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Il n’y  pas que le volcan islandais au nom imprononçable : Eyjaföll. Un autre volcan gronde aux flancs de l’Euroland au risque de la faire exploser : la crise grecque.
Les chiffres dans leur aridité, révèlent l’ampleur de la crise et la très grande difficulté à la juguler sans de graves dommages collatéraux. Déficit public : 13,6 % du PNB (rappelons que les critères de Maastricht imposaient 3 %) - Dette publique : 273 milliards d’euros, soit 115 % du PNB - Intérêts de la dette (sur 5 ans) : 97 milliards d’euros - Prêts venant à échéance dans les 12 prochains mois : 40 milliards d’euros - Taux d’intérêt exigés par les marchés : près de 10 %(3,5 % pour l’Allemagne) - Cerise sur le gâteau, les engagements publics au titre des retraites représentent 9 fois le montant du PNB.
En face de ce bilan de faillite virtuelle, l’Europe et le FMI proposent une aide de 45 milliards d’euros dont 15 du FMI (dont 8,4 fournis par l’Allemagne, le plus gros et plus exigeant contributeur). Mais on se contentera d’observer que ce modique viatique suffirait à couvrir à peine les prêts venant à échéance dans l’année qui vient et la moitié des intérêts venant à courir dans les 5 prochaines années.
Et cela alors que les mesures de rigueur annoncées par le gouvernement grec n’ont fait qu’effleurer les besoins de financement du gouvernement dont personne ne prend trop au sérieux l’engagement de ramener à 9 % le déficit l’an prochain dans le cadre du programme d’assainissement négocié par le FMI et l’Europe. Il est vrai que le gouvernement grec est expert en falsifications de comptes (1) (avec le concours de la banque américaine Goldman Sachs il est vrai) (2).Tout cela n’a pas échappé aux "investisseurs" du marché.
Le rééchelonnement de la dette grecque apparaît donc de plus en plus comme une option détestable mais difficilement évitable. Rééchelonner constitue, en soi, un aveu de faillite virtuelle. Un gouvernement confesse son incapacité d’honorer ses engagements à échéance et réclame l’étalement des remboursements sur une longue période, en l’occurrence 20 à 25 ans, au même taux d’intérêt, bien entendu.
Pour les  investisseurs, c’est une "claque magistrale" (3). Car ils sont à peu près assurés de perdre au moins 50 % de leurs avoirs, si ce n’est davantage (4). Que seront les taux au cours des 20 prochaines années ? (5) C’est également une claque sonore pour l’Europe de l’Euroland qui démontre à la lumière de cet épisode : son incapacité à assurer la solidarité financière des pays membres de l’euro face à une crise grave, l’extraordinaire légèreté avec laquelle cet ensemble monétaire brinquebalant avait été mis en place au début de 1999 dans l’euphorie économique et l’enthousiasme idéologique de la fin du siècle (6).
Rappelons que l’euro a associé au 1er janvier 1999 11 Etats, et 16 aujourd’hui. La Grèce est entrée dans l’Euroland au 1erjanvier 2001.
Dans l’esprit de ses enthousiastes, l’euro devait entraîner l’emploi et la croissance. Il n’a assuré ni l’un ni l’autre. Il devait au moins autoriser la stabilité des monnaies. On constate aujourd’hui que la stabilité de l’euro est fortement mise en cause par la crise grecque, comme en témoigne la dégringolade de l’euro vis-à-vis du dollar et la chute des bourses européennes. Il s’agit bien d’un échec sur tous les plans (7). L’euro n’aura servi à rien et la Grande Bretagne s’en est fort bien passé.

Comment en est-on arrivé là ?
C’est fort simple. L’euro n’a pas agi comme un stimulant, comme on l’espérait un peu sottement, mais comme un anesthésiant (8). Les pays  membres, notamment plus fragiles et les moins bien gérés, se sont crus autorisés, protégés qu’ils étaient par le bouclier de l’Allemagne, de s’adonner sans retenue aux doux délices de la démagogie la plus classique : augmentation inconsidérée des traitements, des salaires et des retraites et du nombre des fonctionnaires, donc des dépenses publiques et des prix. Tout était bon pour gagner les prochaines élections. Et Bruxelles n’y a vu que du feu.
Le cocktail délétère est bien connu (on le retrouve d‘ailleurs au Portugal, en Italie et en Espagne, les pays du Club Med dans le jargon allemand, les prochains sur la liste des crises à venir). Notons au passage que le financement des Jeux Olympiques de l’été 2004 a coûté 9 milliards d’euros, deux fois le budget initial.  Les moutons broutent et les poules se perchent aujourd’hui sur les somptueuses installations olympiques inutilisées.
Avec l’euro, l’Europe a créé un véhicule doté d’un accélérateur (la dépense publique et l’endettement)  mais dépourvu de freins (le contrôle des déficits).

Comment sortir de ce pétrin ? Cela n’a rien d’évident. Car la situation de la Grèce sur le court comme le moyen terme est quasiment désespérée. Elle ne s’en sortira certainement pas toute seule. Une mise sous tutelle directe ou indirecte s’imposera-t-elle ?
Première solution, monter un programme de rééchelonnement à très long terme de la dette, associé à une aide massive à la Grèce allant bien au-delà des maigres 45 milliards promis. Combien ? Nul ne sait. Peut-être faudra-t-il aller jusqu’à 100 milliards d’euros ou même davantage.
D’autant plus que derrière la Grèce se profilent déjà les crises potentielles et dévastatrices de l’Irlande, déjà menacée, et du trio Portugal, Italie et Espagne. Et quid de la France dont les épaules ne sont guère plus solides ? Mais il est clair que l’Allemagne déclarera forfait bien avant.
Mais le rééchelonnement de la dette ne servira à rien sans d’autres mesures de redressement à caractère structurel, à savoir :
- la sortie (peut-être temporaire) de l’euro pour permettre à ces pays en crise de dévaluer leurs monnaies et de rétablir leur compétitivité
- cette sortie de l’euro sera nécessairement assortie d’un programme d’aide financière conjoncturelle et d’un plan de rigueur sévère (avec le cortège habituel de grèves et de manifestations (9).
- mais il faudra aussi accompagner cet effort d’une restructuration profonde de l’économie interne de ces pays, de toute façon inévitable pour les rendre compétitifs
Autre solution, abandonner l’euro et revenir à la "monnaie unique".
Ou alors, instaurer une véritable politique économique commune en Europe comportant non seulement la maîtrise de la politique monétaire, mais aussi et surtout une politique budgétaire, sinon commune, du moins étroitement concertée de façon à interdire les déficits budgétaires successifs et la fuite en avant dans un endettement croissant comme aujourd’hui (10).Ce qui a provoqué la crise actuelle.

En d’autres termes, plus d’Europe ou moins d’Europe. Le choix est clair.

(1) En faisant passer des emprunts pour des cessions d’actifs. C’est ainsi que la Grèce avait réussi son examen d’entrée dans l’euro en 2001. Les Allemands n’ont guère apprécié cette facétie des "cueilleurs d’olives"
(2) Laquelle défraie la chronique outre Atlantique comme on sait.
(3) La dette grecque (banques comprises) envers la France est de 75 milliards d’euros  (excusez- moi du peu); de 64  milliards envers les banques suisses ; 43 milliards "seulement" envers l’Allemagne (dont 8 milliards d’euros pour une banque hypothécaire publique de Munich,Hypo Real).
(4) Le rééchelonnement de la dette argentine en 2005 avait réduit de 67 % la valeur des fonds prêtés.
(5) Un pays qui rééchelonne sa dette est exclu du marché pour longtemps.
(6) Jacques Chirac président et Lionel Jospin Premier ministre. La loi des 35 h de la célèbre Martine Aubry venait d’être votée.
(7) Faut-il préciser que l’auteur de ces lignes avait précisément prévu cela  lors de la négociation l’entrée en vigueur de l’euro. En 1996, j’avais,  en effet, préconisé devant Edouard Balladur, alors conseiller de Jacques Chirac, une monnaie commune (autorisant une dévaluation en cas de crise grave) et non une monnaie unique.
(8) Il est curieux que le "divin" Attali n’ait pas prévu cela, lui qui prévoit tout
(9) Il est clair que de toute façon l’Europe rentre dans un processus  d’instabilité politique accompagné de graves troubles sociaux
(10) Faut-il le rappeler, l’auteur de ces lignes a publié, voici  près  d’un demi- siècle, sa thèse de Doctorat d’Etat dont le titre prémonitoire était Pour une  politique conjoncturelle commune dans le Marché Commun. Mais Cassandre n’est jamais entendue

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La science politique ne peut être une science au sens habituel, celui des "sciences dures", parce que la vie politique est faite d’événements par nature imprévisibles qui déjugent toute opinion arrêtée, toute prédiction qui se voudrait intangible. C’est pourquoi évoquer à présent un possible échec de la politique de Barak Obama au Moyen Orient doit être pris, dans son intention exacte, comme  l’expression d’une profonde préoccupation au regard de l’écart qui sépare désormais, dans ce domaine, les intentions initiales du Président des Etats Unis élu en 2008 et la situation présente, qu’il a contribué non pas à créer de toutes pièces, bien sûr, mais sans doute à bloquer dangereusement dans cette région du monde.

Une nouvelle donne
En science politique, la psychologie ne peut être encore qu’une discipline d’éclairage mais il est des éclairages révélateurs. Durant ses campagnes électorales, d’abord pour la candidature au Parti démocrate puis pour la présidentielle, Barak Obama s’est présenté comme un homme politique de la "nouvelle génération" - celle, entre autres, de "Face  Book" -  et reflétant la nouvelle Amérique, diverse, multicolore, poly-ethnique. Au lieu d’être attentatoires à l’unité du pays, ces caractéristiques dont il promettait de réaliser la vivante synthèse permettrait d’affronter les nouveaux défis américains et, en tous cas, de réconcilier les Etats Unis avec cette considérable partie du monde dont on affirmait que son prédécesseur, l’"obtus néo-Con" George W. Bush s’était coupé, à commencer par le monde arabo-musulman, en raison d’un soutien systématique à l’Etat d’ Israël. Il en est résulté au printemps dernier ce discours inaugural à l’Université d’El Ahzar du Caire, discours mémorable, lancé par un non moins mémorable "Salam Âleikoum", durant lequel Barak Obama excipa de ses origine islamo-africaines pour tracer les grandes lignes de sa politique de réconciliation avec l’Islam et le monde arabe. A cette fin il préconisa, pour trouver une issue au conflit israélo-palestinien, la solution de deux Etats mitoyens, vivant en paix, avec un partage de Jérusalem. Cependant, malgré toutes les précautions oratoires prises par le nouveau Président américain, ce discours, encore atténué par ses allocutions en Allemagne puis sur les plages de Normandie, surprit - le mot est faible - le gouvernement israélien, lui aussi nouveau, dirigé désormais par Benjamin Netanyahou dont l’équation caractérielle personnelle n’est, dit –on, pas moins complexe que celle du président américain. Netanyahou peaufina sa réaction dans un autre discours, prononcé homothétiquement à l’université - religieuse - de Bar Ilan, où il exposa - pour ne pas dire qu’il les fixa - les conditions d’une réponse favorable à l’invite appuyée de Barak Obama : un Etat palestinien, sans doute, mais démilitarisé, cela dans des frontières à négocier ; un Etat démocratique, reconnaissant le caractère juif de l’Etat d’Israël, renonçant par conséquent au retour en masse des réfugiés et expatriés palestiniens (au regard notamment des réfugiés juifs en Israël originaire des pays arabes) ; enfin Jérusalem, interdite aux Juifs durant l’emprise jordanienne, ne pouvant faire l’objet d’une quelconque négociation qui aboutirait à sa partition. Relevons qu’alors les deux dirigeants sont au début seulement de leur mandat respectif. S’agissant du contenu du plan Obama, pour le nommer ainsi, en apparence, il ne faisait que reprendre les grandes lignes du plan Clinton, élaboré dans la suite des accords d’Oslo. Sauf que ce plan là, qu’en 2000 Clinton s’était, on s’en souvient, acharné à mettre en œuvre à Camp David entre Arafat et Ehoud Barak, alors Premier ministre d’Israël, ce plan avait échoué - et l’on glosera longtemps sur les causes de cet échec que dans ses "Mémoires" Clinton impute principalement au Président de l’OLP. L’on sait ce qu’il en est résulté : la seconde Intifada, sa répression, une vague sans précédents d’attentats anti-civils, et l’édification d’un mur entre les deux populations.

Après les deux mandats de George W. Bush marqués par la guerre en Irak, le renversement de Sadame Hussein et les troubles parfois chaotiques qui en résultèrent, lorsqu’ Obama est élu Président des Etats Unis, deux éléments nouveaux sont intervenus : la deuxième guerre du Liban en 2006 avec, la révélation de l’extrême vulnérabilité de la frontière Nord d’Israël, l’attitude belliqueuse du Hamas, au sud, à Gaza qui provoqua fin 2008 l’opération "Plomb durci", et surtout la confirmation que l’Iran poursuivait méthodiquement l’entreprise qui le doterait de l’arme atomique, un Iran dont les dirigeants, à commencer par son Président actuel, ne cessaient et ne cessent pas d’une part de nier la Shoah et d’autre part de vouer l’Etat d’Israël, membre de l’ONU, à la destruction. Or c’est à cet Etat-là que Barack Obama fit des ouvertures, mû sans doute par un pacifisme de campus, ce qui réarma un peu plus la méfiance de la partie israélienne.

Les voies d’un probable échec si …
Une chose en effet est d’ouvrir une voie de paix à un Etat démocratique qui la désire, une autre de le faire avec une dictature dont les dirigeants n’ayant cure de leur opinion publique, ni de son sort matériel, n’ont de cesse que d’atteindre, coûte que coûte, par menaces si nécessaire, par concessions verbales lorsqu’il le faut, leur politique aux objectifs inchangés. Pour Israël mais aussi pour certaines diplomaties occidentales, sans parler des Etats arabes directement menacés par le programme iranien (la bombe atomique couplée au  terrorisme - kamikaze) et qui n’en pensent pas moins, cette "ouverture" louable dans ses intentions les exposait à une menace qu’on l’on ne saurait qualifier autrement que d’existentielle. Le plan Obama-Clinton, outre sa caducité strictement chronologique, s’avérait d’autant plus dangereux que Barak Obama, au cours des navettes de George Mitchell puis des réceptions - si l’on ose dire - de Benjamin Netanyahou à Washington, se faisait pressant et parfois comminatoire, exigeant par exemple l’arrêt de toutes les constructions à Jérusalem-Est, stigmatisées sous le label de "colonisation". Cette attitude motivée par la volonté présidentielle de mettre un terme aux atermoiements réel ou supposés de l’administration Bush (à condition de passer sous silence la rencontre méritoire d’Annapolis), assombrit considérablement l’horizon des relations israélo-américaines dont c’est peu de dire qu’elles se braquèrent fortement, mais cela de part et d’autre. D’autant que la partie palestinienne, considérant à tort ou à raison que le Président Obama avait pris son parti, renâclait et même refusait de reprendre les négociations avec le gouvernement Netanyahou  tant que celui-ci n’aurait pas fait droit aux injonctions américaines,  lesquelles rappelaient pour une grande partie de l’opinion publique israélienne (favorable à la candidature d’Obama durant la campagne des primaires) le même amer tête à queue que celui accompli par De Gaulle en 1967.
Entre temps près de dix-huit mois d’un temps diplomatique précieux - le mandat présidentiel américain est de quatre ans - ont coulé en pure perte. En dépit de proclamation de surface, les relations ne cessent  de se détériorer entre l’administration Obama, l’Etat d’Israël mais aussi - fait nouveau - entre Obama et une partie de plus en plus significative de l’électorat juif américain qui avait voté d’enthousiasme pour lui. Pourquoi ? Pour faire pièce à l’action de l’ AIPAC, du Lobby (au sens américain) pro-israélien devant lequel Netanyahou s’était triomphalement présenté en avril et où se retrouvent Démocrates et Républicains, Obama, sans doute mal conseillé, a commis une erreur supplémentaire : celle de vouloir diviser les organisations juives américaines par la création de toutes pièces d’un autre lobby "juif", partisan, lui, de sa politique, un "contre-AIPAC" qui serait principalement relayé en Israël et en Europe notamment par le mouvement "Shalom Archav" pourtant en chute libre dans l’opinion publique depuis l’échec des accords d’Oslo et de la négociation de Camp David (le parti Travailliste israélien - du fait également de ses divisions internes - ne comptant plus que 5 députes à la Knesset où l’extrême gauche est pratiquement inexistante). Il semble bien que c’est cette dernière initiative - probablement accompagnée par le financement, direct ou sinueux, d’organisation ou d’associations juives "oppositionnelles" aux Etats Unis et en Israël - ait vraiment mis le feu aux poudres de manière irréversible, si l’on en juge cette fois par les déclaration du Président du Congrès juif mondial ou du maire – démocrate - de New- York.

Quel avenir alors se dessine t-il ?
Aucune politique, qu’elles qu’en soient les intentionnalités, ne peut réussir si elle engendre de part et d’autre non plus seulement de l’étonnement mais de la méfiance puis de la défiance. Dans l’exercice de ses fonctions le président américain ne s’est toujours pas rendu en Israël. A supposer qu’il s’en acquitte à présent, cette visite lui sera imputée à électoralisme. Les élections au Congrès doivent se dérouler en novembre. Déjà ! Autant dire que la campagne électorale - pour ne pas dire la bataille à "mi- mandat" ne va pas tarder à s’engager. Sauf volonté suicidaire de sa part, dont le Parti Démocrate  aurait à se souvenir en 2012, Obama ne pourra pas maintenir cette ligne dure et comminatoire à l’encontre d’Israël. Ce qui alors lui vaudra le probable désenchantement de la partie palestinienne. Entre temps l’Iran, ayant jugé qu’Obama était bel et bien le maillon faible du monde occidental, et se moquant de sa politique de "sanctions" à laquelle il s’est longuement préparé, n’en aura pas moins continué à poursuivre ses objectifs, en narguant les Etats Unis, dans l’inquiétude à peine masquée de la France et de la Grande Bretagne, et surtout au grand dam du parti Républicain dont les protestations deviennent véhémentes et de l’Establishment militaire américain si l’on en juge par les derniers vagues à l’âme de Robert Gates. 

Barak Obama aura t-il le temps et la possibilité de redresser cette course à l’échec ? On l’a dit d’emblée, la science politique n’est pas oraculaire et très souvent elle se contente de commenter après coup ce qu’elle n’a su prévoir et parfois même imaginer. Il faut espérer que le frustrant d’avoir à commenter le pire, le proche avenir aboutisse à des avancées de paix véritables dans la région, à commencer par le désarmement nucléaire de l’ Iran et de ses satellites, le Hezbollah et le Hamas, lequel poursuit ses efforts pour prendre le pouvoir en Cisjordanie comme il  y a réussi, sans trop de résistance, à Gaza. Le président actuel de l’Autorité Palestinienne a été invité à se rendre à Washington. Y subira t-il des "pressions amicales" analogues à celles que Netanyahou avant lui absorba ? On en jugera le moment venu.

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Alors que le procès des réseaux Ergenekon bat son plein, les analystes continuent à s’interroger sur la nature réelle de leur matrice commune : l’Etat profond.

Phalange de l’ordre noir, armée du crime, généraux ultra de la laïcité, tout a été dit. En raison du caractère opaque de ces réseaux, la tentation est grande pour le parti islamiste au pouvoir d’élargir à l’infini l’acte d’accusation.
"
Les traîtres sont au Parlement ! Les patriotes sont en prison !" scandent les manifestants nationalistes rassemblés une fois par semaine devant la prison de Silvri, près d’Istanbul. Au total quelques 150 personnes ont été arrêtées dans cette affaire de complot visant à semer le chaos et à chasser du pouvoir le parti islamiste de Tayip Erdogan. Outre des militaires de hauts rangs, figurent parmi les accusés des journalistes, des magistrats, des universitaires, des hommes d’affaires. Loin de se laisser désarçonner par la gravité des charges pesant contre eux, les prévenus dénoncent un procès politique destiné à museler l’opposition laïque.

La vallée aux loups
Au sud de la forêt sibérienne, les monts désolés de l’Altai abritent le berceau originel des premiers turcs. Ces lieux occupent une place particulière dans l’imaginaire national. Ils sont indissociables de la légende de l’Ergenekon. Une louve au pelage gris-bleu aurait recueilli et nourri deux enfants, les derniers survivants d’une tribu turque disparue. Le symbole a été par la suite repris par la droite radicale et l’Etat turc lui-même. Il figure sur les armes de la "République turque de Chypre". Depuis le milieu des années quatre vingt dix, le terme d’Ergenekon est associé à l’Etat profond.

En juin 2007, la police d’Istanbul découvre à Ümraniye, une cache d’armes et d’explosifs. Au fil de l’enquête et des écoutes téléphoniques quatre individus sont interpellés : Un capitaine, Muzaffer Tekin, un général à la retraite, Veli Küçük, un avocat nationaliste, Kemal Kerinçsiz, le leader du Parti Ouvrier (gauche radical) Dogu Perinçek. L’épine dorsale de l’acte d’accusation s’appuie sur le témoignage de Tüncay Güney, un ex -agent du MIT (Milliyet Istibarat Tesikali - Service de renseignement national) chargé d’infiltrer le service de contre guérilla de la gendarmerie JITEM (Jandarma  Istihbarat ve Terörle Mücadele - Organisation de lutte contre la terreur et de renseignement de la gendarmerie) dirigé par Veli Küçük. Appliquant la stratégie de la tension les accusés auraient manipulé l’assassin du Président du conseil d’Etat en 2006, pour imputer le crime aux islamistes et renforcer la polarisation de la scène politique afin de justifier une intervention militaire.

En 2008, la police poursuit ses investigations. Quatre généraux à la retraite sont mis sous les verrous parmi eux Sener Eruygur Président de "l’Association pour la pensée d’Atatürk", grand organisateur des marches laïques en 2007. L’année suivante la troisième vague d’arrestation vise les cercles de la société civile proches du camp républicain. Le recteur de l’université privée de Baskent, Mehemt Haberal, directeur de la chaîne de télévision kémaliste "Kanal B" et l’ancien président du YÖK (Yüksek Ögrenim Kurulu-Conseil de l’enseignement supérieur) Kemal Guruz figurent sur la liste. La police s’en prend aussi à l’Association de soutien à la vie contemporaine (Cagdas Yasam Destekleme Dernegi). Le fait que cette association active dans l’aide aux jeunes filles de milieux modestes se soit heurtée par le passé au prosélytisme de la confrérie de Fethullah Gülen n’est sans doute pas étranger à ses actuels déboires judiciaires.

L’empire invisible
L’Etat profond renvoie à l’existence d’un groupe formé de hauts fonctionnaires, de militaires, de membres des différents services de sécurité, agissant en marge du gouvernement pour œuvrer à la protection des intérêts nationaux, y compris par des moyens illégaux. L’organisation d’armées occultes remonte à l’époque Ottomane. Au XVIII siècle, le Sultan Selim III, crée une force armée clandestine sans avertir le grand vizir. Au XX siècle des sociétés occultes liées à l’armée (en particulier la maçonnerie) sont impliquées dans le renversement du Sultan Abdullamid II. Mustapha Kemal utilise  ces réseaux au cours de la guerre d’indépendance. En 1950 ces groupes sont organisés sous l’appellation d’Unité de guerre spéciale (Özel Harp Dairesi) (1). Mission leur est confiée dans l’hypothèse d’une invasion soviétique, d’organiser la résistance derrière les lignes ennemies. Après l’effondrement de l’Union soviétique, l’activité de ces réseaux se déplace vers le Sud-Est du pays. Ils assurent l’élimination des membres du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et la collecte des renseignements. Le recrutement inclut d’anciens repentis du PKK, les Itirafci, et des militants de la droite radicale, proche des Loups Gris. Cependant, les activités des différentes cellules n’ont jamais été contrôlées de manière centralisée ou coordonnée. Les autorités laissent faire sans intervenir. A la fin des années quatre vingt dix, les succès contre le PKK mettent en sommeil une partie des réseaux de contre guérilla.  D’autres basculent vers le banditisme pur et simple. Si certains sont restés en relation avec les membres de l’appareil de sécurité, il s’agit avant tout de contacts personnels. Mais ces unités de contre guérilla ne sont pas à proprement parler l’Etat profond, tout au plus ses exécutants ponctuels. Dans son extension large l’Etat profond ne désigne pas autre chose que l’armée. "L’Etat profond, c’est l’Etat lui-même. L’Etat profond c’est l’armée. La République est une émanation de l’armée qui a toujours craint l’effondrement de celle-ci. Le pays a besoin de l’Etat profond, sans lui il est désorienté, il y est soudé" analyse l’ancien Premier Ministre Süleyman Demirel (2). Il existe donc deux Etats. L’Etat "veilleur de nuit" qui expédie les affaires courantes, et en retrait, l’Etat véritable. En cas de difficultés ou de crises "l’Etat civil sort, et l’Etat profond entre. Il est l’Etat véritable… A l’original il faut un Etat de rechange, A l’Etat de rechange, il faut l’Etat original" (3). La crainte majeure de l’Etat profond est de voir passer l’Etat civil sous l’emprise d’organisations partisanes étrangères à son corpus de valeurs. C’est aujourd’hui le cas avec l’AKP. Cette situation débouche sur une confusion entre société et Etat. Lorsque l’Etat se laisse envahir par les demandes de la société, alors qu’il a justement été construit à son corps défendant, c’est tout le système kémaliste qui est en péril. L’Etat soumis aux sollicitations de la société perd sa souveraineté. Ce nouveau pacte social dissout les liens d’obéissance unissant l’Etat et le citoyen. L’armée souhaite conserver le monopole du politique par l’Etat. Défendre l’Etat c’est bloquer l’accès des corps intermédiaires (partis, confréries religieuses) à la formation de la volonté politique.


Un procès politique ?
L’ouverture du procès en octobre 2008 a aggravé la confusion. Les 2 445 pages d’accusation présentées au tribunal n’ont apporté aucune preuve concrète de la participation des prévenus à des actes de violence directe. Beaucoup d’accusés n’ont pas le profil d’activistes. En revanche tous occupent ou ont occupé des postes clefs au sein de l’establishment laïc. Kemal Guruz, l’ancien président du YÖK a été un adversaire acharné du port du voile dans l’université. Trois des quatre généraux interpellés ont joué un rôle majeur dans la chute du Refah en 1997 (5). Sabih Kanadoglu, juriste à l’origine d’une plainte visant à interdire l’AKP en 2002 a également été inquiété (6). Cerner un fil conducteur dans ce maquis relève de la gageure, tant le dossier est bourré de contradictions et d’approximations. Les accusés appartiennent à l’ensemble du spectre politique de l’extrême gauche à l’extrême droite. Leur seul point d’entente est une commune aversion pour le parti au pouvoir. Plus probablement l’Ergenekon recouvre une myriade de petits groupuscules et d’individualités sans coordination réelle tout en disposant de contacts épars avec l’appareil d’Etat. Sur le plan idéologique, la confusion est totale. L’Ergenekon serait d’après la presse islamiste à la fois proche des milieux eurasiatiques et en même temps lié aux néo-conservateurs américains les plus radicaux (7). Toujours selon les pièces de l’enquête divulguées dans les médias, Ergenekon aurait constamment manipulé les groupes armés islamistes, nationalistes ou gauchistes. Le PKK n’aurait été qu’un appendice de l’organisation (8). En réalité, même si des éléments incontestables prouvent l’existence de réseaux clandestins, plus ou moins liés à l’appareil d’Etat, Ergenekon est le terme générique qui permet à l’AKP de lier dans la même nasse l’ensemble de l’opposition. Il est significatif que l’accélération de l’enquête ait correspondu au début de l’ouverture du procès en dissolution de l’AKP en 2008. Des membres du gouvernement l’ont eux-mêmes publiquement admis (9).


(1) Cüneyt Arcayürek, Derin Devlet, [L’Etat profond],  Detay yayinlari, Istanbul, 2007.

(2) Radikal, 18 avril 2004, Nur Balur, Murat Yetkin, Fikret Bila, "Demirel : Derin devlet askerdir", [Demirel : L’Etat profond, c’est l’armée]

(3) NTV-MSNBC, 16 novembre 2005, "Süleyman Demirel : Iki devlet var", [Süleyman Demirel : Il y’a deux Etats], www.ntvmsnbc.com/news/349780.asp.

(5) Le Refah Partisi (Parti de la Prospérité) est sous une forme plus radicale l’ancêtre de l’AKP. Un grand nombre de cadres de l’AKP en ont été des dirigeants actifs. Le parti a été interdit suite au coup d’Etat militaire de 1997.

(6) Gareth Jenkins, "Turkey : Deep state conspiracy", in www.isn.ethz.ch/.

(7) Sunday’s Zaman, 1 juin 2008, Kerim Balci, "Turkish neo-nationalists and global ultra-nationalists form an axis of evil".

(8) Zaman, 22 septembre 2009, "Istihbaratçidan sok iddia: Apo Ergeneko üyesidir",[ L’accusation choc du Renseignement: Apo est membre d’Ergenekon].

(9) www.tempodergisi.com.tr/toplum _politika/15660/.

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J’avais fait vœu de silence jusqu’au 31 juillet 2010.
Une double actualité me conduit à le rompre.
D’un côté, celle des soldats français tombés au champ d’honneur en Afghanistan et ramenés dans les plis du drapeau français, de l’autre, celle d’une photo primée par la FNAC, montrant un français, du moins je le crois, se "torchant" dans les plis du même drapeau.
Comment s’étonner de la crise de valeurs que traverse notre pays quand ses enfants meurent dans un silence assourdissant et une indifférence quasi générale, quand on prime l’ignominie et l’abjection ?
Dans d’autres pays, le peuple accompagne ses soldats tués au combat dans leur dernier voyage, il les applaudit dans les aérogares. Que fait-il en France ? Nos concitoyens sont-ils si différents des autres ? Non, ils ont simplement et seulement perdu, oublié ou jamais appris ce qui donne du "sens" à nos vies, à toutes nos actions !
Face à ce vide de "sens", donc d’éducation, la poignante dignité des familles, la solidarité des frères d’armes, le cérémonial de l’au revoir et du merci démontrent, s’il en est besoin, combien cette quête de "sens" est indispensable à un peuple.

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Ce fut une erreur, ce principe de précaution inscrit dans la Constitution en 2005. Depuis, l'État-mamma ne cesse de se rendre ridicule et insupportable, en s'effrayant de l'aléa et en multipliant les interdits. Les excès de prudence sur la grippe A coûteront une fortune en vaccins inutiles. Les automobilistes, eux, sont devenus des délinquants en puissance tandis que la vraie criminalité prospère. Cette idéologie d'un monde aseptisé a conduit à décréter, après la tempête Xynthia sur les côtes atlantiques, des destructions de maisons suscitant la fronde des sinistrés contre le gouvernement. La France ankylosée n'avait pas besoin de cette nouvelle tyrannie.
L'irruption, il y a une semaine, du volcan islandais Eyjafjöll n'obligeait pas non plus à la paralysie aérienne, qui a pris au piège des milliers de voyageurs. Il y a bien eu un affolement irraisonné puisque des vols ont repris, mardi, tandis que les nuages de cendres étaient encore là. Certes, il fut réjouissant de voir la modernité conquérante s'effrayer des frasques d'une nature polluante. D'autres aimèrent retrouver la lenteur et les distances humaines. Pour autant, le risque zéro généralisé en Europe a vite démontré ses tares, en figeant un mode de transport construit sur le risque raisonnable.
Ce monde craintif, encouragé par un pouvoir qui se donne à bon compte un rôle de protecteur, est une régression. Comment concevoir progrès et innovations, ces caractéristiques de la société occidentale, dans ce climat anxiogène où tout est fait pour surprotéger, infantiliser, abrutir ? Ce totalitarisme soft, qui met des libres choix sous contrôle au nom de la sécurité, est d'autant plus inopérant qu'il ne sait répondre aux réels problèmes qui fragilisent la société.
Par ses excès émotifs, le principe de précaution pourrait bien devenir détestable, tout comme le conformisme moderne dont il est le produit. La révolte des Vendéens et des Charentais contre le gouvernement, accusé de brutalité et d'aveuglement dans sa volonté de détruire 1 510 maisons situées en "zones noires" après la mortelle tempête du 28 février, prend valeur de symbole. Au-delà du seul contentieux, il est loisible de voir dans cette chouannerie un refus de l'envahissant Etat infirmier, directif, dénué de bon sens. D'ailleurs, il suffit de l'entendre arguer désormais d'un "malentendu" pour mesurer la faiblesse de ses convictions qui visent, en réalité, à le dispenser de gérer les imprévus. A quand l'Etat audacieux et responsable ?

Il faut dire que le conformisme pantouflard, angélique et "sympa" de la pensée dominante reste une réalité bien ancrée : elle consolide et dépasse le seul principe de précaution. Exemple, lundi, avec le cinquième anniversaire de l'élection de Benoît XVI. La plupart des commentateurs se sont crus obligés d'accabler, une nouvelle fois, l'Eglise catholique "déconnectée du monde", ne comprenant rien à l'homme moderne et à ses vertus. A écouter les nouveaux apôtres du "bougisme", la plus vieille institution occidentale, témoin vivant de deux mille ans d'histoire, devrait s'ouvrir au relativisme du temps et casser ses structures, son autorité, ses règles, préalables à une meilleure compréhension d'un message devant lui-même faire des concessions à la mode, à ses mœurs, à ses gourous. Mais qui veut suivre ces superficiels donneurs de leçons ?
Que le Vatican doive faire de sérieux efforts en communication, c'est une évidence. Alors que Benoît XVI a été à l'origine de la dénonciation des prêtres pédophiles, il passe pour celui qui veut étouffer ces crimes : un renversement qui dit bien l'acharnement de ses accusateurs, dont certains réclament sa démission. Deux militants britanniques de l'athéisme espèrent même que le Pape sera arrêté lors de son voyage en Grande Bretagne, en septembre, pour "crimes contre l'humanité". Parce que l'Eglise blessée ose tenir tête au terrorisme intellectuel et résister aux sommations, la meute ne cessera pas. Cependant, l'attitude du Pape, malgré ses maladresses, est probablement mieux comprise que les commentateurs ne l'assurent.
Ce que dit Benoît XVI vient, en effet, en écho d'une lassitude chez ceux qui ne supportent plus l'inquisitoriale culture médiatique – elle dit désormais le Bien et le Mal – et ses prétentions à représenter les bons sentiments. "Il existe des formes subtiles de dictature" a-t-il expliqué l'autre jour dans une homélie. "Le conformisme oblige à penser comme tous les autres, à agir comme tous les autres." Une réalité qui conduit à "une agression subtile – ou moins subtile – contre l'Eglise". Ces propos, religion mise à part, ne sont guère éloignés de ceux qui dénoncent la mainmise du politiquement correct sur le discours obligé. L'exaspération sourde de l'Eglise ne ressemble-t-elle pas, un peu, à celle de la France rebelle ?

Paru dans Le Figaro, 23 avril 2010

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(...) (site endommagé en 2013)
... la semaine dernière, et en voyant les groupes de pèlerins affluer joyeusement vers Saint-Pierre, je me suis dit que l’Église sortirait ragaillardie de cette cabale délirante.
C’était l’audience du mercredi ; le pape fut acclamé. Il y a très longtemps que des foules acclament des papes à Rome et ça continuera, quoi que prétendent les prophètes d’un dépérissement de l’Église, sur un ton faussement navré. Certes, l’Occident semble atteindre le fond d’une déchristianisation qui frappe son âme d’aphasie. Mais pour le milliard de fidèles de la catholicité romaine, le pape demeure la vigie, et la basilique du successeur de saint Pierre, le centre du monde. Du reste, l’Occident peut renouer avec ses fondements, le relativisme dénoncé à juste titre par Benoît XVI n’aura qu’un temps. Au fond, si ce pape suscite une telle hargne, c’est parce qu’il démystifie la "modernité" en profondeur : sa lucidité fait peur et fait honte, le miroir qu’elle nous tend n’a rien de reluisant, rien de rassurant non plus. Les ecclésiastiques proches du Saint-Siège ont tendance à invoquer un complot fédérant le vieil athéisme, le nouveau panthéisme et la kyrielle d’avocats - surtout américains - alléchés par la manne pontificale. Ils n’ont pas tort, mais la vindicte anticatho n’aurait pas pris une telle ampleur si ne l’orchestrait une mauvaise conscience universelle. Ce que dit le pape invalide le discours ambiant des "élites" pensantes et gouvernantes, voilà où le bât blesse. Toutes les "élites", d’où la coalition hétéroclite d’analystes bidons feignant de réduire le problème aux acquis d’une crise de régime dont l’Église se tirerait en mariant ses prêtres, en ordonnant des femmes et en suggérant aux fidèles de s’envoyer en l’air comme à la télé ou sur les panneaux publicitaires.

Que l’Église se mette au goût du jour ne changerait rien. Au pire, elle déboussolerait la masse de ses ouailles ; les fidèles n’en attendent pas une conversion mondaine, mais précisément le rappel de valeurs opposées aux credos mondains. Ce à quoi elle s’évertue depuis deux mille ans, avec des fortunes diverses. Elle continuera, c’est sa raison d’être. Mettons qu’elle ne sache pas communiquer dans cette affaire de pédophilie, où comme par hasard, ses pires contempteurs furent d’une mansuétude extrême vis-à-vis de Cohn-Bendit, de Polanski et de Frédéric Mitterrand.
Ce ne sont donc pas les actes fâcheux de pédophilie imputés à des prêtres qui choquent les médias et les autorités publiques. Ils cartonnent le pape parce qu’il les gêne aux entournures. Mettons que sur l’homosexualité, la position de l’Église soit rigide. Mais les mêmes médias ne reprochent jamais aux rabbins et aux imams de tenir imperturbablement une position identique. Ce n’est donc pas l’homophobie que l’on récuse, mais l’influence de l’Église. D’une certaine façon, la meute qui aboie à ses basques lui fait bien de l’honneur.

Car enfin, dépourvu du moindre pouvoir temporel depuis 1870, le Vatican n’oblige personne à se soumettre à ses préceptes. On ne baptise ni n’ordonne personne de force. Le célibat des prêtres, dont on prétend qu’il inciterait à la pédophilie, procède d’un choix personnel et mûrement pesé. D’ailleurs, le célibat n’est nullement l’apanage des prêtres ; il n’a jamais été stigmatisé en tant que tel. C’est donc l’Église que l’on vise, et elle seule. Elle en a vu d’autres, elle en verra d’autres.
Paru dans Valeurs actuelles, 22 avril 2010

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(...) (site endommagé en 2013)
... ont revêtu la bure des moines de Tibéhirine dans le film de Xavier Beauvois Des hommes et des dieux qui sera en compétition à Cannes.
Ce sera l’un des films français du festival de Cannes. Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois raconte la vie et l’engagement des cisterciens de Tibéhirine, jusqu’à leur enlèvement et leur assassinat, en 1996.
"Le sujet est d’une actualité brûlante, en raison des récents témoignages mettant en cause l’armée algérienne, qui ont donné un tour nouveau à l’enquête. Mais le projet est d’une autre nature, et l’on se garde de toute interprétation, d’autant plus qu’une action judiciaire est en cours", prévient d’emblée le scénariste, Etienne Comar.
Il est à l’origine du film, et la question qui l’intéressait est moins l’énigme de leur mort que le mystère de leur présence volontaire dans un lieu menaçant. "J’avais été frappé par cette tragédie, et je m’étais demandé pourquoi ces moines étaient restés dans une Algérie à feu et à sang, dit-il. La polémique autour du terrorisme a occulté la réalité de leur engagement, et la force du message qu’ils voulaient transmettre".
L’histoire commence en 1993, lorsque des terroristes font irruption dans le monastère la nuit de Noël. Le dilemme jusqu’ici latent se pose alors avec acuité : partir ? rester ? La décision doit être à la fois collective et personnelle. Elle donne la tension dramatique, mais la matière du film, c’est la vie quotidienne de la communauté, ses liens profonds avec la population, le poids de l’environnement politique, l’esprit de paix et de charité opposé à la violence.
"J’ai proposé tout naturellement le scénario à Xavier Beauvois car son cinéma a un sens aigu de la réalité, avec ses ambiguïtés. Et il est attaché profondément à l’humanité des personnages", explique Etienne Comar. En effet, toute l’équipe s’est immergée dans la vie monastique et dans la personnalité authentique des moines, à travers leurs écrits et les documents qu’on leur a consacrés.
"On a fait une retraite à l’abbaye cistercienne de Tamié, d’où venaient quatre des frères, raconte Lambert Wilson, qui interprète le père Christian de Chergé, prieur de la communauté de Tibéhirine. Et on a travaillé le chant liturgique. Cette expérience très particulière nous a unifiés. Paradoxalement, les individualités ne se perdent pas dans l’ensemble. Il y a tous les conflits qui peuvent naître à huis clos, comme sur un bateau. Mais en même temps, on forme un corps. On avait la sensation étonnante d’être uniques et ensemble".
Unique, la personnalité de Christian de Chergé l’est incontestablement :
"Un homme génial d’intelligence et de foi, dit Lambert Wilson. Un caractère impulsif et autoritaire, ce qu’on lui reprochait parfois, comme sa passion pour l’Algérie. Sa mère lui avait appris le respect de l’islam en même temps que le catéchisme. Et pendant la guerre d’Algérie, il avait été sauvé par un garde-champêtre algérien, qui fut égorgé pour avoir pris sa défense. Peut-être Christian de Chergé a-t-il voulu rendre ce qu’il avait reçu, donner son être même. Et aimer ses ennemis, chose immense…"
Garant de l’authenticité, Henry Quinson a accompagné tout le film. Cet ancien trader converti est entré chez les cisterciens de Tamié, où il a connu quatre des moines assassinés, avant de fonder à Marseille la fraternité Saint-Paul, poursuivant dans les cités ce qui se pratiquait à Tibéhirine : la prière, le travail et l’hospitalité.
"J’ai eu deux contrats, dit-il. Sur le scénario, pour débusquer les invraisemblances. Et sur le tournage, car Xavier Beauvois était extrêmement attentif à la justesse des faits, des attitudes, du langage particulier des religieux. On arrive à comprendre le point de vue des moines, qui ne font pas de différence entre les gens. Ils appelaient l’armée "les frères de la plaine" et le GIA "les frères de la montagne", sans naïveté, conscients d’avancer sur un étroit chemin de crête entre la violence terroriste et la position ambiguë de l’armée, censée les protéger, mais irritée qu’ils secourent leurs agresseurs blessés". 
Le tournage a eu lieu au Maroc, dans un ancien monastère bénédictin. "Un endroit magnifique, où il y avait déjà des rencontres entre chrétiens et musulmans, au temps de Massignon" dit Michael Lonsdale, qui tient le rôle du frère Luc, doyen de la communauté : "Un médecin un peu baroudeur, en Algérie depuis cinquante ans, qui soignait tout le monde, y compris les ennemis. Une vie de dévouement et de bonté très représentative de ce qui se passait à Tibéhirine. C’était un lieu de paix et d’accueil, sans prosélytisme. Les moines n’ont jamais essayé de convertir les Arabes qui venaient travailler chez eux. Mais leur présence était un témoignage. Ils étaient très aimés et on comprend qu’ils n’aient pas voulu abandonner les habitants du village".
On dirait que Lonsdale, songeur, les regarde s’éloigner sous la neige qui les confond avec leurs bourreaux inconnus. "Dans le Coran aussi il est dit : Tu ne tueras pas", soupire-t-il.
 

Paru dans Le Figaro, 18 avril 2010

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Si les politiques congédiaient ces "communicants" qu’ils croient indispensables et qui parasitent leurs entourages, ils économiseraient de quoi s’offrir de vrais collaborateurs et s’éviteraient maintes bévues.
J’étais à Paris ces jours-ci et la "rumeur", propagée par les médias, alimentait toutes les conversations. Je l’avais entendue mezza voce depuis quelques semaines, personne n’y accordait le moindre crédit, elle allait s’éteindre comme une chandelle à bout de cire. Une "com" élyséenne aussi lourdingue qu’inopportune l’a remise au menu, dans les dîners mondains comme dans les gargotes. Mattéi jadis, Gaymard naguère, coupables de rien, ont payé cher une "com" tout aussi désastreuse. Ça continue. Fut un temps où j’observais Chirac d’assez près. Ses moments de grâce politique, ses comparutions médiatiques les plus réussies m’ont toujours paru correspondre à des séquences où il communiquait tout seul, d’instinct, avec ses tripes, son flair et son charisme. On a vu éclore au XXe siècle pas mal de métiers plus ou moins bidons qui frôlaient l’imposture : le psy, le sociologue, l’animateur socio-cul, etc. Ajoutons-y le communicant politique, et on aura fait le tour des inepties de la "modernité".

Paru dans Valeurs actuelles, 15 avril 2010

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Et si le Pape était plus écouté et soutenu que les médias ne l'assurent ? A l'occasion du cinquième anniversaire de son élection, ce lundi, les commentaires s'accordent pour dire que l'Eglise catholique est déconnectée du monde, renfermée, solitaire, autiste, ridicule. Le théologien Hans Küng, qui pilonne Le Vatican à la Grosse Bertha, assure (Le Monde, 18-19 avril) : "Un nombre inimaginable de gens ont perdu confiance en l'Eglise". A-t-il des chiffres ? Ce même week-end, en tout cas, la Pologne enterrait son président, Lech Kaczynski, et son épouse, dans une ferveur catholique impressionnante, tandis que Malte accueillait le Pape dans la liesse populaire. Ces deux pays sont, il est vrai, les plus catholiques d'Europe. Pourtant, j'ai le sentiment que la furie médiatique qui s'est abattue sur Benoît XVI, au nom de la défense de l'Homme moderne, déconsidère davantage la meute que la victime. Ces donneurs de leçons qui se donnent en exemple et veulent faire fléchir la plus vieille institution encore debout sont-ils certains de n'être pas, eux-mêmes, déconnectés des gens ?
Le Vatican est nullissime en communication, c'est évident. Le Pape lui-même, cérébral et introverti, n'a pas le goût des foules et de la scène de Jean-Paul II. La majorité des polémiques de ces cinq dernières années a été la conséquence de propos hâtifs, non coordonnés, mal compris. Quant à la gestion du drame des prêtres pédophiles, elle a été faite de telle manière que le Pape apparaît comme celui qui a cherché à étouffer ces crimes alors qu'il en a été le dénonciateur. De ce point de vue, une politique de communication plus moderne doit de toute évidence être mise en place afin de mieux construire les messages à faire passer et de pouvoir répondre dans l'instant aux éventuelles mises en cause. L'Eglise doit faire l'effort de ces concessions à une époque en recherche de transparence, dans la mesure où elles ne dénaturent pas son message. Mais pour le reste, son meilleur atout est de demeurer elle-même, c'est-à-dire une force de résistance à l'air du temps.
Le conservatisme de l'Eglise irrite les médias qui vouent un culte au "bougisme". Mais c'est une vertu qui pourrait être de plus en plus recherchée, en réaction au relativisme qui mélange les valeurs et à une modernité tyrannique qu'un volcan islandais, l'Eyjafjöll, suffit à effrayer. Surtout, parce qu'elle sait tenir tête au terrorisme intellectuel de ceux qui croient avoir raison contre près de deux mille ans de civilisation, l'Eglise est, en dépit de ses maladresses, exemplaire d'un courage qui se fait rare. Benoît XVI a bien illustré ce rôle dans sa dernière homélie: "Aujourd'hui, grâce à Dieu, nous ne vivons pas sous des dictatures, mais il existe des formes subtiles de dictatures", liées au "conformisme qui oblige à penser comme tous les autres, à agir comme tous les autres" et qui conduisent à "une agression subtile - ou moins subtile - contre l'Eglise". Conservatisme, non-conformisme : ces mots ne sont pas ceux des médias suiveurs. Mais ils répondent, j'en suis persuadé, à beaucoup de ceux qui s'exaspèrent du poids de la pensée unique et de ses oukases.
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Après s’en être pris au "Dieu des monothéistes" dans son Traité d’athéologie - excusez du peu - Michel Onfray s’attaque maintenant résolument à Freud.
Aussitôt quelques hebdomadaires et journaux, perdant le sens des proportions, n’hésitent pas à titrer "Onfray déboulonne Freud". Rien que cela. Par suite, l’une des meilleures spécialistes et de Freud et de l’histoire de la psychanalyse, Elisabeth Roudinesco vient d’écrire une longue et substantielle réfutation de la dite tentative d’extermination en s’interrogeant, avec pertinence, sur le fait de savoir si les nécessités marchandes pour ne pas dire mercantiles propres à l’édition française justifiaient une pareille tentative de la part d’un esprit qui se voudrait iconoclaste mais dont il est à craindre qu’il ne soit que prédateur. Un prédateur d’envergure si l’on en juge par l’importance de son auditoire. Mais sans doute est-ce à celui-ci qu’il convient de s’adresser dans le complet respect de la liberté de penser laquelle implique la liberté de critiquer, certes, mais aussi, en cas de besoin, celle de critiquer le critique.

Glorification du prédateur 
Je ne suis pas un lecteur de Michel Onfray et j’y survis. Non pas que je nourrisse quelque prévention contre ses idées ou pire encore contre sa personne. Mais il n’y a que 24 heures dans une journée et je préfère les consacrer à des lectures ou à des relectures qui me conviennent mieux, à Platon, à Spinoza, à Tolstoï, à Montesquieu, au Talmud et à Freud que je lis et relis régulièrement puisque l’exploration de l’inconscient constitue l’un de mes domaines de recherche. Je ne suis entré en contact  avec les écrits de Michel Onfray qu’à une seule occasion : lorsque le magasine Lire , si je me souviens bien, se fondant probablement sur mes propres livres, m’a demandé un avis précisément sur son Traité ( sic) d’athéologie (resic). Un premier mouvement dicté par les considérations précitées m’avait fait refuser. Sur l’insistance du demandeur je me résolus à lire les pages consacrées au judaïsme dans l’ouvrage en question. Sans tarder j’y décelai un problème réel, comme l’on dit aujourd’hui. La question de la violence occupe une place considérable dans la Bible et plus particulièrement dans la Thora hébraïque.
C’est avec attention que je scrutais ces pages là. Il ne fallut pas attendre longtemps non plus pour constater les procédés de l’auteur : citations tronquées, extirpées de leur développement, instruction véhémentement à charge, désir systématique de dilacérer, de réduire en miettes, de n’en laisser pierre sur pierre. Du boulot d’Attila. Ce qui me paru assez osé de la part de quelqu’un érigé en pourfendeur de la violence divine, et cela dans la méconnaissance la plus brutale de toute règle de méthode digne de ce nom. Par exemple, pourquoi le "Dieu-vengeur-de-l’ancien-Testament", réputé massacreur et génocideur, a t-il de la même âme prescrit ce commandement d’amour - dont Spinoza faisait l’essence même de l’éthique : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Lev, 10,18) ? Egalement rien sur l’institution judiciaire, sur les réparations juridiques et morales, sur les consolations, sur la liberté, sur la responsabilité. Tout un livre actionné comme une ceinture de kamikaze sur un marché civil. Qu’en dire de plus sinon que, la dernière page lue, l’ensemble constituait pour un lecteur non prévenu un tissu d’âneries qui ne me semblait pas se limiter aux seuls récits bibliques.


Et puis est arrivé ce nouveau livre sur ou plutôt contre Freud qui a provoqué la réaction, entre autres, d’Elisabeth Roudinesco - diffusée par Cité philo - et qui nous invite à en débattre. A cet égard il paraît indispensable d’ouvrir le débat non pas tant sur le livre lui même que sur la mentalité dont il procède et le retentissement qui lui est donné. Car tout lecteur véritable de Freud, de sa biographie et surtout de son œuvre, haussera les épaules devant cet exercice de prédation récidivante. Une fois encore tout y passe : Freud libidineux, incestueux, pédophile presque, parricide et infanticide, pervers, avide, dictatorial, avec la complicité d’une épouse voyeuriste. N’en jetez plus … A part Hitler ou Dutroux je ne sache pas qu’aucune autre figure ait suscité une telle accumulation de termes orduriers, obscènes, graveleux, répulsifs. Il est vrai que l’auteur, rétif à toute enquête qui lui demanderait un peu plus de travail que son hédonisme affiché le lui permet, a rempli à ras bord une fois de plus son cageot de ragots, de rumeurs, de médisances dont on se demande ce que cela vint faire dans un exercice qui  prétend servir la philosophie et qui sent surtout son tout -à -l’égout. Si, sur les tendances "perverses" de Freud, Elisabeth Roudinesco a rétabli ce qui doit l’être, j’insisterai sur deux éléments supplémentaires : l’avidité supposée de Freud et le rôle qu’il aurait joué - attachons nos ceintures - dans la production idéologique de la Shoah car ici, vraiment, la ficelle se transforme en câble.  Rappelons que la réputation mondiale de Freud était telle que même après son départ de Vienne dans les circonstances que l’on sait : in extremis, et une fois arrivé à Londres, les demandes de psychanalyse avec  lui, en personne, ne cessaient pas. Atteint d’un cancer en phase terminale Freud n’ignorait pas son état et le peu qui lui restait à vivre. Toutefois, en cas d’acceptation de sa part, et  dans le cas où l’on insistait pour qu’il reçût par avances des honoraires fixés comme il se doit d’un commun accord, Freud faisait expressément stipuler dans cet accord qu’en cas d’interruption de ce parcours l’analysant se vît rembourser sans discussion ce qui devenait un trop-perçu. Cela pour souligner son honnêteté foncière dont Michel Onfray aurait bien fait de s’inspirer dans son propre parcours intellectuel. Quant à ériger Freud en armurier idéologique de la Shoah et, en somme, à faire des Juifs par son truchement les auteurs de leur innommable malheur, pour sentir le réchauffé l’argument n’en est pas moins odieux et méprisable. En ce sens, Elisabeth Roudinesco est fondée à relever que le gauchisme affiché d’Onfray n’a rien à envier à la mentalité de l’extrême droite la plus maladivement révisionniste.
Le Freud dont Michel Onfray prétend faire des confettis n’existe que par son ignorance crasse et l’on peut tout faire avec une ombre sauf la déchirer avec les dents. La tentation est grande de considérer que toutes ces outrances ne sont que projections, mais il faut s’arrêter et observer la règle d’or de la déontologie analytique imposée par Freud - le vrai : jamais d’analyse sauvage, surtout en public. L’inconscient méconnu finit toujours par présenter ses effets impayés.

Philosophie "populaire" ou poujadisme intellectuel ?
Il reste à se demander ce qui fait l’audience d’un telle "pensée" et en quoi draine t-elle tant de lecteurs auquel nous laissons le soin de décider s’ils méritent  ou non l’appellation de gogos. On ne s’attardera pas sur la connivence de tel journal ou de tel hebdomadaire titrant en première page ou en pleine couverture sur les exploits de Michel Onfray. Au fond, comme l’on dit à présent c’est lui qui fait le "buzz" et, au titre de cette grande loi de la vie médiatique selon laquelle les médias médiatisent ce qui les médiatise, il va de soi que cette tentative de meurtre intellectuel "buzze" on ne peut plus. Telle serait la règle du jeu. Néanmoins si je vois où est le "jeu" en revanche je ne vois pas où est la règle lorsque sur ces couverture le nom d’Onfray  s’imprime en surmajuscules raccrocheuses et qu’il faut chercher bien en dessous celui de Roudinesco ou de Miller - parce que les autres ont sans doute  préférer appliquer la seconde règle de la déontologie freudienne : devant l’outrance se taire et poursuivre sa tache .


Il n’y pas que ce jeu médiatique. En son simplisme et sa violence la "pensée" de Michel Onfray procure probablement à qui la reçoit un double bénéfice. Par ses énoncés primaires, elle leur épargne  précisément  l’effort de penser, ce que Bergson appelait l’effort intellectuel, exigence sur lequel Freud a tant insisté avec  son concept de durcharbeit. Par sa violence elle gratifie à moindre frais cette impulsion "justicière" qui caractérise le populisme et procède du persistant "malaise dans la civilisation" particulièrement perceptible dans l’entre-deux guerres. Malaise endémique et reviviscent dont Freud a avancé une analyse qui, pour le coup, permet de discerner dans la "pensée-Onfray", toujours unilatérale, faisant par principe l’impasse sur le principe de contradiction, l’un de ses symptômes loquaces. C’est en ce point d’ailleurs que l’oeuvre de Freud conserve son actualité et son acuité, notamment dans la troisième partie de L’Homme Moïse et la religion monothéiste. S’interrogeant sur les causes de la montée du nazisme Freud y met en cause l’échec des conversions de masse, déjà coupées du message évangélique initial, menées au pas de charge en laissant croire que la levée de toutes les angoisses est accomplie, que la Rédemption a eu lieu, que le salut est avéré, que le choix est d’ores et déjà opéré entre les béatifiques et les damnés. D’où sa formule au vitriol contre ces "croyants", si mal nommés parce que si mal baptisés et qui ne seraient que des "barbares mal débaptisés", pratiquant toujours la religion totémique qui fait sa Loi de l’assouvissement  inconditionnel et qui, de ce fait, doit détruire l’autre Loi, celle qui affirme la nécessité de renoncer à un tel assouvissement pulsionnel, finalement auto-destructeur. Ce que Freud a avancé au sujet de ces formes de conversion religieuse tellement illusoires pourrait s’appliquer à d’autres formes de propagande, culturelles cette fois. A sa manière l’hédoniste Onfray, qui sait extraire tant de plaisir de lui même tout en renonçant à toute paternité, à toute généalogie et donc à toute responsabilité, promet ainsi à ses adeptes le Paradis immédiat, soit le plaisir de vivre, certes, mais sans l’effort de pensée. Et lorsqu’il croit devoir mettre en cause l’instinct de mort dont il fait de Freud l’inlassable Pontifex maximus au profit du principe de plaisir polymorphe tel qu’il le conçoit, il se pourrait qu’il pratique surtout le jeu de bonneteau et qu’en réalité sa violence intrinsèque, multiforme, polymorphe, à visage hédoniste, est la plus sûre attestation du principe mortifère qui la promeut.

Depuis sa création la psychanalyse a subit maintes attaques, les unes informées, respectant le principe de loyauté scientifique, les autres confiant à la tentative de lynchage. Plus d’une fois par leurs schismes, par leur sectarisme, par leurs  langages babélisés, les psychanalystes y ont prêté le flanc. Cependant, ils oeuvrent depuis plus d’un siècle dans la souffrance psychique et tentent de l’alléger. Il faut aussi savoir faire bien, sinon le bien, et se taire. A cet égard l’œuvre de Freud, toute l’oeuvre de Freud à laquelle il se repèrent reste un incomparable outil destiné à ouvrir notre intelligence, à favoriser la connaissance des humains, à voir clairement justement ce qui est encore obscur. Aucune discipline constitutive des sciences humaines et sociales ne saurait se couper d’elle sans se mutiler gravement. Supposons un seul instant qu’a force de médisance, de "langue mauvaise" comme l’on dit dans la Bible, l’on parvienne à la tuer, à réussir là où même les autodafés de Goebbels, le stalinisme de Beria ou la Grèce des colonels ont échoué : dissuader de lire et de relire Freud et de découvrir à notre tour ce qu’il a découvert : la continent inconscient. Ce continent disparaîtrait-il pour autant ? Ou bien continuerait-il de vivre et de prospérer, plus destructeur que jamais tant la pulsion de mort y aurait recouvré son hégémonie ? 

Freud s’était fait un honneur d’avoir remis les Enfers figés "en mouvement". Il est vraiment à craindre que ces tentatives dites de "déboulonnage" n’aboutissent qu’à ériger à sa place la momie mentale de ce bon vieil Ouranos. On ne peut douter alors qui serait le premier thuriféraire à porter devant lui l’encens narcotique en faisant avancer, au nom du principe de "plaisir", la prime victime propitiatoire.
Raphaël Draï
Faculté de droit et de science politique d’Aix en Provence, Université Paul Cézanne,
Ecole doctorale en recherches psychanalytiques et psychopathologiques, Paris VII, Diderot

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