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Derrière les propos de Macron, l'enjeu fondamental de la démographie africaine
 
Emmanuel Macron a provoqué un tollé avec sa déclaration sur la démographie africaine. Maxime Tandonnet rappelle que si l'Afrique ne s'engage pas dans un processus de transition à la fois économique et démographique, les conséquences migratoires seraient "désastreuses pour l'Europe".
 
La polémique stérile est devenue une figure imposée de la vie politico-médiatique française. Un mot, une phrase, ressentis comme sortant des sentiers battus de la pensée correcte et la crise d'hystérie se déclenche. Le psychodrame de la semaine est venu du chef de l'État en personne. "Des pays ont encore sept à huit enfants par femme. Vous pouvez décider d'y dépenser des milliards d'euros, vous ne stabiliserez rien". Cette déclaration a provoqué un tollé dans une partie de la presse et des médias. Le mot de "racisme" a même été lâché. Ces paroles méritent-elles une pareille accusation ? Le sujet de la démographie africaine doit-il relever du tabou absolu ?
En vérité, d'après la division des populations de l'ONU, le taux de fécondité moyen de l'Afrique subsaharienne est de 5,4 enfants par femme, contre 1,5 en Europe. Toutefois, il est de 7,6 enfants au Niger, 7,1 en Somalie, 6,8 au Mali et au Tchad. À cet égard, M. Macron n'a fait qu'énoncer une réalité.
D'après les estimations de l'ONU, le nombre d'habitants du continent africain, de 808 millions en 2000 atteint aujourd'hui 1,2 milliard et sera de 4,2 milliards en 2100, soit un tiers de la population mondiale. L'Afrique sera alors 9 fois plus peuplée que l'Europe (500 millions d'habitants). Or, la démographie relève de tendances lourdes, difficiles à infléchir sur une ou deux générations : 41 % des Africains ont aujourd'hui moins de 15 ans et rien ne laisse prévoir pour l'instant une baisse de la natalité future.
La croissance économique permettra-t-elle à l'Afrique subsaharienne de nourrir cette population et de vivre dignement ? Telle est la vraie question... Or, la course de vitesse entre les courbes de la croissance démographique et de la croissance économique est loin d'être gagnée. Depuis deux ans, la première, de 2,7 % par an, excède même la seconde (1,5 % en 2016 et 2,5 % en 2017 selon la Banque mondiale) même si quelques pays réalisent plus de 7 % de croissance économique (Éthiopie, Rwanda, Tanzanie). La pauvreté est globalement en recul en Afrique, mais les inégalités internationales se creusent. Ainsi, selon la banque mondiale, le revenu annuel moyen en France est de $ 42 250 et celui du Niger de $ 410 : une différence de plus de 1 à 100 ! 250 millions d'Africains sont sous-alimentés (PNUD). Un tiers des enfants n'est pas scolarisé.
Toute l'histoire de l'humanité démontre que le développement économique et l'accès à la prospérité s'accompagnent d'une transition démographique et d'une chute de la fécondité. Pourquoi l'Afrique subsaharienne ferait-elle exception à ce constat ? Il n'est pas illégitime de souligner, comme l'a fait M. Macron, le lien entre démographie et développement.
L'enjeu est colossal pour l'avenir de la planète. Si l'Afrique ne s'engage pas à la fois dans un processus de stabilisation de sa démographie et de progrès économiques, politiques et sociaux de grande ampleur dans les décennies à venir, ce continent risque de devenir une poudrière. L'émergence de gigantesques métropoles livrées à la misère se traduira alors par une explosion de conflits ethniques et religieux, une montée des fanatismes, de la violence et du terrorisme. L'émigration fournira sans doute une solution à une partie de la population mais elle se heurtera inévitablement aux limites des capacités d'accueil et aux enjeux de cohésion sociale des pays de destination. Si l'Afrique devait sombrer dans le chaos, à l'horizon du siècle à venir, l'Europe y plongerait avec elle. L'avenir de l'Europe et celui de l'Afrique sont indissociables.
Il est entendu que le futur de l'Afrique dépend des Africains eux-mêmes. Cependant, dans un monde global, certaines questions fondamentales relatives à l'Afrique s'imposent aussi à l'échelle planétaire : le volume et la réforme de l'aide au développement ; les règles du commerce international ; l'action internationale pour faciliter la modernisation économique, politique et sociale, la stabilisation et la transition démographique du continent africain. L'émancipation de la femme par l'instruction et le contrôle des naissances, notamment, est un sujet de caractère universel qui devrait transcender toute forme de tradition.
L'avenir du continent africain représente sans doute l'un des grands enjeux planétaires du siècle. Le destin de l'Afrique au cœur de l'avenir de l'humanité, mérite mieux qu'un procès en inquisition et une misérable polémique franco-française.
Paru sur Figarovox, 13 juillet 2017
Publié dans De par le monde
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Jaurès / Péguy : le politique et le mystique
 
Une amitié intellectuelle liait l'homme politique et l'écrivain. Ensemble ils se sont battus pour faire reconnaître l'innocence d'Alfred Dreyfus mais, très vite, Péguy verra dans "le dreyfusisme" une "profanation". Il s'éloignera du tribun devenu, selon lui, "un politicien comme les autres".
 
C'est moins l'histoire d'un duel que d'une amitié rompue. Une amitié puissante, inégale, dissymétrique, qui tourna chez Péguy en répulsion. Son esprit indomptable finit par prendre en détestation Jaurès, cet aîné trop ondoyant qu'il avait tant chéri et admiré mais qui, à ses yeux, avait tout trahi : le socialisme peut-être, le dreyfusisme certainement, et surtout sa condition d'homme libre. Pour un regard superficiel, tout aurait dû lier à jamais ces deux superbes intelligences ; tout finit par les opposer.
Ce qui les rapprocha jusqu'aux premiers jours du XXe siècle ? Les origines, assez peu : Jaurès était un bourgeois du pays castrais, Péguy était resté dans ses tréfonds un paysan du Bourbonnais. Le physique, l'allure, encore moins : Jaurès était un homme corpulent, un orateur prolixe à la voix forte quand Péguy était un homme court, carré et robuste, "à la parole brève et plein d'autorité" - selon le mot de son ami Daniel Halévy. Quant à l'âge, il les séparait de près de quinze années qui devaient compter double: Jaurès avait 11 ans en 1870, lors de la défaite de Sedan et de la proclamation de la République. Péguy, lui, ne naquit que trois ans plus tard, et son destin en fut profondément marqué. Vers 1880, Jaurès entrait dans sa vingtaine et bientôt dans la politique active, au moment où le régime républicain triomphait définitivement des retours possibles de la monarchie. Il s'installait dans la vie avec aisance - d'abord dans les rangs des modérés - mais avec déjà une foi ardente dans l'avenir et le progrès. A la même époque, Péguy n'était encore qu'un petit écolier, précocement remarqué par son directeur d'école et ses instituteurs, les "hussards noirs de la République", mais que son incroyable intelligence et la vigueur de ses lectures préparaient pour d'insatiables reconquêtes - tant il éprouva très tôt la révolte d'appartenir à "un peuple de vaincus".
Des caractères, donc, et des vies bien différentes jusqu'à l'entrée de Charles à l'Ecole normale, en 1894. Ce fut là le moment décisif. La rue d'Ulm, naguère une communauté plutôt âpre et rude, était devenue un lieu de liberté et de débat intellectuel intense, tandis que les anciens de l'Ecole formaient une confrérie élitiste et républicaine. Pour le fils de "la rempailleuse de chaises", venu lointainement d'Orléans et passé depuis par toutes les étapes d'une ascension due au mérite, l'Ecole normale supérieure était le lieu de bien des séductions. Ses camarades de chambre, la fameuse "turne Utopie", étaient réputés pour leur engagement socialiste. Et le socialisme, à cette époque, était encore un mouvement foisonnant, peu enrégimenté, où la générosité avait grande part et le marxisme une prise imparfaite.

Dans cet univers intellectuellement bouillonnant, dont l'épicentre était la bibliothèque de l'Ecole, régnait un homme prêt à s'emparer des jeunes esprits et à les orienter : Lucien Herr, dont la culture, l'aplomb et une certaine amertume habillée d'intransigeance feraient bientôt le pilier du "parti intellectuel". C'est là que Péguy devait rencontrer le normalien Jaurès et le fréquenter assidûment. Il était charmé - dirait plus tard Tharaud, son ancien camarade de Sainte-Barbe - par la profondeur de sa culture grecque et latine, par sa cordialité, mais aussi par "cette admirable inélégance dans la personne et dans la mise, ce cou de taureau, ces gros bras courts, cette totale négligence à laquelle ne résistait pas cinq minutes un habit neuf et qui, d'une certaine façon, témoignait à nos yeux de sa pureté socialiste".
Ce fut comme un moment de grâce: le politicien déjà éprouvé se trouvait soudain hors du monde. Le jeune Péguy projeta sur cet homme remarquable et généreux, mais si différent de lui à tant d'égards, une fermeté d'idées, une pureté absolue qui étaient en réalité la marque de sa propre personnalité. Ainsi naquit le grand malentendu. Dans le sillage de Jaurès et de quelques autres, Péguy s'engagea, donc, dans le socialisme et dans l'écriture. Le normalien si singulier mais si vif oublia aussitôt "cette gaieté malicieuse qui était comme la fleur de sa race paysanne" - ce sont les propres mots qu'il devait s'appliquer plus tard à lui-même -, prit une figure austère et se vêtit d'une pèlerine noire. Son socialisme était tout sauf dogmatique, comme en témoignèrent ses premiers écrits, tournés entièrement vers l'éducation du peuple et vers un partage du travail destiné dans son esprit à une meilleure répartition du loisir : non les jeux du cirque ou le "tout-culturel" tel que nous l'entendons aujourd'hui, mais le loisir compris au sens noble, inspiré de l'otium des Latins, qui, dans la "cité harmonieuse", devait être tourné vers l'esprit, et l'amélioration de l'homme. Un petit mot qu'il adressa alors à son ami et ancien camarade de classe Paul Meunier laisse deviner que son engagement ne se faisait pas sans une certaine distance : "Pour le moment, je me suis contenté de me ranger officiellement parmi les socialistes. Ils sont en effet, de tous les partis constitués, ceux qui sont le moins en arrière de moi."
Car la nature du jeune paysan-normalien était double ; peu de gens le savaient alors. Une passion parallèle depuis longtemps le possédait, elle était sans doute plus ardente que ce socialisme atypique, idéaliste, teinté d'anarchisme qui l'entraînait aussi: cette passion, c'était Jeanne d'Arc, qui hantait son imagination depuis son enfance orléanaise et allait devenir la source première de son inspiration poétique. Il travaillait sans cesse, pendant même les conférences de l'Ecole, à une sorte de vaste poème en prose qui serait sa première œuvre maîtresse et dont il dissimulait la composition à ses camarades.

C'est au milieu de cette effervescence que survint "l'Affaire". A partir de 1898, le combat pour l'innocence de Dreyfus, pour la Justice, pour la Vérité, fut la cause qu'attendait cette grande âme de Péguy, prête à la lutte : elle engageait ses deux passions parallèles, Jeanne et le socialisme, sans qu'il eût à se poser plus de questions. Les liens avec Jaurès en furent renforcés, ils survécurent même aux premières brouilles qui opposèrent Péguy à son camarade Léon Blum, à Lucien Herr et tous ces grands esprits qui prétendaient le diriger - brouilles qui le conduisirent à créer sa propre revue, la grande aventure intellectuelle des Cahiers de la Quinzaine.
Puis le député de Carmaux entreprit d'unifier les tendances si diverses du socialisme français pour fonder la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière - le parti socialiste). En dépit de ce mouvement de fond qui défiait son indépendance d'esprit, Péguy continua un peu d'aimer cet homme. Non pour sa pensée en tant que telle, même si Jaurès, agrégé de philosophie, portait en lui un système d'idées d'une belle profondeur. Péguy l'aimait plutôt pour son humanité, pour cette fraîcheur dont il devait garder longtemps la nostalgie douloureuse: nostalgie d'un Jaurès "de plein air et de bois d'automne dont le pied sonnait sur le sol des routes. Un Jaurès des brumes claires et dorées des commencements de l'automne." Il arrivait naguère aux deux hommes de marcher ensemble jusqu'à l'imprimerie des Cahiers, à Suresnes, et de parler d'une conversation libre et sans fin où les paysages - ceux de l'Ile-de-France, mais aussi "la beauté industrielle" de Puteaux - se mêlaient à l'évocation des classiques latins et des grands poètes français. Le tribun socialiste était capable de réciter entièrement Phèdre ou Polyeucte et parlait avec une telle vivacité qu'il lui fallait par moments s'arrêter, moins pour reprendre son souffle que pour laisser s'écouler le flot de ses paroles devant son compagnon de promenade et les passants médusés. "Il n'y avait d'accidents, se souviendra Péguy, que quand se rappelant qu'il avait commencé, normalien, par être un brillant agrégé de philosophie, il entreprenait de faire le philosophe. Alors ces entretiens devenaient désastreux." A sa manière, le Jaurès de ces années-là, privé de l'espace théâtral de la Chambre, formait une part de cette France éternelle, de ce peuple que Péguy élevait depuis son plus jeune âge au rang d'un mythe et dont il était l'incarnation intellectuelle singulièrement vivante. Mais depuis, Péguy avait cru comprendre qu'en faisant le philosophe, Jaurès faisait peut-être semblant de ne pas être un politicien.
Puis tout se rompit. Pourquoi ? Parce qu'au cours de ces premières années du siècle, le dreyfusisme se décomposait et cédait la place à sa contrefaçon, qui était aussi, pour Péguy, sa profanation. L'arrivée au pouvoir d'Emile Combes, en juin 1902, transforma bientôt le combat pour la Justice et l'innocence d'un homme, qui était une cause morale, en une cause purement politique: la lutte contre les congrégations et contre l'Eglise, et l'édification d'une contre-Eglise dont la République radicale prendrait le visage, dont les dogmes seraient "formulés par l'Etat enseignant" et les officiants fournis par "le parti intellectuel". En soutenant la politique de Combes, Jaurès trahissait la grande cause. Selon l'expression célèbre de Péguy, la mystique s'était laissé "dévorer" par la politique à laquelle elle avait donné naissance. Pour lui, la République qu'il fallait fonder à partir du dreyfusisme - question autant spirituelle que temporelle - était d'un autre ordre que cette pauvre version radicale-socialiste qui n'en était que l'institutionnalisation sectaire et partisane.

Pourtant, Péguy revit encore une fois Jaurès, après leur séparation, parce que son ancien ami, son aîné, était venu le demander à l'imprimerie : "Je me présentai chez lui. Je croyais qu'il avait quelque chose à me dire. Il n'avait rien. Il était un tout autre homme. Vieilli, changé, on ne sait combien." Ils marchèrent un peu, comme autrefois : Jaurès était "lassé, voûté, ravagé", il avait peut-être, écrit Péguy, "un pressentiment de la vie atroce où il allait entrer", ou même "un regret obscur" au moment de "quitter à jamais un pays où il avait eu quelque bonheur, et quelque tranquillité de conscience, avant d'entrer dans les marais de la politique".
Ce fut leur dernière rencontre, et aussi les dernières paroles d'affection attristée de Péguy pour Jaurès. Son retour vers le christianisme, le regard rétrospectif et fier qu'il porta sur ses combats des premières années et qu'il retraça plus tard dans son admirable ouvrage Notre Jeunesse n'expliquent pas tout. A partir de la crise de Tanger en 1905, Péguy vit dans la résurgence de l'impérialisme allemand une menace directe contre la France et la civilisation dont elle était porteuse au nom de tous les peuples. Son patriotisme s'exalta et Jeanne d'Arc, héroïne à la fois française et chrétienne, reprit une place prépondérante dans son œuvre. Jaurès devenait l'ennemi, le traître absolu : en unifiant le socialisme français sous une forme partisane et exclusive, en soutenant le "système combiste", mais surtout en prenant des positions de plus en plus pacifistes alors même que le danger prenait forme, il désertait une bataille qui n'était pas finie tout en feignant de la poursuivre. Pour Péguy, la vérité était désormais aveuglante. "Lui entre tous, lui au chef de l'opération, il était un politicien comme les autres, pire que les autres, un retors entre les retors, un fourbe entre les fourbes" Il avait joué au "professeur délégué dans la politique, mais qui n'était pas un politique", et voilà qu'il se révélait être le contraire même de ce qu'il prétendait - un politique travesti en professeur.
A mesure que la guerre approchait, Péguy concentra ses reproches sur la personne de l'auteur de L'Armée nouvelle, qui s'opposait avec force à l'instauration du service de trois ans et voulait croire encore que les ouvriers allemands et les ouvriers français s'uniraient pour empêcher le grand affrontement. Il le fit avec une dureté qui ne faisait que traduire l'exaltation qui le portait, donnait la mesure d'une grande passion déçue, exprimait aussi une vision de l'Histoire qui se répétait : le retour de la faiblesse éternelle, celle de Louis XVI. "En temps de guerre, il n'y a plus que la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale, c'est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix."
 
L'assassinat du tribun, le 31 juillet 1914, ne changea rien à l'affaire. "Je suis bien obligé de dire que c'est une chose abominable, confia Péguy à l'un de ses proches. Et pourtant… Il y a en cet homme une telle puissance de capitulation !" On dit que Jaurès avait ce jour-là en poche la dernière publication de son ancien camarade. On dit aussi qu'il s'apprêtait à réviser sa position face à la guerre qui venait, jugeant désormais impossible de l'empêcher.
Le 5 septembre, à Villeroy, à la veille de la contre-offensive française sur la Marne, le lieutenant Péguy tombait sous les balles allemandes. A quelques semaines de distance, les deux normaliens se retrouvaient dans la mort sans avoir pu faire ensemble - aurait dit Péguy - "un dernier voyage aux anciens pays de l'amitié".
Paru dans Le Figaro Magazine, 13 juillet 2017
 
*Arnaud Teyssier est l'auteur de plusieurs biographies saluées par la critique, parmi lesquelles Richelieu. L'aigle et la colombe (Perrin, 2014) et Charles Péguy. Une humanité française (Tempus, 2014), Arnaud Teyssier publie en septembre une biographie consacrée à Philippe Séguin (Perrin).
Publié dans Devant l'histoire
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"La destruction de l'EI ne changerait rien à la situation française"
 
Mossoul a été reprise cette semaine aux forces de l'État islamique. À cette occasion, Renaud Girard fait le point pour FigaroVox sur la situation des conflits en Irak, en Syrie et dans l'ensemble du Moyen-Orient et rappelle la nécessité d'un retour durable au réalisme diplomatique.
 
FIGAROVOX.- Les forces irakiennes ont repris Mossoul aux djihadistes de l'État islamique, qui contrôlait la ville depuis trois ans et en avait fait sa capitale. En Syrie, les Kurdes sont tout proches de reprendre la ville de Raqqa. Certaines sources affirment que le chef de l'EI, Abou Bakr al-Baghdadi, est mort. Est-ce la fin de l'État islamique ?
Non.
Faisons un peu de chronologie. L'EI a conquis Mossoul et proclamé le Califat en 2014, mais l'EI avait été créé dès 2006. D'ailleurs, sa vraie origine remonte à la création d'Al-Qaeda en Mésopotamie en 2003, dont "État Islamique" n'a été que le nouveau nom. L'EI a existé avant la proclamation du Califat et la conquête de Mossoul, l'EI continuera d'exister après la chute de Mossoul.
Il s'agit d'une organisation résiliente et fluide. La bataille de Mossoul a été tellement longue et son issue finale tellement prévisible que Daech a eu tout le temps d'anticiper la chute de sa capitale irakienne et de prendre les dispositions qui s'imposaient pour assurer sa survie.
Comme l'analyse le Général américain David Petraeus, "sur le plan militaire, même après la chute de Mossoul, Daech restera une menace importante dans quelques fiefs secondaires comme Hawidjah et même à Bagdad, où il dispose toujours de cellules actives capables de perpétrer des attentats majeurs."
Et l'EI continuera d'autant plus à exister que les problèmes structurels qui ont permis son développement sont loin d'être réglés : marginalisation des sunnites irakiens, faiblesse de l'État central irakien, force de l'idéologie salafiste...
Quid de la mort possible d'al-Baghdadi ? Revenons un peu sur l'organigramme de l'EI. Tous les dirigeants de cette organisation sont irakiens (et non pas syriens). L'EI est une organisation irakienne, qui a profité de manière opportuniste et tardive du chaos syrien pour s'implanter en Syrie après 2011. Mais il faut savoir que l'EI est un monstre bicéphale. Al-Baghdadi, la première tête du monstre, s'occupait des affaires religieuses, de la police des mœurs et assurait une visibilité médiatique au mouvement. C'était le grand méchant. Mais, dans l'ombre, il existe une deuxième tête. Ce sont les anciens officiers de l'armée de Saddam Hussein et ce sont eux qui s'occupent des affaires militaires. Ces hommes sont avant tout des sunnites. Sous la dictature de Saddam Hussein, la laïcité du parti Baas était le meilleur moyen de défendre les intérêts de la minorité sunnite. Ils étaient donc baassistes. Aujourd'hui que le baassisme s'est effondré et que les sunnites irakiens ont perdu leur prédominance politique (qu'ils détenaient depuis le Mandat britannique en 1920 jusqu'à l'invasion américaine en 2003), c'est le djihadisme qui leur semble la meilleure idéologie pour défendre la communauté sunnite face aux chiites. Derrière le changement d'oripeaux idéologiques, il y a une continuité de leur appartenance sunnite. C'est grâce à eux que l'EI a pu avoir une efficacité militaire. Et eux, rien ne prouve qu'ils soient tous morts.
Bien sûr, la chute de Mossoul porte un rude coup à l'image de l'EI. Il est donc possible que l'EI change de nom, mais sous son nom ou sous un autre, l'EI continuera d'exister.
 
La prise de Raqqa, en plus de celle de Mossoul, serait-elle une victoire totale pour les Occidentaux ?
La prise de Raqqa, en plus de celle de Mossoul, serait en effet a priori une excellente nouvelle pour les Occidentaux. Et ce d'autant plus que l'essentiel des djihadistes occidentaux (notamment français) se trouve en Syrie (et non en Irak). Cependant, il ne s'agirait pas d'une victoire totale, pour les raisons que j'ai expliquées plus haut.
On peut envisager deux théories. La première théorie est celle qui considère que la prise de Raqqa et de Mossoul est une bonne chose. La seconde théorie est celle qui considère que, finalement, Raqqa et Mossoul, constituaient des points d'ancrage territoriaux qui permettaient de fixer les terroristes. Comme une sorte de réserve indienne qui les empêchait de se répandre partout sans contrôle. On pourrait prendre la métaphore des punaises : il vaut mieux éviter de les écraser, car alors elles répandent leurs œufs partout, qui éclosent ensuite.
Entre ces deux théories, je ne peux pas trancher. Le problème de la géopolitique et de l'histoire, c'est que (contrairement aux sciences dures) on ne peut pas refaire l'expérience. C'est-à-dire qu'on ne peut pas faire une expérience dans laquelle Mossoul ne tomberait pas pour voir ce qui se passerait.
Mais, le gouvernement irakien ne pouvait de toute façon pas accepter l'existence d'un tel micro-État terroriste sur son sol. De même, les États-Unis ne pouvaient pas accepter que leur intervention militaire de 2003 aboutisse à la création d'un sanctuaire terroriste pérenne en Irak.
Toutefois une chose est sûre : il faudra gérer l'après-Mossoul et l'après-Raqqa avec l'éventuel retour des djihadistes européens. Pour cela, il faut un renseignement de qualité. Et, une fois le renseignement obtenu, il faut intervenir avec célérité et (j'ose le dire) brutalité. Avec une seule idée en tête : la préservation de nos intérêts et de notre sécurité.
 
Les Kurdes ne risquent-ils pas, une fois l'EI vaincu en Syrie, de devenir à leur tour incontrôlables et de provoquer de nouveaux conflits ?
En ce qui concerne les Kurdes, il faut faire plusieurs remarques.
Tout d'abord, les Kurdes ont toujours été incontrôlables. Cela leur a d'ailleurs valu d'être instrumentalisés à de nombreuses reprises par le passé. Ainsi les Kurdes de Turquie ont été utilisés par la Syrie d'Hafez el-Assad (le père de Bachar) pour déstabiliser la Turquie. Durant la Guerre Irak-Iran (1980 - 1988), les Kurdes irakiens étaient soutenus par l'Iran et les Kurdes iraniens par l'Irak de Saddam Hussein.

Ensuite, les Kurdes n'auront jamais d'État. Il n'existera jamais un grand État indépendant, un Kurdistan qui regrouperait les Kurdes d'Irak, de Syrie, d'Iran et de Turquie. En 1920, le Traité de Sèvres prévoyait le démantèlement de la Turquie et la naissance d'un Kurdistan indépendant. Mais la résistance nationaliste de Mustafa Kemal rendit caduc ce projet. Aujourd'hui, la création d'un Kurdistan est impossible. D'une part, les grands acteurs régionaux (Turquie, Iran…) y sont bien sûr opposés. Et on assiste aujourd'hui à un rapprochement entre l'Iran et la Turquie (Ankara et Téhéran soutiennent tous deux par exemple le Qatar) qui ne va pas dans le sens des intérêts des Kurdes de Syrie. De même la réconciliation de 2016 entre la Turquie (qui leur est hostile) et la Russie (qui leur est favorable) ne faisait déjà pas les affaires des Kurdes syriens. Et, il faut dire quelque chose de triste ici. La résistance héroïque des Kurdes syriens face à Daech leur avait donné en 2015 une aura médiatique en Occident, tout à fait légitime. Mais, hélas, le déclin de l'EI diminue grandement leur intérêt stratégique aux yeux des Occidentaux. D'autre part, les Kurdes sont bien trop divisés entre eux. Par exemple, les Kurdes irakiens sont eux-mêmes très divisés. Ainsi, le PDK de Massoud Barzani, soutenu par la Turquie, s'oppose à l'UPK de Jalal Talabani, soutenu par l'Iran. De plus, les Kurdes irakiens de Barzani, qui contrôlent le Kurdistan irakien et sont les clients d'Erdogan, sont très opposés aux Kurdes de Turquie et de Syrie, militant au PKK et au PYD, hostiles au gouvernement turc.
Entre les intérêts turcs et les intérêts des Kurdes de Syrie, les États-Unis et la Russie vont couper la poire en deux. Ils n'accepteront pas que l'armée turque pénètre en profondeur dans la zone kurde syrienne. En contrepartie, ils ne soutiendront pas la création d'un Kurdistan indépendant et ils laisseront les Turcs agir pour que les Kurdes syriens n'aient ni accès à la mer, ni continuité territoriale entre les deux zones séparées qu'ils contrôlent aujourd'hui. On va donc assister à une pérennisation du statu quo : un Kurdistan syrien autonome mais pas indépendant, coupé en deux, sans accès à la mer, dont on n'acceptera ni qu'il s'étende (ce que souhaiteraient pourtant ses dirigeants) ni qu'il soit détruit (ce que souhaiterait pourtant la Turquie).

Enfin, il faut noter que les Kurdes syriens s'appuient sur leurs propres forces. Ils ont fait preuve d'un grand courage à la bataille de Kobané en 2015. Ils ont leurs propres intérêts et leur propre agenda. Ils ne sont les laquais de personne.
Enfin, je ne pense pas que les Kurdes syriens provoqueront de nouveaux conflits. Certes incontrôlables, ils ont toutefois deux grandes qualités. D'une part, ils sont très disciplinés, qualité que ces combattants crypto-marxistes partagent avec leur allié objectif qu'est le Hezbollah libanais. D'autre part, ils sont réalistes. Depuis 2011, les Kurdes syriens sont les alliés de Bachar el-Assad. Ainsi, dans Alep reconquise, Damas a accepté la présence politique des Kurdes. Si la Syrie retrouve un jour la paix et parvient à échapper à la partition, avec un État contrôlé par le clan el-Assad, il est certain que cet État sera cependant différent de ce qu'il était avant la Guerre civile. Il s'agira d'un État fédéral, dans lequel les Kurdes bénéficieront d'un territoire autonome. Dans une telle configuration, ni les Kurdes, ni le clan el-Assad (qui sont alliés) n'auraient intérêt à s'affronter et à replonger le pays dans la guerre.
Les rebelles hostiles à Bachar el-Assad et le clan el-Assad ont des vues différentes sur l'organisation de la société syrienne et c'est pour cela qu'ils se font la guerre. Au contraire, les Kurdes syriens et le gouvernement de Bachar el-Assad possèdent un même attachement à la laïcité (qui est une protection pour les minorités -qu'elles soient kurde, alaouite ou encore druze ou chrétienne- face à la masse des Arabes sunnites). De plus, les ambitions des Kurdes ne concernent que la région kurde et pas l'ensemble de la société syrienne. Les Kurdes peuvent très bien s'accommoder du maintien du clan el-Assad à Damas. Les prétentions des Kurdes se restreignent donc à une partie du territoire syrien, contrairement à la Rébellion qui entend chasser le clan el-Assad pour prendre sa place et réorganiser la société syrienne.
Cependant, d'un point de vue strictement humanitaire, il faudra faire attention à la tentation de la purification ethnique (arabe ou kurde) qui pourrait voir le jour dans les zones limitrophes qui sépareront la zone autonome des Kurdes de la zone arabe.
 
Quelles sont les prochaines grandes étapes pour vaincre l'EI ?
Il est possible de dessiner un programme en trois étapes.
Tout d'abord, après la chute de Mossoul, il faudra continuer d'assurer la lutte militaire contre l'EI en Syrie et en Irak. Et ce jusqu'à la totale destruction de cette organisation. Comme je l'ai dit, l'EI a eu le temps d'anticiper et de préparer la chute finale de Mossoul. L'EI est un ennemi polymorphe, fluide, opportuniste et mouvant. Il va revenir à une tactique de guérilla désertique.
Ensuite, pour parvenir à la destruction totale de l'EI et à l'extirpation du mal, il faudra associer les populations locales (notamment les tribus sunnites) à la lutte contre l'EI.
Enfin, détruire les branches de l'EI qui existent dans d'autres régions du monde. Notamment au Sahel, en Somalie, en Afghanistan et au sud des Philippines. Là aussi, il faudra s'appuyer partout sur des acteurs locaux. Par exemple, les Touaregs dans le Sahel.
 
La coalition internationale contre Daech en Irak et en Syrie réunit plus de soixante États. Qui en sont les principaux acteurs ? Quelle est la place de la France dans cette coalition ?
Les principaux acteurs de la Coalition internationale contre Daech sont les États-Unis (fer de lance de cette coalition), la France, le Royaume-Uni, l'Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis (vraie puissance militaire montante du Golfe), la Jordanie (un pilote jordanien avait été ainsi capturé et brûlé vif par Daech en 2015).
La France participe à la coalition à hauteur de 1200 hommes. Elle contribue à la campagne aérienne, à des missions de renseignement et à la formation des militaires irakiens et des Kurdes peshmergas. Elle fournit un appui notable à l'armée irakienne dans le domaine de l'artillerie.

Trois remarques sur cette Coalition.
Première remarque, la Turquie (qui pourrait jouer un rôle fondamental grâce à sa position géographique et à son poids militaire) s'est très peu engagé dans la lutte contre Daech en Syrie et en Irak.
Deuxième remarque, la Russie mène une action très efficace contre Daech et Al-Nosra, mais en dehors du cadre de la Coalition (qui est en fait une coalition occidentale et arabe). Pour gagner en efficacité dans la lutte contre le djihadisme sunnite, qui est notre ennemi principal (car c'est lui qui tue nos enfants dans nos rues), il faudrait fusionner l'opération russe et l'opération de la Coalition. On voit bien que la Russie et l'Occident partagent une culture commune et des intérêts communs (notamment la lutte contre le djihadisme) : il faut donc, plus largement, ramener la Russie dans la famille occidentale.
Troisième remarque, l'Arabie Saoudite fait partie de la Coalition internationale contre l'EI. C'est une très bonne nouvelle. Mais il faudrait également que les autorités saoudiennes prennent les mesures nécessaires pour empêcher de riches particuliers saoudiens de financer le terrorisme.
 
Quels sont les enjeux diplomatiques liés au conflit irakien pour la France ?
Pour la France, l'enjeu en Irak est surtout militaire et sécuritaire. Il n'y a pas de gros enjeu diplomatique.
Cependant, la France peut constituer l'allié idéal pour l'Irak. En effet, la France a une tradition d'influence au Moyen-Orient et d'intérêt pour cette région. Elle a su adopter des positions modérées (par exemple sur le conflit israélo-palestinien ou dans son opposition à la Guerre d'Irak de 2003) qui l'ont rendue populaire auprès des populations arabes. Elle incarne une forme d'équilibre, attentive aux intérêts arabes. Mais en même temps, elle n'a aucun projet impérialiste sur cette région et tout le monde le sait bien. Contrairement aux États-Unis, elle n'a pas envahi l'Irak et elle s'est même opposée à la Guerre en Irak de 2003. La France n'excite pas le ressentiment nationaliste irakien. Il n'y a donc pas de contentieux avec l'Irak et on ne redoute aucune agression de notre part.
Alors que la France a eu des positions néoconservatrices et anti-iraniennes sous la présidence de François Hollande (2012 - 2017), notamment lorsque Laurent Fabius était au Quai d'Orsay (2012 - 2014), il semble qu'elle adopte aujourd'hui une ligne plus réaliste et plus pragmatique (comme le laissent penser la venue de Vladimir Poutine et de Donald Trump en France ainsi que les déclarations d'Emmanuel Macron et de Jean-Yves Le Drian) et donc moins anti-iranienne (comme le laisse penser la signature d'un contrat de 4,8 milliards de dollars par Total en Iran).
Si elle venait à se confirmer, cette détente avec l'Iran renforcerait encore le statut d'allié idéal de la France vis-à-vis de l'Irak. Comme le gouvernement irakien est chiite et soutenu par l'Iran, notre collaboration est moins problématique que la collaboration des États-Unis, qui affichent des positions anti-iraniennes et s'inquiètent de la montée d'un hégémonisme irano-chiite. Il y aurait alors un cercle vertueux. Notre engagement aux côtés du gouvernement irakien aiderait à la détente avec l'Iran et la détente avec l'Iran renforcerait encore notre collaboration avec l'Irak.
 
Donald Trump a affirmé que les jours de l'EI étaient comptés. S'il est vaincu, il faudra stabiliser durablement la zone. Peut-on empêcher l'émergence de nouveaux conflits et de nouvelles formes de terrorisme islamiste dans cette région ? Comment ?
Je pense que l'épisode de la domination de Daech sur Mossoul nous apprend une chose. En géopolitique, il vaut mieux prévenir que guérir. La prévention a un coût mille fois inférieur. Certes, Mossoul est reconquise… mais à quel prix ! Comme Alep, elle est détruite. Il aurait évidemment mieux valu que Daech ne la conquière jamais. La lutte a été inexpiable, car les djihadistes avaient creusé tout un réseau de tunnels, prenaient des civils en otage, multipliaient les pièges. En janvier 2014, l'EI s'emparait de Falloujah. J'avais d'ailleurs alors consacré ma chronique hebdomadaire du Figaro à cet épisode. Et l'EI n'a pris Mossoul que cinq mois plus tard, à l'été 2014. Pendant, ce laps de temps, les États-Unis, alertés par la chute de Falloujah, auraient dû intervenir contre Daech.
S'ils avaient agi ainsi, Mossoul (deuxième ville d'Irak!) ne serait pas tombée, Daech n'en aurait pas fait sa capitale et n'y aurait pas exercé son ubuesque dictature, les chrétiens mossouliotes y vivraient encore, la restauration du Califat n'aurait pu être proclamée et la ville n'aurait pas été détruite par une longue reconquête. Mais Washington, pour des raisons de pure politique intérieure, a préféré ne pas intervenir après la chute de Falloujah, alors que la politique extérieure devrait toujours être indépendante des considérations intérieures. En Irak, les États-Unis ont agi en dépit du bon sens. En 2003, ils sont intervenus alors qu'ils n'auraient pas dû. Au début de 2014, ils n'ont pas bougé alors qu'ils auraient dû intervenir. On connaît la suite.
Déjà, dans les Balkans, nous avions vu le coût exorbitant de la non-prévention. Le 3 janvier 1992, la Serbie et la Croatie signaient un accord de cessez-le-feu. Le 6 avril 1992, la guerre de Bosnie éclatait. Il aurait fallu mettre ces trois mois à profit pour prévenir l'éclatement de la guerre en Bosnie. Nous ne l'avons pas fait, nous en avons payé le prix.
Dans la crise ukrainienne, la prévention aurait pu faciliter bien des choses. Si l'accord intra-ukrainien de Kiev du 21 février 2014, avait été mieux appliqué par ses parrains, la France, l'Allemagne et la Pologne, les événements n'auraient pas dégénérés dans l'annexion de la Crimée en mars, puis dans l'ingérence militaire russe dans le combat à partir de l'été 2014.
Essayons avant tout de ne plus oublier cette importance de la prévention dans notre politique moyen-orientale! Le renseignement et la prévention doivent être les deux mamelles de notre politique.

Maintenant, quatre directions peuvent être évoquées pour stabiliser la région.
Tout d'abord, le renforcement des États pour contrôler les frontières et lutter contre l'insécurité galopante.
Ensuite, l'empowerment des sunnites irakiens. En 2007, Petraeus a brisé Al-Qaeda en Irak en détachant les tribus sunnites d'Al-Qaeda et en les utilisant - moyennant finances - contre elle. Quand les Américains ont quitté l'Irak, les sunnites ont été marginalisés par la majorité chiite, ce qui a favorisé leur ralliement à Daech. Aujourd'hui, il faut donner des garanties aux tribus sunnites (en termes de sécurité, de redistribution de la manne pétrolière, de représentation politique…) pour les désolidariser de l'EI et les retourner contre lui.
Puis, la mise en place d'un processus de paix en Syrie. Il faut réunir la France, les États-Unis, la Russie, la Turquie, l'Iran et les différents acteurs syriens (pouvoir de Damas, Kurdes, factions rebelles…) pour diviser le pays en différentes zones autonomes dans une logique de fédéralisation.
Enfin, la mise en place d'une vraie politique de développement, notamment dans le domaine du planning familial, de la construction d'infrastructures et de l'accès à l'eau potable.
Il faudra également que l'islam sunnite fasse enfin sa réforme, rejette le salafisme, ainsi que cette forme dure de puritanisme qu'est le wahhabisme. Mais cela ne peut venir que des musulmans eux-mêmes.
 
Si elle devait avoir lieu, la destruction de l'EI mettrait-elle un terme aux attentats en France ?

Non.
La destruction de l'EI ne changerait rien à la situation française.
Là encore, il faut faire de la chronologie. Daech a commencé à émerger médiatiquement en 2013-2014 et pris Mossoul et proclamé le Califat en 2014. Pourtant, les attentats islamistes en France ont commencé bien avant Daech. Dès 1994, la France était frappée par ce fléau à travers le détournement de l'Airbus Alger-Paris. 20 ans avant la prise de Mossoul! Immédiatement après vinrent les attentats de 95 - 96, organisés par des islamistes algériens et qui ensanglantèrent Paris. En 1996, était également démantelé le gang de Roubaix, gang ultra-violent de braqueurs islamistes revenus du Djihad bosniaque. En 2000, un attentat était évité de justesse au Marché de Noel et à la Cathédrale de Strasbourg. En 2012, Merah commettait ses crimes. Encore en 2015, les frères Kouachi se revendiquaient d'Al Qaeda. C'est Al-Qaeda qui a commis les attentats de New-York et Washington en 2001, Madrid en 2004, Londres en 2005. Il y a eu des attentats avant Daech, il y en aura après.
Les attentats sur le sol français ne sont pas liés à ce qui se passe au Moyen-Orient. Ils viennent d'un problème simple: certains musulmans vivant en France adhèrent à l'islam radical et haïssent la France. À partir de là, ils commettent des attentats islamistes. Ils se revendiquent de Daech car Daech est à la mode et téléguide parfois les opérations. Mais si Daech disparaît, ils se revendiqueront d'une autre organisation.
Ce n'est pas ce qui se passe à des milliers de kilomètres de nos frontières, dans les confins de l'Irak, qui va régler ce problème intérieur de la société française. Pour enrayer le terrorisme, il faut sur le court terme récupérer toutes les armes de guerre qui circulent sur le territoire. À moyen terme, il faut développer le renseignement et l'infiltration, démanteler toutes les cellules islamistes, fermer les mosquées radicales, expulser les imams radicaux étrangers. Sur le long terme, il faut suspendre l'immigration, mettre en place des politiques assimilationnistes, sortir du discours de la repentance (qui inculque la haine de la France aux jeunes générations), restaurer la discipline à l'école et revenir au Roman national.
Le combat culturel et moral est fondamental si l'on veut gagner la guerre mondiale contre l'islamisme. N'oublions pas les leçons de Gramsci. Face aux djihadistes, nous sommes dans une position asymétrique. À l'époque des Croisades, les Croisés et les Musulmans étaient tous deux mus par un moteur eschatologique : leur foi religieuse (chrétienne ou musulmane) les faisait avancer et, comme elle leur promettait un au-delà, leur permettait de braver la mort au combat. Il n'y avait pas de dissymétrie. Au contraire, de nos jours, l'Occident matérialiste et consumériste a perdu son moteur eschatologique alors que l'Orient musulman l'a conservé, ce qui crée une asymétrie en notre défaveur. Nous devons absolument retrouver la conscience de notre identité civilisationnelle et renouer avec un idéal patriotique, car notre vide spirituel ne nous permettra pas de l'emporter à long terme.
Paru sur Figarovox, 14 juillet 2017

Renaud Girard est géopoliticien, grand reporter et correspondant de guerre. Chroniqueur international du Figaro, journal pour lequel il a couvert les principaux conflits de la planète depuis 1984, il est également professeur de Stratégie à Sciences Po Paris. Il est notamment l'auteur de Retour à Peshawar (éd. Grasset, 2010) , Le Monde en guerre (éd. Montparnasse, 2016) et vient de publier Quelle diplomatie pour la France? (éd. du Cerf, 2017).
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Servir les armées de la France - Lettre au Ministre
 
Madame la Ministre,
Les armées sont dans un état critique. Le seul ministère dont les administrés ne peuvent refuser une mission, dusse-t-elle entraîner leur mort, vous ont vu arriver avec soulagement après cinq années de difficulté croissante. Vous êtes ministre aux armées, appellation inusitée depuis quatre décennies. Opportunément, cette nouvelle appellation indique clairement votre mission : produire des armées équipées et entraînées, porteuses des capacités opérationnelles leur permettant de tenir toute leur place dans la politique de défense de la France définie par le Président de la République, chef des armées. Les autres directions, délégations et secrétariats sont ainsi intelligemment replacées, au service des armées qui sont la raison d’être de ce ministère.
Les militaires  attendent beaucoup de vous car votre tâche sera immense. En effet, depuis un quart de siècle, malgré l’évidence de la montée constante des risques et menaces, malgré les mises en garde répétées des chefs d’état-major lors de leurs auditions par les commissions de la Défense, les armées ont terriblement souffert. Il a été trop demandé à leurs ressortissants, alors même que diminuaient les compensations de leurs immenses sujétions. Il a été facile de leur faire supporter l’essentiel des économies budgétaires et des diminutions d’emplois publics puisque l’obéissance des militaires, leur silence imposé, leur sens de l’abnégation et du devoir les a conduits à appliquer à la lettre, sans récrimination ni murmure, les coupes budgétaires franches, les déflations constantes d’effectifs, la dégradation de leurs conditions de travail, la disparition progressive des moyens indispensables à l’exercice de leur profession, à leur formation, à leur entraînement.

Pour des résultats bien faibles, le dernier quinquennat a terriblement accéléré cette dégradation. Cinq années de suremploi des armées, une addition d’engagements réactifs sans stratégie globale n’ont produit aucun résultat solide, ni en France, ni au Sahel, ni en Afrique noire, ni au Moyen Orient : dispersées sur de trop nombreuses missions, éparpillées sur de vastes espaces hors de mesure avec les moyens engagés, les armées n’ont jamais pu déployer les masses critiques suffisantes pendant un temps suffisant pour transformer leurs remarquables succès tactiques en succès stratégiques durables. Des engagements largement supérieurs à ceux qui avaient été définis dans le dernier Livre Blanc - lequel n’avait déjà pas attribué les moyens indispensables - ont entraîné les forces sur la pente dangereuse du déclassement. Les déploiements se sont multipliés sans qu’en soient mesurées les obligations budgétaires, sans qu’aux guerres que la France conduisait correspondent les indispensables moyens. Il aura fallu l’action ignominieuse de trois terroristes, en janvier 2015, pour qu’enfin soient prises quelques mesures – dont vous assurerez d’ailleurs vous-même l’essentiel du financement décalé - ralentissant la dégradation des armées. Sur-engagements, sous-budgétisation : le résultat est terrible. Votre priorité, Madame la Ministre, devra être de rétablir l’adéquation entre les moyens et les missions. La rupture est proche, mais vous pouvez encore l’éviter à la France.

Vos visites au sein des Forces vous étonneront, pour peu que vous grattiez sous la surface brillante qui vous sera présentée. Vous y rencontrerez une armée profondément républicaine et citoyenne, des femmes et des hommes totalement investis dans leur engagement au service de la nation mais désabusés par le manque de considération concrète que la République leur porte. Ils vous montreront avec fierté le meilleur d’eux-mêmes, mais si vous allez au-delà, vous serez surprise par ce que vous verrez : des casernements et des infrastructures militaires dans un état trop souvent désastreux, pour lesquels les mesures élémentaires de maintien en condition ne sont plus prises depuis longtemps faute de financements ; des personnels très absents de leurs garnisons et de leurs familles (jusqu’à 240 jours par an pour certains, avec des taux de divorce en augmentation constante) ; des stocks de munitions parfois très en dessous des seuils acceptables en ce temps de menace ; dans les trois armées, des taux de disponibilité opérationnelle des équipements catastrophiques, un vieillissement accéléré des matériels, des niveaux d’entraînement tombés depuis longtemps sous les normes de l’OTAN alors même que notre armée est la plus engagée au combat ; des organisations de soutien local aux forces souvent aberrantes parce que, à coup de mutualisation, externalisation, matricialisation, civilianisation, des réorganisations douloureuses ont été imposées au mépris de la réalité militaire ; des opérations extérieures sous-financées depuis bien longtemps, ce qui rend le succès opérationnel et stratégique beaucoup plus difficile et met en danger nos soldats.
Vous découvrirez une organisation qui a beaucoup souffert de l’empilement rapide de réformes successives, de la LOLF à la RGPP jusqu’à la "nouvelle gouvernance" de votre prédécesseur. Vous constaterez qu’il n’est plus raisonnable de chercher encore "du gras", qu’il faut non seulement faire une pause mais revenir sur certaines décisions prises par esprit de système. Vous comprendrez qu’il est essentiel de "respecter les contraintes humaines et matérielles" comme s’y est engagé lui-même le Président Macron à Gao le 18 mai.

La défense de l’Europe doit être européenne : ce projet devra rester l’horizon, mais sans sacrifice pour les armées françaises qui sont aujourd’hui la défense de la France mais aussi celle de l’Europe comme le rappelait récemment le Président de la Commission européenne. Il faudra reconstruire l’autonomie stratégique de la France profondément mise à mal par une succession de renoncements : la France ne peut conduire aujourd’hui aucune opération d’importance sans le soutien des armées américaines. Il faudra donc combler en marche forcée les trous capacitaires essentiels - renseignement, ravitaillement en vol, transports stratégiques, pour ne citer que les manques les plus criants.
Forger une politique militaire à la hauteur des enjeux de défense : c’est à un réinvestissement massif dans les armées que vous conduiront vos premières analyses d’autant que l’indispensable modernisation de notre système de dissuasion et la reconstitution de nos capacités d’action conventionnelle sont strictement incompatibles sans une nette croissance du budget. Réinvestissement massif… et rapide si la France veut éviter que ses armées, trop fortement sollicitées, trop chichement financées, ne s’effondrent littéralement. Les premières décisions ne supposent pas la rédaction d’un nouveau Livre Blanc, exercice qui, de surcroit, en subordonnant l’effort de défense à une volonté arrêtée de restriction budgétaire, a désormais perdu toute crédibilité. Rompre avec le précédent quinquennat, lancer au plus vite les rectifications de trajectoire, relancer d’emblée une nouvelle loi de programmation militaire : le chemin est tout tracé pour vous qui, plus que tout autre, êtes bien davantage le ministre du futur que celui du présent. Le président de la République l’a affirmé haut et fort au soir de son élection : il veut se mettre au service de la France. Je ne doute pas que vous serez vous, à son instar, au service de ses armées.

Envoyé par l'auteur, 13 juillet 2017
Général (2S) Vincent DESPORTES
Professeur des universités associé à Sciences Po, ancien directeur de l’Ecole de Guerre
Dernier ouvrage : La dernière bataille de France, Gallimard, Grand Prix 2016 de l’Académie Française
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A propos de la loi Veil
 
Il est inhabituel qu’un article de Magistro commente un autre article, publié sur le même site. Je vais cependant m’y risquer. Le sujet abordé et la manière dont il a été traité soulèvent des questions trop importantes pour ne pas appeler leur approfondissement.
    
Dans la dernière livraison de Magistro, Chantal Delsol a présenté son point de vue sur la loi Veil. L’auteur eest à juste titre considérée comme une représentante éminente de la pensée catholique contemporaine. Je ne pense pas déformer ses propos en les résumant comme suit : en 1974, une part majoritaire de l’opinion publique réclamait la dépénalisation de l’avortement. Giscard, alors président de la République et Simone Veil, ministre de la Santé publique, ont constaté que, "la France n’étant plus en chrétienté", il "devenait illégitime de lui imposer de vivre selon une loi" qui avait été "inspirée par l’autorité ecclésiale". Ils ont choisi de laisser aux consciences individuelles des femmes la responsabilité de décider si, oui ou non, elles devaient poursuivre leurs grossesses. La loi Veil est, pour cette raison, une "loi juste". Les catholiques ont eu le tort de s’y opposer. Ils ont manifesté une "jactance" et une "cruauté" inadmissibles qui ont "engendré des désirs de vengeance".
 
J’ai été témoin direct du processus qui a conduit à la dépénalisation de l’avortement. J’aurais beaucoup de réserves à apporter quant aux vœux supposés de l’opinion publique à cette époque et aujourd’hui encore. Je me limiterai ici à une observation. Ni Giscard ni Simone Veil n’ont pensé en termes de "rupture de civilisation". Ils savaient parfaitement que "l’autorité ecclésiale" avait été abolie en France depuis près de deux siècles et ils ne s’en souciaient nullement. L’un et l’autre étaient acquis à ce qu’ils appelaient la modernité, c’est à dire au libre choix des femmes en matière d’avortement. S’ils ont placé devant cette liberté le modeste obstacle d’un délai de huit jours entre le dépôt d’une demande à l’hôpital et l’exécution de l’acte par les médecins, ce n’était pas pour que "les consciences individuelles puissent peser gravement le pour et le contre. En citant cette phrase, Chantal Delsol ne fait que reprendre un argument de propagande. En réalité, Giscard redoutait la colère de l’électorat catholique. Il a voulu l’apaiser en donnant à la loi Veil l’apparence d’un compromis prudent et équilibré entre les camps opposés : l’avortement serait limité à des situations d’extrême détresse auxquelles personne ne pouvait refuser sa compassion, surtout si elles étaient confirmées par huit jours de réflexion. Dans les faits, l’interruption volontaire de grossesse est vite devenue le phénomène massif qui était prévisible et le législateur s’est peu à peu débarrassé des hypocrisies de la loi de 1974. Aujourd’hui il ne parle plus d’exceptions malheureuses mais de droit fondamental. Le "renversement d’intention" contre lequel Chantal Delsol proteste, n’a jamais existé. Jamais Simone Veil ni Giscard n’ont dénoncé les modifications qui auraient "fait de l’I.V.G. le contraire exact de ce qu’elle était" avec eux.
      
Cette divergence entre la philosophe et les deux responsables politiques étant exposée, il reste que tous trois se retrouvent pour affirmer leur attachement aux valeurs judéo-chrétiennes. Mais elles ne concernent que leurs personnes privées. Ils ont établi, l’une dans ses raisonnements, les deux autres par leurs actes, une séparation rigoureuse entre leurs comportements individuels et leur participation à la vie publique. Ils n’hésitent pas à trouver juste une loi qui bafoue leur morale personnelle. Ils ont renoncé à l’idée selon laquelle le christianisme a un prolongement politique et social. Ils sont d’accord pour que leur religion organise des œuvres caritatives de nature privée mais tiennent pour dépassée et blâmable l’aspiration de certains catholiques à donner un caractère légal à la morale chrétienne.
Ils ne sont pas seuls. Beaucoup de croyants pensent comme eux. C’était en 1974 le point de vue du philosophe Maurice Clavel. Il n’hésitait pas à traiter de "canaille" le cardinal archevêque de Paris au motif que le prélat s’opposait publiquement à la loi Veil.
Leur dualisme, qui fait un partage très inégal entre ce qui est dû à Dieu et ce qui est dû à César, est une application moderne de vieilles idées gnostiques, hérésie maintes fois anathémisée par l’Eglise. Mais ils ne semblent pas en être conscients.
     
S’il ne s’agissait pas que d’un problème doctrinal, il conviendrait de l’abandonner aux théologiens, profession à laquelle je n’appartiens pas. Mais le point de vue des intellectuels dont je parle, et leur forte influence sur la masse des croyants, ont d’importantes conséquences pratiques. Elle interdit que les catholiques examinent en quoi la loi Veil affecte le bien commun des Français. Si, en effet, l’avortement n’est qu’une question de choix privé sur lequel l’Etat et la société n’ont rien à dire, il devient impensable d’envisager des mesures légales qui en restreindraient l’exercice, même si ce dernier a des répercussions sur notre devenir national. J’en donne deux exemples : notre peuple peut-il tenir pour négligeable la blessure qui lui est infligée chaque année depuis près d’un demi-siècle, par la suppression de deux cent mille vies humaines ? L’affaiblissement démographique qui en résulte a des effets considérables sur notre prospérité et notre rang dans le monde. L’immigration massive que nous devons accepter, le compense mal et contient des risques graves. Ensuite, est-il vrai que la loi Veil ait égalisé la condition des femmes devant l’interruption volontaire de grossesse ? La réponse est évidemment oui sur le plan formel. Mais un examen, même sommaire, de la réalité sociale, montre qu’elle a accentué les inégalités entre les femmes riches et diplômées et celles qui appartiennent aux milieux défavorisés. Les premières y ont gagné en émancipation professionnelle et aisance financière ; les secondes se sont trouvé plus dépendantes des choix égoïstes des hommes. Ce n’est pas par hasard si la catégorie la plus pauvre, la plus broyée de la population française est constituée, dans son écrasante majorité, de femmes seules, chargées ou non d’enfants.
 
Giscard et Simone Veil ont délibérément écarté les questions que la liberté d’avortement pose à notre bien commun. Leurs successeurs se sont obstinés dans le même refus, quitte à nier des réalités de plus en plus dérangeantes. Il se trouve des intellectuels chrétiens, depuis Maurice Clavel jusqu’à aujourd’hui, pour leur apporter une caution morale. C’est dommage pour le catholicisme français et c’est une grande perte pour le débat public dans notre pays.
Envoyé par l'auteur, Michel Pinton, Ancien secrétaire général de l’UDF       
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La France dans le déni
 
"La critique est aisée mais l’art est difficile". Cet aphorisme de La Bruyère est certainement présent à l’esprit d’Emmanuel Macron et d’Edouard Philippe quand ils entendent ou lisent les commentaires de leurs adversaires. Si le moraliste nous met en garde contre un usage abusif de la critique, il ne l’interdit pas. Profitant de cette liberté, tout en étant conscient de la tâche difficile à laquelle notre Président et son Premier ministre sont confrontés, nous analysons leurs discours respectifs. Force est d’admettre qu’ils sont décevants.
 
Celui d’Emmanuel Macron est un exercice de rhétorique tel que Sciences Po et l’ENA l’enseignent. On est tenté de reprendre la réplique de Ronald Reagan face à son adversaire Walter Mondale en 1984 : "where is the beef ?". Amender les institutions de la 5ème République, comme le Président le propose et comme beaucoup le souhaitent, n’est pas la priorité. Depuis la Révolution française, la France a eu vingt-et-une constitutions... dont certaines n’ont jamais eu d’existence réelle ! Elles n’ont empêché ni la défaite de Sedan ni la victoire de 1918.
 
Le discours d’Edouard Philippe est plus décevant encore. Il nous détaille un inventaire à la Prévert : taxe d’habitation, prix du paquet de cigarettes, déserts médicaux, vaccins obligatoires, remboursement des lunettes, etc. L’étonnement le dispute à la déception. Notre Premier ministre n’aurait-il pas lu les rapports Attali, Gallois, Pisani-Ferry Enderlein ou ceux de la Cour des comptes, de la Commission européenne, de l’OCDE et du Fonds monétaire international ? Son objectif prioritaire se limite à ramener le déficit budgétaire sous la barre des 3% pour satisfaire aux exigences de Bruxelles.
 
Selon le souhait du Président, il espère ainsi être en mesure de négocier avec l’Allemagne la création d’un ministère économique européen qui serait le pendant de la Banque centrale européenne – vieux rêve français qui vise à faire porter par les Allemands le coût de notre impéritie. Hélas, ils ne sont pas dupes. Non seulement ils ne le sont pas, mais ils sont d’excellents négociateurs en faisant de l’euro un Deutsche mark qui a changé de nom. Le traitement du solde de la balance des transactions courantes en fournit un excellent exemple. Alors que son déficit est limité à 4 % du produit intérieur brut, son excédent peut atteindre 6 %. Cette différence de traitement autorise une politique commerciale allemande outrageusement mercantile.
Ces limites de 4 % et 6 % sont arbitraires. Elles ne reposent sur aucune base rationnelle. Il en va de même du 3 %. Or, si la France est en contravention de ses engagements bruxellois avec un déficit budgétaire de 3,7 %, l’Allemagne l’est tout autant avec un excédent commercial de 8,5 % !
 
Comme le montrent les études mentionnées ci-dessus, la France a deux priorités : la réduction de son coût de fonctionnement et la compétitivité de ses entreprises. Au-delà de ces deux priorités, l’objectif du gouvernement doit être d’abaisser la limite de l’excédent commercial de 6 à 4 % afin d’obliger l’Allemagne à adopter une politique de relance qui profiterait à la France et à la zone euro.
nvoyé par l'auteur, 10 juillet 2017
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L’Erythrée et la mer Rouge

L’Erythrée et les enjeux de plus en plus multiformes dans la Corne de l’Afrique : condamnée à être le pays "grincheux" de la zone ou peut-il espérer tirer parti de la redistribution des cartes en cours ? Les limites du "soft power" de l'UE confrontée aux appétits de nouveaux acteurs en mer Rouge.
 
L’Erythrée : un pays pauvre et refermé sur lui-même
L’Erythrée n’est pas le pays le plus important de ceux qui sont inclus traditionnellement dans la Corne de l’Afrique : un peu plus de 6 millions d’habitants, inégalement répartis sur 117 000 km2 ; fortement endetté et avec un PNB par habitant de moins de 500 Dollars, il figure parmi les pays les plus pauvres au monde. Ces faits expliquent en partie le flot presque continu de migrants issus de ce pays fuyant la dictature de son président Issayas Afeworki au pouvoir depuis l’indépendance recouvrée en 1993. Cet isolement est corroboré par la faible intégration régionale de ce pays, bien qu’il soit membre de l’Union Africaine et de l’IGAD (organisation régionale basée à Djibouti) sa  participation à ces organismes  n’est  guère active. 
L’Erythrée a même cessé un temps la coopération avec l'UE et les agences des Nations Unies et renvoyé les ONG étrangères en décembre 2011 pour revenir sur sa décision en juillet 2012. Le processus de démocratisation amorcé en 1997 avec l’adoption d’une constitution s’est arrêté brusquement lors du conflit de 1998 /2000 avec le grand voisin éthiopien, ce dernier semble avoir été jusqu’à peu, la seule référence négative de survie de l’Erythrée. L’Erythrée a, cependant, longtemps été le  symbole de résistance au dictateur Mengistu, le "Négus rouge" qui régnait de façon sanguinaire  alors sur la grande Ethiopie, Erythrée incluse (1974/1991); cependant  depuis  une vingtaine d’années les libertés ont été sérieusement rognées, la liberté religieuse contrôlée (50 % environ des érythréens seraient musulmans, 30% orthodoxes et 13% catholiques, le reste se répartissant entre protestants, adventistes du 7ème jour, témoins de Jéhovah, bouddhistes etc.).
 
Depuis peu, le déplacement des conflits entre sunnites et chiites en terre africaine et la complaisance américaine permettent à l’Erythrée de retrouver un rôle par ricochet, sur la scène régionale. De ce fait, l’Erythrée pourrait tirer son épingle du jeu grâce à un certain mélange de complaisance en plus d’un relatif désarroi vis-à-vis de la politique américaine dans la région et de l’intérêt des pays du Golfe, de l’Arabie Saoudite en particulier, désireuse de disposer de facilités militaires pour mieux contrôler et frapper le Yémen. En effet, si l’Eythrée est constituée de hauts plateaux au Nord et d’une étroite bande côtière désertique, c'est sur cette côte que se trouvent deux ports importants : Assab et Massawa, les deux autres étant plus en aval : celui de Djibouti (y compris le port gazier et pétrolier de Dor Ali ) et celui de Berbera en Somaliland. En y ajoutant le port d’Aden à l’extrême sud du Yémen, tous ces ports se trouvent idéalement placés que ce soit à l’entrée de la mer Rouge, via le Canal de Suez ou, à sa sortie, via le détroit de Bab El Mandel (la porte des pleurs ). Ces ports bénéficient par conséquent des retombées de tous les trafics légaux (et ceux qui le sont moins) d’hydrocarbures et de marchandises et ce, tant au niveau régional,  entre les pays de la péninsule arabique, qu'international, points de relais entre  l'Asie et l’Europe.
Longtemps isolés, en "quarantaine" politique, les ports érythréens d’Assab et de Massawa ont été négligés volontairement par les grandes puissances. Ils auraient  pu bénéficier des retombées économiques espérées lors de l’installation de bases américaines sur la Corne à la fin des années 1990, mais le "State Department" s’y opposa, contre le souhait des stratèges du Pentagone, souhaitant éviter que les USA affichent leur soutien à une dictature qui de surcroît avait commis l’indélicatesse de mettre deux journalistes américains en prison; il en résulta que Djibouti fut choisie pour accueillir les troupes américaines chargées de surveiller la zone y compris de lancer les opérations de drones contre des terroristes identifiés au Yémen.
Les changements intervenus dans les relations entre pays de la région et l’intérêt nouveau porté aux ports de Massawa et Assab, pourraient permettre à l’Erythrée de reprendre pied dans le jeu régional à condition d'une part, que son président ne s’engage pas une fois encore dans des conflits avec l’un ou l’autre de ses voisins et que, d'autre part, il engage des réformes politiques et économiques indispensables demandées par L'UE, moyennant une assistance financière, entre autres pour arrêter ou réduire le flot ininterrompu d’émigration d’une partie de sa population et ce, dans un contexte de "présence" de plus en plus marquée soit d’acteurs régionaux (pays du Golfe), soit d’acteurs plus lointains (comme le Japon et surtout la Chine), qui brouillent encore plus les cartes d'une zone où les "sultans batailleurs" sont capables  de croiser le fer à la moindre occasion .
                                                                      
Des relations difficiles avec ses voisins, L’Erythrée : sur le podium des sultans  batailleurs
          Un pays en conflit quasi permanent et indépendant depuis peu
Les dirigeants érythréens figurent parmi les plus engagés dans des conflits avec leurs voisins et en premier lieu avec leur pays "frère", la grande Éthiopie, colonie italienne de 1880 à 1941, l’Erythrée a été  réincorporée dans le giron éthiopien par une résolution des Nations Unies de 1952. 
Assez rapidement cependant les érythréens vont se trouver en première ligne avec leurs cousins tigréens 1), dont sont issus en grande majorité les dirigeants éthiopiens depuis des lustres, en lutte armée contre le régime sanguinaire du DERG du "Négus rouge" Mengistu (1974 /1991).  
Confortés par l’aide américaine qui provenait via l’Irak de Saddam Hussein, les rebelles eurent raison du régime de Mengistu soutenu alors par les soviétiques et leurs alliés cubains ; pour l'Erythrée, qui recouvrait son indépendance, une ère nouvelle semblait s’ouvrir (2).
 
          Un conflit lancinant avec l’Ethiopie
La guerre de frontières (1998/2000 environ 100 000 morts) provoquée par un différend sur le passage contesté de la frontière ethiopio-erythréenne dans l’agglomération de Badmé devait marquer le commencement de cette guerre larvée entre ces deux pays ; L’Ethiopie d'aujourd'hui s’est retrouvée sans accès direct à la mer (3). Cette situation nouvelle n'a pas contribué à améliorer les relations déjà exécrables entre les deux voisins et ce, même si l’Ethiopie recense plus de 130 000 réfugiés érythréens sur son sol (l’Ethiopie est, avec 780000 réfugiés sur son sol, le pays africain qui en accueille le plus), les escarmouches sont sensibles également sur le plan diplomatique : une résolution des Nations Unies de 2011 condamne l’Erythrée dans son soutien au terrorisme (4).
Tout ceci milite pour que les dirigeants éthiopiens soient persuadés que l'Erythrée est une tête de pont pour l’implantation de pays arabes (Arabie Saoudite et autres émirats) dans la Corne. Ceci explique en partie la reprise passagère des hostilités armées entre l’Ethiopie et l’Erythrée en juin 2016, rompant ainsi les accords d’Alger du 12 décembre 2000 dont la fragilité est confirmée y compris par l’invitation de  la Vice Présidente de L'UE Mme Mogherini lancée aux parties signataires de la EEBC (Ethiopian Erithrean Border Commission) dans une déclaration du 13 avril 2017, à respecter toutes les conditions de l'accord d’Alger à l’occasion de son 15ème anniversaire.
 
          Méfiance et conflits avec Djibouti
Les relations ne sont pas plus sereines avec Djibouti, surtout depuis le conflit frontalier de juin 2008, conflit pour le contrôle du Cap Doumera. Suite à un accord entre les deux parties, des troupes qataries jouent, sur la zone contestée, le rôle de soldats de la paix, de cordon sanitaire entre les deux pays. Djibouti, peuplée d’Issas (branche des Somalis) et d’Afars (qui peuplent également une partie de l’Erythrée et de l’Ethiopie) a eu à déplorer le soutien apporté par le gouvernement érythréen aux Afars Djiboutiens en révolte lors de la guerre civile de 1994 ce qui n'arrange pas les relations entre Asmara et Djibouti !
 
          Conflits épisodiques avec les autres voisins
Avec ses autres voisins, l’Érythrée n’entretient pas non plus de rapports chaleureux  avec le Yémen, (réunifié en 1990 mais de façon effective en 1994 (5) et avec le Soudan, après une rupture des relations diplomatiques en 2002, (l’Erythrée étant soupçonnée d’aider la rébellion  soudanaise) les relations entre les deux pays  on repris depuis 2006 .
Mais de manière inattendue, l’Erythrée pourrait sortir partiellement de son isolement actuel à la faveur de ce qui se passe dans la péninsule arabique (intervention militaire du Conseil de Coopération du Golfe au Yémen) intervention qui bénéficie du soutien tacite des Etats-Unis et de façon plus large, des retombées du conflit sunnites (Arabie Saoudite) et chiites (Iran). 
Cette nouvelle donne risque d'avoir un impact d’une part sur le "monopole" actuel de Djibouti dans le "hub" l’accueil (payant) de forces étrangères de tout acabit sur son sol et d’autre part sur l’Ethiopie qui pourrait revoir ses alliances notamment avec les Etats-Unis, au profit de la Chine, de plus en plus présente. 
 
La  Russie quant à elle, reste attentive tandis que  les  anciennes puissances dominantes (Grande Bretagne et France) sont  quelque peu marginalisées et réduites à un rôle d’influence relative sur les dirigeants de la région notamment au sein de l'UE dont l'approche "soft" a du mal à percer malgré des succès incontestables au plan de la dissuasion en mer (réduction appréciable des actions des pirates somaliens ; opération Atalanta,… etc .)
                                                        
Les conflits dans la péninsule arabique : un effet "positif" inattendu pour l’Erythrée

          Les débordements du conflit au Yémen en terre africaine
 La campagne militaire des saoudiens contre les rebelles yéménites "Houthis" (chiites-zaydites soutenus par l’Iran) qui a démarré début 2015, a été une aubaine pour le président érythréen ; ce dernier s’est empressé de signer, dès avril de la même année, un accord de coopération avec les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) avec, à la clé, la construction d’un aéroport à Assab, à partir duquel les bombardiers saoudiens peuvent décoller pour leurs opérations au Yémen, "ennemi" de l’Erythrée tout comme le Soudan qui a dépêché un contingent de troupes pour renforcer celles des saoudiens. Cette présence des arabes du Golfe, avec la bénédiction des américains qui eux continuent à envoyer leurs drones sur le Yémen à partir de Djibouti, pourrait avoir un impact favorable sur l’économie érythréenne exsangue et par la même occasion réduire les vagues de migrants qui fuient vers l’Europe.
 
          Le "soft power" de l’EU à l’épreuve
L'UE fidèle à ses valeurs s’efforce à travers ses programmes d’assistance d’aider les pays en développement ou en crise tout en conjuguant les dits programmes avec des actions et des initiatives visant à mieux contrôler les flux migratoires y compris en luttant contre les trafiquants d’êtres humains (les passeurs) et en promouvant des projets destinés à encourager les jeunes à ne pas émigrer. Le "EU Horn of Africa Regional Action Plan 2015/2020" donne les grandes lignes du programme. Quant au thème délicat des migrations il s’inscrit dans le "Valetta Political Declaration" de novembre 2015 suivi des processus dits de Khartoum et de Rabat et plus récemment du sommet de La Valette de février 2017, le tout ayant pour objectif principal de lutter contre l’émigration illégale.
 
L’Erythrée est un "pourvoyeur" massif de migrants illégaux qui empruntent des routes diverses pour rejoindre l’Europe principalement, et parfois Israël, sachant que la majorité des migrants restent sur le sol africain, principalement dans les pays limitrophes. Ces vagues de migrants ont emprunté successivement la voie du Yémen (possibilité désormais fermée), puis de 2006 à 2012 celle transitant par le Soudan (on y dénombre 125 000 réfugiés érythréens) et par l’Egypte (qui a mis en œuvre une politique de "tirer pour tuer" communiquée à ses forces de police) pour atteindre Israël (6) qui, entretemps, a mis en place une politique anti-infiltration en fermant sa frontière avec l’Egypte et surtout l’Europe qu’ils rejoignent à présent par la Libye et où ils constituent le second groupe de réfugiés par ordre d’importance.
 
Dans son programme de coopération de 200 millions d’Euros signé en 2016 par l’UE est prévue, entre autres, une aide au secteur énergétique érythréen mal en point ainsi que d'autres mesures d'incitation à des réformes économiques et sociales structurelles. Il est attendu des autorités érythréennes, en contrepartie, une réforme de la vie politique et sociale et entre autres est notamment visé le désastreux service militaire à vie, en réalité une moyenne de 10 ans tout de même. Les recrues qui ne cherchent qu’à fuir cet enfer y subissent des brimades en tout genre.  
Ce service militaire dans sa forme actuelle est le facteur principal d’incitation pour les jeunes erythréens à émigrer, mais force est de constater que les résultats de la pression douce de l’UE a produit peu de résultats jusqu’à présent. C’est le constat qui doit être, mais pour des motivations différentes, partagé par les saoudiens qui s’installent peu à peu en Erythrée. Ces conservateurs du Golfe pourraient être à la fois, un pourvoyeur de fonds pour le gouvernement érythréen et un frein à la libéralisation tout en continuant le prosélytisme du courant de l’Islam "wahhabite" dont ils sont les "hérauts" et dont les effets pour le moins contestables, dans différents domaines, ne sont plus à démontrer.
 
Cette présence arabe en terre africaine est à suivre et elle inquiète les ennemis de l’Erythrée comme l’Ethiopie et Djibouti en tête et ce, pour des raisons diverses.
 
Djibouti craint la perte de son monopole comme "hub" et l’Ethiopie remplace la France comme garant de la sécurité sur terre du "caillou".
Jusqu’à une époque récente, le président djiboutien (Isamel Omar Guelleh ou IOG ) a réussi à faire prospérer ce petit territoire qui vient de célébrer le 40ème  anniversaire de son indépendance  grâce à un système de "péages" pour les troupes étrangères. Il a réussi à protéger son "caillou" des conflits dévastateurs qui sévissent ou qui ont sévi autour de Djibouti (il n’a pas accepté de faire partie de la coalition des pays du Golfe contre le Yémen mais il a, par contre, approuvé que des avions saoudiens de transport se posent à Djibouti).
Les troupes françaises, présentes historiquement depuis 1883 ont, pour leur part, assuré la sécurité de la petite république convoitée par ses puissants voisins (7).
Les américains, quant à eux, sont arrivés dès la fin des années 1990  moyennant 30 millions de Dollars annuels de location des bases (60 millions aujourd'hui) puis il y eut des contingents allemands, espagnols et italiens dans le cadre des différentes actions de lutte contre le terrorisme et la piraterie.
Il y a également les japonais qui moyennant 20 millions d’Euros par an ont établi leur première et modeste base en dehors du Japon depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Entretemps, besoin de financement oblige, les djiboutiens ont confié la gestion de leur port, de l’aéroport et du nouveau terminal à la Dubaï Port Authority. Cet accord n’a pas été renouvelé en 2013 suite au refus de Dubaï d’extrader un opposant économico-politique, M. Boreh, homme d’affaires très connu dans la région, or, ce dernier serait derrière l’accord surprise de mai 2016 par lequel le port de Berbera en Somaliland  soit pris en gestion par la Dubai Port Authority, un port utilisé en appoint par l’Ethiopie, Djibouti étant le premier port d’entrée et de sortie des marchandises pour l’Ethiopie. Sentant le vent tourner, le président Guelleh qui est un "Somali" (Issa ) né à Dire Dawa en Ethiopie et qui connaît bien son grand voisin, s’est empressé de signer un accord début mai 2016 avec l’Ethiopie autorisant les troupes éthiopiennes à intervenir à tout moment en république de Djibouti (utiliser les installations existantes, régler des conflits internes etc..). Depuis juin 2016, des troupes éthiopiennes sont effectivement stationnées à Tajourah (en territoire Afar et non loin de la frontière avec l’Erythrée et de la future base chinoise). L’Ethiopie semble ainsi se rapprocher de ses objectifs, à savoir contrôler Djibouti de facto (8).
 
La Chine poursuit son implantation aux endroits stratégiques pour le contrôle du trafic maritime
Dans sa bonne disposition à accueillir des troupes étrangères moyennant finances, la Chine devrait également prendre pied militairement dans la république djiboutienne 9). Ce n’est que depuis peu qu’ils projettent d’installer une base militaire à Tajourah, toujours en zone Afar et Tajourah où stationnent depuis peu des troupes éthiopiennes. Plusieurs milliers de chinois pourraient y trouver place, une piste d’aviation construite et un porte avion hébergé, le tout pouvant rapporter au passage plusieurs dizaines de millions d’Euros à Djibouti selon la formule choisie. On ne peut que constater ainsi "l’allongement" du système de présence des chinois qui progressivement ont poussé leurs pions en mer de Chine du sud (îles Spratleys) et à présent se placent dans une autre zone stratégique pour le contrôle du trafic maritime international entre l’Europe, l’Asie et la mer Rouge.
 
Les Russes et les Iraniens en position d’attente
Les russes et les iraniens sont relativement discrets dans cette zone. Les iraniens, outre leur soutien au régime syrien, au hezbollah libanais et aux zaydites - houthis yéménites - disposent de quelques cartes dans le Golfe que ce soit à Bahreïn (chiite à 80 %) ou encore la minorité chiite installée dans l’est du royaume saoudien (entre 1 et 2 millions de personnes). La mise en "quarantaine" récente du Qatar par l’Arabie Saoudite et ses alliés arabes (dont les émirats, l’égypte, etc…), sous  prétexte que les qataris seraient des suppots du terrorisme, fait le jeu des iraniens également. Les saoudiens jusquà peu, adeptes d’une diplomatie plutôt feutrée se sont lancés dans des aventures militaires à l’issue incertaine. Le qatar de son côté peut bénéficier du soutien de la Turquie (sunnite) et de l’Iran (chiite) qui partagent une conception "top down" de l’Islam (importance du «guide») et différente de celle des saoudiens. L’Iran partage également des champs gaziers offshores avec le Qatar.
Toutes ces aventures saoudiennes y compris celles en terre africaine, ne peuvent que faire le jeu de l’Iran le moment venu. Les Russes ont depuis quelque temps, établi de leur côté, des contacts à Djibouti mais c’est un autre facteur, religieux celui-ci, qui pourrait les impliquer à nouveau plus avant dans la Corne et ses enjeux.
                                    
Une redistribution des cartes sur fond d’instabilité politique des pays de la Corne et la montée en puissance d’acteurs régionaux du monde arabe et de la Chine évidemment
Il est clair que l’on assiste, depuis 2016, à une accélération du positionnement des uns et du repositionnement des autres. Les américains semblent plutôt bien disposés à voir leurs "amis" du Golfe, Arabie Saoudite en tête, s’installer en terre africaine et en Erythrée qui peut en espérer un retour économique salvateur. Les éthiopiens et dans une moindre mesure les djiboutiens sont mécontents de cette tournure des choses, l’Ethiopie en particulier, soutenue totalement jusqu'à présent par les américains et qui se sent plus que jamais entourée de pays ou d’acteurs politiques musulmans hostiles. Dans ces conditions, un rapprochement durable entre l’Ethiopie et la Chine n’est pas à exclure. Les américains et leurs alliés sunnites du Golfe s’éloigneraient de Djibouti vers les ports érythréens d’Assab et de Massawa et dans une moindre mesure vers celui de Berbera en Somaliland, les éthiopiens et les chinois s’implantant plus à Djibouti (y compris à Tadjourah). Enfin, il ne faut pas perdre de vue que la situation économique et sociale dans la plupart des pays de la Corne est fragile (Soudan Sud, Soudan, Somalie, Ethiopie) est de plus en plus tendue (Soudan du Sud et Ethiopie depuis mi 2016) et que cette instabilité n'est pas une bonne nouvelle d'un point de vue migrations de populations en désarroi.
 
 
L’eau, source majeure de conflit potentiel
La lutte pour l’eau et son contrôle est forte au Moyen Orient. Elle l’est également dans la Corne et elle prend plus d’acuité depuis que les arabes sunnites du Golfe prennent pied sur la côte érythréenne. Par ricochet les installations d’Assab pourraient être utilisées par l’aviation égyptienne (l’Egypte soutien la coalition des pays du Golfe contre les rebelles "Houthis") y compris contre l’Ethiopie si cette dernière met en œuvre "et en eau" le barrage de La Renaissance sur le Nil Bleu, trois fois la capacité du barrage d’Assouan. Israël a longtemps été opposé à tout aménagement du Nil (barrages, retenues d'eau) en amont de l'Egypte craignant que ces transformations ne réduisent la disponibilité en eau de l'Egypte ce qui entraînerait des troubles dans le pays qui pourraient avoir des répercussions sur la sécurité d'Israël (9).
Par la suite, Israël a changé d’avis, conscient que le développement économique et social est un facteur de paix mais à présent c’est l’Egypte qui reprend du poil de la bête, forte de la présence plus marquée des monarchies du Golfe dans la région et en Erythrée en particulier (il y a un siècle environ, l’Egypte a connu un bref conflit armé avec l’Erythrée pour un problème lié à l’eau).
Face à la menace claironnée par les égyptiens d’une destruction de ce barrage par la force, les éthiopiens pourraient être tentés par une frappe préventive contre l’Egypte au risque de s’attirer les foudres des pays du Golfe et de l’Egypte réunies  ce qui nous amène à un autre facteur de friction, celui de la religion.
 
Le facteur religieux
Lors d’une visite à Moscou, il a une quinzaine d’années, du premier ministre éthiopien Meles (qui avait combattu contre le régime du DERG soutenu par la Russie soviétique à l’époque), le patriarche Alexis a fait en sorte que la Russie de Poutine  aide ses frères orthodoxes contre les islamistes en Somalie et opérant dans la région de l’Ogaden éthiopien (financés par l’Arabie Saoudite) et en effet, un appui fut apporté en équipement mais aussi en pilotes (ukrainiens notamment !) Pour la petite histoire, en 1889, l’ataman Atchinoff et ses 150 moines cavaliers s’est brièvement installé en pays Afar, de Djibouti, avec comme "mission" de réaliser la fusion de l’église orthodoxes russes avec l’église copte d’Ethiopie.
                                                               
 
Ces facteurs d'ordre divers peuvent s'ajouter à ceux, déjà nombreux, qui pourraient déclencher des conflits (guerres de religion au Moyen Orient), s’ils ne sont pas pris suffisamment en considération. Les puissances coloniales de l’époque, la France et le Royaume Uni ayant longtemps détenu les clés de la porte des pleurs (Bab el Mandel) et qui ont dû les partager avec de nouveaux locataires de plus en plus nombreux et animés par des objectifs différents, ne sont plus en mesure de contrôler ces conflits, ni de contrôler aussi les flux migratoires. 
Les pays de la Corne dont l’Erythrée, font partie de ce puzzle et peuvent selon leur orientation, suivre les recommandations de l'UE ou s'engager plus encore dans la voie "guerrière" avec l’assentiment actif des arabes du Golfe voire celui tacite des américains.
C’est un choix délicat car il est à parier que les autres acteurs à savoir l'Ethiopie avec son appendice de Djibouti, la Chine, la Russie en particulier  et enfin l'Iran, sur fond de conflit yéménite et de concurrence saoudo-qatarienne ne resteront pas l'arme au pied.

(1) Ces derniers forment avec les Amhara une ethnie importante dans la mosaïque humaine de "l’Abyssinie" (en grec Ethiopie signifie" face brûlée par le soleil noir) et avec les habitants de la région CHOA, une sorte "d’aristocratie", les (H)ABASHAS, communautés des hauts plateaux (17 sommets dépassent les 4000m dont le Radashan  qui culmine à 4620m)
(2) Je me suis rendu à Asmara en mission d’évaluation pour la reconstruction de l’Erythrée en décembre 1992 et la capitale érythréenne, épargnée par les combats, semblait être restée à l’heure coloniale
(3) En avril 2003, lors de l’une des grandes sécheresses qui frappent cette région assez régulièrement, j’accompagnai le Commissaire européen au développement, le danois Poul Nielsen chez le premier ministre et homme fort éthiopien de l’époque, Zenawi Meles (décédé en 2012) cousin du Président érythréen Issayas Afeworki en poste depuis 1993 ;
M. Nielsen essayait de convaincre M. Meles de faire passer l’aide alimentaire européenne par les ports érythréens d’Assab et de Massawa, ceux de Djibouti et de Berbera en Somalie, ex-britannique, étant soit engorgé pour le premier soit pas
(4) L’Erythrée est souvent accusée de soutenir l’OLF  (Front de Libération des Oromos). Les Oromos constituent l’ethnie majoritaire en Ethiopie, environ 35 % de la population, devant les Amhars 27%,  les Somalis 6 %, les Tigrayens 5 % etc ... ; les contestataires estiment être brimés par les Abashas, l’Ethiopie a décrété l’état d’urgence en octobre 2016 suite à de très violentes révoltes en pays Oromo mais aussi chez les Amharas mais aussi chez les Chebabs somaliens que Addis Abeba a affronté à plusieurs reprises.
(5) J’étais ambassadeur non résident de l’UE au Yémen de 1994 à 1998 ; il y a eu le conflit fin 1995 pour le contrôle des îles Hanish revendiquées par les deux pays, un conflit tranché en octobre 1998 par un arbitrage international qui attribue la quasi totalité des îles de l’archipel au Yémen.
(6) 41 000 ressortissants érythréens et soudanais non reconnus comme réfugiés et pouvant comme 7 000 d’entre eux, être expulsés à tout moment vers le Rwanda et l’Ouganda.
(7) Les anglais détenaient jusque-là,  grâce au port d’Aden, situé en face au Yémen, le monopole du transit entre l’Europe et l’Asie et ce, en pleine guerre du Tonkin, d’où l’urgence pour la France de trouver un port de mouillage dans la même région, ce qui fut fait en signant un accord avec le sultan d’Obock qui avait auparavant signé un accord similaire avec les anglais mais heureusement pour la France, cette dernière eut le dernier mot.
(8) Lors de mes entretiens avec le président  Guelleh, lorsque j’étais ambassadeur de l’UE en Ethiopie accrédité à Djibouti de 2001 à 2003, ce dernier me disait "un éthiopien peut mettre cent ans à avaler une bouchée mais il y arrive toujours".
(9) Les chinois sont présents, dans le domaine commercial depuis quelques décennies dans la Corne où ils ont supplanté peu à peu les compagnies étrangères que ce soit dans le secteur des routes et des infrastructures mais aussi dans celui des télécommunications.
(9) Lors d’une conférence sur le Nil, organisée à Addis Abeba en 2003, par l’ambassade d’Israël, très présente, j’avais posé une question en aparté au spécialiste israélien à propos de la sous-utilisation des eaux du Nil par l’Ethiopie et sur l’insistance d’Israël au maintien du statu quo, ce dernier m’avait répondu que tout aménagement du Nil, en amont de l'Egypte aurait des conséquences négatives sur la sécurité intérieure de l’Egypte et par ricochet sur Israël.

Envoyé par l'auteur,7 juillet 2017
Yves Gazzo
Président de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer.
Ambassadeur de l'Ordre de Malte auprès de l’UE depuis 2012
L’auteur a été ambassadeur non résident de l’UE au Yémen de 1994 à 1998, résidence en Jordanie,
Ambassadeur de l’UE en Ethiopie accrédité à Djibouti de 2001 à 2003. En Ethiopie il a effectué des missions en 1983 pour la banque mondiale (il y était l’un des responsables du secteur Afrique de l’est), a ensuite pendant deux ans (1991/1993), participé à la dernière mission de l’UE un mois avant la chute de Mengistu, puis il a dirigé une mission de l’UE de reconstruction économique de l’Ethiopie post DERG, 1992 /1993. Il a amorcé la même tâche en Erythrée en décembre 1992).
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Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas - Des causes et des vrais effets
 
Ce titre du tout dernier ouvrage de Frédéric Bastiat, écrit en 1850, est souvent d’une brûlante actualité, et pas seulement dans le domaine économique. Son idée force s’applique par exemple parfaitement à la décision de la Cour de Cassation, en date du 5 juillet 2017, relative aux enfants nés dans le cadre d’une gestation pour autrui (GPA). Rappelons tout d’abord le raisonnement de Bastiat, avant de constater que cet arrêt l’illustre, comme d’autres pratiques ou décisions fâcheuses.
 
Le raisonnement de Bastiat
Les vingt premières lignes du livre deBastiat résument de façon limpide ce qu’ensuite il développe et illustre en prenant divers exemples. Relisons-les :
 
"Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n'engendrent pas seulement un effet, mais une série d'effets. De ces effets, le premier seul est immédiat ; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas ; heureux si on les prévoit.
Entre un mauvais et un bon économiste, voici toute la différence : l'un s'en tient à l'effet visible ; l'autre tient compte et de l'effet qu'on voit et de ceux qu'il faut prévoir.
Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que, lorsque la consé­quence immédiate est favorable, les conséquences ultérieures sont funestes, et vice versa. D'où il suit que le mauvais économiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d'un grand mal à venir, tandis que le vrai économiste poursuit un grand bien à venir, au risque d'une petit mal actuel.
Du reste, il en est ainsi en hygiène, en morale. Souvent, plus le premier fruit d'une habitude est doux, plus les autres sont amers. Témoin : la débauche, la paresse, la prodi­galité. Lors donc qu'un homme, frappé de l'effet qu'on voit, n'a pas encore appris à discer­ner ceux qu'on ne voit pas, il s'abandonne à des habitudes funestes, non-seulement par penchant, mais par calcul.
Ceci explique l'évolution fatalement douloureuse de l'humanité. L'ignorance entoure son berceau ; donc elle se détermine dans ses actes par leurs premières conséquences, les seules, à son origine, qu'elle puisse voir."
 
Application à la GPA
Examinons le cas d’espèce du 5 juillet, où il s’agit d’un enfant né d’une mère porteuse inséminée à l’étranger avec le sperme d’un homosexuel marié. Dans un communiqué de presse figurant sur son site, la Cour déclare : "En cas de GPA réalisée à l’étranger, l’acte de naissance peut être transcrit sur les registres de l’état civil français en ce qu’il désigne le père, mais pas en ce qu’il désigne la mère d’intention, qui n’a pas accouché. Une GPA réalisée à l’étranger ne fait pas obstacle, à elle seule, à l’adoption de l’enfant par l’époux de son père."
Cet arrêt se justifie, selon la Cour, par l’intérêt de l’enfant. Elle écrit sur son site : "Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale (article 3 §1. de la convention de New-York relative aux droits de l’enfant)." On remarquera l’usage du singulier : l’intérêt pris en compte est celui de ce seul enfant, sans souci de l’intérêt des autres enfants, ni de celui des femmes susceptibles d’être exploitées par des organisations peu recommandables pour porter un enfant pour autrui, ni de l’intérêt de la société dans son ensemble. On devrait pourtant se demander ce que deviendra l’humanité le jour où il sera définitivement admis que l’enfant constitue une marchandise, objet de contrats commerciaux.
 
Les magistrats responsables de cet arrêt destiné à faire jurisprudence n’ont donc posé leur regard que sur ce qui se situe au premier plan, ce qui ne peut pas ne pas se voir : le bébé. Ce petit être dont la mère a été amenée, probablement par la misère, à se séparer aux termes d’un contrat léonin. La mère ? Connais pas ! Les milliers de femmes qui seront à l’avenir conduites à porter pour trois francs six sous l’enfant d’un homme qui ne leur est rien, et à s’en séparer – à moins qu’il ne présente un "défaut", car il s’agit d’une opération commerciale dans laquelle, vu le prix payé, la "qualité" du "produit" doit être excellente ? C’est leur problème ! Le développement d’une pratique dont seront victimes un nombre croissant d’enfants et de femmes, "ce n’est pas mon problème", juge implicitement la Cour, qui choisit (ou s’estime tenue) de ne pas prendre en considération les conséquences de ses actes qui ne sont pas immédiatement sous son regard.
Si Thémis est souvent représentée les yeux bandés, c’est dit-on pour symboliser son impartialité ; mais ce bandeau ne va-t-il pas finir par signifier le refus de voir certaines réalités, la volonté de juger selon des critères formels qui font abstraction des conséquences induites par les décisions prises ?
 
Les yeux grands fermés sur la démographie : a) l’exagération du vieillissement
L’aveuglement volontaire que bon nombre d’acteurs adoptent par rapport aux phénomènes démographiques a été remarquablement mis en évidence par Michèle Tribalat dans plusieurs de ses ouvrages, et notamment dans celui qui porte le titre que nous reprenons pour cette section (1). Il y a ce que l’on ne voit pas parce que l’on a la vue basse, ou parce que c’est bien caché, et ce que l’on ne veut pas voir. Je citerai trois exemples de cette seconde attitude, qui correspond à l’expression "les yeux grands fermés", dans des domaines autres que l’immigration, si bien étudiée par Mme Tribalat.
 
Le premier exemple concerne les statistiques par tranches d’âge. La plupart des grands organismes qui diffusent des statistiques démographique, tels que l’INSEE et l’INED en France, Eurostat ou l’OCDE au niveau international, utilisent imperturbablement depuis des décennies, pour mesurer le vieillissement de la population, le même âge de la vieillesse : 60 ans pour certains, 65 ans pour d’autres. Aucun d’entre eux ne prend en considération le fait que l’être humain devient vieux, en moyenne, de plus en plus tardivement, au fur et à mesure que ses conditions de vie s’améliorent. Le phénomène du vieillissement, déjà assez inquiétant dans divers pays tels que le Japon ou l’Allemagne si l’on regarde la réalité, est de ce fait artificiellement grossi par l’usage qui est fait de statistiques inadéquates.
Si l’on remonte un siècle en arrière, le pourcentage de personnes âgées pouvait être valablement calculé en comptant comme tels les plus de 55 ans. Mais aujourd’hui, il doit être calculé, dans de nombreux pays, en mettant la barre aux environs de 70 ans. Dans un pays comme la France, vouloir la retraite à 60 ans aurait eu un sens à la Libération ; cela n’en avait déjà plus guère en 1981, lorsque l’Union de la Gauche réclamait cette mesure, qu’elle mit hélas en pratique deux ans plus tard.
Avoir les yeux grand fermés, cela peut être synonyme de regarder notre monde avec les lunettes qui corrigeaient correctement notre vue quelques décennies plus tôt, mais ne lui sont plus adaptées aujourd’hui. La définition bureaucratique du vieillissement nous empêche de voir le vieillissement réel – nettement moindre. Et elle encourage les pouvoirs publics à conserver indéfiniment des âges officiels de la retraite de plus en plus déconnectés de la réalité, au prix d’une grave injustice envers les travailleurs, soumis à des cotisations et impôts déraisonnables au bénéfice de jeunes sexagénaires abusivement admis à la retraite.
 
Démographie les yeux grands fermés : b) l’oubli du théorème de Sauvy et deux de ses conséquences
Le second exemple implique les législateurs, quasiment dans le monde entier. En effet, les législations des retraites par répartition justifient l’attribution de droits à pension aux assurés sociaux par le fait qu’ils paient les pensions de leurs aînés. Alfred Sauvy eut beau expliquer, au milieu des années 1970, au moment où la fécondité chuta fortement en France, que nous ne préparons pas nos retraites – en répartition – par nos cotisations, mais par nos enfants, personne ne l’écouta. Ignorant ce "théorème de Sauvy", aveuglés par la promesse irréaliste d’avoir des pensions proportionnelles à leurs cotisations vieillesse, les actifs ont accepté de verser des sommes déraisonnables, ce qui plombe aujourd’hui nos finances publiques et contribue à plonger notre économie dans la langueur.
 
Le troisième exemple est en quelque sorte le cousin germain du second. Il s’agit de l’interprétation des difficultés rencontrées par le système français de retraites par répartition depuis que partent à la retraite les personnes issues du baby-boom. La grande majorité des "personnes autorisées" qui commentent ces difficultés – parmi lesquelles, hélas, bien des statisticiens et des économistes qui n’ont rien compris au film – attribuent cette difficulté au grand nombre des départs à la retraite, conséquence du baby-boom d’il y a soixante ans. Or ces retraités sont ce que l’on voit, mais il y a ce que l’on ne voit pas : les millions d’enfants qui ne sont pas nés à partir de 1975 du fait de la chute de la natalité. Si ces enfants avaient été mis au monde, ils viendraient aujourd’hui et demain augmenter le nombre des travailleurs, et donc des cotisants aux caisses de retraites. Avec un nombre de cotisants augmentant plus vite que celui des retraités, l’avenir de nos retraites ne poserait pas de problème.
 
La véritable cause des difficultés que prévoient à juste titre des organismes tels que le COR (Conseil d’orientation des retraites) est donc le passage de la fécondité de 2,6 ou 2,8 enfants par femme à 1,8 ou 2 ; elle réside dans ces enfants qu’on ne voit évidemment pas puisqu’ils n’existent pas, c’est-à-dire dans le changement de comportement des Françaises et des Français, qui ont fortement réduit leur propension à donner la vie. En faisant croire à la population qu’il suffit aux actifs, pour avoir droit à une pension, de payer les pensions de leurs aînés, le législateur lui a bandé les yeux. En attribuant au baby-boom un problème dans lequel ce phénomène démographique n’est pour rien, des bataillons de commentateurs doctement ignares ont parachevé l’œuvre d’un législateur déconnecté des réalités.
Luttons donc contre la tendance que nous avons à fermer les yeux, ou à détourner notre regard, pour ne pas voir ce qui ne nous plait pas, ou ce qui ne nous est pas familier !
(1) Les Yeux grands fermés. L’immigration en France. Denoël, 2010.

Envoyé par l'auteur, 8 juillet 2017
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Alep et Mossoul : la guerre de l’information
 
Dans "Le Monde idées" du 8 juillet 2007, page 3, Christophe Ayad se livre à un  bel exercice de désinformation. Pour lui, la stratégie militaire ne peut expliquer la défaite, voire la débâcle des opposants au régime de Bachar el Assad à Alep le 26 décembre 2016, à l’issue de six mois de siège. Rappelons que les adversaires du gouvernement légal syrien, c’était un conglomérat regroupant des icones de la démocratie : des groupes liés à Daech et subventionnés par l’Arabie Saoudite et le Qatar. Propagande et guerre de l’information auraient joué le rôle essentiel dans l’effondrement des opposants à Bachar el Assad. L’effort de la guerre hybride, théorisée par les stratèges russes, aurait particulièrement visé la France du Président Hollande, pays occidental le plus disposé à intervenir en Syrie.
 
Est-il possible de se moquer plus effrontément de ses lecteurs ? Car enfin, jamais la télévision comme la presse française ne nous avaient accablés de tant de bombardements aveugles, d’usage d’armes chimiques, d’enfants ensanglantés, de civils massacrés par les forces gouvernementales syriennes. En dépit de ce parti  pris des média, l’opinion publique a fini par comprendre que Bachar el Assad était moins isolé que le prétendait la presse bien pensante, qui n’a jamais fait son deuil du soi-disant printemps arabe.
Trente et un mille civils auraient été tués à Alep selon l’article du Monde. Il sera intéressant de comparer avec les chiffres des civils victimes collatérales des bombardements de la coalition dirigée par les Etats-Unis, destinée à libérer Mossoul : nous y participons. D’après les chiffres des média arabes, on serait déjà à plus de cinquante mille civils tués à Mossoul. Il y a eu des femmes et des enfants tués par nos avions et notre artillerie : aucune image d’un d’entre eux n’a été exhibée dans notre presse. Serait-elle aux ordres des Etats-Unis ?

8 juillet 2017
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Le Congrès de Versailles
 
Le Congrès de Versailles, réunissant l'Assemblée nationale et le Sénat, n'est pas une institution nouvelle. Il a été créé par la Constitution de 1875, établissant la IIIe République. Sous la IIIe et la IVe république, il servait, en principe tous les sept ans, à élire le président de la République. Sous la Ve république, son rôle a été profondément transformé. Le chef de l'État était élu par un collège élargi de grands électeurs, puis à partir de 1962, au suffrage universel. Le Congrès servait désormais à voter les modifications constitutionnelles, chaque fois que le Gouvernement renonçait à soumettre ces dernières au référendum.
Depuis la révision constitutionnelle de 2008, commencée par le président Sarkozy, le chef de l'État est autorisé à s'exprimer devant le Congrès. Cette réforme, d'apparence anodine, aboutissait à rompre avec une tradition républicaine fondamentale. Depuis 1873 et la présidence d'Adolphe Thiers, au titre de la séparation des pouvoirs, le président de la république ne devait en aucun cas s'exprimer directement devant la Chambre. Nicolas Sarkozy a fait usage de cette nouvelle possibilité en juin 2009, pour annoncer son "grand emprunt", et François Hollande en novembre 2015, à la suite de l'attentat du Bataclan. Emmanuel Macron innove en étant le premier président de la République, depuis la réforme constitutionnelle de 2008, à ouvrir son mandat par une déclaration devant le Congrès. Par ce geste solennel, il franchit un nouveau palier dans la présidentialisation du régime qu'il porte à un niveau jamais atteint ni par Sarkozy, ni par Hollande.

À l'origine, la Constitution de 1958 créait un régime "semi-présidentiel" fondé sur un équilibre entre les pouvoirs. Le président de la République se présentait comme une autorité supérieure, impartiale, incarnation de l'unité, de la sécurité et du destin de la Nation, élu pour sept ans (article 5). Le Premier ministre disposait d'un rôle fondamental, complémentaire de celui du chef de l'État. Il était chargé de gouverner le pays, de mettre en œuvre la politique économique et sociale de la Nation, avec le soutien de sa majorité à l'Assemblée, et sous le contrôle du parlement (article 20 et 21). Le Premier ministre et ses ministres avaient seuls la mission de présenter et de défendre la politique du Gouvernement devant l'Assemblée nationale et le Sénat. La répartition des rôles variait en fonction de la personnalité des présidents et de leur premier ministre : de Gaulle/Pompidou, Giscard d'Estaing/Barre, Mitterrand/Mauroy, Mitterrand/Rocard, etc. Mais dans les grandes lignes, le partage entre les missions de nature présidentielle (long terme, politique étrangère et de défense) et l'action gouvernementale, la conduite d'une politique, se trouvait respecté.

Les années 2000 ont ouvert la voie à un processus de présidentialisation du régime qui voit le pouvoir présidentiel écraser tout autre pôle de responsabilité politique.
Déjà, le passage du septennat au quinquennat a bouleversé les équilibres politiques. Le président de la République, élu juste avant l'Assemblée nationale, pour un mandat coïncidant avec celui des députés, devenait de facto le chef de la majorité parlementaire, responsable de la mise en œuvre de son propre programme. Dès lors, le président de la République perdait son rôle de sage au-dessus de la mêlée, se substituant au chef de Gouvernement dont la mission se trouvait considérablement amoindrie. La prise de parole du président de la République devant le Congrès, notamment en début de quinquennat, marque une étape nouvelle, décisive, dans la présidentialisation du régime. Autant sur le plan du symbole que de la pratique, il s'impose à lui tout seul comme l'incarnation d'une politique gouvernementale face au Parlement, à la place du Premier ministre qui parlera après lui.
Le quinquennat qui s'ouvre en 2017 semble ainsi porter à son paroxysme une présidentialisation engagée par les deux précédents qui tend vers la disparition de fait (et un jour peut-être, de droit), du poste de premier ministre. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Le phénomène de l'hyper-présidence s'inscrit dans la tradition française de l'homme providentiel. L'image du chef unique renvoie, dans l'inconscient collectif, à celle de l'autorité, du pouvoir sans partage. La médiatisation de la politique, devenue un grand spectacle quotidien, centrée sur un seul homme, décuple la personnalisation du pouvoir. Pourtant, au-delà des illusions, l'hyper-présidence n'est aucun cas une garantie d'efficacité ni d'autorité de l'État, bien au contraire. La concentration du pouvoir à l'Élysée a pour effet de démotiver et déresponsabiliser les autres pôles de décision. Mais surtout, élu sur une image, dont il tient sa légitimité, le président de la République aura inévitablement pour priorité de préserver celle-ci, voire de l'améliorer, surtout s'il entend briguer un second mandat. Consciemment ou inconsciemment, cette inclination l'emportera toujours sur l'intérêt général du pays. L'hyper-présidence, en tant que système de pouvoir, favorise inévitablement la communication, les postures et les illusions au détriment des choix de gouvernement et de la confrontation avec la réalité. L'hyper-présidence, fondée sur une forme d'idolâtrie médiatique, à la fois fragile et superficielle, risque à tout moment de basculer dans le rejet et le lynchage d'un président devenu bouc émissaire et d'engendrer ainsi une crise de confiance.

Depuis des décennies, il manque cruellement à la France un chef de l'État au sens le plus noble du terme, autorité morale au-dessus de la mêlée, visionnaire, impartial, exemplaire, incarnation du pays, parole de la Nation et symbole de confiance. Il lui manque aussi un Premier ministre puissant, autoritaire, responsable de ses choix, capable d'assumer le risque de profondes réformes. Il lui manque enfin un Parlement respecté, indépendant, représentatif du pays, expression de la démocratie, chargé de soutenir et de contrôler la politique du Gouvernement.
Le débat sur la "VIe République" est totalement biaisé : nous sommes déjà sous une VIe République, fausse imitation du régime américain, qui n'a strictement plus aucun rapport avec la Ve République du général de Gaulle! Cette dérive politique, de décennie en décennie, facteur d'indécision, d'immobilisme, et de fuite dans la posture, explique en partie le décrochage de la France en Europe et dans le monde. De fait, le bon sens devrait conduire à un retour aux fondamentaux de la Ve République, à un septennat, rendu non renouvelable, à un rééquilibrage des pouvoirs, à parts égales entre le chef de l'État, le Gouvernement et le Parlement. Mais dans l'aveuglement, la béatitude, l'abêtissement général et la dictature des illusions, qui y songerait ?

maximetandonnet.wordpress.com, paru sur Figarovox, 3 juillet 2017
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