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Pourquoi est-il impossible en Europe d'avoir un vrai débat sur l'immigration ?
 
TRIBUNE - Plutôt que de nier la réalité de la crise migratoire, nos gouvernants devraient poser les cadres d'un dialogue apaisé, argumente la philosophe.
 
Les pays d'Europe centrale ont ces derniers temps développé leurs points de vue sur la question de l'immigration. Il est dommage qu'on les reçoive seulement en les traitant de barbares. Impossible en Europe de l'Ouest d'avoir un débat sur l'immigration, car une seule affirmation est recevable : l'obligation morale que nous avons, en tant que culture humaniste, d'accueillir les démunis frappant à notre porte. Modérer cette affirmation ou la mettre en cause n'est pas politiquement correct. Nos gouvernants, Macron ou Merkel, ne limitent l'ouverture que dans le but affiché d'éviter la montée des courants populistes. Ce qui manque ici, sur la question critique la plus inquiétante et primordiale depuis la Seconde Guerre mondiale, c'est la possibilité de débattre.
 
Viktor Orban s'est exprimé là-dessus le 16 juin dernier à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Helmut Kohl. Il fait appel à l'un des plus importants symboles dans la culture centre-européenne : le rempart de la chrétienté. Ces pays ont été en effet, dans l'histoire, ceux qui stoppent les invasions barbares et par là, situation géographique oblige, protègent l'Europe occidentale. Orban fait le lien avec ces situations anciennes et suggère que la charité consiste à aider au développement plutôt qu'à ouvrir les portes. La thèse est bien discutable : l'aide au développement agit sur le long terme, mais le problème est à très court terme ; une foule de pauvres, demandant asile, peut-elle être comparée aux invasions barbares ? Mais enfin l'opinion occidentale ne s'entretient qu'avec elle-même et, donc, ne discute pas. D'ailleurs, elle ne sait même pas ce qu'est le "rempart de la chrétienté" et ne veut pas le savoir.
 
Le texte du chancelier autrichien Kurtz, soumis aux experts nationaux des vingt-huit pays de l'Union, est différemment argumenté. Mais bien sûr il a été reçu avec la même indignation et les mêmes préjugés, sans aucune quête de compréhension.
Le jeune chancelier autrichien a mis sur la table un autre aspect de la question. Moins l'accueil que la manière d'accueillir. L'Autriche a reçu proportionnellement davantage de migrants que la France. Nous ne sommes pas tenus pour autant de le faire n'importe comment, en donnant aux accueillis toute latitude pour dégrader cette culture même qui les reçoit. Autrement dit, l'accueil doit se faire contre exigences réciproques, comme c'est toujours le cas lorsqu'on fait preuve d'hospitalité.
 
Or qu'avons-nous vu depuis quelques années ? Une volonté d'ouvrir grandes les portes, en Allemagne en 2015, en fermant les yeux sur les problèmes posés et la nécessité d'en tenir compte.
On a constamment essayé de faire croire à l'opinion que la population migratoire était composée de médecins et d'universitaires chassés par les dictatures. Un événement gravissime comme les viols de Cologne a été traité par les gouvernements avec une légèreté sidérante. Pendant longtemps il a été impossible de parler de la différence entre migrants politiques et migrants économiques, l'idée même de faire un "tri" était aussitôt, par une comparaison honteuse, assimilée à une sinistre mémoire. Demande-t-on aux réfugiés accueillis d'adopter la culture du pays d'accueil ? Sans oser toujours défendre ouvertement le multiculturalisme, nos gouvernants n'osent pas prendre les mesures positives d'une intégration. L'islamo-gauchisme qui se développe chez nos élites est devenu expert pour promouvoir les cultures accueillies au détriment de la nôtre, sans vouloir admettre qu'elles sont en train de détruire cela même qui légitimait l'accueil…
 
Le discours de Kurz est dénigré parce qu'il a dit que parmi ces jeunes migrants "beaucoup sont tout particulièrement sensibles aux idéologies hostiles à la liberté, qui prônent la violence" et "ont de manière répétée de gros problèmes pour vivre dans des sociétés ouvertes". Le fait de proférer une critique des réfugiés est considéré comme inacceptable. Étant des victimes, ils sont entièrement innocents, en accord avec le manichéisme ambiant. Plus encore, énoncer à leur sujet quelque chose de général (même assorti de précautions comme c'est le cas ici) est insupportable. Quand il s'agit de groupes à protéger, nul n'a le droit de prononcer une affirmation générale, faute de se rendre coupable d' "amalgames" ou de "clichés". Autrement dit on ne peut alors parler que des individus : il faut être nominaliste. Kurz a l'audace d'oser une généralisation, qui au demeurant ne fait que décrire la culture de la plupart de ces réfugiés.
Dire que des musulmans auront plus de mal que nous à vivre dans des sociétés ouvertes, c'est bien ce que tout le monde sait et voit. Les cultures ont des caractéristiques. On peut les décrire sans les "essentialiser", mot à la mode pour accréditer le nominalisme rampant. Leurs dénominations les désignent. Ce n'est pas un pur hasard si islam signifie soumission, pendant qu'Israël signifie "celui qui a été fort contre Dieu". Mais il ne faudrait pas le dire.
Pour Kurz, il est normal, évident, en tant que culture d'accueil, de ne garantir l'asile "qu'à ceux qui respectent les valeurs de l'UE et les droits et libertés fondamentales". Nous devons ouvrir la porte, mais n'avons pas le devoir de laisser nos hôtes dénaturer notre culture. Un véritable humaniste est celui qui déploie la bienveillance sous le regard de la réalité assumée. C'est bien parce que les gouvernants n'ont pas admis cela qu'ils se heurtent aujourd'hui à tant d'oppositions. Le discours de Kurz mériterait davantage que quelques crachats.
 
Depuis quelques semaines, le mantra des responsables européens et d'une partie des médias est qu'il n'y a pas de crise migratoire. Manière de nier la réalité pour ne pas avoir à la regarder en face. La baisse réelle du nombre d'arrivants depuis un an ne change rien à l'immense espérance d'Occident dans une Afrique de plus en plus peuplée, ni ne résout notre incapacité, ici, à intégrer convenablement les arrivants récents, mais aussi d'anciens arrivants ou même leurs enfants. Il y a quelque chose de honteux à vouloir nous faire croire que la situation critique a cessé d'exister, comme si nous étions, nous les électeurs, de sombres idiots.
Nous n'avons pas besoin de gouvernants humanitaristes et pleurnichards, aux yeux bandés. Nous avons besoin de gouvernants humanistes aux yeux ouverts, capables d'exigence dans leur bienveillance même. Ce n'est pas en dissimulant les caractéristiques de la culture musulmane, pour ne pas "faire d'amalgame" et pour ne pas "discriminer", qu'on répondra décemment à cette situation critique.

Paru dans Le Figaro, 3 août 2018
Publié dans Avec l'Europe
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Les obstacles au rapprochement russo-américain
 
CHRONIQUE - Donald Trump pense que l'Amérique doit avant tout éviter l'alliance stratégique de Moscou et Pékin contre elle. Mais plusieurs obstacles se dressent sur le chemin d'un rapprochement russo-américain.
 
La Maison-Blanche a indiqué, le 27 juillet 2018, que le président Trump recevrait le président Poutine à Washington au tout début de l'année 2019, et qu'il se rendrait lui-même plus tard à Moscou. Ce sera alors le troisième sommet russo-américain en l'espace d'une année, si l'on compte la rencontre d'Helsinki du 16 juillet 2018. Ces rencontres multipliées préfigurent-elles un rapprochement russo-américain ?
Depuis qu'il s'exprime sur la politique étrangère de son pays, c'est-à-dire depuis plus de trente ans, Donald Trump a toujours milité pour un tel rapprochement. Le président américain estime que l'Amérique a un compétiteur stratégique, qui est la Chine, qu'il faut contenir. Aux yeux de Trump, la Russie, qui n'est plus l'URSS avec ses satellites du pacte de Varsovie, a perdu ce statut de compétiteur stratégique. Il faut donc simplement éviter de la jeter dans les bras des Chinois, afin de ne pas donner à Pékin la maîtrise de la masse eurasiatique (à quoi vise en partie la politique chinoise des "nouvelles routes de la soie").
En politique étrangère, Trump a rejeté le néoconservatisme (exporter la démocratie et les droits de l'Homme à l'américaine urbi et orbi, si besoin par la force) et a choisi le réalisme. Dans le grand jeu triangulaire entreles États-Unis, la Russie et la Chine, il pense que l'Amérique doit avant tout éviter l'alliance stratégique de Moscou et Pékin contre elle. Voilà pourquoi il veut établir une bonne relation avec la Russie envers et contre tout. Y parviendra-t-il ? Rien n'est moins sûr, tant sont importants les obstacles au rapprochement russo-américain.
 
Asymétrie comportementale
Le premier obstacle est l'asymétrie de comportement entre Trump et Poutine. Celui-ci défend toujours bec et ongles les intérêts de la Russie, alors que celui-là semble totalement inhibé à exprimer publiquement le moindre désaccord avec Poutine. Dans la conférence de presse conjointe donnée à l'issue de la rencontre d'Helsinki, Trump a dit qu'il ne pensait pas que la Russie s'était ingérée dans la campagne électorale américaine de 2016, donnant ainsi tort aux services de renseignement des États-Unis.
Deux jours plus tard, il dut se rétracter, devant le tollé que provoquait sa déclaration dans les milieux politico-médiatiques de Washington, où la guerre froide a laissé bien plus de séquelles qu'en Europe occidentale. Pour compenser le comportement jugé erratique de Trump en diplomatie, le Sénat américain ainsi que les hautes sphères de l'exécutif en rajoutent dans leur fermeté à l'égard de la Russie, ce qui n'améliore pas la confiance qu'ont les Russes dans les Américains.
Au demeurant, les avis sur la Russie sont très divergents en Amérique, entre la Maison-Blanche, le Pentagone, le département d'État et le Congrès. L'Otan et l'UE sont des institutions plutôt populaires au sein des élites politiques et administratives américaines, alors que Trump méprise la dernière et n'accepte la première qu'à la condition d'un accroissement exponentiel des contributions européennes. À Moscou, la situation est très différente : Poutine fait exactement la diplomatie qu'il veut. Le maître du Kremlin demande la mort de l'Otan, une organisation qui à ses yeux ne se justifie plus, après la dissolution du pacte de Varsovie.
 
L'annexion problématique de la Crimée
Le 25 juillet 2018, le secrétaire d'État Mike Pompeo a fait sur la Crimée, annexée par la Russie en mars 2014, une déclaration solennelle. Elle ressemblait étrangement à celle qu'avait faite, le 23 juillet 1940, le secrétaire d'État Summer Welles sur les États baltes, annexés par l'Union soviétique en juin 1940, en vertu d'une clause secrète du pacte Molotov-Ribbentrop. Les États-Unis ne reconnaîtront jamais l'annexion et interdiront toujours à leurs diplomates de se rendre en Crimée.
Ce genre de déclaration diplomatique est pratique, car on peut la brandir ou l'oublier à loisir, selon les circonstances et selon ses interlocuteurs. La déclaration Welles n'a pas empêché la construction d'une solide alliance militaire américano-soviétique de décembre 1941 à mai 1945. La déclaration Pompeo ne peut en soi constituer un obstacle infranchissableà un rapprochement russo-américain, mais elle est là pour rester. La diplomatie américaine ne pardonne pas à Poutine de n'avoir pas respecté les engagements de son prédécesseur Eltsine pour l'intégrité territoriale de l'Ukraine, pris lors d'un sommet à Budapest en décembre 1994, après que Kiev eut accepté la destruction de ses armes nucléaires.
La Crimée a beau paraître historiquement russe depuis Catherine II, et l'économie ukrainienne négligeable dans l'espace européen, le conflit russo-ukrainien (toujours prêtà ressurgir au Donbass) constitue une épine très empoisonnée. Assez en tout cas pour empêcher Washington et Moscou d'appréhender ensemble des enjeux géopolitiques autrement plus importants…

Paru dans Le Figaro, 31 juillet 2018
Publié dans De par le monde
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My Lady : Emma Thompson, un juge dans la tourmente
 
PARTENARIAT FIGAROSCOPE - Dans le nouveau film de Richard Eyre, la grande actrice britannique incarne un juge des affaires familiales qui doit trouver le difficile équilibre entre la rigueur de la loi et la complexité de l'existence.
 

Emma Thompson a trouvé un rôle à la mesure de son immense talent dans le film de Richard Eyre, My Lady, où elle interprète Fiona Maye, juge des affaires familiales à la Haute Cour de Londres. Une charge aussi passionnante que dévorante. Sa dévotion absolue à son métier mobilise toute son énergie, jusqu'à la vider d'elle-même.
 
Quand elle quitte le tribunal et enlève sa robe de juge, elle emporte chez elle une concentration qui l'a depuis longtemps, sans même qu'elle s'en rende compte, éloignée de son mari, Jack (Stanley Tucci). Au moment où Jack, pour la réveiller, provoque une crise conjugale, annonçant qu'il va la tromper, Fiona est réclamée pour juger un cas particulièrement urgent et délicat : elle doit décider s'il faut imposer une transfusion sanguine à un adolescent, Adam (Fionn Whitehead), malgré l'opposition de ses parents, témoins de Jéhovah. Rien ne l'y oblige, mais elle choisit de se rendre à l'hôpital pour rencontrer Adam. Et se trouve face à une personnalité bouleversante.
Film de procès, drame psychologique, tragédie de la conscience morale, mélodrame romantique, portrait d'une femme d'honneur, prise entre raison et sentiments, My Lady est une tempête romanesque de haute amplitude, qui secoue le fond des âmes. Le film atteint très vite une intensité dramatique que le cinéaste maintient sans faiblir, en variant les points de vue sur les personnages avec une dextérité jamais conventionnelle. Pas une scène inutile, et toujours le bon tempo, qui fait avancer l'action en approfondissant chaque fois les contradictions.
 
Le sauver malgré lui
On se heurte d'abord à la froideur de Fiona face à un mari amoureux qu'elle refuse obstinément d'entendre. C'est presque une situation de comédie, inversant les rôles traditionnels de l'homme suroccupé et de la femme déçue. Avec ses aveux de frustration et ses tentatives de détachement, Jack pourrait être risible. Mais Stanley Tucci impose une sincérité amère, qui oblige à prendre au sérieux l'amour conjugal. Fiona de son côté est une femme de cœur, sous sa carapace. Sa sensibilité se réfugie dans la musique et la poésie, qu'elle pratique dans une chorale d'amis juristes. Et c'est par là que se fera la rencontre avec l'adolescent farouche qu'elle visite à l'hôpital. Adam a une guitare près de son lit. Ils chantent des vers de Yeats.
 
Orages et naufrages
Fiona est venue avec l'idée de l'arracher à l'emprise de ses parents, bien qu'il assure partager leur foi. Elle veut le sauver malgré lui, en vertu du "children act", une loi de 1989 qui fait prévaloir l'intérêt de l'enfant. Mais ils se retrouvent bien au-delà d'un conflit juridique. Ils discutent du bien et du mal, de la dimension sacrée de l'être, du sang qui est la vie. Si Adam finit par accepter la transfusion, ce n'est pas qu'il renie sa foi, c'est qu'il est emporté vers la vie par sa passion naissante pour cette belle juge penchée sur lui avec une attention si grave. Jamais il n'a été comme par elle écouté.
Avec le personnage d'Adam, superbement interprété par le jeune Fionn Whitehead, My Lady retrouve la communication avec les grands fonds intérieurs, dont nous sommes souvent coupés. Parce qu'il vit au contact direct de la mort, du désespoir, du salut, de l'amour, l'adolescent entraîne Fiona dans des émotions primordiales. Le film entre alors dans d'autres orages, d'autres naufrages. Et c'est magnifique de voir naître, sous le réalisme quotidien d'aujourd'hui, le lyrisme éternel du grand romantisme.

Paru dans Le Figaro, 31 juillet 2018
Publié dans A tout un chacun
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Les confidences d'Emma Thompson
 
INTERVIEW - L'actrice britannique se confie à l'occasion de la sortie du captivant My Lady, dans lequel elle incarne une juge aux affaires familiales. Elle évoque l'obligation du débat et de l'engagement.

Elle est le charme et l'intelligence incarnés. Un mélange délicieusement anglais de Monty Python, de Shakespeare, de Jane Austen et de Nanny McPhee. La drôlerie extravagante lui va aussi bien que le sérieux, la raison que les sentiments. Depuis près de quarante ans, Emma Thompson séduit et subjugue. Avec My Lady, de Richard Eyre, elle revient dans un registre grave et vibrant en interprétant un très beau personnage de juge. "Elle parvient à exprimer ce trait de caractère tellement anglais qui consiste à éprouver des sentiments profonds mais à faire en sorte qu'ils ne soient jamais visibles", dit Ian McEwan, auteur du roman et du scénario.
 
LE FIGARO. - D'où vient cette histoire ?
Emma THOMPSON. - C'est la question que j'ai posée à Ian McEwan. Il a fréquenté des juges et lu beaucoup de jugements de la Haute Cour sur des affaires familiales. Il m'a dit : "Dans ces histoires, on trouve toute la condition humaine." Celle de Fiona Maye est extraordinairement complexe, pleine d'ambiguïtés qui ne cessent de se révéler et d'interférer. Ce qu'elle traverse, professionnellement et personnellement, est passionnant à incarner.
 
Elle apparaît comme isolée, retirée en elle-même
Au début, on la trouve dans un endroit très éloigné de tout le monde. J'ai rencontré beaucoup de femmes juges des affaires familiales qui ont ce retrait. Elle a créé une sorte de mur entre elle et la souffrance qu'elle rencontre chaque jour, pour ne pas se laisser submerger. Elle se protège même de son mari. Elle voit son mariage s'effondrer mais elle ne s'autorise même pas à y penser car elle doit garder non seulement ses forces mais son cœur pour son travail, des vies en dépendent. C'est qu'elle prend sa responsabilité très au sérieux. Elle représente la justice, ce n'est pas rien. Elle est presque une allégorie de la Justice. C'est un défi intellectuel très subtil, qui exige de doser la rigueur, l'honnêteté et l'attention à ce qui se passe émotionnellement.
 
Elle doit décider s'il faut imposer une transfusion sanguine à un adolescent leucémique contre le choix de ses parents, Témoins de Jéhovah. Comment avez-vous abordé ce dilemme ?
J'ai beaucoup écouté le magistrat qui a jugé le cas réel. Il a voulu rendre visite au jeune malade à l'hôpital et m'a expliqué pourquoi : souvent, on traite les Témoins de Jéhovah avec mépris, les considérant comme secte. Lui, le juge, a voulu montrer du respect pour le jeune homme et sa famille, les prendre au sérieux pour que l'impartialité de son jugement ne soit pas contestée. La pensée qui est derrière l'acte, voilà ce qui importe, et c'est cela qui m'a fascinée.
 
Quelle pensée avez-vous découverte ?
A priori, refuser la transfusion sanguine nous paraît aussi bizarre que professer que la terre est plate. On s'attend à ce qu'un juge puisse distinguer intellectuellement entre savoir et croyance, et considère le refus de transfusion sanguine comme une marque d'ignorance. Mais je trouve extrêmement intéressant que le juge ne s'arrête pas à ces a priori. Nous sommes tellement habitués à la transfusion qu'on ne se pose plus de question.
 
Comment comprendre l'opposition des Témoins de Jéhovah ?
Pour eux, verser le sang d'un être dans un autre, c'est toucher à un ordre essentiel… On a beaucoup perdu ce sens du sang comme sacré : le sang, c'est la vie, et la vie ne nous appartient pas. Ce n'est pas une vision naïve ou superficielle, on la trouve dans les grandes mythologies, au cœur de la tragédie antique et des drames shakespeariens. Mais pour la comprendre, il faut dépasser le rationnel.
 
Cela donne un autre arrière-plan aux manipulations de l'être humain que permet la science…
C'est l'intérêt et la puissance de l'art de déjouer les pensées toutes faites pour entrer dans des courants plus complexes et plus profonds de l'existence. Adam, le jeune leucémique, est un personnage absolument authentique, il n'est pas dévoré par les influences extérieures, sa vie est une expérience personnelle. Et il ressent une joie extrême à être écouté pour la première fois par une adulte d'intelligence supérieure qui prend au sérieux son point de vue. Entre eux, il y a une espèce de coup de foudre. Quand il l'appelle "my lady", ce n'est plus seulement le titre usité au tribunal, c'est l'ancien langage de la chevalerie. On est à la fois dans l'histoire et dans le mythe.
 
Vous avez beaucoup d'engagements sociaux, un côté très militant. Le droit ne vous intéresse pas qu'au cinéma…
La loi est un domaine qui m'a toujours passionnée. Et cela continue à travers mon fils du Rwanda (un ex-enfant soldat adopté en 2004, NDLR), qui est dans le droit humanitaire. Ma réflexion politique s'est développée en faisant mon métier d'actrice, en observant les évolutions de la loi et les idées des autres. La curiosité pour diverses manières de penser repousse les frontières de notre cerveau.
 
Votre réflexion politique est très axée sur le féminisme. Comment le concevez-vous ?
Il ne s'agit pas de transformer les femmes en "hommes allégés" ! Je pense que la question de fond, c'est le pouvoir. Je suis féministe depuis l'âge de 19 ans, et je constate que le patriarcat archaïque est toujours aussi pesant. Nous restons des primitifs, et cela nous conduit au désastre. On pourrait changer très vite, mais il faut une volonté. Parce que le changement est perçu comme une perte de pouvoir. Il faudrait comprendre que le pouvoir est quelque chose de puéril, et que c'est fini, le temps des enfantillages. Les rôles binaires nous emprisonnent et nous empêchent de faire place à la richesse de la vie émotionnelle. On veut que les choses soient simples : c'est impossible parce que les êtres humains sont compliqués. Ian McEwan rapproche l'histoire racontée dans le film du jugement de Salomon, qui balance entre la loi et la vie. Voilà : la balance est difficile.
Paru dans Le Figaro, 1er août 2018
Publié dans A tout un chacun
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Une réponse circonstanciée aux élucubrations traditionnelles à cette époque de l'année concernant la soi-disant "Libération fiscale"

Le Figaro économie d’hier a avalé, y compris le fil et l’hameçon, les sottises que sortent chaque année des instituts en mal de médiatisation en calculant une date de la "libération fiscale". Ces libéraux d’opérette font le plus grand mal à la cause libérale ; il est important de montrer à quel point ils n’ont rien compris au fonctionnement d’une économie d’échange et de montrer qu’il ne s’agit pas crier haro sur le baudet à propos des prélèvements obligatoires, mais de faire les analyses requises pour passer des actuels prélèvements actuels sans contrepartie visible à des prélèvements obligatoires pleinement et visiblement contributifs, conformes à une logique d’échange.
 
Libération fiscale et sociale : mauvaise approche d’un grave problème
L’Institut Molinari, Contribuables associés et quelques autres organismes qui se considérent comme des think tanks, ont trouvé depuis une dizaine d’années le moyen d’intéresser les media : annoncer le "Jour J de la Libération fiscale des Français". Survenant à une époque de l’année où les effectifs des rédactions sont réduits pour cause de vacances, cette annonce est facilement reprise. Cette année, Le Figaro du 27 juillet consacre au sujet l’équivalent d’une page et demie dans ses pages saumon (économie).
 
Aucune action publique ne mériterait que nous lui consacrions une partie de nos revenus !
Dans ce quotidien, il est écrit : "la France conserve encore cette année son bonnet d’âne du pays le plus taxé en Europe. Et donc de celui dont les citoyens commencent le plus tardivement à travailler pour eux-mêmes et à profiter du fruit de leurs efforts, au lieu de financer – via leurs impôts, cotisations et autre contributions sociales – les dépenses de l’Etat et de la Sécu". Cette phrase résume parfaitement l’idée du "jour de libération fiscale" : tout ce qui est versé à l’Etat, aux collectivités territoriales (de plus en plus par l’intermédiaire du Trésor public), et aux organismes de protection sociale, serait perdu pour le citoyen. Tout cet argent serait gagné en vain par les travailleurs et les détenteurs de capitaux puisqu’ils ne sont pas libres de l’utiliser à leur guise !
 
La protection sociale est un service public indispensable : le cas des retraites
Regardons donc à quoi sert cet argent.
Premièrement, à procurer un revenu aux retraités : 325 Md€ leur ont été versés en 2016. Est-ce vraiment de l’argent qui a été volé aux Français ? Globalement, les retraités ont élevé les travailleurs actuels : en cotisant aux régimes de retraite, ceux-ci s’acquittent d’une dette à l’égard de la génération sans laquelle ils n’auraient pas la capacité de travailler productivement. Elever des enfants est un investissement, les retraités touchent le dividende qui récompense cet investissement : il s’agit d’un échange.
Que l’on reproche à cet échange d’être mal organisé au point que des personnes ayant peu de connaissances en économie ne le reconnaissent pas comme tel, je suis le premier à le faire, et cela depuis 35 ans. Mais le scandale n’est pas de prélever des cotisations vieillesse, il est d’avoir légalement décidé que ces cotisations donnent droit à des pensions futures, confondant ainsi un versement de dividendes avec une dépense d’investissement. 
 
Le cas de l’assurance maladie
Les dépenses de prise en charge des accidents, de la maladie et de l’invalidité, que ce soit par l’assurance maladie ou par l’assurance accidents du travail et maladie professionnelle, ont atteint 250 Md€ en 2016. Ces dépenses et les cotisations qui en financent une grande partie relèvent typiquement d’une logique d’assurance. Certes, il ne s’agit pas d’une assurance commerciale, parce qu’une partie importante des cotisations versées par les plus riches sert à payer les soins prodigués aux plus pauvres. Cela correspond à la fraternité, l’un des trois piliers de notre République. Mais, là encore, le caractère assurantiel existe bel et bien : riche un jour ne signifie pas riche toujours, et le riche devenu pauvre n’est pas mécontent de rester couvert par une solide assurance maladie que ses revenus devenus exsangues ne lui permettraient plus de payer s’il fallait débourser son véritable prix.
 
Sans doute faudrait-il, pour faire bien comprendre la nature assurantielle de l’assurance maladie, la faire financer exclusivement par des cotisations salariales, en remplacement des cotisations patronales et d’impôts tels que la CSG. Le législateur français ne fait pas correctement son travail quand il avalise le bric-à-brac financier concocté par Bercy. Mais il ne s’agit pas de remplacer une assurance publique fraternelle par des assurances commerciales : il faudrait au contraire avoir le courage d’intégrer la couverture dite "complémentaire" et la couverture de base, de façon à économiser une bonne partie des frais de gestion, lesquels s’élèvent pour les complémentaires santé à 20 % des primes qu’elles encaissent, voire même un peu plus. Cela permettrait de laisser les actuels assureurs privés ou mutualistes gérer aussi l’assurance santé obligatoire de ceux qui le désirent, de façon à bénéficier de la stimulation à une bonne gestion que procure la concurrence.
 
Le cas du chômage
L’assurance chômage ne fait pas partie de la sécurité sociale. Il vaudrait mieux l’y inclure plutôt que de travailler à son étatisation, comme c’est actuellement le cas. Compte tenu des dépenses d’insertion/réinsertion professionnelle, ce budget atteignait 45 Md€ en 2016. Les 10 % qui correspondent à des dépenses d’investissement dans le capital humain de personnes ayant perdu ou vu baisser leur employabilité relèveraient logiquement du budget de la formation professionnelle. Mais le reste des dépenses, soit 90 %, relève indéniablement de l’assurance : il faudrait que cette couverture soit clairement payée par ceux qui en bénéficient, à savoir les salariés, dont la cotisation ne correspond aujourd’hui qu’au tiers environ de la cotisation totale.
 
Les services des collectivités territoriales et de l’Etat
Pour une part, ces services correspondent à des dépenses régaliennes dont les citoyens tirent profit : chacun de nous a par exemple intérêt à ce que la France dispose d’une diplomatie, d’une armée, d’une police, de tribunaux et de systèmes d’incarcération et de réinsertion en fin de peine qui soient efficaces. Chacun sait que dans beaucoup de ces domaines nous ne dépensons ni assez, ni assez bien. Il ne s’agit pas d’augmenter les budgets pour faire exactement la même chose à plus grande échelle, mais de consacrer par exemple 20 % de plus à certains de ces services pour en obtenir 40 % de résultats supplémentaires : la disette budgétaire est souvent cause d’une sous-productivité considérable.
 
Les charges de personnel de l’Etat ont absorbé 143 Md€ en 2017. C’est beaucoup, mais ce n’est pas forcément excessif : le scandale tient surtout au fait que cette dépense (un peu plus de 6 % du PIB) ne soit pas davantage efficace. Pour ce prix, les services publics devraient être de grande qualité, ce qui n’est hélas pas le cas. La formation initiale, qui mobilise environ 148 Md€ et 1,1 million d’agents, n’est pas très performante, comme le soulignent d’année en année les comparaisons internationales ; cela vient pour une part assez importante du "pédagogisme" ridicule qui règne dans une partie des établissements. Des gains de productivité considérables sont souhaitables et possibles, de façon à améliorer considérablement la qualité du "produit fini". Un espoir est permis, puisque le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, semble avoir compris le problème et vouloir le traiter.
 
La nécessité d’importants progrès de la productivité des agents et de la qualité des services qu’ils rendent étant actée, reste à savoir si les collectivités territoriales et l’Etat sont par nature voués à gaspiller l’argent des contribuables. La réponse est : non ! Il existe quantité de domaines pour lesquels un paiement des services par l’impôt est plus rationnel qu’un achat "commercial".
Dans sa remarquable Philosophie de l’impôt, Philippe Nemo dessine un contrat conclu entre les citoyens et l’Etat : "le citoyen paie l’impôt pour obtenir de l’Etat qu’il lui rende certains services". On peut dire la même chose pour les services rendus par les collectivités territoriales. Toutes ces administrations sont au service de la population, et s’il est logique de se plaindre d’un mauvais rapport qualité/prix, il est ridicule de dire que nous payons des impôts pour rien. Si un jour ils sont obligés de payer un péage chaque fois qu’ils emprunteront une rue ou une route, plutôt que de verser un impôt en échange duquel ils obtiennent, entre autres, la liberté de circuler librement sur des centaines de milliers de kilomètres asphaltés, les Français auront-ils gagné au change ?
 
Il ne faut pas supprimer les prélèvements obligatoires, mais en obtenir une bonne contrepartie
Il y a 23 ans, Jean Picq publiait Il faut aimer l’Etat. Il avait raison, mais pour cela il faut que l’Etat soit aimable. Alors souvenons-nous de la sagesse des nations, selon laquelle "Qui aime bien, châtie bien". Nous devons, sinon châtier l’Etat, du moins lui mettre la pression pour qu’il nous rende des services meilleurs à moindre prix. Ayons une attitude de consommateurs vigilants, qui en veulent pour leur argent. La formule service public est la meilleure dans un nombre important de cas, il est sot de le nier et de dire qu’en payant ces services nous jetons obligatoirement notre argent par les fenêtres.
Ce n’est pas de l’impôt qu’il faut nous libérer, ni des cotisations sociales, mais du mur absurde qui a été édifié entre ce que nous payons de manière obligatoire, et ce que nous obtenons des administrations. Il faut réintroduire l’échange au cœur des rapports entre les citoyens et les administrations publiques (Protection sociale, Etat et Collectivités territoriales).
 
Une formule de la comptabilité nationale et du jargon administratif résume à elle seule l’absurdité de la situation actuelle : "prélèvements obligatoires sans contrepartie". Ce sont les deux derniers mots de cette formule qu’il s’agit d’éradiquer. Les prélèvements obligatoires ont de facto une contrepartie, mais peu visible, cachée qu’elle est par une organisation politique et bureaucratique que l’on dirait sortie du cerveau du Père Ubu. L’ensemble vaste et diversifié des services publics doit apparaître clairement comme la contrepartie – ou plus exactement l’ensemble des contreparties – des prélèvements obligatoires. Les vaticinations d’instituts en quête d’échos médiatiques, si elles étaient prises au sérieux, nous détourneraient d’engager les actions requises pour ce qui est le but véritable : améliorer le rapport qualité/prix des services publics.

Envoyé par l'auteur, 28 juillet 2018 
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Vichy : une triste parenthèse, non "la France" !
 
Dernier ouvrage de François Broche publié : Vél’d’Hiv’, 16 juillet 42, où était la France ? (Pierre-Guillaume de Roux, décembre 2017)

Craignant sans doute que le discours du Premier ministre, prononcé au Vél’d’Hiv’ le 22 juillet, ne bénéficie pas de l’audience souhaitée, les Fils et Filles des Déportés juifs de France ont acheté deux pleines pages du Figaro le 26 juillet afin de le publier intégralement. C’est un très long discours, plein de bonnes intentions – notamment dans la dénonciation de l’antisémitisme, qui a survécu à l’effondrement du nazisme, même si Edouard Philippe s’abstient de préciser que la haine des Juifs est aujourd’hui principalement le fait de musulmans plus ou moins extrémistes – mais aussi d’approximations et d’erreurs, dans la continuité des consternants discours de Jacques Chirac, François Hollande et Emmanuel Macron.
 
Ainsi, après avoir rappelé que les principaux coupables de la rafle de juillet 1942 se nomment Laval, Bousquet, Leguay, Darquier de Pellepoix et Emile Hennequin, Edouard Philippe ajoute qu’ils sont français, que les policiers chargés de l’exécuter sont également français et qu’aucun Allemand n’a participé à la rafle. Hélas, comme avant lui Chirac, Hollande et Macron, il tire de ces prémisses indéniables, une conclusion scandaleusement fausse : "Durant ces jours sombres, la France a trahi." Elle aurait trahi ses citoyens, ses valeurs, les Juifs de France… Et le Premier ministre en rajoute : "En les trahissant, la France s’est abîmée. Elle s’est perdue." Elle se serait "perdue" en organisant le départ des convois pour Auschwitz, en imposant le port de l’étoile jaune, en organisant les rafles de Juifs…
 
On ne peut qu’être confondu et profondément choqué par tant d’ignorance et de mauvaise foi. On ne se lassera en effet jamais de rappeler que le régime de Vichy, ce pouvoir de fait fondé sur l’acceptation de la défaite et de la collaboration avec l’occupant, sur le rejet de la République et de la démocratie, sur la répression de plus en plus dure de toutes les oppositions, sur les discriminations de catégories de plus en plus étendues, sur la traque des Juifs, n’a jamais représenté la France des valeurs chrétiennes, du respect de la personne humaine et des Lumières. Illégal et illégitime dès le début, il n’a jamais possédé les prérogatives de tout Etat libre et souverain. Il est à jamais demeuré "nul et non avenu", selon l’heureuse formule du général de Gaulle en 1944. Il n’est qu’une triste parenthèse dans notre histoire. L’identifier à la France, c’est commettre la grave faute de le légitimer.
 
On ne se lassera jamais de rappeler que la France de toujours, "la France éternelle" chère à Charles de Gaulle et à tous ceux qui l’ont suivi dans son combat pour la libération du territoire national n’était pas à Vichy mais partout où des hommes et des femmes se battaient pour la liberté : sur les champs de bataille d’Afrique, d’Italie, de Provence, de Normandie et des Vosges ; dans les réseaux de résistance et dans les maquis, mille fois décimés, mille fois renaissants ; avec les "Justes", ces héros anonymes qui sauvaient les Juifs persécutés ; dans les mines et dans les usines, où les ouvriers refusaient de prendre part à l’effort de guerre allemand ; dans les camps de la mort, où les corps étaient avilis, torturés, anéantis, mais dont le cri ne cesserait plus de nous hanter.
N’est-ce point outrager gravement leur mémoire que de rendre l’ensemble des Français collectivement responsables d’un crime dont seule "une poignée de misérables et d’indignes" (de Gaulle) au service de l’occupant s’est rendue coupable ?

Envoyé par l'auteur, 28 juillet 2018
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Le mot race disparait de la constitution : un pas de plus vers l’orwellisation de la société
 
Etonnante coïncidence : le jour où était présenté dans la plupart des librairies de France une nouvelle traduction de "1984", le chef d’œuvre de George Orwell, l’Assemblée nationale votait à l’unanimité la révision de l’article 1er de la Constitution :
"La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion."
Désormais le mot race a été supprimé et le mot sexe a été rajouté.
 
Il y a beaucoup à dire sur cette révision.
D’abord la vulgarité de la démarche. "Il ne faut toucher aux lois que la main tremblante" (Montesquieu) ; c’est particulièrement vrai des lois constitutionnelles. Si chaque président nouvellement élu veut la réviser à sa guise, c’est qu’il n’y a plus de constitution. La constitution n’est plus un texte sacré : elle perd son caractère de loi fondamentale au-dessus des autres lois. Gardien des institutions, le président ne doit y toucher qu’avec crainte et tremblement. 
Chirac a procédé à 14 révisions (De Gaulle 2, Pompidou : 0, Giscard d’Estaing : 2, Mitterrand 3). Sarkozy a, le premier, procédé à une révision de grande ampleur touchant un tiers des articles. Macron s’y met à son tour. Si sa rivale l’avait emporté, nous n’y aurions pas non plus échappé : elle avait, elle aussi, un ample programme de révision constitutionnelle. Ne rien tenir pour sacré, se croire fondé à toucher à tout, c’est cela la vulgarité.
 
On peut également relever que les grandes erreurs législatives, les lois que toute une génération regrette, ont été généralement votées à l’unanimité : la loi Pleven de 1972 contre l’incitation aux discriminations, la loi Giscard de 1973 barrant l’accès de l’Etat aux avances de la Banque de France, la loi Gayssot de 1990, la Loi organique sur les lois des finances, dite Lolf de 2001 qui a largement contribué à désorganiser l’Etat et dont Macron se propose de pousser la logique encore plus loin. Donc méfiance.
 
Surtout, l’idée de supprimer le mot race pour supprimer le racisme, parfaitement absurde, confirme l’orwellisation de la société.
L’idée de réformer le vocabulaire pour réformer la société est typiquement totalitaire. Ne nous y trompons pas en effet : aujourd’hui, c’est la seule constitution qui est visée ; demain employer le mot race sera passible de poursuites.
Et pourtant elles existent, comme aurait dit Galilée. Il se dit à ce sujet n’importe quoi : "il n’y pas de races, il y a une seule espèce humaine". Certes nous ne composons qu’une seule espèce, au sens zoologique du terme, c’est à dire un seul groupe entièrement interfécond. Mais cela ne veut pas dire qu’en dessous de l’espèce, n’existent pas des subdivisons selon la couleur de la peau ou d’autres critères, communément appelées, dans l’espèce humaine comme dans beaucoup d’espèces animales, des races. Certes, il faut en relativiser le contenu : les différentes races étant interfécondes et de ce fait, il y a eu et il y a de nombreux métissages qui font intrinsèquement partie de la réalité humaine. Il se peut même que les différences culturelles soient plus pertinentes que les différences de couleur de peau. N’empêche : les races existent et il est antiscientifique de le nier.
 
Quand on sait combien les fondateurs de la République étaient attachés à la science, cette attitude antiscientifique, qui conduit à nier des réalités objectives, peut être tenue pour une atteinte au principe républicain.
A côté de la science, il y a le droit. La suppression du mot race à l’article 1 signifie-il que les distinctions de race seront désormais autorisées ou alors que leur réglementation ne sera plus du domaine que de la loi ordinaire ? A la lettre, oui. Un adversaire de l’avortement demandait récemment que le mot avortement disparaisse de la législation ; c’est ce qu’on a fait au Canada où désormais, contrairement aux attentes de ce monsieur, l’avortement n’est plus soumis à aucune limite.
Changer les mots pour changer les choses, c’était déjà le principe de la loi Taubira instaurant le "mariage" pour tous, de bout en bout inspirée par la théorie du genre selon laquelle les distinctions de genre ne sont pas pertinentes, le sentiment qu’un individu peut avoir de son "genre" étant entièrement de nature culturelle : mâles et femelles sont fongibles en tout. Comme les idéologues n’en sont pas à une contradiction près, dans la révision de la constitution, le mot sexe a au contraire été rajouté.
On pourrait évoquer bien d’autres faits qui tendent à réduire la langue pour maîtriser les esprits. Ainsi toutes les formes de langues de bois : non voyant pour aveugle, troisième âge pour vieux, "partir" pour mourir, frappes pour bombardements, (comme si les B 52 se contentaient de distribuer des claques !) etc.  En toute choses le virtuel se substitue au réel.
Aujourd’hui, les races n’existent plus, demain sera-ce-le tour de la liberté ? 
Envoyé par l'auteur,28 juillet 2018
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Souvenons-nous des admirables batailles de 1918
 
Quels que soient les remous de l’actualité, il est fort regrettable que personne n’ait pensé à célébrer comme il le convenait le centenaire des batailles de l’été 1918 qui virent l’armée française prendre définitivement le dessus sur l’armée allemande en Picardie et en Champagne.
Pendant tout le printemps, le commandant en chef allemand, le général Ludendorff, tente de manière forcenée de percer le front français après avoir reçu le renfort des soldats du front de l’Est libérés par la défection russe (traité de Brest-Litovsk le 3 mars 1918) et avant l’entrée en guerre des Américains, sans y parvenir :  couronnée de succès au début en Picardie (mars), sur l’Aisne (mai) et en Champagne (juillet) l’offensive se heurta à la solidité de l’armée française. Paris vit s’approcher l’ennemi à 70 km et fut sous le feu de la grosse Bertha à partir de du 23 mars.
Devant cette situation critique, Clémenceau promut Foch : "Je me suis dit : essayons Foch ! Au moins, nous mourrons le fusil à la main ! J'ai laissé cet homme sensé, plein de raison qu'était Pétain ; j'ai adopté ce fou qu'était Foch. C'est le fou qui nous a tirés de là !". Le ministre radical choisissait Foch le catholique contre Pétain le sceptique.
 
Les Allemands laissèrent près de 800 000 hommes dans la bataille.
L’attaque allemande, bloquée, c’est l’armée française qui, à partir de juillet 1918, prit l’offensive au travers des admirables batailles de juillet et août. 200 000 soldats français ont été tués ou blessés du 15 au 30 juillet 1918. Le 28 septembre, Foch déclenchait l’offensive générale.
Des faits d’armes spectaculaires marquent cette contre-offensive, appelée aussi seconde bataille de la Marne. Le 18 juillet, à Villers Cotterêts, le général Mangin, déboula d’une forêt au petit matin sans prévenir avec 320 chars et une nuée d’avions mettant en déroute les armées allemandes qui avaient fait une percée vers Epernay. Qui ne reconnait dans ce scénario ce qui advint dans les Ardennes le 10 mai 1940, mais cette fois ce sont les Allemands qui appliquèrent cette méthode et les Français qui, entretemps l’avaient oubliée ! Officier colonial comme Mangin, le général Gouraud fut également admirable.
 
Contrairement à ce que beaucoup ont appris à l’école, ce n’est pas l’armée américaine qui a gagné la bataille de 1918. Très peu d’éléments eurent le temps de monter au front : malgré des faits d’armes courageux (à Saint-Mihiel par exemple), les troupes américaines, habillées, armées et formées par les Français (comme, rappelons-le, les troupes françaises devaient être équipées par les Américains en 1944) pâtirent de leur inexpérience. Leur principale contribution fut de doper le moral des Français qui savaient qu’ils allaient finir par arriver. Les Anglais étaient, quant à eux, épuisés.
Ce fut donc essentiellement une bataille entre Français et Allemands ; l’armée allemande, n’ayant plus qu’un seul front était la plus puissante que nous ayons eu à affronter. L’armée française de 1918, forte de l’expérience de 4 ans de guerre, équipée de plus de 2 000 chars Renault (pour une cinquantaine chez les Allemands qui ne croyaient pas à cette arme) fut la plus efficace que nous ayons eue depuis 1815.
Une armée galvanisée par Clémenceau, président du conseil depuis le 16 novembre 1916, admirablement commandée par Foch, fait "général en chef des armées alliées en France" le 14 avril et maréchal le 7 août.
 
Cette victoire résulte de la combinaison heureuse d’une défense méthodique organisée par Pétain qui démultiplie en profondeur les lignes de repli et de l’esprit offensif de Foch et de ses hommes , Castelnau, Mangin, Degoutte etc. 
Aussi longtemps que Foch vécut, les deux écoles continuèrent à se compléter au sein des armées.
A partir de sa mort en 1929, Pétain, dernier maréchal encore en vie, devient la seule référence. Prévalut alors l’esprit défensif incarné par la ligne Maginot. Les leçons de 1918 oubliées, les partisans d’offensive (tel le colonel de Gaulle) marginalisés, on sait ce qui advint.
Une célébration de ces événements parmi les plus glorieux de notre histoire, aurait permis de dégonfler, au moins auprès des plus jeunes, certains mythes en rappelant que les Américains ne jouèrent qu’un rôle d’appoint et que les Français l’emportèrent en partie par leur avance mécanique !  
On aurait pu aussi célébrer l’amitié avec l’Italie dont les régiments venus à la rescousse sur la Marne perdirent 4 000 hommes dans la seule journée du 14 juillet 1918.
Que la France de Macron refuse de célébrer de tels événement, qui s’en étonnera ?
On dira qu’il ne faut pas vexer nos amis allemands : mais ce sont eux qui étaient chez nous et non l’inverse ; l’armée française accomplit ces exploits admirables pour défendre son sol et non pour envahir celui des autres. 

Envoyé par l'auteur, 28 juillet 2018
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L’affaire Benalla oh la la
 
Faire de l’affaire Benalla une affaire d’Etat me paraît quand même quelque peu excessif. Evidemment Jupiter a eu tord de s’enticher d’un nervi d’origine douteuse qui assurait sa sécurité pendant sa campagne électorale, mais des gars (et des garces) qui bénéficient de prébendes totalement injustifiées, il y en a plein les rues, songeons aux joyeux membres du Conseil Economique, Social et Environnemental, aux anciens présidents, aux fonctionnaires des assemblées, au coiffeur de Hollande et même à l’ambassadrice aux pôles nord et sud, Ségolène Royal.
C’est la curée, alors, que les opposants à Macron cherchent à le déstabiliser cela ne me choque pas beaucoup quoique je ne sois pas sûr que ce soit une bonne idée, mais que l’ensemble de la presse alimente le scandale avec une belle unanimité m’étonne, car les grands médias sont tous aux ordres et représentent des intérêts politiques et économiques.
Qui est derrière tout ce ramdam ? Macron aurait il cessé de plaire et travaille-t-on à son remplacement ? Ce me semble quand même un pari stupide et pour mettre qui à sa place ?
D’autant que les manifestants que Benalla a corrigés ne me paraissent pas blanc-bleu et qu’on mette sur la gueule de fouteurs de merde, me réjouit personnellement.
On ne va pas tarder de dire que c’est la faute à Trump ou à Poutine.

Envoyé par l'auteur, 25 juillet 2018
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Affaire Benalla : une crise de régime ?
 
FIGAROVOX/CHRONIQUE - Pour Maxime Tandonnet, l'affaire Benalla est le symptôme de l'épuisement d'un système entièrement fondé sur la figure du président de la République.

Nous finissons par en avoir l'habitude. En France, un président de la République est élu dans l'euphorie, nouveau sauveur providentiel attitré. Puis, dans la foulée, une assemblée nationale est élue à sa botte, parce que beaucoup de sottises font croire qu'il est essentiel de "donner une majorité au président". Pendant six mois, l'enthousiasme est de règle : Unes dithyrambiques de Paris-Match, reportages qui magnifient le demi-dieu que la France s'est donné etc...
 
Le Président se rend compte bien vite de son côté que la réalité est infiniment plus complexe que le monde virtuel qu'il a conçu pour faire rêver les Français.
Donc, pour s'accrocher à l'image qu'il a inventée de lui-même, il communique, s'agite, gesticule devant les caméras de télévision à tout propos, lance de fausses réformes, les plus tapageuses et les moins utiles que possibles. Les présidents ne sont pas tous les mêmes, et ils le font avec plus ou moins d'habileté.
Mais le syndrome de la déconnexion, du président coupé des Français, s'installe. D'ailleurs, il n'a rien d'illusoire : l'orgueil élyséen, le sentiment d'avoir accompli un prodigieux exploit et d'être devenu le "premier Français" est une sorte d'ivresse qui par définition, coupe du sens des réalités et du ressenti populaire, engendre un dangereux sentiment d'invulnérabilité et de toute-puissance factice : tout est permis, tout est possible ! Or, le peuple n'est pas complètement dupe et les sondages s'effilochent, mois après mois, dès septembre.
La France d'en haut, médiatico-politique, celle qui s'exprime, commence à s'ennuyer. Alors tombe, au bout d'un an environ, l'heure de l'inévitable "scandale d'État". Après Cahuzac et "Léonarda" vient l'affaire Benalla. Nous le savions, nous l'attendions, pas forcément de ce côté-ci mais le scandale dit d'Etat devait venir. Mon but n'est pas de réduire les responsabilités individuelles : dans les choix, dans les comportements, elles sont évidemment réelles. Mais pour autant, la perfection n'existe pas et quels que soient le président et son entourage, dans ce système qui concentre toute l'essence du pouvoir dans une image présidentielle, le scandale d'Etat est inévitable, au bout d'un an, qu'il vienne d'ici ou d'ailleurs. Mélenchon, le Pen, Hamon, ou tout autre, y compris des LR, au bout d'un an, seraient plongés dans un autre scandale d'État. Et alors, un système entièrement fondé sur l'image présidentielle s'effondre : finie la confiance, l'envie, l'enthousiasme.
 
Maintenant, il faut tenir les quatre années qui viennent, malgré le rejet viscéral de la nation, dans la seule espérance d'une réélection, à la faveur du déchirement du corps électoral et du chaos politique. Et c'est ainsi que la France, dans tous les domaines (économie, emploi, social, autorité de l'État, niveau intellectuel), plonge de décennie en décennies. Par où commencer ? Par une prise de conscience de chacun d'entre nous ! Le régime politique français (pas seulement les institutions mais aussi la culture politique) est à bout de souffle et entraîne le pays comme un boulet par le fond.

Paru sur Figarovox, 23 juillet 2018
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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