appoint. La coopération franco-allemande en matière d'armements, après avoir démarré de manière prometteuse dans le cadre de l'OCCAR avec les hélicoptères Tigre et NH90, s'essouffle du fait de la baisse des efforts de chaque pays.

 
Les chiffres sont aujourd'hui éloquents : en Europe, 1,8 % du PIB (193 milliards de dollars) est consacré à la défense, aux Etats-Unis 4,1 % (493 milliards de dollars), en Russie 2,8 %. Pire : les efforts des Européens baissent d'année en année alors que dans le reste du monde, Chine comprise, ils ne cessent, même si on peut le déplorer, de grimper. Ainsi tout se passe comme si la baisse de l'effort de défense allait de pair en Europe avec le degré d'intégration dans l'OTAN. En prolongeant les courbes, intégration à 100 % = 0 % du PIB consacré à la défense !
Le seul pays qui semble résister à cette tendance est le Royaume-Uni ; très autonome comme on sait dans le cadre européen, peut-être a-t-il plus que d'autres le sentiment de rester lui-même en s'alignant sur les Etats-Unis, du fait de sa communauté de langue et de culture avec eux.
Le dernier Livre blanc français ne contredit pas ces tendances, au contraire. Hors l'excellente intention de consacrer plus de moyens au renseignement, ses deux idées fortes sont d'une part une plus grande intégration internationale de nos forces, d'autre part une réduction du format des armées. Dans le scenario envisagé, une fois la gendarmerie exclue, notre effort de défense devrait descendre de 1,55 à 1,15 % du PIB, soit au niveau de celui de l'Allemagne.
L'Europe, à mesure qu'elle s'intègre et se pelotonne dans le giron de l'OTAN apparaît ainsi plus que jamais, selon la terminologie de Robert Kagan (1), comme une puissance "vénusienne", sortie de l'histoire, par opposition aux Etats-Unis, puissance "martienne" par excellence, assumant pleinement la condition tragique de l'homme.
Dans sa célèbre conférence de presse du 23 février 1967 où il annonçait le retrait de la France de l'organisation intégrée de l'OTAN, le général de Gaulle, dans une incise passée alors inaperçue, avait prévu cette évolution : "Enfin, la volonté qu'a la France de disposer d'elle-même, volonté sans laquelle elle cesserait bientôt de croire en son propre rôle et de pouvoir être utile aux autres, est incompatible avec une organisation de défense où elle se trouve subordonnée."
Etre utile aux autres dans l'Alliance, c'est ce que fut la France en 1962, lors de la crise des fusées de Cuba où elle se montra l'allié le plus inébranlable des Américains. C'est encore davantage ce qu'elle s'avéra être dans le dernier grand épisode de la guerre froide : la querelle des euromissiles, au début des années quatre-vingt. Alors que toute l'Europe occidentale, Allemagne en tête, était prête, sous la pression de mouvements d'opinion considérables, à céder au chantage soviétique - besser rot als stot - , notre pays, sans doute parce que la politique d'indépendance y avait préservé le goût de se défendre, sut résister aux sirènes du pacifisme et put ainsi appuyer efficacement le projet américain de poster les fusées Pershing II en Europe de l'Ouest pour contrer les SS20 soviétiques.
De plus en plus d'intégration, de moins en moins d'esprit de défense ? Jusqu'où ?


(1) Robert Kagan, La puissance et la faiblesse, Plon, 2003.

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Alors qu'Obama a publié un rapport sur les pratiques de la CIA, on vient de se rendre compte que l'affaire d'Abou Ghraib n'était ni une bavure ni un excès qui aurait échappé à la vigilance des autorités américaines.

Revient douloureusement le souvenir du débat sur la torture durant la guerre d'Algérie. Comment admettre que des démocraties torturent ?
C'est le moment de se pencher sur l'ouvrage remarquable de Michel Terestchenko, qui nous livre une réflexion approfondie sur la question.
Il montre comment deux démocraties, les États-Unis et Israël, utilisent la torture dans le cadre de deux guerres contre le terrorisme. Pourtant, les États-Unis se différencient en ce qu'ils ont pris les moyens pour légaliser certaines formes de torture, ou en tout cas les justifier. D'abord à travers une casuistique fine qui permet à certaines méthodes d'échapper aux interdictions internationales, puis en utilisant des dispositions récentes (privation sensorielle, essentiellement une torture psychologique qui ne laisse pas de traces) dont certaines violent la Constitution américaine, enfin en envoyant certains prisonniers dans des pays tiers où ils seront torturés plus aisément.

Défendre les droits de l'homme signifie refuser la torture.
La question ici est de savoir comment une démocratie parvient à "justifier l'injustifiable". Apparaît toujours un cas de figure singulièrement déroutant : celui dit de "la bombe à retardement", traduisant le cas du terroriste détenteur d'un renseignement qui peut sauver la vie de nombre de gens. C'est au nom de ce problème qu'est en général justifiée la torture, pour des cas exceptionnels, dans le cadre d'un régime de respect de la dignité. L'auteur développe les deux thèses différentes de cette justification. Celle dite des "machiavéliens", dont le promoteur est le libéral américain Michael Walzer, repose sur la reconnaissance d'un cas limite: la démocratie n'accepte pas la torture, mais, dans la situation de la "bombe à retardement", ce mal devient un moindre mal. Pour autant, il ne s'agit pas de la légaliser. Une personne utilisera la torture en se salissant la conscience et en acceptant les conséquences de cet acte, y compris les sanctions pénales, devenant une sorte de "tortionnaire noble". Il s'agit d'une mise en scène de la tragédie politique. L'autre thèse est celle des "utilitaristes". Pour eux la morale ne s'évalue pas en soi, mais au regard du calcul des conséquences : si la torture est un moindre mal dans la circonstance, alors elle devient légitime et pourrait même devenir légale.

Michel Terestchenko récuse la thèse utilitariste : car le pire lui semble être de mélanger le bien et le mal, de les relativiser. Il est nécessaire au premier chef que le mal soit toujours reconnu comme tel, même si on se trouve dans la nécessité de le commettre. C'est pourquoi il semble pencher en faveur des machiavéliens, qui ne laissent à aucun moment la conscience en repos et lui demandent d'assumer tous ses actes. À ce stade de l'analyse, nombre d'ntre nous pencheraient avec lui du côté de la thèse de Walzer. Mais l'affaire est plus compliquée.
À bien considérer l'histoire récente de la torture, il s'avère que le fameux cas de la "bombe à retardement" n'existe pas. Il s'agit simplement d'une hypothèse tragique et fallacieuse, comme si nous disions à nos compatriotes radicalement opposés à la torture : et si, pour libérer Auschwitz, il avait fallu torturer des nazis, ne l'auriez-vous pas fait ? Examinant les situations les unes après les autres, Michel Terestchenko ne trouve pas un seul cas qui vérifie l'existence de cette hypothèse : jamais les geôliers ne peuvent avoir la certitude que la vie d'un groupe de gens se trouve, dans l'urgence, entre les mains du suspect. Tous les geôliers qui témoignent d'actes de torture racontent s'y être livrés sous la pression d'une soi-disant "bombe à retardement" qui apparaît comme un alibi, pire, comme un artifice intellectuel, un jeu pervers.

En outre, l'auteur montre à quel point la torture est inefficace, pour des raisons qu'on imagine sans peine, et qu'elle ne produirait ses effets (extorquer les renseignements recherchés) qu'en masse, et encore au milieu d'une somme de faux renseignements qu'il faudrait très difficilement distinguer des vrais. C'est ainsi, à la fin d'une longue enquête historique et d'une analyse à rebondissements, que Michel Terestchenko nous livre sa certitude : pour une démocratie, la torture n'est acceptable à aucun point de vue ni dans aucune circonstance. Elle salit le régime qui l'accepte en même temps qu'elle déshumanise victimes et bourreaux. Nous n'avons pas, même pour lutter contre les terroristes, à tenter de leur ressembler.

Du bon usage de la torture ou Comment les démocraties justifient l'injustifiable, de Michel Terestchenko, La Découverte, 216 pages, 15 
Paru dans Valeurs actuelles, 7 mai 2009

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(...) (site endommagé en 2013)

révèlent la maladie de notre monde : l'écart croissant entre riches et pauvres et la banalisation de la "barbarie", notamment dans le comportement des "bandes". Deux événements d'importance inégale nous y renvoient.


Le premier est le G20 réuni à Londres début avril. L'élargissement du nombre de pays (de 7 à 20) qui permet aux pays émergents d'être représentés est un progrès. Pour le reste, il y a loin entre le "succès" dont se sont targués les dirigeants occidentaux et la réalité. D'abord, ce qui a été annoncé est dans l'ensemble bien faible au regard des enjeux, mais surtout ne remet nullement en cause le fonctionnement débridé du libéralisme mondial : on se gausse du triplement des moyens du FMI (passant de 250 à 750 milliards de dollars) en faveur des plus pauvres, mais le FMI a été dans le passé l'un des principaux moteurs des politiques libérales de déréglementation qui ont finalement contribué à déstructurer et affaiblir les pays les plus fragiles. Est-ce vraiment la logique libérale adossée au libre-échange qui pourra aider les régions les plus pauvres à émerger ? N'est-ce pas plutôt le système économique mondial tel qu'il fonctionne avec son système monétaire foncièrement déséquilibré au profit du dollar qui serait à remettre en cause, en prenant mieux en compte trois des principes de base de la doctrine sociale catholique : les principes de subsidiarité et de solidarité, ainsi que la destination universelle des biens ?
Certes, personne n'attendait un tel bouleversement d'une réunion comme le G20, mais ne faudrait-il pas commencer à intégrer dans nos esprits la nécessité d'un changement radical face à ces problèmes mondiaux ? Car l'écart entre pays riches et pauvres, outre qu'il est profondément immoral, est foncièrement malsain pour l'équilibre de la planète et génère nombre d'autres problèmes insolubles tant que cet écart ne diminuera pas - notamment celui de l'immigration.
L'écart se creuse également entre riches et pauvres au sein même de nos sociétés occidentales, la paupérisation des classes moyennes ayant été l'un des facteurs importants de la dernière crise financière, ne l'oublions pas. Dans ce contexte, les salaires et avantages faramineux des dirigeants d'entreprises multinationales ou des stars du show-biz (acteurs, sportifs, présentateurs TV…) ne peuvent que profondément choquer une population contrainte aux économies. Là aussi, un changement radical de mentalité est nécessaire : l'augmentation sans fin de la consommation est-il le but ultime de la vie ici-bas ? La seule recherche des richesses et du plaisir suffit-elle à donner un sens à la vie ?

Le second événement est le passage à tabac d'un jeune Français dans un bus. Il est significatif, en passant, que le scandale, depuis, ne soit pas cette violence en elle-même, mais le fait de l'avoir montrée sur internet - politiquement correct oblige, la bande était d'origine étrangère et elle a eu le mauvais goût d'éructer des propos anti-français ! Et, horreur ! cela ne peut que profiter à l'"extrême droite", voilà tout ce qui intéresse nos médias ! De tels drames ravivent la question de l'immigration incontrôlée de populations qui ne cherchent en rien à s'intégrer. Il serait temps de délaisser la langue de bois et de cesser d'agiter l'épouvantail du "racisme", toujours à sens unique, pour empêcher tout vrai débat, car une lutte plus énergique contre l'immigration sauvage n'aurait rien d'illégitime. Mais une politique plus ferme, si nécessaire soit-elle à court ou moyen terme, sera toujours insuffisante si le problème n'est pas pris plus en amont : par une coopération internationale qui réduit les écarts entre pays riches et pauvres, et par une politique démographique qui cesse de faire de nos pays européens un vide dans lequel s'engouffre naturellement le trop-plein de nos voisins pauvres.
Mais ce drame met surtout en lumière le phénomène de la violence gratuite des bandes qui se développe de plus en plus - et qui ne concerne pas que les immigrés, loin s'en faut. Or, les spécialistes le savent, le principal facteur de cette violence réside dans l'éclatement et la disparition de la famille. C'est au sein d'une famille stable, constituée d'un père et d'une mère qui s'unissent pour la vie qu'un petit être humain s'épanouit, qu'il apprend ses repères et ses limites. Favoriser la famille n'est donc pas qu'un impératif moral de "cathos" déconnectés de la réalité, c'est une condition nécessaire pour endiguer la violence… et relancer la démographie : bref, il s'agit de l'urgence n°1 exigée par le bien commun ! Par aveuglement ou lâcheté, aucun politique n'ose ce langage, car cela heurterait frontalement l'idéologie dominante qui veut que l'adulte soit maître absolu de lui-même en dehors de toute contrainte extérieure, surtout morale. Il est regrettable que nos politiques ne comprennent pas que le renversement de perspective ici proposé, non seulement contribuerait au bonheur des hommes mais est aussi la seule façon de vraiment servir le bien commun. Évidemment, on ne peut changer les mentalités du jour au lendemain, mais on pourrait déjà avoir le courage de rappeler que tous les comportements ne sont pas neutres au regard du bien commun, ce qui justifie d'en favoriser certains et d'essayer de limiter les autres.

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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