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Commençons par écarter les malentendus et dissiper les hypocrisies. Les adversaires du débat sur l'identité française dénient toute pertinence à la question posée en la jugeant infondée, illusoire ou dangereuse. Ils ne font ici que justifier doublement ce même débat. D'une part, en y participant par leur opposition, ce qui relève de la définition du débat d'idées. D'autre part, en montrant, par leurs réticences, sinon leurs craintes, que ce débat est d'autant plus nécessaire qu'ils ne savent plus ce qu'est l'idientité française, ou, plus encore, qu'ils s'en désintéressent. Or, l'identité d'un peuple manifeste l'acte politique par excellence, celui que Rousseau appelait, dans une formule précisément identitaire, "l'acte par lequel un peuple est un peuple". Que cet acte fondateur et permanent soit aujourd'hui oublié par ceux qui, pourtant, tirent leur identité de citoyen de l'identité nationale, témoigne, par son paradoxe, de la nécessité de s'interroger sur lui.
Aux yeux des censeurs, il est interdit de soulever la question de l' "identité nationale" comme si l'alliance de ces mots était blessante pour les autres identités. On notera pourtant que ceux-là mêmes qui dénient aux Français le droit d'affirmer leur identité, ou simplement de s'interroger sur elle, se montrent plus tolérants à l'égard de l'identité des autres. On salue avec respect la culture des peuples différents des Français pour mieux critiquer la culture française qui sert de repoussoir avant d'être niée. Ainsi entendait-on récemment Madame Martine Aubry tancer le Président de la République qui "fait honte à la France" parce qu'il aurait instauré un "débat malsain". Or, selon Mme Aubry, "l'identité de la France n'est pas ethnique, pas religieuse, pas culturelle", mais c'est "l'appartenance à des valeurs communes". C'est déjà admettre qu'il y a bien une identité de la France. Mais d'où proviendraient ces valeurs partagées si elles ne sont ni naturelles, c'est-à-dire données par la race, ni culturelles, c'est-à-dire acquises par une histoire commune ?
Il est vrai que la notion d'identité est délicate à appliquer aux sociétés humaines. Venues des mathématiques où elles se révèlent d'autant plus remarquables qu'elles résolvent les équations du second degré, les identités semblent concerner le seul monde des nombres. Dans l'ordre anthropologique, comme le montrait Lévi-Strauss dans son cours du Collège de France de 1975, l'utilisation de l'identité commence par "une critique de cette notion". La question "qui suis-je ?", en effet, pour un homme comme pour une civilisation, est aussi indécise que la question "que sais-je ?" En posant la dernière question, Montaigne n'avait pas d'autre prétention que de peindre en lui, non pas l'être, mais le passage. Il reste pourtant que Montaigne n'a jamais confondu son identité avec celle de La Boétie  "parce que c'était lui, parce que c'était moi" - et que Lévi-Strauss a reconnu que l'identité est "une sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour expliquer un certain nombre de choses". Ces choses ne sont pas minces si elles concernent l'être d'un homme, d'une société ou d'une civilisation.

Il suffit de ne pas penser ce foyer comme une identité crispée, refermée sur elle-même, pour éviter qu'elle se fourvoie dans l'exclusion des autres. S'il nous est "indispensable", en revanche, de partager une identité sereine, c'est parce que, seule, la distinction de notre identité avec celle des autres peut assurer leur reconnaissance mutuelle. En d'autres termes, et c'étaient ceux de Montesquieu : à la question comment peut-on être Français ?, la réponse est nécessairement : comment peut-on être Persan ? L'interrogation sur l'identité d'un peuple, et de sa culture, s'avère indissociable de l'interrogation sur l'identité des autres peuples, et des autres cultures. C'est une chose en effet bien extraordinaire pour un Français que d'habiter ce "foyer" identitaire qui s'est forgé à travers l'histoire à partir d'une myriade d'identités disparates, celte, romaine, franque, sarrasine, italienne, plus tard algérienne, portugaise, espagnole ou polonaise. La mosaïque française est formée de tesselles de diverses formes et de diverses couleurs dont chacune assure l'unité d'un dessin identique en s'intégrant en lui. Ce que ne reconnaissent pas les critiques de l'identité française, c'est que toute société, ou toute culture, est contrainte, du seul fait de son existence, à affirmer son être par opposition à celui d'autrui. C'est moins là un processus d'exclusion de l'autre qu'un processus d'inclusion de soi, lequel, paradoxalement, a besoin de l'altérité de l'autre pour assumer sa propre identité.

Nul ne l'a mieux vu que Jean-Jacques Rousseau. En annonçant déjà Lévi-Strauss, il soulignait que toute société partielle, précisément parce qu'elle n'est pas totale, ce qui la rendrait totalitaire, se révèle différente de la grande, c'est-à-dire du genre humain. Et Rousseau d'énoncer cette phrase décisive qu'il justifie en mettant en cause ceux qui la récusent : "Tout patriote est dur aux étrangers ; ils ne sont qu'hommes, ils ne sont rien à ses yeux". Tout en notant que l'essentiel est d'être bon envers ceux avec qui l'on vit tous les jours, l'auteur de l'Émile concluait par ce conseil : "Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d'aimer ses voisins". L'identité d'un peuple est donc réelle, lorsqu'elle est vécue librement sans se figer sur elle-même, à la condition, non pas d'exclure l'altérité, mais de la reconnaître comme une identité différente. Telle est l'étrangeté de la reconnaissance identitaire qui a besoin du regard de l'autre pour le tourner vers soi. Ce n'est pas là une identité de négation de l'étranger, mais bien une identité d'affirmation du national. La véritable négation serait plutôt celle de cette haine de soi, en laquelle Constantin Castoriadis, dans un article du Monde du 9 janvier 1999, voyait "la forme la plus obscure, la plus sombre et la plus refoulée de la haine". Elle croit bon de nier son identité pour exalter celle d'autrui au détriment de leur reconnaissance réciproque.

La polémique à propos de l'entrée au Panthéon d'Albert Camus est un nouvel avatar de ce déni d'identité. Il suffit que le Président de la République propose un transfert des cendres de l'écrivain pour que l'épouvantail d'une récupération politique soit brandi. Récupération de qui ? De l'extrême droite ? Le rédacteur en chef de Combat aurait-il partagé les thèses du Front national ou d'un autre parti extrémiste ? L'homme de gauche serait-il devenu, parce qu'il préférait sa mère à la justice, c'est-à-dire la vie de sa mère à la justice du terrorisme, un homme d'extrême droite ? Cela ne tient guère. D'où viendrait alors la récupération ? Des Européens d'Algérie dont il faisait partie et qu'il n'a jamais reniés même quand ils l'ont critiqué, sifflé et exclu de leurs rangs ? Ce serait alors exclure, en même temps que Camus, toute une catégorie de Français dont on ne reconnaîtrait pas l'identité. En fait, le débat sur l'entrée de Camus dans un temple consacré à tous les dieux, en termes modernes, à l'universel, est révélateur de la méfiance à l'égard de l'identité française. Né d'un père d'origine bordelaise et d'une mère d'ascendance espagnole, Camus incarnait charnellement, par la générosité de son engagement comme par la fidélité de son enracinement, l'universalité de la culture française. Ce serait une amère ironie de l'histoire que l'auteur de L'Étranger qui vivait de toutes ses fibres l'étrangeté native de l'existence humaine ne puisse incarner, en reposant au Panthéon, l'identité de la France qui est celle de ses oeuvres.

Qu'est-ce que l'identité d'un Français ? Non pas seulement la connaissance de son passé et de ses traditions, comme il en va de toutes les sociétés et de tous les peuples, mais son identification quotidienne à ce qui mérite d'être identifié comme Français. C'est-à-dire son paysage (Vidal de la Blache disait que "la France est un être géographique"), son humanité (Michelet soulignait que si l'Angleterre est un empire et l'Allemagne un pays, "la France est une personne", et, par-dessus de tout, sa culture. La culture n'est pas un dépôt intellectuel, scientifique et artistique assoupi dans les bibliothèques, mais, comme l'indique son étymologie latine, du verbe colere, "prendre soin" (ainsi l'agricultura est le « soin de la terre »), le soin que l'on porte à ce qui est digne d'être soigné afin d'en d'en produire les fruits. Et les fruits de l'identité française sont, avec sa langue, ses oeuvres auxquelles chaque Français s'identifie à tout instant, dès qu'il parle et qu'il agit. L'acte par lequel un peuple est un peuple, une personne une personne, et un citoyen un citoyen, n'est autre que ce processus constant d'identification aux oeuvres que d'autres Français ont créées avant nous et que d'autres Français, s'inscrivant dans cet héritage, feront plus tard fructifier.
"Comment peut-on être Français ?", s'étonnent ceux qui, pour se détacher de tout enracinement, n'acceptent plus de l'être. En évitant d'être le seul peuple qui, pour exalter l'identité des autres, croit nécessaire de répudier la sienne.

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Il va être difficile, en 2010, de ­faire taire le peuple.
Les censeurs, qui insultent à tours de bras ceux qui, de plus en plus nombreux, refusent d'emprunter leurs parcours fléchés, ne stopperont pas la libération de la parole, dont s'effrayent SOS-Racisme et ses élèves. La glasnost tant attendue s'impose comme l'acquis politique de 2009. Les pandores ont raison de craindre cette révolution: ils y laisseront des plumes. Les épurateurs éthiques vont beaucoup hurler, en agitant Vichy, la Shoah et autres outrances. Mais ils n'empêcheront plus de penser autrement. Cela ressemble déjà à une délivrance.
Drôles de démocrates que ces "progressistes" qui ne supportent pas la parole des autres. Après avoir injurié les Suisses, coupables de s'être prononcés par référendum contre les minarets, ils réclament l'arrêt du débat sur l'identité nationale, qualifié de nauséabond, raciste, islamophobe. Éric Besson, ministre de l'Immigration, a eu beau jeu de leur faire remarquer, mardi, la bonne tenue des commentaires. "Le débat ne se focalise pas sur l'immigration et l'islam", s'est-il même défendu. Serait-ce donc honteux d'aborder ces sujets ? Ces tabous, qui dissimulent d'évidentes difficultés, sont devenus incongrus.
Le politiquement correct est tellement enraciné chez nos mandarins, que s'annoncent, de leur part, des résistances à la mesure des audaces des affranchis. Mais la pensée obligée traîne trop d'échecs, dont l'obamania n'est qu'un aperçu, pour prétendre encore à l'exemplarité. Ce qui aurait pu être un utile code de civilités s'est mué en une idéologie au service des minorités. La dérive autoritaire de ce conformisme, créateur de délits d'opinions et de lynchages, l'a rendu insupportable. Internet, "bénédiction pour la démocratie française" (Raymond Boudon, Le Figaro, lundi) donnera-t-il le coup de grâce à l'oligarchie ?

Les bilans désastreux des doctrinaires et de leurs perroquets devraient les inciter à la modestie. La déculturation, le surendettement, la désindustrialisation ne sont toujours pas au coeur de leurs préoccupations alors que ces déclins désespèrent les gens. Les élites ne voient-elles pas qu'elles parlent le plus souvent dans le vide ? Leur discrédit est tel que même le discours maternant de l'État sur la nécessité de se faire vacciner contre la grippe A n'a pas été jugé crédible par une majorité de Français. Quand un pays rechigne ainsi, il faut l'écouter dare-dare.
Éric Besson, qui aura tenté brièvement de s'échapper du moule, est-il certain d'avoir bien entendu les Français et de parler en leur nom ? Lundi, à La Courneuve, il a dit : "La France n'est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c'est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble. Il n'y a pas de Français de souche, il n'y a qu'une France de métissage." Mais qui a décidé de ces bouleversements qui coupent les racines d'un trait de plume ? Personne, sinon ces mêmes faiseurs d'opinion. C'est à eux que s'adresse le ministre en leur récitant, pour preuve de sa reddition après l'épreuve du feu, que la France n'est riche que de sa nouvelle diversité. Le terrorisme intellectuel des coupeurs de têtes a décroché là son premier trophée de l'année.
"Diversité signifie déraciner les vieilles traditions qui excluent les gens et entravent la liberté des nouveaux ­venus", écrit Christopher Caldwell dans un livre dérangeant qu'aucun éditeur français n'ose à ce jour traduire ni publier (Reflections on the ­Revolution in Europe). Journaliste au Financial Times, il est sur la liste noire de l'Inquisition : elle ne lui pardonne pas d'aborder la difficulté que rencontre l'Europe avec l'islam et de répondre par la négative à la question : le Vieux Continent peut-il rester le même avec en son sein des peuples différents ? Mais c'est ce que Besson semble admettre quand il renonce à maintenir un seul peuple en une nation. Ce réalisme est défendable, même s'il s'apparente à un renoncement. Mais que reproche-t-il au juste aux "Français de souche" ?

En fait, les palinodies sur l'identité nationale rendent le discours public de plus en plus incohérent. L'immigration est présentée comme un non-problème, mais il est aussi admis qu'elle en pose beaucoup ; l'islam demeure intouchable de peur de stigmatiser les musulmans (la critique du christianisme ou du Pape est, elle, sans limite) cependant que la burqa est devenue indésirable ; le chef de l'État parle d'"assimilation" et son ministre de l'Immigration de "conglomérat de peuples". Quant au nationalisme, qui serait différent de la défense de la nation, il ne serait une vertu que quand les Palestiniens ou des peuples anciennement colonisés s'en réclament. Qui comprend ?

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Nadine Morano a dit en substance que l'usage du verlan et le port de la casquette à l'envers ne sont pas le meilleur moyen pour un jeune de trouver un job. C'est une évidence. Pourquoi feindre de lui imputer on ne sait quelle arrière-pensée "raciste" ? Pascal Clément a dit en substance que s'il y avait sur notre sol autant de minarets que de clochers, la France ne serait plus la France. C'est une évidence. Pourquoi feindre de lui imputer on ne sait quelle "islamophobie" ? Pourquoi ce besoin névrotique, pour ne pas dire autiste, de nier les réalités ? De quoi a-t-on peur ? Quels fantasmes inavoués rôdent dans le subconscient de ces dignitaires socialistes qui dégainent absurdement Laval ou Déat pour néantiser leurs adversaires ? Et pourquoi la droite n'ose-t-elle pas leur réclamer des comptes ? Folie des uns, lâcheté des autres - et on s'étonne que le Français de base soit déboussolé.
Jusqu'au mois de mars, on va nous tympaniser avec les régionales.
Ces élections, je m'en fiche un peu, elles risquent d'empêcher Sarkozy d'approfondir ou d'assurer un bon suivi des réformes qu'il a initiées. Or on l'a élu pour ça. S'agissant des régions, mon seul souhait serait qu'elles fassent des économies ; j'en ai un peu marre de la pavane de ces modernes "ducs", ils démaillent ce que Louis XI puis Richelieu ont eu tant de mal à tisser. La remarque vaut pour les départements, qui embauchent par clientélisme, et même pour les grandes municipalités. La France n'a plus les moyens de rémunérer la fatuité des potentats locaux. L'État se serre plus ou moins la ceinture, il le fallait sous peine d'impotence. Que les régions l'imitent, le contribuable s'en portera mieux et l'ardoise des générations futures sera moins lourde.
Paru dans Valeurs actuelles, 7 janvier 2010

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(...) (site endommagé en 2013)
d
'une tentative d'agression à Saint-Pierre, je relisais plusieurs de ses écrits dont le texte de sa conférence aux Bernardins.
Le Saint-Esprit est censé éclairer les cardinaux réunis en conclave. Il a pour le moins des intermittences dans la longue histoire de la papauté. Mais pour l''élection de Benoît XVI, il n'a pas mégoté sa grâce, c'était le pontife dont l'Église avait besoin. Il inspire la comparaison avec ces érudits des époques mérovingiennes qui, dans les monastères, s'évertuaient à pérenniser la culture tandis qu'alentour sévissait l'anarchie barbare.
Aux moeurs près qui se sont adoucies, nous sommes dans ces temps barbares, il suffit pour s'en convaincre d'allumer la télévision ou de naviguer sur Internet. Le pape en a conscience. Au lieu d'épouser vainement son époque, il poursuit l'exégèse des Écritures et des Pères de l'Église, autant dire les fondamentaux. D'aucuns le trouvent "décalé". Tant mieux, c'est sa mission.
Tout à fait conscient des profondeurs du nihilisme "moderne",
il continue de préconiser les noces de la foi et de la raison, au service d'une liberté visant plus haut que les nombrils de nos ego. Pour l'heure, il donne l'impression de prêcher dans le désert. Mais c'est une impression trompeuse, imputable pour l'essentiel à l'incurie du système médiatique. Les philosophes de la "déconstruction" sont au bout de leur rouleau, les politiques de leur pauvre volontarisme ; il n'y a plus de métaphysique derrière l'idéologie de l'"innovation", plus de morale derrière les incantations aux "valeurs", et on nous bassine avec des histoires de capotes anglaises, de curé qu'on voudrait marier, de femmes qui ont envie de dire la messe. Comme si l'Église (un milliard de fidèles) n'avait pas des soucis plus cruciaux. Comme si la substance de son message devait se dissoudre dans l'air du temps. La déchristianisation en profondeur de l'Occident remonte aux Lumières, voire à Descartes ; on n'y remédiera pas en démagogisant sur la sexualité, hétéro ou homo. Le pape le sait : il a pris la mesure du défi, elle donne le vertige. En même temps le fond du problème commence à s'éclaircir : un monde sans Dieu est à terme invivable. Tout le démontre, y compris les divinités compensatoires d'un polythéisme infantile qu'on nous brade sans relâche pour occulter l'évidence d'un vide nauséeux. Avec cette barbarie, le pape ne veut pas composer, et il a raison. On finira par s'apercevoir que sa voix taille la seule route que l'humanité puisse emprunter sans se perdre. Et que cet octogénaire est en somme le seul philosophe contemporain. Il faudra bien que, tôt ou tard, un gai savoir émerge du brouillard "relativiste", comme dit Benoît XVI, à si juste titre. Mais quand ? Dieu le sait.
Paru dans Valeurs actuelles
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(...) (site endommagé en 2013)
oui, cela, tout le monde le sait. Mais qu'y a-t-il derrière ? Est-ce, à travers lui, l'Église qui a mauvaise presse ? Ou bien la figure de la papauté comme autorité ? C'est à cette question que tente de répondre l'auteur dans un livre d'entretiens avec l'éditeur Marc Leboucher (1).
Les papes d'aujourd'hui vivent dans le monde des médias. Ils doivent penser à leur image. Jean-Paul II possédait le don de séduire. Ce qui pourtant n'est pas essentiel : la foi passe-t-elle par la séduction ? Non. Même si une forme de charisme peut jouer dans la pastorale, il y faut bien davantage. Cependant, qu'il le veuille ou non, un pape aujourd'hui a en quelque sorte une image à défendre.
Celle du pape Benoît XVI tient à plusieurs faits. Avant d'être pape, Joseph Ratzinger avait été préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, héritière de la Congrégation de l'Inquisition. De quoi faire frémir les journalistes. Ses discours contre le nihilisme et le relativisme confirment cette image : parce qu'il est conservateur, les médias le décrivent tout naturellement comme un intégriste. Lorsqu'il est élu, c'est un écoeurant festival. Ratzinger est allemand et, en tant que tel, il a été enrôlé en 1941, à 14 ans, dans les Jeunesses hitlériennes. La photo passe en boucle, laissant entendre que le Saint-Esprit a élu un pape nazi. La reductio ad hitlerum est l'argument décisif de tant d'imbéciles : les Guignols de l'info l'appellent "Adolf II".

Autrement dit, parce qu'il est conservateur, le pape Benoît XVI devient nazi : une antienne. Et cependant, comme le dit Bernard Lecomte, un pape pourrait-il être autre chose que conservateur ? Certes, au sens où il est le gardien des dogmes, sinon pourquoi l'institution de l'Église ? Mais bien davantage, dirais-je, au sens où l'Église veut défendre contre vents et marées, derrière le Christ, une image de l'homme dont la modernité voudrait se débarrasser en instituant un nouvel homme artificiel, construit par notre volonté prométhéenne et digne, parfois, des caprices monstrueux de Frankenstein.

Le fait est que la vindicte qui s'attache au pape actuel est particulièrement vivace en France, où la culture religieuse est pratiquement descendue sous zéro, et où la culture antireligieuse a acquis de véritables lettres de noblesse. Dès qu'un pape se rend en France, les médias se déchaînent pour reprocher aux autorités le coût du voyage. Il existe dans notre pays, issu de la laïcité militante, un fort antichristianisme, auquel s'expose d'autant plus un pape conservateur.

La société contemporaine, qui n'a plus pour religion que celle des droits de l'homme, entend ceux-ci de façon exclusivement individualiste. Pour elle, respecter les droits, c'est respecter le désir de chaque individu, sans s'occuper de savoir si son désir est aberrant, contre-nature ou même criminel. C'est pourquoi le discours de l'Église sur la morale revient à une gifle, à une provocation majeure. La morale est hétéronome, elle nous impose de l'extérieur des lois que nous n'avons pas construites, et cela répugne à notre toute puissance. Et pourtant, quand le pape, à l'indignation générale, parle du préservatif en Afrique, il est aussitôt confirmé par des gouvernements africains, qui connaissent leur affaire.

Il y a aussi que ce pape est un intellectuel et, à ce titre, il n'a pas de réticence à exprimer le fruit de ses réflexions, en cherchant l'objectivité bien davantage que l'acquiescement consensuel. Et quand il parle de l'islam, il se moque de déplaire pourvu qu'il dise vrai. Oubliant, peut-être, qu'en tant que pape il lui faudrait se méfier des interprétations belliqueuses de son discours.
Bernard Lecomte précise à juste titre que la mauvaise presse du pape provient tout simplement de ce qu'il se tient en général au-dehors de ce qu'il faut dire. Mais il est bien cocasse de voir Marc Leboucher entonner à notes hautes le couplet contre les moutonniers du politiquement correct, lui qui manifeste dans la vie une peur panique de ne pas penser comme tout le monde.


Au temps du communisme, nous avons reçu Jean- Paul II, un soldat, et c'était bien d'un soldat que nous avions besoin. À présent, le défi n'est plus de battre un totalitarisme vénéré même par nos pairs, mais de récuser un nihilisme qui emporte dans ses rets nos propres enfants. Benoît XVI est providentiel pour cette tâche-là. Il sera critiqué sans relâche, et nous avec. Que cette mise en cause permanente développe en nous l'humour plutôt que l'aigreur: c'est tout ce qu'on peut souhaiter.

(1) Pourquoi le pape a mauvaise presse, entretiens de Bernard Lecomte avec Marc Leboucher, Desclée De Brouwer, 204 pages, 16.
Paru dans Valeurs actuelles, 7 janvier 2010

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Encore une polémique bien française, celle qui s'en prend à Benoît XVI pour sa procédure de canonisation de Pie XII. En dehors de quelques Israéliens et Israélites, il n'y a que des Français pour participer à cette curée.
La première question à poser, c'est : quels résultats obtiennent les "coups de gueule" médiatiques contre les dictatures ? Quels résultats a obtenu Bernard Kouchner pour les Ibos ou pour les Vietnamiens ? Certes, sa carrière politique et médiatique a été lancée : est-ce suffisant ?
Depuis près de soixante ans, le Dalaï Lama ameute les média occidentaux : quels résultats au Tibet ?
L'action de l'Abbé Pierre en France, ou celle de Jean-Paul II face à une URSS en pleine déliquescence morale, s'exerçaient dans des contextes totalement différents.
Mes parents et enseignants m'apprenaient : "Le bruit ne fait pas de bien, le Bien ne fait pas de bruit". Je pense que ce fut la politique de Pie XII, et c'est toujours celle de la Croix Rouge.
Cela dit, ayant passé plusieurs années en Allemagne, j'ai pu constater que les catholiques allemands estiment que Pie XII a fait tout ce qui était possible face au système nazi. Et on ne peut rien comprendre à Benoît XVI si on oublie qu'il est né Allemand, au temps de la dictature nazie.

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Le gouvernement s'accroche à sa taxe carbone, que le Conseil constitutionnel vient d'annuler en révélant les nombreux secteurs d'activités et catégories professionnelles qui en étaient exemptés. Je n'ai pas souvenir que ces multiples aménagements, dérogatoires au principe de l'égalité devant l'impôt, furent clairement annoncés par le pouvoir et discutés dans les médias. "Moins de la moitié des émissions de gaz à effets de serre aurait été soumis à la contribution carbone", font valoir les Sages. En fait, seul l'usager "normal" était la cible privilégiée de ce dispositif alambiqué, que Nicolas Sarkozy ferait mieux d'abandonner. En tout cas, c'est l'honneur de l'institution présidée par Jean-Louis Debré d'avoir levé ce lièvre des exemptions. Une fois de plus, la rétention d'informations apparaît comme un procédé usuel de gouvernance. Or, cette pratique devient d'autant plus insupportable qu'un besoin de vérité sur l'état exact de la France gagne l'opinion, au grand dam des faussaires et autres spécialistes en enfumages et pipolisation. En 2010, le gouvernement acceptera-t-il de jouer carte sur table ? C'est mon souhait pour cette nouvelle année.

 

Il va falloir notamment se résoudre à admettre que notre système de protection sociale est en faillite et qu'un autre modèle de sécurité sociale, réduisant nécessairement le périmètre des solidarités et faisant appel aux assurances privées, doit être débattu. L'énorme endettement du pays, qui s'accompagne d'une paupérisation d'une partie de la population, devra être également au centre des réformes de l'Etat-providence. Quant à l'utile débat sur l'identité nationale, il ne pourra faire l'économie d'un examen des effets produits par une immigration de peuplement, qui a déjà constitué, ici et là dans des banlieues, des contre-sociétés et des contre-cultures. Un journaliste du Financial Times, Christopher Caldwell, ose cette question dans un livre récent (Reflections on the révolution in Europe): "Can Europe be the same with different people ont it ?" (l'Europe peut-elle rester la même avec en son sein des peuples différents ?). Caldwell, exemples à l'appui, ne croit pas à l'assimilation des nouvelles populations musulmanes. "Un livre qui devrait faire scandale", écrit Alain Besançon dans la dernière revue Commentaire. Mais sera-t-il traduit en français ?
Excellente année à tous !
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L'identité française : un condensé de l'identité européenne

L'identité française ne se sépare pas de l'identité européenne. Dire cela n'a rien à voir avec une quelconque perspective supranationale, au contraire.
L'Europe est entrée dans l'histoire avec les cités grecques. C'est leur amour passionné de la liberté qui s'est exprimé à Marathon, aux Thermopyles, à Salamine, à Platées, contre ce que les marxistes devaient appeler plus tard le "despotisme oriental".
Même refus d'une monarchie orientale avec la victoire, plus ambiguë, d'Octave à Actium, contre Antoine et Cléopâtre.
Tout en sauvant la façade républicaine, Octave, devenu Auguste, n'en imposa pas moins à Rome un modèle impérial, au mépris de la tradition romaine et de l'esprit de liberté des peuples moins avancés, Celtes, Ibères ou Germains. Mais au bout de quelques siècles, l'Europe, sous le choc des barbares, revint, avec la bénédiction de l'Eglise, à un nouveau type de morcellement. Cette Europe où, depuis l'Edit de Caracalla (312), tous les hommes libres sont citoyens, ne supporte plus les pouvoirs trop lointains. En se partageant l'Empire, Les Francs en Gaule, les Wisigoths en Espagne, les Ostrogoths en Italie, les Angles et les Saxons en Angleterre, les Suèves au Portugal esquissent la carte politique de l'Europe actuelle : des entités politiques de taille moyenne, sous-dimensionnées par rapport aux grands empires byzantin ou arabe mais où le pouvoir semble plus à portée du grand nombre, jusqu'à l'émiettement féodal.
Les tentatives de reconstituer un grand bloc européen de type impérial sur le modèle romain ne manquèrent pas : Charlemagne, le Saint Empire romain germanique, les Habsbourg, jusqu'à Napoléon et Hitler, mais elles firent les unes après les autres long feu. Il est significatif qu'au XXe siècle les totalitarismes s'emparèrent des deux nations qui s'étaient vu un moment héritières de Rome, l'Allemagne des Kaiser, la Russie des Czars (deux déformations de César). Mais ils n'ont eu, eux aussi, qu'un temps.

Cette histoire tourmentée fait-elle, autant qu'on le dit, de l'Europe une terre de brassage ethnique ? Elle le fut sans doute au premier millénaire, par l'esclavage d'abord, par les invasions ensuite. Très peu depuis l'an Mil. Au temps des invasions, les nouveaux venus tentaient de s'imposer par le fer et par le feu. Mais ils ne gagnaient pas vraiment : soit qu'ils fussent défaits sur les champs de bataille (les Huns, les Hongrois, les Turcs), soit qu'ils se soient assimilés à la civilisation des premiers occupants : destin de la plupart des peuples germains du Ier millénaire. Les Arabes, seuls, imposèrent leur civilisation en Espagne, mais ils en furent finalement rejetés, comme les Turcs devaient l'être des Balkans.
Et la France dans cette histoire, dira-t-on ? A un degré suréminent, elle porte cette vocation européenne de liberté, elle en est l'emblème. Emblématique déjà par sa position : le seul qui soit à la fois sur la Mer du Nord, l'Atlantique et la Méditerranée, maritime et continental (au sens de MacKinder), latin et franc, catholique mais teinté de protestantisme, chrétien mais inspirateur des Lumières, notre pays est à lui seul un condensé de l'Europe. Comme jadis les cités grecques, il incarna tout au long de l'histoire - sauf l'exception napoléonienne - la résistance à la tentation impériale paneuropéenne : contre le Saint Empire, contre les Habsbourg, contre le Reich bismarkien. Redécouvrant à la fin du XVIIIe siècle les valeurs de la démocratie grecque, les Français, comme les Grecs jadis, sont bien les Européens par excellence. Ils sont un peu à l'Europe, ce que l'Europe est au monde. Leur identité, c'est d'abord cela.
Tout cela appartient-il au passé ?
Loin de nous l'idée d'oublier ce que la chute du rideau de fer doit à des acteurs non-européens, Américains bien sûr mais aussi Afghans. Reste que cet événement résulta aussi du combat de grands Européens ; Jean Paul II, Walesa et d'autres et doit être considéré comme une grande victoire de la civilisation européenne. En refusant avec plus de détermination que d'autres l'ultime menace soviétique qu'exprimait la prolifération des euromissiles, notre pays réagit alors en conformité avec son sens séculaire de la liberté.

Comment dès lors s'étonner que la France doute de son identité dès lors que de nouvelles menaces semblent, à tort ou à raison, lui rappeler ce que, tout au long de l'histoire, elle a, comme les autres Européens, rejeté ?
Toujours ouverte aux autres cultures, y compris arabe, comment se résignerait-elle à ce que l'Europe appartienne jamais à l'oumma, ainsi que l'envisagent certains islamistes ?
Comment pourrait-elle accepter que certains faucons américains, tel Zbigniew Brzezinski, prônent la mise en tutelle de l'Europe au sein d'un nouvel ordre impérial ? Comment ne serait-elle pas inquiète, elle qui, presque tout au long de son histoire, a combattu les empires, d'entendre Barroso dire : "parfois j'aime comparer l'Union Européenne en tant que création, à l'organisation des empires", même s'il ajoute qu'il s'agira du "premier empire non impérial" (1). De quelque manière que cela soit dit, il n'est en tous les cas pas dans la vocation de la construction européenne de substituer à la variété colorée de ses personnalités nationales, la grisaille d'un soft power bureaucratique.

Loin de se replier sur elle-même, la France, en se souciant de son identité, ne fait que défendre, comme elle l'a toujours fait, l'identité de l'Europe.
(1) Conférence de presse à Strasbourg, 10 juillet 2007

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ce que nous sommes, ce que nous voulons faire ensemble. Que retenons nous du passé ? Qu'en racontons-nous, quelles promesses en tirons-nous ? Comment nous appuyons nous sur lui pour ne plus en répéter les erreurs, et pourquoi nous faut-il parfois changer de passé, le rouvrir autrement ? Tous les grands bouleversements historiques ont commencé par changer le "régime" de mémoire.
Or notre époque se caractérise, un peu partout dans le monde, à la fois par un abus de mémoire et un abus d'oubli. D'un côté nous avons la prolifération des commémorations, la manipulation idéologique des identités nationales, la patrimonialisation des lieux de mémoire, sinon le rêve de musées où le passé serait stocké et sauvegardé dans son intégralité. De l'autre nous avons la disparition à un rythme accéléré des mémoires marginales et vaincues, l'amnésie générale apportée par les révolutions qui croient abolir le passé, mais aussi par les exodes massifs et ce bouleversement des modes de vie par lequel nous jetons ce qui nous alourdit, sans plus rien chercher à réparer. Les deux vont sans doute ensemble. Plus on échange, dans une société de vitesse et d'ouverture généralisée, et plus on a besoin d'avoir de l'inéchangeable, des clôtures de mémoires.
Si la politique consiste à instituer les conflits qui traversent la société, de façon à équilibrer les forces, elle passe par une "juste mémoire". Après tout, une communauté n'existe qu'en déterminant ce qu'elle garde en mémoire. Plus encore, lorsqu'une société est traversée par un conflit de mémoires douloureuses, qui ne s'échangent pas aisément, il est bon que l'histoire et les institutions politiques introduisent une sorte de distance, qui les oblige à cohabiter avec d'autres dans un espace de civilité. Mais cette fonction positive des politiques de mémoire ouvre aussi la voie à de dangereuses manipulations de la mémoire et de l'oubli.
D'un côté nous trouvons la démagogie du populisme identitaire, qui joue sur les peurs et les ressentiments, en fabriquant des fausses mémoires qui peuvent enfler jusqu'à éclater, comme des bulles imaginaires et dangereuses. Mais même les politiques plus démocratiques, qui s'abritent sous le désir légitime de transmettre l'important aux jeunes générations, de leur donner un langage commun, courent le risque de n'investir que dans la pédagogie des moyens de communication, en évacuant le débat sur le contenu de ce qui est transmis. Comme si on prenait les gens pour des enfants, et comme s'il fallait surtout écarter les conflits.
Or la mémoire vive se constitue dans le dissensus des mémoires, et sans cela on est dans le "politiquement correct", qui refoule les "mémoires" réelles moins présentables. Les cadres sociaux de la mémoire échappent d'ailleurs au politique, et passent par les familles, les communautés intermédiaires, et toutes les formes de transmission porteuses d'un bout de mémoire collective - toute mémoire est collective, car on ne se souvient jamais absolument seul.
De l'autre côté, nous trouvons la démagogie des politiques de l'amnésie, quand on efface du paysage toutes les traces de l'existence de ce qu'on veut oublier, en nettoyant toutes les couches archéologiques contaminées par ce qui devrait n'avoir jamais existé, et en bétonnant une paysage tout neuf, méconnaissable, d'où le passé réel soit à jamais banni. Nombreuses sont les figures récentes de ces recommencements à zéro, de ces amnisties ou de ces prescriptions, qui furent parfois nécessaires dans un premier temps pour sortir de la guerre civile et refonder la "république", l'espace politique commun.
Mais nul présent vivant n'est possible dans le perpétuel refoulement d'un passé qui ne "passe" pas, et il y a bien un moment où il faut reconnaître ce qui s'est passé, justement pour pouvoir en faire sépulture. Le travail consiste à se déplacer pour aller prendre en charge l'ensemble du passé, et prendre sur soi une responsabilité proprement éthique et politique. Ce travail, loin de nous anesthésier aux malheurs présents ou imminents, nous y rend sensible, justement, parce que l'histoire n'est pas finie.

Le 3 janvier 2010 dans le quotidien costa-ricain La Nacion (en vue des élections dans le pays)

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(...) (site endommagé en 2013)
de nos télévisions, chaque confession se replie sur son coeur de cible, sur ses seules forces, sur son identité.
Et pourtant on aurait bien besoin de cette conversation, de cette fraternelle correction mutuelle sans laquelle nos vertus mêmes deviennent démoniaques. Entre catholiques et protestants, j'ai perçu beaucoup de ces dialectiques vertueuses, par lesquelles nous avons besoin les uns des autres. Ici je voudrais examiner les rapports entre la religion et la foi.
Un des grands combats de la modernité protestante a été celui de la foi contre la religion. La Réforme de Luther et Calvin déjà, pointant la nature idolâtre des hommes qui ne cessent de se tailler des dieux à leur image, tablait sur le dépérissement progressif de la religion. Il fallait d'ailleurs purifier la foi de tous les mélanges avec la politique, la morale, la philosophie, etc et revenir au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Il fallait revenir à la foi comme pure confiance en Dieu, comme pure confiance en sa Parole qui nous traverse. Prise dans le mouvement de la sécularisation et des migrations, la foi n'a cessé ainsi de se détacher de la culture, de se déterritorialiser. Elle est devenue l'objet de décisions individuelles et subjectives qui rompent avec leur tradition, mais qui risquent ainsi peu à peu de se retrouver incultes - incultes de leur propre tradition religieuse, de leur propre épaisseur de langage et d'histoire. On voit bien la vieille religion qui est dans l'oeil de son adversaire, mais sans voir celle qui est dans le nôtre ! D'où l'apparition, dans un monde que je n'hésite pas à qualifier de post-chrétien, d'un fondamentalisme ou d'un "pentecôtisme" sans racine, comme tombé du ciel. D'où cette rhétorique perpétuelle de la décision, de la conversion, de la nouvelle naissance, qui n'est plus au bout du compte qu'un présentisme sans fidélité ni espérance.
De l'autre côté, après des siècles de critiques de la religion, nous avons eu une nouvelle génération de travaux qui en ont fait l'éloge. Depuis les études de René Girard sur La violence et le sacré jusqu'à ceux d'une certaine psychanalyse, nous avons découvert qu'il n'y avait pas de société sans un certain nombre de processus religieux fondateurs. C'est toute une tradition issue de la Restauration qui est ainsi réhabilitée, où il n'est pas question de foi, dans le sens de cette décision individuelle à laquelle nous l'avons réduite, mais d'appartenance à une culture. On peut très bien pratiquer la religion majoritaire d'un pays par culture, sans états de conscience et sans trop y croire : l'important est de transmettre les cadres. C'est ainsi que je rencontre de plus en plus souvent des catholiques qui, à l'instar jadis de Charles Maurras, sont des ultra-catholiques athées, dont le catholicisme est la culture. Je dis ultra-catholiques au sens où dans le contexte post-chrétien qui est le nôtre, la religion devient identitaire et intégriste, réduite à son apparat culturel, ou à des bouts de rituels sécularisés et dépourvus de toute inquiétude théologique. Les français seront alors catholiques, comme d'autres seraient juifs, les turcs sunnites, ou les américains protestants, parce que ce serait le fond inconscient de leur culture, quelque chose comme leur système immunitaire. Le préjugé le plus répandu est alors que chacun pense que sa religion n'est pas vraiment "croyable", mais qu'elle est quand même la moins mauvaise !
On comprend aisément ici où je veux en venir. La foi sans la culture est monstrueuse, et vire au fondamentalisme inculte. Mais la culture sans la foi l'est aussi, et vire à l'intégrisme identitaire. Le plus grave est que nous sommes un peu partout désormais pris en cisaille entre le Charybde d'une foi sans racine et le Scylla d'une religion morte. Un peu comme si l'on croyait à la possibilité d'une parole pure, qui surgirait sans s'appuyer sur aucune langue, ou à la possibilité d'une langue qui pourrait se poursuivre alors que plus personne ne la parle vraiment. Comme si l'une n'avait pas toujours besoin de l'autre.

Midi-Magazine sur la radio Fréquence protestante, jeudi 31 décembre 2009

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