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sous la direction de Claude Liauzu, un "Dictionnaire de la colonisation".
A la lecture de cet ouvrage, il faut se poser la question : est-ce un dictionnaire de la colonisation ou de l'anticolonialisme ?
Trois simples remarques, car le début de la probité intellectuelle, cela consiste à vérifier les sources que l'on utilise. Il est clair que la colonisation, comme toute activité humaine, a eu ses pages noires. N'y a-t-il eu que cela ?

Pour Sétif en mai 1945, peut-on rappeler que l'administrateur en charge de la région de Sétif était Monsieur Benmebarek, père de l'ancien préfet de l'Aveyron - toujours vivant à l'heure actuelle. La population de la région de Sétif comportait, en 1945, soixante trois mille habitants (63 000). Qui peut sérieusement croire qu'un habitant sur trois aurait été massacré ? Les chiffres recensés par Monsieur Benmebarek s'élèvent à  deux mille morts, ce qui est important, mais loin des chiffres fantaisistes du Dictionnaire ou du gouvernement algérien.
Pour Madagascar en 1947, remarque similaire. Jean Frémigacci, maître de conférence à Paris I et Madame Rabearimanana, professeur à l'Université de Tananarive, viennent d'effectuer des recherches pour évaluer sérieusement le chiffre des victimes de ce conflit. La presse française avança souvent le chiffre de quatre-vingt mille (80 000) morts.
Les recherches de ces deux historiens montrent qu'il y eut :
- cent quarante (140) Français et deux mille (2000) Malgaches tués par les insurgés ;
- entre mille (1000) et deux mille (2000) Malgaches tués par les autodéfenses européennes ;
- entre cinq mille (5000) et six mille (6000) insurgés malgaches tués par nos armées.
Y a-t-il eu des milliers de Malgaches à périr dans la brousse ? Je suis passé dans la forêt malgache de 1969 à 1971, j'ai partout été accueilli aimablement, les villages étaient prospères, en particulier autour de Moramanga, haut lieu de la rébellion.

Enfin, pour le Tchad, je crois devoir rappeler que la dernière caravane d'esclaves noirs destinés à l'Arabie saoudite fut interceptée par l'armée française en 1919. Abéché, capitale du Ouaddaï, fut jusqu'en 1911, date de l'arrivée des Français, le principal centre de "fabrication" d'eunuques destinés aux harems turcs et saoudiens. L'opération s'effectuait sur des gamins, jamais volontaires, avec un taux de pertes de 60%.
En quoi la situation au Darfour serait-elle aujourd'hui plus préoccupante que celle qui prévalait en Afrique au XIX° siècle, avec des caravanes d'esclaves capturés par les négriers africains et dirigées vers les ports de l'Atlantique, de la Méditerranée et de la Mer Rouge, à destination de la Turquie et de l'Arabie ? Chacun appréciera.
Général (2° section) J.G. Salvan, ancien d'Algérie, de Madagascar et du Tchad.

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La décadence de l'université française remonte à mai 1968 (et au-delà). Elle est le résultat d'une omnipotence de l'Etat, dissimulant le vrai pouvoir d'immobilisme détenu par les groupes corporatifs. Un diagnostic nécessaire, en vue d'une libération. Toute une série de rapports internationaux viennent de souligner le retard des universités françaises sur les universités des 23 pays développés du monde (les 15 européens, le Japon, les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, la Nouvelle Zélande, Taïwan, la Chine et l'Inde). Les raisons de ce retard tiennent à des éléments très divers, historiques, politiques, économiques, idéologiques.

Une histoire ancienne
Historiquement
, il n'y a, si l'on en croit l'Almanach Royal pour l'année 1777, d'université qu'à Paris avec une Faculté de théologie, la Faculté "des droits", la Faculté de médecine et la Faculté des "arts". Il existe en province des Facultés de droit et de médecine mais elles sont à de rares exceptions près, fort médiocres : elles ne constituent pas des universités au sens normal du terme. Seule l'Université de Strasbourg répond à la conception que depuis le Moyen Age on a de l'université, mais elle vit selon les traditions des universités allemandes avec ses facultés de théologie (protestante), médecine, droit et philosophie et attire des étudiants venus de toute l'Europe, tels Goethe et Metternich.
De toute manière, le 15 septembre 1793, la Convention supprime toutes les universités. Napoléon établit une université impériale centralisée, dirigée de Paris : dans chaque académie il y a des facultés totalement indépendantes les unes des autres placées sous l'autorité du Recteur. La III ème République maintint ce système. C'est la loi du 10 juillet 1896 qui reconstitue les universités en réunissant sous le titre d'Université les facultés d'ne même ville. Mais le système des diplômes nationaux mis en place en 1808 demeure et ces universités n'ont guère d'autonomie : on est docteur d'Etat mais non docteur de telle ou telle université, à la différence des grandes universités allemandes ou anglo-saxonnes. Ce système perdure dans ses grandes lignes jusqu'à la loi d'orientation du 12 novembre 1968.

Si ces universités enseignent, elles ne cherchent et n'innovent guère. Cela remonte loin : François 1er pour pallier la faiblesse des études humanistes fonde le Collège royal, futur Collège de France. Trois siècles plus tard, constatant les carences de l'Université impériale, Napoléon III, sur la proposition de Victor Duruy, crée l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, à laquelle s'ajoutera dans les années 1960, l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).
Plus grave. Pour pallier les carences de l'université, on créa des écoles spécialisées, Ecole des Ponts et Chaussées en 1747, suivie de l'Ecole des Mines, puis de l'Ecole Polytechnique et de l'Ecole Normale Supérieure sous la Convention, en attendant les écoles d'Agriculture, et celle des Arts et Métiers, tous établissements qui dans le monde germanique sont des facultés d'université ou d'université technique. De surcroît, toutes ces écoles sont "élitistes", on y entre par un concours préparé dans les classes dites préparatoires. Plus tard apparaîtront des écoles de commerce en dehors de l'université à l'exception toutefois de l'ESSEC créée dans le cadre de l'Institut catholique. Mais influencée par les dérives administratives et bureaucratiques des universités d'Etat, l'ESSEC prendra une quasi indépendance face à la "Catho". En 1957, le ministère décida la mise en place des Instituts nationaux de science appliquée (INSA) formant des ingénieurs part accession sans concours à l'établissement mais après sélection sur dossier. Leur prestige demeure faible. Un peu plus tard, on créera des Universités technologiques, la plus connue étant celle de Compiègne.
Mais les universités comme les écoles avaient une attitude condescendante à l'égard de la recherche. Aussi, Jean Zay, en 1936, mettra en place le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) instituant de fait une concurrence incontestable entre les universités et le CNRS qui n'a cessé de s'aggraver depuis 1968.
 

 Le dégoût de la sélection
Le sous-développement universitaire est largement favorisé par le rôle pervers des enseignants et de leurs syndicats. A aucun moment, bien que peu représentatifs, ceux-ci (qu'ils soient de droite (syndicat autonome) ou de gauche SGEN/CFDT ou ex FEN) n'ont fait preuve de discernement ou d'ouverture d'esprit. Pour ne pas faire de peine aux étudiants on défendra le diplôme national : chacun sait pourtant qu'un licencié d'allemand à Strasbourg vaut mieux que le licencié de Montpellier et l'hispanisant de Toulouse ou Bordeaux est a priori plus solide que celui de Strasbourg ou de Metz. Cela pose la question de l'autonomie des universités : toutes - même les parisiennes - ont des points forts et des points faibles. Plutôt que d'égaliser par la médiocrité il serait peut-être plus judicieux de mettre l'accent sur les points forts et de laisser à un autre établissement le soin de pallier les zones de faiblesse. Jusque dans les années 1980 un étudiant terminant l'année avec succès à l'IEP de Strasbourg pouvait entrer directement en 2ème année à l'IEP de Paris. Pour éviter que les Nancéens désertent Nancy pour Strasbourg il a été créé à Nancy un cycle préparatoire de deux ans permettant l'entrée directe en 2ème année d'IEP à Paris, quitte à allonger d'un an les études des candidats !
Diplôme unique, refus de toute sélection ; En 1966, Christian Fouchet envisageait un examen d'entrée en université pour les disciplines juridiques, littéraires et de sciences humaines. Le doyen Vedel, au prétexte fallacieux qu'il ne voyait pas sur quoi se fonder pour un examen d'entrée dans les facultés de droit, fit capoter le projet pourtant soutenu par les doyens littéraires et la moitié des doyens juristes. Dois-je ajouter que lorsqu'en 1974 le directeur de l'IEP de Strasbourg - se fondant sur l'article 11 de la loi de 1968 - institua pour la première fois un examen d'entrée pour un IEP de province, il enleva nombre d'étudiants de qualité à la faculté de droit au point qu'en 1978 ou en 1979, sur la dizaine de reçus strasbourgeois à l'école nationale de la magistrature, la moitié n'avait pas de licence de droit, à commencer par le n°2. Refus de sélection, rien n'empêchait d'imposer à la fin de la 1ère année du DUEL puis du DEUG littéraire une version latine de niveau solide. Cela aurait évité l'invasion d'étudiants incapables. Aucun établissement n'a eu la volonté d'agir ainsi. Au reste, seules l'Université Paris IX et l'IEP de Paris ont institué une procédure sérieuse de sélection. Il est vrai que l'exemple venait de haut. Au cours d'une réunion universitaire, le ministre François Bayrou se plaignait du trop grand nombre d'étudiants en éducation physique et sport, 1 500 étudiants inscrits en 1ère année à Paris, alors que 500 auraient été suffisants. Un universitaire plaisantin lui suggéra d'organiser une course à pied entre la cour de la Sorbonne et celle du ministère et de ne retenir que les 500 premiers.  "Vous n'y pensez pas, rétorqua le ministre, ce serait de la sélection". Humour ou résignation ? En réalité, enseignants et étudiants ne veulent pas entendre parler de sélection et depuis 1967, arrivée d'Alain Peyrefitte rue de Grenelle, c'est la position de tous les ministres successifs à l'exception de Mme Saunier-Seïté et d'Alain Devaquet : la première fut soutenue par le Président et le second fut lâché par son Premier ministre. Il est vrai qu'une vraie politique de l'orientation implique, outre la volonté, des moyens financiers que l'on refuse à l'Université qui, il est vrai, utilise généralement fort mal les maigres crédits dont elle dispose.

Revenir à la loi de 1968
Une politique réaliste de l'orientation implique une restructuration complète du système de l'enseignement supérieur qui se fonde réellement sur les principes de la Loi d'Orientation de 1968, l'autonomie, la pluridisciplinarité, la participation.

L'autonomie ; elle doit laisser aux universités toute latitude sur leur politique : cela va des conditions d'admission aux disciplines enseignées, en passant par le libre choix concernant les droits universitaires et le choix des enseignements. Tout cela est aujourd'hui soit fixé par la loi, soit de la compétence du ministère. La loi interdit la sélection sauf dans des cas bien particuliers (Dauphine, Compiègne et IUT) ; c'est le ministère qui fixe le taux des droits d'inscription, qui par le biais des listes d'aptitude établies par le Conseil national des universités (CNU) impose en fait le choix des enseignants (1). Soyons clair, en France, l'autonomie indispensable au bon fonctionnement d'une université n'est qu'un mythe.
La pluridisciplinarité
n'existe plus depuis 1968 : il suffit de regarder la liste des établissements universitaires des grandes agglomérations. A Paris-centre, lettres, droit, sciences sont généralement séparées et l'on assiste à des situations aberrantes : le bâtiment de la Sorbonne est en fait géré par le Rectorat puisque quatre universités - Paris I, III, IV et V - s'en partagent les locaux. Aux Facultés d'autrefois se sont substituées des Unités de formation et de recherche (UFR) qui n'ont guère de relations entre elles. En province, Lille, Strasbourg, Lyon, Grenoble, Marseille, Montpellier, Toulouse ont chacune trois universités monodisciplinaires, il y en a quatre à Bordeaux, deux à Nancy, Clermont-Ferrand et Rennes ; rares sont les universités anciennes à être demeurées monodisciplinaires (Caen, Dijon, Besançon, Poitiers). Certes, la pluridisciplinarité est la règle dans les universités nouvelles. Angers, Nantes, Brest, Tours, Rouen, Amiens, Arras, Valenciennes, Reims, Metz, Mulhouse, Limoges, Perpignan ; dans la plupart des cas, elles ne jouent qu'un rôle secondaire et leurs activités de recherche se ressentent du fait que les professeurs qui y enseignent ne font qu'y passer car elles n'ont guère de moyens : la moitié des enseignants de ces établissements ont d'ailleurs des "turbo-prof".
Ici, le rôle de l'Etat a été catastrophique. Pour complaire aux collectivités locales, on a multiplié les universités auxquelles s'ajoutent une multitude de centres universitaires ; de Lorient à Narbonne, ils sont trop nombreux. Mais ils coûtent cher car les crédits d'Etat (qui sont l'essentiel des crédits des établissements universitaires) sont répartis en fonction de critères nationaux. Ces nouvelles institutions interdisent de favoriser Paris I, Paris IV, Paris VI, Paris VII, Paris IX, les universités scientifiques de Grenoble, Lyon, Toulouse, ou Strasbourg I au détriment de Limoges ou Perpignan : l'égalitarisme cher à la mentalité française a ici des conséquences dramatiques. Il ne s'agit nullement d'interdire l'accès à l'enseignement universitaire des jeunes des petites villes. La solution, c'était la multiplication de ce que, presque au même moment, automne 1967, l'UDR et le PSU, pour une fois d'accord, préconisaient, savoir la création de collèges universitaires de 1er cycle rattachés à une université centrale ne délivrant que des licences maîtrises et DEA à l'image des grandes universités américaines (2). Le projet PSU rédigé par Laurent Schwarz suggérait par ailleurs (comme le projet UDR) un solide encadrement des étudiants par transfert des agrégés des lycées dans les collèges. Ce projet soutenu par le Général de Gaulle et G. Pompidou fut rejeté par une coalition étrange allant du ministre A. Peyrefitte au Syndicat autonome (qui parle alors du "secondarisation du supérieur") à l'UNEF en passant par le SNEsup.

Simultanément, il fallait mettre l'accent sur la création d'IUT pour arriver à ce que en 1966 préconisait Pierre Laurent, secrétaire général du ministère et le recteur J. Capelle : sur 200 000 bacheliers, 90 000 en IUT et BTS, 90 000 en faculté et 20 000 en classes préparatoires. En octobre 2004, sur 400 000 bacheliers, 10% sont en classe préparatoire, 10% en IUT, 20% en BTS et 60% en université. Il est vrai qu'un étudiant d'IUT coûte deux fois plus cher qu'un étudiant en droit.

Une misère idéologique
En effet, le sous-développement universitaire français a des raisons financières qui ont des causes essentiellement idéologiques. Quand on regarde de près la part du PIB que la France et les grands Etats développés consacrent à la formation et à l'éducation, on fait d'intéressantes et curieuses constatations.

On note ainsi que les quatre grands pays (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Japon) dépensent tous globalement pour la formation à peu près la même part de PIB. Mais là où la France attribue moins d'un cinquième de son budget éducation au supérieur, les autres Etats y consacrent environ un tiers.
Cela a de grandes conséquences : d'abord dans ces Etats, le nombre d'enseignants est sensiblement plus élevé, d'autant qu'ils distinguent trois corps d'enseignants : professeurs, maîtres de conférences et assistants, confiant à ces derniers l'encadrement de base des étudiants. En France, le corps des assistants a disparu dans les années 1980 et l'encadrement des étudiants est confié aux professeurs et aux maîtres de conférences au détriment de la part de temps consacré à la recherche. Il est vrai qu'en Allemagne et en Grande-Bretagne assistants et maîtres de conférences sont nommés à temps limité mais ils peuvent être renouvelés. En France, plus de 80% des enseignants sont titulaires à vie.
D'autre part, faute de crédits, les bibliothèques et les laboratoires de recherches vivent avec difficulté, les bibliothèques des universités françaises en particulier étant d'une pauvreté légendaire. San doute, les traitements sont analogues : un professeur de Harvard a un traitement annuel de 100 000 $, soit environ 80 000, les professeurs de Sorbonne ont un traitement annuel de l'ordre de 70 000 sans compter pour ceux qui la méritent la prime de recherche, soit à leur niveau 6 000 supplémentaires. Seulement, les professeurs allemands, britanniques, canadiens ou "étatsuniens" ont à leur disposition un secrétariat consistant et un bureau personnel à l'université, toutes choses qui n'existent pas en France. Tout ceci contribue à diminuer la place de la recherche dans la vie d'un enseignant astreint très souvent en outre à des tâches administratives confiées ailleurs à du personnel spécialisé. Recteurs ou présidents d'université, doyens de faculté ont à leur côté une pléiade dagents, ce qui n'existe pas en France. L'UFR d'histoire de la Sorbonne (Paris IV) disposait en 1990 de six agents : le département d'histoire de Göttingen (RFA) en avait au même moment une douzaine.
Cette situation a des raisons idéologiques : comme chacun sait, le ministère de l'Education nationale est largement cogéré par les syndicats : les syndicats d'enseignants du premier et du second degré y tiennent une place déterminante. Quoi que puissent dire les ministres, ce sont eux qui répartissent les crédits : la conséquence en apparaît quand on regarde le nombre d'élèves par enseignant dans quelques pays.

Au reste, chacun sait que même si le nombre d'élèves diminue, le nombre de maîtres n'a cessé d'augmenter depuis 1974. Honnêtement, on pourrait assez facilement diminuer d'nviron 50 000 le nombre cumulé des enseignants du 1er et du 2ème degré. En tous cas, le sous-développement du supérieur pourrait être comblé assez rapidement par un transfert au supérieur des crédits liés au surcoût des enseignements des 1er et 2ème degré. Cela demande simplement du courage politique et aussi une bonne campagne médiatique fondée d'abord sur les remarques de l'OCDE.

Un autre aspect de l'idéologie dominante dans le supérieur français est le refus des liens structurels avec le monde industriel et commercial. Sauf en Grande-Bretagne, la recherche n'est financée par les Etats qu'à un niveau voisin de 35% alors qu'en France, la part de l'Etat est de l'ordre de 50%. Il est vrai que les chercheurs du CNRS sont fonctionnaires et ne sont pas sanctionnés s'ils ne font pas de recherche. Au reste, la recherche qui n'est pas d'Etat est souvent décriée. Le Monde  vient, en un mois, d'en donner un exemple flagrant : le prix Nobel de chimie 2005 a droit à un tiers de page du Monde ; la médaille d'or du CNRS, distinction prestigieuse certes mais sans commune mesure avec le Nobel, a droit à une page entière !
Enfin, il convient de reprendre la carte universitaire : obliger les diverses universités d'une même ville à se regrouper, y compris à Paris-centre où coexistent huit universités dont l'impact n'est pas toujours évident. Le regroupement en 2 ou 3 universités économisant près d'une centaine de millions d'euros. Scientifiquement, la situation est pire ; réfléchissons simplement à la situation en sciences sociales : les professeurs de Sciences Po et de l'EHESS ont infiniment plus d'influence que leurs collègues des Sorbonne anciennes et nouvelles ; pour la seule histoire contemporaine, Sciences Po a, à lui seul, autant d'enseignants que Paris I, III et IV réunis pour infiniment moins d'étudiants, de surcroît de bonne qualité. Ces universitaires dispersés ne disposent absolument pas des moyens de la rue Saint-Guillaume ou de la Maison des Sciences de l'Homme et de ce fait ne jouent guère de rôle dans la cité. Reconnaissons d'ailleurs que l'Ecole libre des Sciences politiques avait, avant 1945, constitué une bibliothèque en face de laquelle celle de la Sorbonne faisait pâle figure. Mais l'université récusait de fait à de rares exceptions près les apports financiers extérieurs. Il est vrai que la politique des services fiscaux en faveur des fondations explique peut-être cela. Où sont les fondations Citroën, Peugeot, Renault, Saint-Gobain qui joueraient le rôle des fondations allemandes, Bosch, Thyssen ou Volkswagen ?
Soyons honnête, la crise de l'enseignement supérieur plonge ses racines loin dans l'histoire.

(1) En effet, le CNU très souvent n'inscrit sur les listes d'aptitude que les conformistes : de Henri Hude à Bernard Lugan, les exemples sont multiples…
(2) Notons au passage que ce type de "collège universitaire" existe à dose homéopathique dans l'enseignement supérieur libre, témoin l'Institut Albert le Grand à Angers. Les résultats obtenus sont particulièrement brillants.

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Le traité de Rome a cinquante ans, c'est un fait. De là à célébrer le cinquantenaire de l'Union Européenne, il y a un pas à ne pas franchir sous peine de faire mentir l'histoire de l'Europe et de travestir sa réalité d'aujourd'hui, de faire injure au passé et de se tromper sur le présent.

Faire injure au passé
Il y a une histoire sainte de l'Europe composée et sans cesse enrichie par de zélés hagiographes. Elle a, comme l'autre, ses patriarches et ses prophètes, ses textes sacrés et ses Mers Rouges traversées à pied sec, ses errances au désert et sa Terre promise ruisselante de lait et de miel ; comme l'autre, elle est l'accomplissement infaillible d'un immuable dessein. Cette histoire est belle, édifiante et remplie de merveilles ; son seul défaut est de n'avoir que de lointains rapports avec la réalité.

L'Europe d'aujourd'hui porte le même nom que l'Europe des origines mais elle n'en est pas la fille ; elle n'achève ni même ne prolonge quelque chose qui aurait commencé avec le traité de Rome ; elle en a pris le contre-pied et elle en est la contrefaçon. Quiconque imagine le contraire n'a pas connu l'Europe du Marché Commun ou bien doit en avoir perdu le souvenir. Cette Europe-là avait l'ardeur de la jeunesse mais déjà aussi la sagesse de l'expérience. Pour avoir vu la C.E.D. exploser en vol et du laisser sur le pas de tir une Communauté Politique Européenne incapable de décoller, elle était guérie pour longtemps des tentations de l'utopie. Plutôt que s'en remettre à nouveau à une Haute Autorité, les Etats avaient décidé de garder les choses en mains ; ils confièrent à une Commission de personnalités indépendantes la baguette du chef d'orchestre mais seulement pour diriger la musique dont ils avaient pris soin d'écrire eux-mêmes la partition ; et dès qu'elle prétendit s'en écarter pour improviser un morceau de son cru, elle fut vertement remise à sa place.
Dans cette Europe des Etats, les nations étaient à l'honneur ; entre elles, l'égalité était de règle ; le respect était mutuel comme la confiance et les décisions se prenaient du commun vouloir de tous. Le but était de bâtir une union douanière entre les six pays, objectif modeste et qui passerait aujourd'hui pour timoré, mais qui fut atteint et dépassé. Au lieu d'une Europe qui promet tout et ne tient rien, c'était une Europe qui promettait peu mais tenait plus qu'elle ne promettait.
Elle filait grand train jusqu'au jour, où plutôt jusqu'à la décennie où elle eut à subir la défaillance de ses deux chevaux de tête. La France broncha la première : ses dirigeants avaient tant multiplié les extravagances qu'ils ne savaient plus à quel saint se vouer ni à qui remettre le sort du pays : aux "visiteurs du soir" ou aux eurocrates de Bruxelles. Les premiers une fois éconduits et la France fermement ramenée dans le rang européen, Paris avait trop à se faire pardonner pour rien refuser à ses nouveaux maîtres. A peu d'années de distance, ce fut le tour de l'Allemagne : l'occasion se présentant de réunir ses deux moitiés, elle la saisit hardiment quitte à bousculer au passage alliés et partenaires ; sa désinvolture, cependant, eut un prix : elle dut donner en gage ce qu'elle avait de plus précieux et de plus sacré : son D-mark.
C'était l'heure attendue par les eurocrates : profitant de ce double accès de faiblesse, ils prirent la direction des opérations. Alors, commença, tout doucement d'abord, puis de plus en plus vite, la course folle de l'Europe sur le toboggan qu'elle dévala d'élargissement en élargissement, de traité de Maastricht en traité d'Amsterdam et de traité de Nice en traité constitutionnel jusqu'à ce butoir où l'ont immobilisée les referendum français et néerlandais.
Au début, on ne se douta de rien car, par une sorte de coup de génie, on s'était gardé de toucher aux apparences. Le discours restait le même à ceci près que le mot "unique" remplaçait le mot "commun" : marché "unique", monnaie "unique", … etc. Sur la scène bruxelloise le décor ne changeait pas, ni les costumes, et au fronton du théâtre brillaient toujours en lettres d'or le même mot magique "Europe" mais on n'y jouait plus la même pièce.
On connaît la formule du Prince de Lampedusa : "il faut que tout change pour que rien ne change". La recette de la nouvelle Europe est à l'opposé : il faut que rien ne change (en apparence) pour que tout change (en réalité) ; elle n'est pas moins efficace comme on peut voir au résultat.

Se tromper sur le présent
La nouvelle Europe n'est pas seulement différente de l'ancienne ; elle en est le contraire. Par rapport à sa devancière tout y est inversé, tout y est sens dessus dessous.
L'Europe défunte honorait les nations ; l'Europe nouvelle les honnit et s'il lui arrive de les embaumer, c'est pour les ensevelir. L'intérêt national était le bien suprême ; on y dénonce aujourd'hui la racine du mal, le vrai péché originel. Les Etats étaient les maîtres de l'Europe, ils n'en sont plus que les serviteurs, heureux encore si on leur fait l'honneur de les consulter ; les gouvernements ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils étaient. Simples exécutants de décisions dont l'alchimie leur échappe, ils sont surveillés, suspectés, sommés de rendre des comptes, mis à l'amende ou cloués au pilori. Sans égard pour leur ancienne gloire, on leur ôte un à un les leviers de leurs pouvoirs et de ceux qu'ils gardent à titre provisoire, ils ne peuvent user que moyennant autorisation. Quant aux peuples, on les traite comme des vieillards retombés en enfance. Les mystères européens les dépassent de trop haut pour qu'il leur soit permis d'en approcher. Les Français, par exemple, se sont vus signifier d'avoir à tenir l'euro en dehors de leurs petits jeux électoraux. Quand on a encore la faiblesse d'interroger les peuples, mieux vaut qu'ils répondent bien car s'ils votent mal, leurs dirigeants auront à s'en excuser publiquement et, pour leur pénitence, ils devront faire revoter leurs ouailles jusqu'à vote conforme ou bien se passer de leur vote.
Bref, sous la façade démocratique héritée de sa devancière, la nouvelle Europe a monté la savante horlogerie de son despotisme prétendument éclairé.

 

La première Europe était partie intégrante de l'ordre international de son temps ; elle en était même une des poutres maîtresses ; la seconde s'inscrit en faux contre tout ce que représente l'ordre international. Elle ne veut ni de ses maximes ni de ses institutions ni de ses équilibres. La souveraineté nationale est la pierre angulaire du droit des gens ; pour les nouveaux européens, c'est une notion périmée et qui n'a plus sa place dans le monde moderne. Ils revendiquent non seulement un droit mais un devoir d'ingérence au nom de tout le bien qu'ils veulent à l'humanité. La diplomatie de la vieille Europe était défensive ; celle de la nouvelle Europe est sans complexe expansive, néocoloniale, impériale. A ce titre, elle n'entend se laisser arrêter ni par des frontières ni par les compétences de l'O.N.U. ni par les formalités qu'impose le droit international. Aussi ne s'est-elle pas fait scrupule d'écraser un pays sous les bombes puisque c'était pour lui apprendre les manières de la démocratie. Elle n'a à la bouche que les valeurs mais ne croit qu'à la force ; le droit international a beau dire que le Kosovo fait partie de la Serbie, elle n'en a cure ; la Serbie doit renoncer au Kosovo parce qu'ainsi le veut le droit du plus fort. La nouvelle Europe est trop animée du désir de refaire le monde pour n'y être pas devenue un facteur de désordre.
Facteur de désordre, au reste, elle l'est déjà pour elle-même. Les mêmes qui se font les ardents défenseurs de la souveraineté quand il s'agit du Liban, de l'Irak, voire de la Tchétchénie en sont les pourfendeurs acharnés quand il est question d'un grand pays européen. On brandit l'épouvantail du fondamentalisme islamique mais le fondamentalisme de la religion des droits de l'homme a tous les droits. Cette Europe qui, dans son projet de traité constitutionnel, se vouait (article 4) "au strict respect et au développement du droit international", ouvrait en même temps les bras à un pays qui est en violation flagrante du droit international depuis trente ans. On pourrait multiplier les exemples de cette schizophrénie qui est devenue comme l'un des traits distinctifs de la nouvelle Europe.

On pense en avoir assez dit pour faire voir combien la seconde Europe s'est éloignée de la première et à quel point il serait injuste pour la première de faire comme si les deux se confondaient ou comme si elles étaient les deux tomes d'une même et unique Europe.

Publié dans Avec l'Europe
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L'Histoire, c'est aussi une collection de fautes, de crimes et de tyrans, chez nous comme ailleurs. Louis XIV et le sac du Palatinat, le Terreur, ... etc.
Cela dit, raconter l'Histoire en partie simple, où les Français et les Européens seraient capables d'horreurs que les autres se seraient gardés de commettre, c'est à la fois simpliste et faux.
La colonisation a aujourd'hui mauvaise presse. Je saisis mal comment on peut à la fois vouer aux gémonies la colonisation européenne passée, et prôner aujourd'hui le devoir d'ingérence au Congo ou au Darfour. La situation au Darfour ou en république démocratique du Congo serait-elles pires aujourd'hui que celles qu'Archinard ou Lamy rencontrèrent en Afrique, il y a un ou deux siècles ? J'observe tout d'abord que nul ne se permet de mettre en cause les colonisations musulmanes et turques qui se poursuivirent du VII° au XIX° siècles, jusqu'à ce que nous les arrêtions. Or les Turcs laissèrent de forts mauvais souvenirs au Liban, en Syrie et en Jordanie ; relisez Lawrence d'Arabie et les Sept Piliers de la Sagesse !
Comme mon ami l'ambassadeur de Coignac, je crois que la colonisation européenne fut le moins mauvais moyen que l'on ait trouvé pour partager les techniques et les richesses, pour faire évoluer les mentalités et pour arrêter d'intolérables abus. En Amérique latine, dans le Pacifique, en Afrique, la colonisation a permis d'arrêter les sacrifices humains : un cas de cannibalisme en AOF fut encore jugé en 1952. Je voudrais insister sur le problème de l'esclavage, remis à la mode par Madame Taubira, Dieudonné et leurs compères. Après la malheureuse expédition menée à Haïti de 1791 à 1803, par les troupes de la Révolution et de Bonaparte, pour tenter d'y maintenir notre domination et l'esclavage, à partir de 1830, nos armées ont lutté contre la traite négrière, en particulier en Afrique, et notre pays a interdit l'esclavage à partir de 1848. Quel Etat musulman en fit autant ? Quel auteur musulman ou africain critiqua colonisation et esclavage avant le XX° siècle ?
Rappelons que l'on estime que, du XV° au XIX° siècle, environ 40 millions d'Africains furent capturés par des négriers noirs ou musulmans. 11 millions furent vendus sur les côtes de l'Atlantique aux négriers européens et déportés aux Amériques. 17 millions furent vendus en Afrique du Nord et au Proche-Orient par les négriers musulmans. 12 millions furent vendus en Afrique noire. (O. Pétré-Grenouilleau : Traites négrières, 2004. Le piège des mémoires antagonistes, professeur G. Meynier, Le Monde du 12 mai 2005)
L'expédition d'Alger en 1830 mit fin à la piraterie en Méditerranée et permit de libérer 30 000 esclaves. Les livres scolaires en Afrique présentent Béhanzin, Samory, Rabah comme des résistants, alors qu'ils furent aussi des négriers. Nos troupes coloniales arrêtèrent la traite négrière en Afrique occidentale et centrale à partir de 1875 avec Savorgnan de Brazza. Oui, il fallut recourir à la force.
En 1911, deux ans après notre arrivée à Abéché, au Ouaddaï, dans l'Est du Tchad actuel, voici ce qu'écrivait le commandant Hilaire, futur général : "A la base de l'organisation sociale ouadaienne, sa pierre angulaire, était encore en 1911 l'esclavage, la captivité de case, c'est-à-dire la domesticité à vie, faisant partie des biens de famille et en constituant même l'article essentiel. Cet esclavage constituait l'unique main-d'oeuvre du pays. La captivité de case, familiale, héréditaire et inaliénable, n'avait rien de barbare, de cruel. Il en allait, hélas, tout autrement de la traite extérieure, qui avait constitué, jusqu'à notre conquête, le principal trafic d'exportation du Ouaddaï, vente intensive d'esclaves jeunes ou adultes, des deux sexes - et même, hélas, si je puis dire - d'un troisième, l'eunuchat, le mieux payé. L'atroce mutilation se pratiquait en grand - c'était l'occasion de grandes fêtes - avec une révoltante sauvagerie, sur de malheureux enfants résignés, au prix d'une mortalité de 60 %. Un captif, sous les anciens sultans, se vendait couramment pour un fusil Gras, Martini ou Remington, soit 40 francs. Et, à la côte, l'esclave, lorsqu'il y arrivait, était revendu suivant l'âge, le sexe, la force, la beauté, de 200 à 500 francs or. Les jeunes eunuques, qui faisaient prime pour les harems de Turquie, dépassaient notablement ces prix. Il va de soi que nous arrêtâmes net cette traite extérieure. Il suffit de rigoureux exemples sur des négriers obstinés pour y mettre un terme rapide et définitif. Quant à l'esclavage de case, nous arrivâmes patiemment, à la longue, c'est-à-dire au bout de cinq ou six années d'occupation, à le supprimer".
(Du Congo au Nil, par le général Jean Hilaire, ASCG Marseille 1930)
Le commandant Hilaire se trompait : les troupes françaises interceptèrent au Tchad en 1919 le dernier convoi d'esclaves destinés à l'Arabie.

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La nation, l'identité et le droit à l'indifférence

... il porte en lui une part d'agressivité susceptible d'être exercée contre les autres humains. Lorsqu'elle prend des formes violentes dans un champ géographique proche, cette agressivité est destructrice de lien social. Dans un espace débordant les frontières des Etats, elle est destructrice de l'unité de l'humanité. Provoquant l'insécurité, l'esprit totalitaire, l'agressivité violente nuit inévitablement à tout véritable développement, qu'il soit culturel, économique ou social. Elle ne procure jamais aucun progrès humain, même si elle est propice à la sophistication des techniques d'autodéfense, d'armement, aux méthodes de la police ou des armées.


La double fonction de toute société
La fonction première de toute société consiste à contenir ce travers inextinguible de la nature humaine afin de remplir deux missions : empêcher sa destruction par elle-même, et empêcher sa destruction par d'autres, c'est-à-dire assumer la cohésion à l'intérieur et la sécurité extérieure, la concorde sociale et la paix avec les autres. Il lui faut diffuser en son sein un sens du vivre ensemble, faire en sorte que la part d'ambition, la soif de pouvoir, la volonté de progresser, le souci de reconnaissance qui sont en tout homme finissent par servir l'intérêt général. La construction et l'idée de nation correspond à un projet incitant les habitants vivant sur un territoire commun à placer au-dessus des intérêts particuliers le sens du bien commun.
Certes, l'idée de nation a souffert et souffre de son détournement sous la forme du nationalisme comme les messages de paix de plusieurs religions son parfois détournés pour justifier des violences. En outre, la dimension nationale est souvent présentée aujourd'hui comme dépassée face à la montée de deux faisceaux de forces. D'une part, les processus de globalisation, d'internationalisation et de mondialisation laissent penser que le monde s'uniformise inéluctablement. D'autre part, on assiste à une montée des revendications communautaires, c'est-à-dire à l'idée que des hommes placent leur appartenance à un groupe ethnique avant toute autre. Cette idée porte à considérer les habitants d'un territoire, notamment par les pouvoirs publics, en fonction des intérêts particuliers de cette appartenance communautaire et non en fonction de leur citoyenneté personnelle dans le cadre d'une société dont le champ humain et géographique ne se réduit pas à la communauté considérée.
Dans ce contexte, le XXIe siècle a-t-il encore besoin de l'idée de nation, ou les nations doivent-elles se voir substituer l'appartenance à un monde global et à des communautés ? Selon cette seconde proposition, l'idée de nation doit être "passée par perte". À moins qu'elle demeure un instrument indispensable à la construction équilibrée de l'identité humaine. Examinons donc le rôle de la nation dans les trois natures composant toute identité sociale conforme aux principes de concorde et de paix.

Les trois natures d'une identité authentique
D'abord, toute identité authentique ne peut être que plurielle. Chaque homme est une personne dans laquelle se croisent une identité individuelle, une identité familiale et une identité sociale. Chacune de ces identités nouées s'inscrit dans un ensemble pluraliste. Par exemple, l'identité sociale ressort d'échelons géographiques imbriqués, allant du quartier ou du hameau au sentiment d'appartenance à l'humanité, en passant par la commune, le département, la région, le pays ou, pour les Européens, l'Europe. Le caractère pluriel de toute identité authentique signifie le refus de s'enfermer dans une représentation unique, par exemple dans un seul drapeau ou blason ; l'identité ne trouve son équilibre que dans une pluralité de représentations : blason de sa commune, symbole de sa région, drapeau de sa nation, pavillon du groupe d'Etats auquel sa nation appartient, drapeau des Nations unies.

Le communautarisme, comme le nationalisme, consiste à imposer une unicité identitaire, à vouloir enfermer l'homme dans une identité unique, critère exclusif de reconnaissance, en rejetant tout trait identitaire non dépendant. Or l'idée de nation offre un champ de représentation partagé rompant le risque d'unicité d'une identité communautariste, permettant le caractère pluriel de l'identité : adhérer à une religion ou se sentir lié avec ceux qui partagent des modes de vie semblables n'empêche pas en même temps d'être porteur d'une autre identité. L'idée de nation est féconde parce qu'elle autorise l'expression d'identités subsidiaires et différentes en son sein. Elle brise le caractère inévitablement totalitaire de toute identité qui se voudrait unique ou hiérarchiquement supérieure, ce que cherche à imposer le communautarisme, qui ne peut déboucher que sur des conflits entre communautés.
La deuxième nature d'une identité authentique tient à son esprit d'ouverture, essentiel pour obérer toute volonté destructrice de l'Autre. La façon dont est utilisée la cartographie permet d'illustrer cette question. Dans les pays les plus totalitaires, comme m'ont montré les pays soviétiques, peu de cartes sont disponibles. Seul le pouvoir bénéficie d'une connaissance géographique précise de son territoire et des territoires étrangers. Dans les pays nationalistes, les cartes s'arrêtent presque toujours aux frontières politiques et les territoires étrangers ne sont pas représentés, comme si le pays était entouré d'un no man's land. Lorsque l'identité est fermée, à l'image de ces dernières cartes, l'Autre, l'étranger n'a pas d'existence reconnue et peut en conséquence être détruit. Cette logique d'une identité fermée explique aussi bien les guerres hitlériennes que la guerre terroriste d'Oussama Ben Laden.

Or l'idée de nation s'oppose à toute identité fermée, car l'existence même d'une nation et sa sécurité ne sont possibles que parce qu'il y a d'autres nations avec lesquelles des relations sont entretenues pour assurer
la paix. L'idée de nation sait qu'elle ne peut se conjuguer qu'au pluriel sur la surface de la terre. L'effondrement rapide du pouvoir de Ben Laden sur l'Afghanistan, à l'automne 2001, s'explique par cette opposition : d'un côté, une identité fermée pour qui l'Autre, y compris le musulman vivant sur une terre non musulmane, pouvait légitimement être tué. De l'autre, la majorité des Afghans sachant que, depuis toujours, leur identité comporte une part d'ouverture, implicitement illustrée chaque fois que les médias donnent la parole à un afghan ayant fréquenté le lycée français de Kaboul. Parce que son existence suppose un concert de nations, l'idée de nation rend impérative une identité ouverte.

En troisième lieu, toute identité authentique suppose une pluralité de racines. Or la communication mondialisée, symbolisée par CNN, n'est pas porteuse de sens, n'a pas de dimension normative, n'offre ni repères ni racines. Dans le même temps, le recul de l'idée de nation prive les hommes de racines. Le reflux des attentes logées dans le collectif légitime à nouveau tous les types d'appartenance communautaire. Alors ces derniers cherchent une sorte de compensation dans des revendications communautaires ou ethniques présentant un ersatz de racines, puisqu'elles se réduisent à une racine unique.
A contrario, l'idée de nation, espace sur lequel vivent en concorde sociale des hommes différents, autorise des racines multiples. Ce besoin impératif de racines a notamment été souligné par Léopold Sédar Senghor : " Chacun doit s'enraciner dans les valeurs de sa race, de son continent, de sa nation pour ETRE, puis s'ouvrir aux autres continents, aux autres races, aux autres nations, pour s'épanouir et fleurir"
L'idée de nation est essentielle parce qu'elle est la seule à pouvoir assurer le droit à l'indifférence. Le communautarisme empêche l'exercice de ce droit car il enferme le regard porté sur l'Autre dans un a priori le reliant à son appartenance communautaire, et fausse en conséquence la connaissance de l'Autre. En revanche, l'idée de nation donne à tout citoyen la possibilité de se comporter, de vivre, de croire, le droit d'être regardé simplement comme citoyen : elle assure ainsi la liberté et l'égalité de la personne humaine, lui permettant de déployer une fraternité ouverte sans idées préconçues entre tous les hommes. 

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