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Vingtième anniversaire de l'arrivée au pouvoir de Nelson Mandela. Lequel, comme plusieurs dirigeants après 1989, était passé presque directement de la prison au Palais. Dans le film de Clint Eastwood, Invictus, que les Français ont apparemment plébiscité, Morgan Freeman joue merveilleusement le rôle de Mandela.
Mandela est admirable, c'est un héros et, plus encore, un seigneur. Voilà l'impression que retirent les observateurs de l'histoire, et que ce film traduit bien. Dans la salle, après le film, lorsque la lumière se rallume, les visages sont toujours expressifs : ici, c'est "chapeau bas !". Et pourquoi est-il un héros ? Parce qu'il appartient à l'une des catégories victimes, de ceux qui ont droit à notre admiration pour avoir été longtemps battus (les femmes, les homosexuels, les colonisés, et donc plus encore les Noirs qui ont souffert l'apartheid) ? Parce qu'il s'est comporté dans cette affaire comme un homme brave, sans s'apitoyer sur lui-même ? Certainement. Vingt-sept années de prison, prévues pour la perpétuité, sans espoir à l'horizon, au sein d'un pays mené par la haine, et toujours aux lèvres le poème de Henley :
"Aussi étroit soit le chemin
Bien qu'on m'accuse et qu'on me blâme
Je suis le maître de mon destin
Le capitaine de mon âme".
Il est une raison plus profonde pour laquelle on peut admirer Mandela : son attitude vis à vis des "vaincus", lorsque les rapports de force se sont retournés. Il pourrait alors, après tout, les traiter comme ceux-ci traitaient les Noirs. D'autant que ceux-ci sont largement majoritaires. Il pourrait, sans aller si loin, leur laisser sentir à quel point les acteurs de l'apartheid pouvaient être considérés comme méprisables. Au moins les éloigner des affaires, ne pas leur faire confiance. Au contraire, il avance vers eux la main tendue, et propose partout de travailler ensemble. C'est là le thème du film Invictus, c'est là l'expression concrète du poème de Henley.

Etre "capitaine de son âme", c'est agir comme on parle. Quelle affaire difficile !
Voilà le raisonnement de Mandela, comme celui des gouvernants de Pologne ou de Roumanie juste après la chute du Mur : ces gens à présent chassés du pouvoir nous ont fait tout le mal possible ; ils nous ont humiliés, emprisonnés, affamés, ont transformé notre vie en enfer, et ils nous haïssaient ; tout le long de ces interminables années nous avons récusé et détesté cette haine que des hommes peuvent avoir les uns pour les autres ; alors aujourd'hui qu'ils sont en position de faiblesse, allons-nous les haïr sans nous déjuger ? Ce que nous avons détesté, c'est bien la haine elle-même, et non pas la haine appliquée à nous…
Mais il y a plus que cette réflexion morale. Il y a la question politique, qui se pose parce que Mandela est un gouvernant. Et cette question est la suivante : dans un pays brisé par de longues années de haine entre groupes et d'humiliation permanente des uns par les autres, comment faire pour restaurer la concorde ?
Ici les Français et quelques autres peuples occidentaux ont fort à apprendre de Mandela. En France, nous avons une coutume bien établie depuis longtemps : lorsqu'un groupe chez nous se prend à détester les autres, à les humilier, à les envoyer à la mort, nous nous mettons en position de revanche. C'est à dire que lorsque les groupes humiliés et battus finissent par obtenir l'avantage, ils déchaînent aussitôt une vengeance exaspérée contre les anciens bourreaux, ils les pourchassent comme on le fait pour des démons, et les traquent partout. On se souvient de ce que fut la Libération dans nos contrées. Aujourd'hui même, plus de soixante ans après la guerre, si nous parvenons à trouver encore un collaborateur vivant, nous allons l'humilier dans la presse, le traîner au procès et lui cracher au visage autant que faire se peut.
Ni Mandela, ni les gouvernants d'Europe de l'Est après la chute du Mur n'ont agi de cette manière. "Quelques milliers de communistes ne représentent pas une autre espèce que nous", a dit aussitôt Havel. Mandela a réintégré ses adversaires et il a du se donner de la peine pour cela, face à ses propres amis : car l'attitude de la vengeance est la plus naturelle, la plus primitive, la moins civilisée, donc la plus courante. Le vrai civilisé, c'était lui, Mandela : quelle honte intime ont du ressentir les Blancs auparavant tout-puissants, en le voyant agir de la sorte !

L'attitude de Mandela est celle du pardon, qui n'est pas celle de la justice. Après un traumatisme terrible qui a brisé le tissu social, la finalité première n'est pas, comme nous le croyons souvent et comme le Tribunal Pénal International nous le laisse croire, de faire justice. La première finalité est de restaurer la concorde sociale. La justice est un moyen possible pour restaurer la concorde, mais il n'est qu'un moyen, parmi d'autres. Le pardon représente un autre moyen, qui fut utilisé par Mandela et plusieurs peuples du Centre-Est (la "politique du gros trait" polonaise, par exemple).

Grâce à ses grandes qualités morales, Mandela s'est conduit comme un seigneur quand il s'est agi de retrouver la paix civile. Utiliser le pardon ou utiliser la justice, est un choix qui dépend de chaque peuple, et dans une situation si tragique chaque société doit prendre elle-même les décisions qui s'imposent. On ne peut s'empêcher de penser que le pardon intelligent, réaliste, promu en Afrique du Sud en 1995 par la Commission Vérité et Réconciliation, traduit un esprit de grandeur et d'honneur dont aucune de nos revanches haineuses ne pourra jamais égaler l'humanisme. Certains de nos journalistes, toujours en train de courir après un Papon ou un autre, l'écume aux lèvres, ont-ils conscience de la leçon terrible, une leçon de civilisation, que leur inflige Mandela ?
Paru dans Le Figaro, 16 février 2010

Publié dans A tout un chacun
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Un regard d'aujourd'hui sur des réalités de toujours. Quand journaux, radios et télévision parlent d'un renouveau religieux qui agiterait l'opinion, les indifférents sont perplexes et les autres se demandent de quelle religion il s'agit tant se multiplient les familles spirituelles. L'auteur s'emploie à exposer ici, dans le langage familier, la réponse du christianisme. Pendant deux mille ans, tandis que ne cessaient d'évoluer nos connaissances, celui-ci a pu vérifier que le progrès n'ébranlait en rien le socle de sa foi mais pouvait au contraire être guidé par elle. Qu'il s'agisse de l'enfant qui dessine ou de l'ingénieur qui construit, l'homme est naturellement créateur. Il exprime ses idées dans les choses tandis qu'autour de lui, les secrets de l'univers disent la
pensée qui les a conçus. Curieuse rencontre entre créateur et création. Mais la voie s'ouvre pour la découverte d'une proximité insoupçonnée. Quelqu'un était là, tout près de moi, familier de mes entreprises, averti de mes limites, apte à pallier mes défaillances comme à partager ma peine et tellement heureux de fêter avec moi la victoire. Il était là, et je ne le savais pas ! (Gn 28,16) Il, c'est Dieu. Ces pages vous invitent à faire connaissance. C'est en agissant que vous le rejoignez. Sans cesse tiraillé entre la confiance et la méfiance, soucieux de voir si votre foi est une hypothèse qui fonctionne bien, vous n'avez rien à craindre des découvertes qui troubleraient votre tranquille
accoutumance.

Editions du Jubilé - le sarment

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Interrogé récemment par la rédaction de Marianne, Bernard-Henri Lévy tient des propos qui, à y bien réfléchir, sont étonnants. "Comment se manifeste le pétainisme aujourd'hui ?" dit Marianne. Réponse : "Dans le souverainisme par exemple". 
Et au cas où nous n'aurions pas bien compris, l'illustre publiciste précise : "Qui est souverainiste aujourd'hui ? Je veux dire au sens où je l'entends ? Et par la même occasion pétainiste ? Jean-Pierre Chevènement. Il en a tous les réflexes et l'armature intellectuelle".
Propos étonnants si l'on considère que le pétainisme fut voué à l'opprobre à l'issue de la seconde guerre mondiale parce qu'il s'était trop facilement accommodé de la perte de la souveraineté nationale. Les pétainistes furent condamnés, pour "intelligence avec l'ennemi" : non point parce qu'ils avaient défendu pied à pied le sol de la patrie mais parce qu'ils ne l'avaient pas fait. Pour défendre sa souveraineté, il faut combattre. Or que dit aux Français le vieux maréchal ? "Il faut cesser le combat". Ou alors le souverainisme qu'il attaque, chez Chevènement et sans doute d'autres, veut dire autre chose que l'attachement à la souveraineté nationale : on se demande alors ce qu'il pourrait être.
Philippe Séguin qui devint une figure nationale en refusant le traité de Maastricht en 1992 ne serait pas, selon lui, souverainiste. Et De Gaulle ?
Il est difficile, à moins de falsifier l'histoire, de dire que le général ne l'était pas. S'il est quelque chose de constant dans sa doctrine, c'est bien l'attachement à la souveraineté nationale. Il ne faisait pas de doute pour lui que les actes controversés des années soixante : refus de l'Europe supranationale, retrait de l'OTAN, dénonciation de l'hégémonie américaine, se situaient dans le rigoureux prolongement de son refus de l'occupation allemande en 1940 - et de l'AMGOT en 1944.
Si donc le souverainisme, c'est le pétainisme, il est dommage Bernard-Henri Lévy nous prive de sa conclusion : l'acte fondateur du pétainisme, ce fut l'appel du 18 juin 1940. Le pétainiste emblématique, ce fut De Gaulle.

Amalgame absurde
Absurde, dira-t-on ? Evidemment, mais telle est bien la conclusion à laquelle il faut se rendre si on suit sa démarche.
"La servitude, c'est la liberté", "La liberté, c'est l'esclavage" fait dire Orwell au terrible pouvoir qui règne sur son "1984".
Comme cet auteur l'a bien vu, un des premiers caractères des régimes totalitaires est d'adultérer le sens des mots, jusqu'à leur faire dire le contraire de ce qu'ils disent.
Il y a plus. Quand Lévy accuse les souverainistes - et pas seulement eux -, de "pétainisme", on aura compris que le mot ne désigne pas chez lui une option politique parmi d'autres, mais un parti chargé d'opprobre. Le discrédit qui frappe Vichy ne tient pas seulement à son asservissement à une puissance étrangère mais aussi - mais cette dimension n'apparut que plus tard - à sa contribution à la politique d'élimination raciale du régime nazi et donc à sa complicité avec un crime contre l'humanité. Les souverainistes sont des pétainistes et donc, au moins virtuellement, des complices de crimes contre l'humanité.
Nous repérons là chez le philosophe engagé un autre caractère de la démarche totalitaire : la diabolisation de l'adversaire. Lévy dit pétainiste, mais ne nous leurrons pas, il pense quelque chose comme "vipère lubrique". L'attachement à la souveraineté nationale n'est pas seulement pour lui blâmable, il est déshonorant.
Un troisième caractère de toute idéologie totalitaire, c'est l'internationalisme. On connaît celui de la IIIe Internationale (dite en abrégé Komintern). Ceux qui entre 1940 et 1944 soutenaient la collaboration ne disaient pas ouvertement aux Français "reconnaissons la supériorité allemande" mais "nous n'avons pas d'autre solution que de rejoindre le nouvel ordre européen". "Nouvel ordre européen" : un des leitmotivs de l'Europe hitlérienne.
Faut-il poursuivre ? Bernard-Henri Lévy rappelle avec justesse que "le totalitarisme est toujours réductible à une volonté de guérir, un médicalisme, une clinique" mais il ne semble pas se demander si sa volonté d'éradiquer à travers le monde toute trace de "pétainisme", en fait tout ce qui résiste à l'hégémonie américaine, ne relève pas de la même logique. D'autant qu'en assimilant le souverainisme au souci de "la persévérance de la nation dans son être", le philosophe s'est donné un vaste chantier. Persévérer dans son être, n'est-ce pas, selon Spinoza, la loi de la nature ? Réformer la nature, le rêve de tous les idéologues.

Idéologie contre droit des peuples
Le grand ennemi des régimes totalitaires, c'est la liberté. Quand il s'agit d'une collectivité, la souveraineté n'est qu'un autre nom de la liberté. La France souveraine, c'est ni plus ni moins que la France libre. Cette liberté, Lévy la définit indirectement en disant que Chevènement "pensait comme un souverainiste classique que "charbonnier est maître chez soi." On peut supposer que Bernard-Henri Lévy, qui, on l'aura compris, n'est pas souverainiste, pense, lui, que "charbonnier n'est pas maître chez lui". Qui donc est maître chez le charbonnier ? Pour les despotes de tous les temps, la réponse ne fait pas de doute : c'est eux.
Il est vrai que les charbonniers dont Lévy récuse explicitement la liberté s'appellent la Serbie et l'Irak, au temps où ils étaient sous la coupe de régimes tenus pour maudits. Etait-il pour autant légitime de les attaquer ? On n'en débattra pas ici. On se rappellera seulement que quand ils le furent l'un et l'autre, c'est, qui en doute aujourd'hui ? sur le fondement de mensonges : l'idée qu'il y avait un commencement de génocide au Kosovo, que l'Irak préparait un programme d'armes de destruction massive (ce dernier mensonge, ce n'est pas nous qui le dénonçons c'est le Parlement britannique - sans doute un autre haut lieu du pétainisme !). Le mensonge de masse, autre caractère du totalitarisme.
Le droit des charbonniers, c'est ce qu'on appelle aussi "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", grande conquête de la Révolution française, fondement de l'ordre international. Autre nom de la souveraineté.
Si nous suivions la même méthode des amalgames infamants que le philosophe, nous dirions que sa pensée est totalitaire. On se contentera de dire, de manière plus nuancée, qu'elle a un caractère idéologique, au sens précis que Hannah Arendt, Kostas Papaioannou, Alain Besançon et d'autres ont donné à ce mot. Jusqu'à preuve du contraire, en effet, toute idéologie n'est pas totalitaire.
Mais toute idéologie est porteuse de guerre. Le droit des peuples ne se divise pas : pour De Gaulle, s'il s'appliquait à la France de 1940, il s'appliquait aussi bien à l'Algérie de 1962. Le vrai souverainisme, il vaut pour soi, il vaut aussi pour les autres, comme le reconnaît d'ailleurs Bernard-Henri Lévy avec ses fameux "droits du charbonnier". Au nom de la souveraineté, on peut et même on doit se défendre, on peut difficilement agresser (sauf les litiges frontaliers d'autrefois, en tout état de cause limités). Pour violer en grand les droits des nations, il faut plus, il faut une idéologie qui transcende celles-ci. Le problème des idéologues, c'est qu'ils ne font pas "la guerre en philosophie", ils font la guerre tout court. Chemise ouverte, comme Gérard Philippe dans Le Cid, toujours prêts à en découdre.
L'idéologie contre le droit des peuples, l'idéologie contre la paix, voilà bien le fond du problème. "La nation n'est pas source de conflits ; en revanche la négation de la nation est à l'origine de toutes les guerres" (Charles De Gaulle). "Cinquante ans après la fin de la seconde guerre mondiale, il importait de rappeler que ce confit a eu lieu à cause de la violation du droit des nations" (Jean Paul II).

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Qui peut imaginer le peuple satisfait ? Aux États-Unis, un mouvement protestataire se développe, hors des partis. Il est d'autant plus puissant que Barack H. Obama "a suscité des attentes immenses auxquelles il ne répond pas", explique l'historien Michael Kazi (Libération). Or une même frustration se consolide, en France, chez ceux qui estiment n'être pas entendus. "Nous avons voulu écouter ce que le peuple a à dire et en tirer les conséquences en matière d'action publique", a expliqué François Fillon, lundi, en clôturant vite fait la consultation sur l'identité nationale. Mais il est devenu risqué de claquer la porte au nez de l'opinion.
La gauche et ses médias jubilent de voir l'initiative gouvernemen­tale, lancée en octobre accoucher d'une souris. Le clergé de l'antiracisme aura tout fait pour tenter de rendre le débat inabordable. Il est vrai que les clercs avaient intérêt à taire leurs responsabilités dans l'ensauvagement de l'école, laissée sans autorité, la déculturation de la société, sommée d'oublier son passé, la fracture identitaire née des odes au différentialisme : des désastres que les grands inquisiteurs ont cherché à nier, insultant ceux qui les décrivaient. Mais la diabolisation de la parole populaire, trop lucide pour être polie, a montré l'isolement de la caste.
Il n'est pas meilleure explication de la rupture entre les citoyens et la nouvelle aristocratie autodésignée que ces dégoûts pour le "populisme". Une enquête (TNS Sofres) commandée par l'Etat montre que 76% des sondés estiment qu'il y a une "identité nationale française" qui, pour 65%, à tendance à "s'affaiblir" à cause de la perte des valeurs, de l'immigration, de raisons politiques, de la diversité culturelle et ethnique et de raisons religieuses. Pour un débat inutile et nauséabond, cela fait beaucoup de sujets évacués au nom des bonnes manières.
Le mur du politiquement correct est toujours debout. Ses bétonneurs, qui en appelaient hier à la démocratie participative, s'autocongratulent pour leur victoire contre la "haine". Mais les illusionnistes se montrent tels qu'ils sont, méprisants et falsificateurs. Exemple de leur désinformation : le taux élevé des mariages entre Français et étrangers illustrerait la réussite de l'intégration. En fait, ils représentent 27% des unions, dont 60% enregistrées hors de France. L'entre-soi reste la règle majoritaire. Pourquoi prétendre le contraire ? L'abus de confiance arrive à son terme.

Paru dans Le Figaro, 12 février 2010

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La diabolisation de Frêche par les socialistes, relayée inconsidérément par des membres du gouvernement, atteint les sommets du ridicule. On se hausse du col, on prend des airs de vierge offusquée par l'exhibitionnisme d'un pornographe, on dégaine les "valeurs", évidemment  "républicaines". Frêche a-t-il étranglé une vieille dame pour lui faucher ses économies ? Mis le feu à la Sep­ti­manie pour en exterminer la population ? Rien de tel. La vanne incriminée n'a probablement pas la moindre connotation antisémite.
Le vieux matamore a seulement exprimé l'opinion que Fabius n'a pas une tronche avenante, dans son langage peu châtié. Si j'étais languedocien, j'aurais presque envie de voter pour lui, nonobstant sa mégalomanie, pour faire la nique à cette moderne bigoterie qui excommunie à tous escients, par l'effet d'un délire savonarolesque. Après lui avoir ciré les godasses pendant vingt ans, le PS oppose à Frêche une dame patronnesse bien rose, bien clean, bien fade, qui serine des bons sen­timents dans le patois socialo. Si Frêche pouvait la devancer au premier tour du scrutin des régionales, ce serait une victoire de la bonne ­franquette sur l'ordre faussement moral des puritains.
Les mêmes puritains s'en prennent à nouveau au pape, réputé "homophobe" parce qu'il s'oppose à la banalisation de l'homosexualité dans les institutions catholiques anglaises, quant au recrutement des enseignants ou aux candidats à l'adoption. Tout un chacun est libre d'adhérer ou pas au credo de l'Église et à la morale édictée par sa hiérarchie. Tout fidèle est libre d'envoyer ou pas ses gosses dans une école catholique. Libre de plaquer l'Église si ça lui chante, du jour au lendemain. Aucune coercition n'oblige quiconque à prendre en compte les messages pontificaux. La vision catholique de la famille exclut l'homosexualité, c'est un fait, et le pape a le droit de le souligner, sauf à remettre en question la liberté d'expression. Parce qu'ils ont la même approche du sujet, les rabbins dans les synagogues et les imams dans les mosquées réprouvent pareillement le mariage homosexuel. Leur allergie est d'ailleurs nettement plus violente que celle du clergé catholique. Sont-ils passibles des lois prohibant l'"homophobie" ? Dans ce cas il faut fermer tous les lieux de culte, interdire la vente de la Bible, ainsi qu'un nombre élevé de chefs-d'oeuvre du patrimoine littéraire mondial. Si l'"homophobie" consiste à stigmatiser, mépriser et a fortiori persécuter les homos, comme c'est le cas dans tels pays musulmans, je n'en suis pas.

Chacun ses goûts et ses couleurs. Du temps de ma folle jeunesse, j'eusse aimé que les maris soient tous homos, ça aurait limité la concurrence. Mais en tant que catholique, je suis de mèche avec la position de l'Église, invariable depuis vingt siècles, c'est mon droit. À quoi s'ajoute une évidence : plus on terrorisera les gens avec le chiffon rouge de l'"homophobie", plus suinteront les "sales pédés" dans les moiteurs de l'inconscient, et les homos en feront les frais.
Paru dans Valeurs actuelles, 11 février 2010

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(...) (site endommagé en 2013)
Parce que le tonitruant président du conseil régional de Languedoc-Roussillon a dit de lui, le 22 décembre : il a "une tronche pas catholique", l'ancien premier ministre socialiste a estimé, lundi sur RTL, que ces propos avaient "évidemment un caractère antisémite" : une accusation rejoignant celles des ligues de vertu, PS en tête, qui auront mis plus d'un mois avant de réagir aux provocations du potentat. Or, l'instrumentalisation de l'antisémitisme, à travers de dérisoires réquisitoires, permet au virus de se répandre au nez des prétendus indignés.
Le grotesque est atteint, en effet, quand l'usage d'une expression anodine, dénuée de considération religieuse, devient une cause mobilisant les pavloviens. En l'occurrence, l'affaire a incité le PS à lâcher Frêche, mardi, pour tenter de s'allier aux Verts, voire à l'extrême gauche. Mais ces formations sont celles qui, en janvier 2009 à Paris et sous couvert d'antisionisme, avaient participé aux manifestations propalestiniennes au cours desquelles des drapeaux israéliens avaient été brûlés et où les propos antijuifs excitaient la foule. Comment, dès lors, prendre au sérieux cette pantalonnade ?
Les émois pharisiens étalent leurs excès. Les "discours stigmatisants" et "nauséabonds" sont désormais des expressions lâchées en boucle. Jean-Claude Gaudin, sénateur maire de Marseille, est accusé d'avoir tenu "des propos terrifiants" pour avoir évoqué "un déferlement de musulmans" venus fêter sur la Canebière, sous les couleurs algériennes, une victoire de l'Algérie en football. Le maire UMP de Franconville, Francis Delattre est étiqueté raciste pour avoir dit de son concurrent PS, Ali Soumaré, d'origine malienne : " Au début j'ai cru que c'était un joueur de l'équipe de réserve du PSG.3 S'il s'agit d'interdire la vulgarité en politique, la tâche s'annonce gigantesque...
Beaucoup de Français ne comprennent plus les précieux ridicules. Frêche a beau jeu de rappeler que plus les partis le victimisent, plus il gagne des voix. Qu'attendent les prêcheurs en dignité, à l'affût du gros mot, pour dénoncer le vocabulaire employé parfois par "la diversité" (c'est-à-dire la population d'origine immigrée) pour désigner ceux qui ne lui ressemblent pas ? Pourquoi taisent-ils la culture antijuive qui vaut à l'imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, qui tente un rapprochement avec la communauté juive, d'avoir dû quitter sa mosquée, vendredi, sous escorte policière ? Les distributeurs de bons points disent ne pas vouloir perdre leur âme. Pour eux, ni les mots ni les faits n'ont plus de sens.

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(...) (site endommagé en 2013)
avec un PIB désormais supérieur à celui du Japon. Au XXe siècle avant notre ère jusqu'à 1840, la Chine a été une grande puissance. La Chine d'aujourd'hui s'appuie sur un empire au passé millénaire, à la civilisation brillante, sur des mentalités religieuses demeurées solidement ancrées. Le déclin de la dernière dynastie va faire éclater la Chine. Entre 1840 (guerre de l'Opium) et 1880, elle est quasiment partagée entre la France, la Grande-Bretagne, le Japon et les États-Unis. La première République chinoise sera impuissante devant cet état de fait qui ne disparaîtra qu'après la capitulation du Japon en août 1945. La révolution maoïste en 1949 mettra en place un État marxiste totalitaire, mais la mentalité chinoise ne sera pas aussi bousculée que l'aurait voulu Mao par la révolution culturelle. Le confucianisme se maintiendra, continuant à inspirer le droit chinois. La tradition repose sur trois éléments : le système mandarinal, l'existence d'un consensus selon lequel il ne faut pas chercher à sauver l'homme mais à protéger l'harmonie sociale. Au reste, on ne doit rien à l'inconnu : ce qui compte, ce sont les liens forts avec la famille, la communauté villageoise, la communauté d'entreprise.
Le maintien du principe mandarinal, c'est que les fonctionnaires, les dirigeants sont toujours nommés d'après le mérite même quand ils sont élus. Au fond, la Chine d'aujourd'hui reste attachée au principe impérial, l'empereur étant remplacé par le Secrétaire Général du Parti communiste. La victoire des successeurs de Mao a été de maintenir le système autoritaire en libéralisant l'économie. Les chinois ont réussi là où Andropov et Gorbatchev ont échoué.

Au fond, la Chine est un État à trois vitesses : une zone côtière riche et développée, un centre qui cherche à rattraper son retard, et la troisième Chine essentiellement rurale qui groupe vraisemblablement la moitié de la population qui reste pauvre, parfois même très misérable. Quels que soient les espoirs d'une intelligentsia occidentalisée et des défenseurs des droits de l'homme occidentaux, la Chine a toutes les chances de demeurer encore un certain temps un État totalitaire dans lequel le Parti détruit dans l'oeuf toute velléité d'association, et où les médias sont soumis à l'autocensure.
La Chine d'aujourd'hui dispose de plusieurs atouts. Le peuple chinois est un peuple intelligent et 1,3 milliard d'hommes, cela compte. Cette population, c'est tout autant de clients : même si l'on ne compte que les Chinois des classes moyennes et supérieures, c'est 400 millions de personnes, soit autant que l'Union européenne tout entière.

Mais la Chine est fragile. Elle est trop peuplée, malgré les tentatives gouvernementales de réduire le nombre de naissances. D'autre part, elle a des besoins de toutes sortes. La moitié de ses sources d'énergie viennent de l'extérieur, Moyen-Orient (essentiellement l'Iran), Afrique (Angola, Nigeria, Soudan), Communauté des États indépendants (Russie, Kazakhstan, Turkestan). Elle manque des minerais nécessaires à l'industrie, ce qui explique l'intérêt qu'elle porte aux États africains, qu'elle n'hésite pas à exploiter dans tous les sens du terme.
Tout cela pose le problème du néo-impérialisme chinois. Il existe depuis des siècles. Dès le XIIIe siècle, Tibet et Vietnam du Nord, Sibérie Orientale (Vladivostok) sont des territoires chinois tout comme Taïwan. Tout cela a amené la Chine à développer sa puissance militaire, et à se doter de forces armées disposant de fusées et de missiles à longue portée. L'armée chinoise est la plus importante au monde, mais elle dépense, dit-on, infiniment moins que les États-Unis pour sa défense. De plus, la Chine d'aujourd'hui veut contrôler l'évolution politique de l'ensemble de l'Asie. Elle domine le système de Shangaï. Au nord, la Sibérie riche de ressources et sous-habitée (5 habitants au km2) est un territoire tentant. Comment la Russie dont la population diminue de 200 000 habitants par an fera-t-elle pour empêcher la sinisation lente mais incontestable de la Sibérie ? Dans une trentaine d'années il y aura en Sibérie plus de Chinois que de Russes. L'invasion sera-t-elle pacifique ou conflictuelle ? Dès lors, que fera l'Europe ?
La Chine surveille aussi la République indienne. Elle ne la souhaite pas trop forte, alors que celle-ci monte en puissance et que d'aucuns songent à l'utiliser pour liquider les intégristes musulmans du Pakistan et du Bangladesh, ce à quoi la Chine se refuse évidemment. Par ailleurs, Pékin voudrait réintégrer Taïwan (très lié aux États-Unis depuis 1949) à la République populaire, ce qui lui permettrait de contrôler ainsi la mer de Chine et ses ressources potentielles en pétrole. De toute manière, en engageant des travaux gigantesques pour détourner vers le nord une part importante des débits des fleuves Brahmapoutre et Mékong, la Chine fait sentir tout son poids sur l'Asie du Sud-Est, du Bengale (Inde) à l'ensemble indochinois. Dès à présent, elle joue un rôle important en Indochine, protégeant la junte qui gouverne la Birmanie, surveillant de près l'évolution de la Thaïlande, du Vietnam, du Laos et du Cambodge.

La puissance chinoise est peut-être avant tout financière. Elle possède les deux-tiers des bons du Trésor émis par le gouvernement américain. Si elle mettait demain sur le marché le quart des moyens dont elle dispose, elle entraînerait le monde dans une crise économique dramatique. Cela demeure un moyen de pression sur les États-Unis et l'ensemble de l'Occident.
Mais le problème fondamental de la Chine d'aujourd'hui est le problème de la coexistence de deux communautés totalement différentes : un milliard de Chinois vivant avec 250 euros par mois et, en face d'eux, 250 millions bénéficiant de la croissance. Tout cela peut contribuer à rendre la Chine tout à fait instable malgré la pression du parti, mais pour l'instant les grands succès internationaux - Jeux olympiques de Pékin, Foire universelle de Shangaï en 2010 - constituent des éléments de propagande considérable.

Enfin apparaît un élément qui n'est peut-être pas négligeable : la montée du christianisme, plus du fait des évangéliques que des catholiques. Cela peut contribuer à modifier dans les villes un certain nombre de comportements. Mais on ne négligera pas non plus la montée des sectes en milieu rural. Ne l'oublions pas, la Chine est avant tout une très grande puissance contrôlée par un État autoritaire. Il y a vingt ans, la Chine était prête à faire des concessions pour obtenir des avantages. Soyons conscients que ce n'est plus le cas aujourd'hui. Elle est une puissance dominatrice et sûre d'elle.

Paru dans La Nef, février 2010

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Comment ne pas être marqué par le malheur qui s'acharne sur Haïti après le terrible séisme qui a ravagé sa capitale le 12 janvier ? Déjà en 2004 et 2008, l'île avait subi des ouragans et des cyclones dévastateurs, faisant de nombreuses victimes, mais ce n'était rien au regard de ce nouveau désastre. Par les médias, la détresse de tout un peuple monte jusqu'à nous. Les liens historiques qui nous unissent à Haïti nous rendent cette détresse plus sensible encore. Pourquoi faut-il que ce soit les plus pauvres, les plus démunis qui subissent de telles épreuves ? Face à ce mystère de la Providence, la seule réponse ne peut être que celle de la foi et, aux dires des témoins, beaucoup de Haïtiens nous donnent là une belle leçon : la piété du peuple haïtien semble demeurer vive pour demander au Dieu de toute miséricorde aide et consolation. La solidarité internationale a été rapide et importante : il est juste - l'inverse serait profondément choquant - que les nations riches soutiennent ainsi un pays parmi les plus pauvres du monde.  

Au moment où les secours se battaient admirablement pour sauver des vies humaines écrasées sous les décombres, des manifestants essayaient d'attirer l'attention à Paris, le 17 janvier, sur les centaines de milliers de vies sacrifiées chaque année tout à fait "légalement" dans l'indifférence générale. Le rapprochement vous choque ? Il montre simplement le rôle de l'information dans l'appréhension d'un événement. Assurément, la solidarité - à la fois matérielle, mais aussi spirituelle - avec les Haïtiens est un bienfait dû à la formidable caisse de résonance que sont les médias modernes qui ont transformé la planète en un petit village où tout se sait quasiment instantanément. Imagine-t-on la réaction de nos contemporains si, sur l'avortement, l'information, sans être certes aussi unanime que lorsqu'il s'agit d'aider les victimes d'une catastrophe naturelle, l'information, dis-je, était seulement honnête, équilibrée et impartiale ?

Si l'on avait le loisir d'expliquer aux Français la réalité de l'avortement et ses conséquences, nul doute qu'une large majorité basculerait dans l'opposition à ce que le concile Vatican II a qualifié de "crime abominable" (1). Car s'il est un sujet totalement tabou dans les médias, c'est bien la remise en cause de l'avortement, toujours qualifié pudiquement d'"IVG". Même La Croix s'en offusque : dans sa chronique, Pierre-Yves Le Priol (2) dénonce "le caractère univoque d'un débat" d'une émission de France 5, "Les maternelles", dont le thème était "IVG, un droit menacé", titre à lui seul révélateur. Aucun opposant à l'avortement n'était invité à s'exprimer, bien sûr, et pas un mot pour ne serait-ce que rappeler qu'il ne s'agit pas d'un acte anodin, mais d'une décision d'une gravité extrême ! Bien au contraire, "se trouvait stigmatisée la "culpabilisation" dont notre société se rendrait coupable envers celles qui avortent". Et quand l'une des femmes évoque son "bébé", on la corrige immédiatement : "Il ne s'agit pas de bébé, mais de foetus".  


Il y a là un terrorisme intellectuel insupportable qui non seulement étouffe toute opposition et donc tout débat, mais travestit jusqu'au sens des mots - pratique qui est celle de tous les totalitarismes. Le dogme asséné est que l'avortement n'est pas un meurtre puisque le "foetus" n'est pas un homme ! Affirmation nullement prouvée : s'il n'est pas un être humain, quand le devient-il ? À cette question, aucun partisan de l'avortement, fût-il le plus savant médecin, ne peut apporter de réponse certaine ! La science moderne nous indique au contraire que la vie humaine démarre dès la conception, car dès cet instant, ce qui fera du petit d'homme Pierre ou Paul est déjà en totalité dans l'embryon. Si la vie humaine ne commence pas à cet instant, aucun moyen objectif indiscutable ne permet de savoir quand elle commence (3). Dans le doute, le droit ne peut que profiter à l'être innocent que l'aveuglement des hommes sacrifie à un prétendu "droit de la femme" qui n'existe pas, car il ne pourrait être que soumis au droit de l'enfant conçu de naître et de vivre.

S'il y avait une information honnête, cette vérité pourrait être entendue. De même, on pourrait expliquer aux Français le terrible traumatisme post-avortement qui touche un grand nombre de femmes qui, bien souvent, avortent sans trop savoir ce qu'elles font et sans qu'on leur propose de solution alternative, tant la pression est grande pour les convaincre de passer à l'acte.
Face à cette tyrannie médiatique, on ne peut que rendre hommage aux courageux organisateurs de la Marche pour la Vie qui maintiennent ainsi la flamme d'une résistance visible. Certes, on est encore loin des chiffres des manifestations qui ont eu lieu en Espagne ou aux États-Unis. Mais dans ces deux pays, il ne faut pas oublier qu'il y a une très forte mobilisation des évêques et de l'Église : pas seulement d'une façon ponctuelle à l'occasion d'une manifestation - c'est déjà énorme -, mais aussi sur le terrain, dans les paroisses, par une mobilisation permanente des fidèles, avec des sessions de sensibilisation et de formation.

Il serait temps que nos évêques délaissent une fausse conception de la laïcité pour s'engager davantage dans ce combat pour la vie, en commençant par essayer de toucher les fidèles par un travail de fond qui doit être fait à la base, notamment au niveau des paroisses. C'est notre mentalité qu'il faut changer : quitter celle du dernier carré de résistants certains que tout est perdu, pour passer à l'offensive, car changer l'opinion est possible, l'exemple américain nous le prouve. Allons, au travail !

Paru dans La Nef, février 2010

(1) Gaudium et spes (1965), n. 51.
(2) "Fidèle au poste", La Croix du 22 janvier 2010, p. 22.
(3) On entre alors dans l'arbitraire, la preuve en est que les délais légaux pour avorter varient selon les pays.

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(...) (site endommagé en 2013)
de défendre le comportement du pape Pie XII au temps de la Seconde Guerre mondiale ? En fait, tous ceux qui connaissent sérieusement le sujet ont un jugement favorable, ou au moins nuancé, sur son action. Et on s'aperçoit assez vite que, a contrario, ceux qui répandent les poncifs habituels sur son compte ne connaissent pas l'histoire de cette période. (1)
La vraie question est plutôt de savoir pourquoi ce pape, dont la conduite avait fait l'objet d'éloges unanimes au cours des quinze années qui ont suivi la guerre, de la part du monde juif et non juif, a pu être ensuite vilipendé comme il l'a été.
Quelques rappels de la manière dont son action -et celle de l'Église - fut alors saluée : Albert Einstein déclare au début de la guerre que "l'Église catholique a été la seule à élever la voix contre l'assaut mené par Hitler contre la liberté" (2). Le 7 septembre 1945, Giuseppe Nathan, commissaire de l'Union des communautés israélites, rend grâce au souverain pontife, aux religieux et aux religieuses "qui n'ont vu, dit-il, dans les persécutés que des frères, selon les indications du Saint-Père".
Le 21 septembre 1945, le docteur Leo Kubowitski, secrétaire du Congrès juif mondial, est reçu par Pie XII afin de lui présenter ses remerciements "pour l'oeuvre effectuée par l'Église catholique dans toute l'Europe en défense du peuple juif". Le 29 novembre 1945, l'United Jewish Appeal envoie une délégation de 70 rescapés des camps de concentration au Vatican pour exprimer à Pie XII la reconnaissance des juifs pour son action en leur faveur.
En 1955, à l' occasion des célébrations du 10e anniversaire de la Libération, l'Union des Communautés israélites proclame le 17 avril "jour de gratitude" pour l'assistance fournie par le pape durant la guerre. Le 26 mai suivant, 94 musiciens juifs, sous la direction de Paul Kletzki, jouent sous les fenêtres du Vatican "en reconnaissance de l'oeuvre humanitaire grandiose accomplie par le Pape pour sauver un grand nombre de juifs pendant la seconde guerre mondiale".
Le 9 octobre 1958, à la mort de Pie XII, le Premier ministre israélien, Mme Golda Meir déclare : "Pendant la décennie de terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du pape s'est élevée pour condamner les persécuteurs. Nous pleurons un grand serviteur de la paix." On pourrait ajouter à ceux-là bien d'autres témoignages, dont, bien sûr, celui du grand rabbin de Rome Israël Zolli qui se fit baptiser en 1945 sous le nom d'Eugenio, le prénom du pape, en hommage à tout ce que ce dernier avait fait pour les juifs.

Un montage ?
La seule vraie question est: pourquoi un basculement aussi radical de l'opinion, non seulement juive, mais aussi chrétienne, s'opère-t-il ensuite ?
Le point de départ est, on le sait, la représentation en 1963 de la pièce Le Vicaire (il s'agit du Vicaire du Christ), dont l'auteur serait un certain Rolf Hochhuth, montée pour la première fois à Berlin le 20 février 1963, dans une mise en scène d'Erwin Piscator. (3)
Que cette pièce ne soit pas une oeuvre historique va de soi. On n'est certes pas obligé de prendre pour argent comptant le récit circonstancié de l'ancien officier du KGB passé à l'Ouest, le roumain Ion Pacepa, expliquant comment elle aurait été fabriquée dans les officines du KGB - ou de la Stasi - pour déconsidérer l'Église catholique, laquelle était alors un des piliers de la résistance à la poussée communiste en l'Europe de l'Ouest (nous sommes encore au temps de Don Camillo et Peppone)(4)
On se contentera de noter que Piscator est un disciple de Brecht, passé à l'Ouest en 1951 mais resté communiste, et que la suite de l'oeuvre de Hochhuth, sorti de l'obscurité avec Le Vicaire est essentiellement composée de pièces provocatrices dont le dénominateur commun est de discréditer le camp occidental : après la mémoire de Pie XII, Hochhut s'attaqua en effet à celle de Churchill que dans Nécrologie de Genève (1967) il accuse d'avoir fait assassiner en 1943 le premier ministre polonais en exil Sikorski pour mieux livrer la Pologne à Staline (5). Une autre de ses pièces tend à réhabiliter discrètement la Bande à Baader.
L'affaire prend une tournure encore plus glauque quand on sait que Nécrologie de Genève est inspiré d'un livre de l'écrivain anglais négationniste et pronazi David Irving et que les deux auteurs ont entretenu une longue amitié.

Une époque réceptive
Mais pour un historien sérieux, l'action des services secrets explique rarement tout.
Le Vicaire et les thèses fallacieuses qu'il véhicule auraient sans doute été vite oubliés s’ils n'étaient tombés à un moment où toute une génération, née après la guerre, ne demandait qu'à y croire.
Le message, tantôt ouvert, tantôt subliminal, que le nazisme et le catholicisme avaient partie liée a en effet tout de suite trouvé des oreilles complaisantes, cela en rupture avec la vision des générations antérieures.
Entre 1930 et 1950, compte tenu de ce qu'était la configuration intellectuelle dominante, une telle proposition eut parue absurde. Pour tous ceux qui ont vécu les drames des totalitarismes et de la guerre, il était clair qu'il y avait d'un côté, les "nouveaux barbares", nazis ou communistes, de l'autre, les forces traditionnelles de la mesure, de la morale, de la liberté et de la raison, au premier rang desquelles les Églises, mais aussi les régimes libéraux (6). Pour George Orwell, analyste pointu des folies du totalitarisme, seule peut leur faire barrage ce qu'il appelle la common decency, une expression très britannique qui fait évidemment référence à la tradition.
Pour ceux qui connaissent les effets de balancier électoraux qui suivent les grandes crises, on ne comprendrait pas, hors d'une telle configuration, qu'au sortir de la guerre, les Allemands et les Italiens, rejetant violemment le nazisme et le fascisme, se soient jetés par réaction dans les bras de la démocratie chrétienne (7). Dans le contexte de l'époque, il était évident qu'il s'agissait de deux pôles opposés (8).

Après mai 68
Aux approches de mai 68, s'opère donc une mutation du paradigme dans lequel vivait jusque là la culture européenne. Le totalitarisme, spécialement nazi et fasciste, est plus que jamais le repoussoir, mais les Églises, et singulièrement l'Église catholique, ne sont plus le pôle opposé, elles deviennent au contraire suspectes de collusion avec le fascisme et le nazisme. Et avec elles, la morale traditionnelle, voire toute forme d'ordre ou d'autorité : c'est le moment où on braille le slogan absurde : "CRS= SS". Ainsi s'ouvre l'espace du nouveau pôle positif opposé au nazisme et au fascisme, l'esprit libéral-libertaire, fondé sur l'hédonisme sans frein, l'individualisme et le recul de toutes les régulations sociales, pour le plus grand bien du capitalisme et la satisfaction d'une génération de consommateurs qui aspire à se réaliser dans la recherche du plaisir.
La mutation avait été préparée par l'Ecole de Francfort : au terme d'une analyse sociologique contestable, Theodor Adorno (9) avait prétendu montrer comment la "personnalité autoritaire", issue de la tradition, spécialement allemande, offrait un terrain favorable au fascisme - alors même que d'autres auteurs, comme Boris Souvarine ou Hannah Arendt - avaient au contraire établi que le terreau des partis totalitaires était la "foule solitaire", déracinée et sans repères. Herbert Marcuse prétendit un peu plus tard que l'ordre social bourgeois se doublait d'un ordre sexuel également oppressif, fondé sur des interdits, et William Reich prôna, au côté de la révolution sociale, la "révolution sexuelle". Le temps n'est pas loin où il suffira, dans une certaine gauche "caviar", de mener une vie de patachon pour faire de l'antifascisme actif !
En assénant lourdement la thèse de la complicité entre Hitler et Pie XII, emblématique représentant d'une tradition religieuse millénaire, Hochhuth va donc dans le même sens que tout un courant de la culture contemporaine. Plus tard, un Bernard-Henri Lévy croira déceler une continuité entre l'humanisme chrétien de Péguy et de Mounier et le pétainisme, voire le fascisme.
En France, ce mouvement de pensée prospère en effet plus facilement qu'ailleurs en raison de l'épisode pétainiste. Si le nazisme et le fascisme, se revendiquèrent ouvertement comme des antimorales, le pétainisme qui tenta au contraire de réhabiliter la morale traditionnelle, offrait une cible plus facile, même si cette préoccupation morale existait aussi dans la Résistance, ce qu'on fit mine d'ignorer.
Une toute nouvelle configuration culturelle se dessine ainsi, une configuration dont nous ne sommes pas encore sortis, malgré la contestation croissante de l'héritage soixante-huitard par les jeunes générations. Les effets de cette configuration ne sont que trop connus : ce que Finkielkraut et Bruckner ont appelé le "nouveau désordre amoureux" et la déliquescence de la cellule familiale, la déchristianisation qui semble inéluctable à beaucoup malgré les efforts héroïques de nombreux apôtres affrontés pour les raisons que nous montrons, à de puissants vents contraires. Ce ne sont pas seulement la morale et la religion qui se trouvent ainsi érodées par un lent travail de sape, c'est aussi la culture classique, c'est l'amour et le respect de soi : l'histoire de l'Europe devient dans cette perspective un long égrenage de crimes appelant la repentance. Car il est évident que si l'Église catholique est complice d'Auschwitz, toute l'Europe l'est avec elle. Toute la culture européenne doit donc être remise en cause.

Toute concession serait mortelle
Il est clair que si notre époque laisse entendre avec complaisance une petite musique qui susurre que tout catholique ou tout homme attaché aux traditions, quelles qu'elles soient, sont suspects de complaisance pour le nazisme, légitimement tenu pour le summum de l'horreur, la disparition du christianisme et l'anéantissement de toute espèce d'héritage européen sont à l'horizon.
Que tout cela relève d'une nouvelle idéologie, aussi intolérante que celles qui l'ont précédée et peut-être porteuse de risques analogues, ne fait pas de doute.
Il est clair également que, aussi longtemps qu'un nouveau basculement culturel, l'apparition d'une nouvelle configuration, plus conforme à la vérité historique et à la juste hiérarchie des valeurs, n'auront pas fait disparaître les amalgames absurdes qui fondent cette idéologie, l'Europe continuera sur la voie suicidaire où elle est engagée.
C'est probablement parce qu'il est intimement conscient de cet enjeu que le pape Benoît XVI a décidé de ne pas "caler" sur la procédure de béatification de Pie XII. Toute concession à l'air du temps sur ce sujet serait mortelle pour l'Église et pour la culture européenne. Vouloir béatifier Pie XII, apparaît aux yeux du vulgaire comme une provocation. C'est en réalité une invite à un vrai débat, une manière de déclencher une "crise" qui ne peut-être que salutaire car, seule, elle pourra permettre, de venir à bout des amalgames fallacieux qui dénaturent la culture de l'Europe d'aujourd'hui.
Comme toute grande institution, l'Église catholique ne transige pas sur ses valeurs propres, et parmi celles-ci, il en est une qui lui est particulièrement précieuse, c'est la vérité, non seulement la vérité de la foi mais aussi la vérité historique.

Paru dans La Revue de Service politique, 29 janvier 2010

(1) Le cas de tel grand patron de presse, très sévère pour la mémoire du pape mais qui n'a visiblement jamais entendu parler de l'encyclique Mit brennender sorge, est emblématique.
(2) Time magazine, 1940.
(3) Le film Amen de Costa-Gavras (2002) reprend largement les thèses du Vicaire.
(4) National Review, 25 janvier 2007. Un autre objectif de ce montage, que Pacepa n'évoque pas mais qui a bien été saisi par le rabbin David Dallin, pourrait être d'envenimer les rapports entre juifs et catholiques à un moment où le concile Vatican II amorçait au contraire un rapprochement.
(5) Est-il nécessaire de dire que cette thèse n'est pas confirmée par les historiens sérieux ?
(6) Il est significatif que catholicisme et libéralisme, qui s'étaient opposés au XIXe siècle se rapprochent après la première guerre mondiale contre la menace totalitaire.
(7) La tradition laïque et les compromissions, bien réelles elles, de l'épiscopat avec le pétainisme, empêchèrent le MRP, version française de la démocratie chrétienne, de remporter un succès aussi achevé ; la gauche, socialiste et surtout communiste profita davantage de cet effet de balancier.
(8) On ne comprendrait pas non plus, sans référence à cette configuration, comment de nombreux juifs se rapprochèrent alors, hors de tout opportunisme bien évidemment, du christianisme : Simone Weil, Henri Bergson, Edith Stein, Max Jacob, Michel Debré, le rabbin Zolli, le jeune Lustiger, etc.
(9) Bien qu'il ait été un des inspirateurs du mouvement de mai 68, le professeur Adorno fut alors fort chahuté par les étudiants et mourut peu après.

Publié dans Devant l'histoire
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Avec Lebanon, qui se déroule en 1982, le réalisateur israélien Samuel Maoz transmet le choc intime et inguérissable de la guerre. Pendant la guerre du Liban, quatre soldats et officiers israéliens effectuent une mission à bord d'un char d'assaut. Enfermés sans rien voir ni comprendre de ce qui se passe autour d'eux, ils reçoivent des ordres, se disputent, s'égarent, tombent en panne. Et tuent.

La première image est un champ de tournesols flamboyants, et l'on peut y voir un bref poème dans le goût de ­Vigny sur l'indifférence de la nature, ou bien un adieu nostalgique à la splendeur du monde. Car ensuite, on entre dans un char d'assaut avec quatre soldats israéliens, et on y reste enfermé avec eux toute la durée du film de ­Samuel Maoz, Lebanon, qui a remporté le lion d'or au dernier Festival de Venise.
Nous sommes en 1982, lors de la première guerre du Liban. L'équipe de ce char solitaire a pour mission de "nettoyer" ce qui reste d'un village libanais bombardé, sans distinguer entre les francs-tireurs et les rares civils qui n'ont pas été massacrés. La tourelle panoramique : à travers l'étroite fenêtre de tir, on voit des fragments de ruines, des morts, une femme égarée, quelques rescapés qui tentent de fuir. Tirer
À l'intérieur du char, tout est obscur, informe, plein de bruits et de vibrations sinistres. L'équipe est formée de jeunes recrues sans aucune expérience.
Samuel Maoz était l'un d'eux. Et son film dit qu'il est resté hanté. "Le 6 juin 1982, à 6 h 15 du matin, j'ai tué pour la première fois de ma vie. Je ne l'ai pas fait par choix, ni sur ordre, mais par une réaction instinctive d'autodéfense face à une menace de mort ! Le 6 juin 1982, j'avais 20 ans."

Il a mis longtemps avant de pouvoir porter à l'écran cette expérience obsédante. La première fois qu'il a essayé, c'était en 1988, alors qu'il sortait tout juste de l'école de cinéma. "Le premier souvenir qui m'a assailli en écrivant le scénario, c'est une odeur de chair brûlée, si présente, si violente, que j'ai aussitôt reculé. J'ai compris que ce n'était pas sain de faire un film dans ces conditions."
Lebanon, c'est la rencontre d'un réalisateur né et d'une situation "hors de toutes les règles", dit-il. Il ne voulait pas faire un récit de guerre, utiliser le répertoire connu des émotions violentes. Il voulait transmettre quelque chose de ce choc intime, de cette "blessure de l'âme" restée ouverte en lui. Inguérissable.
"On me dit souvent : Ce n'est pas ta faute. Mais c'est mon doigt qui a tiré. L'astuce maléfique de la guerre, c'est qu'on tue simplement pour ne pas mourir soi-même. L'instinct de survie agit ­comme une drogue puissante et rien ne peut s'y opposer : ni les sentiments, ni les souvenirs, ni l'éducation, ni la conscience. C'est cela qui est effrayant."
Tout son travail, rigoureux, exigeant, a consisté à faire faire au spectateur cette expérience élémentaire, terriblement amère : "Avec l'intellect, on pense, mais on ne comprend que par les tripes."

Le réalisateur a tiré de ses propres souvenirs, profondément traumatisants, un film qu'il a conçu non comme un récit mais comme une véritable expérience de la guerre, vécue de l'intérieur du char. Obscurité, promiscuité, chocs sonores, étroit champ de vision sur des gens massacrés ou à massacrer.
Lebanon, 
Drame de Samuel Maoz, avec Yoav Donat, Itay Tiran et Oshri Cohen. Durée : 1 h 32.
Paru dans Le Figarole Figaroscope, 3 février 2010

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