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L'Homme est la seule valeur de l'homme

(...) (site endommagé en 2013)
est un rappel extraordinaire au Réel dont l'homme est l'acteur. Séparer l'ouvrier des résultats de son travail, ignorer les fruits de son courage, obtenir des gains fantastiques par des jeux virtuels nous fait pénétrer dans un univers structurellement schizophrénique d'où l'homme est exclu. Exclusion radicale qui a commencé par celle de l'enfant gênant, du malade trop cher, du vieillard inutile, du travailleur en surnombre et maintenant celle de l'homme "matériellement" capable, compétent et apporteur de richesse mais dont on n'a plus besoin ! Car il n'y aurait de richesse que virtuelle, celle ci étant devenue la propriété de moins en moins de monde et de groupes de plus en plus riches. Ces groupes sont transnationaux et ont soumis les nations à leurs appétits prométhéens.

L
orsque le président du Sénégal après avoir doublé sa production agricole nous fait en substance comprendre que les nervous breakdowns  de nos traders sont des bobos d'enfants gâtés, il n'a pas tort. Il nous laisse entendre qu'il ne pleurera pas sur nos faillites boursières. On sait combien il a été révoltant pour les pays du Sud dont l'obsession était de nourrir leurs populations, de constater que nous stérilisions nos terres par l'implantation des jachères à grand renfort de fonds européens. Aujourd'hui où la pérennité de la chaîne d'approvisionnement alimentaire, même en Europe inquiète les meilleurs experts (cf. Nourrir l'humanité, Bruno Parmentier,  éd. La Découverte), le procès des technocrates et des apprentis sorciers du "tout financier" est à ouvrir.

L'exploitation de peuples pour "l'empiffrement" d'une minorité a toujours été une pratique sur laquelle on jetait un regard plus ou moins pudique. Mais aujourd'hui les proportions sont gigantesques et tout le monde est responsable de l'exploitation des plus pauvres. On sait que les produits souvent de mauvaise qualité que nous achetons massivement en Chine, ont transformé ce pays en atelier du monde. Qui fait tourner cet atelier si ce n'est l'armée des Min gong, modernes esclaves, dont la description faite par Luc Richard renvoie Zola à la bibliothèque rose (La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? éd. Mille et une nuit). On comprend le silence assourdissant des syndicats français. En se vêtant de chemises chinoises, en achetant des échelles métalliques ou du matériel électrique fabriqués par des enfants de dix ans ou des esclaves couchés la nuit par -5°C  à deux cent par hangar  - je les ai vus -, on comprend que cela puisse perturber un peu l'harmonie de leur chant : "Prolétaires de tous les pays unissez vous ! ". 

Les riches ne sont pas touchés. L'impudeur irresponsable des cadres dirigeants d'AIG se faisant payés des vacances de milliardaires en Californie au Palace St Regis Monarch Beach après avoir été, une semaine plus tôt, sauvés de la faillite par l’Etat Fédéral américain (Figaro du 9 octobre) ou Fortis au bord du crash qui organise un événement culinaire ( !) à 150.000 - à Monaco au Louis XV  (De Morgen du 10 Octobre), dénonce l'abyssale immoralité de ces hommes irresponsables. "Irresponsables" à la tête des empires qui conditionnent la vie des humbles. Si la faillite est pour eux virtuelle, la souffrance et la ruine des petits assurés est bien réelle. Leur impudeur va les rendre haïssables. Et c'est là le vrai risque.

La confidence que me faisait il y a trois ans, un gendarme du centre d'étude financière, revenu écoeuré de l'analyse du budget des frais de bouche d'un très haut personnage en dit long de l'état d'esprit des gens honnêtes : "On peut se faire grassement entretenir, peut être ! Mais "il" ne peut pas demander au même moment aux pères de famille qui n'arrivent pas à boucler leurs fins de mois de serrer un cran supplémentaire à leur ceinture ! C'est odieux !". Si un gendarme réservé et bon esprit par état, ose dire cela, que pense le jeune professeur des zones sensibles ?  C'est ainsi que sont nées toutes les révolutions. L'histoire bégaie. M. Besancenot a une autoroute devant lui.

Une seule analyse devrait nous faire froid dans le dos : De 1815 à 1945, le rapport entre le revenu des grands patrons et la moyenne des salaires étaient de 1 à 40. A l'arrivée des socialistes en Europe, le rapport est monté de 1 à 60 pour atteindre en 1999, 1 à 80 et enfin pour bondir en 2006 de 1 à 900 !
1 à 900 ! A qui profite la mondialisation ?


Des Pol Pot vont naître et ramasser la mise. Ils vont dénoncer les injustices, les inégalités et les scandales. Avant qu'ils ne s'enrichissent eux même, ils vont témoigner d'une ascèse publique de circonstance qui fascinera les jeunes épris de générosité et d'idéal. Ceux qui sont dans le virtuel pour une richesse bien réelle ne seront pas touchés. Ces modernes apatrides branchés ne risqueront rien. D'un saut de jet  ils iront dans les paradis fiscaux. Quitter la côte d'Azur pour la mer noire ou les Antilles ne les gênent pas. Les mêmes suites des St Regis Monarch beach  leur donnent les horizons auxquels ils sont habitués et leur participation aux "événements culinaires" ne risquent que de faire monter leur taux de cholestérol ! En revanche les nouveaux pauvres, les pieds dans la patrie de leur pavillon de banlieue sous séquestre ou de leur squat ne pourront que céder aux sirènes des manipulateurs de foules et des promesses à cent balles et leur servir de chair à canons.

Pour mettre un terme à ces cycles infernaux, il importe d'investir sur l'Homme. Il est urgent d'investir sur l'éducation morale et spirituelle de l'homme. L'homme attentif au bien commun, désireux d'intégrer au centre de la préoccupation d'une nation, le sort du plus humble, du plus pauvre. Nous avons la nostalgie des hommes qui gouvernaient le pays avec le sens aigu de leurs devoirs. Achetant leurs timbres pour leur courrier personnel ou exigeant la facture des goûters offerts à leurs petits enfants au cuisinier de l'Elysée, vieillissant modestement dans des maisons de famille menaçant ruine et laissant leur veuve finir leur séjour chez les petites soeurs des pauvres. "Probus vir" à la tête de toutes les communautés humaines qu'elles fussent politiques ou économiques ; il est faux de penser que pour attirer les meilleurs il faille trouver des mercenaires payés neuf cent fois la moyenne générale de leurs salariés. Il existe  des seigneurs animés par le sens du bien public. Je ne citerai pas leurs noms car ils sont connus. "Ce sont d'authentiques hommes d'état". Ils ont un ordre dans leur tête : la finance au service de l'économie, elle-même au service de la politique. La volonté de lier par la loi, l'intérêt et l'investissement au travail accomplis. Cette politique dont l'objet n'est pas l'enrichissement vertigineux de structures transnationales immaitrisables mais bien celui d'une nation qui défend l'intérêt de son peuple. Il faut remettre en cause la mondialisation qui dépasse la capacité de l'Homme.

Le meilleur investissement de père de famille est dans l'éducation morale et humaine des enfants des pays qui détermineront l'avenir du monde. A ceux là, il faut donner comme exemple l'Homme de bien et leur donner le désir ardent d'en être. Il faut leur donner le désir d'imiter non pas les puissants égocentristes et souvent déséquilibrés mais les puissants sages et obsédés du bien commun. Leur donner le goût de l'honneur de servir.

C'est la raison pour laquelle nous avions invité les plus grands experts de la finance et de l'économie qui nous avaient semblé être soucieux du bien commun. Nous les avions invités à confronter leur point de vue avec les acteurs de la plus grande pauvreté à l'UNESCO les 22 et 23 novembre dernier. Jean Vanier et Augustin de Romanet (D.G de la CDC), des petites religieuses plantées depuis cinquante ans au milieu des slums de Saigon ou de Phnom Penh et Jean Hervé Lorenzi (Pdt du cercle des économistes),  Joe Dean, charismatique apôtre des enfants des rues de Manille et Jacques Rigaud (ADMICAL) et une cinquantaine d'autres. Tous ont proclamé solennellement : "L'homme est la seule valeur de l'Homme " !

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Dialogue sur la permanence du Gaullisme

Ne croyez-vous pas, comme beaucoup le disent, que la référence au général de Gaulle soit un peu dépassée aujourd'hui, trente huit ans après sa mort ? A ceux qui posent cette question, que l'on entend en effet souvent, je voudrais rappeler qu'au temps où le général de Gaulle exerçait le pouvoir, soit dans les années soixante, on le disait déjà. La gauche le disait, Lecanuet et les centristes le disaient, les révoltés de mai 68 le disaient encore plus. On le disait pour toute une série de raisons : le fait qu'au lieu de l'URSS, il disait le plus souvent la Russie, ce qui paraissait d'un autre âge, sa volonté de revenir à l'étalon-or, son attachement à l'Etat, qui faisait un peu louis-quatorzien. D'ailleurs Le Canard enchaîné le représentait en Louis XIV.

Et alors, qu'en tirez-vous ?
Que sur tous les points ou presque où on le considérait alors comme dépassé, il s'est avéré être au contraire très en avance sur son temps. La Russie s'appelle à nouveau la Russie et Léningrad, qui l'eût cru ? Saint-Petersbourg. L'étalon-or n'a certes pas été encore rétabli mais on en parle ; surtout on sait que l'effroyable crise mondiale que nous connaissons est due pour l'essentiel à ce que de Gaulle dénonçait : l'étalon dollar, le privilège insigne que les Etats-Unis se sont arrogés depuis la guerre de fournir au monde sa monnaie en achetant des denrées aux autres pays sans rien leur donner en échange que des billets verts (ou plutôt des lignes de crédit électroniques !). S'agissant de l'Etat, après trente ans de libéralisme sans frein, voilà que tout le monde nous parle de son retour ! 

L'histoire serait donc cyclique : c'est l' "éternel retour" comme disait Nietzsche
Je ne le crois pas. Ce qui faisait la force de De Gaulle, ce qui explique qu'il ait pu à la fois avoir raison avant tout le monde - sur les sujets que je viens d'évoquer et aussi sur bien d'autres comme la défaite ultime de l'Allemagne en 1940 ou la décolonisation en 1958 - et rester d'actualité quarante ans après sa mort, c'est qu'il a fondé toute sa réflexion politique, non pas sur les changements et les modes mais sur ce qu'il y a de permanent dans l'histoire. Je dis bien sa réflexion politique parce que dans d'autres domaines, comme l'art militaire ou l'économie, il fut au contraire très conscient des nécessités du progrès technique. Qu'est-ce qui est permanent ? Peu de choses à vrai dire mais des choses essentielles : les nations ou plus généralement les groupes humains, les peuples auxquels il pensait qu'on n'arrive jamais à imposer durablement une volonté étrangère : voyez ce qu'il disait des Vietnamiens à Pnom Penh et appliquez le aujourd'hui aux Afghans, ce qu'il disait des Palestiniens et qui vaut toujours ; voyez ce qu'il disait de l'Europe : l'impossibilité de l'unir en voulant faire table rase des nations et qui explique en partie la crise actuelle de la construction européenne, le caractère passager des idéologies comme on l'a vu en Russie.
Autres permanences : le rôle du chef, qu'il soit un roi, un premier ministre ou un président démocratiquement élu, qui est selon lui de défendre bec et ongles l'honneur et les intérêts de son peuple sans se fixer à une idéologie, surtout sans donner la priorité à l'idéologie qu'elle soit la Révolution nationale, le socialisme, le libéralisme ou... l'européisme sur ces intérêts fondamentaux. Permanence encore : que les Etats sont des monstres froids et qu'il ne faut jamais compter que sur soi-même pour défendre ses intérêts vitaux, la nécessité donc de préserver à tout prix l'indépendance nationale. 

Cela reste très général
Certes, et c'est pour cela que le gaullisme sera toujours d'actualité parce qu'il s'attache à des principes généraux et permanents. Mais ne croyez pas que pour autant, il s'agisse d'évidences. La preuve : rappeler ces principes gêne encore beaucoup de monde. Et si on vous dit que ces principes sont dépassés, c'est qu'en réalité on en a peur, on n'en veut pas. Il y a ceux qui vous disent que la France est devenue trop petite, qu'elle doit rentrer dans l'OTAN (alors que l'OTAN a moins que jamais de raison d'être, la guerre froide terminée). Il y a ceux qui vous disent que construire une grande oeuvre - parfaitement idéologique selon moi comme l'Europe - vaut bien que l'on sacrifie notre intérêt national supposé "étroit ou égoïste". Il y a ceux enfin qui vous disent que l'Etat "régalien" est dépassé, qu'il doit se faire "modeste", que le laissez faire généralisé, dans le champ économique et même social assure spontanément les équilibres . On voit où nous mène aujourd'hui, par exemple en matière bancaire, la déréglementation généralisée ... 

De Gaulle n'avait pas que des idées générales ; il avait aussi une "certaine idée de la France". C'est à partir de sa politique que l'on a construit l'idée d' "exception française"
On peut débattre pour savoir si De Gaulle partait d'abord d'une idée de la France ou bien d'une philosophie générale sur le rôle des nations. Mais comme il n'était pas un philosophe de métier mais un homme d'action et un chef et qu'il parlait aux Français, il leur a d'abord parlé de la France. "La France n'est elle-même qu'au premier rang" a t-il dit par exemple. On en rit aujourd'hui mais je pense qu'il y a bien là une permanence du tempérament français - analogue à celle de certains individus d'ailleurs - : dès que la France veut rentrer dans le rang, quand elle commence à s'auto-dénigrer, à se repentir de tout, elle se divise, elle déprime et, ajoutons que loin d'être mieux aimée des étrangers, elle l'est encore moins : on le voit aujourd'hui où malgré - ou à cause - des tortillements du président actuel pour faire rentrer notre pays dans le rang, les Français n'ont jamais été aussi mal vus dans le monde et leurs dirigeants plus méprisés.
Mais De Gaulle savait aussi se faire entendre comme personne des autres peuples. Parce qu'il s'appliquait à saisir leur génie propre. Je note au passage qu'il parlait mieux les langues étrangères que la plupart de ses successeurs qui se veulent modernes et ouverts au monde. S'il pensait qu'il y avait une exception française, il n'eût pas, je pense, renié l'idée qu'il y avait une exception de chaque pays.

Mais alors pourquoi se référer à de Gaulle. Pourquoi pas à une philosophie politique plus générale ?
Pourquoi pas en effet ? Après tout, je pense que saint Louis, François Ier, Henri IV, Richelieu et peut-être aussi le Gambetta de 1870 ou le Clémenceau de 1918 ont été gaullistes avant la lettre.
U
n philosophe très à la mode en Amérique comme Léo Strauss propose de refonder la politique sur certaines permanences qui transcendent les époques. Il recherche ces permanences dans les auteurs grecs, Platon et surtout Aristote. La notion de "bien commun" que saint Thomas d'Aquin nous a transmise vient d'Aristote. Le rôle premier du chef politique, dans cette perspective, c'est de rechercher le "bien commun" d'une cité, d'une nation, d'un groupe humain particulier. Cette formule, assez proche de la res publica, de Gaulle ne l'eut certainement pas reniée à condition de ne pas lui donner un sens étroit, purement économique. Il pensait que chaque peuple devait non seulement prospérer mais être fier de lui, cultiver son génie propre, faire rayonner ses valeurs, de manière pacifique certes mais active. Le gaullisme, c'est la défense du bien commun mais pas dans la grisaille d'un conseil d'administration, avec de la couleur et du panache. Ce bien commun au sens large, c'est au chef qu'il convient de le promouvoir. Avec la foire aux intérêts particuliers qu'est devenue notre République, sur fond s'abaissement national, on est, vous le voyez, loin du compte.

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La culture générale, c'est la liberté

Il semble que l'on reconnaisse désormais un homme de droite à sa balourdise : après les avoir refusées pendant quelques années, il finit par faire siennes les idées que la gauche promeut depuis quinze ou vingt ans. En dénonçant la culture générale dans les concours de la fonction publique, André Santini retarde, lui, de quarante ans. En accusant la culture générale de favoriser les candidats aux concours issus des classes aisées ayant hérité dans leur famille d'une meilleure assise culturelle, il ne fait que reprendre, le sait-il ? les idées répandues au cours des années soixante par le sociologue d'extrême gauche Pierre Bourdieu et par son école. M. Santini, héritier de mai 68 ? Même s'il officie auprès d'un président qui a prétendu liquider l'héritage de cette "révolution", rien de devrait nous étonner.
Le propos de M. Santini est saugrenu à plusieurs titres :

D'abord on se demande combien d'enfants de la bourgeoisie grande ou moyenne se précipitent sur les concours de la fonction publique des catégories B et C, puisque apparemment ceux-là seuls - pour le moment - sont visés par l'ire du ministre.
On pourrait ensuite demander à M. Santini si à l'heure de la culture audiovisuelle de masse, d'internet et des familles recomposées, il connaît encore beaucoup de tables bourgeoises où les enfants, ne prenant la parole que quand leurs parents les y autorisent, forment leur esprit à écouter des conversations quotidiennes à haute teneur littéraire ;
M. Santini, pourtant ministre de la fonction publique, ignore sans doute qu'on ne l'a pas attendu pour appliquer au moins en partie les idées de Bourdieu dans certains concours d'Etat et pas des moindres : celui de l'ENA.
Dès 1970, pour ne pas défavoriser les fonctionnaires besogneux sortis du rang, le poids des épreuves de culture générale fut réduit au profit de notes de synthèse sur dossier ne présupposant aucune connaissance antérieure. M. Santini ignore a fortiori les effets désastreux de ces réformes - jamais remises en cause à ce jour - auxquelles on doit pour l'essentiel les accusations justifiées de formalisme à l'encontre de l'enseignement (ou plutôt du non-enseignement) qui est dispensé dans cette école. Le mépris pour les connaissances a vidé de sa substance l'enseignement dispensé à l'ENA (mais aussi dans beaucoup d'autres écoles "d'application") et entraîné un grave recul du niveau de notre haute fonction publique. Ainsi les hauts fonctionnaires français qui comprennent l'économie théorique se compte-t-ils sur les doigts de la main, y compris à l'Inspection des finances. Faute de considération, l'épreuve de culture générale est devenue une caricature se résumant à l'art de mettre en ordre dans un français passable les poncifs du jour. Et dans les concours de catégorie inférieure, l'épreuve s'est transformée en jeu des 1000 francs à base de Q.C.M. Pour le coup, M. Santini a raison de dénoncer cette épreuve. Mais ce qu'il faut, c'est lui redonner de la substance, sûrement pas le coup de grâce.


Loin de favoriser la justice sociale, les épreuves de type nouveau ont presque toujours eu l'effet inverse. Les notes de synthèse ont donné lieu à une scolastique d'autant plus sélective qu'elle était occulte (alors que les qualités qui faisaient une bonne dissertation de culture générale étaient connues dans toute l'Université). En opposant le bon sens à la culture générale (on frémit de penser à ce que pourra être une épreuve de bon sens dans un Etat où cette vertu semble avoir disparu à tous les échelons), André Santini a l'air de penser que l'on peut avoir dans un domaine donné la science infuse - prendre en tous les cas la bonne décision - sans rien connaître du sujet que l'on traite. C'est au nom de cette illusion qu'a prévalu dans nos concours le plus inique élitisme. Il est bien connu qu'il suffisait d'être un jeune homme de bonne famille, grand et si possible au regard clair, bien habillé, regardant en face le jury, ayant de la répartie mais courtois, sachant quelques généralités mais sans érudition pesante, pour l'emporter haut la main en impressionnant des jurys composés de fonctionnaires moyens toujours fascinés par les jeune maîtres. Il est notoire que si Jacques Chirac est bien sorti de l'ENA, c'est bien plus à cause de son culot ou de sa prestance (la "note de gueule", autre nom sans doute du bon sens cher à A. Santini) que de ses connaissances. Le refus de juger sur les connaissances s'est répandu dans d'autres épreuves, les écoles de commerce par exemple. Au lieu de l'interroger sur un sujet, de plus en plus on demande au candidat de se présenter, de faire part de ses expériences. Le concours de connaissances a été remplacé par le concours de mensonges. Ceux que leur famille ou leurs amis ont instruits savent quel subtil cocktail de voyages à l'étranger, d'action humanitaire et de hobbies originaux, il faut présenter pour être dans le vent et emporter la conviction 
M. Santini ignore aussi que les idées de Bourdieu, ce grand républicain de gauche ont fait plus que tout pour détruire l'égalitarisme républicain. La culture générale, l'orthographe, les bonnes manières que l'école primaire apprenait laborieusement aux petits campagnards du temps de Jules Ferry favorisent, dit-on, les enfants les mieux nés. Rabaissons donc les exigences pour plus d'égalité. Le résultat : un affaissement des niveaux et surtout des méthodes de travail, de la rigueur, dont pâtissent d'abord les enfants du peuple doués qui n'ont pas de solution alternative à l'école publique et dont bénéficient au contraire les authentiques bourgeois qui peuvent compenser les déficiences du système public par la famille, par les cours particuliers ou tout simplement du fait que les diplômes étant dévalorisés, ils auront plus facilement le pied à l'étrier à l'entrée dans la vie. Le recul de l'égalité des chances en ce début de XXIe siècle, bien réel, a pour principal responsable l'auteur des Héritiers, inspirateur de M. Santini. 

"Il vaut mieux une tête bien faite qu'une tête bien pleine" (Rabelais) ; "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée" (Descartes). On ne saura jamais quels abus ont permis ces deux maximes si typiquement françaises. Descartes parlait sans doute par antiphrase. A son époque, Richelieu, Colbert étaient des hommes de bon sens. Mais aujourd'hui ? M. Santini peut-il citer une seule décision prise par son gouvernement qui soit irrécusablement marquée au coin du bon sens ? Qui donc dans notre univers devenu fou jugera du bon sens de l'apprenti policier ? Sûrement pas ceux qui ont promu l'absurde fusion de la police et la gendarmerie.
Et qu'est-ce qu'une tête bien faite ? Faute de le savoir, on préjuge aujourd'hui qu'elle est bien faite si elle est vide, pourvu qu'elle ait quelque allure. Si les Français sont aussi mal vus dans les enceintes internationales, c'est que beaucoup y arrivent sans connaître les dossiers et néanmoins s'y expriment avec assurance, sûrs qu'ils sont que leur tête, dont la bonne facture a été validée par des concours prestigieux, les fonde à parler sans savoir.
Je ne connais rien en mécanique automobile et pourtant je crois avoir la tête bien faite. L'apprenti mécanicien n'a que son BEP, mais dès qu'il s'agit d'automobile, il raisonnera plus juste que moi. Préfère-t-on être opéré par un chirurgien qui a un QI de 150 et connaît mal l'anatomie ou un autre qui ne l"a que de 110 mais est un spécialiste reconnu ? La réponse semble aller de soi. Nous ne connaissons personne qui, sachant très bien son sujet, y déraisonne. Nous en connaissons au contraire beaucoup qui s'égarent, si brillants soient-ils, dans une matière qu'ils ignorent.
Cela est vrai des spécialités mais cela est vrai aussi de l'intelligence générale : le bon sens, la capacité à raisonner juste dépendent bien plus de connaissances ou d'une expérience étendues que de vertus innées. S'il est, dans un monde aussi complexe que le nôtre, quelque chose qu'il ne faut pas dévaloriser, c'est le savoir et un large savoir étendu à beaucoup de domaines, n'est-ce pas précisément la culture générale, ce qu'on appelait autrefois la "science des rois" parce qu'elle était nécessaire au bon gouvernement des hommes. Qui a dit "la véritable école du commandement est la culture générale" ? Un cuistre obscur ? Non, Charles de Gaulle.

On aura compris que la foucade d'André Santini, qui lui ressemble bien peu puisqu'il semble être un des rares hommes politiques un peu cultivés de sa génération, visait à complaire à un président, lui, notoirement inculte. Ce dernier crut bien faire il y a quelques mois, dans son apologie de l'inculture, de prendre pour cible La princesse de Clèves. Je ne connais pourtant pas beaucoup de candidats à des concours qui aient été jamais été interrogés sur La Princesse de Clèves. C'est d'ailleurs dommage. Non parce que ce beau roman français est un éloge de la fidélité conjugale mais parce que l'auteur (l'auteure ?) s'y attache à mettre en forme romanesque les maximes de son ami La Rochefoucauld qui sont précisément un des meilleurs textes qui soient pour former le bon sens.

Jean Baechler a pointé un autre lien entre la culture générale et le bon sens. Le terreau de l'idéologie, dont on connaît toutes les grandes et les petites folies auxquelles elle conduit est, dit-il, une culture insuffisante. Sans culture, les hommes ne sont guère attirés par les idées générales. Très cultivés, ils savent la complexité du monde et se méfient des idées trop simples. A moitié instruits, ils seront vulnérables à toute conception du monde un peu simplifiée qui leur donne l'illusion de tout comprendre, ce qu'est précisément l'idéologie. Or dès que l'on creuse les multiples décisions dépourvues de bon sens prises par nos gouvernants, on trouve une forme ou une autre d'idéologie ou à tout le moins une simplification abusive.

Mais il faut sans doute aller plus loin pour comprendre la haine de la culture générale répandue dans certaines élites, et là nous touchons quelque chose d'inquiétant : le fait que la culture générale est la condition de la liberté. La culture tout court, à tous les niveaux, est source de liberté : celle du paysan dépositaire de la longue mémoire des jours, de l'artisan héritier d'une tradition ancestrale, comme celle du haut fonctionnaire qui connaît les combats pour la liberté qui sous-tendent les principes généraux de notre droit, celle du journaliste qui connaît l'histoire de France ou celle du cadre d'entreprise qui connaît l'histoire sociale. Burke l'a dit, on ne peut critiquer le présent qu'en s'appuyant sur autre chose : des valeurs permanentes, la connaissance du passé ou généralement les deux. Celui qui n'a aucun point d'appui intellectuel ou moral en dehors de l'immédiateté des choses se trouve livré pieds et poings liés aux puissances de l'heure, qu'elles soient idéologiques ou économiques. Une société sans culture, c'est une société amnésique, qui vit au présent. On pourra lui imposer n'importe quoi sans qu'elle y trouve à redire : la régression sociale aujourd'hui, la fin de la démocratie demain, les aventures militaires après-demain. L'anti-intellectualisme des mouvements fascistes qui cherchaient l'obéissance inconditionnelle, n'avait pas d'autre raison. La culture fait un peuple. L'inculture ne fait que des masses.

Tous ceux qui ont contribué à saper la culture générale au cours de la dernière génération, M. Bourdieu en tête, ont préparé le retour du fascisme ou à tout le moins d'une société inhumaine où des masses anonymes, ne sachant plus d'où elles viennent ni qui elles sont, seront une masse facile à manoeuvrer pour une élite mondialisée qui ne craint rien tant que la survivance de l'esprit de liberté.

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Un des effets méconnus du quinquennat est que le président en place est quasiment inéligible ; il ne sert à rien que la révision de la constitution ait prévu d'interdire plus de deux mandats consécutifs. Il n'y en aura pas plus d'un. Pourquoi ?

 Dans l'état de frustration où se trouve l'opinion française depuis trente ans, les majorités sortantes sont presque systématiquement désavouées par le peuple.
De Gaulle est en fait le seul président de la Ve république qui ait été vraiment réélu. C'était en 1965 et ce fut avec une majorité bien plus courte que prévu : 55 % contre 45 %. Ensuite ? Pompidou mourut avant d'être soumis à réélection. Giscard d'Estaing fut battu au bout d'un mandat. Quant à MM. Mitterrand et Chirac qui furent l'un et l'autre réélus une fois, on oublie que cela ne leur fut possible que parce qu'ils "bénéficièrent", si l'on peut dire, d'un temps de cohabitation avec un premier ministre du bord opposé où, privés de l'essentiel de leur pouvoir, ils purent se refaire une virginité, devenant de facto, tout en demeurant sous les lambris de l'Elysée, le chef de l'opposition. Sinon, il ne fait aucun doute qu'ils eussent été balayés à la fin de leur premier mandat.
En raison du quinquennat, dont un des buts était de faire coïncider le mandat présidentiel et le mandat législatif, Nicolas Sarkozy ne bénéficiera pas (sauf à provoquer une dissolution difficilement compréhensible) d'un temps de cohabitation. Malgré le redoux de la présidence européenne, sa cote de popularité demeure basse et, la crise économique s'approfondissant, s'abaissera encore. Cela sans espoir de retour : la partie de l'opinion qu'il a déçue ne veut plus entendre parler de lui et il n'a aucune chance de se la réconcilier.
Donc pour M. Sarkozy, on peut le dire aujourd'hui : aucune chance de réélection.
Comment cela se passera ? Qu'importe. En pleine pantalonnade du Congrès de Reims, Arcachon, une des circonscriptions les plus à droite d'Aquitaine a élu un socialiste. Il y a de fortes chances qu'en 2012, n'importe quel socialiste batte le président sortant. A moins qu'il ne soit pas présent au second tour : soit parce qu'il aura été éliminé au premier par un rival de son camp : MM. Bayrou, Dupont-Aignan ou quelque autre dissident ; soit que la majorité, dans un réflexe de survie ne le laisse pas se représenter comme elle le fit avec M. Chirac la dernière fois.
Le scénario importe peu. Dès que les députés de l'UMP auront tous compris que leur destin politique ne dépendra pas de Nicolas Sarkozy lors du prochain renouvellement de l'Assemblée, il y a fort à parier que la vie du président ne sera pas une partie de plaisir.
Cela sans compter les effets de la réforme constitutionnelle qui a vu l'élargissement des pouvoirs de l'assemblée (en permettant au Parlement de ne discuter qu'un projet gouvernemental revu en commission et en renonçant presque aux facilités au vote bloqué, dit 49-3), dont le caractère imprudent ne s'explique que parce que le président était sûr de tenir sa majorité, ce qui sera de moins en moins le cas.

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Mouvement des lycéens : mensonges, mensonges
 

Manque de moyens : tel est le voile pudique sous lequel on camoufle, année après année, le mécontentement des lycéens et étudiants. On sait bien que, dans le domaine éducatif, le pays est pourtant surdoté. Le malaise, qui tourne au désespoir, provient d'autre chose : c'est la vérité qui manque.
Née de parents nantis par le développement des Trente Glorieuses, la jeunesse de ce début de siècle a généralement bénéficié d'une certaine aisance financière familiale. Éduquée par la génération 68, elle n'a guère vu passer d'interdictions et on s'est abstenu de lui réclamer des efforts, lui susurrant au contraire qu'elle avait tous les droits. Ses parents, qui ont acquis un niveau d'études nettement supérieur à celui de la génération précédente, pensaient que l'élan allait se poursuivre avec leurs enfants : ton grand-père n'avait pas son bac, je suis professeur, tu feras Normale, mon fils, ou alors tu es un nul… D'où le ressentiment quand le fils se retrouve dans la masse des AES (1) ou des LEA (2) sous-dotés et sans espoir. L'appréciation d'une situation s'inscrit toujours dans un temps et dans un lieu. La situation actuelle de la jeunesse n'est pas déplorable en soi, mais au regard des attentes et du progrès espéré. Elle s'est imaginé - irréalisme naïf - que la montée vers plus de diplômes, plus d'argent, plus de confort, s'inscrivait dans un Destin inéluctable. Et on s'est bien gardé de la détromper : on a joué d'une démagogie honteuse. Mensonges.

Nous avons au contraire tout organisé pour laisser croire à ce progrès indéfini, en accumulant les trompe-l'oeil : par exemple, la multiplication des diplômes qui deviennent des assignats. Nous avons beaucoup trop de diplômés pour le nombre de postes à hautes responsabilités auxquels ils pensent pouvoir aspirer légitimement. Un pays ne peut pas être entièrement peuplé d'avocats, de médecins spécialisés et d'enseignants-chercheurs. Nous avons gonflé nos enfants d'une prétention imbécile en leur inspirant constamment le mépris du plombier. Nous leur avons soufflé qu'ils étaient tous des intellectuels (comme cela est français !), et avaient droit à un job correspondant à leurs désirs. Mensonges.
L'acquisition du baccalauréat d'abord, des diplômes universitaires ensuite, s'est largement "démocratisée" (le mot est absurde mais c'est celui-ci qui est compris). Les universités ont créé à tour de bras des bac + 5 et abaissé considérablement le niveau d'exigence à l'entrée de ces spécialisations. La conséquence : de nombreux étudiants, nantis d'un Master 2, ont tout juste un niveau de secrétaire de direction, si l'on regarde leur maîtrise de la langue, leur niveau culturel et leur éducation générale (ce qui n'est pas rien). Le petit pourcentage (non évaluable) de jeunes brillants et doués n'a certainement pas changé avec le temps : mais la distribution des diplômes a convaincu un grand nombre qu'ils ont atteint ce niveau supérieur. On le leur a fait croire, depuis que Laurent Fabius expliquait qu'en donnant le bac à 80 % des élèves on élèverait le niveau général. Mensonges.
Finalement, la grande majorité des étudiants qui expriment leur révolte dans la rue sont frustrés de ne pas obtenir des places qu'on leur a laissé espérer par pure démagogie, car ces places n'existent pas en si grand nombre, et de surcroît beaucoup d'entre eux ne sont pas capables de les occuper. Depuis leur petite enfance, on leur a menti. On leur a menti en leur disant qu'ils pouvaient dire merde à leurs parents et que ce genre de chose tout au long de la vie faisait rire tout le monde. On leur a menti en leur disant que c'était à la société de s'adapter à eux, et non le contraire, parce qu'ils étaient le centre du monde. On leur a menti en jetant de la dérision partout autour d'eux et en leur disant que rien n'avait d'importance, que rien n'était grave, et qu'il suffisait de faire l'imbécile dans la vie pour être heureux. On leur a menti en leur disant qu'ils n'avaient de devoir envers personne (parce qu'ils n'ont pas demandé à naître, et d'ailleurs nous non plus), qu'ils ne devaient rien à personne et pouvaient s'occuper exclusivement d'eux-mêmes. On leur a menti en leur disant qu'une société organisée de cette façon serait beaucoup plus gaie et heureuse parce que débarrassée des devoirs réactionnaires, et embrassons-nous Folleville.

La masse des mensonges dont ils sont recouverts les laisse à peine respirer. On n'aperçoit au milieu de ce tas d'ordures que des regards apeurés et haineux. Et toute cette boue de mensonge, c'est nous qui l'avons mise. En tout cas, qui ne sommes pas parvenus à la nettoyer, car certains d'entre nous ont passé leur vie entière à clamer comme des Cassandre qu'une génération nourrie au mensonge finit en buvant le fiel de la haine. 
Le principe de plaisir, qui était l'armature des idéologies utopiques, est resté l'armature de l'éducation une fois disparus les grands récits. Car on peut se libérer des contenus, mais les esprits demeurent construits par une forme dans laquelle les nouveaux contenus se glissent, toujours de la même manière. La génération précédente attendait, selon le principe de plaisir, une société où chacun travaillerait selon son envie et serait payé selon ses besoins. La génération actuelle attend, selon le principe de plaisir, une société où l'État verserait des salaires (corrects) à des dizaines de millions de psychologues simplement parce que ceux-ci ont désiré s'inscrire dans ces formations, sans se demander une seconde s'il existait une demande suffisante pour répondre à leurs désirs. 

Pourquoi tant de Français ont-ils tendance à dire que cette situation provient d'un déficit d'allocations (il faudrait payer les étudiants pour étudier) et d'un capitalisme asocial (les salaires sont trop bas) ? Parce que nous voulons nous cacher à nous-mêmes les mensonges que nous connaissons trop bien. Et parce que nombre d'entre nous sont si matérialistes qu'ils regardent tous les problèmes en terme de manque d'argent. Des valeurs immatérielles comme l'effort ou le mérite paraissent stériles et surannées. Il y a des pays où l'allocation étudiant existe, mais elle est corrélée à l'effort, on ne la donne qu'à ceux qui travaillent et réussissent leurs examens, et ces conditions seraient pour nous discriminantes !
En France, la sélection est un gros mot. Le baccalauréat est largement distribué, l'entrée à l'université automatique. Tout se passe comme si tous étaient également capables et également travailleurs, et comme si la sélection ne devait pas s'instaurer en fin de compte, et durement, au moment de la recherche d'emploi. Mensonges, mensonges.
Le lycée, en dépit de nombre d'enseignants compétents et dévoués, accepte par une démagogie honteuse que des adolescents fassent la grève, ce qui les laisse croire qu'ils sont déjà, avant de l'avoir mérité par eux-mêmes, des partenaires responsables dans le jeu social : mensonges…
L'université est devenue une sorte de parking où l'on vient refaire ses forces en attendant la galère de la recherche de travail. Nous regorgeons d'étudiants fantômes, qui s'inscrivent (parfois après avoir passé la sélection de Master 2) pour deux ou trois centaines d'euros, puis profitent de tous les avantages du statut étudiant et n'assistent pas aux cours ni ne viennent passer l'examen. Ou encore, nombre d'étudiants qui ont raté en juin ne viennent pas passer la session de septembre. Ils préfèrent redoubler plutôt que passer l'été à réviser. Mais on tait cela pudiquement, car les étudiants doivent tous être considérés comme des victimes épuisées, jamais comme des profiteurs. Mensonges.


Trop longtemps cachée, la vérité n'est-elle pas souvent cruelle ? Quand elle finit par affleurer à la conscience, ceux qui ont été trompés se retournent ordinairement contre les falsificateurs. Habités par le désespoir et la haine, ils casseraient bien le leurre qu'on leur a construit. Il va nous falloir un jour prochain assumer les fruits amers d'une démagogie peu glorieuse : mentir à la jeunesse, c'est la pire des démagogies.
Paru dans le Figaro du 22 décembre 2008


(1) AES : Administration économique et sociale.
(2) LEA : Langues étrangères appliquées

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Grandeur de la culture générale

Les conséquences aberrantes de l'obsession de la discrimination.
On nous annonce que la culture générale devrait être évincée des concours administratifs.Désormais, les candidats seraient appelés à plancher sur des épreuves purement techniques, correspondant aux besoins de leur future profession.
Cette décision de philistin va à l'encontre de toutes les évidences contemporaines. Nous savons que le XXe siècle a produit de la barbarie de masse et que le mieux pour répondre au désir de "plus jamais ça" serait de civiliser sans relâche. Les techniques ne civilisent pas. Elles fabriquent des spécialistes, bien à l'aise dans une compétence restreinte et ignorants de tout le reste. C'est en lisant les grands textes, en écoutant la grande musique, que nous avons accès à la beauté et au bien, qui ne passent pas seulement par l'éducation de l'enfance ni ne s'apprennent par des discours républicains.
Il faut avoir lu Antigone pour comprendre que la loi positive n'est pas toujours juste. Et le bien-vivre se donne à voir par les oeuvres de ceux qui nous précèdent davantage que par les actes de nos contemporains.
Mais l'argument donné ici est terrifiant : la culture générale est discriminante, parce que tous ne peuvent avoir accès aux grandes oeuvres. Mieux vaut donc la supprimer pour tout le monde. Ou, plutôt, la laisser aux seuls happy few capables d'entrer dans quelques grandes écoles. À quoi sert qu'un pompier connaisse l'histoire des rois de France ? En effet ! Faisons de lui un robot apte seulement à manier sa lance à incendie. Ayons des fonctionnaires de guichet inaptes à comprendre le désarroi de l'usager et des gardiens de la paix ignorant ce que peut bien signifier le mot paix.
Nous aurons ensuite une société où des juges connaîtront leur code à la lettre mais traiteront leurs accusés comme des débris, ou des gérontologues doués pour combattre l'Alzheimer mais sans aucune compassion pour les vieillards. Ainsi sera combattu l'ennemi principal de la République : la discrimination. Surgira de notre obsession un monde utopique où chaque citoyen, armé d'un unique savoir, s'attellera à sa tâche sans savoir pourquoi le monde va comme il va. Le cerveau de ces zombis livrés à n'importe quel ordre s'emplâtrera. Pendant que la compréhension du sens sera réservée à ces quelques-uns qui gouverneront les zombis. La France a cette spécialité : tellement soucieuse d'égalité, elle a coutume d'évincer tout ce qui peut hiérarchiser. Pourquoi depuis si longtemps porte-t-on aux nues les études scientifiques au détriment des études littéraires ? Parce qu'un enfant de famille modeste aura plus de mal à réussir dans les lettres (privé des encyclopédies, des livres et des conversations à la maison) que dans les sciences (où il s'agit de maîtriser les manuels). Si bien que nombre d'entre nous, passionnés de littérature ou de sciences humaines, ont terminé dans les écoles scientifiques juste parce qu'ils étaient  "bons". CQFD : plus on veut égaliser, plus on doit techniciser. L'excellence suppose le déploiement de l'esprit. L'égalité, qui sous-entend nivellement et donc calcul, suppose d'une manière ou d'une autre une matérialisation.
D'ailleurs, Tocqueville, toujours prophétique, avait déjà vu que les peuples démocratiques, assoiffés d'égalité, pourraient bien devenir très matérialistes. Il faut compter pour pouvoir mettre à la toise, et les biens immatériels ne se comptent ni ne se mesurent. Ceux à qui l'on aura fait ignorer la Princesse de Clèves ne s'intéresseront plus qu'à leur écran plat et deviendront les séides obéissants de n'importe quel pouvoir. Ce que nous voulons précisément éviter. Il est bien curieux que cette société, qui ne cesse de déplorer le matérialisme ambiant et demeure hantée par l'obéissance des cloportes qui ont nourri les tyrans, se donne tant de peine pour susciter ce qu'elle déteste.
La grandeur d'une République, ce serait au contraire
de nourrir les esprits au maximum autant que de spécialiser des bras. D'ouvrir les portes de la culture au plus grand nombre possible. De parier que la plupart peuvent comprendre la plainte d'Antigone. Et, finalement, de permettre aux cerveaux de penser par eux-mêmes. Même si tous n'y parviennent pas au même degré. La grandeur d'une société consiste à entraîner chacun au sommet de ses capacités. Passer tous les individus au crible pour tenter d'oublier les différences, c'est simplement légitimer la poursuite, par défaut de conscience, des mentalités totalitaires.
Paru dans Valeurs Actuelles - 18 décembre 2008

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Le Brésil, le "géant" de l'Amérique latine

le Brésil se classe numéro deux du continent américain derrière les États-Unis (304 millions) et cinquième État le plus peuplé du monde (1). Il représente 20,7 % de la population de l'Amérique, 33 % de la population de l'Amérique latine et 49 % de celle de l'Amérique du Sud.
Lors du premier recensement effectué au Brésil en 1872, ce pays ne comptait que 10 millions d'habitants, ce qui signifie que sa population a été multipliée par 18 en 130 ans. Comment expliquer une telle croissance ? Et un tel rythme va-t-il se poursuivre ?
En fait, il est bien connu que la croissance démographique du Brésil a été longtemps, au XIXe siècle et au premier quart du XXe siècle, soutenue par une très importante immigration européenne qui atteignit son apogée de 1900 à la guerre de 1914-1918.  Auparavant, les flux migratoires avaient été plus modestes, même si les estimations de la période pré-statistique ont une précision limitée. Il est néanmoins possible d’indiquer qu’au XVIe siècle, le peuplement européen concerne presque exclusivement les terres brésiliennes du Nordeste, avec deux centres principaux d’attraction : Recife Olinda et Salvador de Bahia. L'extension du peuplement à l'intérieur des terres ne devient significative qu'au XVIIe siècle, avec l'exploitation de la canne à sucre, qui accélère la traite des Noirs d'Afrique, et l'installation de fermes d'élevage.
Au XVIIIe siècle, une nouvelle extension géographique du peuplement s'effectue à l'intérieur des terres, avec l'extraction de l'or, qui explique la croissance démographique du Minas Gerais, puis du Goiás et du Mato Grosso. Les colons portugais affluent tandis que la traite négrière se poursuit. En raison des évolutions de la géographie du peuplement, la capitale est transférée en 1770 de Bahia à Rio de Janeiro. Mais, malgré les apports migratoires, les effectifs de population sont encore très faibles, compte tenu de l'importante superficie du territoire : 8 557 milliers de km2 (seize fois la France métropolitaine). Ils sont estimés à 2,4 millions en 1808, 4,4 millions en 1819, 4,9 millions en 1823, 7,7 millions en 1854 et enfin 10,1 millions lors du premier recensement de 1872.
Puis, l'immigration fournit un apport d'autant plus important que l'on encourage la venue d'immigrants, en raison des besoins en main-d'oeuvre d'une économie qui se fonde alors sur la culture du café.
Pour l'ensemble de la période allant de 1872 à 1950, l'immigration totalise 4,5 millions de personnes mais, compte tenu des estimations de l'émigration, le solde migratoire total est estimé à 3,38 millions de personnes, dont la présence exerce bien évidemment des effets sur l'accroissement naturel. Celui-ci, pendant la seconde moitié du XXe siècle, devient la cause quasi exclusive de la croissance démographique brésilienne, alors que le pays parcourt sa période de transition démographique (2).


Jusque dans les années 1930, les taux annuels de natalité et de mortalité du Brésil restent très élevés, respectivement aux alentours de 46 - et de 24 -. En conséquence, le taux d'accroissement naturel (différence entre le taux de natalité et le taux de mortalité) est élevé : environ 22 ‰.
Additionnant les effets de ce taux et les apports migratoires, la population du Brésil augmente : 18,2 millions d’habitants au recensement de 1900, 27,5 millions en 1920, avant d’atteindre 41,2 millions en 1940. Puis, les évolutions démographiques commencent à prendre en compte les effets de la première étape de la transition démographique qui débute dans les années 1940. Le déclenchement de la baisse des mortalités infantile, infanto-adolescente et maternelle, engendre une diminution du taux de mortalité. Comme, à la même période, le taux de natalité demeure dans une fourchette élevée, entre 42 et 44 ‰ jusqu'en 1965, le taux d’accroissement naturel passe de 22 ‰ à la fin des années 1930 à un maximum de 29,5 ‰ dans la seconde moitié des années 1960. La croissance démographique brésilienne s’intensifie donc des années 1940 aux années 1960, portant la population à 53,9 millions en 1950, 72,7 millions en 1960 et 95,9 millions en 1970.
Puis, les progrès permettant de faire reculer la mortalité se prolongent. Par exemple, le taux de mortalité infantile baisse de 134 décès d’enfants de moins d’un an pour mille naissances au début des années 1950 à 27 un demi-siècle plus tard. Autrement dit, si, en 1950, plus de treize nouveaux-nés sur cent décédaient avant d’atteindre l’âge d’un an, il n’y en a plus que 2,4 en moyenne en 2008. Une telle diminution de 80% contribue à une réduction des deux tiers du taux de mortalité entre les années 1930 et la fin des années 1990.
À compter des années 1960, la population réalisant que les taux de mortalité sont durablement abaissés, la fécondité s’adapte au nouveau régime de la mortalité permis par les formidables progrès hygiéniques et sanitaires. En conséquence, la fécondité entame une baisse de plus de 6 enfants par femme au début des années 1960 à 2,3 environ vers 2008, soit une division par presque trois en quarante ans.


Le suivi des évolutions permet de dater les deux retournements démographiques du Brésil. Le premier se situe à mi-parcours de la transition démographique, lorsque la baisse du taux de natalité devient plus rapide que celle du taux de mortalité. Le taux d’accroissement naturel entame en conséquence, au milieu des années 1960, une diminution : ce premier retournement démographique installe le Brésil dans la seconde étape de la transition démographique. Le taux d’accroissement naturel baisse de moitié en quarante ans, de 29,5 ‰ vers 1965 à 14,1 ‰ au début des années 2000.
Jusqu’aux années 1980, en dépit de la diminution du taux d’accroissement naturel, l’excédent annuel des naissances sur les décès continue de croître, car les générations en âge de fécondité sont très nombreuses. Puis, dans les années 1980, le niveau de fécondité, qui poursuit sa diminution, finit par entraîner un second retournement à la baisse, celui du solde naturel, de l’excédent des naissances sur les décès. Ce solde naturel, après avoir passé par un maximum de 2,9 millions au début des années 1980, se réduit aux environs de 2,5 millions au début des années 2000. 


En conséquence, les effectifs des générations les plus jeunes deviennent moindres que ceux des générations précédentes. La pyramide des âges de 2008 met bien en évidence ce phénomène, avec des générations de jeunes enfants (0-4 ans) moins nombreuses que les enfants de 5-9 ans, de 10-14 ans ou encore de 15-19 ans. Ainsi le Brésil de 2008 voit-il diminuer ses effectifs de jeunes à scolariser dans les écoles primaires. La proportion des moins de 15 ans, qui était de plus de 43 % de la population en 1965, baisse régulièrement et n’est plus que de 28 % en 2008. Et la proportion des personnes âgées de 60 ans ou plus augmente progressivement. La pyramide des âges prend donc une forme de sapin, puisque la population commence à vieillir.
Quelle va être l’intensité de ce vieillissement ? Elle dépend notamment de la fécondité et de son évolution. Or, les données les plus fines indiquent en 2008 une fécondité brésilienne affaiblie. Comment expliquer une telle situation ? Il faut, pour la comprendre, ajouter les spécificités brésiliennes en matière de contrôle de la fécondité et d’accouchement. Dans ce pays, en effet, la stérilisation s’est imposée comme une forme de contraception, et l’âge à la stérilisation tend à baisser : il concernerait le cinquième des femmes ayant moins de 25 ans. En outre, la "césarienne" est considérée comme une forme "moderne" d’accouchement, d’où une fréquence de césariennes parmi les plus élevées au monde, atteignant le tiers des naissances, des césariennes qui, à leur tour, débouchent, après la deuxième ou troisième naissance, sur une ligature des trompes, donc sur une stérilisation.
Il résulte de ce qui précède que l’avenir démographique du Brésil n’est en rien celui qui avait été projeté et qui tablait sur plus de 200 millions d’habitants dès 2000. Selon l’hypothèse moyenne, les effets de vitesse acquise porteraient la population du Brésil à 253 millions en 2050, donc à un rythme considérablement ralenti par rapport à la seconde moitié du XXe siècle. Mais, comme la décélération démographique du Brésil est rapide, la Division de la population des Nations Unies présente une hypothèse basse selon laquelle la population de ce pays pourrait diminuer à la fin des années 2030, avec des rythmes très différenciés selon les régions. 

 
En 1872, le Brésil a une densité moyenne de 1,2 habitant/km2. Compte tenu de la croissance démographique, l’augmentation de la densité peut paraître spectaculaire, puisque qu’elle est multipliée par dix-sept en 130 ans, mais ne conduit toutefois qu’à une densité de 22 habitants/km2 en 2008.
Cette évolution de la densité ne s’est pas faite de façon géographiquement homogène sur le territoire brésilien, qui comprend 26 États (3), plus le district fédéral de Brasilia, et que l’on divise en cinq grandes régions : le Nordeste, le Sudeste, le Sud, le Centre-Ouest et le Nord qui comprend l’essentiel de l’Amazonie.
Au premier recensement de 1872, la région la plus peuplée est celle du Nordeste, qui représente alors 46,7 % de la population totale. Au début des années 2000, le poids démographique relatif de ce Nordeste, qui compte neuf États, n’est plus que de 28 %.
En revanche, le Sudeste compte désormais 42,6 % de la population du Brésil, dont l’État le plus peuplé, celui de São Paulo, avec 38 millions d’habitants. Le centre de gravité démographique du Brésil s’est donc déplacé du nord-est vers le sud et plus précisément vers le centre-sud. Car le Centre-Ouest – où le Brésil a fondé la capitale fédérale Brasilia en 1960 – qui ne comptait que 2,2 % de la population du pays en 1872, en regroupe désormais 6,8 %. De même, le Nord, qui regroupe sept des États de l’Amazonie, a vu son poids démographique augmenter, même s’il demeure faible, passant des alentours de 4 % au début du XXe siècle à 7,6 % au début du XXIe siècle.
Ainsi, l’occupation du territoire brésilien se poursuit, mais les densités de population sont encore très faibles dans de nombreux États. La région Nord, c’est-à-dire l’Amazonie, dépasse à peine 3 habitants/km2, le Centre-Ouest a vu sa densité multipliée par 54 depuis 1872, mais cela ne représente, au début des années 2000, que 7 habitants/km2. Le Nordeste, qui avait 3 habitants/km2 au premier recensement de 1872, en compte 31 au début des années 2000. Des cinq grandes régions, la plus dense est le Sudeste, avec 79 habitants/km2, ce qui est encore moins que la France métropolitaine et trois fois moins que le Royaume-Uni. Quant à la densité de la région Sud, elle est désormais de 44 habitants/km2.
Les changements dans la répartition géographique du peuplement sont à relier avec les évolutions des structures économiques et les différences de dynamisme économique. Les régions du Nordeste ou du Sudeste (Minas Gerais) ont été historiquement les moteurs de l’économie coloniale brésilienne, ayant bénéficié de quasi-rentes économiques lors des cycles du sucre, de l’or ou de l’élevage. Elles sont désormais généralement des régions d’émigration, essentiellement interne, notamment vers la mégapole de São Paulo qui est le grand pôle économique du Brésil. Car, dans la rivalité entre les deux mégapoles, Rio de Janeiro et São Paulo, cette dernière l’a nettement emporté ces dernières décennies. Rio (agglomération de 11,2 millions d’habitants en 2003) a perdu son rôle de capitale et subi le déménagement de services ministériels et administratifs, tandis que son secteur industriel est nettement plus réduit que celui de São Paulo (agglomération de 17,9 millions d’habitants en 2003), l’État de São Paulo étant le plus riche des 26.
Un autre type de flux migratoires internes tient à la volonté du gouvernement, symbolisée par la création de la capitale fédérale en 1960, d’aménager le territoire en développant des infrastructures dans les États les moins denses ou en ouvrant de nouveaux fronts pionniers agricoles, tentative partielle de réponse à la question foncière, jamais véritablement résolue. Ainsi, parmi les États de "l’Amazonie légale", c’est-à-dire ceux faisant partie de la politique régionale concernant l’Amazonie, les plus fortes croissances démographiques de la dernière décennie s’expliquent par l’immigration interne : elles concernent le Para, l’État le plus peuplé de la région Nord, qui compte l’agglomération de Belém, 2 millions d’habitants en 2003, le Maranhão, État situé au nord-ouest du Nordeste et appartenant à ce que le Brésil appelle l’Amazonie légale.
Si l’on considère exclusivement la population rurale, elle est souvent en décroissance, mais elle a nettement augmenté, dans la dernière décennie, dans l’État d’Amazonas, encore considéré comme un front pionnier. Mais généralement, l’émigration rurale, phénomène qui porte le nom "d’invasion rurale" au Brésil, compte tenu de son intensité, se poursuit, avec pour effet une urbanisation (4) souvent désordonnée. Il en résulte un taux d’urbanisation (5) de 81 %, particulièrement élevé pour un pays dont le développement exige de nouveaux progrès.

Paru dans une première version dans Population et Avenir - n° 674 - 2006

(1) Ce qui explique son souhait de présence au Conseil de sécurité de l'ONU, Cf. Dumont, Gérard-François, "À l'ONU, le Sud veut compter", Population & Avenir, n° 665, novembre-décembre 2003 et Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.
(2) Période, de durée et d'intensité variables, pendant laquelle une population passe d'un régime démographique de mortalité et de natalité élevées à un régime de basse mortalité, puis de faible natalité. Cf. Dumont, Gérard-François, Les populations du monde, Paris, Éditions Armand Colin, deuxième édition, 2004
(3) Le Brésil, indépendant depuis 1822, est une "République fédérative".
(4) Cf. Dumont, Gérard-François, "L'aménagement du territoire en Amérique latine", in : Wackermann, Gabriel, l'Amérique latine, Paris, Ellipses, 2005
(5) Proportion de la population urbaine sur la population totale.

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Le moment ne serait-il pas venu en France de développer les retraites par capitalisation ? La proposition paraîtra incongrue à tous ceux qui voient la détresse des retraités américains frappés par la crise boursière et incertains de leur avenir, les fonds de pension auxquels ils ont confié leurs cotisations étant en grave difficulté. Loin de nous l'idée, promue avec tant d'ardeur par certains libéraux, que les retraites par capitalisation seraient la panacée. On ne peut au demeurant que se réjouir de voir que les pays d'Europe qui fondent leur système sur la répartition se trouvent en bien meilleurs posture aujourd'hui face à la crise financière qui frappe l'économie mondiale. Mais ce n'est pas une raison pour jeter la capitalisation aux orties. Si l'on fait abstraction des turbulences actuelles, entre les tenants de la capitalisation et ceux du statut quo, la vérité est sans doute entre les deux. Nous nous plaçons bien sûr dans l'hypothèse de régimes de retraites obligatoires : le débat répartition/capitalisation a en effet été plombé en France par l'idée que le recours à la capitalisation serait volontaire et donc réservé aux plus hauts revenus. 

Si la répartition est une garantie contre les crises financières, une certaine dose de capitalisation est, elle, une garantie à long terme face à la crise démographique qui pointe à l'horizon. Quelle dose ? Quand un retraité reçoit sa pension en année N, celle-ci provient, dans le régime de répartition d'une ponction sur les revenus du travail de l'année N, dans le régime de capitalisation d'une participation aux revenus du capital de la même année.
Quand le retraité va chez les commerçants dépenser sa retraite, ce ne sont pas des biens produits il y a dix ou vingt ans, au moment où il cotisait, qu'il achète, ce sont des biens produits dans l'année en cours et ces biens le sont, comme tous les biens, par une combinaison du facteur capital et du facteur travail. Il est donc logique que la composition de la retraite reflète la part de chacun des facteurs. C'est pourquoi l'idéal serait de viser un équilibre reflétant la part du capital et celle du travail dans la production des richesses, soit environ ¼ - ¾. Un quart pour la capitalisation trois quart pour la répartition. 

Pourquoi aborder la question aujourd'hui ?
Parce que la constitution de fonds de retraite par capitalisation était jusqu'à une date récente obérée par une impossibilité financière: si l'on voulait en effet assurer à terme une retraite décente à tous les salariés (et pas seulement à certains d'entre eux), sachant qu'il faut entre temps continuer à verser les retraites par répartition, la mise de fonds nécessaire représentait un doublement des cotisations pendant vingt ans. Autant rêver.

La chute spectaculaire de la bourse change en partie la donne. Avec le CAC 40 à 3000, la constitution du capital coûte moins cher qu'à 6500. On peut imaginer que les caisses de retraite - ou un organisme ad hoc - lance un grand emprunt national garanti par l'Etat afin d'acheter un fonds d'actions destiné à amorcer la pompe de la capitalisation. Un fonds de ce type, appelé Fonds de réserve pour les retraites, maigrement doté il est vrai, avait d'ailleurs été institué auprès de la Caisse des dépôts et consignations en 2001. Paradoxe : il est question aujourd'hui que la bourse est au plus bas, non point de l'alimenter mais de le fermer !
C'est pourtant une vérité de bon sens que, si on veut constituer un capital pour le très long terme, il faut le faire quand le capital n'est pas cher. Les spécialistes diront s'il faut acheter aujourd'hui ou attendre encore une nouvelle baisse. Ce qui est certain, c'est que nous avons aujourd'hui une occasion unique et qu'il faut peut-être la saisir.
Quel meilleur moyen au demeurant qu'un tel pari sur l'avenir pour réinjecter un peu de confiance dans l'économie ?

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Les droits de l'homme sont-ils vraiment universels ?

A l'occasion du soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme,
proclamée à Paris, tout le monde célèbre cet événement capital par lequel l'Assemblée générale des Nations Unis a voulu, le 10 décembre 1948, tourner l"une des pages les plus sombres de l'histoire de l'humanité : la barbarie nazie. A les entendre tous, et indépendamment de leur sincérité ou de leur duplicité, de leur volontarisme ou de leur utilitarisme, on croirait que les droits de l"homme sont devenus l'horizon indépassable du XXIème siècle, que les hommes naissent et demeurent, en effet, libres et égaux en droits. Autrement dit, qu'il n'existe aucune différence entre l'homme occidental, l'homme oriental, l'homme asiatique, l'homme noir, l'homme blanc ... Bref ! que les droits de l'homme sont bel et bien universels. Cet unanimisme dans la célébration du soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme n'est pas un fait nouveau. Il y a déjà neuf ans, Marcel Gauchet relevait que "le sacre des droits de l'homme est à coup sûr le fait idéologique et politique majeur de nos vingt dernières années". Vingt ans auparavant, dans Le Débat, il affirmait aussi que "Les droits de l'homme ne sont pas une politique".
Dans son récent discours à l'Elysée, Nicolas Sarkozy vient de rappeler cette universalité irréductible : "Quelle que soit la partie du monde où on se trouve…, on est un être humain qui a des droits humains, qui sont universels et nous n'avons pas le droit de nous cacher derrière la culture, derrière le respect des traditions, pour contester aux uns ce qu'on reconnaît aux autres". D'abord le refus catégorique et bien louable du culturalisme et de l'essentialisme. L'allusion à l'islam et à certaines pratiques qui sont d'un autre âge, pour légitimes qu'elle soit, appelle cependant une mise au point pour éviter des malentendus, des confusions et des amalgames regrettables. Ensuite, la déclinaison ne doit pas dissimuler le déclin ! En d'autres termes, il ne faut pas que le discours théorique sur l'universalité des droits de l'homme dissimule la réalité concrète de ses droits dans le monde. C'est que l'insistance sur l'hypothétique caractère universel des droits de l'homme dénote intrinsèquement la subsidiarité de ses droits plutôt que leur universalité.

L'attitude culturaliste suivant laquelle les droits de l'homme sont naturellement praticables dans certains pays et pas dans d'autres, eu égard à la culture et aux traditions religieuses qui caractérisent chaque peuple, est une attitude détestable et implicitement raciste. Tous les peuples du monde doivent pleinement bénéficier des droits de l'homme : les Français comme les Saoudiens, les Américains comme les Iraniens, les Suédois comme les Afghans, les Suisses comme les pygmées. Au diable la religion si elle s'oppose aux droits de l'homme. Et elles s'y sont toutes opposées. Jadis et naguère le judaïsme et le christianisme ; aujourd'hui encore l'islam. Pas tant dans la pratique honteuse et infâme de l'excision qui n'est d'ailleurs pas du tout d'origine islamique mais d'essence animiste et pharaonique - mais dans la permission de la polygamie, dans la lapidation pour adultère, dans la stigmatisation des femmes qui refusent de porter le voile, dans les condamnations à mort pour hérésie ... Tout cela sous le prétexte fallacieux d'atteinte aux "droits de Dieu".
Droit de Dieu, toute la question est là et il ne s'agit pas d'appeler à la réforme de l'islam, ni à des exégèses herméneutiques du texte coranique pour esquiver cette question capitale. Si les supposés droits de Dieu sont incompatibles avec les droits de l'homme, il faut alors tout simplement les supprimer. Les musulmans ne vont pas inventer une solution en harmonie avec leur particularisme culturel ou religieux. La solution est, comme les droits de l'homme d'ailleurs, universelle : la disjonction du religieux et du politique, en somme une laïcité apaisée. A moins que l'on persiste, à l'instar de certains islamologues, à plaider pour une démocratie proprement islamique comme il existe une charte islamique des droits de l'homme - posture qui dénote elle aussi une attitude parfaitement culturaliste.

C'est pour dire combien est démagogique et syncrétique le fait de ramener l'éthique des droits de l'homme à des origines religieuses quelconques. S'il y a une religion à partir de laquelle on peut inférer les droits de l'homme, c'est uniquement la "religion naturelle" chère aux philosophes des Lumières. Faire de l'une des trois religions monothéistes, ou de leur synthèse, le berceau des droits de l'homme, c'est travestir l'essence de ces religions et trahir l'esprit des droits de l'homme. Ces derniers sont nés en réaction au droit divin et en opposition à l'hégémonisme théocratique de l'Eglise. Comme l'a si bien montré Hannah Arendt, avec l'irruption des droits de l'homme, "les valeurs absolues et transcendantes de la religion ont perdu leur autorité". Par ontogenèse, ils sont donc irréligieux, voire antireligieux.
Dans cette pléthore d'homélies dédiées à l'universalité des droits de l'homme, il y a quelque chose d'ubuesque et d'indécent car le monde dans lequel nous vivons offre un spectacle affligeant et chaotique. C'est Bill Clinton qui reconnaissait dans Le Monde du 15 janvier 2002 que "la moitié des habitants de la planète vivent avec moins de 2 dollars par jour. Un milliard de gens vivent avec moins de 1 dollars. Ils sont aussi un milliard à se coucher chaque soir le ventre vide. Un quart de la planète n'accède jamais à un verre d'eau potable". Une Afrique abandonnée à son triste sort, que le sida et la famine tuent à petit feu. Un monde islamique (Irak, Afghanistan, Pakistan, Palestine, Soudan) meurtris par le feu des guerres civiles ou des conflits interreligieux. Un terrorisme aveugle qui frappe dans les quatre coins du monde et qu'aucune puissance n'a réussi à éradiquer. Une idéologie obscurantiste qui menace la paix entre l'Inde et le Pakistan et qui est en train de reconquérir, province après province, le pouvoir en Afghanistan. Des emprisonnements arbitraires et des actes de torture dans certains pays arabes. Une crise financière et économique qui n'est qu'à ses premiers balbutiements et dont on comptera bientôt les victimes en dizaines de millions. Par-delà les discours universalistes sur les droits de l'homme, telle est la réalité concrète de notre monde. Dès lors, la question qui s'impose est la suivante : comment agir sur cette réalité cruelle ? Que faire pour que cette universalité supposée des droits de l'homme se métamorphose en réalité avérée ?

La France, nation matrice des droits de l'homme quoi qu'en pensent les anglo-saxons, a cru trouver la solution démiurgique en créant un secrétariat d'Etat aux droits de l'homme sous la tutelle du Quai d'Orsay et en désignant Rama Yade à la tête de ce département. Mais voilà que Bernard Kouchner vient de déclarer qu'il a "eu tort de demander un secrétariat d'Etat aux droits de l'homme. (Que) c'est une erreur" et qu'on "ne peut pas diriger la politique extérieure d'un pays uniquement en fonction des droits de l'homme". Heureux ceux qui ont cru sans voir disait Jésus Christ ! Confronté à la realpolitik, M. Kouchner a dû lui-même mettre en sourdine ou en hibernation son sacro-saint "droit d'ingérence". Et pour cause, il y a forcément antagonisme entre realpolitik - je dirai même politique - et éthique des droits de l'homme. Dans la défense de ces valeurs, la diplomatie parallèle, l'activisme des ONG et la mobilisation des médias ont été beaucoup plus efficaces que l'ingérence, qui est ressentie par les pays concernés comme une atteinte à leur souveraineté. L'erreur, ce n'est donc pas d'avoir créé un secrétariat d'Etat aux droits de l'homme, mais de l'avoir placé sous la tutelle des Affaires Etrangères. Le télescopage et la collusion étaient prévisibles. Il aurait été plus cohérent et plus pertinent de le rattacher au ministère de la Justice. Il ne faut donc pas jeter le bébé avec l'eau du bain : par son histoire, par sa vocation, par altruisme autant que par utilitarisme, la France doit continuer à porter l'étendard des droits de l'homme en France et dans le monde. 
     

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Le travail du dimanche a été remis à l'ordre du jour par Nicolas Sarkozy lui-même qui, visiblement agacé par les atermoiements de sa majorité, a déclaré : "Pourquoi continuer d'empêcher celui qui le veut de travailler le dimanche ? " Et d'ajouter, fidèle à son principe du "travailler plus pour gagner plus" : "C'est un jour de croissance en plus, c'est du pouvoir d'achat en plus. Il faut quand même penser aux familles qui ont le droit, les jours où elles ne travaillent pas, d'aller faire leurs courses dans des magasins qui sont ouverts et pas systématiquement fermés" (1). Aussitôt, on reparle de la proposition de loi du député UMP Richard Maillé visant à élargir "les dérogations au repos dominical dans les grandes agglomérations, les zones touristiques et les commerces alimentaires", qui, déposée en août, pourrait être examinée courant décembre à l'Assemblée. Pour justifier son texte, il s'appuie sur un sondage publié le 12 octobre par le Parisien qui montre qu'une majorité de Français (52 %) sont favorables à l'ouverture des magasins le dimanche, ce chiffre montant à 73 % en région parisienne.

Cette façon purement "économiste" d'appréhender la question est-elle la bonne ? N'élude-t-elle pas d'autres aspects plus essentiels ?
Passons sur l'argument économique dont rien ne prouve qu'il permettra à terme d'augmenter la consommation donc la croissance, puisque les achats effectués le dimanche ne le seraient plus en semaine (sauf à penser que la "consommation" du dimanche ne vise que le superflu !) ; de plus, si le travail dominical se généralise et devient une habitude, les augmentations de salaires actuellement prévues pour ce jour-là vont tendre à disparaître. Mais surtout l'argument majeur de la "liberté" est particulièrement fallacieux, car il s'agit d'une liberté où les contractants ne jouent pas à armes égales. M. Sarkozy se soucie des personnes qui veulent faire des courses le dimanche, mais beaucoup moins de celles qui devront travailler pour les satisfaire. Certes, dit-on, personne ne sera obligé de travailler le dimanche s'il ne le souhaite pas, mais comment ne pas voir que celui qui refuse systématiquement de travailler ce jour sera défavorisé par rapport à ses collègues qui acceptent cette contrainte ? Au reste, le sondage du Parisien révèle que 54 % des commerçants et 53 % des ouvriers sont hostiles à cette évolution : n'est-ce pas eux les premiers concernés par cette proposition de loi ? Seuls les grandes surfaces et les grands magasins - c'est-à-dire les plus puissants - vont bénéficier de cette loi, car seuls ils ont la structure et le personnel qui leur permettent de rester ouverts sept jours sur sept : une fois de plus, c'est le commerce de proximité, déjà bien affaibli, qui sera sacrifié. Entre le "plaisir" des personnes souhaitant faire des courses le dimanche - n'y a-t-il pas là déjà une anomalie, comme le signe d'un vide, à trouver plaisant d'occuper son dimanche à visiter des magasins ? - et la contrainte imposée aux salariés ce jour-là, lequel doit l'emporter ? Il est affligeant que la réponse ne semble plus évidente pour tous !

Il est un autre aspect, cependant, que le gouvernement ne prend pas en compte : c'est la valeur sociale et familiale du dimanche, plus importante pour la société que les considérations purement économiques au demeurant fort aléatoires. Dans notre monde matérialiste où l'efficience prime tout, où l'homme est réduit à n'être qu'un consommateur, n'est-il pas important que demeure un jour de repos pour tous où les valeurs non marchandes ont la première place ? Et puis n'est-il pas absurde de se plaindre de l'éclatement des familles et tendre à supprimer le seul jour commun où ses membres peuvent se retrouver ? Le fait que le jour chômé de la semaine soit le même pour tous, précisément le jour où la plupart ne travaillent pas et ne peuvent "consommer", n'est pas neutre sur le plan social.

Je n'ai pas évoqué jusqu'à maintenant la dimension religieuse du problème, ce qui montre qu'il n'est pas besoin d'être chrétien pour défendre le principe du repos dominical. La question religieuse est cependant centrale et le cardinal Vingt-Trois a été ferme et très clair là-dessus : pour les chrétiens, a-t-il dit, "le Jour du Seigneur n'est pas un jour férié comme les autres. C'est le Jour de la Résurrection qu'ils célèbrent dans la joie et la fraternité" (2). Le président Sarkozy se dit attaché aux racines chrétiennes de la France, mais, précisément, le Jour du Seigneur s'enracine au plus profond de notre tradition judéo-chrétienne puisque sa source remonte au récit de la Genèse. À quoi riment la "laïcité positive" et le respect des religions qu'elle suppose, si Nicolas Sarkozy ne tient aucun compte de la revendication des évêques sur un sujet jugé par eux essentiel ? "Gagner plus doit-il devenir le principal objectif de l'existence ? ", demande le cardinal Vingt-Trois ? Le libéralisme, destructeur de toute identité, parviendra-t-il à supprimer ce bastion des racines de notre culture au prétexte douteux d'une plus grande efficience économique ?

Une majorité de Français y est favorable, cela se fait de plus en plus, c'est donc inévitable : ce sont les arguments classiques - souvenez-vous de l'avortement - de ceux qui n'osent résister au courant dominant et qui sont prêts à toutes les compromissions pour être toujours à l'avant-garde.
Editorial La Nef n°199 de décembre 2008
 
(1 par Le Monde du 14 novembre 2008.
(2) Le 4 novembre à Lourdes

 

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