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... les mots renouent avec un sens, contre les faux bergers du puritanisme qui crient au loup pour néantiser l’autre. Georges Frêche, Gérard Longuet, Robert Ménard, Eric Zemmour… Ces temps-ci, la police langagière ne lésine pas sur les rafles. Les propos incriminés étant en soi anodins, c’est le climat dans lequel ils ont été diabolisés qui méritent le détour d’une réflexion. Quel est l’objet de la censure ? Sa légitimité ? L’identité de ce Big Brother invisible qui lâche ses fatwas médiatiques ? Pourquoi cette hantise des mots au pays de la Fronde, de Guignol et des chansonniers ?
Des mots de la rue et, somme toute, du réel, car ce qui vaut à Zemmour une curée digne de l’Inquisition, on l’entend dire vingt fois par jour, et pas seulement au café du Commerce. Tout repose, semble-t-il, sur une sanctuarisation des minorités - ethniques, culturelles, régionales, sociales, sexuelles, religieuses. Nul n’est censé les critiquer - pardon, les "stigmatiser" - sous peine de commettre un péché désormais mortel : la "discrimination". Prise à la lettre de la loi qui la pénalise, la discrimination vaudrait l’index à quasiment tous les écrivains de notre patrimoine. En creux elle dénonce l’existence d’une majorité suspecte par essence, vouée à expier son péché originel en euphémisant, en tamisant, en feutrant, en affadissant, en laminant l’expression de ses sentiments.
Au mieux les goûts et les couleurs de cette majorité trahissent le beauf. Au pis, il sera "réac", voire "facho", car cette démonologie ne fait pas dans la dentelle. Pour parler clair, le "Gaulois", comme disent les jeunes des cités sans y voir malice, est sommé de se tenir à carreau. Préfère-t-il Mozart au rap, Giotto aux tags et le baroque aux arts premiers, on suspecte la morgue de l’Occidental ; on croit apercevoir l’ombre portée de l’esclavagiste, du colonialiste, etc.

Ose-t-il affirmer que l’identité profonde de la France est peu redevable aux flux migratoires du siècle dernier, le voilà présumé franchouillard. Donc étriqué, frileux, "rance" (Sollers), barrésien, et j’en passe. S’il avoue une inclination pour l’altérité des genres (Ménard), il présuppose indûment quelque chose d’aussi monstrueux qu’une norme : vade retro, hétéro ! S’il dresse à haute voix sur la population carcérale française un constat validé par les magistrats, les policiers, les élus et quiconque a visité une maison d’arrêt (Zemmour), c’est pis. Son verbe a "stigmatisé" des "minorités visibles" (termes en usage pour maquiller leur identité), il doit payer. Encore Zemmour est-il lui-même issu d’une minorité ; on se demande avec quel bois l’Inquisition aurait alimenté le bûcher s’il débarquait du Cantal ou du Haut-Bugey. Ce qui, en somme, définit le péché, c’est sa référence implicite - ou supposée - à une norme perçue comme majoritaire (le "Gaulois", l’hétéro, le catho, etc.). On peut en conséquence canarder le pape, prétendument complice d’actes pédophiles. Mais pas Frédéric Mitterrand, Polanski ou Cohn-Bendit, couverts par leur appartenance présumée aux minorités "culturelles".
Reste à cerner l’identité de ce flic sans visage qui traque le dissident, terrorise le politique, intoxique les journalistes et impose une loi du silence dont on rigole à l’étranger. N’accablons pas les médias et leurs relais mondains. Ils régentent les exécutions publiques, ils propagent les excommunications, ils les orchestrent à l’occasion, mais le verdict vient d’ailleurs. De partout, de nulle part. Aucune instance normative ne le légitime, et pour cause : la démonologie fonctionne sur la récusation de toute norme, la divinisation de toute marge, le déni de toute mémoire, la hantise de toute tradition. Le nihilisme qui la cautionne stagne dans l’air du temps, on le respire, on a du mal à le nommer.

D’ailleurs, il ne faut rien nommer. Le mot en soi fait l’objet d’une suspicion apeurée et le peuple qui en use avec sa gouaille millénaire doit être muselé. A défaut il importe de le terroriser, ce à quoi s’emploie le lâche suivisme du législateur, fût-il droitier. Rien de plus efficace, pour le téléguider, que de lui inoculer la crainte d’être ringardisé. De fait, les couples historiques (bien-mal, beau-laid, vrai-faux) sont invalidés par le seul clivage qu’instaure la déesse Modernité : ringard contre branché ! Il faut être branché sur les minorités : plus on fractionnera le corps social, moins l’hydre majoritaire aura de latitude. Qui décrète la ringardise ? Personne et tout le monde. Elle suinte naturellement de cette majorité invisible, indicible, muette d’ailleurs, mais frappée d’infamie car sujette, croit-on, à ressusciter la norme. Ou pis, la cohésion. Ou pis encore : elle est suspectée de requalifier le bon vieux réel, ce summum de la ringardise.
En effet, ce qu’on ne doit pas dire, on le pense néanmoins. On le ressent, on l’observe, on le sait. Les non-dits grouillent dans l’inconscient collectif, ou plutôt dans ses entresols. Ils s’impatientent, ils s’exaspèrent. Le refoulé finit par se venger, dans l’outrance ou dans l’amalgame, et alors la haine pointe son vilain museau. C’est malsain. En guise de soupape, le système médiatique concocte une kyrielle de "débats" animés par des "polémistes", avec l’espoir inavoué de "dérapages" qui feront monter l’audience. Faux dérapages : on laisse le non-dit se frayer un bref accès à la parole publique pour mieux l’éreinter. Après quoi les patrons de chaîne ou de station lâchent l’imprudent, qui aura tant soit peu révélé ce que pensent les proscrits, clandestinement.
Or ces proscrits sont majoritaires, et c’est bel et bien ce qu’on leur reproche. Jusqu’à quel degré d’autisme supporteront-ils la réclusion dans ce moderne "pavillon des lépreux" ? Jusqu’au comble d’un délire qui mettrait ce pays de francs railleurs à feu et à sang ? On peut le craindre. Certes, toute vie sociale exige le respect de quelques tabous. Encore faut-il qu’ils reposent sur un corpus homogène de convictions majoritaires. Celles des minorités ont droit de cité ; elles perdent leur raison d’être si la doxa ambiante n’est que leur addition anarchique.

Il faut défendre le polémiste Zemmour pour éviter le désastre d’une désintégration lourde de rancœurs. Il faut défendre l’écrivain Zemmour pour que la France, jadis terre d’accueil pour les plumes persécutées, ne devienne pas une geôle surveillée par les matons cinglés d’un Meilleur des mondes néobobo. Il faut défendre Zemmour pour que les mots renouent avec un sens, contre les faux bergers du puritanisme qui crient au loup pour néantiser l’autre. Il faut défendre Zemmour pour survivre dans cette jungle semée d’interdits ineptes où ma propre plume, de plus en plus, se sent traquée par une flicaille d’un gris désespérant.

Paru dans Marianne 2

Publié dans A tout un chacun
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Après Longuet, Frêche et Ménard, le microcosme parisien sacrifie Éric Zemmour sur l’autel de la police langagière. Je connais bien Zemmour, j’apprécie la causticité de sa plume, qu’il manie en fleurettiste adroit et élégant.
Politiquement, il n’a rien d’un ultra. Chroniqueur au Figaro, il a accédé soudainement à cette notoriété équivoque que sous-loue la télévision quand elle convie un impétrant dans une émission destinée au grand public. Dès lors, Zemmour a été sollicité ici et là pour polémiquer sur l’actualité. On a vu ces dernières années éclore des émissions dites "de débat" où les protagonistes dégainent sans trop de retenue. Les gens adorent l’amoncellement des cadavres médiatiques, ça s’apparente aux jeux du cirque, et ça fait de l’audience. Toutefois les patrons de chaîne ou de station, ravis de l’aubaine, craignent d’offusquer la censure implicite qui érige entre les mots et la réalité une frontière de plus en plus étanche.

Ainsi a-t-on lâché Zemmour, "coupable" d’avoir énoncé sur la population carcérale en France une évidence authentifiée d’ailleurs par un magistrat sur son blog. Ce qu’il a dit, on l’entend partout, chaque jour et pas seulement au café du Commerce. Que penser de cette loi du silence, édictée par nos élites et qui oblige à murmurer dans une sorte de clandestinité ce que l’on voit, ce que l’on sent, ce que l’on sait ? Au motif de lutter contre les "discriminations", notion ambiguë, jusqu’à quel degré d’autisme doit-on feutrer, tamiser, euphémiser, laminer l’expression de nos sentiments ? Le résultat, c’est une sourde rancoeur qui risque de dégénérer en franche vindicte. Car les non-dits dont regorge l’inconscient collectif, ou plutôt ses entresols, finissent par se frayer un accès à la parole publique. Mais dans l’outrance et l’amalgame. Il faut défendre Zemmour contre la meute de ses détracteurs pour qu’à l’aube du XXIe siècle la France, jadis terre d’accueil des plumes persécutées, ne devienne pas la morne geôle d’un conformisme néostalinien.
L’anticléricalisme se régale, avec ces histoires de pédophilie qui affriolent les médias. Les moralistes qui accablent le pape seraient plus crédibles s’ils n’avaient défendu aussi farouchement Polanski et le neveu de Mitterrand. Puritanisme à géométrie variable d’une génération de bobos qui ne croit plus en rien, en tout cas pas en Dieu, feint de s’insurger quand un scandale blesse l’Église mais affiche sa vraie "culture" en prenant spontanément le parti d’un pédophile avéré, dûment condamné aux États-Unis, et de l’auteur d’une autobiographie où s’étalent des moeurs peu ragoûtantes. Face à un prêtre, on ricane ; face à un "people", on se couche.

Paru dans Valeurs actuelles

Publié dans En France
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Il a été largement fait état des raisons pour lesquelles l’accord intervenu entre les chefs d’Etat européens, et principalement ceux de la France et de l’Allemagne, pouvait difficilement être tenu pour un succès.
Le recours partiel au FMI est une démarche humiliante pour l’Europe, première puissance économique du monde, qui apporte la preuve qu’elle n’arrive pas à régler elle-même ses problèmes.
L’Allemagne a confirmé son refus d’une solidarité étendue au sein de la zone euro. Cette attitude ne reflète pas seulement la doctrine de ses dirigeants mais l’attitude d’une opinion publique particulièrement remontée à l’encontre des pays du Sud qualifiés peu aimablement de "PIGS" (Portugal, Italie, Grèce, Espagne).

La rigueur impossible
Curieusement, l’euro, en soulignant la divergence de gouvernance et de culture économiques, jadis neutralisée par les changements de parité, alimente les rancoeurs entre les pays de la zone. Moins assuré qu’on le croit à l’extérieur, le gouvernement d’Angela Merkel est obligé d’en tenir compte. Des problèmes apparaissent dans d’autres pays comme le Portugal, lequel, une semaine après une grève massive des fonctionnaires, a vu sa notation dégradée.
Enfin, comment ignorer qu’il y a loin des engagements de rigueur du gouvernement grec à leur réalisation ? Les mêmes causes qui ont entraîné la dérive des finances publiques de ce pays (guère plus graves en soi que celles de beaucoup de pays de la zone euro ou de l’Angleterre) vont rendre difficile leur redressement.
Quand un coureur de marathon a pris un large retard par rapport au peloton de tête, il est vain d’attendre que le volontarisme lui permettra de revenir en fin de course. Comment espérer d’ailleurs que les Grecs consentent un effort que notre gouvernement n’ose même pas demander aux Français, alors que, plus faibles, les Grecs voient ces efforts grevés par les marchés d’un intérêt plus lourd sur leurs emprunts ?

Excès d'inflation
Mais la vraie question, et c’est là que le problème grec se complique, n’est pas le déficit des finances publiques ; il est le déficit des comptes extérieurs du pays. Ce déficit a une cause : la dérive, non point des dépenses de l’Etat, mais des prix et des salaires grecs au cours des dernières années, qui dépasse de 40 % celle qu’a connue l’Allemagne, de 10 à 20 % celle des autres pays. La situation est si grave que l’économie grecque n’est plus compétitive sur aucun produit : même les olives importées sont moins chères à Athènes ! La question des finances publiques pourrait à la rigueur se résoudre avec une baisse d’environ 5 % des salaires et des retraites (complétée par une hausse des impôts). Mais pour que le pays dans son ensemble soit à nouveau compétitif, ce n’est pas 5 % de baisse qu’il faudrait mais 30 ou 40 %.
Une baisse autoritaire des prix et des salaires, c’est ce qu’on appelle la déflation. Le gouvernement Laval tenta de l’imposer sans succès à la France en 1934. L’Allemagne se l’est, dans une moindre proportion, imposée à elle-même depuis 2000. Il en résulte un déficit de tous les autres pays de la zone euro à son égard. Si tous ces pays l’imitaient et décidaient de se lancer eux aussi dans une déflation massive, l’Europe sombrerait dans une récession beaucoup plus grave encore que celle qu’elle connaît.

La compétivité grecque va reculer
On ne voit pas comment le gouvernement grec pourrait envisager d’imposer une telle cure d’austérité à sa population. La compétitivité de l’économie grecque va donc encore reculer, sa production encore diminuer, sa masse imposable de rétrécir et le déficit des finances publiques s’aggraver. Il n’y aura à la fin, quoi que racontent les autorités européennes ou les experts qui confondent l’idéologie et les réalités économiques, d’autre solution que la sortie de l’euro. Une solution qui, certes, sera aussi très douloureuse pour les Grecs, mais posera, à partir de parités plus réalistes, pour l’économie grecque et d’autres après elle, les bases d’un vrai redressement.
Marianne 2
Publié dans Avec l'Europe
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La tolérance se voit de plus en plus bannie de la liste des vertus.
Étonnante nouveauté ? La tolérance se voit de plus en plus bannie de la liste des vertus.
On se souvient comme la tolérance fut prônée, admirée, encouragée, depuis le siècle des Lumières. Voltaire, et bien d'autres, en avait fait un drapeau : je hais vos idées mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez les exprimer !

Depuis très peu de temps, on voit apparaître une récusation de la tolérance. Elle s'apparente, dit-on, à une compassion malvenue, et finalement à du mépris : Dites et faites ce que vous voulez, pauvre idiot ! Je pense que votre manière d'être est insensée ou honteuse, mais j'ai assez de grandeur d'âme et laisse à votre conduite une place au soleil… Les libelles fleurissent contre la tolérance. Voltaire serait mortifié. Non. Il abonderait sans doute dans le sens de cette nouveauté en pensant : "Postmodernes, vous êtes encore plus forts que moi."

Un comportement - ou une pensée - minoritaire, auparavant marginalisé, ne veut plus être toléré : il veut être légitimé, ce qui est bien différent. Les homosexuels ou les transsexuels, par exemple : la tolérance à leur égard leur apparaît comme du mépris. Ce qu'ils exigent, c'est de se voir justifiés autant que les autres. Non pas qu'on les laisse tranquilles, qu'on cesse de les moquer ou de les mépriser, autrement dit, qu'on les respecte en tant que personnes. Mais plutôt : qu'on considère leur manière de vivre comme tout aussi normale, naturelle, légitime que d'autres. D'où les nouveaux manuels scolaires, qui n'incitent pas l'enfant à les respecter comme personnes, mais à reconnaître le bien-fondé de leur comportement.

C'est pourquoi la tolérance devient un danger : elle signifie que la pensée ou le comportement "toléré" vaut moins qu'un autre, quand bien même on en laisse libre l'expression autant qu'on en respecte l'auteur. Et ce que l'on voudrait, c'est que la même valeur soit accordée à toutes les pensées et comportements : tout se vaut. L'idée même de tolérance signe un monde où tout ne se vaut pas : ce qui serait inacceptable, selon l'opinion nouvelle (qui comme toujours n'est que celle de 0,01% d'une soi-disant intelligentsia people, laquelle s'impose par ses cris et menaces à l'immense majorité des citoyens).
L'exigence de légitimation générale semble traduire a fortiori une permissivité générale, et donc le retrait de tout jugement. Il est naturel d'ailleurs qu'à une époque sans vérités, ou si l'on préfère sans certitudes ancrées, chacun soit en permanence sommé de "ne pas juger", ce qui est devenu une sorte de vulgate.

Pourtant, les choses sont plus compliquées. Car les adeptes de la légitimation de tout exigent que l'ensemble de la société leur emboîte le pas. Et ne supportent pas qu'on les contredise. Persuadés que tous les comportements sont également justes, ils n'acceptent pas que quelqu'un les hiérarchise. Et finalement, il n'y a pas plus intolérant qu'un relativiste. Il considère comme un ennemi à éradiquer celui qui s'oppose au relativisme, c'est-à-dire celui qui ne pense pas comme lui. Il va le traîner dans la boue. Il va lui intenter un procès. Il va le décrire comme un haineux et comme un ennemi de l'humanité.
Les militants des mouvements gays, pour reprendre notre exemple, n'acceptent pas que d'autres hiérarchisent les manières de vivre, que d'autres considèrent que l'hétérosexualité représente davantage un type de "bonne vie", c'est-à-dire un facteur d'épanouissement plus avéré.
Ils affirment être maltraités, non pas parce que la société ne les respecterait pas (il semble bien que cette époque soit heureusement terminée), mais parce qu'elle ne leur accorde pas une légitimité totale. C'est pourquoi ils dénoncent la haine à leur endroit : "homophobe" ne signifie pas pour eux qui hait les homosexuels, mais qui hait l'homosexualité. Cet exemple montre comment et pourquoi la tolérance perd son sens. La tolérance ne saurait exister que dans un monde culturel nanti de certitudes diverses sur la bonne manière de vivre. Car on ne tolère que ce que l'on considère comme faux ou malséant. Or, il est devenu très imprudent de donner tel ou tel comportement pour faux ou malséant. On ne demande plus au citoyen de respecter ce qu'il n'approuve pas, mais d'approuver ce qu'il n'approuve pas.

Ce relativisme (suite logique de la tolérance moderne) engendre une obligation d'indifférence - tout est légitime, tout est vrai, tout est reconnu. Mais il n'est pas un nihilisme bienveillant et mou, où chacun pourrait penser et faire n'importe quoi. Un terrorisme s'avance derrière. Le relativisme suscite des intolérances inquisitoriales.
Le refus de la tolérance engendre une société manichéenne : d'un côté tout ce qui est légitime, de l'autre ce qui est exclu. Par exemple, le négationniste, le pédophile et l'homophobe sont exclus (sans qu'aucune tolérance soit possible à leur égard) ; pratiquement, tout le reste est légitime, sans distinction (y compris les pratiques les plus barbares, à condition que le désir individuel en soit l'instigateur). Cette société balance entre l'exclusion violente et la permissivité presque générale. La tolérance représente un déploiement de civilisation.

Paru dans Le Figaro, 15 mars 2010
Publié dans A tout un chacun
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Le PS a tort de fanfaronner, à la lecture des résultats du premier tour des élections régionales (UMP: 26,15% ; PS : 29,09%).
Certes, les Français ont décidé, hier, de faire cadeau à la gauche convalescente de la gestion pépère des régions. Mais, outre que le plébiscite anti-Sarkozy, rêvé par l'opposition, n'a pas pris (51% des sondés, interrogés ce lundi pour Le Parisien estiment que leur vote "n'a aucun rapport avec un jugement sur l'action du président de la République et du gouvernement", contre 32% qui ont voulu exprimer leur insatisfaction), l'envergure des abstentions (53,5%) oblige l'ensemble des partis à se poser des questions sur leur rôle et leur utilité. Le désarroi des gens, souvent rappelé ici aux fins de mise en garde, est en train de créer une crise démocratique qui, si elle devait se confirmer dimanche avec un taux semblable d'absentions, pourrait être assimilée à une rébellion contre une oligarchie. Jean-Luc Mélenchon (Front de Gauche) a parlé hier soir "d'insurrection civique". Je partage cette analyse. Mais il faut en tirer les conséquences.

Plus que la victoire en trompe l'œil du PS, c'est bien le vote protestataire qui domine ce premier tour, avec le taux élevé des abstentions (elles n'étaient que de 37,9% aux régionales de 2004)  et le réveil du FN (11,79%, contre 14,7% aux régionales de 2004). George Frêche lui-même écrase d'ailleurs le parti socialiste qui l'a exclu en Languedoc-Roussillon (36% contre 7,5%) en ayant su fédérer les "mal-pensants" contre la rue de Solferino. Pour le deuxième tour, le PS va devoir faire alliance avec les Verts (qui de 16% aux européennes de 2009 descendent  à 12,47%) et le Front de gauche, c'est-à-dire avec une nébuleuse jeuniste, boboiste, antilibérale, doctrinaire dont bien des membres ont apporté, de surcroît, leur soutien à des mouvements antisionistes ne pouvant dissimuler leur antisémitisme. Le PS, qui a rejeté Frêche pour son mot sur Laurent Fabius, prend le risque de se décrédibiliser.
Reste à savoir si les partis, à droite comme à gauche, sauront répondre à la grande désillusion populaire, qui me fait craindre le pire si rien n'est fait pour la contenir. Cet impératif échoit en premier lieu, évidemment, à Nicolas Sarkozy, qui n'a pas su mobiliser les électeurs et singulièrement la droite déboussolée. Les Français attendent des politiques, me semble-t-il, qu'ils leur parlent enfin clairement de l'état réel (économique, social, culturel, identitaire, etc) de leur nation, sans craindre les interdits. Les citoyens ont eux-mêmes des choses à dire sur ces sujets, qu'une véritable démocratie devrait être capable d'entendre. A ce propos, ne serait-il pas temps de réfléchir à l'instauration d'une démocratie directe, telle qu'elle existe aux Etats-Unis, en Suisse, en Italie ou en Allemagne ? Les Français devraient pouvoir s'exprimer à travers des référendums d'initiative populaire. Qu'en pensez-vous ?
Publié dans En France
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(...) (site endommagé en 2013)
... Son volontarisme s’émiette en un réformisme laborieux. Ses audaces se diluent en coups de pub. Le président a tellement déçu son fonds électoral… On comptait sur lui pour nous ravauder le moral. Il nous plante en s’acoquinant avec les camarillas mondaines.

Aux deux pôles du sarkozysme, on ne croit plus à un ensoleillement de la France par la politique.
Que Marianne et ses lecteurs me pardonnent : j’ai voté Sarkozy dès le premier tour de la dernière élection présidentielle et je récidiverai s’il se représente. L’homme m’inspire de la sympathie, et le diagnostic qui oriente la plupart de ses décisions me paraît fondé. C’est donc à regret que je prends acte des allergies cristallisées par sa personne, au-delà des sphères de la gauche, la rouge, la rose, la verte. Je n’en suis pas vraiment surpris car, au fil du temps, j’ai senti naître en moi une gêne qui, parfois, tourne à la franche irritation. Ses audaces ont tout pour me plaire, mais trop souvent elles se diluent en coups de pub mal ajustés et incohérents. L’"ouverture" par exemple.
Rachida, Rama, Fadela : la symbolique était opportune. Mieux aurait valu s’en tenir là, au lieu de rééditer les bévues de Valéry Giscard d’Estaing, qui, par fascination puérile pour les "consciences" parisianistes (Françoise Giroud, par exemple), indisposa son électorat… en pure perte. Sarkozy a été élu pour nous affranchir des tabous hérités de Mai 68, pas pour complaire aux éditorialistes du Monde, de Libé, de l’Obs ou de Canal. Le peuple a voté pour le sabre au clair de Bonaparte au pont d’Arcole, contre les Benjamin Constant de la mode et contre l’Ancien Régime, sa culture de cour énarchique, ses inerties, ses arrogances, ses corporatismes. Contre les corps intermédiaires en somme. Or, on assiste, depuis plus d’une année, au remake affolé des Cent-Jours, quand Napoléon ne savait plus à quel transfuge se vouer pour tromper le destin.
Il serait injuste de reprocher à Nicolas Sarkozy d’avoir désacralisé la fonction présidentielle : il fallait déperruquer la Ve pour hisser au pouvoir quelques Murat quadragénaires, fussent-ils mal embouchés. Pour autant, il n’était pas judicieux de démonétiser le verbe élyséen en le répandant au jour le jour dans les champs minés du système médiatique. Chacun son rôle : De Gaulle a inventé le Premier ministre pour servir de paratonnerre, Fillon s’en acquitterait à merveille.

En vérité, les circonstances ont manqué à Sarkozy. Par temps calme, il eût pu violer à la hussarde l’inconscient collectif français, qui se gargarise de "citoyenneté républicaine" pour maquiller son monarchisme impénitent. Dans la tempête économique, le roi doit se draper de gravité, se faire rare et sibyllin. Rien de plus dangereux que d’exhiber sa nudité : ça angoisse les prolétaires, ça offusque les bourgeois. Les favoris passent pour des muscadins jouisseurs et amoraux, le peuple déboussolé redevient à la fois pétainiste et poujado-égalitariste. C’est sa pente naturelle, quand le volontarisme en panne d’horizon s’émiette en un réformisme laborieux.
Prenez Carla. Après la visite d’Etat à Londres, on sentait les Français près de succomber. Une jolie reine leur tombait "live" des cimes du show-biz, les princesses de Monaco pouvaient aller se rhabiller. Dès lors que la même Carla est soupçonnée d’avoir casé le neveu de François Mitterrand au gouvernement, le charme se rompt ; on subodore un snobisme rive gauche, il se rajoute au fric présumé de la rive droite et s’amorce le désamour des classes moyennes, grossi par le sentiment de précarité. On comptait sur Sarkozy pour nous ravauder le moral, il nous plante en s’acoquinant avec les camarillas mondaines, télévisuelles et autres. Sa gouaille instaurait une proximité salutaire ; on la juge désinvolte dans les maisons de famille et plus encore dans les paroisses, parce qu’on n’identifie plus ses cibles.
A l’annonce du débat sur l’"identité nationale", les mêmes classes moyennes, qui ont largement forgé cette identité, espéraient pour le moins une évocation du patrimoine spirituel, intellectuel, esthétique, sentimental, paysager, gastronomique de la France. Bref, ses quinze siècles d’histoire-géo, ses mythes fondateurs, ses héros, ses belles légendes, la damasserie de ses terroirs. Pas un mot, rien que les litanies rituelles sur l’islam, les banlieues, l’intégration, les sans-papiers. Mémoire et art de vivre hors sujet. Du coup, on s’avise dans les chaumières que "leur" France n’est décidément pas la nôtre. Alors, on se rétracte, on soupire ou on ricane, on pousse même jusqu’à l’irrespect puisque, aussi bien, "ils" semblent mépriser ce qui nous tient à cœur.
"Ils" ? Les élites sarkozystes, mises dans le même sac que celles de ses prédécesseurs. A ceci près qu’en leur temps on s’agrippait aux restes de la légende gaullienne, ou bien de l’utopie libertaire. La foi dans le "progrès" faisait le lien. Elle a périclité, et si Sarkozy n’y est pour rien, il paye en monnaie de discrédit l’aggravation faramineuse du désastre mental qui se profilait sans qu’on sache l’appréhender. Pis : on croit que Sarkozy incarne le mol nihilisme où nous pataugeons, alors qu’il en est comme nous tous la dupe et le miroir. Au fond, nos compatriotes ébauchent une psychanalyse sur son dos. Et comme le fiston a du mal à trouver un job, on finit par penser, non sans résignation, qu’au pis la gauche en fera un fonctionnaire.

Ainsi désertent les électeurs incertains, convaincus que la "modernité" sarkozyenne sans frontières ni boussole préfigure le "meilleur des mondes" d’Huxley, ou peu s’en faut. Quant à ceux qui votaient à droite de la droite, les plus meurtris par la crise, ils ont cessé de voir en Sarkozy un glaive magique ; leur vindicte les rapproche de la gauche de la gauche : point de salut hors le grand chambardement, et tant pis si le sang gicle. Sans s’en apercevoir clairement, aux deux pôles du sarkozysme, on ne croit plus à un ensoleillement de la France par la politique. Le roi trône sur un théâtre d’ombres, loin de la terre des hommes, encore plus loin du ciel. Il se démène, soit, et ses pires ennemis doutent en leur for qu’un autre puisse faire mieux. Mais à quoi bon cet activisme fébrile puisque, dans le marasme où nous plonge la mutation la plus radicale depuis la fin de la préhistoire, il embrouille plutôt qu’il n’éclaire ?
Sachant qu’aucune embellie économique n’aura des effets perceptibles avant 2012, le divorce entre Nicolas Sarkozy et son fond de sauce électoral est-il irrémédiable ? Pas forcément. Ce météore est un pain de dynamite dans une balle de caoutchouc. Il sait rebondir. Il a de l’œil, du flair, et n’a pas épuisé les ressources de ses ambivalences. Tôt ou tard, il percevra ce que lui ont coûté sa dispersion, ses foucades, son affectivité, sa réclusion dans la bonbonnière du faubourg Saint-Honoré. Son oubli des fondamentaux surtout. Son style est moins en cause que cette inclination à le surjouer par bravade. On dirait parfois qu’il se caricature pour mieux défier les fantômes variables d’un sarkozysme imaginaire.
Il se plaît à ostraciser, il faudra qu’il apaise. Il déroute par ludisme, il faudra qu’il rassure. Sa boulimie le handicape, il faudra qu’il s’évertue à énoncer des priorités, et à s’y tenir. A ce prix seulement, il pourra dramatiser les enjeux, et il y a de quoi. La France est un esquif poreux sur un océan déchaîné. Déficits, retraites, flux migratoires, santé, natalité, compétitivité : l’ampleur des défis, l’exigence d’un carnet de route précédé d’une expertise globale et d’une pédagogie appropriée justifieraient un référendum en 2011. Ou à défaut, un vrai débat, chiffres à l’appui, qui déterminerait de vrais clivages politiques. Au moins on choisirait tel ou tel avenir en connaissance de cause.
S’il ose risquer cette mise, Nicolas Sarkozy peut rameuter de nouveau dans les urnes une "droite" qui existe en latence dans les sous-sols de consciences désemparées. S’il s’en tient au cabotage entre les récifs, n’importe qui le rétamera en promettant les soins palliatifs d’usage auprès des agonisants : défense des "acquis", emplois "aidés", un peu de "bio", subventions à la pelle, et cætera.

Paru dans Marianne, 15 mars 2010
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Quand Kopa, Darrigade, Albaladejo, Jazy et Boniface se retrouvent autour d’une table, c’est une régalade de beaux souvenirs. Quand l’ordonnateur de la fiesta, mon ami Jean-Louis Bérot, l’ancien international du Stade toulousain, thermaliste à Dax, en a conçu les apprêts, c’est aussi une régalade gastronomique à la landaise. Ces champions qui ont ensoleillé mes tendres années, je les connaissais tous, sauf Kopa. Il m’a parlé de Reims et du Real, de Glovacki, de Puskás et de Di Stefano, je croyais revoir ses dribbles courts, en noir et blanc car la télévision n’avait pas encore de couleur.

Années 1950, années 1960 : en ces temps-là, les sportifs haut de gamme ne gagnaient pas beaucoup d’argent, on les voyait rarement, on les rêvait éperdument, leurs exploits étaient un fil d’or inépuisable sur la trame de nos imaginaires.
La preuve : je revois encore Kopa en Suède, Jazy à Rome, Bala et les Boni à Colombes, Darrigade en jaune après un sprint victorieux … Leur accession dans le grand ciel de la légende, leur pérennité dans nos mémoires témoignent d’un monde – révolu - où les médias n’avaient pas banalisé l’émotion et démonétisé les superlatifs. Mais aussi d’une séquence de l’histoire de France où le panache, la gratuité, la désinvolture avaient droit de cité. La geste sportive gardait ses attaches avec l’hellénisme, avec l’éthique de la gentry victorienne traduite par Coubertin, honorée par les champions autant que par les anonymes. D’Athènes le sport est passé à Rome, les spectacles télévisuels ont désormais de fâcheuses analogies avec les jeux du cirque au Colisée. Jamais Kopa, après avoir marqué un but, ne se serait livré aux pitreries infantiles que nous infligent les stars d’aujourd'hui ; il y avait de la retenue dans les congratulations, même s’il s’agissait d’une victoire capitale. Autant dire que ces agapes m’ont procuré un bonheur empreint de nostalgie.

Paru dans Valeurs actuelles, 18 mars 2010

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Un livre entier contre la Leche League, qui incite les femmes à allaiter leur enfant … Bigre !
Cela vaut-il la peine d’en faire toute une affaire ?

Que l’allaitement ait pu devenir un sujet d’engagement militant pour la Leche League, et pour Elisabeth Badinter un sujet de réprobation militante, prouve que nous n’avons plus de bien grandes causes à nous mettre sous la dent.
Il est toujours étonnant de voir à quel point le discours féministe développe à son insu les arguments mêmes qu’il récuse. Ici, une fois encore, les femmes sont considérées comme des créatures faibles, livrées à toutes les pressions qui vont les esclavager, et qu’il faudrait protéger contre elles-mêmes. Une campagne mondiale pour l’allaitement menace de réduire leur temps de travail professionnel (quelle misère), voire même de les ramener à la maison (honte suprême). Le livre, qui dénonce une pression et une propagande intimidante, remplace cette pression par une autre. Le citoyen contemporain n’est-il pas en permanence soumis à toutes sortes de pressions ? et de pressions culpabilisantes ? Notre santé, notre sécurité, ne sont-elles pas l’objet de tous les soins du gouvernement, et aussi de l’Europe, au point que s’il fallait obéir on ne pourrait plus marcher dans une seule flaque ? Les femmes seraient-elles donc moins capables que d’autres de résister à telle ou telle vague de mode ?
À l’âge de la contraception et de la famille programmée, l’enfant devient rare, toujours désiré, traité comme un roi et valorisé à l’extrême. Quand on a défendu cette évolution, on ne peut pas s’étonner de voir fleurir les théories même aberrantes de l’enfant parfait. On faisait moins d’histoires quand on entassait les cinq ou six enfants sur la banquette de la voiture sans ceinture, et quand on ne lisait pas pour les nourrir un tas de livres bourrés de conseils sophistiqués. Le chantage à la perfection ne représente que la conséquence de nos décisions.
À l’âge de l’écologie triomphante, n’importe quel geste doit chercher à retrouver la voie de la nature, à se désencombrer de l’artifice. Naturellement, la contradiction surgit vite entre le militantisme du naturel et la passion du confort individuel. L’écologiste peut bien se vêtir de feuilles de vigne, mais il n’ira sûrement pas jusqu’à se passer d’un médicament important ou de préservatifs brevetés. Il faudrait donc défendre le naturel avec acharnement, jusqu’au moment où il devient trop contraignant pour nos libertés. C’est la question posée ici avec l’allaitement, qui paraît une basique question d’équilibre.
Il est vrai que le cas précis qui fait l’objet du livre est inattendu: un groupe conservateur se saisit de l’écologie ambiante pour défendre sa philosophie des rôles, et agit si puissamment qu’il parvient à développer une pression politiquement correcte. Autrement dit, par l’alliance (pas si étonnante que ça) du conservatisme et de l’écologie, c’est cette fois un groupe de droite qui fait peser une opinion contraignante, en brandissant la mauvaise conscience. Nous avons de cela une habitude tous azimuts. Mais que cela vienne des néoconservateurs, c’est probablement insupportable.
Enfin, arrêtons avec la victimisation des femmes. Elles ont une conscience et une opinion comme tous les autres. Elles peuvent choisir de ne pas obtempérer aux intimidations. Elles ne sont pas l’objet d’un complot organisé par les hommes (qui applaudiraient aux progrès de la Leche League, susceptibles de conforter leur pouvoir en rendant leur compagne prisonnière de l’enfant…). Elles subissent des contradictions intimes à l’égal de tous les humains: ici, la contradiction entre la femme et la mère ; et elles aussi naviguent entre ces contradictions autant que faire se peut. Chaque humain tient en soi plusieurs personnages qui se heurtent. Le problème spécifique des femmes, c’est qu’elles sont à la fois capables de réussir professionnellement et seules à pouvoir porter les enfants. Les siècles passés avaient réglé le problème en leur interdisant les études. Aujourd’hui, elles se retrouvent face à ce conflit nouveau, qui indique une grande richesse de possibilités en même temps qu’une complication. Qu’on ne fasse pas d’elles les énièmes martyrs d’une époque qui transforme les victimes en héros ! Qu’on en finisse avec l’éternelle lutte des classes qui comprend toujours la société comme une guerre entre deux clans, à réinventer constamment depuis qu’il n’existe plus de prolétaires. Les femmes n’ont pas besoin d’être décrites comme des boucs émissaires. Elles n’ont pas vocation à jouer le rôle du pauvre indigène, pour que l’histoire de l’oppression continue.

Paru dans Valeurs actuelles, 18 mars 2010
Le Conflit. La femme et la mère, d’Élisabeth Badinter, Flammarion, 272 pages, 18 €.

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Il est permis de considérer que, somme toute, la France s'en est assez bien tirée (en comparaison des Etats-Unis, de l'Espagne, la Grèce, l'Italie, et même de l'Allemagne).
Comment cela a-t-il été rendu possible ?
- 1 - Il faut saluer une assez bonne gestion de la crise par le gouvernement lequel a, très tôt, compris la gravité du problème et pris un certain nombre de mesures opportunes (soutien de l'Etat aux banques, nomination d'un "médiateur" du crédit aux entreprises, lequel aurait "sauvé" 150 000 emplois, plan de relance du 5 décembre 2009 de 26 milliards d'euros sur deux ans, généreuse augmentation du déficit public pour soutenir la demande, le logement et l'emploi, etc.)
- 2 - Mais il faut aussi bien voir que la France a été protégée de la crise par la structure même de son économie : étant moins dépendante des exportations, elle a moins souffert que l'Allemagne des fluctuations des marchés extérieurs ; à l'inverse de l'Espagne et de l'Irlande, son économie est moins liée à la construction et au tourisme ; au contraire de la Grande Bretagne, elle n'a pas tout misé sur les services financiers.
- 3 - Au surplus, la France a tiré avantage de ses faiblesses : avec 54 % du PNB pour la dépense publique (les fonctionnaires représentent 25% de l'emploi ; à cela s'ajoute le secteur social : retraites, santé et indemnisation du chômage), la France a pleinement bénéficié de ce que les économistes appellent, dans leur jargon, les "amortisseurs automatiques", même en l'absence de toute intervention de l'Etat.
- 4 - La France est-elle pour autant tirée d'affaire ? Hélas non, et il est trop tôt pour se réjouir car l'économie française est en état de faux équilibre. Voilà que resurgissent les vieux démons du passé que sont un déficit public devenu quasi chronique, un endettement "à l'italienne", et peut-être, pour plus tard, le grand retour de l'inflation. Sans compter un chômage qui ne se résorbe pas.
En effet, comment ne pas se préoccuper : de ce que le déficit public sera, sans doute, à 8,2 % du PNB en 2010 (il devrait être à 3,5 % selon les normes européennes) - l'endettement public était de 22 % du PNB sous François Mitterrand en 1981 ; il était passé à 64 % en 2007 ; il est prévu à 81,5 % en 1010. L'inquiétant est que la moitié au moins de ce déficit n'est pas conjoncturel mais structurel : insuffisance de l'effort fiscal (1), déficit chronique de la Sécu, pensions et retraites. Or ces dépenses sont quasiment incompressibles sans de profondes réformes (politiquement insupportables, comme on le voit en Grèce).
En conséquence, deux conclusions s'imposent : depuis 30 ans, c'est l'endettement public qui a nourri la croissance et l'économie sociale. La France a vécu au dessus de ses moyens (productivité trop faible, investissements inadéquats, durée du travail insuffisante (2), etc. etc.)
S'il n'y est pas promptement remédié, la France risque de se retrouver bientôt dans la même catégorie que la Grèce, l'Italie, le Portugal, bref , les "mauvais élèves de la classe européenne". Or l'Allemagne ne pourra (et ne voudra sûrement pas) porter seule, tel Atlas, le poids d'une Europe défaillante (dont la France au premier chef). (3)

Conclusions : Elles ne sont pas forcément réjouissantes.
La France ne pourra pas faire l'économie d'un effort fiscal considérable associé au relèvement des impôts et des charges sociales, ce qui va inévitablement provoquer une stagnation (ou la baisse ) du niveau de vie, un vif mécontentement de la population et des troubles sociaux plus ou moins accentués. Dans un deuxième temps, l'Etat devra, sous contrainte, réformer le système des prestations de retraites et des dépenses de santé qui pèsent lourdement sur les finances publiques. C'est que le secteur social - qui fait l'admiration de Paul Krugman - (4) a largement rongé de l'intérieur, et cela depuis des années, la substance économique de la France (et l'effort de défense !). Si bien que, si rien n'y est porté remède, il est fortement à craindre que, avec le vieillissement de la population dans les prochaines années, l'Etat n'en soit réduit à se contenter de financer au jour le jour les dépenses de fonctionnement de l'économie française. Il risque même d'être contraint, faute de ressources, de renoncer à tout programme public de grande envergure, ceux qui avaient fait la modernisation, - et la force -, de notre économie dans le passé (programme nucléaire ; plan téléphone ; autoroutes ; TGV etc.) (5).

Yves-Marie Laulan, Ancien économiste à la Société générale, ancien professeur à Paris II

(1) Le produit de l'impôt est tombé d'environ 46 milliards d'euros, le tiers du déficit actuel.
(2) Avec une pensée émue pour Madame Aubry qui a plus fait pour augmenter les inégalités en France que 100 ans de libéralisme "sauvage".
(3) Il faut se rappeler l'épisode oublié du gouvernement Juppé frappé, déjà, de suspicion légitime par les marchés en juillet 1995, et contraint de virer de bord à toute allure pour éviter la débâcle. Mais, à l'époque, la France n'était pas dans l'euro.
(4) Economiste américain prix Nobel d'économie
(5) On notera, sans joie, que les Etats-Unis sont logés à la même enseigne avec le renoncement par l'Administration Obama du grand programme spatial vers la Lune ou Mars.

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Différentes pistes, qu'il faudra explorer sans en écarter aucune, ont été évoquées sauf, pour l'instant, celle de la diminution des retraites. Il sera pourtant nécessaire de l'envisager un jour, sous une forme ou sous une autre. Car, avec le vieillissement de la population et l'arrivée de quelques dix millions de nouveaux retraités, le poids des engagements public au titre des retraites va vite devenir littéralement écrasant (près de neuf fois le PNB en Grèce, mais aussi plus de cinq fois en France). Cependant, avant d'en venir là, outre l'allongement de l'âge légal de la retraite (que l'Espagne envisage de porter à 67 ans !), - mais jusqu'où peut-on aller - il y en a une autre, moins douloureuse et plus juste, qui mériterait examen.
L'idée est simple, presque banale. Puisque les progrès de la médecine se traduisent par 15 à 20 années supplémentaires de vie en bonne santé, et donc de la capacité de travailler, pourquoi ne pas en tirer les conséquences pour le financement des retraites ? Pourquoi ne pas inciter les "seniors", ceux qui ont bénéficié d'une "aubaine" conjoncturelle exceptionnelle, la possibilité de partir très tôt à la retraite, de revenir sur le marché du travail, tant qu'ils en ont la capacité physique et, bien entendu, s'ils en ont le désir ?
Ces derniers ont, en effet, bénéficié dans le passé de dispositions généreuses adoptées dans un climat d'euphorie économique et démographique tout différent de celui d'aujourd'hui. Ainsi, au moment de la retraite, seul un tiers des salariés sont encore en activité. Le taux d'emploi des seniors de plus de 60 ans, soit 38 %, est un des plus faibles d'Europe (45 % en moyenne). Il serait maintenant légitime, au nom de la solidarité nationale, de suggérer à ces jeunes retraités de reprendre une activité professionnelle, sous une forme ou sous une autre, et avec des modalités bien entendu adaptées, de façon à contribuer à financer eux-mêmes, ne serait-ce que partiellement, leur propre retraite.
Au demeurant, n'est-il pas un peu choquant de voir des personnes bénéficier d'une retraite pendant 20 ou 25 ans, soit une période d'une durée qui se rapproche de celle de leur vie active (encore davantage pour les agents de la SNCF, d'EDF et de l'Armée). Par ailleurs, il faut bien constater qu'à côté de nombre de retraités qui apprécient de rester inoccupés à un âge encore tendre, beaucoup de seniors, au contraire, ne savent pas quoi faire pour combattre l'ennui du désoeuvrement. Le bénévolat à lui seul ne suffit pas.
Les dispositions déjà existantes dans le domaine fiscal devraient donc être précisées, complétées et renforcées de façon à encourager un nombre croissant de "seniors" déjà partis à la retraite à revenir sur le marché du travail. Le volume de la population active, et celui du PIB, s'en trouverait ainsi fortement augmenté et les charges du financement des retraites allégées d'autant.
Il ne faut pas écraser les juniors sous le poids des seniors.
Yves-Marie LAULAN
Président de l'Institut de Géopolitique des Populations, ancien professeur à l'université de Paris II

(1) Source, le Cato Institute, cité par le Herald Tribune du 12 mars 2010

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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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